Excerpt for Quatre-l'intégrale by Anne de Gandt, available in its entirety at Smashwords

QUATRE

L’intégrale

Anne de Gandt

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QUATRE - L’INTÉGRALE

Copyright (c) 2011-2012 by Anne de Gandt

Cover design and photography by Anne de Gandt

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TABLE DES MATIÈRES

VITRIOL

DECADES

MIRAGES

EXIL

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- I -

V.I.T.R.I.O.L.


L’homme-araignée - Boulevard Haussmann, Paris


Vitriol :

n.m. (bas lat. vitriolum, de vitrum, verre).

1. Vx. Sulfate. 2. Huile de vitriol : acide sulfurique concentré.

*

Trois. Trois lettres à soustraire pour changer le sens de ce mot. Reste quatre pour ruiner une vie, défigurer celle ou celui qui porte le nom de ce fardeau. Quatre petits traits noirs qui détruisent une identité, désagrègent la mémoire, ouvrent la porte au désespoir. Quatre sons, infimes, qui brutalisent l’harmonie dans sa structure, font perdre les lois élémentaires de son équilibre subtil. Un son, si court, pour un chaos interminable. La moitié d’une vie détruite, passée à côté de soi, sans savoir pourquoi.


Serait-ce le jour des monte-en-l’air ? Paris respire, vidée de ses habitants. Une longue cohorte de véhicules brinquebalants a pris la route. La ville s’est saignée aux quatre vents, d’est en ouest, du nord au sud, pour offrir le visage d’une grande bourgeoise provinciale, alanguie dans ses faubourgs haussmanniens. Le seul luxe de ceux qui restent. Envers et contre tous, l’homme araignée poursuit son Ascension.


25 mai - Ma solitude a un son. Assourdissant malgré le silence de la ville désertée. Je regarde l’homme-araignée accroché au mur, figé dans son mouvement. Soumis aux lois du temps. Bientôt plus qu’un souvenir. Le ciel s’obscurcit, des nuages apparaissent, désordonnés. L’alambic distille son soufre, le loup tourne, furieux, tente de s’échapper. La vacuité de la ville me gagne peu à peu. Tout semble s’arrêter. Ma douleur se fixe le temps du déclencheur. Ce n’est bientôt plus qu’un cri, figé dans l’espace de ma mémoire. Une mémoire désordonnée. Déstructurée. Mais prête à surgir du fond de mes entrailles, prête à piller et détruire mes garde-fous. Déchaînée. Incontrôlable. Folle. Sa rage éparpille mes souvenirs, fissure mon faux sourire.

Des fragments me reviennent. Il fait noir. Il fait froid. C’est une cage et je suis dedans. Aucun son. Silence de mort. Est-ce la fin ? Est-ce cela, être dans sa tombe ? Est-ce une erreur ? Pourquoi ces sensations, si je suis sous terre ? Le monde au-dehors vit sans moi, je le perçois à travers les infimes parcelles de ma peau. C’est comme ça. C’est la Loi. Tenter de bouger, mais comment faire quand le corps ne répond plus, vaincu par tant de haine ? Pourquoi lutter ? Respirer est presque impossible. Des arbres tombent. Des feuilles pourrissent sur le sol. Le froid et l’obscurité envahissent tout. À quoi bon essayer de vivre dans un monde sans lumière, sans saveur, sans chaleur ? Où tout semble écrit d’avance ? La fatalité a-t-elle ce son si désespérant qu’on ne puisse y échapper ? Bouger, malgré la douleur. Lutter. Chercher la lumière. S’y agripper quand on la tient et ne plus la lâcher. Partir loin. Dans un monde où la violence, la colère et la haine sont interdites. Un monde où vous serez coupables et où je ne serai plus victime. Où exister sera permis, où mon regard pourra voir de nouveau, où l’harmonie se déploiera, où les odeurs me traverseront. Un monde dont vous serez absents. M’envoler. Ne plus sentir la douleur qui vrille les entrailles, consume le cœur, brûle les yeux. Fermer les paupières. Un pas de plus vers le ciel. Un pas de côté et tomber, loin, derrière l’Enfer.

Lentement, chercher la porte. Le long des parois humides et suintantes de la cage obscure, tâtonner, pas à pas. Essayer de respirer. Mon approche rend la bête nerveuse, des convulsions glacées me secouent, de plus en plus violentes. Elle grogne, gratte, griffe mon estomac, vrille le ventre, serre la gorge. Je redoute de la voir, certaine de la violence de sa réaction. Peur d’affronter son regard, peur, surtout, d’entendre sa voix. Cette voix qu’elle retient depuis tant d’années, là, au creux du ventre. Entrouvrir la porte. Mais elle bondira comme une furie, s’agrippera à mon cou, glissera à travers la gorge comme une pierre rugueuse et mal taillée. J’ai peur de la souffrance que sa libération provoquera. Peur du son qui, se frayant un chemin, écorchera tout sur son passage, du bas ventre jusqu’à la pointe des dents. Continuer à chercher, pourtant. Respirer. Plus bas. Encore plus bas. Jusqu’au cœur des entrailles nouées, figées par les peurs et les douleurs répétées. Tremblements. Sueur glacée. Elle se rapproche. Son souffle rageur m’envahit, des os jusqu’à la peau. Un frisson d’horreur me parcourt. Elle est devant moi. Maigre, mal en point, blessée, mais vivante. Nous nous regardons, sans bouger. Le son de la mort, du plaisir et de la douleur fissure les murs. Les larmes montent. Je m’écroule. L’oubli heurte ma mémoire, se cogne aux parois des souvenirs, retrouve les chemins effacés. Tout explose. Je m’effondre, bascule dans le gouffre. Je tombe. Les jours et les nuits se ressemblent, happés par le cauchemar d’une mémoire qui se remet à travailler. Passé et présent se mêlent, décousent le temps, font sauter les points de suture placés ici ou là. C’est une nuit qui commence et se termine en cauchemar. Une journée ordinaire qui bascule dans l’effroi d’un souvenir. Un souvenir qui reprend sa dimension présente, retrouve sa vérité, retrace un chemin défait. C’est une lutte, sans vainqueur ni vaincu. Les assauts, les coups répétés, les injures, les cris retrouvent le chemin de la réalité. Hurlent à travers moi. Je suis à vif, lacérée de toute part. Je n’ai rien oublié. Tout est là, exactement. Chaque sursaut de douleur se meut affreusement à travers ma chair, entaillant, éviscérant tout sur son passage. Le supplice des jours qui passent rouvre toutes les plaies, une à une. La bête suffoque, allongée, haletante. A l’agonie d’une histoire qui vient de reprendre brutalement ses droits. Ce gouffre est sans fond. J’en perds la raison.

