Berger Rond
La savante devait dominer
éditions Dédicaces
La savante devait dominer
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Berger Rond
La savante devait dominer
Préface-minute
L’adaptation littéraire d’un scénario de film permet de constater la diffé-rence entre le fait de penser en termes d’images vues et le fait de penser en termes de langage écrit et entendu. J’avais bien des images en tête pendant l’écriture du scénario et il y en avait de nouvelles pendant la réécriture. Néanmoins, la primauté créative dans ma tête est celle des mots écrits (des phrases inhabituelles et des jeux de langage). Je pense et ressens d’abord les choses en ces termes. Les images me servent de mise en scène ou d’un prétexte pour accoucher d’idées saugrenues qui sont surtout, je l’espère, pleines d’émotions inédites.
Dans de ce projet, le cinéma et la littérature sont tout de même présents à part presque égale. La structure narrative du scénario de film terminé en 2008 est demeurée en grande partie la même. Ainsi, l’adaptation cinéma-tographique demeure possible, même s’il s’agit maintenant d’une histoire conçue pour la lecture. Néanmoins, des ajustements sont nécessaires. Pour donner un exemple concret, vers le dernier segment de l’histoire, lequel est beaucoup plus développé et complexe que celui du scénario, des scènes ont été jugées trop visuelles et pas suffisamment intéressantes à développer pour la lecture. Ces scènes ont été éliminées et remplacées par des parties plus introspectives et dialoguées. Ces nouvelles parties possèdent tout de même un intérêt cinématographique véritable, mais devraient, il me semble, passer par le jeu des acteurs plutôt que par le jeu d’une mise en scène relativement simple dans la plupart des parties de l’histoire.
Dans les deux versions du projet (maintenant nommé La savante devait dominer), l’utilisation d’un narrateur-personnage ou d’un narrateur omnis-cient ne me semble pas appropriée parce qu’elle ramènerait le spectateur à la littérature de façon trop violente. Des subtilités d’acteurs devraient en dire beaucoup plus et transformer un projet écrit en quelque chose d’autre, c’est-à-dire un film qui est la création d’un réalisateur ou d’une réalisatrice avec une sensibilité complètement différente de la mienne. Dans un éventuel contexte de cinéma, l’auteur accepte avec plaisir de se mettre de côté pour ne suggérer que des idées de départ avec lesquelles travailler.
De ces idées, je tiens à préciser l’écart présent entre certains procédés et la personne en l’auteur. Certains des procédés font parfois douter de bonnes intentions du narrateur ou même de l’auteur. Nous créons tous à l’aide d’idées fortes ayant marqué notre imagination et parfois, il est intéressant de les tourner à l’envers pour voir ce qui se passe, par curiosité pour toutes les formes d’expression personnelle. Des formes et des contenus, il en existe justement plusieurs n’ayant jamais été explorées jusqu’à présent. Il est faux de penser que tout a déjà été inventé. Le réalisme narratif n’est jamais obligatoire et n’a pas à être idéalisé dans son humilité. Ce serait faible et prévisible de le penser ; et en même temps j'aime de plus en plus le réalisme le plus cru aussi. L’ambition formelle permet d’amener des émotions nouvelles toutes aussi près de la vérité.
La forme empruntée la plus évidente de ce projet est celle du roman d’aventures dont vous êtes les héros. Elle ne me sert pas à développer le contenu (vraiment très difficile à imaginer dans un livre dont vous êtes les héros). Mes expérimentations d’adolescent m’ont amené à écrire plus d’une fois sous cette forme et parfois avec un contenu inusité. En écrivant ma première version du scénario de film à la main, cette forme m’est revenue en tête.
La deuxième forme la plus importante est celle de mes chansons électro-niques. Ces chansons sont formées de fragments sonores que j’agence en motifs. Ces motifs deviennent mélodiques si on accepte d’écouter autre chose que des arrangements d’accords simples et d’émotions connues. Les instrumentations et les structures musicales varient sans cesse, un peu à la manière des styles d’écriture dans La savante devait dominer. Lors de l’écoute d’une de mes chansons composées pour un album, l’auditeur rencontre souvent des références indirectes aux motifs et paroles déjà entendues, un peu plus tôt dans l’album. Ainsi, malgré le chaos apparent, les auditeurs intéressés peuvent facilement se retrouver dans ma musique. J’espère qu’il en soit de même dans La savante devait dominer, un projet d’écriture conçu selon une méthode similaire. Cette méthode est fortement ancrée dans ma personnalité fragmentée, celle d’un enfant lunatique, mais aussi de l’Internet.
Mon album de chansons Le savant devait arriver avant songeur (2008 ; 2009) a été composé pendant l’écriture du scénario de film du même nom (2007-08). Les paroles représentent autant des commentaires sur le scénario qu’une forme simplifiée en images et phrases fortes. Les chansons présentes sur Le savant devait arriver avant songeur font encore du sens en rapport au projet La savante devait dominer. Cependant, ce sens n’est pas nécessairement le même que celui en tête lors de l’enregistrement des vocaux en compagnie de Viveka Eriksson (2008), une chanteuse très ouverte d’esprit et à l’excellent sens de l’humour. Dans ces circonstances, la musique repense la narration au lieu de se laisser diriger par elle comme dans un opéra conventionnel.
Le thème de l’école imaginaire m’est venu pour différentes raisons souvent opposées. D’abord, ma personnalité me rend réfractaire à toute forme d’autorité. Parfois, je le suis inutilement ; je ne peux faire autrement. La composition de ma musique, puisqu’elle m’amène à reconsidérer la valeur de toute forme d’ordre, a considérablement accentué cette tendance person-nelle. Ensuite, l’enfance et l’éducation qu’elle suggère ont toujours été importantes dans mon processus de création et de développement théma-tique. Je n’idéalise pas la période de l’enfance comme telle. Néanmoins, je l’ai vécue souvent seul et cela m’a permis de développer mon imagination en ignorant les limites sociales que la plupart établissent très tôt entre eux.
Maintenant, je tiens à remercier toute l’équipe marginale, mais merveil-leuse du programme de littérature comparée de l’Université de Montréal. Elle m’a suggéré plus d’un cadre théorique pour enrichir des thèmes liés à mes projets personnels. Entre 2006 et 2009, j’ai étudié dans une version mixte de ce programme (lié aux études cinématographiques également très intéressantes). Parmi les oeuvres étudiées, je me rappelle notamment de l’audacieux Spinoza, de Bartleby le scribe d’Herman Melville, des Vagues de Virginia Woolf, de La passion selon G.H. de Clarice Lispector, de pratiquement toutes les oeuvres de Samuel Beckett (qui à la lecture initiale semblait impénétrable), de l’Enfance de Nathalie Sarraute (évidemment) et des Lois de l’Hospitalité de Pierre Klossowski (que j’ai détesté sur le coup, mais qui refait surface dans mon écriture depuis la lecture analytique). Le plus important demeure l’esprit libre et fragmenté de l’enseignement dans ce programme qui encourage l’originalité des idées. On y passe parfois de la théorie ayant mal vieilli (comme l’étude du caractère des personnes selon la forme de leur visage) à la présentation d’une oeuvre complètement intemporelle. Voilà une belle exception dans un système d’éducation obsédé par les compétences techniques, celles nous faisant agir de plus en plus comme des automates sans âme.
Vincent Bergeron et Berger Rond par moments, le 5 juillet 2009.
En premier, ce serait à l’intérieur, dans un bureau banal, un matin de nuages noirs
La masse osseuse laborieuse apparaissait sans doigts apparents. La main droite de RUBBER se posait tout droit dans le néant. L'ouverture laissée par son employeur ne laissait aucun doute quant à l'impossibilité de pouvoir même imaginer une poignée de main ne respectant pas les limites établies par la compagnie. Malgré tout, RUBBER s'était de nouveau laissé aller à ses tendances naturelles, celles ne lui permettant pas de respecter les règles des autres.
