Jean-François Capelle
Ondes de choc
De l'Abitibi à l'Altiplano
Éditions Dédicaces
Ondes de choc - De l'Abitibi à l'Altiplano
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Du même auteur :
La Traque. De Montréal à Katmandou
Éditions Dédicaces, Montréal, 2009
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Jean-François Capelle
Ondes de choc
De l'Abitibi à l'Altiplano
Sans amour de la terre,
Nous n’avons pas de place au ciel.
(Peuple Aymara)
La société, c’est deux différences qui s’unissent.
(Peuple Quechua)
Ne croyez pas que les pierres soient muettes,
Elles gardent seulement le silence.
(Humberto Ak’Abal)
Si tu arrives en terre étrangère, incline-toi
Si cet endroit est bizarre, incline-toi
Si le jour est totale étrangeté, soumets-toi
Tu es infiniment plus étrange.
(Orides Fontela)
Préface de Michel Fournier
Disons-le tout de go, tel un avertissement : nous avons affaire à un auteur qui, bien que tard venu à l’écriture avec sa hantise d’ennuyer avec une plume pas assez affinée selon son goût, se montre très conscient des nouveaux enjeux de l’édition — et s’y ajuste : il approuve et encourage la diffusion numérique. Aussi ce livre, comme le précédent, se présente simultanément dans une version téléchargeable.
S’agissant d’un récit romancé plutôt qu’à proprement parler d’un roman, l’aspect autobiographique est prépondérant : il n’est pas jusqu’aux moindres détails paysagers, architecturaux, culinaires ou livresques qui ne furent connus par l’auteur avant l’exercice de description. À l’instar du protagoniste Pierre, « arpenteur de paysages » par passion, une carrière d’ingénieur a conduit Jean-François Capelle en des latitudes diverses et en hautes altitudes. Il a voyagé, œuvré et, sur sa pratique enfin, il a philosophé.
Les leçons qu’il en a retenues et longuement mûries, il les livre ici qui s’imbriquent aux intrigues amoureuses, financières, politiques; elles sont les vrais enjeux du récit. À notre époque si myope la perti-nence des propos sous-jacents au récit peut-elle encore faire l’objet du doute ? L’auteur attire l’attention en particulier sur les agissements irresponsables de groupes miniers internationaux et des conséquences néfastes qui en résultent pour les habitants des pays où ils s’installent : santé publique menacée, environnement saccagé, corruption aggravée. À travers les propos échangés par ses personnages, il met en garde contre les mouvements réactionnaires, qu’ils soient colonialistes ou religieux. Tout autant veut-il témoigner de la tristesse comme du senti-ment d’impuissance qu’ont connus les accompagnateurs des premières victimes du sida.
Si la thématique satisfait à l’éternelle injonction de la contem-poranéité, le découpage du récit aussi bien. Les vibrations syncopées que rendent ses courts chapitres s’accordent à nos rythmes sociétaux : elles rassurent et stimulent tout à la fois. Toutefois ne nous y trompons pas : il y a également dans cette écriture combien de détails révélateurs d’une personnalité singulière : l’insistance sur les couleurs frôle l’obses-sion – même constat pour la grandeur physique des personnages -- ; les nombres et les noms prennent valeur symbolique; enfin, le double intérêt pour les minorités sexuelles et la géopolitique est plus que marqué : impérieux comme une mission à accomplir.
Sans la connaître sous son expression greenienne, Jean-François Capelle a vite appris en écrivant cette notion essentielle à toute visée romanesque : « l’auteur crée des personnages et les personnages créent l’intrigue ». Aussi, ayant opté pour un narrateur non omniscient en-dehors de l’histoire, a-t-il le bon sens de laisser les protagonistes de son récit déborder ce qui était prévu pour eux dans un cadre biographique, et celui de brosser quelques caractères secondaires dont les couleurs divertissantes accroissent d’autant notre délectation de lire.
Sous le couvert de la simplicité stylistique, il ménage au lecteur de brillantes surprises dont l’assise est une architecture narrative solide et minutieuse. D’un chapitre à l’autre (parfois éloignés) s’établissent des correspondances entre les scènes, des équivalences fonctionnelles entre les actions, un rapport ludique entre les noms et les rôles. Jean-François est par surcroît un peu taquin qui souhaite voir éclore les sourires…
♦♦♦♦♦
D’une assonance à l’autre, le sens affleure…
Traque et trace d’abord. À la première étape de sa trilogie, un grand défi accaparait Jean-François Capelle : celui de laisser une trace, de témoigner d’événements tragiques – l’épidémie de sida au Canada dans les années 1980, la fin provoquée d’une relation sans que la passion meurt... – mais il souhaitait également partager un parcours qui avait été stimulant : le milieu des grands chantiers non exempt de corruption, la profession d’ingénieur-conseil mêlée à un suspense policier de son cru. Et puis, n’a-t-on pas l’instinct de suivre un meurtrier à la trace?
Dans le second cas que voici, dédicace et préface sont, au-delà du rapport d’euphonie, liées par leur rôle introductif. Le monde de l’édition incline à penser qu’il existe entre écrivain et préfacier une affinité élective. C’est l’évidence même : l’éditeur confiant la préface à quelqu’un qui partage, si ce n’est l’esthétique, au moins la tournure d’esprit de celui qu’il édite. Mais il existe d’autres cas de figure. Bien nommées, les éditions où paraît ce livre visent à renforcer les liens entre lecteurs et auteurs, ce qui est le propre de la fonction dédicatoire; la méthode d’aborder une œuvre par la préface n’en est pas éloignée, du moins pour moi qui l’ai écrite.
Ma participation à la trilogie prend en tant que réviseur un tour volontaire, l’index pointé mais l’esprit acquiesçant, en même temps qu’une part plutôt inconsciente puisque l’un des personnages – je laisse deviner lequel – est étoffé à partir d’aspects de ma personnalité privée ou publique. C’est donc à plus d’un titre que j’ai le privilège de main-tenir un contact constant avec l’œuvre; elle m’est devenue familière. Et c’est par-dessus tout pour être un lecteur enthousiaste.
Puisse chacun de vous y trouver, sinon la même intimité ou communauté de pensée, un égal plaisir à découvrir un monde de diversité culturelle.
Michel Fournier
CARTE No : 1

L’AMÉRIQUE DU SUD
CARTE No : 2

LE PÉROU
CARTE No : 3

LE LAC TITICACA
CARTE No : 4

LE QUÉBEC
1ère PARTIE
Provinces de Moquegua et d’Arequipa, sud du Pérou
1
Le poste de contrôle d’Incaminas
Blink… ..blink… ..blink… ..Un petit voyant lumineux rouge se mit à clignoter. Intrigué, Atapaq se redressa et, serpillère à la main, s’en approcha.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? se hasarda-t-il à demander à Pedro, le technicien qui sommeillait accoudé à son bureau.
– Euh ! Quoi ?
– Cette lumière qui vient de s’allumer… C’est important, puisque c’est rouge ?
– C’est rien… et puis Qu’est-ce que tu fous là, l’Indio, au lieu de travailler ? Grouille-toi ! Il te reste dix minutes pour terminer le ménage, aboya Pedro, qui ajouta de façon sarcastique : tu ne comprendrais pas… tu ne sais même pas lire !
