Excerpt for Noti Flap Tome 3 by Boris Tzaprenko, available in its entirety at Smashwords


Boris TZAPRENKO



Noti Flap




TOME 3


Un tigre pour la Féline





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Copyright © 2007 by Boris TZAPRENKO



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*****





Introduction



Oui, je sais qu’en ce qui concerne le tome 2, je t’ai un peu laissé sur ta faim, à la fin. J’admets que ce n’est pas fin ! ne feins-je pas. Mais mets-toi à ma place ! ! Ce n’est pas ma faute si les rebondissements de mes aventures ne permettent pas toujours de conclure en un seul livre. Le jour où je te raconterai des histoires parfaitement calibrées, comme la longueur des saucisses de Strasbourg, c’est que je te prendrais pour le dernier des blaireaux, n’est-il point ?!

Bon, puisqu’on est d’accord : en voiture, Simone !

Allons-y, je vais te narrer le reste. Tu vas voir, c’est pas d’la daube !






1.Cadavre de
bonhomme de neige albinos



— Je viens de vous annoncer que vous risquez de mourir dans trois jours, Monsieur Flap ! me dit la prétendue Féline en me fixant intensément.

Elle a de très longs cheveux noirs raides et des yeux marron foncé. Sa peau est étonnamment blanche, liliale.

— J’ai entendu, j’ai entendu.

— Et la seule chose que vous avez à faire en apprenant ça, c’est d’observer ma carte avec concentration ?

Je gamberge tellement vite que je suis sur le point de me faire fondre le bocal. Que faire ? J’ai bien envie de lui révéler que je ne la crois pas. Mais ne serais-je pas plus avisé en feignant de la prendre pour la Féline ? Je n’en sais rien… Tant pis ! je choisis instinctivement la première option. Ça me fait tellement plaisir de lui dire que je ne vais pas confondre la première blaireaute venue avec la Féline, la vraie !

— En fait, vous ne le voyez sans doute pas, mais je suis très blessé dans mon amour-propre, là.

— Ah bon ! s’étonne-t-elle. Pourquoi ?

— Parce que vous me considérez comme le dernier des simples d’esprit en espérant me faire croire que vous êtes la Féline ! Ce que je ressens est assez proche de ce que vous ressentiriez vous-même si je vous prétendais que je suis la Schtroumpfette !

Tiens, prends-toi ça dans l’ego, Blanche Neige ! Elle se renfrogne un instant, puis hausse les épaules en déclarant :

— Ben… raté ! mais ce n’est pas grave… J’ai bien fait d’essayer. Jouons franc-jeu alors !

— C’est ça, oui. Dites-moi qui vous êtes et expliquez-moi pourquoi ça vous aurait arrangée que je vous prenne pour la Féline.

Au lieu de me répondre, elle tourne la tête et parle dans la direction d’une porte entrebâillée :

— Tu as entendu ? Tu peux venir ! Monsieur Flap ne veut pas marcher…

La porte s’ouvre entièrement et… ! M’est avis que tu peux toujours essayer de te faire fondre le bidule rose que t’as dans le bocal, tu devineras jamais qui entre devant mes yeux, élégamment exorbités par la surprise. (Oui, élégamment, car j’ai tout de même un rôle de héros qui me tient à cœur et c’est important que je ne déforme pas mon visage, harmonieusement proportionné, à la moindre occase. Aussi, est-ce avec une classe altière et raffinée que je m’astreins à exorbiter mes yeux, quand les circonstances justifient cette mimique.)

Oui, pour en revenir à qui entre, ben, figure-toi que c’est Billy the Balèze. Billy the Balèze, j’te dis ! Yaisseu, le mec qui veut ma peau !

— Salut Noti ! me lance-t-il. Alors ! tu t’attendais pas à me retrouver comme ça, hein !

Il a un sourire crâneur. Genre de sourire moisi qui doit se vendre à un euro dans le rayon : « Pour se faire une tête triomphale quand on gagne aux sept familles, afin de faire râler ses adversaires. ».

— Salut pauv’ naze ! je lui réplique. Voilà une balèze lurette que je ne t’ai pas vu et tes premiers mots me font bâiller. Le « Tu t’attendais pas à me retrouver comme ça, hein ! » est un vieux classique éculé, seulement usité par les méchants les plus standards des aventures les plus tristement communes.

Sans atteindre la corpulence de mon pote Vid, Billy the Balèze, comme son surnom le laisse supposer, est tout de même plutôt musclé. Ce n’est pas une bonne idée de le mettre en rogne, mais je ne peux pas m’en empêcher parce que je le suis, moi, en rogne. Cet imbécile est visiblement complice du piège qui m’a été tendu. Non seulement je suis déçu dans mon espoir de rencontrer la Féline, mais en plus il me fait perdre du temps à présent.

— Tu devrais me parler sur un autre ton, Noti ! répond-il, en tapotant son feu à travers sa veste. Tu sais que je kifferais trop de te filer deux pralines dans la tronche ! Si t’es pas encore mort, c’est grâce à elle.

— Oui, à moi ! dit la meuf à la peau blanche comme un cadavre de bonhomme de neige albinos. J’ai essayé de persuader Bill que ce serait bien plus profitable de demander une rançon et d’en informer toutes les chaînes de télévision.

Billy vient s’asseoir à côté d’elle en ajoutant :

— J’avoue que je kiffe l’idée. Parce que tu te doutes que, rançon versée ou pas, de toute façon tu mourras de mes mains dans pas longtemps. Non seulement, je te bute pour me venger et pour redorer mon blaze, vu que tu m’as plutôt pas mal humilié, mais en plus je me fais une super pub gratis et je risque même de gagner du pognon. Avec ça, je vais regagner le respect de tout le monde. Non ? Qu’est-ce que t’en penses ?

— Ben… y’a un truc que je capte pas ! Vu que tu vas demander la rançon au nom de la Féline… Pourquoi ça te ferait de la pub ?

— Tu sais bien qu’Antonio ne sera pas dupe ! Il n’y a que ces abrutis de journalistes pour croire que c’est la Féline !

Il parle d’Antonio le Marseillais, le Parrain qui prend plaisir à raconter, à qui veut l’entendre dans le milieu, que Billy the Balèze est incapable de se venger des humiliations que je lui ai infligées. Billy est content de me détailler ce qu’il juge être un retournement de situation à son avantage. Somme toute, la plupart des hommes sont assez simples et prévisibles ; ils aiment savourer leur triomphe en le décrivant à leur victime. C’est curieux, le fait qu’il projette de me tuer dans un délai relativement bref n’empêche pas celui-ci de vouloir me faire savoir qu’il a toutes les raisons de triompher. Ça le ferait chier que je cane sans être au parfum. Mort, je n’en aurais plus conscience pourtant, et pour cause, mais c’est plus fort que lui : il veut que j’accuse réception de son triomphe avant de quitter l’existence. Tu vas voir comment je vais lui pourrir le moral à ce con :

— Je ne suis pas du tout certain qu’on sache que c’est toi qui m’as eu. Le Marseillais va encore plus se foutre de ta gueule. Il dira que c’est la Féline, une meuf, qui a fait ce que tu étais incapable de faire. Quant à moi… Je m’en tape de clampser, de faire le grand voyage. Je suis très dépressif, en ce moment. Et, je t’avoue que je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait plaisir de faire croire au reste du monde que je suis mort des mains de la Féline. Ça me rendra célèbre d’une certaine façon. Alors que toi, tu resteras un petit malfrat sans envergure, la risée des vrais caïds.

Ma réplique ne lui fait visiblement pas plaisir. Faut voir la gueule qu’il fait ! Ce con me fonce brusquement dessus et me soulève, en me serrant par le cou des deux mains. La bonne femme de neige hurle :

— Laisse-le ! Tu comprends pas qu’il le fait exprès, de te chercher !?

