Excerpt for Chroniques de Galadrie, tome 1 : la famille Dolack, le clan Arthas et les princes Mélia by Pauline Sarélot-Le Floc'h, available in its entirety at Smashwords

Chroniques de Galadrie

« La famille Dolack, le clan Arthas et les princes Mélia »

By Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition

Copyright 2011 Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition, License Notes

This ebook is licensed for your personal enjoyment only. This ebook may not be re-sold or given away to other people. If you would like to share this book with another person, please purchase an additional copy for each person. If you’re reading this book and did not purchase it, or it was not purchased for your use only, then please return to Smashwords.com and purchase your own copy. Thank you for respecting the hard work of this author.



La Galadrie, petit pays européen comptant dix millions d’habitants, avait toujours été une monarchie. Lorsque le roi Romias, souverain depuis près de cinquante ans, arriva en fin de vie, le haut conseil d’Etat fut pris de panique. Romias était le dernier de sa lignée, n’avait ni frère et sœur ni descendant, et n’exprimait aucun souhait concernant l’avenir du pays. Quelques minutes avant sa mort, harcelé par son Premier Ministre qui le sommait de nommer son successeur, Romias réussit à prononcer ces mots : « Laissez le peuple décider. ».

Le haut conseil d’Etat se composait d’une trentaine de notables du pays, pas forcément Galadriens d’origine, mais tenant chacun un rôle primordial dans la bonne marche économique du territoire. Après les obsèques nationales de Romias, le conseil se réunit autour du Premier Ministre pour prendre une décision. Le roi défunt, adoré par son pays, souhaitait que les Galadriens choisissent eux-mêmes leur nouveau souverain. Le conseil décida alors de respecter le vœu du monarque en organisant des élections. Nul ne pouvait présenter spontanément sa candidature au poste de nouveau roi. Les prétendants au trône seraient désignés d’office. Le haut conseil d’Etat fit alors le choix le plus logique. Le pays comportait plusieurs grandes lignées galadriennes, dont trois familles princières grâce auxquelles la nation s’était érigée au rang de puissance mondiale. Chez les Dolack, on était souffleurs de verre depuis la nuit des temps. La famille possédait une vingtaine d’usines toutes situées en Galadrie, et leur renommée était telle que le monde entier s’arrachait les créations des verreries Dolack. Ce commerce créait des emplois et faisait tourner l’économie du pays depuis plusieurs décennies. Les Dolack avaient toujours été très appréciés par les Galadriens. La famille Arthas possédait la plus grande banque du territoire et avaient introduit celui-ci en bourse. Ils s’occupaient des finances nationales et géraient la majeure partie des gros portefeuilles du royaume. Les habitants percevaient cette lignée comme un clan de financiers peu scrupuleux, mais il fallait reconnaître que les budgets de l’Etat se portaient à merveille et que les Arthas y étaient pour beaucoup. La famille Mélia, quant à elle, se trouvait à la tête de la prestigieuse université de Baldrives, la capitale du pays. Une véritable lignée de princes aussi brillants que discrets.

Le Premier Ministre assura l’intendance pendant que le vote se préparait. Les Galadriens avaient le choix entre les trois chefs de famille : Guilhiam Dolack le souffleur de verre, Daniel Arthas le financier, et Téobald Mélia le directeur d’université. Tous proches du roi Romias, ils accueillirent l’annonce de leur nomination avec étonnement et stupéfaction, mais aucun d’entre eux ne déclina l’offre. Le vote eut lieu deux semaines après les obsèques de Romias. Si l’un des chefs de famille emportait la majorité au premier tour, il serait nommé roi. Dans le cas contraire, les deux candidats ayant reçu les meilleurs scores s’affronteraient au deuxième tour. L’abstention fut quasi-nulle. Le soir de l’élection, tous les Galadriens retinrent leur souffle. Le résultat fut sans appel, et ne surprit personne au sein du haut conseil d’Etat : Guilhiam Dolack l’emporta au premier tour avec soixante pour cent des voix. Il devint roi de Galadrie une semaine plus tard, emménagea au palais royal de Baldrives avec la reine Yanna et leurs quatre enfants, conserva le Premier Ministre de Romias et promit à ses concitoyens d’être à la hauteur de la tâche qui l’attendait. Téobald Mélia fut ravi de cette élection, et se sentit même un peu soulagé d’échapper à ce lourd statut qui change à jamais le quotidien d’une famille. Daniel Arthas, lui, accepta mal ce qu’il considérait comme une défaite et fut prit de colère en apprenant que Guilhiam maintenait le Premier Ministre de Romias, homme que Daniel méprisait depuis des années. Le vœu du roi Romias fut donc exaucé. Les Galadriens avaient choisi leur nouveau souverain, et les Dolack passèrent de « vieille famille princière » à « famille royale ».



En Galadrie, la tradition voulait que les prénoms des filles commencent par la même lettre que celui de leur mère. Pareil pour les garçons avec leur père. Guilhiam et Yanna Dolack avaient quatre enfants. L’aîné, Guéwen, dirigeait les trois verreries du nord du pays et vivait avec sa compagne à Novick, la deuxième ville la plus importante de notre Etat. Ysatis, la deuxième, œuvrait en atelier dans l’une des usines de Baldrives en tant que peintre sur verre. Gabir était souffleur et travaillait lui aussi dans une des verreries de la capitale. J’étais Yola, la petite dernière, et après avoir décroché un diplôme de design en France, mon père avait accepté de me confier un poste à responsabilités au sein de l’équipe de création. Je m’occupais donc de concevoir les nouvelles collections des verreries Dolack, et j’adorais ça.

Depuis que mon père était roi, nos relations avec la famille Arthas se compliquaient. Daniel Arthas avait beaucoup d’ambition, beaucoup d’audace, et trouvait mon père trop frileux. Le Premier Ministre appréciait la prudence du roi, ce qui avait le don de rendre Arthas fou de rage. Il avait un million de projets pour la Galadrie, mais ne semblait pas mesurer les risques. Avec mon père, les rapports étaient cordiaux. Avec le Premier Ministre et le haut conseil d’Etat, c’était la guerre. La femme d’Arthas, Violette, qui s’était toujours très bien entendue avec mes parents, se faisait extrêmement rare. Ils avaient trois enfants : Vicky, directrice d’une compagnie d’assurance appartenant au groupe financier Arthas, et les faux jumeaux Dayann et Dorann, tous deux opérateurs de marché pour le compte de leur riche papa. En Galadrie, tout le monde les appelait « les twin traders ». La situation conflictuelle entre mes royaux parents et le couple Arthas m’affectait énormément, Dayann étant mon petit-ami de longue date. Je faisais tout pour que cela ne se voie pas. Même si nous fréquentions peu les Mélia, nous pouvions compter sur eux les yeux fermés. Téobald Mélia et sa femme Elane étaient des gens réservés, qui se consacraient à leur université et se mêlaient peu des affaires du royaume. Nous connaissions à peine leurs cinq enfants. Du moins, nous ne les avions pas vus depuis bien longtemps.



Cette année-là, dix-huit mois après le couronnement de mon père, le mois de juillet allait être ponctué d’une grande fête nationale à l’occasion du soixantième anniversaire du roi. Le pays ne parlait plus que de ça depuis des semaines. Outre la famille, les amis et les personnalités influentes de notre petit Etat, ma mère et ma sœur avaient organisé un grand tirage au sort pour convier cent Galadriens à la fête avec la personne de leur choix. Mon père m’avait commandé un service entier d’assiettes et de verres pour l’occasion, qu’il comptait ensuite vendre aux enchères au profit d’une association caritative. Cinq assiettes et trois verres pour chacun des cinq cent convives. Autant dire que les usines Dolack ne chômaient pas.