Sans répliquer, Atapaq retourna près de son seau rempli d’eau brunâtre et se remit à genoux pour nettoyer le plancher de la salle de contrôle. Son visage au teint cuivré était devenu encore plus foncé. L’arête busquée de son nez et ses yeux noirs brillants lui donnaient le regard altier des condors. Mesurant plus de six pieds, ce qui est très grand pour un Indien des Andes, il dominait d’une tête tous ceux qui l’entouraient et, en particulier, ce Pedro.
L’ « Indio »… Il l’avait appelé l’Indio pour l’humilier… pour montrer sa supériorité de petit chef. Mais voilà, Atapaq était fier d’être un Indio, un vrai Quechua, et non un bâtard de Cholo(1), un métis, comme ce Pedro qui se prenait pour un Criollo(2) parce qu’il avait le teint clair. Lui, Atapaq, « le guerrier » en quechua, descendait de la race des seigneurs et, un jour, il ne serait plus à quatre pattes. Ce que ce mollasson ne savait pas, c’est que lui aussi savait lire. Les « semeurs de vent »(3) étaient venus dans son village et il avait été un élève doué ; il ne lui avait fallu que quelques mois pour apprendre à lire. Il regarda la petite lampe rouge et grava dans sa mémoire ce qui était écrit au-dessous : Presa-nivel(4). Qu’est-ce que cela voulait bien dire ?
Le poste de contrôle des installations d’Incaminas était situé à l’écart des autres bâtiments de la mine. De là, on ne pouvait voir les bords de l’énorme cratère de la plus grosse mine de cuivre à ciel ouvert de cette région du Pérou ; toutefois, en ouvrant les fenêtres, on percevait le grondement des camions colossaux qui faisaient la navette entre l’excavation, les concasseurs et l’usine de traitement. Trois fois par jour, des sirènes retentissaient et peu après une salve d’explosions ébranlait le sol. La nuit, l’éclat des projecteurs qui illuminaient les rampes d’accès jusqu’au fond de la gigantesque excavation donnait une atmosphère dramatique à ce contrefort des Andes.
Pedro rêvassait. Encore deux jours et il pourrait prendre sept jours de congé après quatre semaines consécutives de travail à la mine. Il irait chez ses parents dans le village de Platalgua blotti sur les rives du rio Chaco qui dévale de la Cordillère Occidentale jusqu’au Pacifique. Il s’imaginait faire alors de longues promenades le soir avec Mercedes, la nouvelle institutrice. Peut-être que cette fois-ci elle voudrait bien aller avec lui au cinéma… et dans le noir… se laisserait caresser comme il en rêvait la nuit. De temps en temps, il jetait un coup d’œil distrait à la batterie d’écrans qui affichaient les images des caméras de surveillance. Il ne remarqua pas qu’Atapaq les regardait lui aussi avec beaucoup d’attention.
Les images en noir et blanc montraient des routes poussiéreuses, des clôtures de fils barbelés et des guérites : un paysage minéral. Quelques touffes d’ichu(5), pas le moindre arbre… Atapaq vérifia discrètement qu’aucune caméra n’était braquée en direction du lit du torrent qui traversait l’extrémité nord-est du site. Seuls les Indios empruntaient ce ravin avec ses khoas(6) au feuillage qui exhalait une forte odeur de menthe.
Pedro ne répondit pas à l’ironique « hasta luego » qu’Atapaq lui dit en quittant le bureau. Replongé dans ses rêves, il sursauta lorsque son collègue Ricardo lui envoya une petite claque sur l’épaule.
– Holà Pedro ! Le programme de télé est toujours aussi passionnant, on dirait !
– Non… mais tu m’as fait peur… je pensais à mes journées de congé… encore deux jours.
– … et à la belle Mercedes ?
– Je ne peux rien te cacher… au moins, je ne me suis pas endormi comme toi avant-hier. Le boss n’avait pas l’air content quand il m’a dit ça. Tu as dû recevoir un sacré savon !
– Oui, mais je m’en fous. Morgo m’a fait toute une histoire sur les guérilleros qui rodent dans le coin. Mais tu sais comme moi que la mine ne les intéresse pas. Ils cherchent juste à terroriser les Indios pour les forcer à les rejoindre. De toute façon, je vais bientôt avoir un autre job et quitter cet endroit pourri.
– Et que vas-tu faire ?
– Serveur au El Misti, le bar de l’aéroport d’Arequipa.
– Veinard ! Pense à moi s’ils cherchent quelqu’un d’autre.
– O.K. !... Il n’y a rien à signaler ici avant que tu quittes ?
– Si, j’allais oublier : la satanée petite lampe rouge du panneau de contrôle s’est remise à clignoter.
– Celle qui indique le niveau de la retenue du barrage ?
– Oui, toujours la même. Je vais passer au bureau de Morgenstern en partant pour lui dire.
– Et Morgo va régler ça… comme d’habitude.
– Oui. Ça n’a pas l’air de le déranger… Bon, je m’en vais. À demain.
La nuit était tombée brusquement, et des rafales de vent froid soulevaient une fine poussière jaunâtre. À cette altitude de 3000 mètres, la température chutait rapidement de 15 degrés au coucher du soleil. Le sourd grondement des camions de 300 tonnes, qui faisaient le va-et-vient entre la colossale excavation à ciel ouvert et les concasseurs parvenait jusque-là. Pedro releva le col de son blouson et, tout en sifflotant, se dirigea vers le bâtiment de la direction où se trouvait le bureau d’Alex Morgenstern, le chef de la sécurité extérieure d’Incaminas, surnommé Morgo par ses employés.
Ayant laissé la porte de son bureau ouverte, Morgenstern vit Pedro arriver et lui fit signe d’entrer. Massif, la mâchoire carrée, des cheveux grisonnants taillés en brosse, c’était un parfait spécimen de redneck* canadien. Fixant l’arrivant de ses yeux bleus inquisiteurs, il demanda d’un ton sec :
– Qu’est-ce qui t’amène ici ce soir, Pedro ?... Un problème ?
– Non, non. Rien de grave. C’est juste le signal d’alarme du limnimètre # 2 qui s’est remis à clignoter et comme…
Morgenstern ne le laissa pas continuer.
– Oui, oui, ce n’est rien d’important, mais tu as bien fait de venir me le dire au lieu d’avoir appelé. Le système est défectueux et je vais régler ça. Tu peux aller à la cantine.
– Bonsoir chef !
Une fois seul, Morgenstern referma la porte de son bureau et fit un bref appel téléphonique qui lui fit plisser les yeux. Un rictus sardonique déformait son visage lorsqu’il raccrocha le combiné. Après avoir hésité quelques instants, il enfila sa parka, se rendit derrière le bâtiment où étaient stationnés trois véhicules et se mit au volant d’une Land Rover.
À la lueur réduite des phares de croisement, Morgenstern prit le chemin qui descendait en serpentant vers le bassin de rétention.
Tapies derrière un rocher, deux ombres observaient le passage du véhicule. Dévalant sans bruit un sentier abrupt qui recoupait les lacets de la route, elles se dirigèrent vers un hangar érigé à une extrémité du tailing dam(7). Une légère odeur d’acide sulfurique planait sur les alentours.
2
L’oasis de Platalgua
La route en lacets qui descendait de la mine traversait un désert de pierres rougeâtres. Un camion recouvert d’une bâche poussiéreuse s’arrêta brusquement, alors qu’il venait d’atteindre les vignobles et les premières maisons de la petite ville de Moquegua sur la fameuse route transaméricaine. Un concert de protestations s’éleva des passagers assis sur les banquettes à l’arrière.
– Eh Julio ! Ce ne sont pas des bestiaux que tu transportes aujourd’hui!
