Excerpt for Un tabou vieux comme le monde by Pauline Sarélot-Le Floc'h, available in its entirety at Smashwords

Un tabou vieux comme le monde

By Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition

Copyright 2011 Pauline Sarélot-Le Floc’h

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Le lycée Oscar Wilde était réputé pour offrir la meilleure section littéraire de toute la région. Devant l’agaçante prédominance des classes scientifiques, Serge Clapant, proviseur de l’établissement depuis une dizaine d’années, avait fait le pari de redorer le blason du « bac L » en recrutant de brillants professeurs agrégés, fraîchement sortis de la faculté. Etant proche du maire de la ville, Clapant avait convaincu ce dernier qu’avec une équipe pédagogique de qualité et quelques moyens supplémentaires mis à la disposition des classes littéraires, le lycée Oscar Wilde deviendrait une référence locale et les élèves se battraient pour obtenir une place en section L. Son projet paraissant excentrique mais cohérent, le proviseur reçut donc l’autorisation d’attirer les meilleurs profs du pays avec un salaire alléchant et quelques avantages comme un ordinateur portable dernier cri, des salles de cours équipées de tableaux numériques, ou la prise en charge de leurs repas à la cafétéria du lycée. Après avoir réalisé son casting de rêve, Clapant n’eut pas à attendre longtemps avant de récolter les fruits de son projet fou. A l’issue de la première année, la section littéraire du lycée Oscar Wilde obtint cent pour cent de réussite au bac. Le nombre d’inscriptions augmenta dès l’année suivante. Et ainsi de suite. Cela faisait maintenant quatre ans que Serge Clapant pouvait se vanter de diriger un établissement possédant l’une des meilleures classes littéraires du pays. Et pourtant, c’était plein d’angoisse et de ressentiment qu’il franchissait les portes de son lycée tous les matins. En effet, son casting de rêve lui avait apporté la gloire, mais aussi de quoi malmener sa tension artérielle.



Quatre ans plus tôt, le concours qui devait permettre de recruter les professeurs agrégés manquants donna lauréats quatre jeunes hommes. Ils avaient exactement le même âge, mais venaient de régions différentes et ne se connaissaient pas. Dès leur arrivée, ils avaient formé un solide quatuor. Les quatre profs s’étaient liés d’amitié, et avaient le don de s’attirer les foudres de leurs collègues. D’une part, ils étaient brillants, les élèves et leurs parents ne juraient que par eux, et les résultats obtenus au bac dans leurs matières frôlaient l’excellence. D’autre part, ils se comportaient comme quatre gamins irresponsables, plus dissipés que les élèves eux-mêmes, et se moquaient ouvertement du règlement et de ceux qui le respectaient. Leur souffre-douleur favori étant le proviseur lui-même, bien évidemment. Auprès des autres professeurs et de l’équipe pédagogique, le quatuor littéraire ne générait que jalousie et agacement. Auprès des lycéens, ils étaient élevés au rang de dieux vivants. Et Serge Clapant en avait des ulcères à l’estomac. Car depuis quatre ans qu’ils enseignaient ici, le lycée se trouvait embarrassé de petites rumeurs bien piquantes. On soupçonnait le quatuor littéraire de flirter avec les élèves de Terminale. Mais chaque année, ces accusations demeurèrent des bruits de couloir, car rien ne put jamais être prouvé.



La rentrée des profs avait lieu la veille de la rentrée officielle. Comme chaque année, Mylène Fourmaux, l’assistante sans style et lèche-bottes du proviseur, accueillait les enseignants un par un, leur indiquait où s’asseoir et rappelait qu’à l’issue de la réunion, un pot serait organisé dans la salle des professeurs. Et comme chaque année, au moment au Clapant commença son discours, tous purent constater que quatre chaises demeuraient inoccupées.

- Bien. Puisque nous n’accueillons pas de nouveaux enseignants cette année, je ne vais pas m’attarder à vous expliquer le pourquoi de ces quatre chaises vides.

Un murmure traversa la pièce, mélange de ricanements et de soupirs. Serge Clapant continua son traditionnel discours, rappela que chacun trouverait son emploi du temps dans son casier, et invita l’ensemble de ses collègues à se rendre en salle des professeurs pour le pot de bienvenue. Alors que les gens papotaient en petits groupes, Mylène vint trouver son cher proviseur pour une séance d’indignation collective.

- Ils sont vraiment incorrigibles, n’est-ce pas ? lança-t-elle en tendant un kir à Clapant.

- Cela fait quatre ans qu’ils enseignent ici et depuis, j’ai l’impression que ce lycée s’est transformé en une gigantesque cours de récréation.

- Et toutes ces rumeurs à propos des élèves…

- Il n’y a pas de preuves, Mylène. Aucun d’entre eux n’a été pris en flagrant délit. Même si je ne serais pas étonné que tout ceci soit vrai, nous sommes impuissants.

- Et si nous les surveillions de plus prêt ?

- Mylène, je vous aime beaucoup, vous le savez. Mais vous êtes bien naïve. Ces cancres échappent à tout. Au fond, ce sont eux qui nous surveillent, pour qu’on ne mette pas le nez dans leurs histoires. A tout niveau, ils sont meilleurs que nous. Mais qui sait, peut-être que cette année sera l’année du changement.

Malgré son demi-sourire d’homme blasé, Serge Clapant était inquiet. Le quatuor littéraire lui pourrissait la vie depuis quatre ans. Il ne voyait pas pourquoi cette année ferait exception.



Lou Guérinaux était nouvelle. Ses parents ayant divorcé pendant l’été, elle avait dû faire un choix. A la fin de son année de Première littéraire, ses professeurs avaient conseillé à l’adolescente de présenter son dossier au lycée Oscar Wilde, lui affirmant qu’elle avait le niveau pour intégrer la prestigieuse section littéraire. Effectivement, Lou reçut une lettre au début du mois de mai, lui indiquant que ses résultats de Première lui permettaient d’entrer en Terminale littéraire à Oscar Wilde. Son père étant totalement inamovible, la mère de Lou décida alors de s’installer à proximité du lycée avec sa fille, car il était hors de question que celle-ci passe à côté d’une telle opportunité. Lou adorait les jours de rentrée. C’était le jeu de la première impression : choisir une coiffure, choisir une tenue, choisir un collier, choisir une façon de porter son sac… Elle aurait pu se sentir terriblement angoissée à l’idée d’être nouvelle. Mais au contraire, cette perspective la soulageait. Elle avait l’impression de tout recommencer à zéro. Lou était de taille moyenne, avait de longs cheveux blond vénitien et des yeux verts. Après une longue réflexion devant l’armoire de sa chambre, elle avait opté pour un pantalon en lin noir, un débardeur ivoire à larges bretelles, des sandales caramel et une parure de bijoux ocre. Elle avait choisi de nouer ses cheveux en chignon et opta finalement pour une besace noire ou lieu du traditionnel sac à dos. Il n’y avait que sept-cent mètres entre le nouvel appartement qu’elle occupait avec sa mère et le lycée Oscar Wilde. Pendant le trajet, elle fit le point sur les quelques détails essentiels de cette première journée : repérer les toilettes, le panneau d’affichage, les casiers, une ou deux filles sympas et surtout, repérer les salles de cours. En passant la grande grille du lycée, Lou se sentit tout de suite observée. Rien de plus normal, lorsqu’une nouvelle tête faisait son apparition. Elle suivit les indications postées un peu partout et comprit vite qu’elle devait se rendre au rez-de-chaussée, en salle n°2 dont la porte serait ornée de l’inscription « TL2 ». La section littéraire comptait deux classes par niveau : une classe pour les hispanisants, une autre pour ceux qui avaient choisi l’allemand, l’italien ou le russe en deuxième langue vivante. La répartition ne changeait donc pas entre la Première et la Terminale, les élèves retrouvaient les mêmes profs et les mêmes camarades pour leur dernière année de lycée. Jamais Lou n’avait connu de salle de classe aussi moderne. Son vieux lycée prêt à s’écrouler lui semblait bien loin. Voyant que toutes les tables étaient individuelles, elle ne se posa pas de question et s’installa à la seule place libre du deuxième rang. Une femme d’une cinquantaine d’années, petite et très maigre, se tenait à côté du bureau et semblait ignorer si elle devait s’asseoir ou rester debout. Quand tous les élèves furent arrivés, elle s’éclaircit la voix et se lança.