Le siège social des verreries se trouvait en plein Baldrives, à quelques minutes du palais royal où je vivais toujours avec mes parents, mon frère Gabir et ma sœur Ysatis. Je m’étais liée d’amitié avec ma collègue Maïwenn. Nos idées se rejoignaient souvent, et notre collaboration tendait à nous rendre encore plus créatives. En intégrant le siège social et l’équipe de création, j’avais dû faire mes preuves. Ma première collection de pendentifs en verres ne transcendait pas les Galadriens mais s’était vendue en masse dans les pays asiatiques, alors que ce marché tardait à nous ouvrir ses portes. Depuis, tout le monde me faisait confiance. Pour l’anniversaire de mon père, Maïwenn et moi avions dessiné cinq assiettes en forme d’astres se déclinant dans différentes teintes de turquoise. Pour les trois verres à pied, nous avions opté pour des configurations très arrondies rappelant les bulles de savons, avec un jeu de peintures argentées. Mon frère Gabir avait grimacé en découvrant les esquisses des verres. Mais après quelques essais, il fut convaincu et nous suggéra même de créer des modèles de vases dans le même style. Ma sœur Ysatis fit également la moue quand je lui parlai de peintures argentées. Elle sortit tous les gris dont elle disposait et finit elle aussi par se laisser persuader. Maïwenn et moi étions très fières de notre service « spécial anniversaire », et attendions avec impatience le jour-J pour connaître le verdict royal ainsi que le jugement de tous les convives.

A deux jours de l’anniversaire, tout le monde stressait. Ma mère harcelait mon père, mon père harcelait le traiteur, le traiteur harcelait les domestiques, les domestiques me harcelaient, et j’harcelais Gabir et Ysatis qui me répétaient inlassablement que les verreries seraient prêtes à temps. En revenant des ateliers dans lesquels je travaillais déjà sur une nouvelle ligne de miroirs, je manquai de bousculer Daniel Arthas dans les escaliers qui menaient au bureau du roi. Je me confondis en excuses, mais lui ne me salua même pas et continua sa route d’un air furieux. Quelques secondes plus tard, je trouvai mon père assis dans son fauteuil, le regard inquiet.

- Quelque chose ne va pas avec Daniel ? demandai-je après m’être installée face au roi.

- Il finira par se calmer. Du moins, je l’espère.

- J’imagine que tout ceci est trop compliqué pour moi, donc il n’est pas utile que je prenne la peine de te demander de m’expliquer, lançai-je avec ironie.

- Ce sont des histoires d’argent, comme toujours. Je ne comprends pas cette obsession du mieux. Toujours faire mieux, viser plus haut, gagner plus. L’économie de notre pays est exemplaire. Je me bats pour maintenir la situation, et on me traite de conservateur. Je ne suis pas contre l’ambition. Mais si le royaume plongeait, c’est à moi qu’on demanderait des comptes. Pas à Arthas.

- Tu as raison de résister. Daniel n’est pas roi, il devra bien s’y faire tôt ou tard.

- Je suis désolé, ma chérie. Je devine qu’entre Dayann et toi, les tensions sont inévitables.

- Ca ne nous perturbe pas plus que ça. Vos histoires ne regardent que vous. Ca te mine à ce point-là ?

- Daniel et moi n’avons jamais été franchement amis, mais nous nous fréquentions facilement. Depuis dix-huit mois, il me déteste. Et j’ai horreur qu’on me déteste.

C’était plus fort que moi. Mon père me faisait rire avec sa sensibilité et ses petits chagrins à l’eau de rose. Alors que je m’apprêtais à quitter le bureau, ma mère entra en trombe.

- Quand vas-tu te décider à le mettre dehors ? hurla-t-elle en fonçant sur mon père.

- Yanna, pitié, si tu tiens vraiment à ce que je sois vivant le jour de mon anniversaire, ne crie pas.

- Ca ne peut pas continuer ainsi ! Arthas ne te lâchera pas. Tu finiras par craquer sous la pression, et tu auras tellement honte qu’il ne te restera plus qu’à abdiquer. Vire-le !

- Ok, grommela mon père. Et je le remplace par qui ? Car même si Daniel Arthas est un manipulateur égocentrique et mégalo, il reste le meilleur financier que je connaisse. Qui pourrais-je nommer à sa place sans prendre le risque de faire couler le pays ?

- Le professeur Mélia ferait un excellent chef de budget.

- Téobald ? Mais Yanna, qu’est-ce qui t’arrive ? soupira mon père. Téobald Mélia est un scientifique. Il vit au pays des éprouvettes et des microscopes.

- Nous avons besoin d’un homme qui a les pieds sur Terre, Guilhiam. Arthas est dangereux.

- Yanna, mon amour, sors d’ici ou je saute par la fenêtre.

- Si tu n’as pas le cran de virer Arthas, je ne vois pas où tu trouverais le courage de mettre fin à tes jours. Bonjour ma chérie.

- Bonjour Maman, répondis-je en retenant un éclat de rire.

Yanna fit demi-tour et quitta le bureau de son mari en prenant soin de claquer la porte. J’adressai un dernier regard complice à mon père et rattrapai ma furie de mère dans les escaliers qui menaient aux appartements privés du couple royal.

Mes parents occupaient l’intégralité du premier étage du palais. Le carrelage était de couleur vive dans chacune des nombreuses pièces, et le verre omniprésent rappelait nos origines et notre savoir-faire. Je louais trois pièces au deuxième étage. Ma sœur faisait de même, et mon frère Gabir se contentait de deux pièces au-dessus de nous. Dans le petit salon mauve que ma mère affectionnait particulièrement, je reconnus avec fierté une de mes toutes premières créations : un service à thé rose pâle dont les tasses avaient la forme d’une tortue. Yanna me servit un peu de son earl grey de Chine et trempa ses lèvres dans l’eau chaude en admirant les jardiniers par la baie vitrée.

- Ton père va me rendre folle.

- Tu disais déjà ça à longueur de journée alors qu’il n’était pas roi, me moquai-je. Je ne me fais aucun souci pour toi.

- Yola, ma chérie, je me sens honteuse de te mettre dans l’embarras.

- De quoi parles-tu ?

- De Dayann, évidemment. Ma pauvre chérie, vous êtes ensemble depuis si longtemps ! Je serais vraiment navrée si toutes ces histoires entre Daniel Arthas et ton père nuisaient à votre relation.

- Maman, Dayann et moi avons vingt-trois ans. D’une part, nous sommes grands et les affaires du royaume nous importent peu. D’autre part, je nous crois relativement sains d’esprit et assez matures pour comprendre que nos pères font ce qu’ils peuvent. De quoi as-tu peur ? Tout va bien avec Dayann. Et Daniel Arthas s’est toujours montré gentil avec moi. Tant que personne n’essaye de se servir de nous, je ne vois pas pourquoi notre relation deviendrait chaotique. Sujet clos ?

- Sujet clos. Tu portes quoi pour l’anniversaire de ton père ?

- Maïwenn a une copine styliste qui veut absolument me refourguer une robe. Elle pense avoir plus de chances de sortir de l’ombre si l’une de ses créations est portée par une princesse Dolack. Ysatis a déjà promis son corps à un grand couturier. Il ne reste plus que moi.

- Très bonne idée. En tant que reine, je suis obligée de porter les couleurs du royaume. On m’a donc présenté une bonne douzaine de robes bleues et blanches. Je n’ai pas encore fait mon choix. Tu sais que la famille Mélia sera là dans son intégralité ? Ca fait tellement longtemps que je n’ai pas vu Elane, et les enfants. Tu dois à peine te souvenir d’eux.

