par
Françoise Sagan
Publié par :
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Les articles publiés dans ce Carnet proviennent des journaux suivants : Égoïste, Vogue, L’Express, Le Monde
© Éditions de L’Herne, 2008
22, rue Mazarine 75006 Paris
TABLE DES MATIÈRES
Ava
Gardner
Catherine
Deneuve, la fêlure blonde
Joseph
Losey
James
Coburn
F.
Fellini – Le tsar italien
Gérard
Depardieu
Robert
Hossein
Je
pleure mon amour
Les
bonnes femmes
Les
jeux de l’amour
Moderato
cantabile
Les
Doigts dans le nez
Maternelle
avec BB
La
jeunesse après trente ans, c’est fini
AVA GARDNER
Je pourrais juste dire qu’elle était belle, et seule, et généreuse, et quelle aimait rire parfois.
Ce n’est pas moi en réalité qui devrais prononcer cet éloge funèbre, même s’il est vrai qu’Ava Gardner et moi-même nous soyons rencontrées, parlé, amusées, même s’il est vrai que nous ayons partagé des après-midi oisives, des nuits blanches et des petits scandales, des points de vue et des fous rires. Bref, que nous ayons été un peu complices pendant un mois il y a belle lurette, lorsqu’elle tournait Mayerling avec l’exquis Omar Sharif, supposé être son fils dans le film, et qui dans la vie lui portait un dévouement tout paternel, celui qu’elle inspirait aux hommes qu’elle ne saccageait pas. Malgré cette brève, si superficielle mais pour moi si réelle rencontre, j’imaginais, pour suivre sa dépouille mortelle, le chœur de ceux qui avaient suivi son corps vivant, j’imaginais beaucoup de voix masculines murmurant des mots usés et passionnés : « Qu’est-ce qui t’a plu en moi ? Pourquoi m’as-tu quitté ? Pourquoi ne m’as-tu pas cru ? Pourquoi m’avoir dit tout ça ? », etc. Un concert de voix masculines à la fois nostalgiques et incompréhensives dans leur passion, comme le fut son public d’ailleurs dans son admiration, car Ava Gardner était une autre. Elle était plus belle que ses rivales, plus amorale et plus désinvolte aussi. Et elle était plus seule que toutes.
C’était un animal très beau et très digne de ce fait, et très étranger. Elle n’offrait aucune solution, aucun avenir, aucune explication à ses amants, car sa beauté soulignait le divorce parfois pas évident au cinéma entre sensualité et vulgarité.
Et de même sa carrière était inexplicablement paradoxale : ni déchue, ni glorifiée, ni vraiment portée aux nues, ni vraiment reconnue dans son milieu, elle était l’actrice dont la beauté primait sur le reste et n’évoquait qu’elle-même.
Sa beauté ne l’emprisonnait pas comme Bardot, ne la blessait pas comme Marilyn Monroe, ne l’affolait pas comme Garbo. Sa beauté était là avec elle, tranquille. C’était pourquoi les femmes aussi l’aimaient bien, parce que nulle femme ne l’imaginait au foyer, que nulle ne lui en voulait de ne pas y être ; et que de même nul homme ne l’imaginait fidèle, même si certains se désespéraient, car contrairement à toutes ces comédiennes dont la foule suivait les amours, les mariages, les accouchements avec sentimentalité (ces femmes que l’on retrouvait devant des cuisinières ou devant des cliniques), on ne retrouvait Ava Gardner qu’entourée de valises, avec, portant ses valises, un nouvel amant.
À force d’être nombreux, ceux-là ne faisaient plus figure de victimes, et on attribua ces amours à d’étranges déviations : le goût de la dérision pour Mickey Rooney, le goût de la mort pour Dominguin. En tout cas, elle n’apparut jamais comme la moitié de quelqu’un, on ne l’imagina jamais attachée ou frappée par la condition féminine. Elle se promenait, à travers sa célébrité et ses passades, avec une sorte d’indifférence, une sorte de recul aussi rare que son physique. C’est peut-être pour cela que les femmes l’aimèrent et supportèrent son insouciance.