- Bonjour à tous. Je suis ravie de vous accueillir pour votre dernière année de lycée, et non la moindre. Pour les nouveaux qui ne me connaissent pas encore, je suis Madame Jacquet, votre professeur d’espagnol et professeur principal de la TL2. Tout le monde fait bien de l’espagnol en deuxième langue ? Parfait. Je vais maintenant vous donner votre emploi du temps. Le planning de ces deux premiers jours de cours va quelque peu différer par rapport à ce que je vous distribue, en raison de l’indisponibilité de certaines salles de cours au premier étage. Tout rentrera dans l’ordre dès jeudi prochain. Concernant les professeurs, il n’y a pas de changement par rapport à l’année dernière, et vous devez déjà savoir qui vous enseignera la philo.

Pendant que Madame Jacquet faisait apparaître l’emploi du temps sur le tableau numérique, une petite brune fit un signe à Lou.

- Tu es nouvelle ? chuchota-t-elle en souriant.

- Oui. Et toi ?

- Je suis là depuis la Seconde. Tu viens d’où ?

- Saint-Exupéry.

- Le lycée qui tombe en ruine ?

- Ouais, c’est ça.

- Ca doit te changer, alors.

Madame Jacquet se remit à parler. Les deux filles se retournèrent vers le tableau. Lou fut ravie qu’une élève prenne la peine de lui parler.

- Comme je l’ai évoqué tout à l’heure, cette classe accueille trois nouveaux élèves cette année. Il y a donc Axel Corlau, Lou Guérinaux et Agathe Clerc. Les autres, vous étiez déjà tous ensemble l’année dernière, donc je compte sur vous pour intégrer rapidement vos nouveaux camarades à votre classe.

Madame Jacquet distribua la traditionnelle fiche de renseignements à remplir illico. Pendant que tous s’exécutaient, Lou reçut un nouveau sourire de la part de la petite brune qui se trouvait à sa gauche. Après avoir revu en détails le règlement intérieur, l’accès à la bibliothèque, à la salle d’informatique et à la cafétéria, la prof principale quitta sa classe en leur souhaitant un bon déjeuner et une bonne reprise des cours l’après-midi même.



La petite brune qui souhaitait prendre Lou sous son aile s’appelait Flore. Elle lui présenta son amie Julia, une grande blonde toute frisée, qui elle-même tenait à s’occuper de l’autre nouvelle arrivante de la classe, Agathe. Les quatre filles s’installèrent ensemble autour d’une table, dans un coin de la cafétéria, un peu à l’écart du brouhaha. En allant remplir son plateau, Lou fut surprise de trouver aussi bien des sandwichs et des pizzas que des salades et des soupes. Après avoir échangé quelques banalités, Agathe demanda aux anciennes si les profs étaient aussi exceptionnels que ce qui se disait. Flore et Julia échangèrent un regard malicieux et pouffèrent de rire, laissant Lou et Agathe dans l’incompréhension. Flore se lança.

- Côté cours, c’est clair que tous les profs sont excellents, et le niveau est très haut. Mais le secret de cette section littéraire, c’est ce qu’on appelle « le quatuor ». Nos matières principales sont assurées par quatre profs qui vont énormément vous surprendre. Ceux-là, pour être exceptionnels, ils sont exceptionnels !

- C’est-à-dire ? demanda Lou.

- Déjà, ils sont super jeunes. A peine trente ans. Ensuite, ils sont beaux à tomber parterre. Et pour finir, ils sont complètement déjantés.

- Deux plus que les autres, rectifia Julia.

- Comment ça, déjantés ? répéta Agathe.

- On vous laisse voir par vous-mêmes. Vous savez pour les rumeurs ?

Agathe et Lou s’échangèrent un regard surpris, puis se tournèrent vers leurs camarades qui se firent une joie de constater qu’elles n’étaient au courant de rien.

- En fait, il y a plein de bruits qui courent comme quoi les profs du quatuor sortent avec leurs élèves. Mais rien n’a jamais été prouvé.

- C’est un peu facile de lancer une rumeur pareille si le prof est jeune et plutôt beau mec, fit remarquer Agathe.

- C’est sûr, mais il y a eu quelques histoires un peu mystérieuses, toujours avec des élèves de Terminale. On entend énormément de choses. Certaines élèves se vantent de tout un tas de trucs, et d’autres nient tout en bloc.

- Ca me semble un peu ridicule, tout ça, dit Lou.

- Nous aussi on trouve ça grotesque, répondit Flore. Mais déjà, l’année dernière, on avait parfois de drôles de sensations. On les a vus échanger des regards avec des élèves de Terminale, traîner dans la bibliothèque à proximité de groupes de filles… C’est compliqué. Ce ne sont que des rumeurs, mais depuis le temps qu’elles durent, tout le monde se dit qu’il doit y avoir un peu de vrai là-dedans.

Malgré l’aspect caricatural de ce genre de rumeurs, Lou se sentait intriguée. Dans son ancien lycée, une telle mascarade n’aurait jamais pu se produire, parce que les profs avaient plutôt l’âge de flirter avec la retraite, et non avec leurs élèves. Elle ne connaissait pas encore le quatuor. Difficile pour elle d’imaginer quoi que ce soit. Lou demanda alors plus de détails sur le contenu des rumeurs. Julia répondit.

- Voilà ce qui se dit : en début d’année, ils repèrent chacun une ou deux filles qu’ils trouvent attirantes. Ils ne font ça qu’avec les Terminale car ils sont sûrs de ne pas les recroiser l’année d’après, vu que personne ne redouble en section littéraire. Donc, après avoir choisi leurs cibles, ils font tout pour flirter avec. Ca commence par des regards, des petits contacts physiques, des allusions dans les corrections de copies… Et pour la suite, deux courants s’affrontent. Certains disent qu’ils arrêtent tout juste avant le premier baiser, prétextant que c’est trop dangereux et qu’il ne faut surtout pas aller plus loin car ce serait une grave erreur. Et d’autres affirment qu’ils n’ont aucune limite, qu’ils ont déjà poussé le flirt jusque sous la couette. Mais les filles qui ont été soupçonnées d’avoir eu une relation avec un des profs ont toujours démenti. Donc, mystère.

- Et vous, vous les trouvez si attirants que ça ? demanda Agathe.

- Bah, franchement… ouais, déclara Flore en ayant presque l’air de s’excuser. Ne nous juge pas trop vite. On en reparlera quand on les aura eus tous les quatre.

- En plus, renchérit Julia, on commence par ton préféré : le prof d’anglais.

- Son préféré à elle, c’est le prof de lettres, ajouta Flore.