Il me lâche, mais me tire une droite que j’esquive assez facilement. Puissant, mais un tantinet lourdaud, le Billy ! Son poing fait résonner la cloison derrière le canapé dans lequel j’avais pris place. Il domine vraisemblablement la douleur et se rassoit à côté de la meuf, qui l’agrippe par le bras.

— José ! crie Banche Neige.

Sur ce, Nain Trapu se radine.

— Les cachets ! elle lui dit.

Sur ce deuxième ce, il se barre, mais revient presque immédiatement pour lui glisser dans la main quelque chose que je ne distingue pas.

— Tu peux y aller, lui adjoint-elle. C’est bon !

Sur ce troisième ce, il se casse encore, mais ne revient plus.

Pendant que Billy fait la gueule, la meuf me montre quatre comprimés dans sa pomme droite.

— Il faut que vous avaliez ça, Monsieur Flap, elle me dit.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est un simple somnifère. Nous allons devoir vous emmener ailleurs, vous comprenez…

Billy the Balèze est silencieux. Il me regarde. Son visage exprime la frustration de ceux à qui on minimise la victoire. Je profite de son état d’esprit pour le faire parler un peu :

— Je reconnais que tu as fait fort avec ce piège, Billy. Comment savais-tu que j’avais interrogé la meuf du stand trois cent dix-neuf, au parc Chanot ?

— J’ai un pote poulet à la crim, dans ton ancien poulailler, pauvre type !

Et hop ! Suffit de le flatter un chouia pour l’inciter à pavoiser, de lui offrir un moyen de compenser un peu sa frustration, et voilà qu’il déballe tout ! Sa meuf (Je présume que c’est la sienne, vu l’emprise qu’elle a sur lui) lui file un coup de coude.

— Ah ! fais-je, sur un ton laudatif, je reconnais que tu t’es gavé, là ! Ce n’est pas facile d’avoir un pote ripou dans cette brigade. Tu t’es bien démerdé, bravo. J’imagine que tu dois avoir les moyens de le faire chanter ou de le payer… C’est qui ?

Blanche Neige pose les cachtons sur la table devant moi et ordonne :

— Avalez sans faire d’histoires ! sinon…

Je l’ignore et insiste :

— De toute façon, tu es certain de me tuer alors… Tu peux le dire. À moins que tu ne sois pas sûr de toi… Tu as peur que je t’échappe encore, ou quoi ?

— C’est Clabertin, lâche-t-il, piqué au vif.

Clabertin, me dis-je. Me rappelle plus très bien qui c’est celui-là. Ah, si je vois ! Un espèce de petit gros, rond comme un ballon, qui se ronge les ongles de longue.

La meuf lui file un second coup de coude dans les côtes :

— Tu ne vois pas qu’il te fait parler ! elle lui dit, un peu énervée.

— Et alors ! Quelle importance ! Il a raison, c’est vrai qu’il va crever.

— C’est pas la peine de trop lui en confier pour autant ! Ordonne-lui d’avaler les cachets au lieu de lui raconter ta vie.

Je la regarde dans les yeux, pour plaider :

— Ça va, ça va, je vais les bouffer sans blèmes. Juste une dernière question. Soyez un peu généreux envers celui que vous allez tuer. Un peu de classe ! Offrez-moi la grâce du condamné.

— Quelle question ? s’enquit-elle.

— Pourquoi Billy a-t-il eu l’idée de vous faire passer pour la Féline ?

— C’est pas lui qui a eu cette idée, c’est moi.

Je m’en doutais, mais je voulais titiller son petit ego.

— Aaaaaah et pourquoi ?

— Pour provoquer la Féline. Pour la forcer à se manifester.

— Dans quel but ?

— Pour foutre la main sur son magot, pauv’ mec ! s’exclame Billy. Elle en a dans le bocal, pas vrai, ma meuf !

La fille glousse.

— Pas mal, en effet, conviens-je. Et pour la rançon, comment comptez-vous procéder pour la toucher sans vous faire chopper ?

— Assez de questions, déclare Billy. Avale vite fait.

— Non, merci ! J’ai pas faim. Sans-façon !

— Avale ou…

Il sort un neuf millimètres Beretta de sa veste. L’arme est munie d’un silencieux. Il la dirige vers ma poitrine et dit :

— Ça me dérange pas trop de me passer de la rançon, tu sais.

Sa meuf nous regarde avec un petit air chargé de fascination. Elle semble aimer ça, les armes et les mecs qui s’en servent. Je sais que je n’ai pas le choix. Je mets les quatre comprimés dans ma bouche.






2.Le piège à Nain Trapu
peut commencer



Il y a peu de chances pour que ça marche, mais j’essaye tout de même de leur faire croire que j’avale les cachtons. Je sais que la manœuvre est quasi impossible, mais qu’est-ce que tu ferais à ma place ?! J’en glisse deux à droite et deux à gauche, sous la langue, et je m’efforce d’articuler au mieux :

— Je peux aller pisser ?

En guise de réponse, Billy me fout son Beretta sur le plexus.

— Avalez ! ordonne la meuf.

Si je les absorbe, je vais me réveiller probablement ligoté dans quelque coin désert et mes chances de m’en tirer seront plus réduites qu’elles le sont à présent. Si je les crache, Billy se fera un plaisir de me buter, il ne souhaite que ça. Je ne peux compter que sur l’influence de Blanche Neige. Je suis sûr qu’elle tient beaucoup plus que lui à provoquer la Féline avec cette histoire de rançon. C’est à elle que je m’adresse :

— Si j’ingère ça, il vous faudra attendre quelques heures que je me réveille avant de me faire parler devant une caméra. Vous pouvez pourtant le faire là, tout de suite. Vous gagneriez du temps. Faites-moi prononcer ce que vous voulez, le journal du jour devant moi, je collaborerai. Vous n’aurez plus qu’à diffuser le film et à me transporter ensuite…

Instant d’hésitation. Sans répondre, elle regarde Billy. Presque en même temps, il tourne ses yeux vers elle. C’est le moment ! Tout en crachant les comprimés, je lui file un coup de boule dans la tempe, mais alors un coup de boule comme j’te dis pas ! Enfin si, je te le dis, en fait : de quoi envoyer un porte-avions sur Jupiter ! Après avoir rebondi sur le dossier de son fauteuil, il s’effondre comme un pantin disloqué, la tronche en avant. Son pif atterrit le premier sur la table basse dans un bruit de cartilage écrasé. Hop ! je chope son calibre qui tombe entre mes genoux ! ReHop ! je braque la meuf. Un doigt sur les lèvres, je fais :

— Chut, Madame Blanche Neige ! Si vous appelez votre nain sans cou, je vous aère la cervelle.

Elle est paralysée de terreur. Je file un coup d’œil rapide à son Jules. No blème de son côté. Vu la position dans laquelle il est, il ne peut pas faire semblant. Sûr qu’il est démonté ! Restera tranquille un bon moment !

— Alors, fais-je, c’est une chose de se la jouer femme du milieu, mais c’est moins facile de regarder une arme quand elle est pointée vers vous, hein ! Il y a combien de personnes céans, en plus du nain massif ? Répondez doucement ; j’ai l’index très émotif, faudrait pas qu’il sursaute sur la gâchette…

— Il n’y a plus que José.

— Et les deux autres, le mec et la meuf qui étaient là quand je suis arrivé ?

— Ils ne sont plus ici.

— Sûr ?

— Oui, ils sont partis.

— Et où se trouve José Trapu ?

— Il doit être dans la première pièce, celle par laquelle vous êtes entré.

— Comment se fait-il qu’il ne soit pas venu voir ce qui se passe ? Il y a eu un peu de raffut quand j’ai explosé votre sh’tit Bibill.