L'expression corporelle de RUBBER avait quelque chose d'inacceptable en société. Un homme de 35 ans se devait d'avoir davantage de retenue, moins d'enthousiasme enfantin et surtout une connaissance certaine des plus fins détails du savoir-vivre. Un sourire souvent ridiculisé arpentait sa bouche étrangement dentée. Son regard se laissait aller à des tendances extrêmes ; soit il fixait intensément le regard de l'autre jusqu'à l'intimidation, soit il l'ignorait purement et simplement. Ses oreilles percevaient le monde extérieur autrement. Personne d'autre n’avait cette sensibilité. RUBBER était l'exception qui irritait viscéralement les autres (“The annoying exception”, avaient-ils disaient-ils dans sa tête). Ses épaules tendaient naturellement vers le bas, bien qu'il se soit amélioré avec l'âge. Terriblement mince, il était, malgré son goût vestimentaire discutable, parfois perçu comme un homosexuel. Il détestait pourtant la compagnie des hommes, presque tous des monstres créés pour mieux empoisonner son existence, pensait-il souvent. Des fantas-mes sexuels dominaient sans arrêt sa raison. On pouvait le deviner à sa physionomie et sa manière nerveuse de se mouvoir. La philosophie fantasmagorique, peu d'hommes l’accepte.
PATRON était un homme de 50 ans. À la surface des choses, de mauvaises habitudes alimentaires l’aidaient à développer un embonpoint important. PATRON se faisait une joie de regarder son corps grossir dans le miroir. Après tout, il n’avait rien d’autre à faire, car sa vie intérieure était inexistante. Cette tendance ne le faisait pas vivre pour les autres. PATRON parlait fort et se voulait plutôt vulgaire malgré son respect presque parfait des règles du code de savoir-vivre. À l’extérieur, tout allait pour le mieux et pourtant la menace restait apparente.
Depuis quelques années, PATRON claudique de la jambe gauche. Il insiste presque sur son infirmité, en espérant voir les autres le plaindre tout en le craignant comme le monstre qu’il était dans l’esprit de RUBBER. Cette combinaison de peur et de pitié ne pouvait le rendre sympathique dans l’esprit des hommes et pourtant l’homme collait à la peau du personnage. Il demeurait PATRON.
Dans un tel contexte, lorsque PATRON regarde la patte môle de RUBBER dans sa main droite, il ne pense même pas un instant qu'il pourrait s'agir d'une erreur de circonstance ou d'un léger manque de synchronisme. Un peu humanisé par son handicap physique, PATRON ne va pas jusqu'à condamner l'employé pour cause de provocation. Tout de même, une négligence d'une telle sorte ne pouvait être pardonnée. PATRON méprise RUBBER :
– Monsieur, vous êtes foutu à la porte !
En deuxième, ce serait à l’extérieur, sur une ruelle, un jour de température neutre
RUBBER s'était de nouveau égaré dans ce quartier inquiétant où l'on fabriquait des armes tranchantes pour une bouchée de pain. Les criminels étaient souvent partout dans ce mauvais quartier à moitié en ruines. À ce moment, ils n’y étaient pas. Une cloche d'église résonnait. Le regard de RUBBER se posait nerveusement sur un environnement plus calme qu'à l'habitude. Le son de la chose d’église à la forte résonnance évoquait à RUBBER le fait qu’il n'avait jamais été à l’aise en ville et qu’il sortait rarement. Plus que jamais, RUBBER n’avait aucune idée de ce qui s’y passait. Pour lui, une seule chose était certaine, il n'avait rien à faire ici. Il voulait fuir en courant, mais demeurait immobile.
En troisième, ce serait à l’intérieur, dans une maison, un soir après une pluie
Après son entrevue, l’homme délicat retourne chez lui. Il ouvre la porte d’entrée avec une certaine difficulté. En fait, elle s’ouvre, mais se referme tout de suite et la poignée cesse de fonctionner. L’homme délicat regarde d’abord la poignée.
Il pensait quitter les lieux à tout jamais et ne jamais revenir.
RUBBER ferme toujours délicatement la porte à la manière de quelqu’un qui vient de commettre un délit (de fuite). RUBBER aimait marcher sur le bout des pieds comme si quelqu'un dormait à l'intérieur de lui. Lentement, il se déplaçait souvent vers une pièce qui ressemblait à une salle à manger. La pièce était plutôt laide, car peu meublée et mal peinturée. RUBBER s'assoyait ensuite sur une chaise peu confortable.
Elle était à la fois trop petite et trop usée. RUBBER l’aimait quand même.
C’était peut-être pour cette raison qu’A NIE passait de profile devant lui, quand elle se tenait dans la pièce donnant sur ce qui ressemblait à la salle à manger. Derrière, RUBBER s'assoyait souvent sur la table, l'air songeur. Une fois arrivée dans une autre pièce, située à droite de celle devant RUBBER, A NIE se dirigeait devant elle. Elle se surprenait à laisser couler quelques larmes sur son visage inexpressif, entouré de ses longs cheveux châtains et secs.
A NIE était une femme de 35 ans, magnifique, mais froide. Son corps miniature et son visage rond plaisaient d’abord aux rêveurs fantasmatiques à la RUBBER. Enfin, le sourire d’A NIE vient souvent nerveusement lorsqu’elle essaie fort d’être quelqu’un d’autre. L’adulte aimait parfois jouer aux idiotes, mais n’en tirait aucun avantage.
Le temps d'un éclair, il s'éclipse du paysage.
Le regard d’A NIE peut éviter le contact direct. Ses oreilles demeurent attentives au monde extérieur.
Une grande timité domine A NIE depuis son enfance. Ses manières appartiennent à une fille d'enseignants. Pour elle, la morale et les règles l'emportent sur l'impulsion du moment. Elle se déplace dans l’incertitude malgré tout son respect pour le savoir-vivre. Il y a quelque chose de désespéré chez elle. On dirait qu'elle ne peut pas s'en sortir. L'expression de son visage demeure appropriée au moment présent.
À ce moment et très souvent, son corps se referme sur lui-même. L'ouverture semble impossible.
En quatrième, ce serait à l’intérieur, dans un dépanneur, un jour ensoleillé
RUBBER est parfois sans éclat dans l’inappétence. Au beau milieu d'une allée de produits nettoyants à l'esthétique inquiétante (les contenants prennent la forme des créatures à exterminer dans nos maisons), l’homme qui n’aimait pas les hommes regarde vers l'extérieur du dépanneur pour y fixer le soleil. La lumière l'aveugle, mais RUBBER ne détourne pas le regard.
Après un aveuglement lumineux, ce serait encore à l’intérieur, dans le même dépanneur, mais à la pleine lune quand le temps n’existe pas vraiment
L’homme fait une habitude de son impassibilité.
RUBBER demeure souvent figé au même endroit dans un dépanneur à l'esthétique baroque. Les allées y sont de dimensions variables et les produits prennent des formes rondes et ovales, difficiles à transporter. Dans les yeux de RUBBER, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel se retrouvent dans ce dépanneur à regarder comme un bureau banal.
Dans un contexte particulier, celui du destin (RUBBER le croirait facilement) ou du hasard (le PATRON pragmatique le penserait), il est crédible d’y voir entrer un PATRON à l'air inquiet et pourtant libéré d'un endroit insupportable à long terme (en 55e). PATRON se dirigerait logiquement vers la glacière.
