Le Vent d'Avezan
#02
1965-1966
cahiers saint-loupiens
50 ans d'écriture en cahiers
de 1960 à 2010
du pensionnat à l'ermitage
l'itinéraire d'une femme libre
Copyright Gaelle Kermen 2010
Published by ACD Carpe Diem
at Smashwords, Inc
ISBN 978-1-4581-3003-7
21 décembre 2010
Smashwords Edition, License Notes
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Photo de couverture
Portrait assis de l'auteur en tailleur mi-saison, tweed léger bleu ciel, style Jackie Kennedy, 1965, prise au théâtre de la Croix-Blanche à Saint-Leu-la-Forêt.
Archives personnelles de l'auteur.
à la mémoire de
Patrice Cournot (1942-2007)
Michel Cournot (1922-2007)
Lettre non envoyée a Daniele C.
Contacts directs avec l'auteur
Début du Soleil dans l’œil 1966-68
Le Vent d'Avezan, #2 1965-1966, continue la publication du Journal de jeunesse de Gaelle Kermen. Histoire d'un premier amour impossible. Une jeune fille des années 60 est partagée entre deux frères, fascinée par l'aîné, elle est aimée du benjamin. Echec à l'examen de la Fac de Droit d'Assas à Paris. Vacances à Saint-Clar et Avezan. La rencontre avec le Sud-Ouest est comme un autre pays intime après la Bretagne d'enfance. Rentrée difficile. Travail d'institutrice à Saint-Leu-la-Forêt. Dépression. Essais vains de littérature. Touche-à-tout. Enfin le style éclate avec la sortie du film de Godard, Pierrot le fou, grâce aux articles écrits par l'oncle des deux frères, Michel Cournot dans le Nouvel Observateur. Flamboyance du style. Libération de l'écriture. Hommage à deux hommes exceptionnels.
Le Vent d'Avezan est le second livrel d'une longue série en préparation, à lire de préférence sur lecteur numérique, sans impression papier.
50 ans d'écriture en cahiers 1960-2010
Un des jeunes québécois qui restauraient le château d'Avezan dans les années 90 m'a écrit après la lecture du Vent d'Avezan :
À travers ce merveilleux récit, j'apprends à mieux connaître Patrice et je découvre à quel point il a pu changer la vie de ceux qui l'ont côtoyé. Merci de me faire partager ce moment d'éternité.
Louis Lacroix
Journaliste
Nicole Cournot d'Esparbès, après mon retour à Saint-Clar, fin juin 2010
Pour Jean-François, ce fut un retour dans le passé plein d'émotions, et pour moi ce fut une vraie rencontre. Bon courage pour votre travail sur vos cahiers, vous écrivez remarquablement bien et vous aviez dans votre jeunesse déjà une sensibilité et une capacité d'analyse hors du commun face aux autres et à vous-même. Bravo !
Nicole
Jean-François Cournot, 64 ans, fils de Michel Cournot et cousin de Patrice Cournot
Au début, ton texte m'a amusé, puis il m'a passionné, enfin il m'a bouleversé.
Ton analyse de Patrice est d'une finesse, d'une tendresse sans concession, d'une admiration éperdue toujours mesurée et freinée par ta recherche permanente de la perfection, de n'être pas seulement un recours.
Tu as compris et aimé Patrice mieux que tout le monde.
Je revois Patrice, sa beauté, son élégance dans ses gestes, ses déplacements, libellule des trottoirs, danseuse étoile de l'asphalte...
Le texte que j'ai lu hier soir est le plus beau et le plus fort qui m'ait été donné de lire depuis bien longtemps, je suis maintenant obligé de me réfugier dans mes classiques tant la littérature d'aujourd'hui me paraît fade.
Je n'ai aucun droit, aucune autorité, aucune compétence pour te juger, mais, pour Patrice, pour papa, pour le plaisir du monde entier, publie ce roman-récit, l'histoire d'une jeune fille-femme partagée entre son amour pour deux frères. Un roman de la trempe des plus grands, je n'ose pas citer de noms car, à chaque fois que j'en trouve un, Duras, Flaubert, Proust etc., je me dis ah oui, mais lui, elle, n'avait pas ça qu'elle a, elle.
JFC
Francis Royo, 64 ans
Dés le départ, je dois vous avouer que j'ai été assez décontenancé par l'irruption des personnages qui donnent le tournis. Puis, en peu de temps, une musique se lève, s'amplifie et prend sa course. Jusqu'au bout. Un rythme s'installe, naturellement.
Des citations serties dans le texte lui donnent une espèce "d'ornementation" comme on l'entend dans la musique baroque, quand l'interprète peut "inventer", orner la partition de base d'ornements de son choix.
Je continuerai ma comparaison avec la musique baroque avec, toujours sous-jacent, ce rythme de l'écriture qui pourrait en être la "basse continue". Rythme naturel de votre verbe spontané, interactions de la narration, des discours directs et indirects, tout cela rayonnant de simplicité. Rien qui soit composé, apprêté, empesé.
Vous échappez ainsi au piège de la pesanteur historique. Vous avez bien rendu la fraîcheur (eh oui) et la légèreté de l'époque. Sans en perdre le sens non plus.
J'ai d'abord pris des notes. Puis plus rien, que la lecture, épatée, admirative. J'ai donc décidé de laisser décanter et de relire à nouveau. Là la confusion dont je vous parlais au départ devant l'apparition brusque des personnages m'a fait penser à un orchestre dont tous les instruments s'accordent avant un concert, phénomène sonore que chacun connaît avant l'éclosion de la mélodie et de l'œuvre.
Et puis la stupéfaction devant la qualité de ce texte que vous présentez comme "brut de décoffrage". J'ai rarement vu quelque chose d'aussi vif, naturel et innovant. D'autant plus incroyable que je m'étais mis à penser que tout cela fut écrit il y a plus de quarante ans par une toute jeune fille.
Alors j'ai multiplié mes lectures, complètes, ou partielles, par goût, par bonheur.
Sachant cela, écoutez moi me résumer en un mot : chapeau ! J'avais beaucoup aimé Aquamarine 67, mais là, vous me mettez "sur le cul" (licence poétique ;-)
Toujours fidèlement et admirativement vôtre
Francis
Marie-Bénédicte Baranger, historienne de l'art (61 ans)
Vous vous prétendiez "naïve" quand vous étiez ado, c'est le contraire qui m'apparaît en lisant vos carnets... Vous saviez à mon sens déjà plein de choses. Ces réflexions d'une gamine de 17-18 ans sont drôlement mûres et posées...!!! On y trouve, je dirais, une sorte de "profondeur spontanée" !!! Grand esprit d'observation et beaucoup de poésie dans le récit. J'aime bien aussi les citations, de-ci, de-là, toujours sensées et perspicaces. Et j'apprécie les coups de griffes aux conventions des petit-bourgeois !!! Moi-même, je n'y comprenais rien et ne savais comment réagir au même âge ! En province, c'était le pompon. Ne pas être "bobonne", ne pas vivre dans un cadre étroit ou un carcan..., je retrouve là des choses bien connues ! "Vivre en grand", bannir la médiocrité ! Tout comme la "soif", l'"attente", l'"incommunicabilité"...etc.
En effet, la critique du film Pierrot le Fou par Michel Cournot est magistrale et je comprends que son style vous ait plu ! J'ai été abonnée au Nouvel Obs à une certaine époque mais cela devait être beaucoup plus tard et je n'ai jamais lu de choses pareilles.
Sincèrement, vous avez un réel talent, même si vous n'en aviez pas conscience à cette époque ! Mais quand diable dormiez-vous, pour vivre et relater tout ça en plus de la vie quotidienne ???
Marie-Be
Des cahiers manuscrits, j'ai gardé le texte d'origine, sans le modifier, sans le retravailler, pour conserver la naïveté, la fraîcheur et le style, liés à mon âge et à l'époque de l'écriture.
