Boris TZAPRENKO
Noti Flap
TOME 2
Tribulations détectivesques
méziguifères
Published by Boris TZAPRENKO at Smashwords
Copyright © 2007 by Boris TZAPRENKO
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*****
Introduction
Euh… J’arrive !
Cher tézigue,
Dans cette introduction, je ne ferai que te confirmer que je suis prêt à combattre, d’estoc et de taille, les hordes funestes et malfaisantes de ceux qui ne respectent pas notre belle langue française pour te narrer, avec la virtuosité que tu me connais, mes trépidantes tribulations, sans omettre le moindre détail, sans inventer quoi que ce soit, mais bien au contraire dans la plus stricte objectivité factuelle, tout en conservant ce style, ce panache lyrique et cette verve pour lesquels même les dieux eussent sans hésité donné leur vie dès le commencement des temps pour se faire moins chier en Olympe, et aussi, je te le promets, en faisant des phrases plus courtes que celle-ci.
Un tsunami d’adrénaline me défonce la poitrine. C’est elle ! C’est la Féline ! Ça ne peut être qu’elle. Je l’ai vue coller un émetteur derrière le tableau. Attention, elle se dirige vers l’autre partie de la salle, côté buffet. Gaffe ! Pas la perdre de vue. Difficile dans tout ce monde ! Je tente de me frayer un passage dans la foule pour me rapprocher d’elle. Faut surtout pas qu’elle m’aperçoive avant que je sois en mesure de l’attraper. Un gros me barre le passage. Le gonze est boudiné dans son costume comme une baleine dans un préservatif. Il sirote son champagne, en disant des trucs chiants à mourir, à une grande blonde osseuse, qui glousse comme une bécasse quand il orne sa prose pédante de traits d’humour. Plaisanteries au demeurant si fades qu’elles fileraient le cafard à un banc de chatouilles ! Elle rit pourtant de bon cœur, en secouant son long cou de vautour, autour duquel s’enroule un collier de perles. Perles qui doivent se faire chier grave ! Je les imagine en train de penser avec nostalgie à leur ancien domaine sous la mer et se demander ce qu’elles ont bien pu faire à Neptune pour souffrir une telle pénitence. Enfin, bon ! Comme on dit, il faut de tout pour faire un monde ! Mais souhaitons tout de même que ces deux-là n’aient jamais de progéniture ensemble ; je n’ose pas imaginer le résultat. M’est avis qu’il y aurait de quoi filer la chiasse au docteur Moreau en personne.
— Pardon ! dis-je. Pouvez me laisser passer ?
— Vous semblez bien pressé, me répond le lourdaud, en se confectionnant un de ces sourires faussement affables que je déteste, mais sans bouger d’un poil.
Je jette un œil plus loin, par-dessus son épaule. Tout va bien, je la vois. Elle fait semblant de s’intéresser à une toile. Attention ! ne pas la perdre tout en évitant qu’elle me remarque.
— Il faut apprendre à vivre sereinement, continue le cachalot en costard-cravate. Il faut être zen, surtout quand on côtoie de telles œuvres.
Il termine sa phrase avec un mouvement circulaire de la main gauche, à l’adresse des tableaux qui sont sur les murs. Faut être un initié pour apprécier, si tu vois ce que je veux dire ! Mon encombrant interlocuteur était en train de faire des observations, qu’on devine avisées, devant une toile rose sur laquelle on ne voit que trois traits noirs. Je lui rends son rictus à la con en émettant un petit rire de bon aloi, comme il est bienséant de le faire dans ce milieu de salonnards.
— Dac, je promets de rester zen, vous avez raison. Je peux passer, là ?…
— C’est ça, zen, répond-il. Que pensez-vous de celui-ci ? Pas mal, hein ? Il y a quelque chose de fondamental dans le choix des couleurs et dans la sobriété des formes, n’est-ce pas ?
Il parle de la croûte sur le mur. Ce qui est certainement fondamental, c’est sa connerie ! Ça sauterait aux yeux d’une taupe. Sa voisine me regarde d’un air : « Voyons ce qu’il va en dire. Je ne le connais pas, lui. Est-il du milieu, ou est-ce un inculte ? Comment faut-il se comporter avec lui ? »
Je commence à perdre patience :
— Vous parlez des trois traits, là ? je réponds, après un autre coup d’œil à celle que je ne veux surtout pas perdre. Vous savez, je ne sais pas trop ce que ça représente. S’il s’agit de trois poils de cul vus par un morpion, je m’y connais guère, moi. Vous, en revanche, les morbacs, vous devez connaître, non ?… Pouvez me laisser passer, s’il vous plaît ?
Ils me regardent tous les deux d’un air incertain. Comment pourraient-ils savoir s’ils doivent rire pour faire bonne figure ou se la jouer offusqués ? Ils se demandent si je suis un simple rustre sans pouvoir ou un mec important qu’ils ne connaissent pas, un nanti peu médiatique, mais savourant tout de même l’insolence que permet l’argent. Il faut savoir profiter de ces moments magiques où on est inconnu de ses semblables. Comporte-toi avec l’arrogance d’un puissant et, dans le doute, on t’accordera le prudent respect dû à ce rang. En général, les hommes sont lâches. Ils se soumettent prudemment à ceux qui leur paraissent puissants et compensent la frustration induite par cette vassalité en dominant ceux qui baissent les yeux devant eux. Tout le monde n’est pas comme ça, c’est sûr ! mais ici en particulier, dans ce troupeau de trous du’c, qui se la jouent en parlant pointu, ils le sont presque tous. Heureusement, en fond sonore, le sublime concerto pour piano numéro vingt et un de Mozart réhabilite l’humanité de toute cette vacuité d’âme.
La Féline s’est un peu déplacée vers la gauche, mais elle est toujours visible, pas très loin de moi. Dire que je suis à nouveau si proche d’elle ! Depuis qu’elle m’échappe ! Je ressens une étrange excitation. Gros Zen essaye de dégager le passage, mais trop lentement. Faut dire que quand il se déplace, c’est un véritable déménagement, en fait ! Je tente de contourner ces cent tonnes de crétin, mais impossible de passer, ni d’un côté, ni de l’autre. Et la Féline ? Toujours là ? Je regarde de nouveau dans sa direction… et… ?
Je m’élève sur la pointe des pieds. Où est-elle passée ? Merde ! La vois plus ! Je viens de la perdre de vue, dans cette foutue foule de snobs.
Paniqué, je fonce pour tenter de la rattraper. Plus le temps de faire des manières. Je bouscule Gros Zen qui, sous le choc, tombe à la renverse. Dans un réflexe malheureux, il déchire le décolleté de sa voisine en tentant de se retenir à quelque chose. La blonde hurle, une mamelle griffée à l’air. Je n’aurais pas dû me retourner pour murmurer une syllabe d’excuse car, deux mètres plus loin, ma main droite écrase brutalement une flûte à champagne contre les lèvres et les dents d’un mec.
— Ça va pas non ! hurle l’arracheur de soutifs, dans mon dos, probablement en roulant au sol comme une boule.
Je n’entends pas les autres vociférations. Après avoir déséquilibré un dernier godelureau, j’arrive devant les escaliers. Elle est partie sans prévenir. J’aurais dû me méfier davantage en la voyant approcher de la sortie. Putain de Gros Zen, va ! Je dévale les marches quatre à quatre.