- Je me rappelle vaguement d’un garçon qui avait mon âge.

- Tao. Vous avez quelques semaines de différence. Ysatis jouait beaucoup avec Emy et Elinor quand elle était petite.

- Que font-ils aujourd’hui, les enfants Mélia ?

- Le petit Tao est toujours étudiant en droit. Les deux filles sont médecins et habitent dans le sud du pays. Taylor vit aux Etats-Unis où il travaille dans l’aéronautique. Et pour Tarek, j’avoue que c’est un peu mystérieux.

- Comment ça ?

- Elane est toujours évasive lorsque je lui demande des nouvelles de son fils. L’autre jour, quand je l’ai eue au téléphone, je lui ai reposé la question. Elle m’a dit que Tarek travaillait à l’université avec son père et a immédiatement changé de sujet. Je trouve ça étrange.

- En quoi serait-ce étrange ? Peut-être que contrairement aux quatre autres, Tarek n’est pas brillantissime et ses parents n’osent pas avouer qu’il n’a pas fait d’études supérieures comme ses frères et sœurs. Je suis sûre que c’est un truc dans ce genre-là.

- Et bien moi, je pense l’inverse. Lorsqu’il était enfant, Tarek Mélia faisait preuve d’une intelligence hors du commun. C’est pour ça que je me demande ce qu’Elane me cache. Je compte bien la cuisiner pendant la soirée. Et le pire, c’est que je suis certaine que ton père sait quelque chose.

- Maman…

- Tu as tort de le défendre, Yola. Tu vois ton père comme un petit être fragile et sans défense. Moi, je peux t’assurer que le roi Guilhiam est plein de ressources, et plein de secrets.



J’avais rendez-vous pour déjeuner avec mon Dayann dans un restaurant italien que nous affectionnions particulièrement. Comme d’habitude, il arriva avec dix minutes d’avance et me lança un regard accusateur lorsque je poussai la porte de l’établissement avec deux minutes de retard.

- Tu sors du boulot ? lança-t-il en étudiant le menu que nous connaissions déjà par cœur.

- Non, du palais. J’y ai croisé ton père, d’ailleurs.

- Je sais. Il m’a appelé en fin de matinée.

- Ah, marmonnai-je avec surprise et anxiété. Etrange. J’ai pourtant eu l’impression qu’il ne m’avait même pas vue.

- Apparemment, ça a chauffé avec ton père.

- Comme toujours depuis dix-huit mois, répondis-je avec un sourire navré. Enfin bref. Ce sont leurs histoires.

Dayann était un grand garçon très mince, aux cheveux noirs et aux yeux bleu vif. Chaque matin, il travaillait sa coiffure au gel et se rasait de tellement près qu’il s’en écorchait régulièrement les joues. Comme tous les membres de la famille Arthas, sa peau était claire et parsemée de tâches de rousseurs. Il ne portait que des jeans délavés qu’on avait du mal à croire neufs et affectionnait particulièrement les pulls fins à rayures horizontales. Sa garde-robe ne s’en trouvait pas très variée.

- Guilhiam refuse de mettre les verreries en bourse.

- Evidemment qu’il refuse ! m’indignai-je. Sans les verreries, le pays coule. Pourquoi s’embêter à entrer en bourse alors que les choses fonctionnent très bien ainsi ? Tu n’es pas d’accord ?

- Tu parles à un trader, mon amour.

- Ah, dommage. Je pensais parler à mon fiancé.

- Ecoute Yola, je sais bien que nous étions d’accord pour laisser les querelles de nos pères en dehors de notre couple. Mais je tiens à me montrer honnête et j’ai donc quelque chose à te dire.

- Si tu estimes que ça pourrait gâcher mon repas, serait-il possible d’attendre le dessert ? soupirai-je.

- Mon père nous a demandé, à Dorann et moi, de faire une étude de marché extrêmement minutieuse sur les verreries et de la présenter au roi dans le but de le convaincre.

- Oh non. Je n’en reviens pas qu’il ose se servir de vous deux pour attendrir mon père. Si ça se trouve, il espère même que le fait qu’on soit ensemble devienne un atout. Tu dois être dégoûté.

- J’ai accepté.

- Quoi ???

- Yola, attends un peu avant de m’incendier. D’une part, les idées de mon père ne sont pas mauvaises. D’autre part, il s’agit juste de présenter une étude à Guilhiam. S’il doit s’opposer définitivement à l’entrée en bourse des verreries, nous voulons être certains que c’est en toute connaissance de cause.

- Mon père n’est peut-être qu’un simple chef d’entreprise qui s’est retrouvé par hasard sur un trône, mais il en connaît assez pour savoir ce qui est bon pour le pays. Je ne supporte pas qu’on le prenne pour un petit artisan écervelé. Guilhiam Dolack a fait fructifier la Galadrie comme personne depuis quarante ans. Rien que pour ça, il mérite le respect.

- Mon cœur, tu mélanges tout. Ce n’est pas un manque de respect de vouloir prouver à ton père qu’il se fait une idée beaucoup trop noire des marchés financiers internationaux.

- Je rêve. Pourquoi tu m’annonces ça aujourd’hui, au début de ce qui aurait dû être un déjeuner en amoureux, à deux jours de la plus grande du royaume, juste avant ma séance d’essayage dans l’atelier d’une styliste en devenir ?

- Désolé de te gâcher ta journée. Je savais que tu le prendrais mal. C’est pourquoi je tenais à t’en parler avant que tu l’apprennes de quelqu’un d’autre. Bon, on commande ?

- Tu m’aimes, Dayann ?

- Evidemment que je t’aime, grommela-t-il. Si ça n’était pas le cas, j’ignore comment j’aurais pu supporter ton caractère de cochon depuis six ans.

- Je n’ai pas un caractère de cochon. J’ai une forte personnalité. C’est différent.

- Bien sûr, ma chérie, se moqua-t-il. Escalopes de veau panées au parmesan ?

- Je déteste ton job.

- Si je te demandais de changer de métier par amour pour moi, tu refuserais en prétextant que tu exerces ta passion et que je dois l’accepter. La réciproque est vraie.

- D’accord. Allons-y pour le veau pané.

J’étais contrariée. Jusque là, Dayann n’avait jamais eu affaire à mon père de façon professionnelle. Je craignais cette nouvelle situation. Ce fut donc terriblement angoissée que je me pointai chez la copine styliste de Maïwenn afin de choisir ma tenue de gala qui ferait la couverture de tous les magazines à potins du pays dès le lendemain de la fête. La jeune artiste avait préparé une vingtaine de robes prêtes à être retouchées. Mon cerveau étant parasité par mon déjeuner avec Dayann, je n’arrivais pas à me décider.

- Essaye-les toutes ! lança Maïwenn. On est là pour ça, et on a tout notre temps. Allez, vas-y, fais ta princesse !

Je me lançai donc avec un peu plus d’entrain dans ma séance d’essayages. Les premières robes ne me transcendèrent pas. Trop voyantes, trop colorées, trop échancrées, trop… trop tout. Après deux heures d’habillage et déshabillage, j’eus une véritable révélation en me découvrant dans une robe d’allure rétro au bustier marron et à la jupe turquoise, le tout paré de strass formant une gigantesque fleur qui s’entendait de la cheville droite au sein gauche.

- J’adore, déclarai-je. Je prends celle-ci.

- Tu es trop belle, ajouta Maïwenn. Je vais faire quiche à côté de toi.

- Pas si tu prends la robe moulante argentée.

- C’est vrai. Je peux l’essayer ?