Noms des personnages : dans mes cahiers, je parle de gens, qui ont vraiment vécu ce que je transcrivais presque verbatim. Je ne donne les noms entiers que pour les personnages publics, ceux qu'on peut trouver sur l'Internet si on tape leur nom dans un moteur de recherches. Pour les personnes privées, je mets le prénom réel et le nom en Initiale seule. Si vous vous reconnaissez et que vous désiriez être cité(e) avec votre nom complet, n'hésitez pas à me contacter (liens après ma signature en fin de livrel). Je pense être assez respectueuse de chacun pour ne rien livrer qui soit préjudiciable à la vie privée de qui que ce soit. Au contraire, c'est avec beaucoup de tendresse que j'ai mis en forme ces pages retrouvées après 45 ans.
Le Vent d'Avezan témoigne de l'évolution d'un style, qui se révélera par la suite. Il témoigne surtout d'un premier amour impossible avec Patrice Cournot (1942-2007), infini. Il ne s'est rien passé entre nous, ou si peu, mais j'en ai écrit des pages et des pages. Ce second livrel lui est consacré. C'est un hommage que je veux lui rendre. Homme exceptionnel, brillant, il a traversé un moment de vie comme un météore qui m'a transformée à jamais.
Belle lecture à vous !
Gaelle Kermen
diariste depuis 1960
auteur numérique indépendant
Kerantorec, Villemagne, Toulouse, Kerantorec
septembre 2010 - décembre 2010
Ceux qui brûlent leur œuvre avant qu'on ne la connaisse parce qu'elle ne les satisfait plus passent pour être doués d'un grand courage. Je me demande s'il n'y a pas plus de courage à consentir à n'avoir pas toujours été ce que l'on est devenu, à devenir ce que l'on n'est pas encore et à laisser la vie aux témoignages matériels irréfutables des variations de son esprit.
Elie Faure
Juillet 1965. J'ai 19 ans, je viens de passer un an à la faculté de Droit de la rue d'Assas à Paris, j'ai raté mon examen, je suis supposée le repasser en septembre. Nos voisins de Saint-Leu, Monsieur et Madame Bloch, m'emmènent en vacances dans le Gers. NdA (Note de l'Auteur)
Saint-Clar dimanche 17 juillet 1965
Je suis à Saint-Clar depuis le vendredi 9 juillet. Nous avons traversé la France dans la grande 403 Peugeot familiale.
Je suis à Saint-Clar dans le Gers, avec Madame Bloch et le bébé Jean-Yves. Nous vivons dans la maison des parents de Mme Bloch sur la place de l'église du village, avec son père M. Carricondo, sa mère est partie à Nice il y a une semaine Danièle, la jeune sœur de Mme Bloch, et Gilles et Lysange, mes petits voisins que je garde parfois avec le bébé, quand leurs parents sortent, pour me faire un peu d'argent.
Saint-Clar est un village du Sud-Ouest, écrasé de soleil pour l'instant. Il était presque abandonné il y a quelques années. Depuis l'indépendance de l'Algérie, des Pieds-Noirs sont arrivés et ont relevé la région. Le Gers est maintenant le premier département agricole français. Ce manque d'industrie me plaît bien. Il paraît que c'est un signe de pauvreté, mais je préfère, esthétiquement, les champs cultivés à perte de vue, ces vallons fertiles, nullement interrompus par des cheminées d'usine.
Saint-Clar jeudi 12 août 1965
Je n'ai pas fait preuve de beaucoup de courage, ni pour écrire, ni pour travailler mon Droit pour l'examen que je devrais repasser en septembre.
J'ai appris à nager, et même à plonger, à la piscine de Lectoure, grâce aux leçons de natation offertes par Mme Bloch. Je me sens enfin "comme les autres".
Mon asthme et ma maigreur me tenaient éloignées des bains de mer et à la différence de mes frères et cousins, je ne savais toujours pas nager à 19 ans. NdA.
Je joue aussi au tennis avec Danièle depuis dix jours qu'elle est revenue.
J'ai fait la connaissance approfondie de Mme Bloch qui se révèle une très bonne amie. Nous nous comprenons parfaitement et nous estimons. Depuis le 1er août j'ai aussi appris à connaître Danièle, je l'ai apprivoisée, nous nous entendons bien et sortons ensemble toujours.
Grâce à elle, j'ai rencontré la jeunesse saint-claraise.
Saint-Leu dimanche 15 août 1965
Nous venons de rentrer de Saint-Clar. Tristesse incroyable ce matin. Et pourquoi ? pour un petit garçon ? pour Petrus ? Je n'ose me croire. Je préfère penser que cela est dû à la campagne et à Manas en particulier.
Mais je suis assez contente de retrouver mon cadre de Saint-Leu. Devant la fenêtre ouverte sur les arbres. L'air doux. Des oiseaux. J'écoute des cantates de Bach. Je viens d'ouvrir un livre sur Camus et je relis ces lignes de Noces :
Je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là...
... Dans un sens, c'est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine des soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant.
Lundi 16 août 1965
Depuis hier, j'essaie de reprendre mes habitudes. Quelle difficulté ! J'ai encore l'atmosphère de Saint-Clar dans l'esprit, le bruit de son calme dans l'oreille. Et j'ai peur de Saint-Leu, peur du travail qui m'attend, peur de la vie, que je vais devoir affronter très bientôt. Oui, j'ai peur. A Saint-Clar, je pouvais fermer les yeux, penser "après..." Ici je ne peux plus. Tout est à faire, avec imminence.
Je ne regrette pas mes vacances. Non, bien au contraire.
Pourtant elles ont été étranges.
D'abord ce calme, cet équilibre de mon amitié avec Mme Bloch, cette compréhension mutuelle si douce, si facile.
Et puis mon attirance physique pour le maître-nageur. C'est assez ridicule, je sais, mais j'aimais bien parler avec lui, j'aimais aussi qu'il m'écoute.
Et enfin ce flirt avec Petrus, ce gosse de 17 ans, deux années de moins que moi, incompréhensible.
Mais j'ai des promesses à tenir / Et j'ai des lieux encore à parcourir / Avant de dormir / Des lieux encore à parcourir / Avant de dormir.
Robert Frost, cité par le président Kennedy pendant sa campagne
Mardi 7 septembre 1965
Je viens de relire Climats de Maurois, au cours de cette journée calme et forte où je suis restée dans mon lit.
Ma surprise en constatant la vérité de la phrase d'Huguenin, que me citait Patrice il y a quelques jours et que j'ai retrouvée ce matin :
Nous cherchons presque toujours dans une nouvelle liaison à jouer le rôle que tenait notre partenaire dans la précédente.
J'ai noté dans ce livre plusieurs idées pouvant expliquer l'attitude actuelle de Patrice (les mettre au clair).
Ma surprise aussi de me reconnaître en partie dans ce petit animal instinctif, lumineux qu'était Odile.
C'est le charme des êtres nouveaux que cet espoir de transformer pour eux, en le niant, un passé que l'on eût voulu plus heureux.
Ce qui divise le plus les êtres, c'est peut-être que les uns vivent surtout dans le passé et les autres seulement dans les minutes présentes.
Rien ne donne plus de cynisme qu'un grand amour qui n'a pas été partagé, mais rien ne donne plus de modestie.
Il conquiert parce qu'il a été vaincu.
Vaincre les êtres et les conduire au désespoir est facile. maintenant encore, après l'échec, je continue à croire qu'il est plus beau d'essayer de les aimer, fût-ce malgré eux.
(André Maurois, Climats)
Lundi 13 septembre 1965
Depuis une semaine je suis punie.
Pour la première fois de sa vie, Maman a osé contrecarrer mes projets. Elle en est aussi étonnée que moi.