Le loup bondit hors de la cage.


L’automne est déjà bien avancé, l’odeur d’humus s’élève du sol. La forêt rougeoie, nonchalante, dans les cuivres de la lumière déclinante. Une à une, les feuilles se détachent et atterrissent sur le sol dans un bruit sec. Le vent tiède engourdit les arbres, qui s’enfoncent progressivement dans le sommeil. La récolte des fruits a commencé, qui fait bruire la nature d’une agitation discrète, mais disciplinée. L’hiver approche. Le bruit craquant des feuilles sous les pas résonne le long des troncs, rebondit d’arbre en arbre puis se perd au loin. Le chant saccadé du troglodyte se mélange à la mélancolie plaintive du rouge-gorge. Le jardin se dénude, laisse entrevoir la structure échevelée des branches accrochées les unes aux autres. La saccade régulière d’une sitelle au travail surprend l’air d’un son rieur. Le vert finissant se marie à l’ocre plus mûr. Les silhouettes se détachent dans le contre-jour du crépuscule, sensibles fantômes qui s’agrandissent au gré des ombres. Le soleil se voile, assombrit le rouge flamboyant, la brume du soir s’élève, silencieuse, majestueuse. Un dernier merle fend de son cri l’humidité qui alourdit les épaules et fait frissonner la peau. Le soleil disparaît. Les arbres deviennent géants et fantastiques, prêts à livrer combat à d’anciennes créatures de nuit bleues et noires. Les ombres prennent le pas sur les formes, les lignes s’insinuent dans l’obscurité, créent ici et là des êtres angoissants et déformés, qui semblent attendre, éternellement, leur retour. Plus vieux que le début du monde. Un éclat de lune étale sur le sol sa lumière sourde et lointaine. Quelques insectes lancent encore la note flûtée des beaux jours passés. Le cortège entêtant des odeurs nocturnes exhale ses parfums : bois, lichens, herbe mouillée, feuilles mortes et mousse se mélangent sans retenue, enivrantes et obsédantes. Le froid s’installe. La pierre se refroidit.

À l’intérieur, il fait chaud. Le bruit de la télévision s’échappe par à-coups du salon ; les assiettes qu’on empile s’entrechoquent, indifférentes. La lumière fait mal aux yeux. La peur surgit, furtivement. Ce regard qui passe, ce danger qui alerte les sens, cette douleur brève et aiguë qui électrise le ventre. Nulle part où aller, nulle ombre où se cacher. La lumière est partout, totalitaire et dévorante. S’éloigner. Marcher le long du couloir, trouver refuge ici, là-bas, n’importe où, plus loin. La télévision s’éloigne, se ramollit bizarrement. Les mains sont moites et froides. Le cœur bat trop vite, l’alarme est donnée, l’éclat rouge du danger entrecoupe l’obscurité de sa lumière hachée et inquiétante. Courir. Partir. Pour aller où ? L’enfer est une impasse aux portes closes. Fermer les sens. Se projeter ailleurs.

Il est là, derrière la porte, inéluctable comme la mort. Immobile, pâle, tendu de colère. Père affamé, monstre inassouvi. Sa silhouette massive et imposante ne laisse pas le choix. Se débattre fait mal et appellera, de toute façon, le châtiment. C’est la Loi. C’est ainsi. Le corps de la petite fille est allongé et soumis, ses muscles se tendent dans le vide, les poignets font mal. Se battre. S’accrocher à la lumière. Désespérément. Le ventre révulse sa colère, les boyaux se tordent sous les coups, nouent les souvenirs l’un après l’autre. La rage trouve son chemin, ouvre la voie, la digue vole en éclats sous l’assaut répété de la folie. Devenir un loup. Hurler et se débattre dans un ultime sursaut. Silence. Tomber, heurter le sol violemment, la tête brûlante et meurtrie. Silence. Le souffle devient rauque, le regard fou. L’angle du mur se rapetisse, des mains se tendent, s’accrochent et empêchent de bouger. Il peut finir son œuvre, la mort gagne toujours. Abattre l’animal haletant, l’assassiner de son plaisir. Achever la proie inerte et rompue roulée contre le mur, encore et encore. La réduire au silence, la relever brutalement, lui intimer l’ordre de se taire. Museler sa gueule et la ligoter serré, afin qu’elle ne l’ouvre pas. Que jamais on n’entende sa voix. Que jamais on n’entende son cri. Refermer la cage. Refermer la porte, sans bruit, le temps d’un filet de télévision ridicule et lointain.