J’abandonnai Maïwenn et son amie en fin d’après-midi pour faire un tour à la verrerie principale de Baldrives et y découvrir l’avancée du service « spécial anniversaire ». En sortant de l’atelier de la styliste, j’avais à peine fait quelques pas que je percutai violemment un passant venant de la direction opposée. Décidément, c’était ma journée.

- Je vous demande pardon, bredouillai-je. Je ne vous ai pas vu arriver.

L’homme continua son chemin sans se retourner. J’hallucinai. Daniel Arthas me pulvérisait dans les escaliers du palais royal, un passant manquait de me faire tomber en pleine rue… étais-je devenue invisible ? Enervée, je décidai de me lancer à la poursuite de ce type afin d’obtenir des excuses. Je le rattrapai quelques mètres plus loin, le choppai par l’épaule et l’obligeai ainsi à me faire face. C’était un jeune homme de taille moyenne, qui devait avoir entre vingt-cinq et trente ans. Ses cheveux châtains ondulés s’accompagnaient d’une paire d’yeux marron, d’un large nez et d’une bouche charnue. Il me regarda d’un air hautain et attendit que je m’exprime. Je n’en revenais pas.

- Navrée d’interrompre votre promenade, mais vous m’avez bousculée il y a quelques secondes.

- C’est exact, répondit-il avec suffisance. Que puis-je pour vous ?

- Vous pourriez vous excuser, par exemple ! Je vous ai demandé pardon, tout à l’heure. Si vous étiez poli et soucieux de bien faire, vous m’auriez répondu.

- Lequel d’entre nous a bousculé l’autre ?

- Je n’en sais rien. Quelle importance ?

- Vous vous êtes excusée car vous le jugiez nécessaire. Cela signifie certainement que vous m’avez bousculé, et non m’inverse.

- Ce n’est pas croyable, déplorai-je. Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi débile dans la bouche d’un adulte.

- Vous êtes trop exigeante avec vos sujets, Princesse.

- Quoi ? Comment savez-vous…

- Au revoir, Mademoiselle Dolack.

Le type tourna les talons et disparût dans la foule. J’étais clouée sur place. Il me connaissait. Il savait qui j’étais. Il m’avait parlé de manière fière et affirmée, et ne s’était toujours pas excusé. Crétin. Ce n’était vraiment pas ma journée.

A l’usine, ma sœur se fit une joie de me dévoiler la collection terminée. Elle était très satisfaite des verres, mais regrettait de ne pas avoir su donner plus de lumière aux assiettes turquoise.

- Elles sont magnifiques, lançai-je avec enthousiasme. Je les trouve encore plus belles que les prototypes.

- Gabir a rectifié les moules au dernier moment, avoua Ysatis. Il a arrondi les pointes. Ca donne quelque chose de plus doux.

- Et ça s’accorde mieux aux verres. J’irai le remercier tout à l’heure.

Ma sœur Ysatis était le portrait craché de notre mère : grande, élancée, blonde, un regard perçant entre le bleu et le vert, une dentition quasi-parfaite et un cou incroyablement long. Guéwen et moi tenions tout de notre père : une taille moyenne, des cheveux châtain clair, des yeux dont la couleur rappelait celle de certains coquillages comestibles, une peau mate et de grands sourcils. Seul Gabir avait correctement mélangé l’ADN de ses parents : petit, blond, peau mate et sourire de mannequin. Quand je me trouvais avec ma sœur, j’avais l’impression de me tenir face à ma mère et de parler avec mon père. C’était perturbant.

- Ca n’a pas l’air d’aller, déclara ma sœur qui me connaissait bien.

- Mauvaise journée. Daniel Arthas a quitté le palais en furie alors que j’y entrais, Maman a fait une scène à Papa, Dayann m’a avoué qu’il préparait un dossier pour appuyer les idées de son père, et un sale type m’a bousculée en pleine rue sans prendre la peine de s’excuser.

- Tu t’es fait mal ?

- Non, je me suis juste un peu tordu la cheville. Mais ce n’est même pas ça qui me contrarie. Il savait qui j’étais.

- Comment ça ?

- Quand je l’ai rattrapé pour lui demander de s’excuser, il m’a prise de haut et m’a dit un truc comme : « Vous êtes trop exigeante, Princesse. Au revoir, Mademoiselle Dolack. ». Tu ne trouves pas ça dingue ?

- Il t’a forcément déjà vue quelque part, répondit-elle en souriant. Peut-être qu’il travaille aux verreries, ou qu’il vit près du palais. C’est peut-être quelqu’un que tu croises souvent sans y faire attention. Ca arrive, ce genre de choses.

- Non. J’ai une excellente mémoire visuelle. Je n’ai jamais vu ce type de ma vie. J’en suis sûre.

- Bon. Et bien, espérons que tu ne le reverras pas de sitôt, puisqu’il est désagréable. Tu files chez Dayann ?

- Non, je vais rentrer au palais. Papa a besoin de soutien.



Le lendemain matin, veille de l’anniversaire de mon père, je me rendis comme de coutume au siège social des verreries pour ma journée de travail. J’empruntai le chemin habituel et, sans raison particulière, décidai de m’arrêter dans un coffee shop pour ramener des capuccinos à toute l’équipe de création. La boutique était bondée. Pendant que j’attendais ma commande, j’observai machinalement autour de moi et tombai des nues en découvrant que le détestable crétin de la veille sirotait tranquillement un café en lisant son journal, assis à une table qui faisait face au comptoir. Je ne pus m’empêcher de le fixer. Il ne leva pas les yeux, trop absorbé par sa lecture. Quand la serveuse me remit ma commande, j’hésitai un instant puis décidai d’approcher l’énergumène. Quand je lui fis face, il daigna lever les yeux.

- Ca frôle le harcèlement, dit-il avec nonchalance. Vous venez encore me réclamer des excuses ?

- Je me fiche de vos excuses, puisqu’elles ne seraient pas sincères. J’aimerais savoir comment vous connaissiez mon identité.

- Et bien, Mademoiselle Dolack est susceptible, obstinée, curieuse… La liste de vos défauts s’arrête là ?

- Vous n’avez pas répondu à ma question.

- Et alors ? Vous allez demander à votre père de rétablir la peine de mort rien que pour moi ?

Il méritait des baffes, et en même temps il avait quelque chose d’intrigant. Ce type était plutôt beau, avec son visage si expressif et cette espèce de force tranquille qui le rendait inébranlable. Il semblait se moquer de tout, n’avoir peur de rien, mais aurait été le premier à sortir les armes en cas de conflit. Je n’étais pas susceptible. J’avais juste horreur qu’on me prenne pour une idiote.

- Dites-moi comment vous saviez qui j’étais, et je promets de cesser de vous importuner.

- Nous passons des menaces aux promesses. C’est intéressant.

- Je suis semblable à n’importe quelle fille de mon âge. Les gens ne sont pas censés me reconnaître dans la rue.

- Vous êtes une princesse royale. Vous êtes par conséquent adorée par des milliers de personnes que vous captivez malgré vous. Je fais peut-être partie de ceux qui se fascinent pour les têtes couronnées. Ou peut-être vous ai-je vue au sacre de votre père il y a dix-huit mois. Allez savoir ! Nous étions tellement nombreux, ce jour-là…

Cet air arrogant commençait franchement à m’agacer. Je ne cherchai donc pas à en savoir plus et quittai le coffee shop avec une étrange sensation. Toute la journée, l’image de ce crétin me hanta. Son insolence, sa beauté, son indifférence, son mystère. J’en peinais presque à me concentrer. Le soir venu, je rejoignis Dayann au cinéma pour un moment tranquille avant l’effervescence du lendemain. Nous ne parlâmes pas des histoires d’argent qui opposaient nos pères et réussîmes à passer une agréable soirée de jeunes fiancés. Malgré cela, une tension impalpable s’était installée.