Je voulais partir en Bretagne pour échapper à tous mes problèmes, pour retrouver mon enfance, près de ma grand-mère et de Marraine, surtout pour me fuir, mais avec la volonté de me "refaire", de travailler sur moi, puis d'écrire peut-être. Maman semblait d'accord, puis, dimanche, elle a réfléchi, avec Papa !!!
Ce soir-là, je suis sortie avec Jean et Hélène à Paris où nous avons retrouvé Petrus rue Guynemer. Jean avait été choquée de voir les cages d'oiseaux sur la commode dans l'entrée. Il nous dit ensuite :
— C'est malheureux de tirer à l'arc sur une commode Louis XVI.
Nous étions allés place des Vosges, chez les amis de Petrus. Un lapin se promenait en liberté dans l'appartement. Un grand miroir reflétait la place dans le coucher du soleil.
A 2h30 du matin seulement, je rentrais à la maison.
A mon réveil, Maman me parla sérieusement : puisque je n'avais plus de volonté pour prendre moi-même une décision vitale, elle l'avait prise avec Papa. Je n'irais donc pas en Bretagne, je n'avais plus le droit de sortir à Paris, je resterais dans ma chambre à travailler jusqu'à l'examen. Elle était consciente du fait que rien ne pouvait m'obliger à travailler mais au moins je ne pourrais pas sortir.
Ma première pensée fut de m'enfuir. Il n'était pas possible que l'on puisse ainsi contrarier mes décisions. On ne l'avait jamais fait. Je voulais partir.
Puis je réfléchis.
Je ne passerais pas l'examen de toutes façons. Patrice avait voulu me faire travailler et j'avais refusé. Peur d'être prise au piège, peur d'être la mouche étouffée dans la toile d'araignée.
Et puis je ne pouvais plus travailler. Je n'avais pas assez de temps. Je ne savais plus travailler. Je ne savais même plus lire. J'étais tombée à un niveau très bas. Tous ces problèmes qui se posaient à moi, matériels et effrayants, qu'il me fallait résoudre. Je me sentais traquée. Et Maman me traquait encore plus, m'acculait. J'étais folle de rage.
J'ai réfléchi, seule dans ma chambre. J'ai fini par trouver la solution très drôle... Voilà mon optimisme naturel reprenait le dessus. Je commençais d'être sauvée.
Dans l'après-midi, j'eus la compagnie de Madame Bloch et d'Hélène, qui m'aidèrent à mettre mes idées au clair. Ma "punition" me faisait moins peur désormais. Et même je me pris à estimer Maman. Toujours mes paradoxes...
Le lendemain mardi, je restai au lit toute la journée. Maman étant absente, Philibert fit la cuisine et je fus servie dans ma chambre comme lorsque j'étais malade.
Je lus et réfléchis.
En fin d'après-midi, Hélène vint me voir. J'allais mieux.
A 19 heures, je me levai, euphorique. J'étais sauvée. J'étais guérie. J'avais envie de vivre, cette même envie que je ressentais vers la fin de la journée lorsqu'une crise d'asthme m'avait terrassée, étouffée, angoissée. Le soir, je me levais, heureuse, pleine de désirs pour le lendemain, avec cette soif, cette faim, de vie.
Je me retrouvais enfant, confiante, dévorante, délirante.
Je n'en voulais plus à Maman de m'avoir punie.
J'étais presque heureuse.
Je découvris que Petrus ne m'intéressait pas, que c'était Patrice dont j'avais besoin. J'avais jusqu'ici refusé de m'avouer cet amour, par peur d'être prise au piège.
Pourtant lorsque j'allais à Paris rejoindre Petrus à Paris dans l'appartement de la rue Guynemer, c'était avec Patrice que j'avais le plus de plaisir à parler. En dix minutes, nous communiquions plus intensément qu'en trois heures avec Petrus.
Surtout, nous nous comprenions si bien.
Mais je refusais, quelque chose en moi disait non, non, je ne voulais pas qu'il fît de moi la pâle réplique de la fille qu'il avait aimée avant moi.
J'avais peur de son cynisme, tout en sentant que ce n'était de sa part qu'une attitude, qu'une façade...
J'étais aussi sensible au charme de Petrus, j'estimais son intelligence, sa force, sa solidité malgré sa jeunesse.
C'était cela qui me gênait en Patrice : une certaine faiblesse.
Moi qui me sentais si vulnérable, je ne pouvais m'attacher à lui, il ne pouvait pas me sauver, je demandais l'aide de Petrus, logique et stable.
Pendant ma retraite forcée, je réfléchis, pour la première fois peut-être depuis longtemps, je me sentis plus forte et je crus aussi que je pouvais aider Patrice et être aidée de lui.
Petrus ne pouvait plus rien pour moi. Je lui avais demandé son aide, mais qu'avais-je obtenu d'effectif, de positif ? Rien ! Il m'avait dit que je lui donnais beaucoup. Là encore, je ne comprenais pas. Je ne voyais pas en quoi. Alors que j'avais "communiqué" vraiment avec Patrice. J'acquis la certitude que j'avais besoin de lui et qu'il avait besoin de moi. Je me sentis forte.
Je n'avais plus envie de voir son petit frère, qui me téléphonait encore le soir, d'une façon qui me crispait, laconique, ironique. J'étais désemparée. Je voulais bien ne pas me prendre trop au sérieux mais il y avait certaines limites à respecter. Je ne le supportais que difficilement.
Il m'invita à venir dîner chez lui, le vendredi suivant avec Jean-François, son cousin, et des amis de Saint-Clar, Jean-Yves, Katy, Elisabeth, Titou, Christine, etc...
Je parlai vaguement à Maman de cette invitation, craignant son refus. Et puis, le jeudi soir, Petrus m'appela et dit :
— Passe-moi ta mère !
Je demandai à Maman de répondre au téléphone. Il lui expliqua que c'était une réunion de tous les Saint-Clarais qui devaient ensuite partir, se disperser. La cuisine serait faite par son cousin Jean-François. La soirée promettait d'être très amusante.
Maman accepta exceptionnellement de lever la punition. Mais il se posait un problème, celui de ma rentrée à Saint-Leu. D'après Petrus, Patrice était très fatigué en ce moment et ne pourrait pas me raccompagner en voiture.
Le lendemain midi, il me rappela. Toujours d'après lui, Patrice était malade. Je lui posai plusieurs questions sur son frère et il se mit presque en colère. J'étais inquiète. Patrice "n'avait rien" mais "était malade". Puisque personne ne pouvait me raccompagner, je refusai d'aller au dîner.
Dans l'après-midi, je téléphonai à Patrice et m'enquis de son état. Il finit par m'avouer que c'était "son moral" qui était très bas et il me demanda de l'aider. J'acceptai. Il décida que je viendrais au dîner et qu'il me raccompagnerait.
Je lui dis qu'il pourrait rester dormir à la maison, ainsi que Maman l'avait proposé.
Ainsi je partis à Paris, très heureuse, sans vraiment penser à Petrus.
Jean-François vint m'ouvrir lorsque j'arrivai chez eux et m'embrassa très amicalement. J'étais très contente de le revoir. Lui aussi. Il m'introduisit auprès des invités : Katy qui parlait avec la sœur de Petrus, Titou, le frère de Katy, Jean-Christophe, un copain de Jean-François et Agnès, une amie que je ne connaissais pas.
Patrice n'était pas là, mais il m'avait prévenu qu'il ne passerait peut-être pas la soirée avec nous. Petrus arriva peu après moi, accompagné de Claudine, cette grosse fille jeune, un peu touchante, que j'avais eu l'occasion de voir deux fois avec lui.