Hoqueter contre le mur froid et lisse d’une chambre au papier peint jaune, les jambes coupées, le souffle court, le ventre dur. Regarder à travers la vitre et voir l’ombre paisible d’un figuier aux courbes mystérieuses étendre ses branches. Ecouter le murmure ancien de la nuit faire faiblement frémir le cœur. Gémir dans un sanglot. Marcher. Oublier. Ouvrir la porte, tête baissée. Ravaler ses larmes et se diriger, en silence, vers la salle à manger.

Demain il fera beau.

Je rêve. Suspendue à la cime des arbres, balancée par le vent, j’imagine des rivages qui scintillent sous le soleil, des vagues bleues qui se balancent au flux de l’océan, une ville aux murs blancs. Marcher sur la plage, seulement accompagnée par le ballet des oiseaux, le chant de la mer. Marcher, infiniment. Se perdre dans les ondulations du sable, les bouillons d’écume, glisser sur la surface polie des galets, se cacher derrière les dunes. Humer le sel et glisser. Plonger sous la surface. Se noyer dans le bleu profond, tout au fond de l’abîme. Couler. Ne plus penser. S’immerger dans le silence de l’eau première. Retrouver l’origine, là où les planètes tournent invariablement, où l’univers se rejoint, où il n’y a plus rien. Retrouver le silence. L’obscurité.

Disparaître.

Mais le printemps est là, des feuilles vert tendre apparaissent déjà sur les branches surprises. Les oiseaux rompent à tout va le silence enveloppant de l’hiver de leur chant énergique et volontaire. La lumière est moins pâle, le soleil réchauffe la peau. Il fait bon être dehors. Les arbres en bouton sont prêts à s’ouvrir dans un feu d’artifice chatoyant, des taches de lumière rebondissent sur le jardin refleuri. Les couleurs tendres succèdent à la pâleur de l’hiver finissant.

Observer le ballet incessant des mésanges à l’affût d’un emplacement pour leur nid, les roitelets minuscules qui rebondissent d’arbre en arbre, les caravanes de mésanges noires et blanches qui transitent dans un concerto flûté le long de la haie. Les troglodytes bâtissent leurs nids ronds et douillets. Quelques abeilles commencent à butiner. Le temps s’allonge, insensiblement. Profiter du soleil, de la lumière qui s’intensifie progressivement. Respirer, s’appuyer contre l’écorce et sentir la sève remonter vers les branches. L’allégresse du printemps semble rendre toute chose plus légère. S’asseoir au détour d’une allée et contempler le jardin qui s’éveille. Il fait encore frais. La rosée déposée par la nuit fait scintiller l’herbe de gouttelettes soyeuses. La brume matinale s’étire, nonchalante et paresseuse, peu pressée de quitter le tapis d’herbe où elle s’est posée. Quelques éclats de givre figent encore, ici ou là, les fleurs distraites.

Se mettre à l’écart et cueillir ces instants. Les garder, à l’abri, dans un recoin secret. Ces moments-là ne durent pas. Il est toujours prêt à surgir, n’importe où, n’importe quand. Il se rue et détruit tout, il s’abat et noircit tout. Il a ce son, si particulier, de l’aveuglement obscène. Et c’est ce son, précisément, qui vient de surgir derrière moi. C’est fini. Tout ranger en vitesse. Se retourner. Le froid s’agrandit brusquement, la lumière s’obscurcit. Le silence s’abat. Ils sont deux. Deux frères.

Les feuilles tremblent dans le soleil, fragiles et inconséquentes. Le cou fait mal, collé contre la pierre froide. Les mains appuyées de force contre mes épaules s’enfoncent dans la peau. Le soleil disparaît. Le démon resurgit, dévore les entrailles. Le cri s’enfonce un peu plus loin encore. Plus profond. Les plis de la mémoire se dilatent, oscillent, se tordent dans tous les sens. Se figent dans un mouvement de douleur. La rage inscrit sa vengeance. La vengeance écrit son histoire. Le sang bouillonne et frappe les tempes, glacé et brûlant. Le cou se bloque sous la contrainte, raidi par des convulsions impuissantes. La rage marque la peau au fer rouge. Le fer s’agrandit, brûle et consume entièrement. Le démon sans logique inscrit sa colère dans ma douleur, enracine son mal et sa haine dans chaque repli de ma peau. Ils sont deux et je suis eux. Ma part d’ombre surgit dans la noirceur, défigurée, d’un sang souillé. Inscrite irrémédiablement dans la haine, elle vient de me noircir pour des années. Les graines de la colère peuvent germer.