Les quatre filles quittèrent la cafétéria, pressées d’entamer leur première heure de cours avec un des membres du quatuor. Flore et Julia avaient hâte de retrouver leurs profs chéris, Lou et Agathe se sentaient plus curieuses que jamais de découvrir les acteurs de cette comédie juvénile.



La vérité sur les rumeurs qui hantaient les couloirs du lycée Oscar Wilde était la suivante : lors de leur arrivée, quatre ans plus tôt, le quatuor littéraire avait fait l’effet d’une bombe auprès de la population féminine de section L. Les filles bavaient littéralement devant leurs profs, et ne craignaient pas de leur faire de l’œil car tant que cela ne tombait pas dans le harcèlement, elles ne risquaient rien. Au début, le quatuor fut surpris et flatté par tous ces regards et ces douces provocations, constatant que certaines élèves n’avaient franchement pas froid aux yeux. Ils avaient commencé à répondre à ces regards, puis étaient littéralement tombés dans le jeu de la séduction. Tout ce ci ne passant pas inaperçu, des rumeurs avaient très vite vu le jour. Le tabou de la relation prof-élève étant vieux comme le monde, les langues de vipères se firent un plaisir d’amplifier le phénomène en racontant que certains de ces petits flirts oculaires avaient franchi la barrière interdite de la relation physique. Evidemment, c’était totalement faux. Jamais les profs n’avaient échangé plus qu’un regard ou un frôlement de peau avec une élève, aussi séduisante et provocante soit-elle. Mais le quatuor, agacé par la morosité qui régnait au sein de l’équipe pédagogique, constatait que ces scandaleux bruits de couloir créaient une ambiance électrique et passionnante, aussi bien chez les élèves que chez les profs. Ayant pris goût aux semblants d’amourettes platoniques qui rythmèrent leur première année d’enseignement à Oscar Wilde, le quatuor décida de renouveler l’opération chaque année, afin d’entretenir les rumeurs ainsi que leurs conséquences sur l’atmosphère qui les entourait. En début d’année, ils repéraient donc les jolies élèves qu’ils ne laissaient pas indifférentes et se lançaient dans ce petit jeu bien agréable qui leur flattait l’égo.





Philippe Cressard avait coutume de dire que l’intérêt de l’adolescence, c’était qu’on pouvait la faire durer autant qu’on le voulait. Pour sa part, il souhaitait rester adolescent jusqu’à ce qu’il se réveille avec l’envie de fonder une famille. Quand on le voyait descendre du bus avec ses jeans délavés, ses baskets toutes crades, ses tee-shirts fluo et sa coupe « je sors du plumard », il était très difficile de penser que Philippe pénétrait dans le lycée pour y donner des cours, et non pour y assister. Ayant subi les remarques continuelles de Clapant et le regard menaçant des enseignants de l’avant-guerre pendant trois ans, il avait opté l’an dernier pour un accessoire qui, selon lui, allait déjà assez à l’encontre de ce qu’il était physiquement pour vouloir se vieillir encore plus : un cartable en cuir noir se portant à la main. Son vieux sac à dos troué recouvert de dessins à caractère hard-rock n’était pas du goût de tout le monde. Le cartable, d’accord. Mais qu’on ne vienne pas lui demander de changer de chaussures ou de coupe de cheveux. La ‘teen attitude’, Philippe la revendiquait plus que son titre de professeur agrégé d’anglais.

En traversant le couloir du rez-de-chaussée, Cressard passa devant le bureau de Serge Clapant. Une petite vitre permettait au proviseur de garder un œil sur les allées et venues, même depuis son bureau. En voyant passer Cressard, son ulcère à l’estomac le titilla légèrement.

- En voilà un ! grommela-t-il avec mépris.

Le temps que Cressard traverse la salle jusqu’au bureau, les TL2 avaient déjà tous sorti de quoi noter. Certains écrivirent même la date du jour sur le haut d’une page vierge de leur classeur, habitués à cette petite coutume qui agrémentait chaque début de cours de l’enseignant.

- Oh non, mes loulous, vous ne croyez quand même pas que je vais vous faire bosser dès le premier jour, tout de même !

Les trois nouveaux élèves dévisagèrent celui qu’ils auraient pu prendre pour un camarade de classe. Les autres, habitués à ce vocabulaire familier, refermèrent leurs classeurs et adoptèrent une posture plus décontractée. Cressard alluma le tableau numérique et fit apparaître un véritable graffiti représentant son nom de famille. Il posa son cartable de cuir sur la table sans la moindre délicatesse, et s’assit sur sa chaise en prenant soin de poser ses pieds bien en évidence sur le bureau. Pendant une seconde, Lou se demanda s’il ne s’agissait pas d’un canular.

- Pour les trois petits scarabées qui n’ont pas encore le privilège de me connaître, je suis Monsieur Cressard, votre merveilleux prof d’anglais. Mes méthodes de travail sont simples : si vous êtes sages et attentifs, je serai votre meilleur ami. Si vous êtes pénibles, je le serai encore plus que vous. Et croyez-moi, quand j’ai décidé d’être gonflant, je ne fais pas les choses à moitié. Pour votre moyenne, vous aurez une note d’oral, une note regroupant l’ensemble du travail écrit, et une note de devoir surveillé. A chaque fin de trimestre, je mets tout ça dans un mixer et j’essaye de vous pondre un beau commentaire pour accompagner le tout sur votre bulletin. Maintenant, je vais faire comme tout le monde et vous demander de me dessiner un mouton. Vous joindrez à votre œuvre quelques renseignements intéressants comme vos noms et prénoms, adresse, date de naissance, numéro de téléphone, projet d’avenir, et tout ce qui vous semblera bon de me raconter. Allez-y, je vous regarde.

Pendant que les élèves s’exécutaient, Cressard ouvrit l’ordinateur du bureau et y prépara la présentation du programme de l’année. En même temps, il jeta un œil à son public. Son regard croisa celui de Flore, qui constatait discrètement que son prof d’anglais lui faisait toujours autant d’effet.



Bruno Bobille avait toujours refusé de couper cette belle mèche de cheveux noirs qui lui couvrait la moitié de l’œil gauche. Sa mère en était venue aux menaces, sans succès. Bruno avait une chevelure noire soyeuse et brillante, digne d’une publicité pour un shampooing de grande marque. Hors de question pour lui de couper sa mèche. Cela lui donnait une allure de dandy ? Tant mieux. Bruno adorait ça. La caricature du beau mec séducteur à l’aube de la trentaine qui met un quart d’heure à choisir son costume du jour et qui laisse toujours le premier bouton de sa chemise défait, c’était lui. Tout au long de sa scolarité, Bruno n’avait jamais aimé les lettres. Mauvais dans toutes les matières, ses parents l’avaient poussé en section littéraire contre son gré. Ils tenaient à ce que leur fils ait un bac général, et la section L était la seule qui acceptait de l’accueillir. Bruno eut la révélation de sa vie en Terminale. En face de son prof de lettres, il ne voyait pas comment un cours pouvait être moins passionnant, et se sentit alors investi d’une mission : devenir lui même professeur de lettres et révolutionner l’enseignement de cette matière. Bruno en était sûr : un enseignant aussi performant sur son sujet de cours que sur le plan humain est capable de faire aimer n’importe quelle matière à n’importe quel élève.