Petrus était très étonné de me voir. Jean-François avait été avisé par Patrice de ma venue, mais Petrus l'ignorait. Il voulait savoir comment j'avais fait pour venir et surtout comment je rentrerais. J'hésitais à le lui apprendre et finalement lui avouai que Patrice me raccompagnerait. Déjà il avait compris que j'avais changé...
Plus tard, Jean-Yves arriva, puis Christine et Elisabeth. Petrus était très tendre avec Christine. J'en étais contente, cela me permettait de ne rien regretter.
Mais je m'ennuyais sans Patrice.
Nous passâmes à table. Petrus présidait à un bout, en face de lui sa sœur Françoise.
A la gauche de Petrus, Claudine, à sa droite, Christine, j'étais à côté d'elle et de Jean-Christophe très sympathique. En face de moi, Agnès, puis Jean-Yves à côté de Katy, puis Jean-François. Près de Jean-Christophe était placée Elisabeth, Titou fermait la table.
Le dîner fut très agréable. L'ambiance était amicale, accueillante, les plats préparés par Jean-François et Jean-Christophe, délicieux. Entre chaque plat, nous chantions ou nous écoutions Jean-Christophe chanter en s'accompagnant à la guitare.
A côté de moi, je sentais Christine très sombre, qui refusait de prendre part à notre joie. Je compris brusquement une phrase entre elle et Petrus : Petrus lui avait promis de l'emmener en voiture à Manas l'été prochain. Je lui fis remarquer calmement qu'il m'avait fait la même promesse et qu'il devrait envisager un transport en commun.
Je constatai une fois de plus que Petrus faisait trop de concessions en voulant être gentil avec tout le monde et finissait par manquer d'imagination. Cela me révoltait. Je comprenais vraiment que Petrus ne pouvait rien me donner, qu'il ne savait que se partager entre ses petites amies, comme Claudine, ou Christine, ou d'autres !
Je me retirais de la compétition, sans regret, cela au fond me facilitait les choses, mais pour que le choc ne soit pas trop brutal, pour lui, je jouai la comédie, disant que je n'étais plus son copain, que je ne lui parlerai plus, na !
A la fin du repas, nous avons chanté, Jean-François et moi avec Jean-Christophe : Le Testament de Brassens, File la laine, etc. Puis Claudine prit la guitare et se mit à chanter les chansons de Marie Laforêt, dont The House of Rising Sun. Je fis constater à Petrus que The Animals n'avaient pas la primeur de cette chanson, tirée du folklore américain.
Puis, comme je me tournais vers la porte, dans l'ombre, je devinai la présence de Patrice, qui arrivait. Je murmurai, assez fort, car Petrus l'entendit, je crois :
— Oh ! Patrice !
et restai à le regarder.
Il me regardait lui aussi fixement.
Il contourna la table pour venir à moi. Je me penchai alors vers Jean-Christophe pour continuer la conversation en cours au sujet de son prénom car Jean-François l'appelait Christophe. Je lui dis que pour moi il n'y avait qu'un seul Christophe, celui du Jour de Gloire, le premier roman de Patrice.
Patrice arriva à moi et me tendit sa joue. J'approchai mes lèvres. Il dut sentir le choc léger de mes dents sur sa peau. Il s'assit sur le bord de ma chaise en me poussant un peu et se mit à me parler.
Du roman qu'il écrivait.
Je me sentais calme, forte, auprès de lui.
Et puis je m'aperçus que les uns après les autres, les invités quittaient la pièce.
Nous sommes restés seuls tous les deux, assis sur le canapé. Puis il s'allongea en posant sa tête sur mon ventre. Et nous avons parlé, parlé, parlé. En étroite communion. En compréhension mutuelle fine et nuancée. En équilibre...
De temps en temps, quelqu'un traversait la pièce, le plus souvent c'était Petrus. Je sentais qu'il était inquiet, souffrait même peut-être. Mais je n'avais pas de remords. Je lui reprochai d'avoir promis à Christine de l'emmener à Manas en voiture l'an prochain. Petrus voulut répondre. Mais Patrice l'arrêta, en disant qu'il m'emmènerait moi à Manas, qu'il allait acheter une Sunbeam pour nous deux. Petrus partit.
Le temps s'écoula, intense. Nous étions de plus en plus étroitement rapprochés. Patrice m'enserrait dans ses bras, sa tête reposant sur ma poitrine.
Il disait qu'il était bien.
Il me parla de la fille qu'il avait aimée, qu'il avait même voulu épouser. Elle l'avait refusé, car "elle l'aimait bien". Abominable. Il avait souffert et ne parvenait pas à effacer ces trois dernières années. Il me demandait de l'aider à oublier cette triste période. Avec moi il pouvait revivre comme j'allais pouvoir vivre avec lui.
Il m'embrassa. Passionnément. Sa bouche passait sur mes yeux, mon cou, mon front. Ses mains caressaient mes bras, mon dos, mes hanches. Je vibrais. Intensément. J'aurais voulu crier.
Mais j'étais attristée en pensant à Petrus, avec qui j'étais, quelques jours plus tôt, dans la même situation, ou presque, moins intense bien sûr. J'avais honte, quand même, devant moi comme devant Patrice, car il savait que j'avais flirté avec son frère. Je me demandais ce que Patrice attendait de moi. M'aimait-il vraiment comme il me le laissait entendre, ou essayait-il de retrouver en moi le souvenir de cette fille ? Je n'étais sûre de rien. Il me faisait peur.
Pourtant j'étais heureuse car nous étions bien ensemble. Comme je l'avais senti, dès la première fois où nous nous étions vus. Nous devions nous revoir, c'était inexorable. Lui aussi le savait.
A ce bal de campagne à Casteron, dans le Gers, en nous rencontrant, nous nous sommes reconnus. Je lui disais que je cherchais "un paysan lyrique" ou "bucolique", à la Virgile. Ça le faisait rire.
Les jours suivants à Manas, j'avais refusé de reconnaître qu'il m'intéressait, et comme Petrus s'occupait beaucoup de moi à Manas, avec sa gentillesse et ses attentions, il m'était plus facile de rester avec lui.
Car Patrice me faisait peur. Il était si froid, si méprisant, que je croyais qu'il me dédaignait. Il parlait peu, glacial, sans sourire, et me désemparait.
Je préférais la compagnie du bouillant Petrus, "mon ineffable" comme je l'appelais, à la voix de basse noble, selon l'expression du curé de Saint-Clar.
Lorsque je revis Patrice à Paris, je crus encore qu'il dédaignait ma présence. Il me dit bonjour sans sourire d'abord. J'eus peur encore, puis je souris volontairement pour briser la glace de son visage. Il me sourit alors. Ce n'était donc qu'une attitude, un masque.
Cet après-midi là, nous avions aussi longtemps parlé, seuls, car Petrus s'occupait de sa petite amie Claudine ! Je lui fis la critique du Jour de Gloire, critique que Patrice approuva entièrement, et il me fit lire sa dernière nouvelle Les Cartes Postales, qui me plut beaucoup. Nettement supérieure à son roman.
Il voulait aussi m'aider à travailler, "me prendre en main", m'aider à me réaliser psychiquement, moralement. Il voulait "me sauver". C'est là que je me rendis compte qu'il m'estimait. Mais j'avais peur d'être prise au piège, mise en cage.
J'essayai de travailler, mais ça m'était impossible. Je ne savais plus ni ne pouvais plus travailler. Personne ne pouvait me sauver. J'étais angoissée par le temps. Je décidai donc d'abandonner le droit, un peu désolée de décevoir ainsi Patrice.
Je le revis le samedi 4 septembre, seul, à Paris, avant le déjeuner. Il me parla encore sincèrement. Je lui avouai que j'avais toujours soif et il m'expliqua que Saint-Exupéry avait été poursuivi par cette idée : il avait soif et quelqu'un lui donnait à boire.
Je dis :
— Je comprends.
Et lui :
— Moi aussi.