Ha ! voilà la Féline ! Je viens de l’entrapercevoir, tout en bas, sur la dernière marche. M’échappera pas cette fois ! Elle n’est plus en vue, mais je l’imagine dans le couloir qui mène jusqu’à la sortie de l’immeuble. Je veux descendre plus vite que mes jambes ; j’évite une terrible chute de justesse. Trois secondes plus tard et quelque cinquante marches plus bas, je suis à son niveau. Oui, mais elle est déjà dehors, sur le trottoir. Preuve qu’elle est bien pressée ! Je fonce. Dans la rue, le soleil que je prends en pleine poire m’éblouit une seconde. Un type l’attendait à moto juste devant ! Elle est déjà assise derrière lui. Je plonge sur elle. Nous tombons tous les deux sur le bitume. Grincement de pneus. Une voiture freine pour ne pas nous écraser. Elle hurle en me griffant le visage. Je me sens brutalement soulevé par le col de la chemise. Le mec de la moto ? Non, c’est pas lui. Lui, il est toujours assis sur sa monture ; un air surpris lui soulève les sourcils.
En fait, celui qui m’a soulevé est un géant aux mains énormes. Mes pieds arrivent à accrocher le sol et à me remettre debout. J’ai à peine le temps de voir arriver sur moi un deuxième homme de la même corpulence, qu’un coup de poing du premier m’écrase violemment le nez. J’ai l’impression de me prendre un TGV à fond de train en pleine face. Le fumier m’a défoncé le pif ! J’ai le bocal qui résonne. Sa main n’a toujours pas lâché mon col ; je vais étouffer ! D’un mouvement circulaire du bras droit, je me libère de son étreinte et je lui tire un coup de boule dans le nez, avec toute la rage que m’a donnée cet enviandé. Tain ! C’est comme si j’avais cogné sur un gros pneu de tracteur. J’ai juste réussi à lui arracher un cri de mauvaise humeur et à le mettre sérieusement en rogne. Avec un coup pareil, un gonze normal, je l’amputais de la tête, lui et même toute sa famille ! Alors que ce phénomène a juste les nerfs, le con ! Son copain s’apprête à me cogner à son tour, mais il le retient en lui adressant un regard entendu qui exprime trop bien : « Laisse-le-moi, je vais le massacrer ! ». Je recule prudemment tout en lançant quelques coups d’œil sur les côtés. En a-t-elle profité pour fuir ? Ah, non, elle est là, sur le trottoir, avec le motard qui n’est plus sur sa moto et qui la tient par les épaules. Qui sont ces mecs, pourquoi ont-ils pris sa défense ? Elle a des gardes du corps, en plus ! Pas le temps de me poser trop de questions. Je me baisse juste à temps ; un énorme poing passe au-dessus de ma tête, dans un souffle qui décoifferait un œuf. Ouhaaa ! Putain de gorille ! Là, s’il me chopait, il me foutait le bocal en orbite ! Son copain, derrière moi, empêche toute retraite. Nous sommes en plein milieu de la rue ; c’est l’embouteillage et les piétons s’agglutinent autour de nous. J’essaie de fuir sur la droite, mais mon adversaire s’interpose. Bien ! Ces aimables facéties ont trop duré. Je sors brusquement mon flingue et je le dirige vers cet inopportun énergumène. Exclamations autour de nous, la foule recule. Je me retourne vivement pour imposer le respect au complice et je m’éloigne à reculons pour les avoir tous les deux en vue. Le premier n’a probablement jamais vu un flingue. Il doit croire que c’est une sorte de sèche-cheveux, ou un étrange appareil pour faire des churros peut-être, car il me fonce dessus sans la moindre hésitation. Je tente de lui tirer dans la jambe droite, mais je le rate et ce connard me désarme d’un revers de main ; mon flingue tombe. Je propulse une seconde fois mon front au milieu de sa tête de bœuf, en donnant toute ma conviction à ce geste. Un peu comme si je voulais défoncer le coffre-fort de la Banque de France du premier coup. Cette fois, il recule un peu sous le choc. J’essaye de filer avant qu’il ne récupère ses esprits, mais il me retient d’une main et me colle aussitôt l’autre sur le menton avec la force d’un rhinocéros en pleine course. Ma vue s’obscurcit. Un deuxième coup fantastique parvient jusqu’à ma conscience, puis plus rien. Salut tout le monde !
Je me réveille avec un horrible mal de tronche, une céphalée qui dépasse tout ce que j’ai connu ! Le moindre mouvement relance plus fort la douleur. Bon… que faire ? J’ouvre les yeux sans bouger. Plafond blanc. Je suis où ? Allongé sur un lit, je le sens contre mon dos et sous mes bras. Je tâtonne machinalement sur mes draps, puis sur mon ventre, sur mon buste… Bon, j’ai un bide, un thorax et des bras équipés de paluches, elles-mêmes pourvues de doigts, donc… me reste pas que la tête. Je commençais à me poser la question. Je tourne donc doucement, très doucement, cette tête à gauche. Une fenêtre ouverte. Beau ciel bleu derrière des rideaux légers. Je la tourne encore plus lentement, parce que ça fait vraiment mal, à droite : un placard avec deux portes pliantes blanches. À gauche de ce placard, une porte en bois verni. Tout près de la tête du lit, une table de nuit du genre de celle qu’on voit dans les hostos. Putain, je suis à l’hosto ! C’est l’autre enfoiré de bœuf, là, qui m’a démonté comme ça ?
Je crie :
— Eh ! Y’a quelqu’un ? Holà !
Pheeeiiif ! Ça fait mal au citron. J’ai l’impression d’avoir le bocal qui gonfle. En grimaçant, j’essaye de repérer une sonnette quelque part, mais la porte s’ouvre.
— Bonjour ! lance une meuf en blouse blanche.
Médecin, infirmière, aide soignante ? Va savoir ! Plutôt tanquée, ma foi !
— Bonjour, Madame…
Ça la fait rire :
— Madame ! que voilà un ton respectueux ! elle dit.
En se penchant sur moi pour me mater les yeux avec une lampe, elle me met deux splendides usines lactaires sous le nez. De quoi vouer un culte au dieu des produits laitiers. Je sais pas si j’ai été sevré trop tôt, mézigue, mais je pense soudain que le lait c’est pas laid !
— Ça va mieux ? demande-t-elle, en se relevant.
— Ça peut aller, je dis, mais je me rétablirais plus vite nourri au sein. C’est plus sain, je crois.
— Hum, hum, qu’elle fait, avec ce genre de regard que les femmes nous accordent quand on leur tient des propos fripons qui les flattent quelque peu. Je vois que ça semble aller bien mieux, en effet ! Je suis votre médecin. J’étais venue pour vous signaler que vous avez de la visite, pas pour vous alimenter. Ce n’est pas encore l’heure du repas.
— Qui est-ce ?
— Un homme. Un certain Vid Natris. Êtes-vous assez en forme pour le voir ?
— Oui.
— D’accord, je vous l’envoie.
Elle sort en tirant la porte sur son sourire du genre « petit coquin, va ! ». Trois secondes plus tard, Vid entre. Il referme doucement, puis accroche soigneusement sa veste de costard à un porte-manteau fixé au mur, en face de moi, sous la téloche, et vient s’asseoir à ma droite. Comme d’habitude, ses gestes sont soigneux, presque précieux. Il se relève pour approcher un peu la chaise et l’orienter à sa guise, puis, une fois son cul à nouveau posé, il ajuste sa cravate, tire délicatement sur ses manches pour les remonter un peu et lâche simplement :
— Alors ?
— Alors, quoi ? rétorqué-je. C’est plutôt moi qui ai besoin de nouvelles ! J’allais articuler la même question, figure-toi !
Il sourit.
— Je ne sais pas ce que tu veux savoir. Que sais-tu déjà ?