Le jour-J arriva enfin. Ca grouillait de partout dans le palais, et ma mère hurlait après tout le monde sans autre raison que la montée d’adrénaline. Le protocole voulait que tous les invités entrent dans la salle de bal où serait servi l’apéritif, et que la famille royale arrive en dernier pour être admirée de tous. C’était naze, mais beaucoup de Galadriens tenaient à ces coutumes. A 19H30, alors que la salle comptait plus de quatre cent convives, les trompettes retentirent. La grande porte s’ouvrit, et mon père entra au bras de ma mère. Ils portaient du bleu marine et du blanc, couleurs de la Galadrie, et supportaient le poids de leurs couronnes d’or blanc. Mon frère Guéwenn et sa petite amie entrèrent à la suite. Ysatis et Gabir étant célibataires, ils arrivèrent ensemble. Puis ce fut à mon tour, accompagnée de Dayann. Nous pénétrâmes à l’intérieur de cette immense pièce où des centaines de visages nous dévoraient des yeux, comme si nous étions des héros. Quand les portes furent fermées, mon père prononça un bref discours pour remercier ses invités de nous faire honneur par leur présence, et donna l’ordre de servir l’apéritif. Très vite, ma mère m’attrapa un bras et me présenta à tout un tas de personnes qu’elle n’avait pas vues depuis des lustres : des cousins, des oncles, des tantes, Téobald et Elane Mélia, leurs deux filles médecins, leur fils Tao, des dizaines de retraités des verreries… Quand elle décida enfin de me lâcher, Dayann prit la relève et me présenta aux membres de sa famille que je n’avais pas encore eu la joie de rencontrer. Dans cet élan de convivialité, je tentai de papoter avec Daniel et Violette Arthas, mes futurs beaux-parents. Echec. Depuis le sacre de mon père, impossible d’avoir une conversation banale avec eux. J’étais pourtant censée épouser leur fils dans les années à venir. Enfin bref. Les choses finiraient bien par s’arranger. J’y croyais dur comme fer. Alors qu’une masse d’inconnus me saluait et me félicitait pour mes récentes créations, ma mère manqua une fois de plus de m’arracher le bras et me traîna jusqu’à un groupe de jeunes adultes dans lequel se trouvaient Guéwen et Ysatis.

- Yola, je te présente le prince Taylor Mélia. La dernière fois que tu l’as vu, tu avais cinq ans.

Formidable. Merci Maman. Alors que j’allais faire la bise à ce grand garçon, il me prit la main et abaissa son visage comme cela se faisait selon l’étiquette royale. Au secours.

- Je suis ravi de vous revoir, Yola. Je ne vous ai que peu connue, cela fait quinze ans que je vis aux Etats-Unis, et mes trois dernières années en Galadrie se sont déroulées dans une chambre universitaire où j’étudiais à longueur de journée.

- Taylor est ingénieur en aéronautique, lança Ysatis qui bavait littéralement devant ce frimeur. Il travaille à la construction d’une navette spatiale. C’est génial, non ?

- Vous êtes l’aîné des Mélia ? demandai-je afin de sembler polie en m’intéressant rapidement à la vie palpitante du crâneur.

- Exact. J’ai trente-cinq ans. Elinor en a trente-deux, Emy va sur ses trente ans, Tarek en a vingt-sept et notre petit Tao vient de fêter ses vingt-trois ans. Il me semble que vous êtes née quelques semaines avant Tao, n’est-ce pas ?

- Yola a eu vingt-trois ans le mois dernier, lança Guéwen. Je ne me souvenais pas que tu avais déjà trente-cinq ans, ajouta-t-il. Le temps passe vite.

- A qui le dis-tu ! soupira Taylor. Tu en es à combien, mon cher Guéwen ?

- Trente-trois ans. Ysatis ne m’en voudra certainement pas si je clame haut et fort qu’elle a trente ans. Et Gabir a vingt-six ans.

J’arrivai non sans difficultés à m’extraire de cette conversation insignifiante et préférai me fondre dans la masse au lieu de rester écouter le prince Taylor raconter sa vie et voir ma sœur prête à s’agenouiller devant lui. Une jeune femme vint m’accoster timidement et me demanda des conseils pour devenir designer. Pendant qu’elle me dressait la liste des écoles auxquelles elle comptait postuler, une vision totalement inattendue me donna la chair de poule. A quelques mètres de moi, en grande conversation avec un membre du haut conseil d’Etat, se trouvait le crétin du coffee shop. Que faisait-il là ? Je prodiguai quelques conseils à mon interlocutrice et m’excusai de l’abandonner. Je filai droit vers l’un des buffets d’où la vue serait meilleure. J’attrapai un verre au hasard, me planquai derrière un groupe d’adultes et observai mon ennemi juré. Il portait un costume galadrien traditionnel au style militaire que tous les convives de sexe masculin avaient jugé indispensable ce soir-là : un pantalon droit bleu marine, une veste blanche cintrée et fermée par de grands lacets dorés, un col montant, des épaulettes assorties aux lacets sur lesquelles on retrouvait le symbole de la Galadrie, à savoir une horloge indiquant 14H30 dans un G majuscule. Cet emblème venait du sacre du premier roi qui s’était déroulé sous la grande horloge du palais à cette heure précise. Je faisais souvent apparaître l’horloge dans mes créations. J’aimais que le verre porte la marque de la Galadrie. Le crétin du coffee shop mit fin à la conversation qu’il entretenait et fut aussitôt pris d’assaut par deux dames qui semblaient le connaître. Il n’avait pas l’air plus sympathique que d’habitude, mais dégageait quelque chose de particulier. Les gens qui passaient près de lui ne pouvaient s’empêcher de le regarder. Moi-même, malgré le mépris éprouvé pour ce sale type, je le trouvais beau. Et la tenue galadrienne lui allait mieux qu’à mes frères, et à tous les autres princes ou hauts fonctionnaires qui se trouvaient à la fête. Je l’observai pendant plusieurs minutes. Et pas un instant il se trouva seul. L’apéritif allait toucher à sa fin, et j’étais bien curieuse de voir à quelle table il serait placé pour le dîner. Mon regard était scotché sur lui. D’où sortait ce type ?

- Je croyais que tu n’aimais pas le whisky, chuchota Guéwen à mon oreille, me faisant ainsi sursauter.

- C’est toujours d’actualité, répondis-je en continuant de fixer le crétin du coffee shop.

- Alors pourquoi tiens-tu un verre de whisky dans ta main ?

Je vérifiai les dires de mon frère aîné, et découvris effectivement que depuis plusieurs minutes, je tenais un verre de whisky dans la main droite. Je le reposai immédiatement et cherchait mon inconnu du regard. Il n’avait pas bougé.

- Encore une fois, j’ai beaucoup trop mangé à l’apéritif, dit mon frère en jetant un œil à ce qui restait sur le buffet. J’aurai du mal à aller jusqu’au dessert.

Je marmonnai une demi-réponse et suivis du regard le crétin qui se déplaçait de quelques mètres afin d’entamer une énième conversation avec deux hommes qui se pressèrent pour lui serrer la main. Je ne prêtais pas attention à Guéwen. J’étais trop concentrée sur mon inconnu.

- Il est si beau que ça ?

- De qui tu parles ? répondis-je en jouant l’innocente.

- De Tarek Mélia. Dayann a du souci à se faire, à ce que je vois.

- C’est Tarek Mélia ??? baragouinai-je en écarquillant les yeux.