Ce dernier plonge bel et bien ses mains dans la glace lorsqu’il sort de son quotidien. PATRON aime toujours respirer un bon coup. Cette respiration le calme et ses mains tendues le deviennent un peu moins. C’est normal, car elles semblent mourir sous l'effet de la glace. En se tournant la tête en direction de RUBBER, PATRON devient le mépris. Ensuite, PATRON aime se déplacer pour prendre un journal. Lorsqu’il peut trouver un journal dans un contenant à quelques pas de lui, il le prend. Dans ce contexte particulier, la teinte grisâtre du papier se confond avec la couleur des mains du PATRON. La Une est la suivante: «Une seconde dépression en quatre ans pour le président!» PATRON ne peut que regarder le CAISSIER à sa gauche et commenter la Une d’une voix méprisante :
– Il fait partie de ceux qui ne savent pas comment se prendre en mains !
Le caissier, dans la vingtaine avancée, plutôt neutre par rapport à la vie, sourit de manière mystérieuse, quelque part entre le mépris pour PATRON et l'approbation de son commentaire.
RUBBER se détourne régulièrement de sa position pour fixer la pleine lune. Il jette un coup d'oeil à PATRON et CAISSIER lorsqu’il se sent trop seul. La vue de RUBBER est floue quand la pluie est tombée sur ses lunettes. Il aime l'ignorer et ne nettoie jamais ses lunettes. Les mains de PATRON redeviennent fréquemment tendues. CAISSIER n’existe que dans le moment présent.
Il y un instant, RUBBER a décidé de les fixer d’un regard presque fasciné. Depuis ce temps, l'eau de la glacière coule des mains de PATRON jusqu'au plancher du dépanneur. RUBBER détourne toujours le regard. Une fois, RUBBER a perçu les traits effacés d'une tête humaine dans la glacière. Il s'est approché pour caresser les longs cheveux noirs de la tête plongée dans la glace. Une larme a coulé le long de la joue gauche de RUBBER. Après, il détourne la tête et referme rapidement la porte de la glacière comme s’il résistait à une tentation.
En sixième, ce serait à l’extérieur, mais d’abord dans une maison, un jour de température neutre, mais aussi nuageuse
Dernièrement, A NIE sèche ses pleurs. Elle aime aussi reprendre sa position debout et sortir de la maison, surtout lorsque la porte extérieure se trouve à seulement quelques pas d'elle. Quand elle marche nerveusement, en bonne névrosée new-yorkaise ou pas, à l’intérieur ou pas, à l’extérieur ou pas, le long de la rue de la maison (ce qui est effectivement à l’extérieur et à un endroit qui ne ressemble pas du tout à New York), vers la droite (la direction de la raison qui nous sert à préciser les choses ici), la gourde se parle faiblement :
– J'espère être capable de partir avant qu'il soit trop tard !
A NIE s'arrête bientôt de marcher. Autour d'elle, un paysage terne et sans couleurs évoquerait un quartier industriel abandonné. C’est du moins une description sur laquelle on avait insisté quand elle n’était encore qu’une enfant ; cette description, elle la percevait partout. Durant une éternité, tout se ressemble et rien ne change. La cinèse en dépend tout de même complètement.
Après l'avoir aperçu au loin, de l'autre côté de la rue, MA VIE a salué A NIE du regard. MA VIE (de 33 ans) possédait toujours un regard lumineux ; des yeux énormes et éclatants étaient posés sur un visage maternel et réconfortant. Sa petite stature ne diminuait pas son entrain jovial. Peu de soucis apparents participaient à la joie de vivre apparente de MA VIE. C'est justement tout ce bonheur si tangible sur un seul visage qui a déjà trop dérangé A NIE. Elle voyait venir MA VIE comme une punition du ciel pour sa lâcheté injustifiable.
– A NIE ! Comment ça va ? (MA VIE quand elle est surprise)
– Ça fait longtemps... (le réflexe social d’A NIE quand elle essaie d'être contente de voir MA VIE)
– Tu fais quoi de bon ces jours-ci ? (MA VIE quand elle est joviale)
– Je me regarde aller de l'avant. (A NIE quand elle dit ce qu'elle aimerait faire, hésitant entre une attitude passive et active)
– Beaucoup de projets en tête ? (MA VIE quand elle ressent de l’enthousiasme pour A NIE)
– Peu. Pourtant, beaucoup d'idées me tournent en tête. (A NIE quand elle est honnête)
MA VIE cesse de sourire et commence à observer attentivement l'expression faciale d'A NIE. Selon A NIE, l’image autour d’elle perd aussitôt en clarté.
– Tu ne replongerais pas encore dans tes vieilles lubies ? Tu le sais, elles t'empêchent de voir la vie comme tu penses que je la vois (MA VIE quand elle est inquiète)
– Non, j'ai le contrôle, mais l'idée.. (A NIE lorsqu’elle commente les autres idées)
C’est alors qu’A NIE commence à ressentir un malaise intangible. C’était quand ELLE BET s'approchait d'elles. MA VIE mettait la main sur l'épaule droite d’A NIE et dans son souvenir, elle voulait lui faire signe de s'arrêter. Malgré le fait qu’A NIE soit la seule à se souvenir, elle s’arrêtait en même temps que MA VIE. ELLE BET les attendait toutes.
Cette nouvelle venue était alors sociable au maximum. À 36 ans, grande et élégante, ELLE BET correspondait à l’idéal féminin de la majorité grâce à des cheveux bien coiffés, frisés et des boucles d'oreilles extravagantes, en plus d'une bague sur le pousse droit (signe de constante insatisfaction sexuelle). ELLE BET possédait aussi un regard quelque peu suffisant. Son écoute sélective des propos des autres la rendait difficile à blesser. Pour le meilleur et pour le pire, elle dominait les femmes autour d'elle.
Il n’y a pas si longtemps, les femmes marchaient ensemble.
– Aaaaah !! MA VIE et A NIE sont en forme, j'en suis certaine ? (ELLE BET qui pose toujours une question qui n’en est pas une pour elle)
- Non pour elle. Oui, pour moi ! (MA VIE quand elle prend un ton de voisine curieuse)
C’était quand les femmes se regardaient encore aller de l'avant.
– Maintenant, je.. (A NIE lorsqu’elle se sent inconfortable)
–..crois que tu vis déjà le parfait bonheur ! (ELLE BET qui a toujours une voix au débit rapide)
– Tu te rappelles comment elle.. (MA VIE lorsqu’elle est bavarde)
–..nous empêchait toujours de cacher notre angoisse ? Oui ! Évidem-ment, oui !! (ELLE BET, inévitablement surexcitée et omniprésente)
– C'était nous..peut-être ? (MA VIE lorsqu’elle est incertaine de sa mémoire ; des souvenirs troublants pour A NIE)
– Ou c'était nous ! Effectivement, eh.. (ELLE BET, insupportablement bavarde)
– S'il vous plaît, je.. (A NIE lorsqu’elle se sent étouffée)
Dans le passé, MA VIE a déjà jeté un coup d'oeil à A NIE. MA VIE lui avait fait ressentir qu’il y avait une compétition entre elles. Maintenant, MA VIE prend une grande respiration.
L’image perd encore un peu de sa clarté.
– Je me rappelle quand tu l'avais presque étouffée avec un oreiller. (MA VIE quand un souvenir d’enfance qu’elle pensait oublié lui revient à l’esprit)
ICI, elle écoutait en cachette à l’époque. Elle s'approchait d’elles beau-coup plus tard. D'apparence moyenne, de toute manière, ICI se fond dans le décor. Sans être timide, elle s'intéresse surtout aux détails de l'instant présent. L’esprit d’ICI est presque exclusivement pragmatique. Tout le monde apprécie sa présence à cause de ses petites attentions qui améliorent la vie quotidienne de ses amis. À la longue, ICI peut devenir emmerdante. ICI gagnerait à trouver sa personnalité, mais elle demeure essentiellement conformiste.
Les femmes s'arrêtaient il y a déjà longtemps.
Pourtant, A NIE aurait voulu accélérer le pas. Elle l'aurait fait si ELLE BET ne l'avait pas enlacée.
