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Copyright 2010 Éditions de L’Herne
Roman traduit du roumain par Claude Levenson
© Éditions de L’Herne, 1978, 2008
22, rue Mazarine 75006 Paris
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C’est grâce à Constantin Tacou que ce vieux livre, Domnisoara Christina, écrit en 1935, paraît aujourd’hui en français, dans l’excellente traduction de Claude Levenson.
Mademoiselle Christina n’est pas caractéristique de l’ensemble de mon œuvre fantastique. Cependant, la raison invoquée par Constantin Tacou pour l’éditer m’a paru convaincante : le sujet serait susceptible d’intéresser les lecteurs. Mademoiselle Christina, c’est, en effet, l’histoire d’amour d’une jeune femme, morte depuis plus de vingt ans, et devenue vampire. Dans ce qui fut mon premier écrit de ce genre, j’ai voulu reprendre un thème folklorique roumain qui, vers 1880, avait tenté également le grand poète Eminesco.
Par la suite, tout en continuant, consciemment ou inconsciemment, à puiser dans le folklore, j’ai fait appel à d’autres techniques narratives. Déjà dans Sarpele (le Serpent), écrit et publié en 1936, la narration se développe sur plusieurs plans, afin de dévoiler progressivement le « fantastique » dissimulé sous la banalité quotidienne. Tous mes écrits fantastiques en prose reflètent depuis lors mes efforts pour améliorer et préciser cette même méthode narrative : des personnages plus ou moins médiocres, livrés à leurs préoccupations quotidiennes, découvrent à un certain moment qu’ils sont entraînés dans un monde à la fois étrange et familier où il leur arrive des aventures insolites et incompréhensibles. Malheureusement, une grande partie de cette production est encore inédite en français. (Je rappelle quelques traductions : Minuit à Serampore, 1955, Le Vieil Homme et l’officier, 1977, et la nouvelle Le Macranthrope, 1976.)
On pourrait dire que cette technique reflète en quelque sorte la dialectique du sacré : c’est le propre de ce que j’ai appelé hiérophante, que le sacré y soit à la fois manifesté et dissimulé dans le profane. Pour ne citer qu’un exemple, un arbre sacré qui, pour les fidèles de la religion considérée, incarne le sacré, reste pour tous les autres simplement un arbre d’une certaine espèce. La même dialectique : profane-sacré-profane, explique ce que j’ai appelé le « caractère non reconnaissable du miracle », à savoir qu’un miracle n’est évident que pour ceux qui sont préparés, par leur propre expérience et leur propre culture religieuses, à le reconnaître comme tel. Pour tous les autres, le « miracle » n’est pas évident, il est donc inexistant ; en effet il reste dissimulé dans les objets et dans les événements quotidiens.
Je tiens cependant à préciser que je n’ai jamais écrit un texte littéraire avec l’intention d’exploiter mes connaissances d’historien des religions ou d’illustrer mes idées sur la dialectique du sacré. Si l’on découvre une certaine correspondance entre mes ouvrages scientifiques et mon œuvre littéraire, c’est qu’il n’existe pas de véritable solution de continuité entre le règne diurne de l’esprit et son règne nocturne.
Ce n’est pas ici le lieu d’élaborer ces quelques considérations préliminaires. J’ai voulu rappeler brièvement le principe qui gouverne les Univers imaginaires de mes récits fantastiques, et ainsi situer ce récit de jeunesse, Domnisoara Christina, dans l’ensemble de ma production littéraire.
Mircea Eliade
Janvier 1978
Avant d’atteindre la salle à manger, Sanda l’arrêta en l’attrapant par le bras. C’était le premier geste familier qu’elle faisait depuis ces trois jours qu’ils se trouvaient ensemble à Z.
« Tu sais qu’un autre invité est arrivé, un professeur ? »
Egor regarda ses yeux dans la semi-obscurité de la pièce. Ils brillaient. Peut-être m’encourage-t-elle, se dit-il, et il s’approcha, cherchant à la prendre par la taille. Mais la jeune fille s’échappa et, en quelques pas, ouvrit la porte de la salle à manger. Egor arrangea sa tenue et demeura sur le seuil. Toujours la même lampe, avec son abat-jour blanc, aveuglant ; une lumière trop forte, artificielle, stridente. Le sourire de Mme Mosco paraissait maintenant plus fatigué. (Ce sourire qu’Egor s’était habitué à deviner avant même d’apercevoir son visage...)
« ... Voici M. Egor Paschievici, le présenta solennellement Mme Mosco, en tendant mollement le bras vers la porte. Il a un nom bizarre, ajouta-t-elle, mais c’est un vrai Roumain... Il est peintre et nous fait l’honneur d’habiter chez nous... »
Egor s’inclina, essayant de dire quelques mots flatteurs. Mme Mosco retira son bras et le dirigea, avec une émotion accrue, vers le nouveau venu. Elle avait si rarement l’occasion de faire des présentations fleuries, solennelles...
« Monsieur le Professeur universitaire Nazarie, une gloire de la science roumaine », reprit-elle.
Egor se dirigea d’un pas décidé vers le professeur et lui serra la main.
« Je ne suis qu’un insignifiant assistant, chère Madame, murmura M. Nazarie en s’efforçant de retenir un instant son regard. Tellement insignifiant... »
Mais Mme Mosco s’était assise exténuée sur sa chaise. Le professeur demeura interloqué à côté d’elle, la phrase en suspens. Il avait peur de se retourner vers les autres ; peur de paraître ridicule ou offensé. Quelques instants, il ne sut que faire. Puis il se décida et s’installa sur la chaise à gauche de Mme Mosco.
« Cette chaise est occupée, lui murmura Simina. Je mange toujours à côté de maman... »
M. Nazarie se leva brusquement et se colla au mur. Egor et Sanda s’approchèrent de lui, en souriant avec gêne. Il ne fallait pas tenir compte des plaisanteries de Simina. C’était une petite fille capricieuse. Et puis, son plus grand plaisir, c’était d’être à table à côté de sa mère, même quand il y avait des invités.
« Elle n’a que neuf ans », ajouta Sanda.
Mme Mosco les regarda tout le temps en souriant, comme si elle voulait se faire pardonner de ne pas participer elle aussi à la discussion. Elle se doutait à quel point pouvait être intéressante pareille discussion – intéressante, savante, instructive –, mais elle était trop lasse pour la suivre. De toute évidence, Mme Mosco n’avait rien entendu, les sons étaient passés près de ses oreilles, sans résistance, sans trace.
Egor conduisit M. Nazarie au bout de la table, lui indiquant une chaise à côté de Sanda. Quelle curieuse et incompréhensible fatigue, songea le peintre en regardant une fois encore le visage de Mme Mosco.
« Je ne sais comment vous remercier, bredouilla le professeur en s’asseyant. Je me rends compte que j’ai offensé un enfant. Et cet enfant est comme un ange... »
Il tourna la tête et lança à Simina un regard très chaleureux. M. Nazarie était un homme encore assez jeune, il n’avait pas quarante ans, et son regard porté sur Simina tentait de traduire un amour à la fois protecteur et flatteur. Son visage propre et neutre, d’homme instruit, s’était éclairé à l’excès. Il souriait à Simina, la bouche jusqu’aux oreilles. Simina soutint son regard avec une assurance ironique, mordante. Elle le regarda au fond des yeux durant quelques instants, puis porta sa serviette à la bouche, effaça un très léger sourire et tourna lentement la tête vers sa mère.
« Vous êtes venu évidemment pour les fouilles », interrogea brusquement Egor.
Le professeur était encore intimidé et fut d’autant plus reconnaissant à Egor de lui fournir l’occasion de parler de son métier et de sa passion.