— C’est ouf ce que tu me demandes là ! Comment veux-tu qu’un gazier qui n’est justement pas au parfum sache ce qu’il ne sait pas, puisque précisément il ne le sait pas ? Tu devrais lécher des grattoirs de boîtes d’allumettes pour bouffer un peu de phosphore. Paraît que c’est bon pour la cervelle. Parce que t’es pas trop vif par moments.
— Pour la mémoire, il répond.
— Quoi, la mémoire ?
— Le phosphore, c’est bon pour la mémoire, il précise, le con.
Avant de rentrer dans la police, Vid était toubib. Il n’a pas exercé longtemps, mais il aime rappeler qu’il a quelques connaissances sur la machine humaine.
— Oui, bon, fais pas le malin ! Aboule les infos. Dis-moi ce qui s’est passé après que ce putain de colosse m’ait assommé. Quelqu’un a récupéré mon arme, au fait ? Des nouvelles de la Féline ?
— Tu n’es vraiment au courant de rien, je vois.
— Arrête de faire chier avec ton air mystérieux et embêté. Quoi ? Quoi ? hein ! On dirait que t’oses pas m’annoncer quelque chose. Ça met les nerfs, accouche !
Il se prépare à ouvrir la bouche, mais la porte le devance ; elle s’ouvre sur la toubib qui m’apporte deux cachtons et un verre d’eau.
— C’est pour avaler tout de suite, elle dit en posant le tout sur la table de chevet.
Dès qu’elle est repartie, Vid, qui a dû noter son expression complice, m’interroge du regard.
— Oui, je l’ai un peu mise en transe, mais juste pour garder la tchatche. Alors, explique, tu passes aux aveux ou il faut que je te cogne ?
Il sourit et regarde l’heure sur son téléphone.
— Presque 11 h, il répond. C’est l’heure du journal, sur la dix, ou la huit.
Il prend la télécommande sur la table de chevet et met la dix.
Et là, devine qui je vois à la télé ! Je te le donne en mille ! Non, tu devineras pas ! Je le crois pas ! C’est Gros Zen, figure-toi ! Oui, Gros Zen, j’te dis !
— Un type très primaire, je vous jure, dit-il, devant la caméra. On se demande de qui est faite notre police, si c’est pour se faire insulter comme ça !
— Il vous a insulté ? demande le journaliste, en lui tendant le micro.
Dans le champ on voit aussi la grande blonde. Oui, celle dont le cou de vautour sert de potence à un collier de perles déprimées. Mourant d’envie d’en placer une, elle se penche vers le micro. Ça se passe dans la salle de l’exposition itinérante Léonard.
— Il nous a littéralement inondés d’insultes, déclare Gros Zen, c’est inadmissible. Il m’a très violemment jeté à terre.
— Il était très menaçant et très violent, précise la blonde vautouresque. Très menaçant, violent et extrêmement grossier.
Je n’ai pas le temps de me remettre de ma surprise que… cette fois, c’est la Féline qui apparaît à l’écran. Je jette un furtif coup d’œil à Vid pour lui exprimer mon étonnement. Son regard m’inquiète, on dirait qu’il me dit : « Et encore, t’as pas tout compris ! ».
Changement de plan. On est dans le studio de la dix.
— Mademoiselle Corinne Bardal, dit le journaliste, merci d’être venue témoigner avec votre mère, Brigitte Bardal. Le rappel des faits, chers téléspectateurs : Mademoiselle Corinne Bardal, que nous connaissons tous pour son important rôle dans « L’amour, la vie », s’est fait sauvagement agresser dans la rue par un inspecteur de police. Celui-ci s’est jeté sur elle, alors qu’elle était à moto avec son frère. Cela s’est passé hier, jeudi, à 11 h 15. Comment les choses se sont-elles déroulées exactement, Corinne Bardal ?
Brigitte Bardal répond avant sa fille :
— Ma fille doit sa vie sauve à l’intervention de ses gardes du corps. Ce policier devenu fou allait se servir de son pistolet. Il l’aurait tuée, sans eux ! Il l’aurait tuée !
— Ma mère a raison, il avait sorti son arme. Heureusement, Gustave a réussi à le maîtriser et…
Je change de chaîne, voyons la huit :
— … de police agresse Corinne Bardal sur sa moto. Elle venait à peine de monter derrière son frère quand le policier s’est jeté sur elle. Corinne et Brigitte Bardal nous ont confié leur intention de porter plainte. Nous sommes en mesure de vous montrer un document exclusif filmé avec un téléphone portable par quelqu’un qui était là quelques secondes après l’agression.
Ahuri, j’assiste à mon humiliation publique. On me voit notamment sortir mon feu, me faire désarmer et me faire massacrer. J’éteins la téloche, la rage au ventre.
— Pourquoi tu n’as pas saisi ton arme avant de te faire malmener comme ça ? s’étonne mon pote.
— Je ne me l’explique pas. Je t’avoue. C’est comme si je ne voulais pas…
— Pas quoi ? finit par demander Vid, voyant que je ne suis pas décidé à terminer ma phrase. Tu ne voulais pas en faire usage devant celle que tu prenais pour la Féline ?
Je m’en tire avec une pirouette :
— De toute façon, ça l’impressionnait pas du tout, cet hydrocéphale ! Je ne l’aurais pas plus calmé avec mon flingue que si je l’avais menacé avec un ticket de métro, ou une quenelle, ce con ! alors… Mais… quelle histoire ! C’est qui cette Clotilde Bordal encore ?
— Corinne Bardal, rectifie mon collègue. Elle est actrice, comme sa mère. Ce qui se passe assez souvent dans le milieu. Tu ne regardes jamais les séries télévisées ?
— Non.
— Moi non plus, en principe, mais c’est difficile de ne pas avoir vu au moins cinq minutes de « L’amour, la vie ». En plus, sa photo est régulièrement dans les magazines, surtout dans les programmes de télévision. Bon, c’est vrai que là, elle avait des lunettes foncées et un grand chapeau qui masquait ses cheveux, mais tout de même…
Il s’étonne encore une fois que je sois si « sur une autre planète », comme il me le dit souvent.
— Et bien, oui, j’ignorais l’existence de cette… euh… Canine Bandale, oui.
— Corinne…
— Corinne, oui. Tu sais, moi, les prénoms… Tu me connais.
— Oui.
— …
— Dis-moi, Noti, tu peux m’expliquer pourquoi tu l’as prise pour ta voleuse ?
Quand c’est à moi qu’il s’adresse, depuis qu’il prétend avoir constaté qu’elle m’obsède, Vid appelle la célèbre voleuse qui défie toutes les polices du monde, « Ta voleuse ». Les premières fois je lui rétorquais que ce n’était pas « Ma » voleuse. Mais, j’ai renoncé. J’ai compris qu’il n’en démordrait pas. Pour lui, c’est ma voleuse, et il n’y a rien à faire pour lui sortir ça de sa caboche, le con.
— J’ai pensé que c’était la Féline parce que je surveillais, depuis l’ouverture de l’expo Léonard, les deux tableaux les plus chers. J’étais là depuis le matin donc, à 9 h 30, exactement.
— Et alors ?
— Et alors, laisse-moi parler pour que je puisse te narrer la suite.
— …
— Donc, je matais à me faire saigner les yeux, jusqu’à ce que cette gonzesse de « la vie de l’amour »…
— « L’amour, la vie », mais c’est pas grave continue.
— Oui, donc jusqu’à ce qu’elle touche le tableau le plus cher. Un… euh, je ne sais plus quel artiste… qui représente une sorte de couille de mammouth écrasée. Il vaut une fortune.
— Euh…
— Quoi ?
— Rien… continue.
— Si, quoi ? dis ?