J'aimais l'écouter parler de littérature et de son œuvre en cours.
Mais quelques réflexions de sa part me gênaient, comme lorsqu'il me reprochait de n'avoir pas les cheveux plus longs. Il me semblait qu'il voulait plaquer sur moi ce qu'il avait aimé sur d'autres et cela m'était très désagréable.
Il me dit aussi qu'il aimerait connaître Maman. Il me posait des questions sur elle. Je lui recommandais plutôt Madame Bloch, femme belle et intelligente. Il m'interrompit :
— Je n'aime pas les femmes intelligentes !
— Alors tu m'aimeras, car je ne réfléchis jamais...
Ce soir-là, après le dîner, offert par Petrus et Jean-François, nous reprîmes le même sujet de conversation : il me dit que, bien que ne me connaissant pas beaucoup, il était certain que je "cogitais".
— Alors tu seras déçu ! Car je ne pense ni ne réfléchis jamais. Ce que je dis est toujours spontané.
— Au contraire, je ne serai pas déçu. Je préfère que tu sois un petit animal instinctif et irraisonné.
S'il était animal, il serait chat, je lui expliquais qu'un chat a un regard clair, un chat est souple, intelligent, un chat vibre, un chat est tendre, digne et noble.
— Alors, je serai chat.
— Et moi, demandai-je après un silence, si j'étais un animal, que serai-je ?
— Une mouette !
J'étais stupéfaite. Jamais je ne lui avais dit que j'avais joué La Mouette de Tchekhov, jamais je n'avais dit que j'étais obsédée par ce personnage et par cet oiseau de mer qui me fascine depuis des années. Jamais il n'avait su que j'allais en Bretagne, pour regarder les mouettes, les observer pendant des heures, assise sur un rocher, devant la mer, dans le vent.
J'étais enchantée. Il me devinait parfaitement. Toujours, entre nous, des correspondances secrètes, des accords vibrants.
J'étais heureuse, étonnée par mon calme intérieur, sentiment d'être équilibrée et responsable de mon propre équilibre.
Presque tous les invités étaient partis. Restaient encore Jean-Yves à moitié ivre, Jean-François et Jean-Christophe, Katy et son frère Titou. Jean-Yves restait coucher dans la chambre de Patrice. Les autres partaient. Je sentais Petrus très malheureux, mais je ne pouvais plus rien pour lui.
Patrice et moi partîmes. Sa voiture nous attendait devant la porte : une Fiat 1500 remplaçait sa 4L bleue habituelle.
Nous avons trouvé difficilement le chemin de Saint-Leu dans la nuit. Nous nous amusions beaucoup.
Arrivé devant la maison, il me dit :
— Dors bien !
J'étais étonnée et inquiète surtout de le laisser repartir seul à trois heures du matin. Je l'invitai à entrer dans la maison, il accepta et finalement resta coucher, sur le lit du salon. Il semblait se sentir bien. Je le quittai après un rapide baiser dans le cou.
Je l'éveillai à 8h45. Il déjeuna avec nous, Maman, Philibert, Bruno et moi. Il parla beaucoup avec Maman, simplement. Puis arrivèrent Youennick et Louis. Il semblait se plaire là. J'en étais heureuse.
Il partit à 9h30 car il devait voir un ami dans la matinée à Anthony. Il demanda quand il pourrait me revoir. Je répondis que j'étais punie jusqu'à l'examen. Il était désolé.
Après le déjeuner, Petrus m'appela et me fit beaucoup de reproches. Sa sœur m'avait jugée vite comme "n'importe quelle fille des rues". J'étais effondrée. Il m'accusait et accusait aussi son frère d'ailleurs. Et pour cacher son immense tristesse, il devenait cynique, moqueur, méchant, me reprochant de "faire du cinéma".
Je ne savais plus que penser. J'étais bouleversée. Je regrettais d'avoir laissé croire à Petrus que j'étais attachée à lui. Il m'attristait, Mais que croyait-il ? Que je m'étais donnée à Patrice, sans scrupule, sur le canapé du salon ? Non, ce n'était pas possible. Ainsi, tout le monde pensait que... C'était affreux. Il était peut-être étrange que Patrice me prenne si vite dans ses bras, mais quelque chose s'était passé entre nous depuis le premier moment de notre rencontre et cet instant remontait au 8 août. Petrus le savait, l'avait toujours su.
Je me demandais alors ce que Patrice pensait de moi, si j'avais donné à tous une telle impression de facilité.
J'étais effondrée.
Et pourtant je me sentais calme et forte encore. Je portais en moi le poids de Patrice. Et j'estimais que ma retraite était bénéfique.
Maman, qui avait pourtant apprécié Patrice, me dit :
— Tu ne le reverras peut-être plus !
— Alors, répondis-je, c'est que je ne devais plus le revoir et je l'oublierai. Finalement, ma situation est très bien, car s'il veut vraiment me revoir, il se manifestera de quelque façon.
Effectivement, dans l'après-midi du dimanche, Patrice me téléphona. Il voulait me revoir. Je répétai que j'étais punie jusqu'à l'examen. Il me conseilla d'avancer la date. Mais je ne sais pas mentir, je ne pouvais pas faire ça, ce n'était pas honnête et j'étais certaine que lui-même ne l'aurait pas fait.
Il me demanda de venir travailler avec lui. Je refusai encore. Cela m'était absolument impossible.
Il lui semblait que ces quinze jours à attendre étaient "une éternité".
Cette manifestation de Patrice me rendit heureuse. Ainsi il tenait à moi. Il avait besoin de moi, comme j'avais besoin de lui. J'en étais sûre désormais.
Je me sentis étonnamment calme, grande et forte aussi.
22 septembre 1965
Je suis sortie plusieurs fois la semaine dernière avec Patrice mais toujours très rapidement et cela m'use les nerfs.
Cette situation n'arrange rien pour moi, car je suis toujours dans un état d'instabilité, d'insécurité, qui me déprime. Je ne sais plus où j'en suis. Parfois je voudrais ne plus jamais le revoir, ou alors je voudrais vivre toujours avec lui.
Patrice m'énerve car il ne cesse de me parler mariage, pour lui comme pour moi, cela lui semble le seul moyen d'accéder à un équilibre.
Lorsque je m'inquiète sur ce que je vais faire cette année, il dit que ce n'est pas à moi d'y penser, mais à un homme (oui, mais lequel ?), il me dit aussi que je devrais ne rien faire, mais me laisser guider (oui, mais par qui ?) et qu'il faut que je me marie (oui, mais avec qui ?).
Il ne cesse de faire des projets à longue échéance pour nous deux. Je n'ose croire qu'il me veut pour la vie. Et cependant, toutes ces allusions !
Je crois que je l'effraie dans un sens, par ma naïveté, je ne connais rien bien sûr et il a "tout à m'apprendre", comme il dit.
Très bien, mais qu'il se décide. Vite. S'il attend, je serai trop fatiguée. Je suis déjà tellement lasse. Je voudrais me reposer.
Et pourtant, en y réfléchissant, nous nous connaissons depuis un mois à peine ! C'est peu. Tout va plus loin que cette vulgaire notion de temps : nous ne nous sommes pas connus, mais reconnus, et nous gardons l'impression d'avoir toujours vécu ensemble.
Pourtant, il me déconcerte aussi. Il ne m'embrasse pas quand je suis avec lui, sauf au moment de partir. Il m'attire brusquement à lui et il m'embrasse sur le front ou dans les cheveux. Quand nous marchons dans la rue, il ne me tient pas et je me sens perdue. Est-ce qu'il n'ose pas ? Je suis un peu paralysée, je pense que dans une demi-heure, je vais le quitter. Je me dis : "Ce n'est pas la peine de lui parler de ça, nous avons si peu de temps." Et je reste paralysée, alors que je vibre intérieurement.