« Oui, cher Monsieur, répondit-il vivement, avalant de l’air. Comme je le disais déjà à Madame, nous avons repris cet été les fouilles de Balanoaia. C’est un nom qui ne vous dit peut-être pas grand-chose, mais la station protohistorique de Balanoaia a une certaine importance pour nous autres Roumains. On y a trouvé un lébes célèbre, une grande bassine ionienne dans laquelle, vous le savez, on apportait la viande aux festins... »
Le souvenir de ce lébes, qu’il avait examiné dans tous ses détails, fut une image revigorante pour M. Nazarie. Avec verve et une certaine mélancolie, il évoqua les festins d’alors. Ce n’était pas des festins barbares, grotesques.
« ...C’est que, comme je le disais aussi à Madame, toute cette plaine du Bas-Danube, surtout ici, au nord de Giurgiu, a connu autrefois, vers le Ve siècle avant le Christ, une florissante civilisation gréco-daco-scythe... »
Parler lui avait donné du courage. Il regarda vivement, avec insistance, Mme Mosco, mais ne rencontra que le même sourire éteint, le même visage inattentif.
« Balanoaia, maman. Sanda attira son attention en criant presque par-dessus la table. Monsieur le Professeur fait des fouilles archéologiques à Balanoaia... »
M. Nazarie fut de nouveau intimidé d’entendre son nom et de se retrouver subitement au centre de l’attention générale. Il tenta de se défendre d’un revers de main, d’excuser surtout la force de la voix de Sanda hélant sa mère. Mme Mosco sembla s’éveiller d’un engourdissement tressé de sommeil. Mais l’éveil était réel ; pendant quelques instants, elle retrouva sa fraîcheur d’expression, l’orgueil de son front pur et lisse.
« Balanoaia, dit-elle, un de nos ancêtres avait un domaine par là-bas.
– Et tantine Christina, déclara rapidement Simina.
– Elle aussi », confirma avec vivacité Mme Mosco.
Sanda fronça les sourcils en regardant sa petite sœur. Mais Simina baissa les yeux sur son assiette, humble et sage. Dans la puissante lumière de la lampe, ses boucles noires perdaient de leur force et de leur brillance, comme du vieil argent. Pourtant, quel front calme, quelle tête de poupée, s’étonna Egor. On ne pouvait détourner les yeux de son visage. Ses traits avaient une perfection précoce, une beauté stupéfiante. Egor sentit qu’à côté de lui, M. Nazarie la contemplait avec un ravissement égal.
« Nous ne sommes pas très bavards aujourd’hui, alors que nous sommes restés seuls », observa Sanda en s’adressant plutôt à Egor.
Le peintre comprit cette voix qui cherchait à l’attirer en le taquinant. Il s’arracha à la torpeur avec laquelle il regardait Simina et voulut commencer une anecdote galante, qu’il racontait toujours avec succès en famille. Nous sommes silencieux parce que nous sommes intelligents : comme mon ami Jean... aurait raconté Egor. Mais M. Nazarie commença avant lui :
« Vous avez probablement beaucoup d’invités, tout l’été, ici au domaine... »
Il parla quelques minutes d’affilée, d’une traite, comme s’il craignait de s’arrêter, comme si le silence pouvait l’engloutir. Il parla des fouilles, de la pauvreté du musée des Antiquités, de la beauté de ces plaines danubiennes. Egor jetait parfois un regard à la dérobée vers Mme Mosco. Elle écoutait comme fascinée, mais le peintre se rendait trop bien compte qu’elle n’entendait pas un traître mot. Sanda profita d’une pause de M. Nazarie pour dire bien haut :
« Maman, le rôti refroidit...
« Que de choses intéressantes nous raconte Monsieur le Professeur ! » murmura Mme Mosco.
Elle se mit ensuite à manger avec son appétit habituel, le front légèrement penché sur l’assiette, sans regarder personne.
D’ailleurs, elle était la seule à manger. Les autres avaient à peine touché le rôti. Affamé par le voyage, M. Nazarie n’avait pas réussi à manger plus de la moitié d’un morceau. La viande avait une odeur écœurante d’animal.
D’un geste bref, dominateur, Sanda appela la servante qui attendait sagement près de la porte.
« Je t’ai déjà dit de ne plus acheter de viande de mouton, articula-t-elle avec une colère rentrée.
– Je n’ai plus trouvé la moindre volaille, demoiselle, se défendit la femme. Celles qui restaient, je les ai préparées hier et avant-hier. Celles qui ne sont pas mortes... Il y avait encore une oie, mais elle aussi, je l’ai trouvée morte ce matin.
– Pourquoi n’es-tu pas allée en acheter au village ? questionna Sanda, encore plus mécontente.
– Personne n’a rien voulu me vendre, répondit promptement la servante. Ils n’ont pas voulu, ou ils n’avaient plus rien », ajouta-t-elle, ambiguë.
Sanda rougit et fit signe à la femme de débarrasser les assiettes. Mme Mosco avait terminé sa viande.
« Que de belles choses nous a dites Monsieur le Professeur sur Balanoaia ! commença-t-elle d’une voix un peu chantante. Tant d’idoles en terre, tant de bijoux en or... »
Le professeur hésita.
« Des bijoux en or, on en trouve plutôt rarement, l’interrompit-il. Il n’y en avait pas tellement en ces temps-là. Par ici, c’était des civilisations paysannes, des villages florissants certes, mais des villages quand même. L’or se trouvait plutôt dans les ports grecs...
– On trouvait aussi de l’or, de vieux bijoux en or autrefois, continua Mme Mosco.
– Tantine Christina aussi en avait, murmura Simina.
– Qu’est-ce que tu en sais ? l’interrogea sur un ton de réprimande Sanda. Pourquoi ne te tiens-tu pas tranquille ?
– Maman me l’a dit, répliqua Simina d’un ton dégourdi. Et puis ma nourrice.
– La nourrice devrait bien cesser de te raconter toutes ces histoires, ajouta rudement Sanda. Tu deviens grande maintenant, tu n’as plus à croire à ces contes et à ces fadaises... »
Sanda regarda sa sœur avec un très léger sourire, à la fois dédaigneux et indifférent. Puis elle tourna son regard vers Egor, qu’elle jaugea gravement, comme si elle se demandait si lui aussi croyait la même chose, s’il pouvait lui aussi être tellement naïf...
La conversation traînait de nouveau. M. Nazarie se pencha vers Egor.
« Quelle merveilleuse idée vous avez eue de revenir dans ces plaines danubiennes, dit-il. Je crois que personne n’a encore essayé de peindre de tels endroits ; d’abord, ils semblent désespérés, déserts, trop frappés de soleil, et après, on perçoit leur épouvantable fécondité, leur charme... »
Il avait parlé en toute sincérité, avec élan. Egor le regarda, ahuri. Il avait eu l’impression, pendant les premières minutes, d’un pauvre savant morose et timide. Les mains de M. Nazarie se mouvaient cependant avec une grâce achevée, et les mots qu’il disait avaient leur propre sève, une étrange fraîcheur. Comme s’il les prononçait différemment, plus profondément, plus pleinement.
« M. Paschievici est un grand artiste, mais en même temps, c’est un grand paresseux, intervint Sanda. Voilà trois jours qu’il est parmi nous et il n’a même pas encore ouvert son chevalet...
– Je pourrais comprendre de différentes manières votre amicale observation, dit galamment Egor. Je pourrais croire, par exemple, que vous êtes impatiente de me voir travailler, pour pouvoir espérer que je m’en aille plus rapidement... »
Sanda lui rendit son sourire, l’encourageant. Egor avait saisi avec précision toutes les nuances de la plaisanterie, de la grâce et du caprice qui trahissent l’impatience, la tentation, les appels. En tout cas, Sanda est superbe, se dit-il, bien qu’il n’ait absolument rien compris à son attitude durant ces trois jours. Elle était si différente de la demoiselle frivole de Bucarest qui l’attirait si crânement et lui avait serré avec tant de joie la main quand il avait accepté de venir à Z. pour un mois entier. Peut-être avait-elle peur de quelque chose, peut-être craignait-elle les invités, s’était dit Egor en guise de consolation le premier soir.
« ... La vérité, c’est que je ne me sens bon à rien pour le moment, poursuivit-il en tournant la tête vers M. Nazarie. Surtout pas à peindre. Peut-être est-ce ce début d’automne, qui ressemble davantage à une fin d’été, qui me fatigue...