— Je me demandais simplement si tu avais des connaissances fiables en matière de testicules de mammouth, mais ce n’est pas grave, continue. Pourquoi as-tu pensé qu’elle pouvait être ta voleuse ? Ressemblait-elle à la jeune femme qui était venue nous narguer chez toi, celle que tu voulais poursuivre en camion poubelle ?
— Non, c’est pas ça. Je voyais mal son visage de toute façon avec ses immenses lunettes et son chapeau. Elle avait même un foulard, alors !
— Ben, c’est qu’elle ne souhaitait pas être reconnue, je présume. Pourquoi l’as-tu prise pour la Féline, alors ?
— C’est parce que je l’ai vue, vers 11 h, passer discrètement son doigt derrière le cadre. Je suis vite allé voir l’endroit précis qu’elle avait touché et j’ai découvert un truc, collé derrière le cadre.
— … ?
— Un minuscule émetteur. Tu comprends, les toiles voyagent d’une exposition à l’autre dans un camion. Dix camions identiques partent à quelques minutes d’intervalle. Un seul contient les toiles les plus chères. C’est pour rendre plus difficile une éventuelle attaque.
— C’est idiot ! Cela divise par dix les forces qui accompagnent chaque camion. Parce que j’imagine qu’ils ne vont pas escorter que le bon camion, ce serait le désigner.
— Aucune escorte visible. Dix hommes armés sont dans les deux camions les plus proches et deux sont dans celui qui transporte les tableaux. Enfin, bon… Toujours est-il qu’elle a accroché un émetteur derrière le tableau le plus cher. Je suppose que les tableaux de seconde valeur doivent être répartis dans n’importe quel camion. C’est possible. Ils ne m’ont sans doute pas tout dit sur leur dispositif. Avec ça, la Féline a un moyen de repérer le chargement le plus précieux.
— Oui, bon… Tu as dû t’emballer un peu vite tout de même.
— Je ne sais pas. Tu peux m’expliquer pourquoi l’actrice a collé un émetteur derrière la toile ?
— Ce n’était probablement pas elle. Elle a peut-être simplement touché le cadre, comme ça parce qu’elle avait envie de le toucher.
— Je te dis que je l’ai bien vue passer son index derrière le cadre. Derrière, je te dis !
— Et… personne n’a rien remarqué, dans cette foule, là ? C’est étonnant qu’elle ait osé tendre la main pour toucher, comme ça.
— Personne ne faisait attention à ce côté-là de la salle, parce qu’on était en train de servir le champagne et le buffet à l’autre extrémité. Tout le monde était tassé là, c’est pour ça que j’ai eu du mal à traverser. Putain de Gros Zen, va !
— Qui ça ?
— Le cachalot qui parlait à la télé. Celui qui disait que je l’ai insulté. Laisse tomber.
— Tu sais, le boss va passer te voir, il n’est pas content. Heureusement, avec ta tête, j’espère qu’il aura un peu pitié, parce que j’ai entendu dire qu’il était vraiment contrarié.
— Ma tête ?
— Je dois y aller. Je vais vérifier quelque chose à l’expo Léonard. Ça ressemble à quoi un testicule de mammouth écrasé, à peu près ?
— Pouquoi ?
— Je pars voir le tableau. Je voudrais le reconnaître.
— « Perdition », il s’appelle. Y’a un petit écriteau dessous. Perdition, c’est écrit dessus.
— D’accord, Perdition. Bon, j’y vais. Un dernier détail, elle l’a touché où, Perdition ? À quel endroit précisément ?
— En bas à droite, pourquoi ?
— D’accord, à plus, j’y vais !
Après avoir enfilé sa veste, avec tant de précautions qu’on la croirait faite de la plus fragile et de la plus précieuse matière du monde, il époussette quelques particules imaginaires sur son col. Je le regarde sortir, fermer la porte et la rouvrir aussitôt pour dire, juste en passant la tête :
— Au fait, j’oubliais. On a récupéré ton arme. Mais c’est le boss qui l’a… Il te la rendra quand il voudra. Tu devines qu’il va la garder un moment ?
Je fais oui de la tête. Il me laisse seul. Qu’est-ce qu’il a voulu dire, au sujet de ma tête ? Qu’est-ce qu’elle a, ma tête ? Je me lève. Phouuuu ! j’ai tout le corps mâché. J’arrive tout de même à mettre pied à terre et à me diriger vers la salle de bain, à gauche du placard. Il y a un grand miroir au-dessus du lavabo.
Ouhaf ! J’ai un sursaut. C’est moi ça ?! Il ne m’a pas raté, le con ! J’ai la figure si bleue qu’on dirait un schtroumpf. Mes yeux sont injectés de sang. Et mes paupières ! Elles sont gonflées comme une poche de maman kangourou qui aurait des centuplés. Je fais peur à voir, c’est sûr. C’est pas comme ça que la toubib va me filer la tétée, j’ai l’impression. Au moment où je retourne près du lit, la voilà justement qui m’apporte un plateau-repas.
— Voilà, détaille-t-elle, boeuf haché, haricots verts, compote et diverses autres bricoles. Ce n’est normalement pas ma fonction, mais j’ai eu envie de vous apporter votre repas.
— Merci, Madame.
Faut croire que ça lui manque que je la branche un peu parce qu’elle me titille :
— Ça tient mieux au ventre que du lait. Mais si vous y tenez vraiment, je peux vous faire un biberon, si vous voulez.
Sans répondre, je lui mate le balcon d’un air gourmand. Elle a un léger haussement d’épaules pour la forme, mais repart sans s’effaroucher plus que ça. Moi, j’aime bien tout ce cinoche, ces aimables convenances, ce rituel de flatteries et de taquineries. La vie est belle, pleine de ces fragiles forteresses de vertus qui ne demandent qu’à être prises d’assaut.
J’ouvre l’armoire à la recherche de mes fringues. Elles sont bien là, la veste sur un cintre, le fute sur un autre. Je cherche mon lecteur MP3 dans la poche de ma veste. Ouf ! Il est bien là. Je m’installe sur le lit, les écouteurs dans les oreilles et la fourchette en main. Que Gros Zen et Ernestine Pordal aillent se faire voir ! M’écouterais bien les noces de Figaro, tiens ! pour me faire un peu de bien, moi. Rien de tel que Mozart pour fuir ce monde de fous.
Les violons possédés par l’hiver de Vivaldi mettent mes écouteurs en transe et emplissent ma poitrine d’émotion. Exalté, je pense à la Féline. La sensation d’une présence me fait ouvrir les yeux. C’est le boss. Je débouche mes oreilles et j’éteins mon lecteur MP3.
— Salut Noti, il dit, en se découvrant le chef et en accrochant son galurin de vieux schnock sur la barre verticale droite, aux pieds de mon lit. Vous avez de la chance d’avoir cette pauvre gueule défoncée parce que je vous aurais bien foutu des coups, moi aussi. Vous me gâchez vraiment la vie !
À moi aussi, il me la gâche en venant me voir avec ce putain de chapeau vert foncé ! L’objet est d’une laideur insolente, à faire pleurer un imbécile heureux. Je suis certain que sa simple photo, diffusée à une heure de grande audience, provoquerait des vagues de suicides en masse chez les chapeliers du monde entier. Je sais que je t’en ai déjà parlé. Tu vas dire que je fais une fixation. T’as peut-être raison… Que faire ? Je ne vais tout de même pas me faire psychanalyser pour ça ! Tu m’imagines en train de confier que, chaque fois que je vois cette chose, j’envisage de mettre fin à mes jours tant l’existence me semble capable de basculer soudain dans l’horreur ! Non, hein ! Je préfère souffrir en silence, endurer tant que je le peux encore !