– A NIE, MA VIE ! Il va bientôt pleuvoir, je crois. (ICI est toujours contente et intéressée par la météo)
– Et ELLE BET ! (MA VIE lorsqu’elle est agacée par ICI, elle précise l'oubli d'une femme qui se croit inoubliable dans sa qualité de divertisse-ment)
– ICI !! Tu te souviens, quand je l'avais presque étouffée avec un oreiller, cette pauvre A NIE... (ELLE BET dans son insensibilité, elle fait mille et un signe à ICI pour marquer sa présence)
– Toute prise... (ICI est moqueuse quand les autres le sont)
– ICI, elle ne peut plus vous supporter !!! (A NIE d’un inconfort profond, dans la nécessité d'expression personnelle, mais parfois ICI ne supporte pas de manquer d'idées ; la frustration d’ICI, A NIE la devine)
En septième, ce serait à l’extérieur, sur le balcon d’une maison, un jour de doux soleil
Depuis un certain temps, RUBBER a tendance à s’asseoir sur une chaise moyennement confortable. Sans rancoeur, RUBBER comprenait la décision de son patron. Il savait à quel point il était difficile de survivre à certaines erreurs professionnelles. Parmi les détails insignifiants souvent négligés dans son imaginaire coloré, plusieurs faisaient toute la différence dans le concret bien terne. La chose qui lui apparaissait comme le plus important ne semblait même pas appartenir au cerveau des autres. Cette réflexion troublante n'aidait pas du tout RUBBER à maîtriser ces détails qui causaient beaucoup de tracas aux héros du roman qu'il était en train de lire.
À une distance franchissable par RUBBER, quand il ne s’y attend pas, la vie se charge de lui faire savoir à quel point sa réflexion n’est pas une maladie de l’esprit.
Trois hommes travaillent durement à la réparation de la rue. Un autre homme demeure songeur. Bientôt, d'une drôle de cadence, cet homme en habit carreaux se dandine devant trois hommes immobiles. Un petit homme nerveux sur ses pieds, SONGEUR exprime en muet une nouvelle idée en soulevant l'index de sa main gauche. Il va chercher à sa gauche (RUBBER le perd de vue malgré une tendance naturelle de son regard vers la gauche), le décor approprié pour une école idyllique (arbres naturellement esthétiques, un hêtre, de l’herbe géométrique). Tous ces éléments sont dépliés et agencés rapidement par plusieurs travailleurs déployés après le premier déplacement d'un élément par SONGEUR. Cette construction improbable plaît beaucoup à RUBBER qui pourrait facilement l’imaginer.
Lorsqu’il se questionne sur sa vie, une cour d'école est suggérée devant RUBBER. Des enfants (âgés de huit à dix ans) à l'apparence familière (ils ressemblent aux travailleurs) viennent de tous les côtés pour y jouer. RUBBER s'ouvre les yeux et se gratte la tête quand il pleut ou quand des enfants qui lui ressemblent se présentent devant lui. Cette fois-ci, des enfants se présentent devant lui. Qu’il pleuve ou pas, RUBBER tourne sa tête vers la gauche.
Apparemment, l’oeil droit de RUBBER est parfois d’un intérêt certain.
En huitième, ce serait à l’extérieur, sur la cour d’une école imaginaire, en plein coucher de soleil
Les enfants de l'école imaginaire (ils auront toujours de huit à dix ans) sont des anonymes. Un premier enfant se tient à l'écart dans une attitude étrangement mature. Il lui arrivait de dire «Tu le sais !». La plupart du temps il disait ceci : «Quand il sait, l’enfant ne naît pas qu’il existe. Une échappatoire de plus à négliger sans bon sens !»
Derrière, trois autres enfants évoquent plus ou moins les hommes immobiles (en septième). Deux d'entre eux se tiennent la main et tournent en rond. Mais, ils courent aussi. L'autre enfant frappe sur un ballon attaché par une corde à une tige de métal ; ce jeu d'enfant installé dans nos écoles primaires. Le ballon se détache et rebondit sur les têtes des deux enfants qui tournent en rond.
En neuvième, ce serait encore à l’extérieur, sur le balcon d’une maison, un jour de doux soleil
Sans expression, un peu effrayante malgré sa beauté évidente, A NIE a tendance à toucher l'épaule droite de RUBBER. Sous l'effet de ce geste, RUBBER entre toujours avec elle dans la maison où il y remarque dernièrement la présence de son poulet (qu'il mange depuis quelque temps déjà). L'air maussade, près de la table de la salle à manger, RUBBER a pris l’habitude de s'asseoir sans mot dire ; et sans maudire son poulet.
Cette dernière image est déjà oubliée comme l’école imaginaire s’est perdue, il y a quelques instants, dans l’esprit de RUBBER...
En 10e, ce serait à l’extérieur, le long d’une rue anonyme, pendant une nuit pluvieuse
Dans un décor urbain calme, PATRON se sauve cette fois-ci d'un policier encore plus lent et handicapé que lui. Le policier aime ses handicaps et il se fait presque une fierté de les ressentir. PATRON doit absolument claudiquer de la jambe gauche et parler mal («Maudit poulet !»).
Il y a trois phrases, il était écrit en d’autres termes que le PATRON se sauvait encore une fois de quelqu’un. Le pragmatisme de la routine nous emmerde aussi.
En 11e, ce serait à l’intérieur, dans la salle à manger d’une maison, un jour de doux soleil
A NIE et RUBBER dégustent finalement un poulet. Ils ont déjà regardé attentivement leur assiette dans un passé peu éloigné. Satisfait, RUBBER disait alors à quel point il était toujours aussi bon, même réchauffé, ce maudit poulet. Apparemment, A NIE l’aurait regardé avec un sourire timide avant de replonger son regard dans une assiette, mais cette réalité, personne d’autre qu’elle ne la connaissait.
Il pouvait alors en enlever et elle retomberait toute droite, prête pour les moules.
Entre RUBER et A NIE, le rythme de discussion était lent et cela était bon quand, la femme s’avançait en terrain méconnu, avec un argument de taille moyenne. Elle précisait à RUBBER que selon elle, le poulet lui était apparu meilleur la première fois. Selon certains scribes un peu sentimentaux, cet argument suffisait à la rendre sensible. Aucunement en restes, RUBBER avançait sur la table des mots vagues et inconsé-quents dans un esprit errant («..sans se laisser déguster aussi bien !»). A NIE se voulait constamment irritée quand RUBBER coupait ses phrases comme s’il s’agissait de bon débarras n’ayant pourtant jamais été mentionné directement dans ce texte («Cesse de couper mes phrases !»).
S’il était venu pendant qu’A NIE reprochait à RUBBER de couper ses phrases, le Désolé ! de l’homme ferait partie de ceux d’un couple usé par le poids de l’habitude. En fait, une entente était encore possible, car elle désirait déguster («Mais c’est vrai. Tu es ma raison, enfin, tu as raison..Il est plus délicieux cette fois-ci.»). Pendant un moment, le couple pouvait manger sans parler.
RUBBER n’hésita toutefois pas à couper ce silence d’une phrase sec et mal placée : «J'aurais aimé apprendre à cuisiner en bas âge !»
En 12e, ce serait à l’intérieur, dans la cuisine de la maison d’ELLE BET, un jour ensoleillé
ELLE BET fera toujours cuire une soupe (Chef Boyardee) mala-droitement.
Cette soupe, la femme ne pouvait que l’aimer pâteuse comme dans les publicités. De son propre aveu, elle ne s'était jamais remise de ses premières expériences culinaires. La cuisine corporative lui conviendra à tout jamais. Son environnement en sera le reflet jusqu’à la dernière minute de cuisson.
ELLE BET ne possédera pas beaucoup d'outils pour cuisiner quoi que ce soit.
Ses valeurs esthétiques l’empêcheront d’en avoir.