– Un peu plus et on se faisait faire un suppositoire par la camionnette qui nous suivait… T’aurais pas aimé ça, et nous non plus !
– Ouais ! Ouais ! Dispènseme Señores, mais fallait dire ça à la bonne femme qui traversait la route sans regarder avec son mioche sur le dos. Elle a fait mine de ne pas m’entendre quand je l’ai trompé. Encore cinq minutes et nous serons arrivés, vous allez pouvoir reposer vos fesses. Ce n’est pas ma faute si l’autobus de la mine est en panne…
Le camion se stationna sur une large rue du quadrilatère entourant la Plaza des Armas en face de l’église Santo Domingo. Une douzaine d’hommes en descendirent, chacun portant un sac de sport décoré avec les écussons des équipes de football d’Arequipa ou de Tacna. Les deux équipes allaient s’affronter dimanche prochain pour une place en demi-finale de la coupe nationale du Pérou – les paris ainsi que les quolibets allaient bon train.
Un chien efflanqué aux yeux chassieux vint renifler les jambes de pantalon de Pedro qui le repoussa d’un coup de pied vicieux.
– Fous le camp, sale clébard ! Va donner tes puces à un autre.
Le chauffeur fit la moue en marmonnant quelques mots, puis plus haut annonça :
– O.K. Je serai ici mardi et vendredi prochains à midi, comme d’habitude.
– Si c’est comme d’habitude, tu devrais plutôt dire à deux ou trois heures… grommela Pedro en se dirigeant vers le bar situé au coin de la place, suivi à distance par le chien pouilleux.
Pour lui, ce serait vendredi le retour à la mine. Il comptait bien d’ici là profiter de ses jours de congé. Le reste de ses collègues s’était séparé en deux groupes : l’un attendait l’autobus qui remontait vers Arequipa, et l’autre, celui qui descendait en direction de Tacna. C’était de vrais autobus avec fauteuils confortables, certains étaient même climatisés. Lui n’avait pas cette chance : le véhicule qui allait l’amener jusqu’à Platalgua, où habitait sa famille, était la camionnette de l’épicier qui allait lui raconter en détails, comme à chaque fois, ses exploits réels ou imaginaires de Don Juan. Il s’attabla près du comptoir et commanda une cerveza(8). Au bout d’une demi-heure, il en commanda une seconde… impossible de savoir à quel moment l’épicier-bourreau-des-cœurs allait arriver.
Plus d’une heure passa avant que Pedro ne soit tiré de sa torpeur par un salut retentissant :
– Holà Pedro ! Tu dormais ?
– Non, je t’attendais… Toujours en retard, Sancho. Je me demandais si tu m’avais oublié.
– Je ne peux pas être en retard parce que je n’ai pas d’horaire… et puis, si t’avais vu celle qui travaille à la station-service à l’entrée de Moquegua, tu comprendrais… et, avec un sourire égrillard, Sancho ajouta : tu m’offres une cerveza et on part tout de suite après. Je te raconterai en chemin.
– O.K, mais bois vite ; j’ai hâte d’être rendu chez moi pour voir ma famille.
– … et la belle Mercedes, n’est-ce pas ?
Sancho était un petit bonhomme rondouillard au crâne dégarni qui faisait tout pour mériter son surnom de Kututu, qui veut dire « chaud-lapin » ou, encore mieux, « baiseur », chez les Indiens. Il gardait sa chemise déboutonnée jusqu’au nombril pour exposer son torse couvert d’une toison grisonnante… preuve qu’il était un vrai homme. Il parla sans arrêt durant tout le trajet, évitant au dernier moment les nids de poule qui atteignaient parfois la taille de ceux des nandous. La route caillouteuse qui aboutissait à Platalgua n’avait pas dû sentir l’odeur de l’asphalte depuis des décennies. Elle traversait une zone désertique au paysage lunaire avant de déboucher comme par miracle dans une oasis. De part et d’autre d’un petit rio, le rio Chaco, un verger planté d’avocats, de chirimoyas et de plusieurs autres espèces d’arbres fruitiers donnait asile à une multitude d’oiseaux. Au centre du village, l’unique place était dominée par une église au fronton sévère. La mairie et l’école, qui se faisaient face, occupaient deux autres côtés du quadrilatère. Face à l’église se trouvait la bodega-bodegòn-chicheria(9) ainsi qu’une pompe à essence manuelle. Les majestueux lapachos(10), arbres sacrés des Incas, plantés autour d’un kiosque étaient couverts de fleurs roses. Mis à part quelques grosses maisons recouvertes de tuiles et le presbytère, qui étaient construits en pierres avec des balcons en bois ouvragé, les autres habitations avaient des murs en briques rouges et des toits en terrasse. Des fers d’armature, plantés comme des paratonnerres, dépassaient de certaines constructions en attendant que leurs propriétaires aient les moyens de construire un étage supplé-mentaire.
Pedro fut surpris que son petit frère Paco ne soit pas en train de jouer au football sur la place avec ses copains en l’attendant comme d’habitude. Après une brève accolade avec le chauffeur, déçu que son passager n’ait pas le temps d’écluser une autre cerveza, il alla jeter un coup d’œil à l’école dans l’espoir d’y apercevoir Mercedes, et, ne l’ayant pas vue, il prit le sentier qui menait chez ses parents. Leur maison était bâtie sur les pentes surplombant les vergers, comme la plupart des autres habitations, pour ne pas empiéter sur la zone irriguée, source de la richesse du village.
En le voyant arriver, sa mère, qui était en train de nourrir les poules, se frotta les mains à son tablier et attendit les bras ouverts que son grand vienne l’embrasser.
– Tu as maigri, Pedro. La nourriture n’est pas bonne à la mine ?
– Pas autant que la tienne, et puis, je me morfonds de vous là-bas.
– Juste de nous ? N’y a-t-il pas quelqu’un d’autre aussi?
– Je ne vois pas ce que tu veux dire…
– Tu sais, une mère devine tout. Dans un village comme celui-ci, on ne peut rien cacher… et puis, cette nouvelle institutrice est vraiment mignonne. Elle serait parfaite pour toi ; elle est instruite et a un bon travail. En plus ton petit frère l’aime beaucoup.
– Ooooh, tu vas trop vite ! On s’est à peine parlé.
– En marchant la main dans la main le long du rio…
– C’était juste pour ne pas qu’elle glisse. C’est vraiment plein de commères ici… C’est vrai, elle me plaît beaucoup… j’ai peur qu’elle soit mutée dans une autre école, ailleurs, et de ne plus la voir.
– Tout s’arrangera, tu verras.
– Pour parler d’autre chose, où est Paco ? Je ne l’ai pas vu jouer au foot sur la place en arrivant.
– Paco est un peu fatigué ces temps-ci. Il n’est pas allé à l’école aujourd’hui et a dormi toute la journée. Il dit que ça le gratte partout. Je lui ai donné à boire une tisane à l’écorce de lapacho. Si ça continue, je l’emmènerai voir un docteur.
– Il a peut-être mangé quelque chose de mauvais ?
– Mais non, voyons. C’est moi qui fais la cuisine ici, et personne d’autre est malade.
– Je sais, tu es la meilleure cuisinière du monde et j’ai hâte au souper. En attendant, je vais faire un tour au village.
– À l’école, peut-être ?
– On ne peut rien te cacher.