– Je l’excuserais mieux s’il me le demandait, dit Sanda en riant. Nous avons eu trois jours trop bruyants, avec trop d’amis, c’est plutôt cela. À partir de demain, il pourra travailler, nous serons seuls... »
Egor commença à jouer avec le couteau. Il lui fallait serrer quelque chose de froid et de solide dans sa main, pour brider son impatience.
« ... Quant à moi, je passerai inaperçu, ajouta M. Nazarie. Vous ne me verrez parmi vous qu’ici... »
D’un geste de la main, il fit un rapide tour de table. Mme Mosco le remercia, absente.
« C’est un grand honneur de vous avoir parmi nous, commença-t-elle, retrouvant subitement une voix plus assurée et plus forte. Vous êtes la fierté de la science roumaine... »
On voyait combien ces mots lui plaisaient, car elle les répétait avec ferveur. Egor regardait par terre, serrant plus doucement le couteau. Les paupières mi-closes, Sanda suivait ses gestes. Qui sait ce qu’il pense de maman, se dit-elle soudain furieuse.
« Madame, interrompit éberlué M. Nazarie, vos louanges s’adressent sans nul doute à mon maître, le grand Vasile Pîrvan, lui, il a vraiment atteint au sommet, c’était une fierté pour nous, un génie roumain... »
Il attendait depuis longtemps pareille occasion : parler, dire des choses éloignées de cette table insolite, de ses hôtes incompréhensibles. Il parla avec animation et dévotion de Pîrvan. De lui, il avait appris l’art des fouilles. Lui, le précurseur, avait prouvé que la préhistoire et la protohistoire étaient la plus grande fierté de la terre roumaine. Et encore le charme des fouilles, la vie sous la tente, le frisson devant chaque objet trouvé.
« Un peigne de fer, un clou, un fragment de pot, continuait M. Nazarie, toutes ces pauvres petites choses neutres, qu’un chemineau ne relèverait même pas de la poussière, ont pour nous davantage de charme que le plus beau des livres, et peut-être même que la plus belle femme... »
Sanda chercha en souriant les yeux d’Egor, s’attendant à un sourire ironique. Mais le peintre écoutait avec respect et sympathie.
« Un peigne de fer permet parfois de découvrir une civilisation », poursuivit M. Nazarie, s’adressant à nouveau à Mme Mosco.
Mais il s’arrêta brusquement au milieu de sa phrase, comme s’il avait soudain perdu haleine. Il regardait fixement Mme Mosco. Il avait peur de fermer les yeux. Il aurait peut-être découvert une hallucination encore plus terrifiante sous ses paupières.
« Qui prend un café ? » interrogea au même moment Sanda, en se levant bruyamment de table.
M. Nazarie commença à sentir une sueur froide sur ses épaules, sur sa poitrine, le long de ses bras. Comme s’il pénétrait lentement dans une zone humide et glacée. Je suis très fatigué, se dit-il en serrant ses mains l’une contre l’autre. Il se retourna vers Egor. Son geste lui parut assez incompréhensible : l’autre souriait, deux doigts en l’air, comme s’il était en classe...
« Vous en prendrez aussi, Monsieur le Professeur ? lui demanda Sanda.
– Avec plaisir, avec plaisir... » répondit M. Nazarie.
C’est seulement quand il vit les tasses de café sur la table qu’il comprit ce que Sanda lui avait demandé et il se tranquillisa pleinement. En même temps, il regarda une fois encore, sans crainte, du côté de Mme Mosco. La maîtresse de maison avait le front ployé, appuyé sur la main droite. Plus personne ne parlait à table. Il rencontra cependant le visage de Simina tourné vers lui. Elle le regardait avec grand étonnement, voire avec méfiance. Elle semblait s’évertuer à déchiffrer un mystère. C’était une préoccupation profonde, mécontente, par-delà l’enfance.
M. Nazarie ouvrit fort précautionneusement la porte. Il trouva dans la petite salle une lampe à gaz, à la flamme baissée. Il l’ôta du mur et se mit à marcher attentivement, en s’efforçant de ne pas faire de bruit. Cependant, les planchers de bois, couleur cerise, craquaient même là où ils étaient recouverts de tapis. Pourquoi Bon Dieu nous avoir donné des chambres aussi éloignées ! se dit M. Nazarie, un peu énervé. Il n’avait pas peur, mais il y avait beaucoup à marcher jusqu’à la chambre d’Egor ; il devait passer devant de nombreuses portes, sans savoir s’il y avait quelqu’un dans les chambres, s’il ne dérangeait personne. D’autre part, ces chambres – si elles étaient vraiment vides – auraient donné un air désert au couloir, ce à quoi M. Nazarie ne voulait même pas songer.
La chambre d’Egor se trouvait précisément à l’autre bout. Il frappa quelques coups, avec joie.
« J’espère ne pas trop vous déranger, dit-il en ouvrant la porte. Je n’ai pas du tout sommeil...
« Moi non plus », répondit Egor en se levant du canapé.
C’était une grande chambre, spacieuse, avec un balcon qui donnait sur le parc. Le vieux lit en bois était placé dans un coin. Une armoire, un lavabo, un canapé, un bureau élégant, deux chaises et une chaise longue meublaient la pièce. La chambre était néanmoins si grande qu’elle paraissait meublée simplement. Les objets étaient trop loin les uns des autres. On pouvait se mouvoir à l’aise.
« Cela me fait très plaisir, ajouta Egor. Je me demandais comment tuer mon insomnie. Je n’ai guère apporté de livres. Je pensais que j’allais beaucoup travailler dans la journée... »
Il laissa sa pensée inachevée : je croyais surtout que je pourrais passer les soirées avec Sanda...
« C’est le premier soir que je monte si tôt dans ma chambre, continua Egor. Jusqu’à maintenant, je restais très tard dans le parc ; il y avait beaucoup d’invités, beaucoup de jeunes. Mais je crois qu’ils fatiguaient trop Mme Mosco... vous ne fumez pas ? demanda-t-il en tendant son étui à cigarettes ouvert à M. Nazarie.
– Non merci. Dites, je voulais vous demander, toutes les chambres près de nous sont inhabitées ?
– Je le crois, répondit en souriant Egor. C’est là qu’étaient les invités ; tout un étage pour les invités. Et en bas, je crois que les chambres sont aussi vides. Mme Mosco habite de l’autre côté de la maison, avec les demoiselles... »
Il demeura songeur. Il alluma sa cigarette et s’assit sur une chaise en face du professeur. Ils restèrent tous deux silencieux.
« Quelle nuit splendide ! » dit plus tard M. Nazarie, levant le front vers le balcon.
Encore incertains, les grands contours des arbres se détachaient à présent dans l’obscurité. Egor tourna lui aussi la tête. C’était vrai, la nuit était splendide. Mais de là à souhaiter « bonne nuit » aux invités à neuf heures et demie et à se retirer en même temps que sa mère, comme une petite fille sage...
« À rester longtemps sans bouger, poursuivit M. Nazarie, et à aspirer lentement, sans se presser, on sent le Danube... Moi je le sens...
– Il doit quand même être très loin, dit Egor.
– Environ une trentaine de kilomètres. Peut-être moins. Mais c’est la même nuit, on le perçoit rapidement... »
M. Nazarie se leva et s’approcha du balcon. Non, la lune ne se lèvera que dans quelques jours, se souvint-il dès qu’il se heurta à l’obscurité.
« C’est aussi la même atmosphère, continua-t-il en relevant lentement la tête et en savourant l’air à pleine bouche. Il semble que vous n’ayez jamais habité près du Danube. Autrement, il est bien rare d’échapper à ces effluves. Moi, je sens le Danube jusque dans le Baragan... »
L’autre se mit à rire.
« N’est-ce pas trop dire, jusque dans le Baragan ?
– Non, non, expliqua M. Nazarie. Car ce n’est pas une odeur d’eau, ce n’est pas une atmosphère humide. C’est plutôt une odeur languissante, qui rappelle la vase et certaines plantes à tiques...