Un dimanche, comme les autres. La maison aux contours bien dessinés se tient, immobile et impeccable, derrière les haies de thuyas droites et sans défaut. La terrasse bordée de grilles noires s’étale, imperturbable, sous le soleil matinal. Les chaises blanches sont alignées. Une allée rouge plonge vers le jardin, peuplé de vieux arbres indolents. Derrière le verger se dresse le platane, géant et protecteur, d’où l’on voit tout. Le ciel, la maison, les voisins. S’y balancer comme dans une nacelle quand le vent souffle. C’est un arbre à rêves. Autour de lui se dressent le noisetier gourmand, quelques sapins indifférents, un noyer inaccessible. Plus loin, sa majesté le cerisier étend ses branches garnies de fruits ronds, promesses sucrées qui enchantent les oiseaux. Le jardin est ma maison. C’est une grande et vieille famille, très sage. Nous parlons ensemble des heures durant, au son sec du craquement des noisettes, au goût juteux des cerises rouges. Il me nourrit quand je n’ai plus faim, me réconforte quand les larmes coulent trop, prend ma main quand je perds mon chemin. Sa sagesse sereine et ancienne est toujours là. Là-bas, la maison s’assombrit. Ses murs tremblent, déchirés par des hurlements. Elle s’embrase, rougeoie dans l’écume noire des volcans. Les fenêtres vibrent au son des claquements de porte, des objets se brisent, des cris heurtent mes oreilles. Il est devant moi. Claquement de portière. Les rues défilent dans un crissement de pneu. À droite, à gauche, à droite, à gauche. Des parkings. Des immeubles. Des lignes électriques. Des blocs gris. Une porte qui s’ouvre sur un bureau froid, sombre, à l’odeur de plastique vieilli. De la moquette marron sur le sol et sur les murs. Le néon s’allume dans un claquement imprécis, inonde la pièce de sa lumière verte. La photocopieuse est mise en marche dans un ronronnement sourd. Les volets sont fermés. Le fauteuil couine dans un rythme régulier. Je rebondis sur ses cuisses tendues, perdue dans le noir de ce dimanche incompris. Une douleur froide se propage à travers mon ventre, racle les parois, découpe la chair en lambeaux. Un gémissement ridicule et liquide, le fauteuil ne fait plus de bruit. Tintement de clefs.

Marcher, tout doucement, sans pouvoir courir, sans pouvoir s’asseoir. S’allonger au pied du haut platane, apercevoir ses feuilles qui se balancent dans le vent. Dormir, un peu. Je n’ai pas beaucoup mangé, je n’ai pas faim. Je tombe, pourtant je suis allongée. Je suis une hirondelle, je vole. Là-haut, dans le ciel, vous ne pouvez pas m’attraper. Les loups ne savent pas voler.

Ce soir, je vais me cacher. Scruter la maison, les placards, les coins sombres. Se dépêcher, il va bientôt rentrer, fermer portes et volets. Je ne pourrai plus sortir. Ici, tout en bas de la bibliothèque, l’espace se creuse, minuscule. S’y lover, pliée en deux. Le sol est froid. Ne pas bouger, devenir invisible. J’entends des voix qui parlent, le bruit des pneus qui crissent sur le gravier, la porte d’entrée qui s’ouvre. La mallette se pose dans un bruit sec contre les carreaux jaunes. J’ai froid. J’ai soif. J’ai faim. Depuis combien de temps suis-je ici ? Mes jambes s’engourdissent, des fourmis apparaissent, montent le long de mes bras repliés. Mes lèvres saignent, desséchées. Ils me cherchent. Les voix montent. Se recroqueviller un peu plus, le ventre serré. Il tourne autour de la maison, pose son visage contre les fenêtres, claque les portes, longe le couloir. Bientôt il griffera la porte, qui s’ouvrira sur sa gueule affamée et furieuse. Une voix chuchote quelque chose à mon oreille. J’entends de la musique. Aperçois des arbres, la terre, le vent, le long de lignes noires et blanches. Un son de cloche, grave et lointain. Un tintement. Le placard s’ouvre dans un éclat de lumière aveuglant. Son visage apparaît, déformé par la colère. La lumière s’éteint, les arbres disparaissent, la musique s’arrête. Il me tire par le bras. Minuscule devant lui, je n’entends pas les sons durs qui sortent de sa bouche, frappent mon visage. Pas de dîner ce soir. Ma tête se balance sur l’oreiller, je chante dans le noir.

Vendredi, fin de semaine. Jour où l’odeur de fuel de la cuve à côté de la remise sent plus que d’habitude. Bâtiment sombre, poussiéreux, aux volets clos. Des gravats jonchent le sol dans la pièce du fond, dans un désordre trivial. Je bouge trop. Mes pieds et mes mains sont entravés. Le froid glacé du ciment les engourdit peu à peu. Je crie trop. N’obéis pas assez. Ne me soumets pas. Je dois être punie. Je plonge mon regard dans ses yeux rouges de colère. Je ris. Recluse dans votre obscurité, endurcie au mal, à la douleur, à la souffrance, je ne vous crains plus. Vous pouvez essayer de prendre ce qui m’appartient, je l’ai caché si loin que vous ne le trouverez pas. Impossible de se débattre. Sa peau contre la mienne est plus froide que le béton de cette pièce. Écorchée à son contact frénétique, je suis à vif. La poussière s’agite, se colle à la sueur de son effort pathétique. Je retombe sur le sol dans un spasme blanc. Pierre défaite, mal taillée, je m’efface, sans visage, dans l’obscurité de cette pièce désordonnée.

Je m’enfuis. Je cours, l’enfer de votre colère derrière moi. Je ne veux plus entendre les mots gras qui salissent les murs, noircissent ma peau, écartèlent ma tête. Je tremble. Mes mains dégoulinent de sueur. Je cours. Vite, plus vite, pour que jamais vous ne me rattrapiez. Le souffle devient court, brûle la poitrine. Les maisons défilent, indifférentes. Deviennent inconnues. Trouver un endroit où vous ne me reprendrez pas. Je ne peux plus respirer. Je m’arrête, marche un peu. Continuer. Aller plus loin. Ici, là, peu importe. Mais il est déjà derrière moi, le moteur rugit, résonne dans mes oreilles. Je suis paralysée. Mes jambes n’avancent plus, ma respiration s’arrête, mon cœur ne bat plus. Monter dans la voiture au son terrible de sa voix. Silence de mort. Les rues défilent en sens inverse. Un froid glacé m’envahit. Je serai punie. Ce soir, demain, un autre jour. On n’échappe pas à son destin. L’étoile glisse du ciel, s’écrase sur le sol en mille morceaux.