La salle des profs comportait deux parties, séparées par une rangée d’étagères où l’on trouvait aussi bien des manuels scolaires que des livres d’auteurs, ou encore des revues pour enseignants. D’un côté, il y avait cinq tables rondes entourées de chaises et un mur caché derrière les casiers des profs. De l’autre côté des étagères, la machine à café, la photocopieuse et des coins de détente avec des fauteuils bien confortables. Bruno Bobille et ses acolytes avaient pour habitude d’occuper une des tables rondes. En effet, la plupart des enseignants préféraient l’autre côté des étagères. Ce fut donc assis à une table ronde, près des casiers, que Bruno retrouva son ami Philippe Cressard qu’il n’avait pas vu depuis deux longs mois de vacances. Il vint s’asseoir à côté de lui et s’adonna à son tour à l’inspection de son emploi du temps de l’année.

- Oh miracle. Je n’ai jamais plus d’une heure de trou. Clapant a dû rêver de moi.

- Trop la chance, grommela Philippe. Moi, je dois être le héros récurrent de ses cauchemars.

- C’est pire que l’année dernière ?

- Je commence à huit heures tous les matins, et j’ai jusqu’à trois heures de trou dans la journée. Tu le crois, ça ?

- Peut-être qu’il n’a toujours pas digéré ta réflexion sur sa cravate.

- Il avait qualifié mon tee-shirt de « franchement dégueulasse ».

- Ton tee-shirt était franchement dégueulasse, Philippe.

Vexé, Cressard fit une moue de bébé qu’on envoie au coin et se replongea dans la préparation de ses cours. Bobille regarda sa montre, et déclara qu’il ne lui restait que quelques minutes avant de retrouver ses chers élèves de TL2.

- J’en sors, dit Philippe. Ils ont bien bronzé, cet été.

- J’espère que tu ne me les as pas endormis, j’attaque pour deux heures de cours.

- J’ai pris soin de te les mettre de bonne humeur. Tu vas kiffer.

- Des nouveaux ?

- Trois. Un garçon et deux filles. J’ai commencé mon repérage.

- Déjà ?

Serge Clapant entra dans la salle des profs. Dès qu’il aperçut Bobille et Cressard, il se dirigea droit sur eux. Le prof de lettres déguerpit illico pour se rendre en TL2, et échappa ainsi à la leçon de morale annuelle de son proviseur. Cressard ne décolla pas les yeux de ses cours, ignorant totalement la présence de Clapant. Ce dernier fit exprès de tousser mais, devant l’absence de réaction du prof d’anglais, comprit qu’il gagnerait du temps en allant droit au but.

- Je vois que votre première journée se passe bien. Et j’ai pu constater, ainsi que l’ensemble des professeurs, que vous et vos collègues n’avez toujours pas compris que la rentrée des enseignants a lieu la vieille de la rentrée des classes.

- Je ne vois pas à quoi notre présence vous servirait. L’important, c’est que les élèves aient leur bac. Et c’est le cas, non ? Si ça se trouve, c’est notre absence à la prérentrée qui vous permet d’avoir cent pour cent de réussite au bac L. Je crois que nous devons instaurer une superstition. Si l’un de nous quatre se rend à la prérentrée, il n’y aura pas cent pour cent de réussite chez les littéraires.

- Décidément, vous n’évoluez pas, Cressard.

- Non, surtout pas. Ca ne m’est pas conseillé.

- Bref. Savez-vous où je pourrais trouver Monsieur Gouvello ?

- Non.

Clapant sentit qu’insister ne servirait à rien. Il fit un demi-tour sur lui-même et partit de l’autre côté des étagères, là où se trouvaient les fidèles du proviseur. Décourageant. Cressard était décourageant. Et encore, il ne représentait qu’un quart du calvaire dans lequel il vivait depuis quatre ans.



Pour soutenir son pote Philippe, et surtout parce que ça collait complètement avec son style vestimentaire, Bobille avait lui aussi opté pour un cartable de cuir noir. Ce fut donc l’air décontracté dans un costume beige que le beau brun ténébreux traversa la TL2, son cartable à la main. Il s’assit au bureau, prit possession de l’ordinateur relié au tableau numérique, et passa la main dans sa mèche avant de faire face à ses élèves.

- Bonjour à tous ! Je suis content de vous retrouver pour l’année scolaire la plus importante de votre vie. J’ai été plutôt satisfait de vos notes au bac de français, mis à part quelques uns qui se reconnaîtront sans que j’aie à les nommer. Pour les trois nouveaux, je suis donc Monsieur Bobille, votre professeur de lettres. Aujourd’hui, nous allons consacrer la première heure au remplissage de la traditionnelle fiche de renseignements, ainsi qu’à l’étude du programme de l’année qui, comme chaque année, est interminable. Ensuite, pendant la deuxième heure, si je vous sens motivés, on commencera une étude de texte sur le thème des autobiographies. Mais tout d’abord, prenez une copie simple et notez les informations suivantes, en prenant soin de changer de ligne à chaque fois.

Pendant qu’il dictait l’intitulé des renseignements, Bobille observait ses élèves. Il s’attarda sur l’imposante crinière blonde de Julia, puis constata que la jolie Flore était toujours aussi pâle. Mais très vite, son attention fut retenue par une autre jeune femme. Et celle-ci, il ne se contenta pas de la trouver mignonne. Le prof de lettres se sentit cloué sur place.



Pendant ce temps-là, dans la salle des profs, Cressard n’avait pas bougé d’un pouce. Il aimait faire travailler ses élèves sur des chansons connues, et préparait donc un cours basé sur un tube des années quatre-vingt dont le texte comportait plusieurs tournures grammaticales propres à la langue anglaise. En allant vérifier le contenu de son casier, Eloïse Jacquet s’aventura près de lui et se dit qu’en tant que professeur principal de la TL2, elle se devait de demander à son collègue comment se passait ce début d’année. Il lui fallu prendre son courage à deux mains pour entamer la conversation. Cressard était de loin celui des quatre qu’elle craignait le plus.

- Bonjour Philippe. Votre premier cours avec les TL2 s’est bien passé ?

- A merveille, répondit-il sans lever les yeux. Toujours aussi cool.

- Vous voulez dire agréables ?

- Oui, c’est ça. Cool.

- Mais c’est vous-même qui m’aviez fait remarquer l’an dernier que le mot « cool » signifiait « frais », et que vous ne supportiez pas d’entendre ce terme utilisé à mauvais escient dans la langue française.

- Et alors ? lança-t-il d’un air insolent. Je n’ai pas le droit de trouver que les TL2 sont frais ?

Regrettant amèrement de s’être aventurée jusqu’à ce gamin qui l’horripilait, Eloïse Jacquet se dirigea immédiatement vers la sortie, manquant de bousculer Gouvello. Celui-ci vida le contenu de son casier et alla étudier son emploi du temps aux côtés de son collègue.

- Oh, grand sage. Les vacances ont été bonnes ? lança Cressard en lui serrant la main.

- Excellentes. Peut-être un peu trop longues. Je commençais à tourner en rond.

- Pareil pour moi. Tu vas où ?

- En TL1.

- Beurk. Je ne les ai pas encore vus, mais déjà, l’année dernière, ils me gonflaient. Ce n’est qu’une bande d’intellos.

- C’est vrai que la classe germanophone est généralement moins funky que les hispanisants.

- Et bien ceux-là, je peux t’assurer qu’ils sont anti-funky. Pire que la TL1 de l’an dernier.

- Ah. La barre est haute, alors. C’est bizarre qu’on prenne plus de plaisir à travailler avec les glandeurs de TL2.

- Non. C’est normal. J’ai horreur des élèves qui me donnent l’impression que je n’ai rien à leur apprendre. Et les TL1 ne sont qu’une population des petits crétins arrogants qui pensent que le monde va leur ouvrir ses bras pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont pas pris espagnol en seconde langue comme le commun des mortels. Pfffffiou. Ca fait du bien de se lâcher un peu. Toujours motivé pour aller en TL1 ?