– C’est assez vague, l’interrompit Egor en souriant.
– On le reconnaît pourtant rapidement, où que l’on soit, reprit M. Nazarie. Parfois, il semble que, très loin, des forêts entières ont pourri pour qu’un vent puisse charrier une odeur aussi complexe et à la fois élémentaire. Naguère, les forêts étaient proches. Il y avait le Teleorman...
– Ce parc aussi semble être vieux, dit Egor en tendant le bras au-dessus du balcon. »
M. Nazarie le regarda gentiment, sans pouvoir dissimuler un sourire méprisant.
« Tout ce que vous voyez ici, dit-il, n’a pas plus de cent ans. Des acacias... Des arbres de pauvre. C’est tout juste si l’on aperçoit ici ou là un orme. »
Il commença à parler passionnément des forêts et des arbres.
« Ne vous étonnez pas, dit-il soudain, interrompant son discours et posant la main sur l’épaule d’Egor. J’ai dû apprendre tout cela des hommes, des livres, des savants, à tout venant. Pour les fouilles, bien entendu ; je devais savoir jusqu’où pouvaient s’installer les hommes, les Scythes, les Gètes et tous les autres...
– Par ici, on ne trouve probablement guère de traces, dit Egor, essayant de ramener la discussion à la préhistoire.
– On pourrait en trouver par ici aussi, répondit modestement M. Nazarie. Quelque part, il y avait bien des chemins, même des villages à l’orée des bois. Près des vallées surtout... Mais de toute façon, là où il y a eu des forêts pendant des centaines d’années de suite, ce sont des lieux magiques. Ça, c’est sûr... »
Il s’arrêta et recommença à humer l’air, en se penchant doucement de tout le corps par-dessus le balcon, dans la nuit.
« Quelle joie chaque fois que je reconnais le Danube, même à des endroits comme ici, continua-t-il d’une voix plus basse. C’est une autre magie, une magie facile à recevoir, qui ne fait pas peur. Les gens des fleuves sont et plus sages et plus courageux ; l’aventure est aussi partie d’ici, pas seulement des bords de mers... Mais voyez-vous, la forêt fait peur, elle rend fou... »
Egor se mit à rire. Il fit un pas dans la chambre. La lumière de la lampe l’enveloppa de nouveau tout entier.
« Bien sûr, ce n’est pas difficile à comprendre, poursuivit M. Nazarie. La forêt vous fait peur à vous aussi, qui êtes un jeune homme cultivé, dépourvu de superstition. C’est une frayeur qui n’épargne personne. Trop nombreuses sont les vies végétales, et trop ressemblants aux hommes sont les vieux arbres, surtout aux corps humains...
– Ne croyez pas que je me suis éloigné de la fenêtre parce que j’avais peur, dit Egor. Je me suis éloigné parce que je voulais allumer une cigarette. À présent, je reviens auprès de vous...
– Ce n’est pas la peine. Je vous crois. On ne peut tout de même pas avoir peur d’un parc d’acacias, dit M. Nazarie en revenant dans la chambre et en s’installant sur le canapé. Mais ce que j’ai dit est vrai. S’il n’y avait pas le Danube, les gens de par ici seraient devenus fous. Les gens d’il y a deux ou trois mille ans, s’entend... »
Egor le regarda très étonné. Il est de plus en plus intéressant, le professeur. Encore deux heures, et il va me réciter des poésies pleines de têtes de mort...
« J’oubliais de vous demander, reprit M. Nazarie. Ça fait longtemps que vous connaissez notre hôtesse ?
– Je ne connais que Mademoiselle Sanda, et encore pas depuis très longtemps, deux ans environ. Nous avons des amis communs. Mme Mosco, je ne l’ai connue qu’en arrivant ici, il y a quelques jours.
– Elle me paraît très fatiguée », dit M. Nazarie.
Egor secoua la tête. C’était quand même amusant, ce sérieux du professeur ; c’était comme s’il lui avait communiqué un secret, une observation qu’il était le seul à pouvoir faire. Il me dit cela précisément à moi, qui m’efforce depuis tant de jours de me rappeler son sourire...
« Moi, je suis tombé ici un peu par hasard, continua M. Nazarie. J’ai été invité par le préfet ; il semble être un vieil ami de la famille. Mais je commence à me sentir mal à l’aise ; est-ce que nous ne les dérangeons pas ? J’ai l’impression que Mme Mosco est assez malade... »
Egor répondit comme s’il s’excusait ; lui non plus ne voulait pas rester longtemps, s’étant rendu compte dès le premier jour combien leur hôtesse était fatiguée. Mais les autres invités ne paraissaient guère impressionnés par la faiblesse de Mme Mosco. Peut-être la connaissaient-ils depuis plus longtemps et s’y étaient-ils habitués. Ou peut-être sa maladie n’était-elle pas aussi grave ; parfois, surtout le matin, Mme Mosco suivait avec vivacité n’importe quelle discussion.
« On dirait que ses forces déclinent en même temps que celles du soleil, ajouta Egor avec une certaine solennité, après une courte pause. Le soir, elle est très fatiguée ; parfois, elle tombe dans une léthargie d’autant plus curieuse qu’elle garde le même sourire, et aussi le même masque. »
M. Nazarie voyait très clairement ses yeux grands ouverts, aux pupilles froides, intelligentes ; il voyait également le sourire qui illuminait tout son visage et avec lequel elle pouvait si bien donner le change. Non, le peintre s’était trompé en parlant du masque de Mme Mosco ; ce n’était pas un masque, c’était un visage vivant, concentré, très attentif même ; en tout cas, son sourire la rendait présente, comme si elle écoutait de tout son être, comme si elle était envoûtée par les paroles prononcées. Au début, pareille attention était presque intimidante, elle faisait rougir. Mais rapidement on s’apercevait qu’elle n’écoutait rien, qu’elle n’entendait peut-être même pas les paroles. Elle ne cessait de suivre les gestes, les lèvres qui bougent, et elle savait quand interrompre.
« C’est extraordinaire ! dit M. Nazarie poursuivant sa pensée. Elle sait quand interrompre, quand placer un mot pour se rappeler au souvenir, afin de ne pas trop désarçonner l’interlocuteur par son silence... »
Egor l’écoutait, encore plus surpris qu’au début. Il ne s’était pas encore habitué à le croire trop intelligent, et encore moins sensible. Il a des vertus d’artiste, se dit-il. Et malgré tout, il est si timide, si maladroit...
« N’exagérons-nous pas un peu ? interrogea-t-il, en se levant de la chaise et en commençant à se promener dans la chambre. Ce n’est peut-être qu’une exténuation chronique, si, du moins, ce terme existe.
– Il n’existe pas, dit M. Nazarie en donnant sans le vouloir une nuance ironique à ses paroles. Une exténuation chronique, cela signifierait une espèce de mort arrêtée sur place... »
Ces derniers mots lui déplurent, et il se leva lui aussi du canapé, tâchant de se promener. Il sentit la même stupide sueur froide dans le dos. Il lança un regard sombre au canapé, comme s’il voulait se convaincre de sa réalité modeste, de son indifférence physique. Il le regarda avec emportement, plutôt furieux contre lui-même, contre ses nerfs aux inventions enfantines.
« En tout cas, dit Egor à l’autre bout de la chambre, nous exagérons nous aussi ; nous sommes trop sensibles. Vous ne voyez pas comme elle se comporte avec ses enfants, surtout avec la petite fille ? »
Il s’arrêta près de la porte, comme s’il écoutait quelque chose. Sans doute une servante qui essaie les portes pour voir si elles sont fermées à clé, ou qui cherche quelque chose dans le couloir. Quel pas attentif, léger, et d’autant plus ennuyeux qu’on le devine plus qu’on ne l’entend. À présent, un très léger craquement du plancher ; après, on attend, et on n’entend plus rien quelques instants, quelques instants très longs. La servante marche en retenant son souffle, sur la pointe des pieds, pour n’éveiller personne. Des paysans idiots, se dit Egor, exaspéré par le bruit évanoui ; ils feraient mieux de marcher sans façon, qu’on les entende tout le temps.