Autrement, la maison d’ELLE BET n’aurait pas toujours été décorée avec un excès de style bon goût. Le lecteur y aurait changé quelque chose en sympathisant un peu plus avec le personnage lors de sa première apparition (en sixième). Maintenant, il est trop tard...
Ce désarroi ne signifie pas la fin de notre histoire pour autant ! Elle commence à peine à cuisiner quand quelqu'un sonne à la porte d'entrée.
ELLE BET va ouvrir la porte d'entrée. SONGEUR (en septième) se prépare encore une fois à vendre sa salade.
– Vous la voulez avant tout le monde ?
Ce charmeur au ton légèrement affecté et aux grands gestes apparaît maintenant sous la forme d’un vendeur. Un petit homme bavard et rapide sur ses pieds, SONGEUR, l'homme caméléon, présente ses boîtes de nourriture à vendre, de la viande coupée, emboîtée pour des soupes et recettes faciles.
Loin d’être aussi gourde qu’elle en a l’air, mais elle ne croit pas aux miracles, ELLE BET demeure sceptique et exige du SONGEUR une réponse à sa question :
– Et votre salade, elle est fraîche ?
L’image se désintègre rapidement comme de la salade.
En 13e, ce serait à l’extérieur, sur une ruelle (en deuxième), lors d’une nuit pluvieuse
Pour échapper à un policier, PATRON se cache dans une cuisine désaffectée. Les lieux sont évidemment insalubres et abandonnés depuis longtemps. En raison de ses handicaps physiques (faiblesse de la jambe gauche et embonpoint), PATRON ressemble un peu à cet endroit. Il tente malencontreusement de se fondre dans l’image, sans y appartenir. Un autre contenant devait le tenir en place pour qu’il se fasse oublier. Autrement, PATRON était à risque de devenir une cible. Dans son existence d’observateur passif, PATRON ne pensait pas cela possible. Il restait peu de temps à PATRON pour trouver une solution. Mais sa main droite croyait aux solutions de dernière minute. Toute sa vie durant, il avait survécu grâce à ces solutions. Ainsi, contrairement à A NIE, il avait raison de croire en ses chances de s’en sortir.
La fiereté soutenait PATRON quand il se parla à voix basse : «Ils ne m'enfermeront jamais dans le panier à salade !». POULET (en dixième) était un policier d’expérience un peu imbu de lui-même. POULET chercha sans trouver. PATRON s'était déjà enfermé dans un réfrigérateur brisé et débranché ; sans glace, il pensait toujours avoir raison ; sans glace, il détenait la vérité sans y croire ; sans glace, personne ne croyait aux solutions de dernière minute.
Une porte de réfrigérateur en train de se fermer doucement.
En 14e, ce serait à l’intérieur, dans la cuisine de la maison d'ELLE BET, un jour ensoleillé
ELLE BET referme souvent la porte de son réfrigérateur.
Elle fait ce geste presque quotidiennement, sans y penser.
Présentement, ELLE BET pense à ce que son refrigérateur contient, c’est-à-dire de la salade et de la viande coupée, sous vide. Un peu surexcitée, ELLE BET se veut satisfaite et cette volonté lui suffit à ressentir l’émotion appropriée.
Cette satisfaction instantanée exaspère toujours la lectrice de romans oubliés et perdus dans les livres usagés d’émotions rares et neuves. Contrairement à la couverture d’un livre usagé, le corps d’ELLE BET bouge sans arrêt et se veut rarement bien rangé. Il est souvent consulté et change constamment de propriétaire ; la peau ne peut être brûlée par le soleil ou ramollie par la pluie. Le plus insultant demeure la consistance du corps quand il en fait que s’épanouir de plus en plus. Les courbes d’ELLE BET rebondissent doucement. Partout où elles vont, il n’y a aucune trace de surplus.
Pour mieux se le rappeler, après sa copulation quotidienne, ELLE BET respire souvent un bon coup.
On voudrait oublier rapidement cette image et pourtant elle s’étire en longueur autant sur papier que dans notre esprit...
En 15e, ce serait à l’intérieur, dans le salon de la maison de MA VIE, un jour ensoleillé
Le sourire aux lèvres et la mine lumineuse comme le soleil, en plus de paraître légèrement hypnotisée, MA VIE est assise sur son divan et regarde la télévision. Sa maison extrêmement bien rangée et ordonnée laisse imaginer l’incapacité d’ELLE BET.
Mais, A NIE le savait.
Le trouble de l'obsession compulsive parvenait à rire de MA VIE avant qu’elle n’en fasse un bon usage.
Rien n’était laissé au hasard avant qu’elle s’étourdisse.
Une vie sans futur, MA VIE l’attendait à temps voulu.
En attendant, la respiration satisfaite vient nerveusement comme si une femme était sous-alimentée, mais intellectuellement stimulée à l’excès.
En 16e, ce serait à l’intérieur, dans une maison, un soir de nuages noirs
Dans la salle à manger, une A NIE au visage pâle demeure impassible, assise sur le sol en Amérindienne. Son corps svelte ne l’empêche pas d’être magnifique, mais sa beauté se définit dans l’absolution de la graisse antique. Personne ne connaît encore son nom et pourtant elle voudrait devenir professeure. Voilà une idée de citation reportée.
Ce serait à l’extérieur, dans une forêt idéalisée (et non idyllique), un jour ensoleillé et nuageux dans la tête d’A NIE
Arbres nombreux, ruisseaux et végétation touffue bien entretenus. Propreté de l’endroit.
Une A NIE toute petite vient d’avoir huit ans. Pour son anniversaire (elle prononçait «A..nie..verse..air»), ANNIE se perd dans les bois. ANNIE était le nom imaginaire d’A NIE.
Chanceuse, ANNIE trouve rapidement de l’aide. Un Grand Frère la sauve de son désarroi. L’orpheline en avait besoin. Des vêtements d’enfant dans le besoin lui donnent froid. Elle a perdu son gilet dans les bois et ne porte maintenant qu’une chemise de nuit.
GRAND FRÈRE a 35 ans, possède un corps athlétique et sait comment nager. Il avance dans la vie à pas lents, car il aime prendre le temps de goûter les choses. Il a peu d’argent et s’en soucie peu.
– Tu t’es perdue ? Je vais te retrouver ! (GRAND FRÈRE, très sympathique et généreux de nature)
– Comment on fait pour se retrouver ? (ANNIE, curieuse et intriguée par le choix des mots)
– On plonge dans les bois ou en soi. (GRAND FRÈRE, explorateur à l’imaginaire développé)
– Je ne veux plus sortir des bois ! (ANNIE, soudainement enthou-siaste)
– Dans ce cas, on peut prendre un détour merveilleux, suis-moi... (GRAND FRÈRE, pédagogue)
GRAND FRÈRE montre la voie à ANNIE qui le suit le long d’un sentier méconnu de cette forêt.
– C’est quoi ton nom ? (GRAND FRÈRE préfère connaître le vrai nom des personnages)
– ANNIE
– Tu es certaine de ne pas t’appeler A..NIE plutôt ? ANNIE est plutôt inhabituel comme nom. (GRAND FRÈRE, sur le coup, le pense)
– Mon vrai nom est A NIE. (A NIE dit la vérité, contrairement à un auteur introverti et incapable de naturalisme)
– A..NIE...Maintenant que j’y pense, c’était mieux ANNIE ! (GRAND FRÈRE adore l’imagination des enfants)
– ANNIE !! (ANNIE se retrouve)
– Dis-moi ANNIE, qu’est-ce que tu aimes dans la vie ? (GRAND FRÈRE, pédagogue)
– J’aimerais avoir des parents. (ANNIE, orpheline)
– Tu es orpheline ? (GRAND FRÈRE, pédagogue)
A NIE fait signe que oui en continuant de suivre GRAND FRÈRE.