– Ne reviens pas trop tard, ton père devrait rentrer bientôt d’Ilo. Il est parti là-bas avec la camionnette de la coopérative livrer des chirimoles(11). Il parait qu’ils appellent cela des « corossols » en Amérique, et qu’ils les vendent une par une très cher. T’en fais pas, j’en ai gardé pour que tu repartes avec à la mine. Et puis j’ai préparé le plat que tu préfères pour le souper, un tamal(12) au poulet.
Après s’être coiffé soigneusement et avoir mastiqué une poignée de graines d’anis pour avoir bonne haleine, Pedro descendit rapidement en direction de l’école. Une lampe était allumée dans la salle de classe des petits, et, en regardant par la fenêtre, il s’aperçut que Mercedes était assise seule sur son estrade. Il frappa discrètement à la porte et, n’ayant pas entendu de réponse, entra sans faire de bruit. Mercedes était immobile, les yeux baissés. Pedro se risqua timidement à prononcer quelques mots.
– Bonsoir, Mercedes, c’est moi, Pedro. Tu vas bien ?
Mercedes sursauta et releva la tête. Elle avait le visage de quelqu’un qui vient de pleurer.
– Qu’y a-t-il Mercedes ? Tu as pleuré ?
– Ah Pedro ! c’est toi, répondit-elle en reniflant.
– Explique-moi. Que se passe-t-il ?
– C’est mon frère Salvador… Il a des problèmes… Il est en prison… Il vient de m’appeler au téléphone. À la prison, ils lui ont permis de faire un seul appel… Je me demande ce que je vais faire.
– Qu’a-t-il fait ? Tu m’as dit que c’était un garçon sérieux.
– C’est vrai, depuis qu’il étudie à l’Université de San Augustin d’Arequipa, il est devenu beaucoup plus sage. Je suis sûre qu’il n’a rien fait de mal.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
– Il participait à une manifestation avec d’autres étudiants quand la police les a frappés et emmenés en prison.
– C’est pas un communiste, au moins, ton frère ?
– Non, non. Il était avec un groupe d’écologistes qui protestaient contre je ne sais pas quoi.
– Dans ce cas, ils vont vite le relâcher.
– Ce n’est pas sûr… Depuis qu’El Chino(13) est président, tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui sont considérés comme des terroristes. C’est lui le vrai responsable de la dizaine de morts d’il y a deux ans lors d’une manifestation d’étudiants à La Cantuta. J’ai peur pour Salvador.
– Pourquoi est-ce toi que ton frère a appelée plutôt que tes parents ?
– Ils sont en voyage en Europe, et même s’ils étaient à Lima je pense que c’est moi qu’il aurait appelée en premier.
– Que pourrais-tu faire pour l’aider ?
– Il faudrait que j’aille à Arequipa. Notre oncle pourrait peut-être parler à la police. Il est bien connu là-bas : il est notaire et bien en vue par les autorités.
– Tu veux que je t’accompagne ?
– Je ne suis pas sûre que mon oncle aimerait cela. Il est très… strict… à cheval sur les principes, et fait peur à toute la famille sauf à moi, sa filleule.
– Je t’attendrais dehors… si nous avions le temps, nous pourrions aller ensuite au cinéma en attendant l’autobus de retour.
– Je n’ai pas la tête à cela. Je préfère y aller toute seule.
– Comme tu veux, mais j’aurais bien aimé aller avec toi.
– Je vais juste faire l’aller et retour ; on pourra se voir avant que tu repartes… Comment va ta famille ? Ton petit frère n’est pas venu à l’école aujourd’hui. Est-ce qu’il est malade ?
– Maman m’a dit que Paco n’allait pas très bien, mais que ce n’était pas grave. Il profite du moindre bobo pour ne pas aller en classe et se faire chouchouter.
– Qu’est-ce qu’il a ?
– Il est fatigué et il a des démangeaisons.
– Curieux. Il y a certains autres de mes élèves qui ont la même chose.
♦♦♦♦♦
Pedro retourna chez lui un peu dépité. Son congé allait être long… à moins qu’il aille faire un petit tour à Ilo, ce port qui puait le poisson mais où il connaissait un dancing avec une excitante serveuse Zambo(14) à la peau d’un noir d’ébène.
3
Arequipa la Blanche
Mercedes longea l’interminable mur qui cerne le monastère-forteresse Santa Catalina, tourna à droite sur la rue Zela et déboucha sur la merveilleuse petite place San Francisco. Que le vieil Arequipa était beau ! En fait, tout ce quartier colonial de la ville-oasis avec son extrême blancheur était magnifique. Parvenue devant une maison patricienne au fronton sculpté et aux murs de pierres taillées en tuf d’un blanc lumineux – le sillar, extrait du volcan Chachani tout proche, lui avait-on expliqué -elle retint son souffle. C’était la casona que sa famille paternelle avait occupée depuis des générations et où demeurait son oncle, maître Fernando Hernandez. Elle brossa nerveusement les épaules de son tailleur en attendant qu’une servante vienne lui ouvrir.
– Señorita Mercedes, quel plaisir de vous voir ! Monsieur va être très content lui aussi. Entrez, je vous prie.
– Merci, Juanita, moi aussi je suis contente de vous voir. Est-ce que mon oncle est ici ?
– Non, malheureusement, il déjeune à son club comme tous les mercredis. Il ne m’a pas dit qu’il vous attendait.
– Non, je ne l’ai pas prévenu. J’ai décidé de venir à la dernière minute. À quelle heure rentre-t-il d’habitude ?
– Généralement vers 15 heures. Il revient faire sa sieste ici.
– Parfait, je vais l’attendre dans le petit salon.
– Je vous apporte un café ?
– Oui, avec plaisir.
Le petit salon était la pièce préférée de Mercedes. Sur le mur faisant face à la porte d’entrée trônait un archange, ailes déployées, revêtu d’un habit chamarré et tenant une arquebuse. C’était un tableau de Diego Tito, un des maîtres de l’école de Cuzco. Par une des fenêtres du salon, Mercedes pouvait admirer le jardin entouré d’une galerie abritée semblable à ceux des couvents. Au centre d’une fontaine, un mince filet d’eau jaillissait d’une tête de gorgone. Dans un angle à l’ombre d’un faux-poivrier odorant, un banc invitait à la rêverie. Ce lieu était la fierté de son oncle et très peu de personnes avaient eu le privilège d’y pénétrer. Au-delà du mur de pierres blanches qui encerclait le jardin, se dressait le clocher de l’église San Fernando et, au loin, le cône presque parfait de l’El Misti se détachait sur un ciel d’un bleu lumineux.
Mercedes resta longtemps à contempler ce jardin qui lui rappelait tant de souvenirs merveilleux. Maître Hernandez, son oncle, était aussi son parrain, et quand elle était enfant, ses parents l’avaient envoyée avec son frère passer de longues semaines de vacances ici. Le climat d’Arequipa est un cadeau des dieux : ciel toujours bleu, température clémente – rien à voir avec le triste brouillard, la garúa(15), qui accable généralement Lima où habitaient ses parents. Elle oublia quelque temps la raison de son voyage surprise …
Elle se revoyait promenant à pas comptés sa poupée favorite dans le petit landau qu’elle avait reçu en cadeau du Père Noël. Quant à son frère, déguisé en Tuturutu, il essayait de faire rouler son cerceau dans les allées au grand désespoir du jardinier. Elle se rappelait aussi la fois où son frère, qui mourait d’envie d’aller voir ce qu’il y avait derrière les murs du jardin, lui avait demandé de tenir une échelle pendant qu’il l’escaladerait. Il voulait vérifier si le fameux Tuturutu, dont la statue trônait au milieu de la Plaza des Armas, portait son épée à droite ou à gauche. Elle sourit en se rappelant cet après-midi-là.