« J’ai eu l’impression que quelqu’un marchait dans le couloir, dit Egor en reprenant sa promenade. Demain, je mettrai une pancarte sur ma porte : “Prière de marcher carrément dans le couloir.” Autrement, c’est énervant ; c’est comme si des voleurs s’apprêtaient à vous tomber dessus... Il est vrai que des voleurs ne pourraient pas pénétrer si facilement jusqu’ici, ajouta-t-il en riant. N’empêche que c’est énervant... »
M. Nazarie s’approcha du balcon. Il pencha à nouveau la tête dans l’obscurité.
« Les nuits sont toujours aussi chaudes, dit Egor. On aurait pu rester dans le parc au lieu de nous enfermer ici... »
Il remarqua que le professeur ne lui répondait pas et se retira doucement dans la chambre. Il est pensif, il philosophe peut-être à propos du Danube, se dit Egor soudain égayé. Mais dans le fond, ce qu’il affirme n’est pas dénué de toute logique ; un fleuve, une vaste étendue d’eau, aux rives larges, accueillantes... Il vit sur-le-champ combien le Danube était beau, combien il était viril. Il aurait aimé être très loin ; être par exemple sur le pont d’un yacht qui remonte lentement les eaux du fleuve, étendu sur une chaise longue, écoutant la radio ou entouré de jeunes gens. On s’ennuie vite sans jeunes gens, sans bruit autour de soi. La vie, une présence, sans cela... Il tourna la tête, énervé. Il lui semblait ne pas être seul dans la chambre, que quelqu’un le regardait avec insistance ; il avait senti avec précision la vrille d’un regard derrière lui, et ce genre de sensation l’ennuyait toujours. Pourtant, il était seul. Le professeur s’attardait sur le balcon. C’est un peu impoli de sa part, s’étonna Egor. À moins qu’il ne se sente pas bien, peut-être devrais-je lui dire quelque chose, l’aider. Il fit quelques pas en direction du balcon. M. Nazarie l’accueillit avec une expression épuisée.
« Pardonnez-moi d’être resté dehors, dit-il. Je craignais de défaillir ; je commence à croire que je suis vraiment fatigué. Ces régions ne me conviennent pas...
– Peut-être ne me conviennent-elles pas à moi non plus, dit Egor en riant. Mais cela n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est que je ne puis vous offrir rien d’autre qu’un cognac. J’espère que vous ne refuserez pas un cognac.
– Une autre fois, j’aurais refusé. Mais aujourd’hui, il faut que je trouve quelque chose contre ce café que j’ai bu par inadvertance. Si l’insomnie gâche ma nuit, demain je ne serai bon à rien... »
Egor ouvrit sa mallette de voyage, en tira une bouteille récemment entamée et choisit dans l’armoire deux grands verres à eau. Il versa avec soin un doigt de cognac, juste dans le fond.
« J’espère que cela fait dormir », dit M. Nazarie en vidant son verre d’un trait.
Il se prit ensuite le visage entre les mains en frottant, comme pour l’écraser. Il l’a bu comme une tsuïca (Tsuïca, eau-de-vie de prune roumaine, N. du T.), songea Egor. Il entreprit de savourer son cognac avec une grande délectation. L’alcool avait apporté une autre ambiance dans la pièce : cordiale, juvénile, revigorante. À présent, il ne sentait plus aucun regard étranger. Il s’assit commodément sur la chaise et huma une invisible buée au-dessus du verre. Une odeur bien connue, qui lui rappelait tant d’heures claires, confortables, passées avec des amis ou certaines femmes. L’alcool est le bienvenu, se dit-il.
« Allez, donnez-moi une cigarette », pria au même moment le professeur, encore rouge et suffoqué. J’aurais peut-être plus de chance.
Il fuma, non sans un certain succès. Egor remplit de nouveau les verres. Il se sentait en bien meilleure forme, avec des envies de bavardage. Si Sanda avait été là, si elle avait eu un peu plus d’imagination... Il aurait fait bon passer une nuit comme celle-ci en palabres, avec un homme aussi amusant que le professeur et une bouteille de cognac à côté. Dans le fond, c’est pour cela qu’on va à la campagne ; pour passer des nuits à bavarder et à mieux s’écouter l’un l’autre. À Bucarest, personne n’écoute personne.
« Celui-là, il faut le boire sans hâte, Monsieur le Professeur, plaisanta Egor. »
Il avait envie de parler, de se confier.
« J’ai oublié de vous demander comment vous faisiez les découvertes archéologiques, dit-il.
– C’est simple, commença le professeur, très simple... »
Mais il s’arrêta, interdit. Ils se regardèrent un instant au fond des yeux, chacun cherchant à comprendre si l’autre avait senti la même chose, ce même début de terreur, puis ils saisirent presque en même temps les verres de cognac et les vidèrent d’un trait. Le professeur n’écrasa plus son visage entre ses mains. Au contraire, cette fois-ci l’alcool lui fit du bien. Il n’osa toutefois pas poser de questions à Egor ; il avait deviné dans son regard qu’il avait ressenti la même pénible impression, la même horreur répugnante. Sentir que quelqu’un s’approche de soi et s’apprête à écouter, quelqu’un qu’on ne voit pas, mais dont on sent la présence dans le battement de son sang et qu’on reconnaît dans l’éclat des yeux du voisin...
Tous deux se préparèrent à parler d’autre chose. Egor chercha rapidement un sujet, un prétexte. Quelque chose de très éloigné de cette chambre, du moment présent. Durant quelques instants, son esprit ne put rien découvrir. Il était pétrifié. Et il n’avait même pas peur. Alors, il avait senti quelque chose qui ne ressemblait à rien. Un dégoût monstrueux, mêlé d’effroi. Juste quelques instants. Il lui avait suffi de mettre la main sur son verre et de vider d’un trait le doigt de cognac pour que tout redevienne limpide.
« Êtes-vous jamais allé à Marseille ? interrogea-t-il brusquement, attrapant la bouteille et remplissant à nouveau les verres.
– J’y suis allé, il y a assez longtemps, répondit rapidement le professeur, immédiatement après la guerre. Les choses ont changé depuis...
– Il y a un bar là-bas, juste à côté de l’hôtel Savoy, poursuivit Egor avec volubilité, c’est L’Étoile marine. Je m’en souviens très bien, c’est son nom. Là-bas, si le cognac est à votre goût, la coutume est de se mettre à chanter...
– Excellente idée ! dit le professeur, mais je n’ai pas de voix... »
Egor le regarda avec mépris : il a peur de chanter, il a honte. Il porta le verre à ses narines et le huma fortement. Il prit une gorgée, puis rejeta légèrement la tête en arrière et commença, en traînant :
« Les vieilles de notre pays
Ne sont pas des vieilles moroses
Elles portent des bonnets roses... »
(En français dans le texte, N. du T.)
Monsieur Nazarie entendit frapper à la porte et se résolut à s’éveiller pour de bon. Depuis une demi-heure, il luttait contre le sommeil. Il ouvrait les yeux, percevait la fraîcheur vivifiante du matin, la lumière crue dans la chambre, puis se rendormait. Un sommeil léger, discontinu, mais d’autant plus balsamique. C’était comme le prolongement d’une béatitude difficile à reconquérir. Plus tenace était la résistance, plus balsamique était le glissement dans le sommeil. Encore un instant, encore un... C’était comme si dans la profondeur du sommeil persistait, vivante à perpétuité, la certitude que ce bonheur était éphémère, qu’il allait prochainement se détacher de ce doux flottement et être projeté tout entier dans la lumière du dehors. Les coups frappés à la porte l’éveillèrent définitivement.
« Bien le bonjour ! »
Une femme presque vieille entra dans la chambre avec le lait. « Il est tard, je crois qu’il est très tard », dit M. Nazarie. La femme sourit et évita son regard.