— Il est un peu dur d’oreille, mais surtout très discret. Bill l’a entraîné à ne se mêler de rien. Il ne vient que si on l’appelle.

Une furtive expression de surprise suivie d’une grimace efface un moment la peur sur son visage. Je suis son regard : Billy raisine grave du pif et de la bouche. Pourquoi ce con a-t-il essayé d’avaler une tasse aussi ?! Cette dernière a résisté au choc, mais ses lèvres évoquent des hémorroïdes de sumo.

— Je vais me cacher là-bas, dans cette pièce, dis-je, en montrant d’un signe de tête la porte par laquelle Billy était apparu. De ce point, il me sera facile de vous garder à portée de tir. N’oubliez pas que je suis un gros dépressif, qu’un rien me contrarie et aussi que je suis très rancunier et impulsif. De ce fait, je vous recommande de ne rien faire pour me foutre les boules, sinon… gaffe à mon courroux !

Je lui montre le Beretta et demande :

— Vous avez compris ?

Elle fait signe que oui de la tête. J’en rajoute un chouia, par mesure de sécurité :

— Si vous dites ou faites la moindre chose qui s’oppose à mon dessein de me barrer d’ici sans embrouilles, je vous garantis de ne pas vous tuer, mais vous serez infirme à vie. C’est très agaçant, ça, d’être infirme à vie, vous savez !

— Oui, oui, j’ai bien compris, m’assure-t-elle, en secouant la tête amplement.

De la main gauche, je chope Billy par le col et je le fais tomber sur le sol. Puis, sans oublier de garder un œil sur Blanche Neige, je le traîne derrière son fauteuil.

— Bon, alors, voilà ce que vous allez faire, dis-je. Appelez le nain et demandez-lui de poser son arme sur la table sans discuter, puis de s’éloigner de quelques pas sans quitter la pièce. Faites en sorte que tout se passe bien pour moi et je vous épargnerai. Si j’ai le moindre problème, je me vengerais sur vous, que ce soit de votre faute ou pas. Je vous recommande donc de coopérer.

Elle me prouve qu’elle est d’ac en mettant un peu d’ordre sur la table pour que Nain Trapu ne se pose pas de questions. Je vais me poster dans la pièce d’à côté. Je la laisse éteinte. Dans l’entrebâillement de la porte, je lui fais signe que le piège à Nain Trapu peut commencer. Là, un terrible coup explose sur mon crâne. Sous la violence de la douleur, je laisse tomber l’arme.

*


Sans perdre totalement connaissance, je pars un moment dans les vapes. Puis, je tente de me toucher la tête, mais on me retient par les bras. La lumière s’allume. C’est Blanche Neige qui est venue manœuvrer l’interrupteur. Nain Trapu agrippe mon bras droit ; l’autre mec que j’ai vu tout à l’heure se cramponne au gauche.

— Je n’ai que très peu de temps avant de vous filmer vivant pour demander ma rançon, Monsieur Flap, dit la gonzesse. Quand Billy reviendra à lui, il ne vous restera qu’un instant à vivre ! Il vous torturera cependant quelques heures, vous ne mourrez pas sur-le-champ.

— Ah ! m’exclamé-je. Non… pensez-vous qu’il soit si marri que ça de ma petite boutade ?

Je constate qu’il y avait une autre porte. Le nain et son copain ont eu tout le loisir d’entrer dans la pièce sans que je m’en doute. Je demande :

— Bon, que faisons-nous à présent, alors ?

— Je vais vous faire transporter loin d’ici tout de suite. Vous allez voyager endormi dans cette malle.

Elle tend un doigt vers un grand coffre métallique vert.

— Oui, je vois ! fais-je. J’ai l’intuition que vous allez encore m’intimer de bouffer des comprimés.

— Oui. Je vais vous le redemander. Mais cette fois, avec beaucoup plus d’insistance. Si vous ne les avalez pas immédiatement, je vous tire une balle dans l’épaule, pour commencer. Vous savez que c’est dur de rester infirme !…

Elle disparaît quelques secondes et revient avec quatre comprimés.

— Ouvrez la bouche ! ordonne-t-elle.

Je m’exécute. Les deux gonzes me cramponnent fermement. J’ai un mal de tronche épouvantable. Elle m’envoie les cachtons dans le bec et m’adjoint de les ingérer :

— Allez-y !

J’obéis. Elle me prie d’ouvrir à nouveau la bouche et de tourner la langue dans tous les sens pour vérifier, puis elle me confie à Nain Trapu :

— Surveille-le au moins une demi-heure, jusqu’à ce qu’il s’endorme. Il serait capable de se faire vomir pour régurgiter le somnifère.

On me laisse seul avec mon gardien sans cou. J’essaie de le faire réagir :

— T’es pas cannibale, j’espère, mon vieux ? Avec la tronche d’enzyme glouton que tu te payes, il est permis de se le demander !

Le petit monstre mastoc s’en balance. Il m’invite à entrer dans la malle en m’enfonçant le canon du browning dans les côtes, puis il reste debout près de moi. Sans un mot, il me fixe, le visage atone, son arme à la main. Je me tasse au fond de ma boîte, plié en chien de fusil, à me demander comment je vais pouvoir me tirer de là, cette fois-ci. Je cherche la meilleure position. Le temps passe… Peu à peu, un sommeil que j’ai de plus en plus de peine à combattre m’entraîne dans ses profondeurs oniriques.






3.C’est bon, le cuir…



Que… ? Une voix familière… Pheu, mal au crâne !… Oui, je connais cette voix :

— Il se réveille ! crie quelqu’un.

C’est une femme… Mais… ? Non… Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être elle !

J’ouvre mes billes pour vérifier et… Si ! C’est elle ! Merde alors ! Que fait-elle ici ? C’est ma mère…

— Alors, mon fils…, dit-elle, en me tapotant la tronche avec un mouchoir ou un truc du genre. Comment ça va ?

— Euh ! Maman !? Mais… qu’est-ce que ?… Comment t’es venue ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Son front se plisse. Elle ne semble pas comprendre pourquoi je lui demande ça. Je sais que Maman n’a jamais été une athlète de la comprenette. Aussi, m’apprêté-je à lui reformuler la question :

— Qu’est-ce que…

Mais constatant avec étonnement que je ne suis plus plié au fond d’un coffre, mais allongé sur un lit, dans une des chambres de l’appart d’Henri, un de mes deux frères, je change le pronom personnel de ma phrase interrogative :

— … je fais ici ?

— Hé bien, je n’en sais rien ! elle me répond. Enfin, je veux dire que… Attends, j’appelle Henri, il va t’expliquer.

Pendant que je continue à regarder autour de moi pour vérifier que j’ai bel et bien subi ce déplacement surnaturel, elle se barre. À travers la porte restée ouverte, j’entends bavarder dans la salle de séjour :

— Henri, viens ! Il est réveillé ! s’écrit ma mère.

— Ah, j’arrive ! répond Henri.

Je ne sais pas de quoi ils parlaient, mais j’ai aussi reconnu la voix de Jimmy, mon autre frère. C’est quoi ce merdier ? Qu’est-ce que je fous là, moi ? Rêve ? Les cachtons étaient-ils hallucinogènes ? Si c’est le cas, c’est bluffant ! Images on ne peut plus eidétiques, j’te jure ! Mes deux frangins et ma mère se radinent.

— Euh… leur tiens-je en moins d’un mot ce langage.

Ils restent là, devant moi, et me sourient.

— Comment vas-tu ? demande Henri.

— Ça baigne. Qu’est-ce que je fais ici ? Comment m’avez-vous retrouvé ?