L’effroi du monde colle à ma peau. Les nuits comme les jours se peuplent de cauchemars. L’obscurité fait son chemin dans les moindres recoins de mon âme. Tout autour, les silhouettes déchirées des choses mortes font entendre leur mélodie sombre et fascinante. Le sourire carnassier des êtres perdus dans la colère tourne son visage, rictus pétrifié par la jouissance de la destruction. Le monde se remplit de fantômes. La solitude étend ses ailes, me fait ployer sous son joug. Mon visage se fige, se tord, désemparé. Le silence de l’absurdité s’abat sur mon corps abîmé. Mes rêves s’emplissent de terreurs, interminables, inavouables. Les démons se frayent un chemin dans un cœur égaré et rétréci de honte. Les loups hurlent à la mort derrière les portes et les fenêtres, leurs ombres découpent les murs de leur traînées sombres et sanguinolentes. Ils tournent, furieux et incessants, en meutes livides, à la recherche de leur proie. Je ne bouge plus. Ne regarde plus, n’entends plus. J’invoque la pitié, nourriture des démons. Leur cri retentit soudain, souterrain et mat. Le sang devient noir, le regard se détourne, plonge dans l’obscurité, déchaîne sa folie. La musique se fige au son stérile des litanies. La terre brûle, le monde bascule.

Je prie. M’adresse au ciel, à ses anges, à sa madone éternelle, pour que quelqu’un me voit. Mais je suis seule avec vos démons. Je te cherche, ô ma mère, pour que tu me protèges de la souillure qui s’est abattue sur ma peau. Qui me rend sale et invisible aux yeux des autres, des anges, du ciel. Mais tu ne réponds pas. Un sourire féroce déforme tes lèvres envieuses, tu me renvoies aux enfers sans un mot. Je ne mérite que cela. Je suis ta honte, une malédiction, un échec. Je n’existe ni dans tes yeux, ni dans ton sourire, ni dans tes bras. Je suis ta protection contre le mal, ton rempart contre son envie. Sans pitié, tu me livres à lui. Sans blêmir, tu me jettes à eux. Ton déshonneur est mon fardeau. Ici, dans l’arène de votre haine, je deviens l’instrument de votre vengeance. Je m’adresse à toi mais tu me repousses, toujours un peu plus loin, dans l’indifférence. Lentement tu me fais basculer de l’autre côté, là où tout finit. Dans le cimetière désenchanté où viennent mourir les oubliés, déchets d’une conscience en faillite, rebus d’un monde propre et bien réglé. Tu ne me regardes plus. Un gouffre me sépare de toi et de ton sourire, un monde, pour toujours, interdit. Tout devient noir. Je ne veux plus entendre, je ne veux plus voir. Vaine est mon existence. Ma terre est calcinée, à perte de vue desséchée par un vent âpre et mugissant. La peur te remplace, devient ma confidente. Le gouffre s’ouvre, je tends mes bras vers toi. Mais tu n’es pas là. Je suis la putain d’un regard que tu ne poses plus sur moi.

Sans effort, se laisser tomber du toit, sans se retenir, sans penser, sans pleurer. Glisser et oublier. Regarder les arbres qui semblent encore me montrer le vert de leurs branches, les oiseaux qui veulent dire quelque chose, le soleil qui s’amuse dans l’herbe. Mais les branches sont noires, les oiseaux ne parlent plus, le soleil est mort. Le ciel, terne, sans couleur. Les sons, gris, confus, indifférents. Le gouffre s’élargit, se rapproche, s’obscurcit. Finies les terreurs. Finie la douleur. La souffrance, la colère, le désespoir, la haine, la peur, le froid, la solitude. S’avancer encore un peu. Plus de noir, plus de souillure, plus de lutte. Rejoindre le pays des rivages blancs et du sable fin. Là où le soleil brille et chauffe la peau. Quitter le désert, revenir sur ses traces. Les effacer les unes après les autres, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Avant. Revenir à avant soi, avant toute chose. La course du soleil, la ronde des nuages, le souffle du vent. Observer le ballet des étoiles, écouter la mécanique céleste tourner et revenir au son premier. Dans le grand tout, dont on vient et où l’on va. Creuset sans fond de la conscience du monde, chaudron ultime sans capitaine. Libérée d’un nom sans issue, d’un souffle sans avenir. Libre, peut-être, de choisir enfin mon destin. Je m’élance.

J’aperçois des corps blancs où la peau n’adhère plus, le noir de la terre en décomposition, le son pétrifié du souffle happé par le ciel, lieu fixe et immuable des choses mortes. Pause. Silence. Le poids de la terre oppressante, funeste présage d’une fin toute proche. Les démons rient de moi et s’agitent dans une danse tragique, au rythme d’éclats de lumière aveuglants. Le sourire figé des vanités me fixe de ses yeux sombres, imperturbable. Le temps s’arrête. La danse macabre des anges déchus reprend sa ronde dans un mouvement rayé. Obsédante, la mélodie des heures sans fin agrandit son horloge, égrène ses secondes infernales. Je chavire. Les rouages se fissurent, la mécanique dévoile son architecture immuable et sereine. L’apparence du monde s’estompe, tombe comme un vêtement trop grand. La pureté de sa structure m’apparaît dans un songe. Les planètes tournent au gré des rayons du soleil nouveau, transpercent les arbres en fuseaux aux contours indistincts et changeants. Les feuilles frémissent dans le vent tiède de l’hiver finissant. L’univers est là, tendre et gracieux. Enveloppant comme une couverture quand la peau frissonne. Le gouffre ne veut pas de moi, pas encore. Je me relève, tremblante, dans la lumière paisible. Je t’entends sourire.