M. Nazarie se frotta le front. Il avait un peu mal à la tête et se sentait la bouche amère. Il regretta soudain de s’être attardé si longtemps au lit. La béatitude dont il s’était si difficilement défait lui semblait maintenant rebutante. Il se sentait en même temps fatigué, triste, désespéré sans la moindre raison, comme il se sentait toujours quand il s’éveillait pour la première fois dans une chambre étrangère. Un grand vide intérieur incompréhensible ; vanité des vanités... Puis il se souvint des verres de cognac avalés la nuit, et sa fureur contre lui-même s’accrut. Comme ça, boire sans rime ni raison, perdre son temps avec un bon à rien...
« Si vous voulez de l’eau chaude, Monsieur », dit la femme. Non, pas question d’eau chaude. M. Nazarie ressentait le besoin de se punir d’une certaine manière, de se torturer. Avec quel plaisir il allait se laver tout le corps à l’eau froide...
La femme referma la porte et M. Nazarie sauta bruyamment du lit. L’étourdissement et le léger mal de tête persistaient. Il remplit la cuvette d’eau froide et commença à se laver. Les événements de la nuit surgissaient l’un après l’autre. Il avait envie de rire. Quelles hallucinations imbéciles, quelle peur sans raison ! Il suffisait de regarder un peu autour de soi, cette lumière, cette fraîcheur automnale, ce lait bouillant avec sa buée saine et douce, pour prendre conscience de l’inconsistance de toutes les chimères. Et je n’ai même pas appris à fumer, se dit M. Nazarie non sans une certaine ironie, tout en s’habillant. Il s’installa ensuite à table et savoura jusqu’au fond la tasse de lait, sans toucher ni au beurre ni à la confiture. Il rompit un quignon de pain grillé et se prépara à achever sa toilette tout en grignotant. Le souper d’hier soir n’a guère été fameux, se souvint-il. Si je ne m’étais intoxiqué avec le cognac, j’aurais aujourd’hui une faim de loup. Le souper n’a pas été fameux, tout le monde l’a observé. De la viande qui sentait le mouton, des légumes échaudés. Heureusement qu’il y avait de la mamaliga (Mamaliga, bouillie de farine de maïs, version roumaine de la polenta, N. du T), du fromage et de la crème. Il sourit en se regardant dans la glace. J’ai oublié de me raser. C’est peut-être pour ça qu’elle m’avait demandé si je voulais de l’eau chaude. Maintenant, c’est trop tard, je me raserai tout aussi bien à l’eau froide...
Sans hâte, il sortit de sa valise son rasoir et commença à se savonner. Une mélodie triste, lente, descendait doucement de sa mémoire. Quelques instants, la mélodie flotta sans forme, se débattant, se perdant pour revenir ensuite :
Les vieilles de notre pays...
(En français dans le texte, N. du T.)
C’est ce qu’Egor chantait cette nuit, se souvint-il avec plaisir. Il se souvint également des circonstances qui avaient poussé le peintre à chanter. Il avait senti lui aussi la même chose, se dit M. Nazarie en souriant. Avec quelle insouciance souriait-il à présent, combien la scène de cette nuit lui paraissait lointaine et ridicule. Il se savonna avec un entrain redoublé. Malgré tout, il m’a semblé que quelqu’un m’écoutait. Je m’en souviens fort bien. Et à table... Alors, ce fut plus grave, vraiment plus grave. Pourtant, il y avait tellement de lumière dans la chambre, tant de certitude dans les murs blancs, dans le bout de ciel clair qu’il entrevoyait dans le miroir, dans l’odeur de savon qui enveloppait son visage...
M. Nazarie fixe sa lame avec attention ; chaque geste lui fait plaisir, chaque chose qu’il prend en main. Il commence à se raser comme il faut, en se regardant dans la glace, rapetissant sa bouche et essayant de le faire avec grâce, afin que les lèvres d’aventure arrondies trop brutalement ne bousculent point la symétrie du visage.
M. Nazarie passa la matinée à se promener au hasard dans les champs. Ses pensées n’avaient rien à voir avec la préhistoire.
D’ailleurs, rien ne lui faisait espérer des fouilles prometteuses dans ces plaines trop étendues, trop monotones. Les tumulus commençaient vers le septentrion du domaine, en direction du village, mais M. Nazarie s’en était allé exprès dans le sens opposé. Il faisait encore si beau par ici avant les labours d’automne. Pas un nuage, pas une ombre sur toute cette étendue, et pourtant le soleil n’était pas lassant, des oiseaux inconnus se risquaient dans l’air, on entendait des cigales et des grillons. Un calme immense, vivant, non pétrifié. Même le pas de l’homme se fondait dans cette masse musicale de sons menus qui, ensemble, composaient la quiétude et la solitude de la plaine. La glorieuse plaine valaque, souligna M. Nazarie. Encore deux ou trois semaines, et c’en est vraiment fini des vacances. Bucarest, les examens des étudiants, le cabinet de travail. Si au moins nous menions à bien les travaux de Balanoaia...
Il revint vers la demeure quelques minutes avant l’heure du déjeuner. Il rencontra Simina en train de se promener seule dans le parc.
« Bonjour, Demoiselle ! lui dit-il cordialement.
– Bonjour, Monsieur le Professeur, répondit la petite fille en souriant. Vous avez bien dormi ?... Maman vous posera la même question, mais je voulais vous la poser la première... »
Son sourire se mua insensiblement en un rire bref, silencieux. Le professeur ne pouvait détourner son regard de ce visage d’une beauté sans pareille. Comme si c’était une poupée ; une beauté si parfaite qu’elle en paraissait artificielle. Même ses dents étaient trop étincelantes, ses cheveux trop noirs, ses lèvres trop rouges.
« J’ai admirablement bien dormi, demoiselle », dit M. Nazarie en s’approchant d’elle et voulant lui passer la main dans les boucles.
C’était vraiment une enfant extraordinaire. Mais la paume déjà au-dessus de la tête de la fillette, il eut soudain peur de la caresser. Son sourire l’intimidait. Il retira maladroitement sa main. Simina n’était plus une enfant ; neuf ans, lui avait-on dit hier soir, mais tellement de féminité dans sa démarche, tant de charme dans ses gestes courts et ronds.
« Vous n’avez pas empêché M. Egor de travailler cette nuit ? » interrogea malicieusement Simina, le front très légèrement froncé.
M. Nazarie ne chercha pas à dissimuler son étonnement. Au contraire, il était content d’avoir une occasion de flatter la petite fille, de se montrer dupe de sa ruse et de se lier ainsi d’amitié avec elle.
« Mais d’où sais-tu que je suis allé chez M. Egor hier soir ? interrogea-t-il.
– Je me le suis imaginé ! »
Elle se mit à rire. Le professeur s’immobilisa devant elle, très grand, embarrassé. Simina se reprit rapidement.
« Toujours quand deux invités se rencontrent, dit-elle, ils se retrouvent dans une chambre. Et la chambre de M. Egor est la plus belle. C’est là que logent d’ordinaire les invités... »
Elle n’alla pas au bout de sa pensée. Elle reprit son sourire d’enfant victorieux et fit un pas vers M. Nazarie.
« Mais moi je crois que ce n’est pas bien, ajouta-t-elle en un murmure. M. Egor travaille. Il faudrait le laisser seul la nuit... »
Le dernier mot achevé, son visage perdit son sourire. Il était sévère, froid, impérieux, M. Nazarie se sentait à présent encore plus intimidé.
« Bien sûr, bien sûr, balbutia-t-il. C’est arrivé une fois, cela ne se répétera plus désormais... »
Simina le regarda un instant dans les yeux, trop fixement, presque insolemment, puis, sans ajouter un seul mot, elle s’éloigna brusquement du professeur et se dirigea vers le parc.
Probablement sait-elle quelque chose que j’ignore totalement, songea M. Nazarie. Un complot ne serait-il pas en préparation contre Egor ? Des rencontres, la nuit, dans le parc, des promenades sentimentales, c’est comme ça que cela commence d’habitude... Simina est sans doute dans la confidence.