– Dans ce cas-là, je suis ton Grand Frère ! (GRAND FRÈRE, généreux)
– Non, c’est impossible, tu es trop âgé ! (ANNIE s’exprime comme une enfant aux parents aisés)
– Je peux quand même être ton Grand Frère ! C’est possible pour les orphelins, entre autres. (GRAND FRÈRE, pédagogue)
– J’aimerais beaucoup apprendre de toi ! (ANNIE, studieuse)
– Super ! (GRAND FRÈRE, enthousiaste)
– D’abord, comment on fait pour se retrouver ? (A NIE, studieuse)
– C’était déjà fait. Tu étais véritablement ANNIE. Mais en posant la question, tu viens de briser le charme ! (GRAND FRÈRE, sensible et imaginatif depuis son enfance)
– Oh, est-ce que c’est comme dans les contes de fées du 19e siècle ? (A NIE, érudite pour une orpheline de huit ans, elle prononce déjà mieux les mots que la A NIE de 35 ans)
– Tu parles bien ANNIE ! Ta manière de prononcer les mots me rappelle la petite fille du musical ANNIE. (GRAND FRÈRE fait son effort pour trouver une comparaison dans la culture qu’il connaît)
– J’adore le musical ANNIE. J’ai déjà vu plusieurs représentations théâtrales et les acteurs étaient excellents, la mise en scène originale et j’ai toujours adoré l’histoire de cette petite orpheline qui me ressemble comme deux gouttes d’eau. (A NIE et non ANNIE, fait preuve d’une érudition exceptionnelle pour une orpheline de huit ans, beaucoup plus qu’A NIE à 35 ans)
D’un hêtre, deux gouttes d’eau tombent, sur ANNIE qui se sait touchée par la grâce.
– Wow ! Voilà qui m’impressionne. Comment tu fais pour parler de la sorte à ton âge ? (GRAND FRÈRE, véritablement impressionné)
Rêveuse et très timide, ANNIE penche son visage sur son épaule droite. Elle rougit comme le personnage du musical populaire.
– Quel âge as-tu ? (GRAND FRÈRE préfère les petites filles)
En 16e (nous en sommes encore là), ce serait à l’intérieur, dans une maison, un soir tardif de nuages noirs et de douce pluie (seulement quand il fait froid)
Le temps passait sans qu’elle s’en aperçoive. Dans la répétition, A NIE fixait du regard le mur. Personne ne sait ce qui va-et-vient entre. En cadre volontaire ou ouvert, il n’y avait jamais eu de solution concrète. Sans y trouver réconfort, A NIE regardait le mur devant elle.
Aucun meuble.
Après un moment, A NIE respire difficilement. Des gouttes d’eau commencent à couler du plafond. Elles n’y voient qu’une araignée et aucune gourde.
Quelqu’un voyait plutôt un déplacement extrêmement lent vers la chambre de RUBBER, située à la gauche de la pièce devant la salle à manger.
L’homme était assis sur son lit quand il faisait froid. Il y avait plus de place pour un oreiller depuis qu’il avait déplacé son gilet rouge en dessous du lit. Ce gilet rouge lui permettait de regagner des forces. RUBBER pensait avoir perdu un gilet la veille. Pour éviter que l’on puisse le voir, il a voulu le déplacer en dessous de son lit. Maintenant, il fait froid. Un homme a deux oreillers, c’est mieux.
L’homme s’endort. Quand il rêve, son oeil droit attire la mélodie...
En 17e, ce serait à l’extérieur, sur la cour d’une école imaginaire, en plein coucher de soleil
L'un des enfants évoque plus ou moins un homme immobile (en septième et huitième ; mais l'apparence des enfants n'est plus la même en 17e). Cet enfant tient un ballon dans ses bras, le sourire aux lèvres. Ébahi, un autre enfant le regarde. De sa main gauche, un troisième enfant appuie sur l'épaule droite de l'enfant ébahi après lui avoir serré la main droite. L’enfant ébahi retourne et voit alors plus loin un quatrième enfant qui rappelle SONGEUR. Le quatrième enfant se tient sur ses deux mains au sol. Il frappe des deux pieds, derrière son dos et dans les airs, sur ceux d'un cinquième enfant lui faisant dos et adoptant la même position. L'enfant ébahi ouvre sa bouche lentement, de stupeur. Puis, l’enfant ébahi éclate de rire lorsqu'il entend tomber l'un des enfants, celui le plus drôlement positionné. L’enfant ébahi reçoit le ballon du premier enfant, celui tenant un ballon dans ses bras, le sourire aux lèvres. Sans problèmes, l’enfant ébahi peut attraper le ballon. Content, il s'y frotte, réconforté.
En 18e, ce serait à l’extérieur, sur la rue de la maison, un jour nuageux et ensoleillé où les passions rejoignent les frustrations
Quand A NIE marche d'abord rapidement, en suivant un élan compulsif qui ne lui ressemble pas, on aurait dit une actrice. Puis, elle avance au ralenti le long de la rue et elle redevient une gentille fille de professeurs. Dans ce paysage de quartier industriel abandonné, une expression de perte d'essence vitale la domine. Si on pouvait voir un corps si bien dissimulé, il serait possible de décrire ce qui était pris par ses mains. Néanmoins, nous percevons à quel point la cinèse n’est plus. Le rythme hautement saccadé de sa démarche devient de la détresse humaine.
Soudainement, il y aurait une circulation importante et de plus en plus rapide de véhicules aux tailles diverses sur la rue la plus monotone. Intérieurement, A NIE s’insurge contre la pollution excessive de ce quartier.
– Je t’en fumerais de la fumée !! (A NIE se disait-elle, prête à devenir fumeuse et même fumiste, s’il le fallait pour mieux dénoncer en collant à la peau du personnage névrosé et anxieux)
– Ils n’auront pas à m’en mettre sur le dos ! (A NIE se sent coupable de ne pas être une parfaite environnementaliste)
Les vêtements d’A NIE sont beaucoup plus sérieux d’habitude. Ils sont décorés de petites fantaisies qui n'en sont que pour elle. Maintenant, A NIE marche la tête haute. Confiante, elle cesse de se plaindre. Pourtant, on continue à croire qu’elle ferait une excellente actrice.
En 19e, ce serait à l’intérieur, au sous-sol de la maison de MA VIE, une nuit de lune partielle où nous avons besoin de croire à autre chose
L'air anxieuse, le corps convulsé, MA VIE glisse son corps sous une couverture. Elle s'installe sur un fauteuil confortable avec un oreiller remarquable dans une maison ridicule. Ses yeux rouges fixent l'écran d'un ordinateur. Sur Internet, des informations l'inquiètent. Apparemment, ce sera la fin du monde le 21 décembre 2012. Nos cerveaux verrouillés par un mode de vie déséquilibré redeviendraient ouverts aux possibilités les plus magiques.
En 20e, ce serait à l’intérieur, au sous-sol de la maison, en plein coucher de soleil
À l'écart, assis sur le plancher, un homme pense retrouver un certain enthousiasme pour la vie. Il regarde des photos de famille ; captivé, l’homme a conservé la curiosité d'un enfant.
RUBBER s’intéresse en particulier à la photographie d'un enfant ne lui ressemblant pas.
En 21e, ce serait l’école imaginaire, en plein coucher de soleil
Dans cette école imaginaire, l'un des enfants ressemble bien à RUBBER.
Personne ne sait si les élèves vivent à l'intérieur ou à l'extérieur d'une école ou d’eux-même. Il s’agit tout de même d’une école. Certains des enfants rient jaune. D’autres sont heureux tout en trébuchant sans arrêt. Certains aiment même frôler la mort sur le bord d’une falaise ; c’est alors qu’il apparaît évident que nous sommes à l’extérieur. En effet, certains des enfants en viennent à se demander si sauter dans le vide n’est pas l’étape supérieure à l’extase suprême. Juste avant que ces derniers passent à l’acte, d’autres enfants les retiennent dans la bonne humeur.