– Ne fais pas ça, Tutu, c’est dangereux. Et parrain va être très fâché s’il apprend ça.
– Ne m’appelle pas « Tutu ». J’ai dix ans. Je ne suis plus un bébé.
– Non, tu as neuf ans et demi et tu te déguises encore en Turlututu.
– En «Tu-tu-ru-tu» !
– C’est trop compliqué, je préfère « Tutu » tout court. Tu n’aimes pas non plus ton nom de Salvador ; c’est celui d’un tout petit pays, que tu m’as dit. Bon je vais t’appeler Brésil – ça, au moins, c’est un grand pays.
– Ah, les filles ! Bon, tu m’aides, oui ou non ? Je ne veux pas passer ma vie en prison comme toi. Tu vas finir chez les bonnes sœurs d’à côté. Moi, je veux explorer le monde…
Évidemment, elle l’avait aidé… et elle avait tremblé jusqu’à ce qu’il arrive à se faufiler dans la maison avant le retour de maître Hernandez. Déjà, à cet âge, son grand frère affirmait son caractère indépendant, ce qui lui valut quelques remontrances de leur oncle qui trouvait que ses parents étaient trop laxistes à son égard. Depuis que le frère cadet du notaire passait d’un pays à l’autre en tant qu’attaché d’ambassade, il laissait tout faire à Salvador. Quant à sa belle-sœur, l’artiste, c’était pire… Charmante, mais irresponsable.
Un bruit de canne sur le dallage du hall d’entrée la fit sursauter. Son oncle venait de rentrer pour faire sa sieste quotidienne. Elle se précipita à sa rencontre et fut impressionnée, une fois de plus, par sa prestance comme c’était le cas depuis qu’elle était toute petite. Sa façon de se tenir légèrement cambré le faisait paraître plus grand qu’il n’était en réalité. Des cheveux blancs soigneusement entretenus tombaient jusqu’à ses épaules et un bouc bien taillé lui donnait une allure de personnage de roman de cape et d’épée. Il s’habillait avec grand soin : chemise blanche aux manches légèrement bouffantes agrémentée d’une pochette en soie rouge, pantalon beige aux plis impeccables et couvre-chef choisi en fonction de la couleur du ciel. Ce jour-ci, il portait un des panamas à larges bords dont il avait une impressionnante collection. Cultivant sa ressemblance avec Louis Jouvet, un célèbre acteur du théâtre français qu’il avait vu jouer lors d’un voyage à Paris, il lui arrivait certains soirs de sortir revêtu d’une cape noire et coiffé d’un borsalino en feutre noir.
– Mon Dieu, Mercedes, toi ici ! Personne ne m’avait avisé de ta visite, s’exclama Maître Hernandez en ouvrant les bras et laissant tomber sa canne.
– J’ai décidé de venir à Arequipa à la dernière minute, et tu m’excuseras de ne pas t’avoir téléphoné avant.
Mercedes embrassa tendrement son parrain alors qu’un chien au pelage étrange sautait autour d’eux en aboyant.
– Coxi ! Du calme, chacun son tour. Tu auras aussi tes caresses, après moi.
Coxi était le fidèle compagnon du notaire depuis plus de douze ans. C’était un chien du Pérou d’une race dite «sans poil», bien que celui-là ait un pelage très court et brillant de couleur tabac. En fait, Coxi était le vrai maître des lieux. Selon son propriétaire, il descendait de la longue lignée des chiens orchidée des Incas, aussi nommée « fleur de lune ». Ces chiens qui accompagnaient les chasquis(16), coureurs-messagers des Incas, étaient réservés aux nobles. Il était, même avant son jardin, la grande fierté de maître Hernandez.
Mercedes, après être restée blottie dans les bras de son oncle, se pencha pour caresser Coxi et, prenant son courage à deux mains, se décida à dévoiler la vraie raison de sa visite impromptue.
– C’est à cause de Salvador que je viens te voir sans prévenir… j’en suis bouleversée.
– Qu’a-t-il fait encore, celui-là ? Tu sais que je n’approuve pas sa façon de se comporter depuis quelque temps.
– Il n’a rien fait de mal, j’en suis certaine ; Salvador est un garçon bien et je l’aime beaucoup.
– Moi aussi. Mais dis-moi franchement ce qui arrive ; ce doit être grave pour que tu viennes m’en parler.
– Il est… en prison… ici, à Arequipa. Il m’a appelée pour que je l’aide et j’ai pensé à toi.
– Pourquoi a-t-il été arrêté ?
– Il participait à une manifestation pacifique avec un groupe d’étudiants quand la police est intervenue. Elle a frappé au hasard et en a amené certains, dont Salvador.
– Dis-moi franchement, Mercedes : est-ce que ton frère fait partie d’un groupe de terroristes ? Avec les voyous du Sentier Lumineux et les Guévaristes infiltrés de Bolivie, nous devons sévir ; j’approuve les actions de la police.
– Non. Salvador milite seulement dans un groupe d’écologistes. Leur cause est juste et pacifique.
– Écologistes ! Les communistes se cachent sous ce nom-là… Écologiste, communiste, c’est la même chose.
– Je t’assure, mon parrain chéri, que Salvador n’a pu faire quelque chose de mal.
– Ne me prends pas par les sentiments… bon, qu’attends-tu de moi ?
– Tu connais bien le commandant de la police, je crois. Tu m’as même dit que tu jouais souvent au bridge avec lui.
– Et alors ?
– Pourrais-tu lui dire que ton neveu est emprisonné et que ce doit être une erreur… que tu te portes garant de son comportement à l’avenir ?
– Oh ! Je ne peux me porter garant de la respectabilité de ton frère. Il ne m’écoute jamais quand je lui explique que, si nous ne respectons pas les traditions, nous courons tout droit vers l’anarchie. Si ça continue, les Indiens vont nous diriger. Regarde ce qui se passe en Bolivie et ce qui risque d’arriver en Équateur. Le Pérou doit rester dans le droit chemin.
– Mais, mon oncle…
– Il n’y a pas de mais, Mercedes… Bon, je vais quand même appeler le commandant… pour te faire plaisir… et pour la réputation de la famille… Tu m’expliqueras aussi plus tard pourquoi tu n’as pas accepté le poste que je t’avais trouvé au Collège Ascensión del Corazón de Jesús. Ce poste de professeur était parfait pour toi. Tu aurais pu habiter ici en attendant de te marier au lieu de vivre dans un village perdu.
– Merci pour Salvador, dit simplement Mercedes en évitant de répondre à la question de son oncle.
– Mais tu dois savoir qu’il y aura des conditions et que ton frère devra les respecter. Je compte sur toi pour cela ; tu es la plus sensée de la famille. Sur ces paroles, Maître Hernandez se dirigea vers sa biblio-thèque pour téléphoner, tandis que Mercedes allait se réfugier dans le jardin.
♦♦♦♦♦
Deux jours plus tard, alors que Mercedes retournait à Platalgua, son frère Salvador était assis à côté d’elle dans l’autobus avec un air renfrogné. Puis,, au fur et à mesure qu’il se rapprochait du lieu de son exil temporaire, le visage de Salvador se détendit, laissant même paraître un sourire énigmatique.