M. Nazarie rentra dans sa chambre pour se laver les mains avant de passer à table. Pourtant, c’est assez stupide de laisser une petite fille comprendre des choses pareilles, continua-t-il en pensée. Une enfant aussi sensible que Simina...
Il descendit en hâte et se dirigea directement vers la salle à manger. Il avait entendu la clochette. Il avait d’ailleurs été prévenu de cette habitude de la maison : cinq minutes après le tintement de la cloche, la table était servie, quel que fût le nombre de personnes présentes. Tout le monde était déjà rassemblé dans la salle à manger, sauf Simina.
« Comment Monsieur le Professeur a-t-il dormi ? » s’enquit Mme Mosco.
Elle ne paraissait pas si fatiguée ce matin-là. Elle portait une robe couleur de fumée, avec un col rose pâle. Elle semblait véritablement plus jeune, plus animée. Ses bras nus se mouvaient avec davantage de grâce en s’arquant, fragiles.
« Vous avez vraiment bien dormi ? » interrogea aussi Sanda, s’efforçant de dissimuler son étonnement.
La servante s’était arrêtée près de la porte, à l’écoute. Elle regardait à terre, les mains au dos, comme si elle attendait un ordre, mais elle écoutait elle aussi avec la même curiosité.
« J’ai dormi aussi bien que possible, répondit M. Nazarie. J’ai d’abord redouté une insomnie, mais M. Paschievici a été assez aimable... »
Il se tourna vers lui. Egor souriait, tout en jouant avec le petit couteau à pain. Ainsi donc, il a tout raconté, songea M. Nazarie. Il a sans doute raconté comment nous nous sommes tous deux bourrés d’alcool, et peut-être a-t-il débité des choses plaisantes sur mon compte...
« Je crois que M. Paschievici vous a dit..., reprit-il.
– Je n’avais pas grand-chose à dire », l’interrompit Egor.
M. Nazarie s’aperçut seulement alors qu’Egor n’aurait pas pu raconter en détail les événements de la nuit passée. Il aurait eu honte de lui. Sans nul doute, les fantasmes de la nuit lui paraissaient maintenant ridicules, mais il ne fallait quand même pas les raconter à d’autres. Il le regarda dans les yeux. Egor semblait ne rien comprendre, ne se souvenir de rien. Il a honte, songea M. Nazarie ; comme moi aussi d’ailleurs.
Sur ces entrefaites Simina entra dans la salle à manger. Elle s’empressa de s’asseoir sur la chaise à droite de Mme Mosco, après avoir jeté un regard à la ronde.
« Où as-tu été, Demoiselle ? l’interrogea Egor.
– J’ai voulu voir si des lettres étaient arrivées... »
Sanda se mit à sourire. Elle devrait tout de même lui faire des remarques. Évidemment, pas devant les invités, mais elle devrait quand même la gronder un jour pour tous les mensonges qu’elle débitait sans raison...
Elle leva les yeux de son assiette, un peu effrayée. Quelqu’un mangeait avec un tel appétit que le bruit de ses mâchoires dominait toute la pièce. Comme si soudain un silence surnaturel s’était étendu sur la salle à manger, où l’on n’entendait plus que le claquement des mâchoires. C’était Mme Mosco. Sanda pâlit. Souvent Mme Mosco s’oubliait complètement à table et mangeait avec appétit, jamais cependant elle n’avait atteint une telle voracité. Plus personne ne parlait. Tout le monde écoutait, embarrassé.
« Maman ! » lui cria Sanda.
Mme Mosco continuait de manger, le menton presque appuyé sur la poitrine. Sanda se pencha au-dessus de la table et l’interpella une nouvelle fois, sans résultat. Elle va avoir mal, se dit-elle, terrifiée. Egor faisait semblant de n’avoir rien observé. M. Nazarie regardait effaré du coin de l’œil. Seule Simina paraissait tranquille, comme si rien d’étrange n’était arrivé.
Elle posa la main sur le bras de Mme Mosco, légèrement, et lui dit :
« Cette nuit, j’ai rêvé de tantine Christina, maman ! » Mme Mosco s’arrêta de mâcher, surprise.
« Tu sais que moi aussi depuis quelques nuits je ne cesse d’en rêver ? Quels drôles de rêves !... »
Elle posa le couteau et la fourchette correctement, au bord de l’assiette, et se retourna vers les invités. M. Nazarie tressaillit en pressentant le geste ; il craignait de regarder un visage qui venait tout juste d’émerger de l’inconscience. (Il ne pouvait s’expliquer autrement la mastication barbare de Mme Mosco, quelques minutes auparavant.) Il fut cependant franchement surpris en apercevant un visage tranquille et intelligent. Sans aucun doute Mme Mosco ne se souvenait-elle plus – si d’aventure elle s’en était rendu compte – de la scène pénible qui venait de se dérouler.
« Vous allez sourire, Monsieur le Professeur, dit-elle, mais je vous avoue que les rêves sont mon second monde.
– Je ne souris pas du tout, chère Madame, s’empressa de dire M. Nazarie.
– Mais maman entend autre chose par ce deuxième monde, intervint Sanda, heureuse que l’on fût passé si facilement sur une scène pénible. Autre chose en tout cas que ne le laisse deviner le sens des mots.
– Cela m’intéresserait beaucoup de savoir, dit M. Nazarie. Ces choses-là sont toujours fascinantes. »
Mme Mosco approuva, hochant la tête avec ferveur.
« Nous en parlerons une autre fois, murmura-t-elle. Pas maintenant, bien entendu. Elle se tourna rapidement vers Simina. Comment l’as-tu rêvée, Simina ?
– Elle est venue près de mon lit et m’a dit :
Tu es la seule à m’aimer, Simina ! Elle portait une robe rose et une petite ombrelle...
– C’est comme cela qu’elle vient toujours, dit Mme Mosco, émue.
– Elle parlait de Sanda, ajouta Simina. Sanda commence à m’oublier. Elle devient une grande demoiselle. C’est ce qu’elle m’a dit. Et il m’a semblé qu’elle pleurait. Elle m’a demandé ma main pour la baiser.
– C’est bien ce qu’elle fait, dit Mme Mosco. Elle demande le bras ou la main pour l’embrasser. »
Tout le monde écoutait en silence. Sanda souriait, moqueuse, en regardant sa sœur à la dérobée. Il faudrait que je lui fasse passer cette mauvaise habitude, se dit-elle. Puis elle éclata brusquement :
« Pourquoi mens-tu, Simina ? Je suis sûre que tu n’as rêvé de personne, encore moins de tante Christina.
– Je ne mens pas, répliqua calmement Simina. C’est ce qu’elle m’a dit. Je me souviens très bien de ce qu’elle m’a dit de toi : Sanda commence à m’oublier. Je l’ai alors regardée dans les yeux, et il m’a semblé qu’elle pleurait...
– Tu mens, répéta plus fort Sanda. Tu n’as rien rêvé ! »
Simina la regarda avec surprise, juste dans les yeux, à son habitude. Puis sa bouche sévère s’arrondit en un sourire ironique.
« Peut-être n’ai-je pas rêvé, dit-elle doucement, et elle se retourna vers sa mère. »
Sanda se mordit les lèvres. Elle est devenue insolente, elle ne craint même plus les invités. Elle vit alors, comme pour la première fois, Egor, et une vague d’amour l’inonda chaleureusement. Heureusement qu’elle n’était pas seule, qu’il y avait à côté d’elle quelqu’un qui pourrait l’aimer, qui pourrait l’aider.
« Mais d’où notre petite Simina connaît-elle tante Christina ? interrogea au milieu du silence M. Nazarie. Je suppose qu’elle est morte jeune... »
Mme Mosco tourna rapidement son visage vers le professeur. Jamais M. Nazarie ne l’avait vue aussi passionnée. L’émotion, l’impatience, les souvenirs avaient effacé jusqu’à son immanquable sourire. Egor l’observait avec étonnement, avec un début de peur aussi – car ses yeux étaient liquides et leur éclat prenait parfois la densité irréelle d’une loupe.