— Tu étais endormi dans une voiture garée pas loin de l’entrée de la résidence. J’ai reçu un texto qui disait que tu avais besoin d’aide, que tu étais sans connaissance, devant chez moi, dans une Toyota Land Cruiser rouge. J’étais à la maison, justement. Je suis allé voir. J’ai reconnu la Toyota rouge en question, tu étais allongé sur la banquette arrière. La voiture était ouverte. Voilà…

— Quelle heure est-il ? je demande, en m’asseyant sur le bord du pieu. Ça s’est passé il y a combien de temps ?

— C’est dix-neuf heures, dit Jimmy, en consultant sa montre.

— Je t’ai trouvé dans la voiture cette nuit, ajoute Henri. Il était une heure du matin, environ.

— Comment tu te sens ? m’interroge ma mère.

— Ça va, maman ! ça va…

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? veut-elle savoir. Que faisais-tu dans cette voiture ?

— Ben…

Que leur dire ? Pour l’instant, j’évite les questions pour prendre conscience de ma situation. Je suis en slip et en tee-shirt. Mes vêtements sont sur une chaise.

— Alors ! comment ça se passe ? demande Solange en faisant irruption dans la pièce.

Solange c’est la meuf de Jimmy. Elle est prof de yoga. Elle n’aime pas trop qu’on l’appelle Solange depuis qu’elle s’est choisi un prénom indien : « Adrika ». Elle est herbivore, je veux dire macrobio, et porte des robes indiennes. Il semble que toute la famille se soit réunie chez Henri grâce à, ou à cause de, moi !

Tout en enfilant mes sapes sous les regards interrogatifs, j’essaie de récupérer tout mon esprit en gambergeant un chouia :

Dix-neuf heures… Je me souviens qu’il devait être dix heures, à dix ou quinze minutes près, hier soir, quand j’ai commencé à sombrer sous l’effet des comprimés. Tain ! j’ai écrasé vingt heures ! … Henri m’a trouvé dans la Toyota à une heure du mat… Que s’est-il passé durant les trois heures comprises entre mon endormissement et une heure du matin ?

— Tu dis que j’étais simplement allongé sur la banquette arrière ? je demande à Henri.

— Oui, simplement.

— Il n’y avait pas une malle verte quelque part ?

— Non. Je n’ai rien remarqué de la sorte.

Son téléphone sonne.

— Excusez-moi ! dit-il.

Il se casse, le portable collé sur l’oreille.

— Remarque, me fait observer Solange, si tu as dormi sur du cuir… Les fauteuils sont souvent en cuir sur ces grosses voitures. C’est bon, le cuir… Ça protège des ondes négatives, tu sais.

— On va manger, dit ma mère. Tu as faim ?

— Oui, M’am, j’ai la dalle !

Je termine de m’habiller et on sort de la chambre pour rejoindre Henri. Dans la salle à manger, il parle affaires dans son téléphone en marchant de long en large et en effectuant de larges gestes de sa main libre. D’après ce que je comprends, il essaye de convaincre un client qu’il est le seul capable de lui fournir l’emballage de ses rêves pour un prix écrasant tous les concurrents de la planète. La table est mise. Silvain, l’homme à tout faire, demande ce qu’on veut comme apéritif.

— Excusez-moi, je suis en retard ! s’exclame Véronique, la femme d’Henri, en arrivant. J’ai été retenue au barreau.

Elle enlève sa veste de petit tailleur Chamel, ou Bior, à moins que ce soit un… va savoir ! un truc à quelques milliers d’euros en tout cas, et le donne à Silvain qui s’empresse d’aller le ranger dans la penderie idoine.

— Alors, l’aventurier de la famille ! me branche-t-elle. Quelles sont donc les extraordinaires péripéties qui t’ont conduit dans cette auto, où Henri t’a trouvé ?

— J’expliquerai ce que je sais à tout le monde en même temps, réponds-je.

Je t’avoue que je suis en train de me demander si je vais avoir la patience de manger avec eux, ou si je ne ferais pas mieux de me casser fissa. Je décide de rester le plus que je peux, pour faire plaisir à ma mère. Pour te dresser un rapide portrait de la famille, tu auras compris que j’ai deux frères : Henri et Jimmy.

Henri, 33 berges, est un homme d’affaires blindé, sa femme Véronique, avocate, est également pleine aux as. Ils y pensent, mais ils n’ont pas encore de gosses.

Jimmy, 40 balais, est de temps en temps Gentil Organisateur au Club Med, à d’autres moments il est clown dans la rue ou pour animer des galeries marchandes… Il a deux enfants avec Solange, la prof de yoga, qui comme je te le disais préfère qu’on l’appelle Adrika.

Henri raccroche enfin ! J’attrape mon frère businessman par le bras et lui glisse dans le conduit auditif les mots suivants :

— On peut sortir pour voir tous les deux si la Toyota est toujours là, steup ?

Il embrasse Véronique.

— Je vais montrer la Toyota à Noti, lui dit-il. Il y en a pour cinq minutes.

Il m’invite à y aller d’un signe de tête vers la porte, accompagné d’un premier pas dans la même direction. Dans l’ascenseur, nous ne savons pas trop quoi nous dire. Il comprend que c’est inutile de m’interroger, que je lui donnerais des explications quand je le voudrais. Je ne connais presque rien de son boulot et même de son monde en général. Il ne sait presque rien de ce que je vis. À ce point que je ne lui ai pas encore annoncé que je ne suis plus chez les poulets. Nous nous regardons sans rien dire. Même si chacun de nous ne sait pas ce que l’autre vit, même si nous n’avons pas grand-chose à échanger, une complicité silencieuse s’établit dans nos regards bien souvent. Henri, c’est le chasseur de la famille. Dans les pires moments, heureusement qu’il était là pour amener des tunes ; on aurait bouffé des pierres sans lui. La peur de redevenir pauvre l’a rendu esclave du fric. Il ne fait plus que ça, courir après le blé. Mais, je ne le juge pas. Oui, je sais que j’ai dit « esclave » mais je ne prétends pas qu’il est sur une mauvaise voie. Il y en a qui sont esclaves de la téloche, d’autres des frusques, d’autres de ce qu’on pourrait penser d’eux… on peut être esclave de sa propre jalousie… de sa religion… on peut être esclave de tant de choses… Ce que je peux dire d’Henri, c’est que pendant que Jimmy fait le clown et que moi je fais le con, il est souvent là pour nous dépanner.

Au moment où l’ascenseur arrive en bas, son putain de téléphone sonne encore. Il se le colle sur le pavillon et murmure en bouchant le micro :

— Excuse, je suis sur un putain de gros coup… C’est ouf important.

Je lui souris. Il me fait rire en secret quand il essaie de parler relax pour se rapprocher de moi.



***


La Toyota n’était plus là. Nous rentrons sans échanger un mot. Miraculeusement pourtant, Henri ne téléphone pas durant tout le trajet du retour. Dans l’ascenseur, une légère démangeaison porte ma main derrière ma tête. Je constate que j’ai quelque chose de collé. On dirait… oui, c’est un pansement.

— Tiens ! j’ai un truc collé, là, sur la tronche, m’étonné-je.

— Oui, tu as un bout de sparadrap.

— Ah, bon ! Qui m’a foutu ça ?

— Je ne sais pas. Tu avais déjà ça quand je t’ai récupéré dans la Toyota.

— Ah…

— Oui. Tu as le crâne rasé sur quelques centimètres carrés et un pansement. Tu ne sais même pas qui t’a soigné ?

— Non.

Il me regarde comme on regarde quelque chose de mystérieux et hausse les épaules d’un air fataliste et résigné. En entrant, il demande à sa meuf si ça va, si sa journée s’est bien déroulée, puis sans réellement attendre de réponse, il prend place à table et se renseigne pour savoir si ça ne dérange personne de boire l’apéritif ici plutôt qu’au salon.