4
Pedro
Depuis son retour à la mine, Pedro avait le visage sombre. Son dernier séjour chez lui, à Platalgua, ne s’était pas passé comme prévu. Il avait à peine pu parler à Mercedes tracassée par ce qui était arrivé à son frère… elle n’avait pas voulu qu’il l’accompagne à Arequipa… pourquoi ? Peut-être qu’il se faisait des illusions sur l’intérêt qu’elle semblait lui porter et qu’il n’était pas assez bien pour elle… C’est cela : il n’était pas aussi instruit qu’elle. Il s’était remis à ronger ses ongles en ruminant des idées noires… et puis, pour noircir encore plus la situation, il y avait son petit frère Paco qui n’allait pas bien. Ils n’avaient même pas pu jouer au football ensemble – Paco devait vraiment être malade.
En repensant à son congé raté, il se dit qu’heureusement il y avait eu la nuit passée à Ilo. Il revit ce bar enfumé dans le quartier du port qu’empestaient les usines de traitement de poissons. Ilo, capitale des anchois… et des bouges louches. La musique jouait à tout casser, la cerveza et la chicha(17) coulaient à flots et la « coke » provenant de la Bolivie toute proche circulait ouvertement. Il s’était retrouvé dans une chambre au couvre-lit douteux avec Lila, la plus excitante des serveuses. Il ne se rappelait plus exactement combien cela lui avait coûté. Mais bof ! quand il serait marié, il serait plus sage… du moins il essaierait.
Ricardo, le seul ami qu’il avait à la mine, flottait sur un petit nuage. C’était son dernier séjour à cet endroit qu’il qualifiait d’« antichambre du cimetière ». Il avait annoncé sa démission et ne cessait de claironner qu’il allait être barman au bar El Misti de l’aéroport d’Arequipa. Le monde était à lui; toutes les plus belles filles du pays allaient lui tomber dans les bras. Conscient que Pedro n’était pas dans son assiette, il essaya un soir de lui remonter le moral.
– Voyons, Pedro, ne fais pas la tête comme ça. Es-tu si triste parce que je vais enfin quitter ce trou ? Bientôt, ça sera ton tour ; je vais essayer de te trouver un travail à la ville.
– Oui, je suis triste parce que je ne vais plus voir ta drôle de gueule ici et je t’envie un peu, mais il n’y a pas que cela.
– Ah oui ! Mercedes ? Raconte-moi. Tu ne m’as pas dit un mot de ton dernier congé chez tes parents.
– Ça ne n’est pas passé comme j’espérais. J’ai à peine vu Mercedes. Elle est partie à Arequipa le lendemain de mon arrivée. Son frère avait fait des conneries, paraît-il, et avait des problèmes avec la police. Cela ne m’étonne pas : les étudiants se croient tout permis ; ils foutent rien, font la belle vie et cherchent juste à mettre la pagaïe.
– Tu ne serais pas un peu jaloux, par hasard ?
– Oui, je suis jaloux ! J’en ai marre de pourrir ici. Et puis ce n’est pas tout.
– Quoi encore ? Je parie que tu es allé traîner à Ilo et que tu as attrapé des morpions.
– Non, j’ai rien attrapé du tout. C’est la santé de mon petit frère qui m’inquiète.
Pedro et Ricardo ne s’étaient pas rendu compte qu’Atapaq s’était approché d’eux en faisant semblant d’épousseter les étagères du bureau et qu’il suivait leur conversation avec intérêt.
– Ton frère Paco ?
– C’est mon seul frère, j’en ai pas d’autre ; et on s’entend très bien tous les deux. Quand je suis arrivé, il était couché et il n’est pratiquement pas sorti durant tout le temps que j’étais là. Il se sent toujours fatigué, se gratte tout le temps et il a des plaques rouges sur les jambes.
– Est-ce qu’il a vu un toubib ?
– Non, pas encore. Dans mon bled, le docteur vient seulement un jour par quinzaine et l’infirmier du dispensaire n’y connaît rien.
– Il a dû manger une saloperie.
– Ma mère dit que non. Pour l’instant, elle récite un chapelet de plus chaque jour… et ça m’énerve.
– Crois-tu que ce soit l’eau qui fait ça ? J’ai entendu raconter de drôles de choses à ce sujet.
– C’est pas possible. On prend notre eau dans le rio Chaco depuis toujours et elle est comme avant, aussi claire et glacée.
Atapaq sursauta en entendant ces dernières paroles. Alors qu’il finissait son époussetage, il vit Morgenstern, débouler dans le poste de garde. Il s’esquiva dans la salle de débarras attenante au bureau. Coincé entre les balais, les seaux et les serpillières, il fut témoin d’une conversation qui confirma son opinion sur les étrangers.
– Toujours en train de rigoler au lieu de faire son travail sérieusement. Qui est responsable des caméras de surveillance en ce moment ? vociféra le boss.
– Euh !... C’est moi, Monsieur, répondit Pedro en bredouillant.
– Et alors ! Quand je suis entré, tu étais en train de discuter avec ton copain… Je dis et je répète : vous ne devez pas quitter les écrans des yeux.
– Même pour aller pisser ? ajouta Ricardo d’un ton fanfaron.
– Toi, Ricardo, la ferme ! Heureusement que tu termines ton travail ici bientôt !... Je suis venu vous dire de redoubler d’attention. La région grouille de terroristes du Sentier Lumineux ; la mine peut être une cible de choix pour ces cocos.
– Vous n’exagérez pas un peu, Monsieur Morgenstern ? s’aventura à dire Ricardo.
– Toi encore, Ricardo ! Je t’avais dit de la fermer… Dehors ! Dehors immédiatement ! Tu quittes Incaminas tout de suite !
– Mais, Monsieur, il n’y a pas d’autobus avant vendredi et dans mon contrat il est…
– Je m’en fous de ton contrat… Si demain matin je te vois encore dans les parages, tu passeras un sale quart d’heure… crétin !
Morgenstern écumait de rage : ce petit minable avait osé lui répon-dre… Il ouvrait et fermait les poings convulsivement pour essayer de contrôler son envie de casser la gueule à ce petit con. Ricardo, que le visage de son chef déformé par la haine atterrait, sortit à reculons de la salle de contrôle. Il franchissait la porte quand Morgenstern lui cria :
– Et ce n’est pas fini avec toi, Ricardo… je vais prévenir ton nouveau patron à Arequipa que tu es du côté des terroristes. On va s’occuper de toi.
Pedro n’avait pas dit un mot. Il savait que Ricardo était un chic type qui se fichait pas mal de tout ce qui a trait à la politique, mais il n’osa pas dire un mot en sa faveur. Son patron, ce Morgo comme l’avait surnommé Ricardo, lui faisait peur… il le découvrait sous un nouveau jour : celui d’un malade mental dangereux.
♦♦♦♦
Pedro n’arrivait pas à dormir. Il se releva, enfila un blouson sur le survêtement qu’il gardait toujours au lit et sortit. Dehors le ciel était tapissé d’étoiles. Un mince croissant de lune donnait assez de lueur pour deviner le paysage désertique environnant. Le sourd bourdonne-ment des camions travaillant dans l’immense cratère creusé par la mine parvenait faiblement jusqu’à lui.
Pedro alluma une cigarette en gardant le bout rougeoyant dans le creux de la main comme il avait pris l’habitude lorsqu’il fumait en cachette. Dans ces moments de calme, il lui venait parfois l’idée qu’il vivait dans un endroit magique, puis, revenant sur terre, qu’il devait quitter ce lieu au plus vite s’il voulait vraiment profiter de la vie.