— Je sais que vous avez les boules, chef. Vid m’a prévenu.
— Je m’en fous de ce que tu sais et de ce que Vid t’a dit et de tout ce que tu vas me répondre. Ce que moi je veux bien que tu entendes, c’est que tu fais vraiment chier !
Houla ! il me tutoie. Son courroux est grand !
— Mais chier à mort, tu vois ? ajoute-t-il.
— Oui, oui, je vois. Je présente toutes les propriétés d’un efficace laxatif. C’est clair. Vous vous exprimez trop bien, chef ! Vous eussiez dû entamer une carrière littéraire, en fait.
J’aurais peut-être pas dû la ramener. Il a vraiment les glandes :
— Putain ! Noti ! Je vais finir de te massacrer, si tu veux pas la fermer ! Je te signale que la comédienne est en train de foutre la pagaille. Elle porte plainte et c’est moi qui suis censé être ton supérieur. Le préfet vient de me dire quelques mots doux qui…
— Ils n’augurent rien de bon pour votre avancement, chef, je comprends. Je suis désolé.
De toute façon, avec toutes les conneries qu’il a accumulées dernièrement, il n’a pas besoin de moi pour être mal vu. C’est même un miracle qu’il ne se soit pas fait virer. Je le soupçonne d’avoir de mystérieuses relations.
Il sonde mon regard pour essayer de se faire une idée de ma sincérité. Je tente de prendre l’air le plus désolé-penaud-confus qu’il me soit possible d’interpréter avec mes paupières boursouflées comme des beignets de bonshommes Michelin. Ça l’adoucit, un peu. À peine. Ses yeux sont encore suspicieux ; son blair de flic flaire un faux repenti de ma part. Il décide de faire semblant de me croire, pour un moment, car une question lui brûle les lèvres depuis qu’il est là :
— Pourquoi t’as cru qu’elle était la Féline ? Tu peux m’expliquer ça, hein ?
— J’ai déjà tout expliqué à Vid.
Whaaaa ! Ça le remet dans une fureur folle :
— Mais, j’en ai rien à foutre de ce que t’as raconté à Vid ! C’est pas Vid ton chef ! C’est moi !
Je le calme en lui apprenant ce qu’il me demande. Juste ce qu’il me demande, pas plus. Je dis que dalle au sujet du fait que Vid est allé voir la couille de mammouth écrasée sur place.
— Maintenant, j’aimerais savoir pourquoi tu es allé à cette expo, tout seul, sans rien dire, pour traquer cette gonzesse qui te rend fou. Est-ce que je t’en avais donné l’ordre ? Réponds par oui ou par non.
Allez ! c’est parti ! Il adore jouer à « réponds oui ou non ». Ça lui donne l’impression de maîtriser la conversation et l’illusion qu’il va me conduire à dire ce qu’il veut que je lui dise.
— Non, chef.
— Alors ?
— Je dois toujours choisir oui ou non, là, pour cette dernière question ?
Son regard me fait comprendre qu’il me précipiterait volontiers par la fenêtre. Je m’empresse de répondre sans le provoquer davantage.
— Alors, je n’ai pas fait ça dans le cadre du boulot, chef. Je vous promets. J’étais en congés. Je visitais cette expo et…
Il me fait signe de la main droite d’arrêter mon baratin. Un air accablé se forme un instant sur son visage. Puis, il s’étire, bâille, se lève et déclare en reprenant son chapeau moisi :
— Je te casserais volontiers la gueule, là, tiens, juste pour me défouler un peu. Ça me ferait vraiment le plus grand bien. Dommage que tu sois déjà si esquinté.
Il soulève lentement son galurin à la con, le remet sur sa tronche de piaf, se dirige vers la porte, pose sa main sur la poignée, hésite, se retourne et ajoute avant de partir :
— Puisque tu n’étais pas dans le cadre de ton travail, je ne suis pas obligé d’endosser la responsabilité de cette connerie, en fait.
Bon… Il m’a moisi Vivaldi, le con. Je regarde mon portable que j’avais mis sur silence. Tiens ! Message de Vid. J’appelle la boîte vocale. Mon pote me demande de le rappeler. Je m’exécute sur-le-champ.
— Tu sais quoi… ? il me dit. Elle te rend fou ta voleuse.
— C’est pour me dire ça que tu m’as prié de te rappeler ?
— Non, c’est pour te dire que tous les tableaux les plus chers ont le même émetteur. Je me suis renseigné, c’est le service de sécurité privé de l’exposition qui les a placés là. C’est pour les suivre, au cas où ils seraient volés. Ils n’avaient pas trop envie d’en parler pour éviter que ça parvienne à toutes les oreilles, évidemment. Il a fallu que je leur montre ma carte de police pour qu’ils m’expliquent.
— Pourtant, je l’ai vue passer sa main derrière le cadre. Je me demande bien pourquoi elle a fait ça. Je te jure que je l’ai vue faire ça.
— Oui, oui, je te crois, j’ai une raison de te croire, qu’il dit, sans rien ajouter.
C’est un truc à lui, ça aussi, d’attendre que je le questionne, de faire durer le suspense. Il aime bien.
— C’est quoi ta raison de me croire ? Tronche Plate ! T’es content ? Voilà, je te demande !
— Un chewing-gum.
— Chewing-gum ?
— Oui, grand détective ! Corinne Bardal a collé un chewing-gum derrière la toile pour s’en débarrasser. En tout cas, il y avait un Chewing-gum, en bas à droite, derrière Perdition. J’espère que ce nom n’est pas un signe pour toi, mon vieux ! Tu sais, elle te rend fou ta voleuse.
***
J’ai insisté pour sortir de l’hosto au plus tôt. On me laissera partir samedi matin, c’est-à-dire demain. Je regarde la télé en dévorant mon repas du soir. La toubib m’a donné son numéro de portable. Sylvie, elle s’appelle. Elle est avec moi, là. On a un peu parlé de tout et de rien tous les deux. Elle est sympa.
— Noti Flap, elle dit, quand j’ai lu votre fiche d’admission, je me suis dit : « Drôle de nom ! ». Mais c’est pas mal du tout. Alors, c’est vous qui avez agressé Corinne Bardal ?!
— Ben, oui…
Elle se fend la gueule avant de s’exclamer :
— Trop bien !
— … ?
— Oui, c’est marrant. J’espère qu’elle ne vous causera pas trop de problèmes, en tout cas. Bon, je vous laisse. Faut que j’aille voir les autres patients.
Je lui souris :
— Dac, à bientôt !
Elle ferme la porte. Seul, je zappe un peu, machinalement. 20 h, c’est l’heure des infos. J’espère qu’on ne va pas encore me bassiner avec Bécassine Barda. Je mets la dix et avale une croquette (de je ne sais trop quoi) barbouillée de sauce tomate. Ouhais, pas dégueu, le truc ! En plus, j’ai la dalle. Ce que j’entends soudain me fait presque tout recracher dans mon assiette. Je manque de m’étrangler. La journaliste dit :
« La désormais célèbre voleuse qui signe ses forfaits « La Féline » s’est emparée des cent toiles les plus chères de l’exposition itinérante Léonard. Cet événement vient de se dérouler à l’instant même. Nous n’en savons pas plus pour le moment. La police ne communique pas sur le sujet et le service de sécurité Léonard ne veut rien dire non plus… »
Tain ! J’te jure, j’en ai les tympans qui me tombent sur les épaules !