— Moi, je m’en tape, je lui dis. Tu peux me prêter ton portable ? On m’a chouravé le mien et faut que je prévienne un pote.

Assis en face de moi, il tend le bras pour me le donner. J’appelle Vid.

— Ah ! s’exclame-t-il. Enfin ! Où étais-tu ?

Je chuchote dans le combiné :

— Tu devineras jamais qui m’a kidnappé ! Viens me chercher chez mon frère Henri, j’ai plein de trucs de ouf à te dire.

Je raccroche et rends le tél à mon frère.

— Tu peux me montrer le SMS que tu as reçu ? je lui demande. Celui qui te prévenait que j’étais dans la Toyota, en bas…

Il trafique son appareil et me le montre.

Je lis le message : « Votre frère a besoin d’aide. Sans connaissance. Près de chez vous, dans Toyota Land Cruiser rouge. ». Texte qui économise les mots sans pour autant être en super abrégé style SMS… Je regarde l’heure de réception : 11 h 56 min. Je rends le téléphone à Henri. C’est le moment que tout le monde choisit pour m’interroger. Une chiée de « Alors … ? », de « Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? » et autres « Raconte ! » s’abattent sur moi. Je les chasse d’un revers de « Laissez-moi reprendre des forces, je vous raconterai tout dans un moment. ». Je me penche vers ma mère, qui est assise à ma droite :

— Je passerai te voir chez toi pour parler M’am, je lui promets. J’te dis ça parce que je vais me casser dans un instant. T’inquiète !

Je regarde un peu tout le monde. Henri s’est déjà remis à tchatcher dans son téléphone. Il explique à je ne sais quel fournisseur qu’il souhaite un effort de sa part pour une grosse commande de polystyrène et de mousse de polyuréthane. Véronique dit à Solange qu’elle est contente de sa petite Mercedes. Pour toute réponse, Solange lui conseille de ne pas utiliser de fours à micro-ondes, car ces appareils dégagent des ondes négatives. Jimmy, pendant ce temps, se plaint du fait qu’on donne de moins en moins de crédits à la culture ; que les écoles achètent moins ses spectacles de clown.

Je me lève comme si la chaise m’avait mordu le cul et je sors.


***


Je n’attends qu’un quart d’heure dehors ; la DS de Vid s’arrête devant moi. Il me fait un signe de tête à travers la fenêtre ouverte pour m’inviter à entrer dans sa caisse. Je m’enfonce dans le fauteuil de velours rouge et je lui demande aussitôt :

— Ton phone, steup !

Il me le passe sans un mot. J’envoie un texto à Henri : « Excuses, grand frère. Jure de manger avec toi bientôt pour t’expliquer. Merci pour tout. Ton putain de frérot. ». Je rends le téléphone à Vid et je commence à tout lui raconter.






4.Cupidon, bordel !
Fais pas chier maintenant !



Vid m’a reconduit chez moi. Avant de rentrer dans mon appart, je lui ai demandé de m’accompagner ; j’avais envie de rendre une courte visite à ma Ducati. Elle est garée dans une petite cour intérieure. Impossible de l’utiliser pour l’instant, elle a un problème d’embrayage ; faut que je trouve le temps de la faire réparer. Pendant que je tapotais et caressais affectueusement mon fidèle destrier mécanique, mon pote a écouté comment j’ai essayé de reprendre l’avantage en ensuquant Billy the Balèze. Dans l’ascenseur, je lui ai expliqué comment je me suis retrouvé dans le coffre.

Nous sommes au salon. Après lui avoir détaillé mon réveil chez Henri, je termine mon histoire en donnant quelques précisions supplémentaires devant un café. J’en suis à lui parler du pansement :

— Je ne sais pas qui m’a sorti de ce mauvais pas, mais on a même pris soin de soigner la blessure du coup que j’ai reçu sur le caillou. Regarde, j’ai un sparadrap, là ! On m’a rasé, Henri m’a dit.

Vid se lève et passe derrière le dossier de mon fauteuil pour voir. Je sens qu’il écarte un peu mes tifs. Je le laisse faire. Il aime bien rappeler qu’il a été toubib.

— Dis donc ! s’exclame cet enfoiré de poulet-yéti. Imagine qu’on t’ait placé une puce, un traceur quelconque sous la peau du crâne… Tu y as pensé ?

Il me fout les jetons, ce con !

— Ben, regarde !

Il trafique un peu dans ma tignasse et se fend la gueule :

— Non, il n’y a rien. Je plaisantais.

— Regarde tout de même. On sait jamais !

Il vient se rasseoir en face de moi, de l’autre côté de la table basse, et déclare :

— En tout cas, ton ange gardien est de nouveau intervenu en ta faveur. Il te donne de l’argent, il te libère, il te soigne et il te ramène même chez ton frère… Tu te rends compte ! Il sait où il habite, ton frère. Il est bien renseigné. Il semble tout connaître de toi.

— T’es sûr ? je lui demande, en me touchant le bocal au niveau du sparadrap.

— Oui, j’en suis certain. Tu n’as rien sous le cuir chevelu.

— Bon… Tu vas t’occuper de ce pourri de Clabertin, alors ?

— Bien sûr que je vais m’en occuper. Je vais même essayer de retrouver Billy grâce à lui.

— Tu vas le suivre ?

Il fait la moue avant de répondre :

— Non… Je préfère utiliser une méthode plus rapide.

— Ah ! Et… comment vas-tu justifier ton interrogatoire musclé auprès du Moineau ?

— Je ne justifierai rien. J’ai l’intention de discuter avec Clabertin en dehors de mes heures de travail, si tu vois ce que je veux dire.

Oui, je vois ce qu’il veut dire : Clabertin a intérêt à se mettre à table dès la première question !

— Tu ne vois plus Sylvie ? demande-t-il, changeant soudainement de conversation.

— Euh…

Je réalise que je ne l’ai toujours pas rappelée. Mon hésitation semble tenir lieu de réponse, car il bifurque de nouveau sur un autre sujet :

— Au fait, j’ai résolu l’affaire du tueur en série qui égorgeait les vieilles dames.

— Ah ! Alors ?

— Un pauvre type. Un psychopathe. Nous l’avons arrêté hier. Tu peux être tranquille, ta gentille voisine ne risque rien.

On sonne. Je me lève, mais Vid me devance. Le calibre à la main, il regarde par le judas.

— C’est justement elle, il dit.

Il s’écarte pour me laisser ouvrir la porte. Ce que je fais.

— Bonjour, mes gentils bandits ! dit Gabie, à voix basse.

(Oui, je conviens que la coïncidence peut sembler suspecte, voire donner un petit goût désuet au récit. Ça fait un peu transition facile, à la : « Quand on parle du loup ! ». Si c’est ce que tu penses, je me permets de te remettre à l’esprit que ce que je te raconte n’est pas une fiction. Ce sont des faits strictement réels ! Si tu as tendance à l’oublier, la faute en est à mon incommensurable talent de narrateur. Je ne saurais, par conséquent, t’en tenir rigueur et je n’en conçois nul ombrage. À ma charge d’assumer mon étonnante virtuosité narratrice en te rappelant, çà et là, que tout est vrai dans ce que tu lis, là. (Comme dit mon fleuriste.))

Elle porte un plateau chargé d’un gâteau. D’un geste et d’un large sourire, je l’invite à entrer.

— C’est un gâteau assis, indique-t-elle.

Elle pose son œuvre sur la table basse et s’assoit du bout des fesses sur le canapé. Les pognes à plat, elle lisse sa robe bleue à petites fleurs blanches, sur ses cuisses et sur ses genoux.

— Je ne vous dérange pas au moins ?

— Non, Madame Gabrielle, affirmé-je.

— C’est à dire ?

— Je dis que vous ne nous dérangez pas ! hurlé-je.