Un léger bruit le fit sortir de sa méditation. C’était comme une pierre qui roule… Un animal ? Le bruit se répéta une fois, puis une autre fois. Pedro retint son souffle et s’avança avec précaution jusqu’au bord de la terrasse qui entourait les roulottes. Il aperçut les silhouettes de deux hommes qui portaient des ponchos et se dirigeaient vers les bureaux. Ils parlaient à voix basse et se déplaçaient comme s’ils glissaient. L’un était très grand – Pedro aurait juré que c’était Atapaq.
5
Salvador Hernandez
Depuis qu’il était à Platalgua en exil, jusqu’à ce que son oncle lui permette de revenir à Arequipa, Salvador avait pris l’habitude de faire de longues promenades solitaires le long du rio Chaco. Il aimait en particulier passer de longues heures dans une petite crique située à deux kilomètres en amont du village. Un éboulis dans un méandre serré avait formé une petite plage caillouteuse où poussaient quelques touffes d’ichu.
Dans un sac à dos, il y avait ses notes de cours, un manuel d’économie et un livre de Mario Vargas Llosa, le grand écrivain natif d’Arequipa. Cette fois-ci, il avait pris l’Éloge de la marâtre. Il appréciait l’audace qu’avait eue Llosa de traiter de sujets comme l’érotisme et ses relents sui generis dans un pays catholique comme le Pérou. Le passage sur les toits, où le jeune garçon était grimpé pour voir sa belle-mère faire ses ablutions intimes dans sa salle de bain, lui avait rappelé les acrobaties qu’il avait faites lui-même pour surprendre leur bonne Juanita dans une situation semblable. Autant Salvador admirait le talent littéraire de cet auteur, autant sa constante dérive politique de celui-ci vers la droite lui avait fait perdre à ses yeux beaucoup de son estime. Depuis que Mario Vargas Llosa s’était volontairement exilé en Espagne suite à son humiliante défaite aux élections présidentielles face à El Chino, Llosa ne manquait pas une occasion d’abaisser son pays natal – et Salvador ne pouvait supporter cela.
La tête reposant sur son sac, il suivait des yeux un condor qui planait, ailes déployées, en larges cercles au-dessus de la vallée. Un petit nuage blanc voguait en solitaire dans un ciel bleu myosotis. Salvador réfléchissait… Il fallait qu’il fasse le point. Depuis qu’il était étudiant à la Faculté des sciences économiques de l’Université de San Augustin d’Arequipa, son implication politique n’avait fait que s’amplifier. En première année, il avait rejoint un groupe d’écologistes rêveurs qui étaient devenus de plus en plus radicaux en prenant conscience du pillage des ressources naturelles perpétré par des sociétés étrangères. Puis,, tout récemment, il avait rejoint les rangs du MLA, le Mouvement de Libération des Andes. Comment en était-il arrivé là, lui, le rejeton d’une vieille famille de Criollos ?
En pensant à son tendre copain Marcos, un des rares étudiants indiens de la Faculté, il esquissa un sourire. C’était lui, Marcos, qui lui avait fait prendre conscience de l’incommensurable injustice qui avait frappé son peuple avec la conquête par les Espagnols. Un vrai génocide. La population indienne était passée en 50 ans de 25 à 3 millions environ. Le mélange de misère et d’humiliation était devenu explosif. Le MLA – qui prônait l’évolution et non la révolution – était une réponse à des gens qui, comme lui, se définissaient comme des humanistes laïques.
Il aimait le Pérou passionnément. Enfin, les Pérou… le pays étant scindé en trois : la costa désertique le long du Pacifique avec Lima «la ville des rois », la sierra avec ses cordillères et l’Altiplano balayé par les vents et l’histoire, et la selva amazonienne terrible et mystérieuse. Trois pays et aussi trois peuples : les Criollos arrogants descendant des conquérants espagnols ; les Cholos ou métis, qui aspiraient à passer pour des Criollos ; enfin, en bas de l’échelle, les Indios, Quechuas et Aymaras. Il y avait bien quelques indigènes dans la selva amazonienne, mais personne n’en tenait compte.
Juste avant de quitter la prison, d’où son oncle l’avait sorti après une sévère mise en demeure, un membre du MLA avait pu lui faire parvenir un message. Il attendait de recevoir de leurs nouvelles, ici, à Platalgua.
Bon, demain c’était dimanche et il avait promis à Mercedes d’aller à la messe. Cela faisait au moins cinq ans qu’il n’y avait plus mis les pieds, sauf à l’occasion de la messe de minuit à Noël pour faire plaisir à son oncle. Réalisant l’hypocrisie de la majorité du clergé et le rôle épouvantable qu’avait joué l’église catholique dans l’asservissement des populations indiennes, il s’en était éloigné. Encore un pas et il deviendrait un athée militant. À vrai dire, assister à la messe dominicale à Platalgua ne lui déplaisait pas. Cela allait être une bonne occasion d’observer ses habitants et, de plus, il paraissait que le nouveau curé était « très spécial », selon les mots de sa sœur.
Il se releva et s’approcha de la rivière. À cet endroit un petit éboulis, juste en aval du méandre, avait formé un étang aux eaux calmes. L’eau, très claire en cette saison, permettait de voir nettement le fond de la rivière tapissé de galets. Il avança sans faire de bruit, essayant d’aperce-voir les quelques poissons argentés qui partageaient avec lui ce paradis secret. Salvador avait beau plisser les paupières, il n’en distinguait aucun, pas le moindre éclat fugitif. Où étaient passés les vifs farfadets du rio Chaco ?
Salvador descendit jusqu’à l’éboulis formant une digue naturelle à travers laquelle l’eau filtrait en murmurant. Tout d’un coup il les aperçut. Ses amis étaient là, exposant leurs ventres blancs à l’air ; certains étaient échoués sur les berges, d’autres flottaient dans l’étang. Quelques-uns n’étaient pas encore morts et agonisaient, ouïes palpitantes. Ils ouvraient et fermaient la bouche comme s’ils faisaient des appels silencieux à son aide. Que s’était-il passé ?
La rage envahit Salvador. Qui avait empoisonné cette rivière, «Sa» rivière ? Car ce ne pouvait être que du poison qui avait causé ce drame.
À l’aide d’un morceau de bois il réussit à attirer tous les poissons morts jusqu’à la berge, et en les tenant délicatement, les amena un par un jusqu’au pied de la falaise. Il y creusa une fosse au fond de laquelle il déposa ses confidents silencieux.
En retournant au village, il faillit trébucher deux fois en franchissant des rochers qui bloquaient le chemin, tant il était absorbé dans ses pensées. Tout d’abord, il devait élucider le problème qu’il venait de découvrir. Quelle était la cause de l’empoisonnement de la rivière ? D’après ce qu’il savait, il n’y avait rien en amont de Platalgua avant d’atteindre les plateaux de l’Altiplano – aucun village, aucun champ cultivé, aucune usine. Il commençait aussi à trouver le temps long dans ce village endormi. Bien sûr, sa sœur faisait tout en son possible pour que son exil ne soit pas trop pénible… encore un mois à vivre au ralenti avant la prochaine session d’examens et son retour à Arequipa. L’inaction lui pesait… Il n’était pas possible que ses amis du MLA l’aient oublié et il espérait que le contact qu’on lui avait promis à la prison d’Arequipa aurait lieu bientôt. D’ailleurs, comment cet homme ou cette femme allait se faire connaître sans se faire remarquer ? Il fallait aussi qu’il trouve une place discrète pour s’entretenir avec cette personne… Ce serait ici, au bord de la rivière meurtrie.