Tous les enfants habitent l’état d’esprit de l'enfant ébahi (en 17e). Ils flottent presque dans un univers incandescent et merveilleux. Chacun des élèves possède sa propre personnalité. Notons la qualité hétérogène de cet univers. En même temps, tout apparaît naturellement ordonné, sans rupture injustifiée ou justifiée par une logique de système qui favoriserait les esprits les plus carrés. L’école constitue le paradis sans Dieu (qui est une sorte de dictateur imposant une idéologie ; lire le deuxième commandement qui condamne toute forme de représentation, à l'exception des représentations commandées par Dieu).
Les élèves communiquent entre eux et ne vivent pas dans leur petit monde comme des autistes ou de futurs bourgeois. Seulement, leur interaction n'impose aucun point de vue particulier. Elle n'exige pas non plus de se débarrasser de tout pour atteindre le nirvana de l’ascétisme (bouddhisme). La communication entre les élèves permet à tous de partager le bonheur sans que ce bonheur devienne une manière d'imposer un pouvoir individuel («Comment fait-il pour être si heureux ?»).
En 22e, ce serait à l’intérieur, au sous-sol de la maison, en plein coucher de soleil
Réconforté dans sa solitude, RUBBER laisse tomber l'album de familles sur le plancher. Comme s'il était propulsé, il sort de la maison et emprunte une voie (même rue, direction différente) opposée à celle prise précé-demment par A NIE (en 18e)...
En 23e, ce serait à l’extérieur, sur une nouvelle ruelle, un soir de lune partielle
Dans une ville plus animée et colorée, mais aucunement plus dangereuse, RUBBER rencontre un touriste américain n'ayant jamais récupéré du choc initial de sa visite en terre étrangère.
Le touriste n'est jamais reparti vers son pays natal. Son t-shirt affiche le message suivant : «Je préfère ton pays !» C'est une sorte de hippie futuriste, dans la trentaine, égaré en temps et lieu (et langue). Grandeur et poids moyens. Il porte une barbe étrange rappelant différentes époques. Ses vêtements ne vont pas nécessairement bien ensemble et sont improbables.
– Hey ! Ah ! Du feu ? (HIPPIE FUTURISTE, comme s’il connaissait RUBBER depuis longtemps)
RUBBER allume la cigarette de RUBBER ; pendant un moment, RUBBER pense se voir et alors le visage du HIPPIE FUTURISTE devient le sien. Lorsque le visage du touriste redevient le bon, RUBBER a le drôle de réflexe de prendre la cigarette dans la bouche du HIPPIE FUTURISTE. Il se l'approprie et l'allume d’un briquet qui traînait dans la pochette gauche de son gilet défraîchi, le temps que la cigarrette devienne un cigarillo. Sympathique, le touriste lui dit ceci :
– “Well ! At least, I know you are a smoker. Maybe you understand my point of view quiet well.”
– “I am not ! This is my first smoking ever ! This thing (briquet) is not mine. I know someone who smoke.” (préoccupé, RUBBER pense à A NIE)
– “Your wife ?” (HIPPIE FUTURISTE dans un réflexe de conversation)
– “No. Someone I live with. Not sure if I could say she is with me or without anyone anywhere.” (RUBBER est étrangement personnel dans cette réplique)
– “She knows how to be left alone.” (un HIPPIE FUTURISTE perspicace)
– “Ah ! Interesting how I didn't think about what now seems so obvious. She is a tiger in a nurse suit..” (RUBBER, amoureux et poète dans l'âme)
– “..but she doesn't know it !” (un HIPPIE FUTURISTE intéressé puisque qu’il compte parmi les nombreux)
– “Exactly !” (RUBBER, naïf de croire à l'exception de sa situation)
– “And you love her.” (un HIPPIE FUTURISTE perspicace)
– “Maybe..Still, I don't know her either. As an ether, she's beautiful, 'cause she makes me feel at home..in this house.” (RUBBER, romantique et poète dans l'âme)
– “A human presence is what she needs to feel good alone..in your house.” (un HIPPIE FUTURISTE sensible)
– “This is not my house. Goodbye !” (RUBBER spécifie à propos de la maison / salutations expéditives)
L’homme entre dans le premier bar minable qu'il voit ; dans toute son ouverture, la porte se trouvait déjà devant lui.
À l’intérieur du bar, une Chinoise de 28 ans nommée BONNE HEURE ne porte pas de vêtements et baise des clients dans la trentaine, à la fois élégants et usés par la vie.
À côté de la femme, ils ressemblaient tous à des prodiges déchus.
Cette BONNE HEURE aux longs cheveux noirs évoque à RUBBER le côté sauvage (d'un tigre) d’A NIE. Visiblement attiré à la BONNE HEURE, RUBBER retourne néanmoins sur ses pas et sort du bar rapidement.
Éffaré, l’homme préfère parfois ne pas s’attarder sur la description de tout et de rien.
– “Not this time !” (RUBBER se parle à voix basse)
RUBBER appuie son dos sur la porte d'entrée du bar minable, enfin refermée.
En 24e, ce serait encore une fois à l’extérieur, sur une ruelle inconnue, un soir de lune partielle
RUBBER marche parfois sur le trottoir très propre d'une ruelle de quartier bourgeois reposant. Il entend un poète près du trottoir de son côté de la ruelle. Le poète déclame des vers.
Grand et mince, POÈTE possède un visage en longueur, un nez un peu long et des cheveux éparpillés. Il porte les vêtements défraîchis d'un poète. Son visage est brisé par une vie que les lecteurs ne veulent pas connaître. Son peu d'intérêt pour les autres est le résultat d'un caractère plus désabusé que désespéré. POÈTE est un peu trop caricatural pour être pris au sérieux. Mais, ce soir, RUBBER perçoit du génie dans tout.
– “In the darkness, there was a plain hole, but YOU could-not-see-it!” (expressif)
– “She is an-ether, but the doors were left alone once (or-too-many times) and this was enough !” (expressif)
Un homme cesse de marcher lorsqu’il devient très attentif au poète.
– “Integral and yet castrated ! Anyway, I-hate-divorces ! He saw her witnessing the EGO.. and embracing him. More or less.. The more he got, the less she was. The less he got, then SHE was a mess..!” (très expressif)
– “Beautiful ! I can totally identify with that ! This is my kind of language !” (RUBBER, enthousiaste)
–“Actually, I hear an accent.” Tu parles français ? (POÈTE francophone)
– Oui. Superbe anglais de ta part ! Tu es francophone, mais tu dois avoir une grande faiblesse pour les poètes new-yorkais ? (RUBBER, admiratif et intéressé)
– Surtout pour la vie du compositeur Moondog. (POÈTE distant à l'anglaise)
– Qui est-ce ??? (la curiosité enfantine de RUBBER le rend un peu grotesque)
– Il était et demeure le maître incontesté d'un style inclassable. Parfois, des percussions bizarres dominent de légères progressions harmoniques, empruntées à des musiques de pays ayant été pendant longtemps méconnus de l'élite. (un POÈTE adepte de Moondog)
[fiction à partir de faits sur la vie du compositeur Moondog]
Semble intéressant. (un RUBBER intéressé)
– Maintenant, plusieurs le pensent. De son vivant, Moondog était sans-abri. Sans domicile, il vendait ses albums sur la rue en compagnie de sa femme japonaise. (POÈTE, il exige de la justice)
– Il était malheureux ? (un RUBBER plus ou moins perspicace)
– Il aurait été heureux sans sa femme. (un POÈTE et son interprétation personnelle)
– Cette sale hypocrite ! Elle ne pensait qu'à elle ! (POÈTE, misogyne)
– Elle l'avait méprisé autant que ça ? (un RUBBER incertain)
– C'était dans sa nature ! Comment pouvait-elle faire autrement ? Sans dignité, personne ne peut aimer. Elle le trompait sans arrêt. Ces hommes lui donnaient l'impression qu'elle était moins que rien. Ainsi, elle pouvait continuer d'admirer quelqu'un. (POÈTE, misogyne plus ou moins perspicace)
– Tu la juges sans savoir comment elle se sentait ? Je te croyais un poète plus aimant ! (RUBBER se sent concerné)
– Les femmes veulent peut-être de l'amour. Après tout, elles ne peuvent qu'en recevoir. Moi, je ne voudrais pas aimer un être qui déteste les admirateurs. (POÈTE, misogyne)
RUBBER se sent toujours trahi lors de ce passage. Il ne peut que disparaître presque instantanément des lieux, l'air assommé.