- Tu me les as tellement bien vendus, je m’en réjouis d’avance.

- En TL2, j’ai déjà commencé ma sélection.

- Tu ne perds pas de temps. Une en particulier ?

- Peut-être. Ils sont avec Bruno. J’attends de connaître son verdict.

La cloche retentit. Bobille entra dans la salle des profs, un sourire radieux aux lèvres. Il fit un détour par la machine à café avant de rejoindre le coin favori du quatuor. Surpris de voir Gouvello, Bruno lui colla une bise sur chaque joue, ce qui ne manqua pas d’indigner les quelques profs qui les observaient depuis l’autre côté des étagères.

- Je ne savais pas que tu avais cours cet après-midi, dit Bruno en posant délicatement son café sur la table.

- J’ai deux heures avec les TL1.

- Beurk.

- Tu vois ! s’exclama Cressard. Bruno pense comme moi. Les TL1 de cette année, c’est l’enfer. Et sinon, tu as commencé ton repérage ?

- Je n’ai pas eu besoin de repérer quoi que ce soit, dit Bobille. L’évidence m’a crevé les yeux.

- La rouquine du deuxième rang ?

Bobille lança un regard meurtrier à Cressard qui se dandinait de satisfaction. Le prof de lettres avala son café d’une traite tandis que l’autre se moquait de sa réaction enfantine. Gouvello les trouvait à pleurer de rire.

- Alors ? lança le prof de philo. Qui est l’heureuse élue ?

- Elle s’appelle Lou Guérinaux, et elle est nouvelle, déclara fièrement Cressard en fixant Bobille droit dans les yeux.

- L’année dernière, j’avais cru vous entendre parler d’une certaine Flore.

- Flore est mignonne, continua Cressard. Mais là, on parle de beauté pure. Le genre de beauté qui peut vous perturber un prof de lettres en moins d’une heure.

- Et bien le prof de lettres perturbé retourne de ce pas en TL2, et va pouvoir contempler cette œuvre de la nature pendant une heure supplémentaire. Alors que vous, pauvres mortels, vous devrez attendre demain pour donner du rêve à vos globes oculaires.



Pendant l’interclasse, les quatre filles se groupèrent autour de la table d’Agathe. Cette dernière accorda à Flore le fait que Cressard soit craquant, et à Julia que Bobille ait des airs de crooner américain. Mais selon elle, à l’heure où l’on traque la pédophilie et le harcèlement sexuel à chaque coin de rue, il était parfaitement improbable que de jeunes profs se risquent à faire de l’œil à leurs élèves tout juste majeures. Lou pensait la même chose. Mais Julia défendit son opinion.

- Je pense qu’il faut minimiser le côté illégal de cette affaire. Si les rumeurs sont vraies, mais que les choses s’arrêtent avant le moindre contact physique, ça reste tout bonnement un petit jeu de séduction. Et ça, ça n’a jamais fait de mal à personne.

- Tu le ferais, toi ? demanda Lou. Tu serais prête à te lancer dans une espèce de course aux bisous avec un prof, juste pour le fun ?

- Avoue que ça ferait un merveilleux souvenir de lycée, rétorqua Julia.

- Moi je ne le ferais pas, chuchota Flore. J’aurais trop peur de tomber amoureuse.

- C’est vrai que ça fait un an que tu es accro à Cressard, se moqua Julia.

- Tu ne t’es pas vue avec Bobille, répondit Flore.

- Donc, si je comprends bien, il nous reste Moreaux et Gouvello, lança Agathe.

Julia taquina ses camarades en leur proposant de choisir chacune un des membres du quatuor et de voir si l’une d’entre elles réussirait à instaurer un jeu de séduction. Lou ne voyait pas l’intérêt, ce à quoi Julia répondit que ça apporterait du piment à cette studieuse année de Terminale.

Après la dernière heure de lettres, Lou rentra chez elle, plus satisfaite que jamais. Son nouveau lycée semblait être à la hauteur de ses espérances, la verdure des rues du quartier faisait oublier qu’on était en pleine ville, sa chambre était deux fois plus grande que la précédente, le répertoire de son portable comportait trois nouveaux noms, et cette histoire de jeu de séduction sortait tout droit d’une autre planète. Quand Mathilde Guérinaux demanda à sa fille ce qu’elle avait pensé de cette première journée, Lou répondit simplement qu’elle ne se faisait aucun souci pour son intégration au lycée et que son bac, c’était du tout cuit.



Baptiste Moreaux n’avait jamais compris pourquoi l’histoire allait forcément avec la géographie. Selon lui, on pouvait être très bon dans l’un, et une vraie quiche dans l’autre. A trente ans, il continuait de penser que lorsqu’un élève s’avérait bon en histoire et mauvais en géo ou l’inverse, l’important était de mettre en valeur ses aptitudes au lieu de répéter lamentablement : « Excellent en histoire, dommage que la géo ne suive pas ». On ne pouvait pas être bon partout. C’était d’ailleurs un peu la devise de Moreaux. Et cela faisait de lui un allier de taille quand venait le temps du remplissage des dossiers scolaires en vue des demandes d’inscriptions dans les différents établissements d’études supérieures. Grâce à Baptiste, beaucoup d’élèves de Terminale littéraire avaient pu entrer à Science Po’ ou en Lettres Sup’ alors qu’ils présentaient un niveau moyen en histoire ou en géographie. Chaque année, au début de l’été, le bellâtre châtain au style très classique mais élégant recevait plusieurs lettres de parents le remerciant de ce qu’il avait fait pour leurs enfants. A ses yeux, il n’y avait rien de plus gratifiant pour un enseignant. Baptiste Moreaux en était certain : un jeune ne peut pas réussir si ses profs ne croient pas un minimum en lui. Un commentaire sur un dossier scolaire peut être neutre, mais ne doit jamais être négatif.



Pour marquer son appartenance au quatuor littéraire et soutenir son ami Cressard, Baptiste Moreaux avait lui aussi acheté un cartable de cuir noir. Ce fut donc son cartable à la main qu’il entra dans la salle des profs au lendemain de la rentrée des élèves. Des quatre, il était de loin le plus apprécié, ou plutôt le moins détesté. Après avoir adressé quelques bonjours, Baptiste alla voir si son casier contenait quelque chose d’intéressant.

- Toi aussi ?

Baptiste se retourna. Bobille sirotait un cappucino en lisant un journal sportif, assis à leur table ronde. Il semblait aux anges. Moreaux prit la même expression.

- Ca faisait des années que je n’avais pas commencé à dix heures, dit Baptiste.

- Il y a quand même plus chanceux que nous.

- Gab ?

- Comment tu as deviné ?

- C’est toujours sur lui que ça tombe, les plannings de rêve.

Moreaux alla s’asseoir avec Bruno Bobille et prit un quotidien d’information qui traînait sur la table.

- Alors ? Ton impression sur les classes ? lança Baptiste.

- TL1 normale. Sérieux, muets, toujours en train de noter, ennuyeux à mourir. TL2 sympa. PL1 insipide. PL2 pas encore vue. Oh, mais dis-moi, puisque Philippe et moi avons cours en Première, ça veut dire que tu vas en Terminale ?

- Perspicace…

- TL2 ?

- Oui monsieur.

- Alors j’ai un mot à te dire. Philippe et moi, on les a eus hier après-midi.

- Il y a un public féminin parfaitement averti, c’est ça ?

- Euh… oui… En fait, il y a surtout une princesse que je trouve renversante. Le problème, c’est que Philippe est de mon avis.