C’est jour de neige. Le froid est partout. Les flocons, hésitants, recouvrent le sol qui disparaît progressivement dans le silence. Le vent parfois en fait chavirer le rythme régulier ; ils tourbillonnent en volutes désordonnées. Les branches s’étirent, luttent contre le poids qui courbe leurs lignes fragiles. Une résistance souterraine se met en place. Quelques oiseaux, affamés, se chamaillent. Des sculptures audacieuses se forment ça et là, transparentes et fragiles. La voiture roule lentement. Il me surveille. Assise à côté de lui, consciente de l’assaut toujours possible, je ne bouge pas. C’est devenu une habitude, une forme de survie. Eteindre, couper les sens, se réfugier loin, dans une anfractuosité si petite que personne ne la voit. Attendre que la lumière réapparaisse. Supporter la douleur et la honte mélangées, la souillure des mots durs, le corps douloureux. Se taire en sachant qu’un jour, on parlera. Lutter. Laisser la bête sauvage bondir hors de sa cage. Se débattre. Frapper, s’opposer, tenter de s’échapper. Crier. Dire non, injurier. Devenir comme vous. Noirs. Sales. Avec comme ultime pouvoir celui de rabaisser, humilier, tromper. Oublier mon sourire, oublier la musique. Hurler. Faire mal. Mais il est le plus fort. Sa haine et sa violence sont sans limite. Il m’écrase de son poids, me saisit à la gorge et serre. Ses yeux s’enflamment, brillent comme des braises folles. L’étau se resserre, étouffant. Le halo diminue. Ton sourire s’éteint. Tu pleures. Le paysage livide m’envahit peu à peu. Je suis ce sol couvert du silence de la neige froide. Libère-moi. Ouvre grands tes bras, sauve-moi de l’Enfer. L’étau se relâche. Trembler comme une feuille ridicule sans pouvoir s’arrêter. Regarder la route défiler mollement, les flocons qui s’écrasent sur le pare-brise. Ton image disparaît au détour d’un virage.

Pourquoi m’as-tu abandonnée ? As-tu si peur que tu ne reviennes plus ? Je suis perdue. Un simple éclat, une lueur et je te t’espère. Ne m’oublie pas. Si la noirceur m’envahit, je suis finie. Tu ne réponds pas. Le silence entoure tout ce que je touche. Le démon a-t-il eu raison de toi ? Je te cherche le long des rivages infinis, au détour d’une feuille, dans un chant d’oiseau. La lumière s’obscurcit. Les ténèbres étendent leur voile opaque. Je m’égare dans une forêt sans nom, entourée d’arbres noirs. Je respire mal. La forêt se referme. Je suis un sentier étroit, froid et humide, sans savoir où je vais. J’avance, errante, écorchée par les épines de végétaux déformés par la douleur. Le bruit de ma respiration disparaît dans un silence étouffant. Marcher, encore. Avancer malgré la peur. La sueur froide qui dégouline le long de la nuque raidit ma démarche, déjà hésitante. Le sol vacille, les choses se confondent dans un gris uniforme, cotonneux. Le souffle se fait court, les jambes sont coupées. La peur est partout, danger qui gangrène tout. Le monde devient un ennemi sournois qui peut attaquer à tout moment. L’ennemi est en moi, mais il se propage. Les mots et paroles se vident de leur substance, puisque tout est mensonge. Puisque tout est faux. Puisque je suis seule, perdue dans cette forêt, sans personne pour m’aider. Je vous vois, mais vous ne me voyez pas. Je fais un pas de côté, à nouveau, vers l’autre monde. Un monde sans parole. Je m’enferme, un peu plus, dans le silence éperdu du désespoir.

De l’autre côté, je contemple les ombres qui s’agitent, stériles, sous mes yeux. Je ne parviens pas à les distinguer, elles se ressemblent toutes. Elles tentent de me faire croire à quel point elles sont uniques, je les écoute mais ne les vois pas. Vu d’ici, tout est pareil. Les paroles résonnent de la même manière, flux ininterrompu de mensonges sans couleur. Je ne bouge plus. Le chemin s’est perdu dans les entrelacs noueux des épineux. Ma peau est sanguinolente, couverte de plaies, le corps est fatigué. Amaigri. Il n’a plus faim de rien. Le goût amer de la douleur et des mensonges appauvrit ce qui lui reste d’appétit. Attendre. Que quelque chose se passe. Mais rien ne se passe, qu’un temps impavide et vain. C’est une impasse, une voie sans issue. Un obscur reflet où les démons peuvent étendre leur emprise. Déchiqueter ce qui m’entoure, briser la mélodie, éteindre la lumière. Il sont nulle part et partout à la fois. Comment combattre un ennemi que l’on ne voit pas ? Que l’on ne connaît pas ? Quand on est soi-même l’architecte de sa propre noirceur ? Comment sortir de l’enchaînement infernal de la colère et de la haine ? Je deviens comme vous et cela me fait horreur. Au fond du ventre, la bête tourne, inassouvie. Ses hurlements recouvrent inexorablement le chant du monde. La terreur et la douleur créent une musique lancinante, aiguë, dont les sons convulsifs rebondissent sur les parois de la cage. C’est sans fin. Je ne parviens pas à sortir de l’engrenage. J’ai tellement peur d’ouvrir la porte. Regarder ce qu’il y a derrière. Faire face à la bête et à sa folie meurtrière. Survit-on à cette rencontre ? Je détourne le regard, honteusement et m’aveugle dans l’oubli.