C’est pour cela aussi peut-être que La Comtesse aux pieds nus, le seul film où elle ait joué un rôle qui la représentait, où elle joua sa propre mort, fut aussi le seul film où elle sembla jouer la comédie. Car le cinéma, la caméra, les obsessions et les miroirs qu’ils promènent avec eux n’étaient pas son fort. Je la vis aborder le tournage de scènes tragiques en souriant, en mettant son chapeau de travers sur la tête, en envoyant des clins d’œil, je la vis aussi s’endormir sur le sol, parce que la mise en scène était trop lente (elle fut d’ailleurs dans ces scènes admirablement belle et superbement ailleurs). Je la vis bien plus concernée par un orchestre de Tziganes qui jouait faux ou par un maître d’hôtel abject, ou par un président de compagnie trop hypocrite : ses agacements, je dois le signaler, se traduisaient par des nappes tirées, des tables renversées, des présidents- directeurs vidés d’un taxi, ou par des disparitions interminables. Je vis des banquets en son honneur où elle ne vint pas, je la vis marcher dans la rue des nuits entières, je la vis réfugiée dans des silences orageux, mais ce n’étaient pas les caprices d’une star que je regardais, loin de là, c’étaient les sursauts d’un animal prisonnier que l’alcool délivrait souvent, bien sûr, pas toujours, je dois le dire, pas assez si je me rappelle la profondeur de ses chagrins muets. On jura de se revoir, on ne se revit qu’une fois, en effet, dans un aéroport, je crois, en tout cas dans un endroit bourré de gens qui nous laissèrent nous apercevoir, échanger un regard, d’abord étonné, puis ravi, puis l’instant d’après, lorsque nous ne nous aperçûmes plus, nostalgique. Du moins, j’espère, le sien le fut comme le mien. Quelqu’un me fit, bien sûr, remarquer qu’elle avait beaucoup changé. Mais je n’étais pas d’accord. C’était toujours ce port de tête orgueilleux, ces yeux froids et mélancoliques, et cette bouche si ferme, autant dans ses refus que dans ses appétits. C’était toujours cet animal hautain et mystérieux, qui ne me donna d’explications qu’une seule fois : en me racontant un soir qu’elle avait passé son enfance et son adolescence entre un père qui bêchait les champs et une mère qui lavait le linge du matin au soir et du soir au matin, qu’elle n’avait vu que leur dos pendant quinze ans, et que depuis, elle ne supportait plus de voir le dos de qui que ce soit. Ce « qui que ce soit » fût-il occupé lui-même à lui écrire un contrat fabuleux. Non, il lui fallait un visage, un regard, une voix posée sur elle, comme il en faut à chacun de nous, sauf que, chez elle, c’était indispensable et désespéré. Bien sûr, elle croisa bien des regards, et toujours ce fut elle qui les quitta, mais peut-être s’en détourna-t-elle la première par mauvaise foi ou pour les devancer ! Qu’importe ! Qu’importe la vérité dans son cas. La vérité n’est nécessaire que pour les faibles ou les prudes, ce qu’elle n’était pas. Qu’était-elle d’ailleurs ? Plus j’y pense, moins je me le rappelle, moins je le sais. Je pourrais juste dire qu’elle était belle, et seule, et généreuse, et qu’elle aimait rire parfois. Je pourrais dire qu’elle était de ces gens qui font de notre vie parfois une sorte de paysage poétique, mais dont on a le sentiment qu’elle est pour eux un désert d’amertume, de ces gens primitifs ou décadents, dont on ne sait où ils vont, et qui sans doute ne le savent pas eux-mêmes, tant ils sont ligotés par la nature. Et, dans le cas d’Ava Gardner, par leur beauté intrinsèque. Et donc au demeurant dont la destination importe peu, tant ils ont de grâce et d’éclat quand on les croise. Et tant ils traînent de rêveuses questions après sur leur passage, à la suite de leur démarche hasardeuse et inimitable.
CATHERINE DENEUVE,
LA FÊLURE BLONDE
De Catherine Deneuve, on disait qu’elle avait un secret et un secret à mes yeux intéressant, puisque cette jeune femme belle, blonde et célèbre, qui séduisait les Américains par son charme français, et les Français par sa beauté américaine ne s’était pas permis depuis vingt ans la moindre faute de goût : je ne l’avais jamais vue parler de son art avec des sanglots dans la voix, je ne l’avais jamais vue sur la plage de Saint-Tropez, cajoler un enfant extrait pour la circonstance d’un collège suisse ; je ne l’avais jamais vue, non plus, ceinte d’un tablier de percale et l’air malicieux, tourner une sauce béchamel sur ses fourneaux. Et je ne l’avais jamais vue dans une gazette comparer les charmes de Vadim à ceux de Mastroianni. Ses rapports amoureux n’avaient jamais fait les choux gras du moindre reporter ou du moindre magazine, pourtant friands de ces péripéties. J’ignorais tout de sa vie privée. Bref, j’appréciais en elle une pudeur, une discrétion, une fermeté que je savais, par expérience, difficiles.
Selon leur degré de sympathie, la presse en général et ses interviewers en particulier parlaient de sa froideur ou de son mystère. Que la timidité et la réserve fussent considérées comme un mystère n’en était pas un, en tout cas pour moi à notre époque, où, comme on le sait, l’exhibitionnisme des uns va au grand galop au-devant de l’indiscrétion des autres, et où l’intérêt de l’interviewé pour lui-même non seulement comble l’intérêt de l’interviewer mais très souvent le déborde. Je parle ici uniquement des stars, dont la carrière, après tout, demande sinon exige, tout le temps et partout, la présence de caméras et de haut-parleurs – présence qui leur deviendra vite délicieuse ou haïssable, selon leur nature, mais qui ne leur sera plus, plus jamais, indifférente.