En 25e, ce serait à l’intérieur, dans une chambre de manoir, un soir de température neutre
Quand une femme se regarde dans un miroir gigantesque, il y a un lit sans fin derrière.
La robe dispendieuse et élégante d’ELLE BET la rend plus discrète. Elle est si entreprenante, en compagnie de ses amies.
Les courbes de son corps aident ELLE BET à avoir confiance en elle. Lorsqu’elles ressortent, elle se sent mieux (ou presque ; rendez-vous en 64e pour voir). Pourtant, dans cette chambre où tout est en rondeur, son corps se fond dans le décor. La couleur et le style de la robe ont été choisis d'après la morphologie d’ELLE BET. Le but est de faire oublier la présence d’ELLE BET tout en la rendant agréable dans une pièce de ce manoir (en 29e).
Après quelques ajustements devant le miroir gigantesque d'une chambre dense et intimidante, une femme aguichante et soumise se rend compte de la mise en scène. Le plus dérangeant pour ELLE BET n'est pas tellement l'image qu'elle tente de donner d'elle-même. Après tout, elle a toujours tiré un immense plaisir à exister dans le regard des autres. Pour elle, toute vie (sociale) est physique.
Ailleurs, il n’y a rien.
ELLE BET n’aime pas l’image que l’on tente de lui imposer.
Pour la première fois de sa vie, ELLE BET se perçoit autrement. Soudainement, la porte de la chambre s'ouvre pour laisser entrer des dizaines de personnes en costumes de soirées. Ils prennent place autour d’ELLE BET. Ce qu'elle craignait l'envahit. On ne la voit plus. Elle devient une décoration ignorée par les invités.
En 26e, ce serait à l’extérieur, sur une ruelle inconnue (en 24e), un jour de température neutre
Moondog vend ses albums sur la rue. Malgré sa grande barbe blanche (de mage fantastique) et son apparence excentrique (encore aujourd'hui incroyable), il se fait rapidement dominé par les voix et les mouvements des passants.
En 27e, ce serait à l’extérieur, sur une ruelle (en 13e), une nuit de pleine lune
Dans un réfrigérateur brisé, déconnecté et sans glace, il y a PATRON ; sans glace, il pensait toujours avoir raison.
– Il doit être parti maintenant. Ce n'est pas un poulet qui peut m'enfermer ! (PATRON, fier)
De l’intérieur, PATRON donne un coup de pied sur la porte du réfri-gérateur ; RUBBER ouvrait lui aussi un réfrigérateur assez violemment.
En 28e, ce serait à l’intérieur, dans une maison, une nuit de température neutre
Dans le futur, il mangera encore de son poulet.
Les échanges verbaux à la fois stimulants et déstabilisants en compagnie d’un HIPPIE FUTURISTE et d’un POÈTE auraient pu lui avoir donné faim dans le passé.
C'est au tour de l’homme de se sentir mal ; il prépare son poulet. Présentement, RUBBER ne comprend pas complètement.
Son imagination lui fait presque oublier son rôle d’acteur. L’école imaginaire le rassure.
En 29e, ce serait à l’intérieur, dans la grande salle à manger (salle de bal) d’un manoir, un soir de température neutre où tout se déroule dans l’ordre des choses
Après s'être trouvée belle dans la chambre, elle se sent ici prise au piège complètement.
L'esthétique de cette salle de bal (et salle à manger) rappelle pourtant fortement la chambre (en 25e) et tout y est en rondeurs féminines. La seule différence tient à certains angles abrupts dans une décoration qui laisse prendre le pire.
Dans cette immense demeure, aux côtés du RICHE PROPRIÉTAIRE, les habitudes charmeuses d’une femme lui échappent. Malgré cette angoisse qui lui est fortement étrangère, elle sourit naturellement. ELLE BET apparaît lumineuse à tous les invités qui répondent favorablement à sa présence. Elle ne se perd pas dans le décor de la salle de bal à manger ; ici, tout donne le goût d’y croquer. De plus, la présence du RICHE PROPRIÉTAIRE à ses côtés lui permet de se mettre en valeur.
Ce RICHE PROPRIÉTAIRE est grand et élégant, mais décontracté comme un motard. Il respecte tout de même le code du savoir-vivre. Tout son corps très beau et athlétique conserve l’harmonie. Ses expressions corporelles demeurent conséquentes à la situation sociale dans laquelle il se trouve. Il demeure quelque peu excentrique. Son costume n'appartient à aucune classe sociale définie. Tout le monde paraît banal à côté de lui.
RICHE PROPRIÉTAIRE montre (présente) ELLE BET aux dizaines d'invités en costumes de soirée (hommes et femmes) :
– Bonsoir ! Heureux de vous revoir ! (...)
Le reste de la discussion se perd dans le flot des paroles.
Seulement lui et ses interlocuteurs se comprennent entre eux. Elle ne comprend pas de quoi il est question et l'expression du sourire lui échappe. Il la présente en fin discussions.
Après un moment, une femme échappe la main d’un homme.
Elle reste seule et fixe du regard le mur. Elle attend patiemment et jette des coups d'oeil inconséquents, pour passer le temps.
Un petit garçon et une petite fille de l’école imaginaire. Leur costume de soirée ne les rend pas fiers.
Étrangement matures, ils s’en moquent.
Pour la première fois de sa vie, ELLE BET ressent le poids de sa propre sexualité. Ses traits s'allongent et un sourire ne lui appartenant pas demeure figé sur son visage. Elle ne se sent pas bien et paraît presque laide.
Aucune confiance en elle. Dans le sentiment d'attente, sa sexualité est éveillée.
ICI, ELLE BET ne connaît personne. Lorsque le RICHE PROPRIÉ-TAIRE retourne à elle, ELLE BET saute dans ses bras.
Touché, il l’embrasse en prenant bien soin de montrer sa tendresse aux invités.
Délaissant leur conversation du présent, les invités se tournent vers lui et applaudissent tous sans exception l’acte héroïque. Juste dans ses manières, il trouve le moyen de les remercier tout en leur laissant savoir qu’ils n’avaient pas besoin d’en faire autant.
Après avoir regardé sa montre, il change le programme.
Pressé par le temps, il échange deux mots avec quelqu'un, la présente et pointe vers la dinde (et le long couteau à côté) placée au centre d'une table sans fin.
En 30e, ce serait à l’intérieur, dans l’appartement d’A NIE, un jour de doux soleil où l’ironie mordante d’A NIE n’existe pas
On se trouve maintenant dans l'appartement d’A NIE après son départ d'une maison occupée par RUBBER. Appartement meublé. Il semble appartenir à une étudiante studieuse. Un rangement excessif encourage le sentiment de culpabilité.
Assise à une table de cuisine, en position de fille ayant oublié de grandir (derrière des pieds appuyés sur les pattes avant de sa chaise), A NIE regarde une publicité dans un magazine de papier glacé. On y voit une toute petite et jeune femme blonde (27, 28 ans) portant des lunettes.