Bien que je ne conçoive nul espoir d’apprendre quelque chose de vraiment intéressant dans les commentaires qui suivent, je me fais saigner les oreilles tellement que j’écoute. La téloche poursuit :
« Nous vous tiendrons au courant des détails de cette affaire, au fur et à mesure que nos informations se compléteront. Voilà donc environ un an que la Féline échappe à toutes les polices qui voudraient la mettre sous les verrous. Le montant de son dernier vol est estimé à cinquante millions d’euros. Ce qui n’est finalement pas énorme si on le compare à la valeur totale de son butin, aujourd’hui évaluée à deux milliards d’euros… »
Je pianote fiévreusement sur mon portable pour appeler Vid. C’est occupé, merde !
« Rappelons que la Féline compte dans son trésor de guerre un grand nombre de pierres précieuses. Des pierres parmi les plus chères au monde, dont la plus chère de toutes : le diamant jaune de 545,67 carats, qui a été dérobé au roi de Thaïlande… »
Je sais tout ça, mais je ne peux m’empêcher de l’écouter, toujours avec la même fascination. Putain de Vid, qu’est-ce que tu fous ? Le tél sonne… Ah, c’est lui !
— Vid ?
— Oui, t’as vu la télé ?
— Oui, j’essayais de t’appeler…
— Moi aussi… T’as vu, ta voleuse, elle a volé le testicule de mammouth, comme tu dis. Et quatre-vingt-dix-neuf autres toiles les plus chères avec.
— Comment elle a fait ? T’es au parfum ?
— Oui…
— … ? …
— …
— … Bon, tu le dis ? Ou je t’explose ?
— C’est elle qui a loué les camions, cette fois-ci, il finit par révéler.
— … ! Ah bon ! Elle a loué les camions !
— Oui, d’habitude ils ont un autre fournisseur mais, cette fois-ci, elle s’est présentée au téléphone comme la patronne d’une société de location de véhicules…
— À qui elle s’est présentée ?
— Au responsable de la sécurité et du transport des toiles. Il dit qu’elle lui a proposé un prix défiant toute concurrence et qu’il pensait bien faire en dépensant moins d’argent de son budget pour les véhicules, afin de l’affecter à d’autres postes de la sécurité. Ça se tient, mais je suppose qu’il a plutôt dû toucher un beau pot-de-vin pour accepter sa proposition.
— Ah !… Tu penses ?
— Oui, je me suis renseigné. Il n’était pas connu jusqu’alors pour faire du zèle en matière d’optimisation de son budget. Sinon, ça va mieux, toi ? Quand sors-tu de l’hosto ? Il est passé te voir le boss, ou pas encore ?
— Elle est rusée, hein !
— Qui ça ? Ta voleuse ? Oui… Tu l’admires, n’est-ce pas !?
— Comment est-on certain que c’est la Féline qui a fait le coup ? je demande. Ça pourrait bien être n’importe qui d’autre…
— Elle a envoyé une facture pour la location de ses camions à l’organisateur de l’expo Léonard. Une facture accompagnée de son habituelle carte signée « La Féline ».
— Et les camions ?
— Les camions ?! Tu veux dire, les camions ?
C’est drôle comme il paraît idiot mon pote, par moments !
— Oui, je dis souvent « camion » pour dire « camion ».
Il a un petit réflexe de fierté agacée :
— Oh ! ça va ! Je voulais dire : quoi, les camions ?
— On les a retrouvés ? Qui les conduisait ?
— Je ne sais pas… On saura ça plus tard. Alors ? Le boss, il est passé te voir ou pas ?
Je le mets au parfum des derniers événements de mon côté et je lui annonce que je sors demain. Il me pète encore un peu les burnes en me disant que je suis fasciné par « Ma voleuse », ce qui me conduit à l’envoyer chier (la routine, quoi !). Après ça, je prends congé de lui.
La dix parle toujours de la Féline. Un type énumère ses exploits les plus spectaculaires. Il décrit les pièges tendus par les différentes polices du monde. Des téléspectateurs appellent pour poser des questions : Dans quel pays habite la Féline ? Est-ce qu’on a fait un portrait-robot ? A-t-elle des complices ?… Toutes ces sortes d’interrogations. J’écoute tout ce qui se dit, jusqu’à la fin de l’émission qui lui est consacrée.
***
V’là presque deux mois que je suis sorti de l’hosto. Plus de traces vraiment visibles sur la figure, mais la mère Bardale s’est acharnée sur mon sort. Une escouade d’avocats a eu raison de moi : je suis viré de la police et sans un rond, pratiquement à la rue. J’y serai d’ailleurs bientôt, vu les dommages et intérêts qui me sont réclamés.
J’ai dû abandonner mon appartement ; c’était un logement de fonction, en partie payé par l’administration. En fait pour résumer ma situation, sans ambages, d’une manière concise, claire et synthétique, je dirais que je suis dans la merde. J’ai trouvé un studio. Un truc minuscule, juste sous un toit. Je casque cinq cents euros par mois. Pas cher pour un loyer, mais une fortune pour ce que c’est. Une seule pièce de vingt mètres carrés avec un bac à douche et un chiotte. Bien sûr, Vid veut m’aider, mais je refuse. Il me dit que je suis nul avec ma fierté, que je lui rendrai le fric plus tard, quand il fera beau pour moi. Je l’ai envoyé chier avec les formes dues à un bon copain, tout en lui promettant de ne pas hésiter si je ne peux vraiment plus faire autrement.
Je n’ai pas encore dévoilé cette nouvelle situation à ma famille. Auquel de mes deux frères en parler en premier ? Je ne sais pas, je m’interroge. Ce que je sais c’est que c’est à ma mère que je le dirai en dernier. Elle va se faire du mouron et elle va me saouler ! En fait, je pense que j’en parlerai à mes deux frères en même temps, mais seulement quand je serai un peu moins dans la merde.
Ce matin-là, je suis réveillé à 7 h par la sonnerie de mon portable.
— Allo, grogné-je dans le combiné, avec la voix d’un mec qui n’est pas encore tout à fait sorti des bras de Morphée.
Faut dire que je me suis couché tard. J’étais chez Sylvie, la toubib, hier soir. C’est une meuf sans histoires, gentille, pas conne, et on s’entend pas trop mal tous les deux. Elle s’est un peu moquée de moi en prétendant que je suis hardi pour la drague, mais plus timide au moment de passer à l’acte. Pheeeeee !! Enfin, j’vous jure ! Je ne suis pas amoureux, mais je l’aime bien tout de même.
— C’est moi, dit Vid. Tu es au courant ou pas ?
C’est fou le nombre de gens qui commencent leur conversation téléphonique par : « C’est moi. » ! Comme s’ils craignaient qu’on ne les reconnaisse pas, et comme s’ils pensaient que dans ce cas, le simple fait d’entendre : « C’est moi. », allait nous permettre de les identifier. À croire qu’ils pensent que le pronom personnel « moi » a été inventé pour les désigner personnellement. N’ont pas réalisé que tout le monde peut se targuer d’être lui et par conséquent de dire : « Je suis moi. ».
— Hein ? je fais, en bâillant au point d’épouvanter un hippopotame.
— Es-tu au courant ou pas ? répète cet hydrocéphale de pote que je me trimballe depuis des années.
— Au parfum de quoi, enfin ?
— Ah, tu n’es pas au courant alors.
— …
— Ben… tiens-toi bien. Tu vas avoir un choc, là !
— Je t’écoute, Tronche Plate, tu vas accoucher, oui ?
— La Féline, tu sais ce qu’elle a fait ? demande Tronche Plate.
— Non, parle ou je t’empale sur un menhir !
— Je vais te le dire, mais accroche-toi. Tu vas avoir un choc.