Et lorsqu'il m'interdit de me couper les cheveux ou qu'il me demande de porter du noir ou du rose, je me rétracte, prétextant qu'il "n'a rien à m'ordonner".
Quel dommage que je sois si peu en forme. En temps normal, je l'aurais mieux aidé et il m'aurait aidée plus facilement. Là je suis lasse, sans courage, sans imagination.
Mais j'ai besoin de lui. Je crois qu'il peut "me sauver" comme je peux "le sauver". Alors pourquoi perdons-nous ce temps ?
Bien sûr il doit craindre d'essuyer un nouvel échec et doit hésiter plutôt que de s'entendre dire qu'on l'aime bien. Mais il devrait comprendre que je suis prête à lui dire oui. Pourquoi n'ose-t-il pas ?
Cette attente me fatigue tant.
Qu'il se décide, vite !
Il paraît que Petrus fait tous les jours des scènes à Patrice : si quelqu'un téléphone à son frère, il croit toujours que c'est moi, et il demande sans arrêt de mes nouvelles.
Cela me gênait au début, car j'aime toujours Petrus. Je lui garde toute mon estime. Je ne peux pas lui en vouloir, sinon d'être trop gentil.
J'ai revu Petrus.
Patrice avait longtemps hésité avant de me faire venir chez eux, craignant le courroux du petit frère. C'était il y a une semaine. Petrus était moins vindicatif que nous l'attendions. D'ailleurs il était en compagnie de Claudine et je ne regrettais plus rien, une fois de plus.
Il y a eu un incident que nous avons trouvé drôle mais qui en fait ne l'était pas.
Quand je suis arrivée dans leur salon, Petrus était dans sa chambre, à côté. Le téléphone a sonné, Patrice a décroché dans le salon. Petrus a demandé aussitôt :
— C'est Marine ?
ne sachant pas que j'étais si proche.
Patrice a dit oui, pour le taquiner, et il s'est mis en fureur :
— Ah, l'ordure ! Je veux la voir !
Je me tordais de rire, pourtant ce n'était pas vraiment drôle, et quand il m'a vue, juste après en sortant de sa chambre, il s'est calmé, car il est très orgueilleux et il s'est conduit avec moi comme si rien ne s'était passé entre nous.
Effectivement rien ne s'était passé. Juste la mentalité féminine, changeante.
Au moins je lui aurais appris une chose, c'est que tout ne lui est pas dû, fût-il un Cournot. Patrice le sait déjà depuis longtemps, à ses dépens.
Il est vrai que la famille est intéressante. J'aime beaucoup les articles de Michel Cournot dans le Nouvel Observateur. Un style percutant, très particulier. Il révèle assez bien l'esprit Cournot, vivant, coloré, mordant, comme Patrice, Jean-François, et même Petrus, plus jeune. D'ailleurs, en lisant les phrases de son oncle, je crois parfois l'entendre, ce sale gosse insupportable et adorable !...
Vendredi 24 septembre 1965
Incertitude, ô mes délices
Vous et moi, nous nous en allons,
Comme s'en vont les écrevisses,
A reculons, à reculons.
Apollinaire
Incertitude... Incertitude...
Que vais-je devenir ?
Patrice va me tuer, m'anéantir. Je suis dans un état de tension constante. Mes nerfs vont craquer.
Depuis le début de la semaine il me laisse espérer sa venue à Saint-Leu, chaque jour j'espère : "Aujourd'hui il vient". Mais à chaque fois il a une excuse : d'abord il était grippé, ensuite sa voiture était toujours au garage, hier il devait aller chez le dentiste, puis emmener sa chienne chez le vétérinaire. Il m'a dit : "Peut-être !" pour aujourd'hui. Mais je ne l'espère plus. Je crains que cela l'ennuie, qu'il ait peur d'être lui aussi "pris au piège" en étant reçu par ma famille, que cela l'engage. M'aime-t-il seulement ?
Je lui ai demandé hier s'il ne se moquait pas de moi, il a semblé désolé et a affirmé qu'il n'en était rien. Je le crois sincère. Il ne fait pas de concessions. Pourquoi m'en ferait-il en acceptant de me voir de temps en temps ? Il peut très bien sortir avec des filles plus intéressantes que moi, alors pourquoi s'attacherait-il ainsi à moi s'il n'avait pas quelque sentiment pour moi ?
Je ne sais plus rien !
J'espérais encore un peu. Mais tout à l'heure Maman m'a dit que j'avais tort de m'attacher à lui. Cela m'a fait très mal.
J'étais heureuse jusqu'à cette phrase.
J'avais tant à dire à Patrice car hier j'ai décidé de jeter mes "complexes", ma dépression, mes hésitations et tergiversations à tous les vents. Je suis trop minable, il n'est plus possible que cela dure.
Je dois relever la tête et me sauver moi-même. Puisque le Droit ne me plaît plus, je vais faire la Propédeutique, me remettre à la Philo, au Latin.
Je ne dois pas, moi une des meilleures élèves du lycée, laisser annihiler mes dons et mes possibilités. J'étais littéraire, je dois le redevenir.
Je vais m'inscrire avec Madame Bloch et si tout va bien nous ferons ensemble une Licence de Philo ou d'Histoire, peut-être. Et si je redeviens égale à ce que j'étais, je pourrai étudier de front la Littérature et le Droit, après Propé.
En décidant cela, hier, je me suis sentie libre, de nombreuses portes s'ouvraient enfin devant moi, que j'avais laissé se refermer récemment.
Depuis quelques temps, j'étais trop déprimée en pensant à toutes mes camarades de lycée, qui ont passé Propé ou Hypokhâgne. Ces filles qui n'étaient pas plus douées que moi, souvent bien moins même, font des études supérieures alors que je stagne dans la médiocrité.
J'étais comme un oiseau qui bat de l'aile. Je dois reprendre mon vol et ne pas me laisser arrêter.
Le vent, le vent...
Oh ! Patrice, j'aurais tant de choses à te dire.
Mais si j'allais à Paris, pour te voir, dans un café, je serais étouffée et ne pourrais plus te parler. Je serais traquée par le temps, par les hommes. Ici la fenêtre est ouverte sur le vent et je suis seule. Et tu serais seul avec moi, toi qui hier encore m'affirmais que tu t'ennuyais lorsque tu te trouvais en présence de plus d'une personne. Moi aussi. Je te l'ai dit.
Je te dirais mon désir de vie, mon besoin d'espace, ma soif de toi.
Oh ! Donne-moi à boire, Patrice.
Mais que veut-il de moi ?
Je ne crois pas Patrice capable de n'entreprendre qu'un "flirt" avec moi. Il connaît ma sensibilité et sait que je serais blessée. Et il aurait abandonné depuis longtemps devant les difficultés que nous avons à nous voir.
Je ne crois pas que ce soit aussi banal. Il veut aller plus loin.
Toutes ses allusions, que je n'ose croire, réellement.
Dimanche, je lui disais que j'étais très éprouvée de ne le voir que si rarement. Et il a dit :
— Nous passerons beaucoup de temps ensemble. Vingt ans, si tu veux !
Mais comme s'il regrettait d'être allé trop loin, avec pudeur, son rire était un peu crispé, il a rectifié :
— Oh ! non, c'est peut-être un peu trop long...
Peut-être doute-t-il de mes sentiments. Hier il me disait :
— Je ne sais pas ce qui se passe dans ta tête !
Je lui affirmai qu'il le savait.
C'est la première fois de ma petite vie que je voudrais me donner entièrement à quelqu'un et non prendre, égoïstement, sans rien donner. Je veux l'aider, le sauver.
Cette phrase que je trouve dans l'introduction à L'Histoire de l'Art, d'Elie Faure, sur l'artiste.