J’efface mes souvenirs, progressivement, pour survivre. Des fragments ressurgissent parfois, puis disparaissent aussitôt, comme un puzzle mal fini. Ma mémoire vole en éclats, confus, déraisonnés, incohérents. Ma vie n’a pas de sens. Les choses précieuses disparaissent, invariablement souillées par ma colère. Je détruis, déchire sans retenue tout ce qui m’appartient. Suffoque dans un silence odieux, aux frontières du non-retour, incapable de vivre dans ce monde. La lumière d’un côté, le noir de l’autre, je me dédouble peu à peu, laisse entrevoir le démon qui possède la moitié de mon âme. Qu’il surgisse, et c’est la mort, la destruction et la haine qui éclaboussent les murs. Je me bats pour ne pas céder. Pour ne pas basculer de ce côté. Mais le désespoir est là, qui rôde. Son seuil nauséeux est vite franchi. Comment savoir où il se trouve, si je ne me souviens pas ? Je reste prostrée dans une sorte de flou, prison mouvante qui estompe les couleurs, amenuise les sons, assombrit les sensations. Je suis une étrangère dans un pays perdu, sans repères. Je ne parle presque plus. La musique devient mon unique langage. J’ai le souvenir d’un pays que je ne connais plus.

Les vacances approchent. La voiture roule le long des marais salants qui précèdent les premiers immeubles, bordés de haies de laurier-rose. Les pins parasol étendent leurs ombres circulaires sur les routes écrasées de soleil. Des flamants roses passent, négligents et distraits. Se baigner, enfin. Plonger dans l’eau fraîche et salée, nager, loin, portée par le roulement des vagues. La plage vibrante de chaleur s’éloigne. Je m’immerge dans le ronronnement éternel de l’eau profonde. Le battement de mon cœur se mélange à celui de l’océan. La peau brille, tirée par le sel. Les ombres s’allongent, l’espace se vide, la brise du soir apparaît. La lumière devient rouge, l’océan vert, mauve, bleu turquoise, bleu foncé, bleu nuit. Il fait presque noir. La musique inconsistante des orchestres dispersés se mélange au cliquetis insouciant des touristes attablés. Les mâts des bateaux amarrés au port résonnent d’un son sec et métallique, aux aigus nostalgiques. Le vent traverse nonchalamment les aiguilles de pins, s’engorge dans les tamaris roses.

Le parking s’ouvre, dans un bruit sourd, sur une obscurité chaude et renfermée. Des émanations de gaz et de pots d’échappement traînent, nauséabonds, contre les murs sales. Le volet de la place réservée se lève. La peau brûlée par le soleil continue de brûler, écorchée jusqu’au sang. Le tison agite ses braises, peau contre peau. Le sable colle, la transpiration sent le sel. La moiteur devient suffocante. Les pneus adhèrent au sol, l’odeur de caoutchouc chaud coule le long des murs crasseux. La lumière instable des néons écrase le gris pâle des allées monotones. La voiture cesse de bouger. La lumière dehors fait mal aux yeux, le vent fouette le visage, décolle les cheveux, irrite la peau. Le maillot colle un peu plus, les jambes ne portent plus, le ventre fait mal. S’asseoir sur la serviette jaune et rouge. Regarder la plage grise. L’odeur grasse des crèmes solaires se mélange à celle des algues échouées sur le rivage. Le bruit de la foule devient cotonneux, les maillots multicolores défilent sous une chaleur implacable. Les mégots s’accumulent, se mélangent aux papiers huileux des beignets. Certains ont encore l’auréole du rouge à lèvres qui s’y est posé, empreinte poisseuse recouverte de sable qui se perd dans la confusion de serviettes bigarrées. L’eau est tiède et laiteuse, les détritus s’amoncèlent sur le sol, un avion publicitaire passe dans le ciel. La mer se retire, sale et malmenée.

Je suis fatiguée. Fatiguée du monde, fatiguée de vous. De la folie ordinaire d’une famille aveuglée par la colère et la haine. Sûre de son bon droit et de sa propreté. Distillant son désespoir quotidien à travers ses rancœurs, ses frustrations. Assassinant tout ce qui, de près ou de loin, peut ressembler à du vivant. Mes démons sont vos démons. L’enfer, celui dans lequel vous m’avez enfermée pendant toutes ces années. Ma prison est celle de votre peur. Peur de vivre, peur du monde. Cachot rassurant recouvert de froids miroirs sans tain, dont vous connaissez les moindres recoins. Maîtres à bord, avec pour seule liberté un pathétique droit de vie et de mort sur ce qui vous échappe. Ici, de l’autre côté, j’essaie de reprendre mes droits. Je m’éloigne, crée une frontière invisible, coupe le lien qui m’enchaîne à votre sang. Je ne veux pas m’arranger avec ma conscience ou me mentir à moi-même. Faire partie de ceux qui font des compromis, édulcorent, redessinent, recomposent le tableau noir de leur folie, sur les couches de plus en plus épaisses de leurs mensonges. Préférant détruire les autres qu’affronter leur noirceur. Bourreaux, plutôt que victimes. Chérissant ce qui meurt, jouissant du pouvoir de faire mal. Vivants, enfin, à travers cette douleur. Mais il faut, chaque fois, aller plus loin, descendre un peu plus bas. Jusqu’à l’aveuglement. Dans cette arène sordide, où réside la jouissance de l’interdit. Comparé à votre pureté, le monde devient décadent, sombre, pourri. Où est le mal, sinon chez l’autre ? Vous êtes les maîtres, je reste putain. Plus rien n’est à sa place. Du verre se brise, mon corps se tord. Je tremble, tout résonne. Les murs se déforment, se referment sur ma vie ridicule. La musique s’efface devant l’effondrement des mots. Je pars. La bête chevillée au corps, je pars, loin. C’est une fuite, mais c’est ma liberté. Que votre nom soit oublié.