« Personne ne connaît Christina, dit Mme Mosco après un long soupir. Ni Sanda, ni Simina. Sanda est née la première année de la guerre, neuf ans après la mort de Christina... Mais nous avons un portrait grandeur nature de Christina ; c’est Mirea qui l’a peint. Les enfants la connaissent d’après ce portrait... »
Elle s’arrêta brusquement, le front baissé. M. Nazarie essaya de rompre le silence. C’eût été véritablement pénible que tout le monde se tût de la sorte.
« Elle est morte jeune ? demanda-t-il.
– Elle n’avait que vingt ans, dit rapidement Sanda, pour éviter la réponse de Mme Mosco. Elle avait environ sept ans de plus que maman. »
Mais Mme Mosco semblait n’avoir rien entendu. Elle continua, d’une voix plus faible, comme si elle s’apprêtait à céder à sa fatigue coutumière :
« Elle est morte à ma place, la pauvrette. Moi, on m’avait envoyée à Caracal, avec mon frère, et elle est restée au domaine. C’était en 1907. Et ils l’ont tuée...
– Ici ? interrogea M. Nazarie en accentuant le mot avec crainte.
– Elle était venue de Balanoaia ici, intervint Sanda. Le domaine était alors très vaste, vous savez, c’était avant l’expropriation...
C’est malgré tout si difficile à comprendre... Car tous les paysans l’aimaient... »
Egor commença à se sentir mal à l’aise. Il avait déjà entendu cette histoire, et cependant pas tout a fait de la même manière. Il apprenait maintenant certains détails pour la première fois, d’autres – beaucoup plus significatifs – avaient été laissés dans l’ombre. Il chercha les yeux de Sanda et retrouva ce même regard préoccupé, irisé, courant de Mme Mosco à Simina. Comme si elle redoutait qu’on n’ajoutât quelque chose.
« Prenons le café sur la véranda, dit brusquement Sanda, se levant de table.
– Je ne doute pas que ce fut un rude coup », crut bon de dire M. Nazarie pour consoler la maîtresse de maison.
Mais Mme Mosco hocha la tête très affectueusement, comme si c’était un remerciement très banal qui venait de lui être adressé, comme le font d’ordinaire tous les invités en quittant la table.
Le café fut servi sur la véranda. C’était le début d’un après-midi vitreux de septembre ; le ciel était incroyablement bleu, et les arbres semblaient avoir grandi sans bouger depuis le commencement du monde.
Je pourrais essayer maintenant, se dit Egor. Il est vrai qu’en traversant la salle à manger, il avait senti tout près de lui la hanche de Sanda. Il l’avait alors prise par le bras, amicalement, et la jeune fille s’était soumise en tremblant. L’émotion et l’attente bien connues parvinrent jusqu’à lui. Le corps de la jeune fille s’approcha quelques secondes du sien, puis s’en sépara brusquement – et dans ce geste de crainte, Egor entrevit les plus sûrs espoirs. Il fallait cependant essayer de lui parler davantage. Il s’approcha d’elle, la tasse de café à la main.
« Que faites-vous cet après-midi, Demoiselle Sanda ? lui demanda-t-il.
– Je vous demanderai la permission de vous accompagner dans le parc, pour vous voir peindre, dit la jeune fille en souriant. »
Egor se mit à rire. Il se préparait à lui répondre par une boutade, quand il vit tout à côté le visage sévère de Simina. La petite fille le regardait attentivement, comme si elle s’efforçait de comprendre quelque chose qui se passait à son insu.
« Monsieur Egor, s’éleva alors la voix de Mme Mosco, vous avez vu le portrait de Christina ? On m’a dit qu’il s’agissait de la meilleure œuvre de Mirea.
– Si tant est que Mirea puisse avoir fait de bons tableaux... ajouta ironiquement le peintre.
– Pourquoi parler ainsi avant de l’avoir vu ? demanda nerveusement Sanda. Je suis sûre qu’il te plairait... »
Egor ne comprit pas l’âpreté de son ton. Il demeura sans voix, la tasse de café à la main, entre les deux sœurs.
Il ne savait plus que répondre. J’ai fait une gaffe, se dit-il. Quand on veut conquérir une fille de boyards, il ne faut pas être intransigeant en art. Les critères esthétiques ne sont pas toujours les meilleurs...
« N’importe quel peintre médiocre peut faire un chef-d’œuvre s’il peut s’oublier un instant, articula sentencieusement M. Nazarie.
– Mirea a été un très grand peintre, dit Mme Mosco. Mirea a été un sommet de l’art roumain. Le pays peut en être fier... »
M. Nazarie rougit, gêné. D’autant plus que Mme Mosco s’était brusquement levée et les avait tous conviés, d’un geste brisé, à venir voir le tableau. Ni Sanda ni Simina n’étaient plus calmes. Tout ce qui touche à Mademoiselle Christina est véritablement sacré pour elles, se dit Egor. Dans le fond, ce n’est pas un sentiment médiocre que celui-ci. Aimer et vénérer une morte, jusque dans ses icônes les plus triviales. Il se souvint de Daphné Adeane. Je parlerai d’elle à Sanda, se proposa-t-il, réconforté. C’est une bien belle chose qu’accomplit Sanda ; cet amour et cet orgueil pour la tante Christina sont vraiment splendides. À présent, Egor excusait en pensée même la petite Simina. Ce sont des créatures d’élite, trop sensibles. Je me suis comporté comme un malotru.
« C’est un peu en désordre par ici, dit Sanda en ouvrant une porte blanche et massive. C’est un salon où nous n’entrons guère... »
D’emblée tout le monde le remarqua. La pièce sentait le mélilot et le renfermé. Il semblait y faire plus frais, une fraîcheur mélancolique et artificielle. Egor chercha son compagnon. M. Nazarie marchait lentement, comme pour s’excuser modestement, s’efforçant de ne pas faire de bruit, de passer inaperçu. Derrière le professeur venait Simina. Elle était la dernière.
Son visage était illuminé d’une émotion solennelle, qui lui conférait une pâleur féminine, irréelle sur ses traits d’enfant. Ces jeunes filles sont effectivement extraordinairement sensibles, se dit Egor.
« Mademoiselle Christina ! s’exclama Mme Mosco. C’est comme cela que tout le monde l’appelait par ici... »
M. Nazarie sentit la terreur comme une griffe s’appesantir sur sa poitrine. Mademoiselle Christina souriait sur le portrait de Mirea, comme si elle le regardait lui précisément. C’était une jouvencelle très jeune, en robe longue, à la taille fine et élancée, aux boucles noires tombant sur les épaules.
« Qu’en dites-vous, Monsieur le Peintre ? » interrogea Sanda.
Egor était resté loin du portrait. Il s’efforçait de prendre conscience d’où jaillissait en son âme tant de mélancolie et de lassitude, devant cette jeune fille qui le regardait dans les yeux, lui souriant avec familiarité, comme si elle l’avait choisi, justement lui, dans tout ce groupe pour lui dire à lui tout seul son infinie solitude. Insondables étaient la langueur et la peine dans les yeux de Mademoiselle Christina. C’est en vain qu’elle lui souriait familièrement, en vain qu’elle serrait dans sa main la petite ombrelle bleue et qu’elle levait un sourcil à la dérobée, comme pour l’inviter à rire lui aussi de son chapeau trop grand et trop chargé, que de toute évidence elle ne pouvait souffrir, mais qu’elle avait mis parce que maman l’avait voulu (« Il sied mal à une demoiselle de poser autrement qu’impeccablement vêtue ! »). Mademoiselle Christina souffrait dans son immobilité. Aurait-elle eu conscience qu’elle allait mourir si vite ? se demanda Egor.
« Alors, cela te plaît, ajouta triomphalement Sanda. Si tu ne dis rien, c’est que ça te plaît...
– Avec pareil modèle, on ne pouvait faire qu’un chef-d’œuvre », déclara tranquillement Egor.