Nul n'a plus besoin que lui de la présence et de l'approbation des hommes. Il parle parce qu'il les sent autour de lui et dans l'espoir souvent déçu et jamais découragé qu'ils finiront par l'entendre.
Citée je crois par Belmondo dans Pierrot le Fou, tant aimé de Michel Cournot.
J'écoute une chanson de Barbara, entendue une première fois avec Patrice, il y a quinze jours.
J'ai le mal d'amour
Et j'ai le mal de toi.
Oh ! quand reviendras-tu ?
Au moins le sais-tu ?
Car tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère,
Car tout le temps perdu
Ne se rattrape plus.
Patrice, allongé près de moi sur le canapé du salon, me disant :
— Elle me rend fou, cette fille... Fais quelque chose.
Et moi, je n'ai pas osé.
J'aurais voulu prendre sa tête sur mes seins,
caresser ses cheveux doux,
plaquer mes mains sur ses oreilles.
Mais je n'ai pas osé.
J'ai simplement tourné vers lui mon visage.
Ma main s'est crispée sur son épaule.
Tout mon être tendu vers lui.
Mais, je n'ai rien osé.
Il a caché son visage au creux de mon épaule...
le soir
Je vais devenir folle. Tendue vers une hypothétique sonnerie de téléphone... Mais rien ! rien ! et je suis désolée. Hier je lui ai dit de m'appeler quand il en aurait envie. N'a-t-il donc pas envie de me voir, ni même de me parler ?
M'a-t-il oubliée ?
Mes nerfs vont craquer. Cela ne peut plus durer. De nouveau le noir, le trou !.. Moi qui hier espérais ne plus jamais retomber. Mais il fallait pour cela un petit soutien de sa part.
Qu'il m'aime !
J'ai tellement peur de ne pas être aimée.
C'est peut-être la seule vraie terreur de ma vie.
J'ai peur, par orgueil, que mes sentiments aillent au-delà des sentiments d'autrui.
Mes paradoxes !
J'ai honte d'aimer plus. Et je préfère partir si on ne m'aime pas autant que j'aime.
Patrice, comprends-moi, toi qui crains tant de ne pas être "accepté". Comprends ma peur. Je t'accepte pleinement. Mais aime-moi. Je n'en puis plus d'être seule. J'ai toujours été seule, sans doute parce que je ne voulais rien donner de moi-même.
Avec Patrice tout est différent.
Je le voudrais tout de suite.
Et il me prendrait
Toute entière.
Les phrases magnifiques de Juliette à Roméo :
Si tu m'aimes, proclame-le loyalement, et si tu crois que je me laisse trop vite gagner, je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je te dirai non, pour que tu me fasses la cour ; autrement rien au monde ne m'y déciderait... En vérité, beau Montagüe, je suis trop éprise et tu pourrais croire ma conduite légère ; mais crois-moi, digne gentilhomme, je me montrerai plus fidèle que celles qui savent mieux affecter la réserve. ... Et alors je déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et je te suivrai, mon seigneur, jusqu'au bout du monde !
J'ai presque fini le récit de mes vacances à Saint-Clar. Il y a deux jours seulement que j'ai pu le reprendre. Cela va assez bien. Oh ! ce n'est pas bon. Aucune valeur littéraire. Mais peut-être cela pourra-t-il me servir de base à une "création" plus importante.
Un titre : Celui qui passe d'après une phrase de Huguenin énigmatique :
Quel est deux celui qui passe ?
Je me rappelle les paroles de Patrice, à Paris, sur son œuvre :
— Je n'ai pas écrit cette nouvelle, car je n'avais pas de titre, très important le titre.
— Bien sûr, ainsi que les noms et prénoms des personnages.
A propos de La Côte Sauvage de Huguenin :
— Je ne serai jamais écrivain. Je ne dis que l'essentiel.
Finir ce soir le récit me permet de m'abstraire, pour ne pas me tendre en vain vers la pensée de Patrice.
D'ailleurs, je suis sans doute très ridicule de m'inquiéter ainsi. Il n'a aucune notion du temps ! Si jamais je le lui reprochais, il serait très sincèrement étonné.
23h30 le soir
Il y a quinze jours, je reposais dans les bras de Patrice. Mais maintenant... De quoi, de qui, puis-je être sûre ? Et je voudrais tant être sûre enfin de quelque chose et surtout de quelqu'un.
Je viens d'arrêter d'écrire. Je n'ai pas fini. Je dois encore relater toute ma longue conversation avec Pierre, puis la soirée chez Christine et ma conversation nocturne avec Danièle. Enfin le départ au petit matin.
Peut-être citer Huguenin :
Je reverrai toujours ce ciel vert du petit matin, ce soleil qui se levait au bout de notre dernière aube, le jardin surpris par la première lumière, l'étang si noir et si lourd, plus immobile que le désespoir...
Je m'interroge encore sur cette phrase d'Huguenin :
Quel est deux celui qui passe ?
Demander à Patrice ce qu'il en pense.
Je ne crois pas pouvoir aimer quelqu'un qui ne m'aimerait pas.
Par orgueil peut-être.
Je comprends bien au fond pourquoi Patrice ne veut pas venir à Saint-Leu. Il réagit comme moi quand j'ai refusé de travailler chez lui. Il craint d'être mis en cage, de perdre sa liberté. Comment pourrai-je le lui reprocher ?
— Laisse-le souffrir, il aime ça !
m'a dit Hélène.
25 septembre 1965 20h
Quelle joie ! Quel bonheur ! Il a téléphoné. Je savais bien que tout n'était pas fini. Sur quels arguments, Maman se basait-elle pour m'affirmer qu'il ne fallait pas compter sur lui ? Je suis trop heureuse pour écrire clairement.
3 octobre 1965
Je me suis réveillée angoissée. Le soleil filtrait déjà à travers mes volets, il était donc tard et le jardin avait commencé de vivre sans moi. J'étais abandonnée. Et dans le vague, je percevais des phrases d'un Concerto de Bach pour clavecin et orchestre, le N° 5, mon préféré.
Sans moi, la musique.
L'Angoisse folle de n'être plus concertée, à peine concernée.
Ma chambre ressemblait à une plage déserte après la tempête (mon île de Glenan), des vêtements entassés, las, immobiles, en taches de couleurs,
à terre, la ceinture de mon manteau élongée comme une algue, calme, les fleurs fanées dans le vase,
et moi jetée en travers du lit, en épave.
Comme tout était trop vide.
J'ai eu peur. J'ai eu soif.
Peur de n'avoir pas assez de temps pour vivre.
Cette soif que je ressens si souvent. J'ai soif de vivre, d'apprendre. J'ai soif d'aimer, soif de musique.
Cette sensation d'abandon à mon réveil...
J'ai tout essayé pour me calmer, même la douche glacée : j'aime le contact sur ma peau nue de l'eau pure, j'ai couru dans l'herbe mouillée, avec le vent déjà froid, sur mes bras découverts, ma peau vibrait dans l'air frais et doux.
J'ai cueilli des roses...
J'étais vêtue de blanc.
Mais l'angoisse est restée,
comme un animal familier.
Lundi 4 octobre 1965
Je crois être redevenue normale depuis une semaine. J'ai retrouvé presque entièrement mon ancien équilibre. Il me faut désormais développer mes anciennes capacités de travail et je serais sauvée.
Je crois aussi avoir vieilli.
J'ai pris conscience il y a deux jours de ce vieillissement.
Chez Petrus : Patrice et moi avec deux filles, dont une petite amie de Petrus, 17 ans, deux excitées. Je pense que j'ai été ainsi il n'y a pas si longtemps. Mais là, aucun point de contact ! Elles m'ont fatiguée, à peine amusée. Je me suis sentie vieille soudain, pas dans le coup ! Désagréable.
En rentrant, je m'en ouvris à Patrice qui ne fut pas étonnée. A son contact les gens vieillissent toujours.