- Je vois. Tu as peur que moi aussi, je sois de ton avis ?

- Ouais. En plus, c’est une nouvelle.

- Et tu crois que les autres ne se sont pas déjà chargés de lui faire part de nos bêtises ?

- Je n’en sais rien. En tout cas, si tu pouvais éviter de la trouver belle à tomber, ça m’arrangerait.

Moreaux se mit à rire et chuchota à l’oreille de son collègue qu’à force de jouer avec le feu, ils finiraient tôt ou tard par se brûler. Le prof d’histoire se leva, et rappela à son collègue que le quatuor ferait un premier point à l’heure du déjeuner.

Quand Moreaux traversa la classe jusqu’au bureau, Lou eut envie de rire en voyant qu’il portait le même cartable de cuir noir dans la main droite.

- Bonjour à tous. Ravi de vous revoir. Pour les nouveaux, je suis Monsieur Moreaux, votre professeur d’histoire-géo. Ca rime. Je vais vous demander de bien vouloir prendre une feuille vierge et noter les renseignements suivants.

La classique énumération commença. Après avoir récupéré les copies, Baptiste fit l’appel. Il esquissa un petit sourire discret lorsque Flore leva la main. Il l’avait toujours trouvée jolie. En appelant Agathe Clerc, nom qui ne lui disait rien et appartenait donc à une nouvelle élève, Moreaux l’observa attentivement. Elle avait du charme, mais sans plus. Il fut surpris de la trouver quelconque. Mais en arrivant à la lettre G, le prof comprit qu’Agathe n’était pas la nouvelle élève dont les yeux de Bobille se souvenaient encore.

De retour dans la salle des profs, Moreaux vit de suite qu’il était très attendu. Ses trois collègues, assis à la table, le fixèrent jusqu’à ce qu’il daigne s’asseoir avec eux. Il fit durer le suspense en remplissant son casier et en jetant un œil au panneau d’affichage.

- Baptiste, franchement, tu es saoulant ! chuchota Philippe.

Moreaux sourit et alla s’asseoir avec ses collègues, faisant mine d’ignorer ce que l’on attendait de lui. Cressard perdit patience.

- Alors ? Ton verdict ?

- C’est à ce point-là ? se moqua Moreaux. Vous êtes cinglés.

- Ne juge pas autrui, rétorqua Bobille. Dis-nous simplement ce qu’il en est.

- Allez, Baptiste !!! couina Cressard en grinçant des dents.

- Ok. En arrivant dans la classe, j’ai d’abord pu constater que Flore était toujours aussi charmante.

- On s’en fout de Flore, lança Cressard. Ensuite ?

- Ensuite, comme rien ne me sautait aux yeux, j’ai fait l’appel.

- Et donc ? s’impatienta Bobille.

- Et donc… Lou Guérinaux ?

Cressard cacha son visage dans ses mains, tandis que Bobille tapotait son poing droit sur la table. Gouvello leur rappela qu’à trente ans, ce genre de comportement se plaçait au-delà du ridicule.

- Je dois admettre qu’elle est sublime, dit Moreaux. Les reflets roux, les yeux verts… Même si Flore ne me laisse vraiment pas indifférent, j’avoue qu’on reste difficilement insensible à Lou.

Cressard essaya de convaincre Baptiste que désormais, il était trop ringard pour attirer les filles de dix-huit ans et qu’il ferait mieux d’arrêter les bêtises. Ce dernier lui rit au nez et déclara que les hérissons blonds ne faisaient pas l’unanimité. De plus, c’était la première fois que trois d’entre eux se sentaient attirés par la même fille. Et Gouvello n’avait pas encore mis les pieds en TL2.

- Supposons qu’elle me tape dans l’œil à moi aussi. Je pense que la situation serait désagréable. On a toujours été d’accord sur le fait que cela devait rester un jeu. Si on laisse s’installer une once de tension entre nous, ça sera un beau gâchis.

- Tu dis ça parce que tu ne l’as pas encore vue, rétorqua Bobille. Dès que son regard aura croisé le tien, tu viendras nous supplier de lâcher l’affaire.



Gabriel Gouvello avait toujours voulu enseigner. Dès l’âge de quinze ans, il savait quel destin l’attendait. En revanche, il lui fallut attendre son année de Terminale pour comprendre qu’il enseignerait la philo, et non les sciences physiques. En effet, Gabriel avait toujours été un scientifique. Ses parents l’imaginaient ingénieur, médecin ou chercheur. Lui-même éprouvait un désintérêt total pour les matières littéraires. Jusqu’à son année de Terminale. Gabriel avait eu la chance de tomber sur un prof de philo captivant, au point de lui donner envie de faire le même métier. Major de sa promo à la fac, ses profs aimaient dire de lui que l’agrégation, c’était dans la poche. Effectivement, l’agrégation ne se fit pas attendre. Le fait d’enseigner dans la ville de ses études avait beaucoup séduit Gabriel. Il gardait ainsi des contacts avec la fac et, tout comme ses trois amis, donnait des cours particuliers aux élèves préparant des examens universitaires. Son studio d’étudiant, qu’il avait habité jusqu’à l’obtention de son poste à Oscar Wilde, se trouvait à cinq cents mètres du lycée. Gouvello y vivait donc toujours. Avec son salaire, il aurait pu déménager dans un véritable appartement. Mais non. Il tenait à son studio dont il était devenu propriétaire. Sa vie toute simple, partagée entre ses copies, ses bouquins et ses amis, Gabriel ne l’aurait changée pour rien au monde.



Le prof de philo traversa le couloir du rez-de-chaussée en prenant soin de faire un grand sourire forcé devant la vitre du bureau de Serge Clapant. Jamais il ne s’était senti aussi curieux de découvrir ses élèves. Contrairement à ses collègues qui retrouvaient leurs étudiants de Première L l’année d’après, sa matière ne s’enseignait qu’en classe Terminale. Pour Gouvello, les têtes changeaient donc à chaque rentrée scolaire. Quand il entra en TL2, les élèves se turent. Armé lui aussi de son cartable de cuir noir, Gouvello en sortit quelques documents qu’il posa sur le bureau et alla s’asseoir sur ce même bureau qui était pourtant accompagné d’un confortable fauteuil tournant.

- Bonjour à tous. Je suis Monsieur Gouvello, le seul et unique professeur qui n’ait pas encore la chance de vous connaître. C’est pourquoi je vais m’empresser de faire l’appel.

Il attrapa sa liste de classe posée juste à côté de lui, et commença. Quand un élève levait la main, Gouvello s’efforçait de le regarder droit dans les yeux avec un sourire aux lèvres, histoire de faire bonne impression et de mettre l’adolescent en confiance. Il brûlait d’impatience d’arriver à la lettre G. Après avoir appelé Thomas Gandon, le prof baissa les yeux sur sa liste de classe et en profita pour retenir un incontrôlable sourire qui trahissait son impatience.

- Lou Guérinaux ?

Installée au deuxième rang, entre Flore et Agathe, Lou leva la main et regarda son prof. Cet échange ne sembla pas durer plus longtemps que pour un autre élève. Et pourtant. Gouvello espérait que personne n’ait entrevu quelque chose d’ambigu dans ce regard. En arrivant à la fin de la liste, il se leva et alla s’asseoir sur le fauteuil, derrière le bureau.

- J’imagine facilement que cette nouvelle matière vous effraie un peu, et que vos camarades bacheliers se sont fait une joie de vous peindre un portait bien triste de la philosophie. Je peux vous assurer que je vous comprends, et que tout va très bien se passer. Mais d’abord, comme vous l’avez fait avec l’ensemble des professeurs, je vais vous demander de me remplir une fiche de renseignements selon le modèle suivant.