— Ah, bien ! parce que j’ai quelque chose d’important à vous dire…

Nous la matons avec des tronches de points d’interrogation. Mimique pas facile, tu en conviendras, mais c’est toujours plus simple que de se faire entendre. Elle est ravie de l’attention que nous lui portons.

— J’ai repéré une banque commode à attaquer, elle déclare, à voix basse et sur un ton de complicité.


***


Entre le piège que m’a tendu Billy avec sa fausse Féline moisie et toutes les embrouilles qui s’en sont suivies, j’ai perdu une journée. Je me suis acheté un autre téléphone et j’ai fait bloquer l’utilisation de celui que le Nain Trapu m’a confisqué. Quand je pense qu’à présent Billy a les numéros de mes contacts ! Quoique je me demande ce qu’il peut bien en faire ?

J’ai rappelé la marquise.

— Ne vous voyant point venir, je me suis interrogée sur ce qui s’était passé, m’a-t-elle pris la tronche d’emblée.

Je lui ai raconté que j’ai dû combattre une horde de vilains gueux qui m’avaient tendu une embuscade et retenu prisonnier, que je les avais tous mis sous les verrous et que j’étais de nouveau prêt à m’occuper d’elle. Sur la fin de cette phrase, elle a gloussé d’une manière inquiétante :

— Vous occuper de moi ! (Petits rires de dinde crétine, que je ne saurais reproduire en lettres, nonobstant ma talentueuse faculté onomatopéique, dont j’ai fait montre à force reprises pour écrire les sons les plus zarbi.)

Tandis que je déglutissais, espérant qu’elle n’ourdissait pas quelque aventure de chair avec moi, elle m’a prié de venir aujourd’hui.

— Vous avez de la chance, a-t-elle conclu, figurez-vous que la chasse à courre a été retardée, finalement. Vous ne la manquerez pas, vous pourrez y assister.

Je me suis bien sûr gardé de lui dire que la chasse à courre me file le bourdon, tu penses bien !

J’ai dû me racheter une caisse aussi. C’est une 205 blanche. J’ai pris une occase en état moyen, pour faire le mec qui se paye une occase en état moyen. Ben, ouais, toujours pareil, je préfère pas trop attirer l’attention sur moi ! En même temps, faut pas trop que je passe pour un plouc auprès de la duchesse chose-machin, là.

Je suis donc au volant de ma nouvelle vieille 205 sur la dernière grande ligne droite de la nationale. À gauche et à droite s’étendent d’immenses champs. Comme je te l’ai décrit la dernière fois que je suis passé là, force tournesols et moult autres bidules s’emploient déjà à capter l’énergie solaire matinale, encore atténuée par une brume diaphane qui, çà et là, crée des zones énigmatiques dans la campagne. Tu t’en souviens, que je te l’avais déjà dit ? hein ? Le « Dies irae » du Requiem de Mozart fait vibrer mes écouteurs et mon sang. Sacré Amadeus, va ! Comme t’étais pas un blaireau, toi ! Bientôt, je tournerai à droite pour rouler sous les arbres, sur l’étroite route qui se tortille comme une malade en menant au château…


Tiens ! Il y a quelqu’un là, sur le bord de la route. Quelqu’un fait signe, près d’une bagnole immobile, sur le côté, dans l’herbe. Je m’arrête. C’est une petite meuf. J’enlève mes écouteurs, éteins mon lecteur MP3, puis j’ouvre la vitre droite et questionne :

— Bonjour ! Un problème ?

— Bonjour ! Voiture en panne.

— Désirez-vous que j’appelle une dépanneuse ?

— Je vois que vous allez dans cette direction. Ça ne vous dérange pas de m’amener avec vous ? Je suis invitée chez la baronne Martine de Perlinsandrin et je ne voudrais pas arriver en retard. Vous voulez bien ?

— Euh… Non. Oui. Non. Oui. Enfin, je veux dire non, ça ne me dérange pas. Oui, je veux bien vous amener avec moi.

Je me penche pour ouvrir la porte et lui fais signe d’entrer. Elle pose un gros sac sur le plancher et s’assoit.

— Merci, c’est vraiment très gentil, elle dit, en bouclant sa ceinture. Vous habitez par là ?

Elle est charmante ; j’ai les yeux qui en bégayent, les cons. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’arrive par moments, et là ça se produit justement très fort : j’ai la machine cardiaque qui s’emballe comme un engin débile. Quand cette connerie se déclenche, j’ai le langage qui se désengage. Je suis incapable de placer un mot sensé derrière l’autre.

— Non, je suis imbriqué… Je beux rire inviré.

Merde ! voilà, je suis bloqué de la parlote. Cette meuf me fait un effet bœuf. Elle me crétinise, me gélatinise. Je reprends la route en essayant de recouvrer le contrôle de moi-même. Elle me sourit avec un air interrogateur. On dirait qu’elle se demande si je parle soudain une langue étrangère. Elle est troublante, je ne sais pas pourquoi, mais elle est vraiment troublante. D’un coup d’œil, je photographie son joli profil et, poussé par ma fierté, j’entreprends de reformuler les mots que je viens de gravement estropier :

— Je suis invrigué chez la bragone, moi raussi.

Bon, là c’est sûr que je vais passer pour un débile profond. J’espère simplement qu’elle n’aura pas peur et qu’elle ne va pas essayer de descendre en marche. C’est chiant d’être émotif du cœur ! À choisir, je préférerais être émotif des orteils, c’est là que ça se verrait le moins. Heureusement que je ne suis pas émotif des bras ! J’aurais l’air fin à faire de grands gestes désordonnés, tiens ! Et pour conduire, ça serait pas le bordel ! Et les jambes, alors ! Si j’étais aussi émotif des jambes que je le suis du cœur, je me foutrais à courir partout comme un putain de fou furieux.

— Ah bon ! ça alors, c’est une heureuse coïncidence.

Elle est sympa d’avoir fait semblant de comprendre, en tout cas. Je veux dire de faire l’effort de comprendre, j’ai vraiment les neurones qui grillent moi. J’ai envie de la regarder, mais je suis bloqué. J’ose pas. C’est dingue comme selon la gonzesse, soit je me la joue à l’aise, soit je deviens hydrocéphale. Je me lance dans l’aventure, au cœur même du danger, en répondant :

— Oui.

Ouhaaaaaaa, je m’en suis tiré ! Bien ! Une syllabe, j’y arrive, ça va. Me reste plus qu’à trouver une prochaine réplique de deux syllabes pour doubler ma performance.

— Vous êtes invité à la chasse à courre ?

— Euh… Oui.

Là, j’ai un chouia triché. « Euh » n’est pas vraiment un son articulé. Mais je ne peux faire le difficile, performance acceptée, donc. Essayons de passer à trois, voire quatre syllabes, dès que possible. Si tu me dis que je suis timide, je t’emplâtre. La brume, retenue par le couvert des arbres, crée une ambiance intime. J’ai l’impression d’être seul avec elle dans quelque lieu fantastique, onirique, magique. Elle se penche pour faire quelque chose dans son sac, je ne sais quoi. D’un bref coup d’œil, j’entraperçois un joli bras, une main ravissante et un cou de biche gracile, purement délicieux. Ces images flottent devant moi dans la rémanence de mon trouble. Putain de cœur débile qui se met à repartir de plus belle. Qui m’a foutu un organe à la con pareil !? Le brouillard s’épaissit. Un interminable virage me donne l’impression d’être dans une sorte de manège céleste, au centre d’un nuage qui serait un subtil stratagème de cupidon. Cupidon, bordel ! Fais pas chier maintenant !






5.Beautyfullisseur de la mort qui tue



— Vous aimez ça, la chasse à courre ? elle me demande.