En tous cas, je suis inquiète. Je ne comprends pas pourquoi je suis si calme en sa présence. Moi si passionnée, si vivante, si enthousiaste, je deviens calme et vide quand je suis avec lui. Est-ce par timidité ? Ou bien est-ce cela la disponibilité ? Je me demande si je ne préférais pas mon personnage fou, exalté, tellement plus vivant.
Je ne sais plus ce que je veux, je ne sais plus ce que je pense de Patrice, ni ce qu'il peut penser de moi.
Nouveau problème : Petrus.
Au début de cette dernière semaine, je parlais avec Patrice de la phrase d'Huguenin : "Quel est des deux celui qui passe ?". Nous étions rue Guynemer, Petrus était absent, j'étais venue le voir car Patrice venait de m'apprendre qu'il refusait d'aller en classe. Il abandonnait tout, comme je l'avais fait un peu plus tôt. J'étais inquiète. "Celui qui passe", c'est celui qui reste intact mais laisse l'autre blessé.
Patrice disait :
— Petrus joue à ce petit jeu. Il passe. C'est un jeu qui peut durer longtemps, jusqu'à ce que l'on tombe sur un bec.
Et ce bec il l'a trouvé avec moi. J'ai préféré m'offrir le luxe de passer que de rester blessée.
Leur mère vint nous parler de l'état de Petrus : trop nerveux et "incapable de travailler car obsédé par des pensées parasites". Il avait des tics et louchait.
J'étais effrayée, d'autant qu'elle semblait m'accuser de cet état de choses.
Cela m'ennuyait beaucoup, je concevais bien que la façon dont j'avais traité Petrus était choquante, mais j'avais cru qu'il dominerait ça et je l'admirais. Je n'osais pas croire qu'il était déprimé à cause de moi. J'étais très touchée par cette histoire.
J'aime toujours Petrus, je l'estime beaucoup et je ne peux pas supporter l'idée de le faire souffrir. C'est la première fois que je fais souffrir quelqu'un à ce point et j'en suis bouleversée.
Mardi après-midi, je suis allée voir Petrus. J'ai cru qu'il allait s'effondrer en me voyant. Il était anéanti, sans force, sans parole, complètement à plat.
Je l'ai secoué en lui reprochant de me copier. J'espérais ainsi toucher son amour-propre — effectivement deux jours plus tard, il retournait en classe —, je lui ai reproché son insupportable carrousel de petites amies, fait comprendre que s'il m'avait perdue moi, c'était à cause de filles, trop faciles, béates devant lui, pas idiotes, non, mais pas vraiment intéressantes. Trop gentil pour les repousser, il est toujours entouré de gens béats d'admiration.
Ça le perdra. Ça l'a déjà perdu.
Dans un sens, je ne regrette pas ce que j'ai fait (de toutes façons, j'ai choisi et je reste fidèle à mon choix) mais j'aimerais qu'au moins cette histoire lui soit utile. Définitivement.
J'étais bouleversée par son état, je croyais rêver, lui si fort, si équilibré, se conduisait comme n'importe quel intellectuel détraqué. Sans ressource.
Quand j'étais avec lui, il parlait toujours de son frère, obsédé par la pensée qu'il m'avait prise à lui.
Mais je ne voulais toujours pas croire qu'il était malade à cause de moi.
J'en ai parlé à Patrice qui l'a sondé.
Avec son frère, Petrus ne parle que de moi.
D'après Patrice, notre histoire lui a fait un grand coup, un choc terrible !
Le lendemain du dîner, il lui avait fait une scène genre :
— Salaud ! tu m'as pris ma nana !
Encore d'après Patrice, c'est l'aboutissement logique d'une jalousie qui dure depuis toujours.
Le fait que j'ai d'abord préféré Petrus à Patrice lui a redonné confiance en lui comme une revanche sur son frère. Puis il a tout perdu. Ce choc a été le prétexte d'une révolte.
Je conçois que cela puisse être terrible, surtout à l'âge de Petrus, où l'on est entier, où l'on voudrait tout. J'étais peut-être pour lui une femme idéale. Madame Bloch m'avait prévenue à Saint-Clar, mais je n'avais pas voulu la croire. Elle m'avait dit que je jouais avec le feu. Elle avait même ajouté que deux corps frottés l'un contre l'autre ne pouvaient que s'enflammer. Bien sûr, c'est vrai, même si j'ai trop tendance à ne voir les choses que sur le plan intellectuel. Je connais bien plus de choses que ses petites amies habituelles. J'ai plus de connaissances. Ce doit être affreux de perdre tout cela à cause d'un grand frère qui a tout pris jusque là. Pauvre Petrus !
J'aurais voulu sincèrement l'aider. C'est pourquoi j'ai écrit à Pierre Caste. à Saint-Clar, il est intelligent et fort, il pourrait le soutenir. Je connaissais quelques amis de Petrus, genre yé-yé, les "débiles blonds" comme nous disions en riant. J'ai pensé aussi à Jean-François, son cousin, qui semble solide.
J'ai vu Jean-François jeudi. Patrice m'avait déposée non loin de la rue Guynemer, où j'ai trouvé plein de monde. Surtout des filles, un "débile blond" et sa petite amie Marie-Claude, un copain, Claudine et la dernière petite amie de Petrus, Catherine et enfin Jean-François, ravi de me voir. Heureusement qu'il était là car je me suis sentie perdue, plus âgée que tous de deux ans, un gouffre !
Lorsque je suis arrivée, j'avais à la main le dernier numéro du Nouvel Observateur, dans lequel Michel Cournot, le père de Jean-François, parlait de Manas à propos du film de Minnelli The Sandpiper. Je venais de lire l'article avec Patrice. J'en ai parlé avec Jean-François. Nous étions très enthousiastes. Nous sommes restés ensemble, les deux plus âgés.
Petrus faisait des maths au son de Bob Dylan (Like a Rolling Stone). Il ne semblait pas remarquer ma présence, d'ailleurs il avait toutes ses petites amies autour de lui.
J'ai parlé de Petrus avec Jean-François. Il me confirmait que j'étais la femme de la vie de Petrus, alors que pour moi il n'était sans doute qu'un petit frère. Il a raison. J'adore Petrus comme j'adore mon jeune frère Philibert. Exactement. Je ne m'étais pas doutée de l'importance que j'avais pour Petrus, je croyais être une parmi d'autres. Sans plus.
Patrice avait décidé qu'il valait mieux que Petrus ne sache pas que nous sortions ensemble, ainsi sa jalousie tomberait. J'étais d'accord. Patrice acceptait aussi que j'aille voir Petrus de temps en temps pour le calmer, lui faire plaisir.
Samedi, je suis retournée voir Petrus. Jean-François était là avec Jean-Christophe. Ils devaient, aidés de deux ou trois amis, transformer le plafond de la chambre de Petrus, en style Pop Art'. Je leur ai conseillé pour peaufiner l'ensemble de clouer le téléphone, des boîtes de lessive et pour finir, Petrus lui-même.
Beaucoup de monde à passer au cours de l'après-midi, dont Isabelle, la cousine, très souriante et ouverte. Elle m'a parlé simplement. Plus jolie qu'à Saint-Clar, coiffée court, avec un joli manteau en vinyle blanc, adorable. Et puis Claudine, Catherine et Marie-Claude, les petites amies. Enfin un tas de yé-yé.
Cette fois, j'étais à l'aise.
Quand ils ont commencé à faire le plafond, ils ont mis toutes les filles dehors, me permettant à moi de rester, car d'après Jean-François, j'étais trop supérieure pour m'abaisser en la compagnie de ces filles inintéressantes. Charmant ! Mais je suis sortie par solidarité et je me suis beaucoup amusée en écoutant les doléances des petites amies de Petrus, qui parlent de le plaquer mais reviennent toujours.