Gouvello fit apparaître le contenu-type de la fiche sur le tableau numérique. Les élèves se mirent au travail. Pendant que le prof se demandait comment il allait s’y prendre avec ses collègues, Lou remplissait sa fiche avec un tas de questions dans la tête. Discrètement, elle leva les yeux vers Gouvello. Il semblait très grand, solidement bâti, avait d’épais cheveux châtain légèrement ondulés qui tenaient en place grâce à une pointe de gel, et un large front. De sa place, elle ne pouvait distinguer la couleur de ses yeux. Ils semblaient très clairs. Probablement bleus. Se sentant observé, Gouvello la regarda. Lou baissa les yeux illico et se replongea dans sa fiche de renseignements. Incroyable. Elle, qui s’était ouvertement moquée de ses camarades à propos des rumeurs qui couraient sur les profs, se retrouvait envahie par l’espoir que toutes ces histoires soient vraies. Parce que son rythme cardiaque s’était accéléré en voyant Gouvello. Et ça, ce n’était absolument pas prévu au programme de l’année scolaire.



Tout en se dirigeant vers la salle des profs, Gouvello réfléchissait. Cressard et Bobille n’allaient pas le louper. Alors quoi faire ? Leur dire que lui aussi s’était senti ébloui par Lou, ou feindre l’indifférence totale devant la princesse de TL2 ? En entrant dans la pièce, le philosophe trouva sans surprise ses trois collègues installés autour de leur table habituelle, et ceux-ci se redressèrent en voyant arriver le dernier membre du quatuor. Comme l’avait fait Moreaux, Gouvello fit durer le suspense en s’attardant sur son casier. Mais les trois autres trépignaient. Alors il les rejoignit autour de la table et attendit que la salle des profs se vide un peu. Quand ce fut chose faite, il se lança.

- Lou Guérinaux l’emporte à l’unanimité.

Encore un fois, Bobille tapa son poing contre la table et Cressard cacha son visage dans ses mains, en signe de désespoir. Moreaux se contenta de sourire.

- Et bien, voilà une situation digne d’une pièce de théâtre, dit le prof d’histoire.

- Ca me tue, soupira Cressard. Depuis quatre ans qu’on joue à notre jeu débile, on n’a jamais été deux à craquer pour la même nana. Et pour une fois qu’une élève me tape dans l’œil au point d’en rêver la nuit, il faut que vous veniez me compliquer la tâche. Je vous déteste.

- Tu as rêvé d’elle cette nuit ? chuchota Bobille en écarquillant les yeux.

- Ouais, et dans mon rêve, Lou te trouvait moche.

- Ca suffit, trancha Gouvello. On a tous les quatre envie de jouer à notre jeu débile avec Lou. Concrètement, ce n’est pas possible. Alors on oublie.

- Ah non ! protesta Cressard en montrant Gouvello du doigt. Je ne passerai pas à côté de l’année la plus glamour de ma vie uniquement parce que Socrate a dit à Platon : « Notre amitié résistera tant que nous ne materons pas les mêmes gonzesses. ».

- Socrate t’emmerde, Philippe.

- Gab a raison, déclara Moreaux. Ca a toujours été un jeu, et ça doit le rester. Si on commence à prendre les choses à cœur, les gens vont s’en apercevoir, et les rumeurs vont gagner en objectivité.

Silence. Pendant que Cressard continuait de fusiller Gouvello du regard, Moreaux et Bobille se balançaient tranquillement sur leur chaise. Le prof d’histoire souhaitait réellement renoncer au jeu. Mais les autres ne l’entendaient pas de cette façon. Alors le prof de lettres fit une suggestion.

- Voilà ce que je vous propose. On se donne jusqu’aux vacances. Six semaines pour voir si Lou manifeste de l’attirance pour l’un d’entre nous. Si c’est le cas, le chanceux aura le droit de jouer et les trois autres se contenteront d’une année scolaire horriblement calme. Mais, si après la Toussaint, Lou n’a toujours pas émis de signe comme quoi elle voulait jouer, on se lance. Et on verra bien qui réussira à capter son regard.

Cressard accepta. Moreaux et Gouvello haussèrent les épaules comme s’ils s’en fichaient, et acquiescèrent à leur tour pour faire plaisir à leurs collègues. Ce qu’ils ignoraient, c’était que Gouvello avait déjà une longueur d’avance.



Lou rentra chez elle avec l’intention de se plonger dans Les mots de Sartre, œuvre qu’elle devait avoir lue avant la Toussaint pour son cours de lettres. Mais elle peinait à se concentrer, et ça l’énervait. L’image de son prof de philo lui parasitait le cerveau. Les rumeurs contées par Flore et Julia lui avaient parues insensées. A présent, elle jalousait ces bruits de couloir. Elle détestait le fait que des dizaines de filles avant elle avaient déjà ressenti ce qu’elle éprouvait depuis son premier cours de philo, et l’idée qu’aujourd’hui même, certaines élèves de sa classe ou de l’autre Terminale littéraire étaient rentrées chez elle avec la ferme intention de d’attirer le regard de Gouvello. Lou vivait une toute nouvelle expérience. Jamais un enseignant ne l’avait envoûtée de la sorte, et malgré l’aspect caricatural du tabou prof-élève, Lou eut envie de jouer le jeu. Ni par défi, ni par égocentrisme. Juste pour savoir si Gouvello avait lui aussi été traversé par un éclair lorsqu’en faisant l’appel, ses yeux s’étaient posés sur Lou.

Le studio de Gouvello était agencé de la manière suivante : on entrait dans une pièce éclairée par deux grandes fenêtres. Au milieu, une table qui servait pour tout. A droite, un coin cuisine et une porte donnant sur la salle de bain. A gauche, une grande bibliothèque remplie de bouquins qui séparait le reste de la pièce où se trouvaient le lit et des étagères pour les vêtements. En rentrant chez lui, Gouvello prit le temps de se faire un thé et s’installa sur son lit avec, dans sa main, la fiche de renseignements remplie par Lou Guérinaux. Son écriture n’avait rien d’extraordinaire, mais Gabriel savait qu’il la reconnaîtrait toujours, même sur une copie anonyme. Il eût un petit rire nerveux en apprenant qu’elle vivait à quelques rues de lui. Les chances de la croiser en dehors du lycée s’en trouvaient multipliées par cent. Gouvello ignorait quoi penser. Même s’il avait joué au jeu de la séduction à plusieurs reprises depuis qu’il enseignait à Oscar Wilde, jamais une élève ne lui avait fait un tel effet. Alors il se sentait partagé entre l’amertume de ressentir un tel coup de foudre pour une de ses élèves et non pour une quelconque jeune femme extérieure au lycée, et le désir tenace de savoir si Lou ressentait la même chose que lui. Et si ce n’était pas le cas, pousserait-il le vice jusqu’à tout faire pour qu’une attirance mutuelle naisse, ou se résignerait-il à la laisser disparaître dans la nature à la fin de l’année scolaire sans jamais lui avouer la vérité ? Concluant qu’il était beaucoup trop tôt pour se torturer l’esprit, la rentrée n’ayant eu lieu que la veille, Gouvello se leva et jeta un œil à sa pile de vêtements. Le programme de Terminale littéraire comportait huit heures hebdomadaires de philosophie. A part le mercredi, Gouvello passerait deux heures par jour en TL2. Désormais, tous les jours sauf le mercredi, il serait beau à tomber.