— Ben… Euh…

Je la regarde un instant dans les yeux. Je n’aurais jamais dû. Son regard m’interroge avec une candeur qui disloque mes défenses jusqu’aux tréfonds de mon âme. En fait, si nous restons sur la route, c’est un véritable miracle, avec tous ces virages. J’ai soudain les capacités d’un mec qu’on aurait équipé d’un cerveau en plâtre. Ma farouche volonté de ne pas passer pour un sinistre crétin combat courageusement cette inexplicable confusion, cette timidité inattendue.

— J’aime pas trop, non ! réponds-je, sans même m’en rendre compte.

Je le regrette presque aussitôt, car je ne sais pas ce qu’elle en pense et qu’avant tout je veux lui plaire. Le reste, j’en ai rien à foutre. Virage à droite, virage à gauche, virage à droite… On entre dans la brume, on en ressort, on y entre de nouveau… Elle garde le silence. J’espère que j’ai pas tout faux.

— Moi, non plus. Je n’aime pas, répond-elle, esquissant quelques gestes coquets sur sa chevelure, face au miroir du pare-soleil.

Elle est très jolie. Elle a un truc qui m’hydrocéphalise. Je me sens idiot. C’est décidé : je vais arracher la glace du pare-soleil pour la garder dans ma poche. Depuis qu’elle s’est mirée dedans, elle est un peu magique. Bordel ! je deviens complètement taré. Qu’est-ce qui me prend, d’un coup ? Elle sort de son sac quelques bazars de maquillage. Je la regarde. Elle me sourit puis se met un peu de rouge sur la bouche devant le miroir et frotte ses lèvres l’une contre l’autre, pour machiner le bidule. J’ai toujours adoré ces manifestations de coquetteries, chez la femme, c’est très charmant. En plus, je trouve leurs instruments trop beaux. Ces espèces de pinceaux, de plumeaux, de poudriteurs, de fardisseurs, de foncesourcilseurs, de charmandisseurs, de ravissantisseurs, de beautyfullisseur de la mort qui tue, de putaindejolitisseurs de la folie de toutes sortes… C’est plein de plastiques nacrés, de bazars dorés, tout ça. Ça évoque la femme, j’aime beaucoup. La voilà à présent qui se met du chose sur les paupières. Elle me typhonise l’esprit cette meuf.

— Alors, vous connaissez la baronne depuis longtemps ?

Comment faire pour pas avoir faux, là ? Tant pis, je suis obligé de dire la vérité. La baronne pourrait la renseigner de toute façon.

— Non. Je ne l’ai vue qu’une fois.

Mais, c’est que je suis arrivé à articuler une phrase moi ! Enhardi par ce succès, je l’interroge à mon tour :

— Et vous ? (Ouaaaa ! quelle audace, j’ai !)

— Moi, je ne l’ai encore jamais vue.

— Ah bon ! … ?

— Je suis technicienne dans les systèmes de sécurité. Je suis envoyée par mon patron pour me rendre compte sur place de ce qu’on peut faire pour sécuriser le futur musée de la baronne. Il s’agira d’un musée d’orfèvrerie. Mais vous êtes au courant, peut-être ?

— Je gueguééé, hydrocéphalisé-je à nouveau.

Elle me jette un regard interrogatif, ses fins sourcils froncés. Je tente de reprendre le contrôle de mon élocution :

— Tiens, comme c’est curieux ! m’exclamé-je.

— Pourquoi donc ? demande-t-elle, en rangeant son mignon fourbi quelque part dans le bide de son sac.

— Parce qu’il se trouve que je suis le responsable de la sécurité du futur musée en question.

— Ah, bon ! Nous allons travailler ensemble dans ce cas !

J’aimerais lui dire que je m’en félicite et que j’ai envie de la prendre dans mes bras tout de suite, mais je réponds avec l’enthousiasme modéré que manifesterait un tigre à qui on offrirait une laitue :

— Il semble bien, oui.

C’est toujours pareil ! Les gonzesses que je drague pour le sport, je m’en sors comme un champion. Je leur chante la ritournelle « vous êtes belle » à la perfection. Je roucoule les compliments et les coquines suggestions, à faire pleurer Cupidon de félicité. Mais dès qu’une d’elle m’impressionne un chouia, je montre de moi l’inverse de ce que je ressens. Juste pour poser une question qui ne sert à rien, je demande :

— Alors votre patron, c’est Ben Jamin ?

— Oui. Vous le connaissez ?

— Je l’ai rencontré deux fois.

Elle regarde un moment par la fenêtre. J’en profite pour la mater un peu plus. Elle est très féminine. Brune. Ses cheveux sont probablement assez longs, mais là, ils sont ramassés en chignon, découvrant une jolie nuque. Elle porte un pull angora rose, qui lui donne l’aspect d’une délicieuse peluche qu’on a envie de câliner, et un pantalon noir en tissu de machin chose. Je ne vois pas ses grolles, mais je m’en tape un peu, je dois dire.

— C’est fou tous ces virages ! elle dit.

J’essaie de trouver quelque chose de pas trop nul à répondre, mais elle reparle aussitôt :

— Je m’appelle Annie.

— Ah ! Enchanté. Moi, je m’appelle Noti. Noti Flap.

— Noti Flap ! Ah, c’est vous…

Elle a un petit rire. Petit rire au demeurant très charmant, mais dont l’origine inconnue m’inquiète un tantinet. Je l’interroge :

— Euh… Quoi, c’est moi ?

— Oui, le policier qui a eu une histoire avec une comédienne, là…

— Euh… Oui.

Je ne sais que dire. Parce que je ne sais pas ce qu’elle en pense. Heureusement, elle me rassure assez vite.

— J’ai trouvé ça très amusant. Je veux dire que la comédienne en question ne m’est pas du tout sympathique. Avant, elle me laissait indifférente, mais avec tout le scandale qu’elle a fait pour cette petite histoire, elle semble franchement stupide et arrogante. Elle se donne une importance !

Je ne sais toujours que répondre. Tu penses si je m’en cogne de ce sujet de conversation ! Je voudrais lui demander si elle est d’accord pour se vautrer un peu sur moi, le plus tôt possible, mais au lieu de ça je dis :

— Oui.

Ah, bravo ! Avec ça, je vais aller loin, moi. Tu parles d’un séducteur !

— Alors, vous êtes policier ! Vous courez après les voleurs. On dit que vous avez sauté sur cette comédienne parce que vous l’avez prise pour la Féline. C’est vrai ?

— Oui.

Houlalaaaaaaaa ! C’est que j’ai une élocution impressionnante, moi ! Elle va me prendre pour un génie, c’est sûr. Je tourne à gauche, je tourne à droite, je tourne à gauche… Le brouillard semble presque disparaître par endroits, puis il nous engloutit de nouveau, nous enveloppant dans l’intimité. Je trouve d’un seul coup un truc à répondre :

— À cette époque, j’étais dans la police, c’est vrai. Mais je ne le suis plus. À présent, je travaille à mon compte.

— C’est beau, cette brume. Vous ne pensez pas ? Elle ne laisse apparaître qu’une partie des choses. Par moments, une zone du paysage se dévoile un peu, puis disparaît à nouveau. Parfois, ce qu’on croyait avoir reconnu lors d’une première apparition se révèle être autre chose quand on le voit une seconde fois. Une étendue d’eau devient ainsi une zone d’herbe plus foncée, une maison se transforme en rocher blanc…

— Oui, c’est vrai.

Que puis-je répondre d’autre ? Bordel de merde ! Tu penses un peu comme je m’en branle de la brume et de ses mystères à la con ! Le trip du train fantôme, je ne le kife pas plus que ça, là, juste en ce moment même.

— C’est un peu comme les personnes qu’on rencontre, ajoute-t-elle. On croit avoir une idée de ce qu’elles sont, mais en fait…

Je me grille le bocal pour trouver une réplique quand elle change soudain de sujet :

— Alors, cette Féline, vous allez lui tendre un piège ?