- Le prince Tarek Mélia, pour être précis. C’est fou comme le costume lui va mieux à lui qu’à nous tous. Tu veux que je te le présente ?

- Certainement pas. On se connait déjà.

Les trompettes annoncèrent la fin de l’apéritif. Tous les convives se dirigèrent vers la salle où serait servi le dîner. Impossible de suivre le crétin du regard. Il y avait trop de mouvement de foule, et Dayann me tomba dessus.

A l’entrée de la salle, je jetai un œil furtif au plan de table pour tenter de repérer la place de Tarek Mélia. Je n’aurais pas l’occasion de croiser son regard pendant le dîner. Sa table se trouvait à l’opposé de la mienne, et il serait dos à moi. J’irais donc régler mes comptes après le repas. Quand tous les convives furent installés, mon père prit la parole.

- Mes chers amis, je vous remercie encore une fois d’être venus pour fêter mon soixantième anniversaire. Je tenais à vous dire que le service de table qui se trouve devant vous est une création des verreries Dolack, et qu’il a été dessiné par Mademoiselle Maïwenn Biary et ma fille Yola.

Un tonnerre d’applaudissements retentit. Je lançai un regard conquérant à Maïwenn. Nous étions très fières.

- Dès demain, ce service de table sera mis en vente au profit d’une association caritative. Je compte sur vous pour nous soutenir dans cette action. A présent, bon appétit !

En tant que princesse royale, j’étais forcément à la table de mes parents. Dayann se trouvait à ma droite et mon frère Gabir à ma gauche. Tout le monde discutait autour de moi. Ma mère rappela que le dîner serait suivi du bal, et que la coutume voulait que la famille Royale soit la première à se présenter sur la piste.

- J’espère que tu as révisé, dis-je à Dayann.

- J’ai horreur de danser. J’ouvrirai le bal avec toi parce que c’est dans les mœurs, mais ensuite il ne faudra pas trop compter sur moi. Je serais navré de te faire honte.

- Ne t’en fais pas. Mes frères dansent très bien. Ils se feront une joie d’être le cavalier de leur petite sœur.

De ma place, j’apercevais à peine le haut du crâne de Tarek Mélia. A sa table se trouvaient sa sœur Emy et son compagnon, ainsi qu’une demi-douzaine de personnes dont j’ignorais l’identité. Lorsque ma mère parla de cette famille qu’elle avait tant en adoration, pour une fois, je prêtai une oreille attentive.

- Elane m’a confié qu’elle s’inquiétait de voir Taylor toujours célibataire à trente-cinq ans. C’est dommage, il est plutôt joli garçon.

- Il a un égo gros comme la Galadrie, murmurai-je à mes voisins de table. Inutile de se demander pourquoi personne ne veut de lui.

- Je l’ai rassurée en lui faisant remarquer qu’aucun de mes quatre enfants n’était marié ou parent, ajouta ma mère. De nos jours, les jeunes ne sont pas pressés. D’ailleurs, vous deux, dit-elle en s’adressant à Dayann et moi, c’était très sympa de fêter vos fiançailles. Mais il faudrait peut-être vous préoccuper de trouver une date.

- On y pense, Maman, répondis-je en espérant changer de sujet le plus vite possible. Tu seras informée en temps et en heure. C’est promis.

Dayann ne put s’empêcher de sourire. Nous souhaitions nous marier, certes. Mais étant devenue une princesse royale, ce qui aurait dû être un mariage en grandes pompes serait dorénavant un événement national. Et j’avais du mal à m’habituer au fait de devoir partager cette étape de ma vie avec la Galadrie. Le protocole, les coutumes… Ca me faisait peur. Ca compliquait tout. Et Dayann craignait ces fanfaronnades autant que moi.

A la fin du dîner, les convives retournèrent dans la salle de bal où l’orchestre avait pris place. Les invités se répartirent le long des murs, et mes parents s’avancèrent seuls au milieu de la pièce. Les musiciens entamèrent une valse, mes parents dansèrent, rejoints quelques secondes plus tard par Guéwen et sa compagne. Ysatis et Gabir firent leur entrée. Ce fut mon tour. Je traînai Dayann de force au milieu de la piste et guidai ses pas pour présenter aux convives une valse digne de ce nom. J’étais jalouse de voir à quel point Ysatis et Gabir dansaient bien. A la fin du morceau, les invités envahirent la piste, et l’orchestre enchaîna les danses de couple. Dayann jeta l’éponge très vite. Mon frère Guéwen m’accorda une danse, et Gabir me fit comprendre qu’il préférait valser avec des inconnues dans l’espoir de draguer. C’était de bonne guerre. Je rejoignis mon cher Dayann qui papotait avec son jumeau et deux autres jeunes hommes. Je compris vite qu’ils étaient également traders. La conversation ne portait que sur les actions et les marchés, avec des termes que je n’avais jamais entendus de ma vie. Déçue, je décidai de retourner à ma quête et me lançai donc à la recherche de Tarek Mélia. J’avais beau lever la tête et me faufiler dans la foule, il demeurait introuvable. Vicky Arthas me tomba dessus. Elle me demanda quand je comptais épouser son petit frère, je répondis que la date n’avait pas encore été fixée, elle me fit la morale comme quoi le plus tôt serait le mieux, et finit par me lâcher pour rejoindre son mari sur la piste. Et là, je le vis. Il se tenait à côté du bar, adossé au mur, et me fixait. Quand je lui fis face, il m’adressa un sourire railleur et parcourut les quelques mètres qui nous séparaient.

- Princesse Yola ?

- Prince Tarek ?

- Je vois que les présentations sont faites, dit-il en abaissant son visage sur ma main. Vous passez une bonne soirée ?

- Vous auriez pu me dire qui vous étiez.

- Ca aurait changé quelque chose ?

- Absolument pas. Vous resterez à jamais le crétin du coffee shop.

- Vous m’en voyez ravi. M’accorderez-vous cette danse ?

- Pardon ?

- Il me semble que votre cavalier ne soit pas très motivé. Je vous propose de prendre la relève.

- Hors de question.

- Un prince Arthas qui découvrirait sa fiancée dans les bras d’un prince Mélia, ça ferait pourtant sensation.

C’était nul, mais il avait réussi à me convaincre. J’en voulais à Dayann de m’avoir abandonnée après la première danse pour parler fric avec ses collègues. Je tendis donc ma main à Tarek qui s’en saisit à m’accompagna sur la piste où notre entrée fut remarquée. L’orchestre entama un paso-doble. Et je découvris un instant plus tard que Tarek Mélia dansait comme un dieu.

- Que faites-vous dans la vie, à part bousculer les passants et traîner dans les coffee shop ?

- Rien qui puisse satisfaire votre curiosité.

- Pourtant, chez les Mélia, on est brillant de père en fils. Ma mère dit de vous qu’enfant, vous faisiez preuve d’une intelligence hors du commun.

- La reine doit me confondre avec Taylor. Tout le monde sait que je suis la brebis galeuse de la famille.

- C’est pourtant vers vous que tout le monde se presse. Vous me cachez quelque chose, Monsieur Mélia.

Pour moi qui aimais danser, ce fut un réel bonheur d’avoir un partenaire digne de ce nom, aussi désagréable soit-il. Je vérifiai rapidement que Dayann me regardait, espérant ainsi le rendre jaloux et lui donner envie de regagner la piste. Mais il était trop occupé à discuter. En revanche, mon père ne me quittait pas des yeux. Le paso-doble toucha à sa fin.

- Votre prince charmant ne semble pas sensible à tant de provocation, déclara Tarek. Nous devrions continuer.