— Je suis encore dans le pieu, là. Tu peux y aller. Si tu ne parles pas maintenant, je te raccroche au blair.
— Elle a kidnappé Brigitte Bardal et elle réclame une rançon.
Sur le coup, là, je reste sans voix.
— Tu as entendu ? il demande.
— Oui, oui… La Féline a kidnappé Brigitte Bandal et elle veut du blé. C’est bien ça ?
— Oui. C’est ça.
— Merci de l’info. Je te rappelle.
Je raccroche, bondis du lit, me prépare un café et m’installe devant mon ordi portable, la tasse à côté de moi. Il y a une petite table dans ma pièce, juste sous l’unique et minuscule fenêtre qui donne sur le toit de vieilles tuiles. Une partie du plafond est inclinée pour suivre la pente de ce dernier. Je n’ai pas l’ADSL, mais en WIFI je me branche sur la ligne d’un voisin. Je me balade rapidement sur la toile d’une source d’infos à l’autre et je lis quelques articles au sujet du rapt. Le montant de la rançon n’est pas communiqué.
Alors comme ça, elle se lance dans le kidnapping ! Ça alors ! Mais pourquoi choisir cette fichue Brigitte Sandalle comme première victime ?
Après une douche rapide, encore à poil, je sirote mon café en pensant à la Féline. Je me demande depuis longtemps comment elle doit être physiquement. Était-ce vraiment elle que j’ai rencontrée à deux reprises, une fois chez moi, une fois quand j’étais prisonnier dans une cave ? Comment savoir ? Je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer belle, quoi qu’il en soit. Très belle. Je sais que c’est con, mais… mais… … euh… Mais rien, en fait, je n’ai rien à dire.
Je me suis procuré un petit réfrigérateur, un micro-ondes et une cafetière. Je me démerde avec ça. J’ai un peu la dalle et plus grand-chose à bouffer. Faudrait que j’aille faire quelques courses. Il faut aussi que je trouve un moyen de gagner un peu de fric. Ça, c’est vraiment urgent. J’enfile rapidement mes frusques et j’ouvre la porte dans l’idée d’aller m’acheter de la bouffe. C’est alors que je vois quelque chose devant chez moi. C’est un sac, un petit sac de toile rouge avec des poignées noires. Je le ramasse. Ma piaule est tout en haut, au sixième étage d’un vieil immeuble et je suis seul sur mon palier. Je jette un coup d’œil dans le vide au centre de la cage d’escalier : personne, apparemment. Qui a pu laisser ce sac ici ? Je l’examine. Il est approximativement de la taille d’une grosse trousse de toilette. Nouveau coup d’œil dans les escaliers : toujours dégun. J’entre et referme soigneusement la porte. Le petit sac est bien plein. Sa toile est tendue. Je le soupèse, le pose sur mon lit et tire sur sa fermeture éclair. Ouhaaaa !! J’ai le regard qui bégaye, les billes qui toussent, les rétines qui hurlent. Des biftons ! Plein de biftons ! Un sac bourré à craquer de billets. Tain ! J’te jure, j’en ai les rétines qui me tombent sur les panards !
J’peux te dire un truc, sans te foutre les boules ?! Ben… M’est avis que c’est le rêve de plus d’un ça, de tomber un jour sur un sac plein de blé. Dis pas que ça te ferait pas kiffer, toi ! J’te croirais pas, bien sûr ! À part Vid, qui est un peu spécial, tous ceux que je connais se feraient amputer de la tête pour vivre ça !
Je commence à tripoter le magot. Ça passe par le toucher aussi, le plaisir du bifton.
Ceux que je vois au-dessus sont de cent euros et en soulevant les premiers, je constate qu’ils sont apparemment tous identiques. Je reste un moment là, à vérifier que je vois bien ce que je vois. Ben… en fait oui, je vois bien ce que je vois. Des biftons super tassés. Il y en a pour une fortune. Le choc passé, j’extrais quelques liasses du sac et les pose sur la couverture. Les billets sont reliés par des trombones. Je remets rapidement tout dans le sac. Après l’avoir refermé, je le cache sous le lit, puis j’ouvre de nouveau la porte pour regarder encore une fois dans les escaliers : toujours personne. Je tousse un peu fort, je me gratte la gorge bruyamment puis je tends l’oreille. Aucun bruit ne révèle une quelconque présence. N’y tenant plus, je ferme ma piaule à clef et dévale les marches jusqu’en bas sans rencontrer âme qui vive. Je pousse mon inspection jusqu’à sortir de mon immeuble. Après quelques secondes passées sur le trottoir, à regarder en face, à droite et à gauche, n’ayant vu personne susceptible de s’intéresser à moi, je remonte au pas de charge. Je m’enferme en soufflant comme un cyclone et je ressors le sac de sa cachette. Combien contient-il ? Qui l’a mis là ? D’où vient cet argent ? Belles questions ! J’entreprends de répondre à la première. Je vide le magot sur le lit et je commence à compter les liasses : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Tiens ! Qu’est-ce que… ? Une feuille de papier. Je la déplie. Quelques mots sont écrits, imprimés en lettres majuscules :
« SOYEZ DÉTECTIVE PRIVÉ.
PASSEZ DES ANNONCES
POUR VOUS FAIRE CONNAÎTRE. »
Imprimante à jet d’encre, il me semble. Je relis le message trois fois avant d’être convaincu que je n’apprendrai rien de plus en le relisant encore. Est-ce à moi qu’il est destiné ? Je fourre le papelard dans ma poche et je reprends le compte des liasses. Il y en a cent. Je compte ensuite les billets de l’une d’elles, elles ont visiblement toutes la même épaisseur. Cinquante biftons. Cinq mille billets de cent ! Cinq cent mille euros ! Un demi-million d’euros. Je reste un moment là, sur le paddock, à recompter machinalement les liasses. La première question était facile, les deux autres… même pour un ancien flic… Putain, c’est quoi ce fric ? je me demande en empilant toutes les liasses sur la table. Putain, c’est quoi ce fric ? je me demande en me faisant un autre café. Putain, c’est quoi ce fric ? je me demande en m’habillant. Putain, c’est quoi ce fric ? je me demande, sans rien faire d’autre que de me le demander.
Je prends dix billets au hasard et j’écris leurs numéros sur un bout de papier. Puis j’appelle Vid.
— Vid ?
— Oui ?
— Il faut que je te parle de toute urgence. On se voit chez Léon dans dix minutes.
Sans même lui laisser le temps de répondre, je raccroche, je sors et je cavale jusqu’au métro. Putain, c’est quoi ce fric ?
***
« Chez Léon » est un café proche du commissariat que nous avions l’habitude de fréquenter. Je parle à l’imparfait parce que j’y serais forcément moins souvent, maintenant. Nous sommes en hiver. Une tiédeur, j’irais pas jusqu’à dire fétide, mais tout de même suspecte pour les narines de l’homme de qualité que je suis, me saute au pif dès que je pousse la porte.
Chez Léon, c’est comme ça. En gros, il y a toujours un complexe mélange d’odeurs de soupe aux choux, de friture, de tabac à pipe, de cigares et de cannabis. Dans le détail, il y a aussi tout un tas d’autres fragrances, mais si je t’en parle tu vas encore souffler parce que je sors du sujet. Je poursuis, donc.
Vid est déjà là, assis à une des petites tables rondes. En le rejoignant, je fais signe à Léon qui me répond d’un clin d’oeil de derrière son comptoir.
— Café, steup ! je lui gueule.
Je m’assois en face de mon pote sur la banquette de skaï rouge crasseux.
— Alors ? Il me questionne.