— Votre patron vous en a parlé ?

— En effet, oui. Savez-vous à quoi elle ressemble ?

— Non. Je n’en ai aucune idée.

— Je pensais que peut-être… comme vous aviez accès aux informations de la police.

— Personne ne sait à quoi elle ressemble. Enfin, je veux dire, les flics n’en savent rien, en tout cas. Rien ne permet d’être certain qu’il s’agit d’une femme ! C’est pour dire !

— Ah bon ! Et quel est votre intérêt, à vous, dans cette traque ?

— Comment ça ?

— Oui, pourquoi cherchez-vous à l’arrêter ? Par qui serez-vous rémunéré, si vous y parvenez ? Qu’en retirerez-vous ? De l’argent ? De la gloire ? Les deux ? À moins que vous soyez simplement animé par la conviction que vous ferez triompher le bien contre le mal, en la mettant sous les verrous ? La conscience professionnelle ? Quelle est votre profonde motivation ?

Phouuuuuu ! Putain de question ! Qui me tombe dessus, comme une… comme une… euh… ben comme une putain de question !






6.Sans mot dire,
mais pas sans maudire



Tandis qu’elle me fixe avec une attention soutenue, ses deux mains trafiquent sa boucle d’oreille droite. Sans doute veut-elle l’enlever, ou simplement… Oui, c’était seulement pour se titiller un bidule. Peut-être que ça lui faisait un peu mal ?… Son regard interrogatif ne faiblit pas. Je suis complètement paralysé par la précision incisive de son questionnement.

— Pardonnez mon audace, elle lance, vous ne devez pas être habitué à subir des interrogatoires. C’est plutôt vous qui les dirigez normalement, j’en suis bien consciente.

Elle baisse son pare-soleil pour se regarder l’oeil droit, en tirant brièvement sur sa paupière inférieure, puis, après avoir remonté le miroir et cillé trois ou quatre fois, elle me fixe à nouveau, en attente d’une réponse. Elle est très joliment maquillée. Ses yeux sont magnifiques et ils expriment une intelligence pleine de mystère. Une intuition me murmure qu’aucune des raisons qu’elle a proposées, en posant sa question, ne serait en ma faveur. Je finis par répondre :

— Excusez-moi, mais je ne peux pas parler de ma profonde motivation, comme vous dites. Je peux seulement vous affirmer qu’elle ne figure pas dans votre liste. C’est autre chose… tout autre chose.

— Vous ne pouvez pas, ou vous ne voulez pas en parler ?

Ouhaaa ! que voilà une meuf par trop inquisitrice !

— Je ne veux pas.

— …

— Et, vous ?

— Moi, quoi ? s’étonne-t-elle.

— Pourquoi exercez-vous ce métier, quelles sont vos motivations ?

— Vous connaissez mon métier ?!

— C’est vous qui… Vous m’avez dit que vous travaillez dans les systèmes de sécurité.

— Oui, c’est vrai, je l’ai dit. Mais… j’ai peut-être menti.

Je redresse le volant en la regardant d’un air surpris et interrogateur. Ma passagère garde le silence. Je tourne à gauche et demande :

— Et… vous m’avez menti ?

Elle rit, avant de répondre :

— Qui sait ? Mais, quoi qu’il en soit, moi non plus, je n’ai pas envie d’en parler.

Tain ! Prends-toi ça dans les dents, Noti, mon vieux compère ! Si c’est pas une gonzesse qui a du caractère, ça ! Sans mot dire, mais pas sans maudire son impertinence, je tourne à droite, je tourne à gauche, je tourne à droite…


Après quelques longues minutes de silence, Annie annonce :

— J’ai réfléchi. Vous me rendriez service en me laissant au village, sept kilomètres plus loin, si c’est possible.

— D’accord, mais vous ne venez pas chez la comtesse alors ?

— La comtesse ? Vous voulez dire la baronne, non ?

— Oui, la truc, là.

Elle rit.

— Si, je serai chez la truc, un peu plus tard. Je m’y rendrai par mes propres moyens. Je vais faire dépanner ma voiture par le garagiste du coin et je vous rejoindrai. De toute façon, si je rate un peu de cette chasse à courre, ce n’est pas si grave.

Nous arrivons bientôt devant le domaine de la baronne, mais je poursuis jusqu’au village, donc. La route est toute droite à présent. Je tente de reprendre le fil de la conversation et d’en savoir un peu plus sur elle :

— Vous semblez bien… Comment dire… bien…

— Bien ?

— Pourquoi êtes-vous si… ?

— … ? Si ? … Si quoi, Monsieur Flap ?

— Si énigmatique, disons.

— Je ne le suis pas plus que vous, je trouve. Vraiment !

— Vous exagérez. Les motivations qui me poussent à courir après la Féline ne sont pas si intéressantes. Ce n’est pas que j’en fasse un mystère, c’est qu’elles sont simplement sans intérêt.

— Ah ! Merci, vous êtes presque grossier, là ! Je ne saurais dire pourquoi, mais je ne m’attendais pas à ça de vous.

— Grossier, moi ! Pourquoi ?

Tain ! Elle a de petits poumons, mais elle ne manque pas d’air, la gonzesse !

— Vous n’hésitez pas à me dire que je pose des questions qui ne sont pas intéressantes. Je pourrais vous en dire autant. En quoi mon métier peut-il être intéressant ? Est-ce une information vraiment essentielle pour découvrir l’essence d’une personne ? Laissez-moi seule juge de l’intérêt de mes questions, s’il vous plaît. En contrepartie, je me garderai d’évaluer la pertinence des vôtres.

Tiens, père Noti ! Prends-toi celle-ci dans le râtelier, ce coup-ci ! Quand t’auras plus de ratiches, t’auras plus qu’à te nourrir avec de la purée bien liquide et une paille. Elle a raison. Je dois le reconnaître :

— Touché ! Je suis d’accord. Disons alors que… comment vous dire… euh… Et bien, disons que c’est assez difficile à expliquer.

— Qu’est-ce qui est difficile à expliquer ?

— Mes motivations… Mes motivations sont difficiles à expliquer.

— Faites un effort. Je vous écoute.

Non, mais… Oh ! Là, elle exagère un colossal chouia, là, hein !

— Mon ami prétend que je suis un peu… Un peu… Vous voyez ce que je veux dire ?

— Vous me prendriez pour une sotte, si je vous répondais : « non, pas du tout » ?

Bon, te fous pas de ma gueule en plus, hein !

— Il pense que je suis un peu obsédé par elle. Il pense que j’en suis un peu amoureux. Voilà ! Vous êtes contente ?

J’ai lâché ma dernière phrase un peu irrité. Avec une colossale paire de boules, en fait, même, dois-je concéder. Le panneau d’entrée du village m’apprend qu’il s’appelle Ulciran.

— C’est votre ami qui pense ça. Mais, vous, vous en pensez quoi ?

— Je ne sais pas. De toute façon, on arrive.

— Laissez-moi au centre, un peu plus loin, s’il vous plaît.

— D’accord. Et vous, alors ? Vous m’aviez menti ?

— Qui sait ?

— C’est pas très sympa de vous la jouer mystérieuse ! Je vous ai répondu, moi.

Elle a un sourire moqueur et dit :

— Oh ! On dirait un petit garçon qui râle. Comme c’est mignon ! Vous m’avez juste dit ce que votre ami en pense, mais que vous, vous n’en savez rien. C’est maigre ! Si ça vous fait plaisir ce genre de confidence, je confierais alors que ma copine pense que je travaille dans les systèmes de sécurité, mais que moi, je ne sais pas si elle a raison. Voilà, laissez-moi là, s’il vous plaît.


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