L’orchestre enchaîna avec un quadrille. Cette vieille danse avait toujours eu la cote en Galadrie. On la pratiquait dès le plus jeune âge, et je vénérais l’homme qui l’avait inventée. Tarek m’entraîna donc face au couple qui partagerait notre danse à quatre : son frère Taylor le frimeur et ma sœur Ysatis dont le sourire trahissait les pensées. Dayann n’avait toujours rien remarqué.

- Tarek te dévore des yeux, me chuchota Ysatis lors d’un croisement.

- Il me prend pour une gamine capricieuse et sans cervelle, répondis-je au croisement suivant.

- On dirait plutôt qu’il regrette d’arriver après Dayann, continua-t-elle.

- Il se fiche complètement de moi. Je ne fais que l’amuser.

A la fin du quadrille, je jetai un œil désespéré en direction de Dayann. Rien n’avait changé. Ysatis et Taylor quittèrent la piste pour rejoindre le bar.

- Et bien, jusqu’où faudra-t-il aller ? cancana Tarek en constatant comme moi l’absence de réaction de Dayann. Nous continuons ?

- C’était drôle pour une danse, et sympathique pour deux. Vous me méprisez, et je vous le rends bien. La troisième danse serait puérile et ridicule.

- Vraiment ? Je vous propose un marché. Si la prochaine danse est une valse anglaise, vous me l’accorderez et nous irons nous pavaner sous le nez de votre futur époux. S’il s’agit d’une autre danse, je vous rendrai votre liberté et partirai à la recherche de bras plus accueillants que les vôtres. Marché conclus ?

- Marché conclus.

J’affichai un sourire fier et dominateur, persuadée que l’orchestre ne jouerait pas une autre valse avant deux ou trois danses. Tarek ne se laissa pas impressionner. Il me fixa avec une assurance déconcertante, et se contenta d’un bref haussement de sourcils lorsque les musiciens entamèrent… une valse anglaise. Blessée dans mon amour propre, je laissai le crétin du coffee shop m’emmener à quelques mètres seulement de l’endroit où se trouvait Dayann, et valsai tranquillement en m’efforçant de fusiller mon partenaire du regard. Tarek Mélia avait quelque chose de profondément agaçant : il arrivait toujours à ses fins.

- Nous touchons enfin au but, dit-il en rapprochant son visage du mien.

- C’est-à-dire ?

Il me fit signe de regarder sur ma droite. Je m’exécutai et aperçus Dayann qui nous observait, l’air surpris et contrarié. Son frère Dorann faisait de même.

- Vous allez pouvoir récupérer votre fiancé, ricana Tarek. Maintenant qu’il nous a vus, il doit être pris d’une envie incontrôlable de se mettre à la danse.

- Quelles sont vos relations avec la famille Arthas ?

- Encore votre curiosité, soupira-t-il. Ce n’est plus un défaut. C’est une véritable maladie.

- Gardez vos insultes pour vous et répondez-moi.

- Je ne fréquente pas les Arthas. Je n’ai aucune raison de le faire.

- Vous avez le même âge que Vicky Arthas, et un an de plus que mon frère Gabir. Nos parents se fréquentaient lorsque nous étions enfants. Vous avez forcément connu les Arthas, d’une manière ou d’une autre.

- Puisque vous aviez la réponse à votre question, pourquoi l’avez-vous posée ?

- Vous êtes toujours aussi pénible ?

- Vos nerfs me semblent bien fragiles, Princesse. Il est temps pour moi de vous abandonner.

Je n’eus pas le temps de répondre. La valse se termina, et Tarek disparût dans la foule pour ne plus réapparaître de la soirée. Dayann me rejoignit enfin, comme si de rien n’était. Nous prîmes une coupe de champagne et allâmes la déguster sur la terrasse, au clair de lune.

- On m’a quelque peu harcelé quant à la date de notre mariage, m’avoua-t-il.

- Pareil de mon côté. On s’est peut-être fiancés trop tôt. Les gens s’impatientent.

- On pourrait se marier en décembre.

- En décembre ? Tu es sérieux ?

- Oui, votre altesse. J’ai même imaginé quelque chose d’un peu osé qui calmerait notre entourage.

- Du genre ?

- La tradition veut qu’un prince ou une princesse de la famille royale annonce publiquement la date de son mariage. Tu pourrais profiter de la grande fête de Noël pour annoncer à la Galadrie que nous comptons nous marier… le trente-et-un décembre ?

Dayann me surprenait. Il prétextait que ce soudain élan nuptial était le fruit de la pression familiale subie depuis nos fiançailles, un an plus tôt. Je me demandais si les quelques pas de danse partagés avec Tarek Mélia n’avaient pas joué un certain rôle dans ce revirement de situation. Peu importait. Dayann voulait qu’on se marie en prenant nos familles à leur propre jeu. Son idée ne manquait pas de charme. Mais je n’étais pas certaine d’avoir le culot nécessaire à une telle mise en scène.

- Qu’en penses-tu ? demanda Dayann en m’entourant de ses bras.

- J’en pense que Noël, c’est dans tout juste six mois. On ne vit même pas ensemble, les relations entre nos familles sont au plus mal… Faire preuve d’une telle audace pourrait avoir des conséquences terribles. Je crois, par exemple, que ma mère n’apprécierait pas.

- Yola, ça serait génial ! On préviendrait nos parents que tu comptes annoncer notre mariage à Noël, on leur ferait croire que la date se situe au printemps, et le jour-J, tu leur apprends que la cérémonie aura lieu la semaine d’après. On est adultes, on a le droit de faire ce qu’on veut, et transformer l’habituel bal du trente-et-un décembre en mariage serait extra !

- Et comment on fait pour organiser un mariage en une semaine ?

- On prend de l’avance sans le dire à personne. De quoi a-t-on besoin ? Toute la Galadrie sera déjà conviée au bal, le repas sera déjà prévu, l’orchestre aura déjà répété… il ne manque plus que la robe et le maire de Baldrives qui fait déjà partie de la liste des invités. Une semaine, ça sera largement suffisant.

- Ca fait un an que je te demande de t’installer avec moi au palais. Tu ne voudrais pas qu’on commence par avoir une vie de couple, et qu’ensuite on s’occupe d’organiser un mariage digne de ce nom ?

- Je n’ai rien contre le fait de vivre avec toi, ma chérie. C’est vivre au palais qui me dérange, et tu le sais. Viens vivre avec moi. Mon appartement n’est pas aussi luxueux que ton palais, mais ça sera vraiment chez nous. Pas de parents, pas de personnels, pas d’allées et venues continuelles. Juste toi et moi.

Dayann habitait dans un immeuble du centre-ville. C’était moderne et très lumineux. Mais j’aimais tant le palais, ça me semblait difficile d’aller vivre ailleurs. Contrairement aux dires de mon fiancé, il était tout à fait possible d’avoir un quotidien paisible et intime au sein de la résidence royale. Nous avions chacun nos appartements, et partagions la table du souverain seulement si nous le souhaitions. Puisque Dayann ne cédait pas, je ne cèderais pas non plus et décidai de lui faire une proposition.

- Si j’accepte de t’épouser au bal du trente-et-un décembre en ayant annoncé notre mariage une semaine plus tôt, acceptes-tu de venir vivre au palais jusqu’au jour-J ?

- Je ne te suis pas très bien…

- Tu insinues que la vie au palais ne te conviendrait pas. Viens t’y installer dès demain, et ce jusqu’à notre mariage. Après la cérémonie, je te laisserai choisir. Si tu souhaites rester au palais, j’en serais très heureuse. Si tu préfères que nous nous installions définitivement dans ton appartement, je te suivrai.

Le sentant peu convaincu, je lui renvoyai à la figure la phrase qu’il m’avait sortie pour appuyer l’obstination de son père concernant la mise en bourse des verreries.