6
Ite missa est
– Id, la misa ha terminado. Allez, la messe est dite.
– Podéis ir en paz.
– Amen.
Les paroissiens sortirent en silence et des petits groupes de femmes se formèrent sur le parvis de l’église. Les hommes se dirigèrent en causant haut et fort vers le bodegòn pour boire « un petit coup ». Un ballon de football étant apparu comme par enchantement, les enfants se chamaillaient pour former les équipes sous l’œil réprobateur de leurs mères – surtout qu’ils n’abîment pas leurs vêtements du dimanche !
Mercedes adressa quelques mots à chaque maman qui avait un enfant dans sa classe. Salvador était resté à l’écart, observant le spectacle que les villageois de Platalgua offraient chaque dimanche.
Ayant retiré sa chasuble et son étole dans la sacristie, le curé sortit pour dire quelques mots à ses paroissiennes. Il portait un pantalon et une chemise blanche à collet droit plutôt qu’une soutane comme son prédécesseur, ce qui en choquait certains ou plutôt certaines. Le vieux curé était malade depuis plus d’un mois et avait dû être remplacé le temps qu’il guérisse. Les plus âgées de ses ouailles avaient hâte que l’ancien curé bon enfant revienne, celui-ci ne leur disait rien qui vaille. On aurait dit un Indien, tant son teint était foncé et son regard noir et perçant. Il venait de la région de Puno et sa mère était Aymara, d’après les ouï-dire. C’était un de leurs trois sujets de discussion ce dimanche-là.
Il était question aussi de l’étrange maladie qui frappait certains enfants, la même que celle du vieux curé, semblait-il. Grande fatigue, boutons, démangeaisons et même vomissements chez les plus atteints. Les mères attendaient impatiemment la prochaine visite du médecin à Platalgua prévue pour dans quatre jours.
Le troisième sujet relevait de la sorcellerie. Il y a deux jours, Maria, la femme de l’épicier, et deux de ses clientes avaient été témoins d’un phénomène insolite. Un énorme condor avait survolé le village, décrivant de larges cercles autour de l’église, puis, après avoir plongé vers elles, avait laissé tomber le poisson qu’il tenait dans ses serres. Un chien errant s’était précipité pour s’en emparer et s’était enfui. Il n’y avait aucune trace, juste la parole des trois femmes, de bonnes catholiques, sauf que… c’était quand même vraiment bizarre ! Celles qui osaient parler de cela le faisaient à voix basse et terminaient par un signe de croix.
Après avoir salué chaque groupe, le jeune curé se dirigea vers Salvador.
– Comment se passe votre séjour dans notre village, señor Hernandez ? Vous ne vous ennuyez pas trop de la grande ville ?
– Ma sœur Mercedes s’occupe bien de moi, et j’aime beaucoup cet endroit. Appelez-moi Salvador, je vous prie. Je suis trop jeune pour qu’on m’appelle Señor Hernandez.
– Dans ce cas-là, appelez-moi Miguel. Après un bref instant pendant lequel il jeta un coup d’œil circulaire sur ses fidèles, qui quittaient la place pour aller préparer leur rituel repas dominical, il ajouta : j’aimerais bien vous parler, seul à seul. Pouvez-vous venir au presbytère cet après-midi vers 15 heures ?
– Bien sûr, avec plaisir. Je viendrai vous voir. D’ailleurs, nous sommes voisins.
– Passez par la porte du jardin, celle qui se trouve du côté de la rivière.
Ces derniers mots surprirent un peu Salvador – en fait, juste un peu, puisque ce jeune curé n’avait rien de compassé comme la bande de ceux qui grenouillaient autour de l’évêché et de son oncle à Arequipa.
♦♦♦♦♦
De retour chez eux, le frère et la sœur commentaient joyeusement l’événement que représentait la messe dominicale dans un petit village comme Platalgua.
– Merci Salvador de m’avoir accompagnée, connaissant tes opinions sur ce sujet.
– Je comprends ce que cela représente dans un coin perdu comme ici… une espèce de club social. Mais dis-moi, Mercedes, tu ne sembles plus aussi fervente qu’avant. Je me rappelle que lorsque tu avais dix ou douze ans, tu étais la meilleure au catéchisme ; puis, tout d’un coup, tu es devenue nulle. Que s’est-il passé ?
– Hum !... Je ne voulais pas monter au clocher.
– C’est quoi, cette histoire de clocher ?
– Eh bien, la récompense de celle qui était la première au catéchisme était de monter tout en haut du clocher avec le curé.
– La vue sur le Misti doit être formidable, marmonna Salvador avec un sourire en coin. Pourquoi ne voulais-tu pas de cet honneur ?
– C’est que le curé faisait passer l’heureuse gagnante en premier – pour pas qu’elle tombe, disait-il. Il en profitait pour passer les mains sous sa jupe et lui tripoter les fesses.
– Le salaud ! Personne ne l’a dénoncé ?
– Isabella l’a dit à ses parents. Ils l’ont traitée de menteuse et elle a été privée de dessert pendant un mois.
– Pourquoi tu ne m’en as pas parlé, alors ?
– Toi, tu ne craignais rien. Seules les petites filles avaient la chance de monter au clocher avec lui.
– Et probablement que dans la paroisse voisine c’était le vicaire qui montait au clocher avec les petits garçons…
– Ils ne sont pas tous comme ça. Le nouveau curé d’ici a l’air bien honnête.
Salvador pensa qu’avec celui-là il aurait bien aimé monter au clocher… mais il n’en dit évidemment pas un mot à sa sœur.
Alors que, leur déjeuner terminé, ils prenaient un café sur la terrasse de l’appartement de Mercedes, situé au premier étage de l’école, Salvador aborda de nouveau la question des poissons morts.
– Tu es sûre qu’il n’y a rien à l’amont du village qui pourrait causer ce drame ?
– Non, rien, je ne vois pas… Il paraît qu’il y a des fois des émanations de gaz toxiques dans les zones volcaniques, comme par ici. Est-ce que cela aurait pu empoisonner la rivière ?
– Hum, j’en doute. As-tu des cartes détaillées de la région ?
– Non, rien de détaillé. Ce type de cartes est réservé à l’armée ou à la police. C’est un secret d’état… ils ont peur que la guérilla s’en serve.
– Ouais ! Je vais devoir faire une balade pour voir par moi-même ce qu’il y a plus haut. Bien, je vais faire un petit tour. À plus tard. Merci pour ton excellent repas, tu as vraiment des talents de cuisinière. Et il ajouta pour la taquiner : tu es « bonne à marier ».
Salvador mit le panama, cadeau de son oncle, et sortit en sifflotant. Ayant vérifié que personne ne le voyait, il prit la ruelle qui longeait l’arrière du jardin du presbytère jusqu’à une porte basse vermoulue et y entra. Soustrait aux regards par un haut mur de pierres grises, se trouvait un jardin potager digne d’une maison de notable : allées en gravier « manucurées » bordées de buis ; rangées de plants de tomates, pommes de terre, artichauts, piments rouges, orangés, jaunes et verts, et salades. Sous une tonnelle ombragée par une treille luxuriante, Salvador aperçut Miguel le curé. Torse nu, en short kaki, il lisait La Repùblica, le journal plus ou moins gauchiste de Lima, grand ouvert sur une table en fer forgé.