Navire égaré dans un océan nouveau, je cherche un cap qui serait le mien. Sans boussole, ni sextant, ni carte. Essayer d’en dessiner les contours, en explorer les moindres recoins. Pays déraciné sans raison, mais baigné de lumière. Des oiseaux pépient à mon oreille ; le son d’un piano passe, le temps d’un soupir. Des notes se balancent le long de lignes noires et régulières. Une voix s’élève. Où aller ? Sortie des contours rassurants de votre prison, honteusement nue, je suis perdue. Je vois, par moment. J’entends, parfois. La musique fait vibrer les parois de la cage qui tremble, sans se fissurer. Le monde, dehors, m’est inconnu. J’avance, sans connaître ses lois, le long d’un fil ténu dont j’ignore la direction, dans une réalité qui me dépasse. Je vous échappe, sans m’appartenir. Je fais la promesse de guérir, retrouver l’or des jours heureux. C’est un pacte, un serment tatoué sur ma peau, écrit sur mon front. Un signe contre l’oubli. Un antidote contre le mal et ses racines. Une croyance nouvelle, une cinquième saison. Une guirlande de fleurs fraîchement cueillies qui embaument de leurs fragrances le crépuscule rougeoyant. La roseraie profonde ouvre ses portes dans un son feutré, la lumière entre, épouse les roses pourpres aux calices déployés. Des effluves de jasmin ébauchent ici et là leur chemin entêtant, le vent du soir enveloppe les derniers rayons d’une note éternelle et secrète. Le chemin s’ouvre à chacun de mes pas, authentique et fleuri. Les arbres déploient leurs feuilles dans un murmure joueur, les oiseaux tournent dans le ciel ébahi, le soleil dessine ses pleins et déliés sur les ombres troublées. Le son originel éclate de beauté, architecture flamboyante d’un monde sans cesse renouvelé. Le temps oublie ses heures, ses minutes, ses secondes. Il s’étire, se détend, libéré de l’angoisse lancinante qui fragmentait et contorsionnait son flux. La forêt relâche son emprise, défait les nœuds qui la tordaient dans une douleur figée. L’air traverse le feuillage, secoue les branches, sort de leur torpeur les habitants assoupis. Son murmure ancestral grandit. Grave, argenté, rond, il résonne à travers la futaie surprise.

Mais la bête est toujours là. Elle ne cesse d’être. Sa douleur ravage ma vie, ronge ce que je construis. Sa rage détruit tout. J’avance, elle me rattrape. Ma solitude ne disparaît pas. Je découvre d’autres reliefs du désespoir, d’autres glissements de lassitude. Tombe dans de nouvelles prisons. Je reconstruis d’autres vies, ailleurs, loin des décombres. Mais elles se désagrègent, invariablement, sous mon regard. Je m’ordonne de croire pour ne pas disparaître, consumer ce qui me reste de fol espoir. Mais je sais que tout est faux, je sais que je mens. C’est ainsi. C’est la Loi. Je n’y échappe pas. Il n’y a que moi et je suis seule, devant vous, misérable et rétive. Je sombre dans une incompréhension aveugle. Un sentiment d’injustice vrille mes entrailles, réveille la bête dans un sursaut. La vengeance et la haine ne demandent qu’un geste pour lâcher leurs chiens sur elle. Ils s’en repaîtront, déchireront sa peau, dévoreront ses entrailles, boiront son sang. Cet aveugle festin n’aura pas de fin. Nourriture infidèle des écorchés, boisson trompeuse des oubliés, elle ne sera jamais assouvie. Elle consumera mes os, noircira mon sang, trahira ma soif.

Ne me laisse pas seule avec elle. Empêche-moi de glisser vers son orgueil vengeur et sanglant. Garde-moi près de toi. Aide-moi. Même si tu n’existes pas, même si tu es mon exil. Si tu es mon exil, sois ma liberté. Si tu es mon oubli, sois ma fierté. Ma fièvre de vivre. Mon ardeur imputrescible. Fais-moi renaître de mes cendres, consume-moi de ton feu froid, jusqu’à la prime essence de vivre. Scelle ma joie à l’éclat jaillissant de ton sourire. Guide mes pas, recouds mes plaies, guéris mes blessures. Si tu es mon exil, sois ma lumière. Laisse-moi boire aux délices de ta bouche jubilatoire, me baigner à ta source enchanteresse. Ouvre tes bras, reconnais-moi. Les rivages purs et infinis se rejoignent en moi. Tu es là, puisque j’existe. Ton ivresse est mon ivresse. Ta présence est ma présence. Ta joie, mon enchantement. Tes yeux, mon regard. Ton sourire, mes miracles. Tu es la bien-venue. Celle qui fait jaillir les arbres, couler les sources, briller le soleil. Les anges se relèvent dans ta lumière, ouvrent les fleurs, parlent les oiseaux. Le chant du monde retentit à nouveau. À ton sourire, je reconnais quelque chose de l’amour. La divine mélodie à son aube, pâle et fragile, à peine éclose. Tu es là, tu ne me quittes pas. Tu me parles et le monde change, se met à crépiter au son d’une danse enflammée. C’est une mélodie nouvelle, proche et lointaine, qui résonne à travers ma peau. Une vague sans fin, qui se déploie dans un mouvement ample et ancien.


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