- Si tu dois t’opposer définitivement à notre installation au palais, je veux être certaine que ce soit en toute connaissance de cause.

Cette référence fut du meilleur effet. Dayann se mordit les lèvres, leva les yeux au ciel, et accepta mon chantage bidon. Il poserait ses valises dès le lendemain dans mes appartements privés, et je disposerais de six petits mois pour le persuader de rester au palais après notre mariage.



Quelques jours plus tard, je dévoilai à mes parents mon intention d’annoncer mes noces lors de la grande fête de Noël. Ma mère soupira de soulagement, déclara que ce n’était pas trop tôt. A ma grande surprise, mon père se montra réservé. Il attendit que ma mère vaque à ses occupations et me convia à un tête-à-tête dans son bureau.

- Je n’aurais jamais cru que ma petite dernière serait la première de mes enfants à se marier, dit-il tendrement. C’est dommage que Guéwen n’arrive pas à franchir le pas. Sa compagne a pourtant toutes les qualités.

- Papa, qu’est-ce qui te tracasse ? lançai-je pour abréger.

- Je doute de notre capacité à séparer vie professionnelle et vie privée. J’aime beaucoup Dayann, et je le trouve parfait pour toi. Il est en ce moment-même en train de rédiger un rapport visant à me convaincre de céder à Daniel Arthas. Mais rien ne me fera changer d’avis. Rien. Et quand j’aurai dit non pour la dernière fois, la colère de Daniel entachera votre mariage, d’une manière ou d’une autre.

- Et donc ? Que suis-je censée faire ? Annuler mon mariage ? Assassiner Daniel Arthas ? Demander à Dayann de se reconvertir en souffleur de verre ?

- Il n’y a rien à faire, ma chérie. Je veux juste que tu te prépares à des festivités extrêmement tendues, et que tu ne sois pas déçue.

- Ne t’inquiète pas pour moi.

- Très bien. Tu es certaine de ton choix ?

- De mon choix ? Tu veux dire de Dayann ?

- Oui. Tu n’as eu qu’un seul autre petit ami avant lui, et ton statut de princesse royale t’a quelque peu enfermée ces derniers temps…

- Papa, ça fait six ans que je suis avec Dayann. Si j’avais dû douter, je l’aurais fait il y a longtemps.

- C’est entendu. Alors sois vaillante, et tâche d’être heureuse.

- Oui Papa.

L’anxiété de mon père m’embarrassait. Ca ne lui ressemblait pas, et ça empirait de jour en jour. J’avais comme l’impression qu’il se tramait quelque chose de grave, et que le roi était le seul à sentir la menace avancer. Je soutenais continuellement mon père et l’entourais de toute l’affection dont il avait besoin. Mais son angoisse grandissante commençait à peser bien lourd.



L’été passa tranquillement. Dayann reconnaissait que la vie au palais n’était pas si désagréable, Gabir et Ysatis s’amusaient à trouver les prénoms de nos futurs enfants, Maïwenn peinait à finaliser les croquis de la nouvelle collection de miroirs, et mes parents se chamaillaient comme deux ados. La rentrée de septembre marquait chaque année un tournant dans les ventes de nos verreries. Les magasins changeaient leurs vitrines, les restaurants achetaient de la vaisselle neuve, les jeunes femmes voulaient d’autres bijoux, les fleuristes renouvelaient leur collection de vases… Comme toujours, l’arrivée de l’automne s’accompagna d’une pluie de commandes. Gabir et Ysatis bossaient dix heures par jour, je dessinais des croquis même dans mes rêves, et Guéwen appelait le siège social toutes les trente minutes pour mettre la pression à l’ensemble des employés. Autant dire que nous avions tous l’esprit bien occupé par les verreries.

Ce jour-là, la direction devait valider ou non notre fameuse collection de miroirs. Maïwenn se rongea les ongles tout au long de la présentation. Puis ce fut l’interminable attente pendant laquelle nous gribouillions quelques idées dans notre atelier de création, alors que la direction décidait du sort de nos jolis miroirs.

- Alors ? La vie de palais avec Dayann, c’est top ?

- C’est top. J’ai bon espoir qu’il s’y fasse. Difficile de revenir dans un appartement de centre-ville quand on a vécu dans plusieurs centaines de mètres carrés.

- Ne te réjouis pas trop vite, ma grande. Les mètres carrés ne font pas tout. Au fait, j’ai croisé ton fantasme d’un soir, en venant ici.

- Mon quoi ?

- Tarek Mélia, le beau gosse avec qui tu dansais à l’anniversaire de ton père.

- Tarek Mélia n’est pas mon fantasme d’un soir, mais le crétin du coffee shop.

- Arrête ton cirque, se moqua-t-elle. Si j’avais pu te filmer ce soir-là, tu en serais devenue rouge de honte.

- N’importe quoi.

- Cette espèce de tension sensuelle entre vous, c’était magnifique.

- Tu te fais des films. Et donc, tu l’as croisé où ?

- Ah ! Mine de rien, ça t’intéresse.

- Absolument pas. C’est juste que je me demande ce qu’il fait dans la vie.

- Apparemment pas grand-chose. Il sortait d’une boutique de fringues assez classe et a pris le métro. Un type très ordinaire, ce prince.

Le téléphone sonna. La direction nous annonça que notre collection de miroirs était validée, et que nous devions transmettre les croquis et les prototypes à toutes les usines du pays au plus vite. Alors que nous laissions éclater notre joie, un autre coup de téléphone vint mettre fin à notre danse de la victoire. Ma mère me demandait de rentrer au palais, de toute urgence.

Nous étions en milieu d’après-midi. Lorsque j’entrai dans le palais, je trouvai le hall peuplé de membres du personnel et du haut conseil d’Etat qui tiraient tous une tête d’enterrement et chuchotaient en petits groupes. Je me précipitai dans le bureau de mon père. Il était assis à sa place habituelle et parlait au téléphone avec quelqu’un. Sur un canapé, ma mère sanglotait dans les bras de ma sœur. Le Premier Ministre faisait les cent pas, et Daniel Arthas tapotait frénétiquement son index droit contre son menton. Mon père raccrocha.

- Téobald Mélia arrive dès que possible, déclara-t-il avant de poser son front dans sa main.

- Que se passe-t-il ? demandai-je inquiète.

- Il y a eu une attaque à la verrerie de Novik, répondit Daniel.

- Guéwen a été enlevé, dit mon père.

- Quoi ?

- Six hommes armés ont fait irruption dans la verrerie et ont emmené Guéwen. Nous attendons leurs revendications.

- Mais où l’ont-ils emmené ? continuai-je.

- On n’en sait rien, Yola ! s’énerva mon père. Nous n’avons aucune information. En attendant, tous les membres de la famille restent au palais. Interdiction formelle de sortir.

Téobald Mélia fit son entrée. Mon père exigea qu’on le laisse seul avec lui. J’accompagnai donc ma mère et ma sœur dans les appartements royaux où nous allions attendre d’en savoir plus.

- Où est Gabir ? demandai-je.

- Je l’ai appelé sur son portable, répondit ma sœur. Il devrait arriver.

Téobald Mélia quitta le bureau de mon père une heure plus tard. J’ignorais ce qu’ils avaient pu se dire. Toutes les personnes présentes eurent la gentillesse de nous laisser en famille. Il n’y avait rien d’autre à faire, tant que les ravisseurs ne se seraient pas exprimés. J’interrogeai mon père sur les diverses hypothèses qui justifiaient l’enlèvement.


Continue reading this ebook at Smashwords.
Download this book for your ebook reader.
(Pages 1-28 show above.)