Pour mettre toutes les chances de son côté, Lou prit la décision de s’installer à la place qui faisait face au bureau du prof à chaque fois que la philo serait au programme de la demi-journée. Les élèves ayant l’habitude de s’asseoir où bon leur semblait, ça passerait inaperçu. Et lorsque ses nouvelles copines jaseraient à propos du quatuor littéraire et des rumeurs qui les accompagnaient, elle ferait mine de s’en moquer. Le deuxième cours de philo avait lieu le jeudi matin, après une heure d’anglais. Lou fit en sorte d’arriver tôt pour être certaine d’obtenir la place de choix qu’elle convoitait. Cela ne posa pas de problème. Sauf qu’elle se trouva aux premières loges lorsque Cressard se mit debout sur une chaise et déclama un texte de Freddy Mercury, la main posée sur le cœur, l’air solennel, et son vieux jean déchiré surplombé d’un tee-shirt vert à l’effigie du groupe Queen. Le fou rire fut très difficile à maîtriser. Très. Cressard quitta la classe à 9H10. Les élèves se mirent à discuter entre eux, et Lou écouta vaguement Flore lui expliquer que le prof d’anglais leur avait déjà fait une scène de la sorte l’an passé. Puis, à 9H15, les élèves se turent progressivement, et des bruits de pas se firent de plus en plus audibles. Lou garda les yeux baissés sur sa table et attendit. Gouvello passa juste à côté d’elle et salua sa classe en même temps qu’il s’installait au bureau. Après quelques manipulations sur l’ordinateur, le cours commença pour de bon. Gouvello se leva pour se placer face à ses étudiants, en vrai maître de cérémonie, et manœuvrait le tableau numérique avec brio. Lou jubilait. Non seulement la vision de son prof suffisait à la rendre joyeuse, mais en plus, le cours l’intéressa. Tout la captivait : l’homme, son discours, sa gestuelle, cette merveille qu’était le tableau numérique… Cinquante minutes plus tard, la cloche sonna le début de la récréation.

- Ouvrez les fenêtres et respirez un grand coup, conseilla Gouvello. On remet ça dans un quart d’heure.

Les élèves sortirent petit à petit pendant que le prof rangeait ses affaires à l’intérieur de son cartable noir. Lou fut pratiquement la dernière à franchir la porte de la classe. Avant de disparaître dans le couloir, elle se retourna vers le bureau du prof. Gouvello leva les yeux vers le fond de la pièce. Ils échangèrent un regard, pendant une seconde. Puis Lou partit en récréation. Gouvello resta seul quelques instants dans la classe vide. Il poussa un long soupir, mélange de soulagement et d’inquiétude. Pour une fois, il n’avait presque pas le cœur à retrouver ses collègues en salle des profs.

Il attendit volontairement que tous les élèves soient rentrés de récréation pour refaire son apparition dans la classe. Ainsi, il était sûr de ne pas croiser Lou devant la porte, ce qui l’aurait mis profondément mal à l’aise. Pendant cette deuxième heure de cours, la jeune femme ne chercha pas à capter le regard de son prof. Elle se contenta de suivre. Lorsqu’il posa une question, Gouvello espéra que Lou lève la main, pour entendre le son de sa voix. Mais elle ne bougea pas. Il interrogea un garçon du fond de la classe qui répondit complètement à côté. Le prof renouvela sa question, pensant qu’elle finirait peut-être par vouloir répondre. Mais non. Le troisième élève interrogé donna la bonne réponse. Quand la cloche retentit, Gouvello ramassa ses affaires et s’apprêta à quitter la classe qui allait accueillir Madame Jacquet. Il se leva de son fauteuil, son cartable à la main, remercia ses étudiants de leur attention et traversa la pièce. En arrivant dans le couloir, il hésita, puis jeta un dernier regard en direction de Lou, comme elle l’avait fait à la fin de la première heure. Comme une intuition, elle se retourna. L’échange fut bref, car les talons de la prof d’espagnol résonnaient déjà à l’autre bout du couloir. Gouvello disposait d’une heure de libre en salle des profs avant d’aller déjeuner avec ses collègues. Ce fut une heure où le sourire ne quitta pas son visage.



Les semaines passèrent tranquillement. Lou parvenait sans mal à obtenir sa place de choix, afin d’être aux premières loges pour ses précieux cours de philo. Gouvello et elle s’échangeaient des regards discrets, neutres, qui les remplissaient de joie et donnaient une envergure bien agréable à ces huit heures de cours hebdomadaires. Elle aimait le voir porter un pantalon beige accompagné d’une chemise marron, il adorait les trente-six façons qu’elle avait d’arranger ses cheveux. Et lorsque ses collègues lui demandaient s’il percevait une quelconque attention de Lou à son égard, Gouvello répondait toujours par la négative.

Une semaine avant les vacances de la Toussaint, Moreaux rendit les copies du premier devoir surveillé de l’année aux élèves de TL2. A la récréation, Lou rejoignit Agathe, Julia et Flore sur un banc.

- Il faut absolument que tu voies ça ! dit Julia à Lou. C’est irréel.

Flore tendit sa copie d’histoire à Lou et lui conseilla de lire le commentaire. Moreaux avait écrit ceci : « Bonne introduction. Attention aux termes employés dans l’étude documentaire. La conclusion est un peu bâclée. Pensez à faire ressortir les points importants en début de paragraphe et non à la fin. Bien. Continuez. ». A priori, rien d’extraordinaire. Sauf qu’en y regardant de plus près, on se rendait compte que certaines lettres, ainsi que le dernier mot, avaient été discrètement soulignés. En assemblant le tout, ça donnait : « Belle et douce. Continuez. ».

- Alors ça, c’est énorme, avoua Lou.

- Je pense qu’on ne peut définitivement plus douter des rumeurs, ajouta Julia.

- Mais, franchement, il y a un truc entre vous ? demanda Lou à la propriétaire de la copie.

- Non, enfin je ne crois pas. Je l’ai peut-être un petit peu maté ces derniers temps.

- Vu que son Cressard chéri n’en a rien à faire d’elle, il faut bien qu’elle se console, plaisanta Julia.

- Je pense que c’est Moreaux qui doit te mater discrètement, et puis toi tu lui rends ses regards sans t’en rendre compte, dit Agathe. C’est vrai qu’il a du charme, ce type.

Flore se mit à sourire, et déclara que finalement, elle allait peut-être préférer l’histoire-géo à l’anglais. Lou inspecta une dernière fois cette sulfureuse copie, constatant que la technique devait être bien rodée. En effet, les traits qui soulignaient les lettres du commentaire ressemblaient aux petits défauts laissés par certains stylos à plume. Insoupçonnable.

Le premier devoir surveillé de philosophie aurait lieu la veille des vacances de la Toussaint. Lou attendait ce jour avec impatience, pressée de montrer à Gouvello de quoi elle était capable. Lui aussi avait hâte de lire la copie de son élève fétiche. Il savait déjà par ses collègues qu’elle excellait en anglais et en espagnol, mais que l’histoire-géo ne semblait pas la passionner. Quand ce fameux vendredi arriva, Lou se mit la pression toute seule. Elle voulait l’épater. En recevant les sujets de composition, Lou eut beaucoup de mal à faire son choix. Une dissertation paierait certainement mieux qu’un commentaire de texte, à condition d’être bien menée. Après hésitation, elle se lança dans un sujet qui lui semblait classique mais complexe : « Faut-il oublier le passé pour se donner un avenir ? ». C’était parti pour quatre heures.


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