Je pose la feuille de papier devant lui et j’explique :
— J’ai un service à te demander, Tronche Plate. Regarde ces numéros de biftons. Tu gardes ça pour toi. N’en parle à personne ! Dis-moi s’ils sont déclarés volés. Vas-y, je t’attends, ça urge !
Il pose sur moi ce regard interrogatif que je lui connais bien.
— T’expliquerai plus tard. Vas-y maintenant. C’est super pressé.
— J’ai même pas fini mon café ! me fait remarquer ce cake.
J’engloutis son breuvage d’un coup et je lui dis :
— Et voilà, c’est fait ! va vite !
Il a les boules, mais il reste poli (sa religion).
— Tu es gonflé ! se contente-t-il de répliquer, en se levant.
— Gonflé, moi ! Tu rigoles, je suis crevé !
— Tu as intérêt à m’expliquer, en tout cas !
— T’inquiètes, Tête Molle !
Ouhé, les sobriquets, c’est comme les costards, j’ai déjà précisé. Donc, faut en changer de temps en temps. Ça lui va bien aussi, Tête Molle, je trouve.
Léon vient m’apporter mon café. Je le sirote en attendant que mon pote revienne. Léon règne dans son antre à copains dans un pantalon du genre froc de bleu de travail et un tricot de peau blanc largement échancré. Il exhibe les poils de ses bras et de son buste sans la moindre once de vergogne, le con. Toujours mal rasé. Un béret français bleu, crasseux à faire dégobiller un rat, est plaqué sur sa calvitie qui brille comme s’il s’était fait chromer la bille. C’est, à ma connaissance, l’être qui fait le plus d’efforts pour être repoussant. Il est pourtant si naturellement sympathoche avec ses yeux de cocker craintif, qu’on ne peut que s’en faire un pote. Et puis faut voir ses godasses… Hein ? Dac, ça va, je reprends. Pheu…
Vid revient, justement.
***
Ce ne sont pas des billets déclarés volés. Dès que Vid est revenu me l’apprendre, je suis retourné chez moi. Il n’y avait toujours personne à proximité de ma piaule. Là, je suis assis sur mon lit et je tripote le flouze en me demandant qui peut me vouloir du bien au point de me faire ce cadeau. Parce que l’hypothèse selon laquelle quelqu’un aurait oublié ou abandonné ce fric devant ma porte semble évidemment improbable. Bon ! me reste plus qu’à vérifier que ce ne sont pas des faux. Si c’est le cas, ils sont rudement bien faits. J’te dis pas comme j’ai maté les filigranes ! À m’en faire exploser les billes !
Au bout d’un moment, je me décide à aller manger. Je range tout le pognon dans le sac, et je le planque de nouveau sous le lit. Cachette dérisoire, je l’admets, mais je n’en ai pas vraiment d’autres. Je m’étonne de constater ce réflexe en moi. Je me fais penser à l’animal qui dissimule le produit de sa chasse, dans l’intention de le consommer plus tard. Bon, je vais aller me remplir l’estomac, pour l’heure. Besoin de faire un tour, je réfléchirai à tout ça en route. Sur le point de sortir, j’hésite. Au bout de quelques secondes, j’attrape le sac sous le lit et le déleste d’un billet. Faut vraiment que je nourrisse ce frigo, il est presque vide !
Putain, c’est quoi ce fric ? je me demande en descendant les escaliers.
Les biftons n’étaient pas bidons ! C’est du bon flouze, rien à dire. Qui m’a fait ce cadeau ? Le mystère reste entier. J’ai hésité un moment avant d’utiliser cette oseille providentielle, mais pas un moment trop long, j’avoue. Cela dit, je dépense doucement, prudemment. Ce n’est pas parce que j’ai peur qu’on vienne me réclamer le pognon, après tout, hein… Je suis prêt, dans ce cas, à dire : « Fallait pas le laisser traîner sous mon nez, oh ! ». C’est plutôt qu’il faut que je puisse justifier de mon changement de vie. L’ancien flic que je suis sait très bien que j’attirerais la curiosité si je dépensais d’une manière trop visible. Ça ne m’a tout de même pas empêché de déménager dans une piaule plus confortable. Une location, bien sûr. Et je vais même pousser le vice jusqu’à avoir quelques loyers en retard, histoire de faire le mec qui a des loyers en retard. Et puis, je garde ma vieille voiture pour faire le mec qui a une vieille voiture. Je ne change pas de bécane, non plus ; je garde ma bonne vieille Ducati. Veux pas me séparer de ma Dudu, de toute façon !
Je suis à présent dans un quartier un peu plus bourge, ou du moins un peu moins la zone. Mon appart dispose d’une cuisine, d’un salon, d’une chambre, d’une salle de bain et d’un superbe lieu d’aisance biplace avec vue sur la mer. Pour les chiottes, je déconne ; sont pas biplaces et elles n’ont pas de vue sur la mer. Non, je précise, parce qu’il y a des blaireaux qui, au pire de leur blaireauterie, risqueraient de croire que… enfin bon, oui je continue, je continue. Je suis au cinquième étage avec ascenseur. La salle de séjour est lumineuse ; elle a deux fenêtres. Leurs poignées, qui sont en aluminium, sont normalement fixées par quatre vis. Je dis normalement parce que sur la fenêtre droite, il manque une vis, celle du trou qui est en bas à gauche de la fixation. Ça doit faire un moment que c’est comme ça, car ce trou est bouché par la dernière couche de peinture. On voit même un poil de pinceau qui est resté collé à côté, un poil de quatre centimètres environ. Les autres vis sont correctement vissées, mais celle qui est en bas à droite a la rainure un peu endommagée. Je suppose qu’elle a dû être vissée avec un tournevis de mauvaise qualité.
Je précise ça, mais remarque bien que je m’en tape complètement ! C’est juste que je tiens à bien t’expliquer. Tu t’en balances aussi ! Bon, d’accord, d’accord… Je continue. Mais tu aurais pu le dire avant. Non, mais c’est vrai, écoute ! Si tu crois que ça m’amuse, moi, de te préciser tous ces détails ! Hein ! Bon, je reprends :
Qu’il me soit adressé ou non, j’ai décidé de suivre le conseil trouvé dans le sac avec l’argent : je m’installe en tant que détective privé. C’est une excellente couverture qui me permettra de dépenser le fric. Sûr que ça le fait trop ça, détective privé, pour un ancien flic ! Je pourrai toujours dire que j’ai des clients qui me paient en liquide. C’est justement ce que je dis à mon ancien boss, qui est passé me voir et qui me demande comment vont les affaires :
— Ça peut aller, chef. Je m’en sors plus ou moins. J’ai quelques clients qui me paient en liquide.
Pour l’instant, je l’appelle toujours chef, ça lui fait plaisir et ça me coûte peau d’balle !
— Ben… Je suis content pour toi, il répond. Ça me faisait du souci cette histoire de Bardal qui foutait son boxon. Tu sais, elle s’est acharnée. Elle est allée voir le préfet en personne plusieurs fois en le menaçant de lui nuire si on ne te virait pas. Bon…
Assis sur mon canapé, il tripote son galurin moisi, qui est posé sur ses jambes, en prenant un air du genre « On est peu de chose. Comment aurais-je pu m’y opposer ? ».
— Je sais chef, vous avez fait comme vous pouviez. Pas de blème, je lui dis, en posant deux tasses de café sur la petite table du salon.
Je m’assois à côté de lui et l’invite d’un geste à boire mon nectar.
— Alors, il demande en prenant sa tasse, c’est quoi le genre d’affaire qu’on te confie ?
Curieux, le con ! Son putain de tarin de flic flaire un truc pas catho. Il veut fouiner, chercher à savoir.