Noti Flap
TOME 1
Rien à dire, c’est du grand Art !
par : Boris TZAPRENKO
Published by Boris TZAPRENKO at Smashwords
Copyright © 2007 by Boris TZAPRENKO
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*****
Euh…
Que dire ?
Va te laver les pognes avant de me bouquiner, cradingue !
Ça va, c’est pour rire, je te branche !
Fous-toi tes lunettes sur le pif et enfonce-toi dans un bon fauteuil. Je vais te raconter un bout de ma vie. Tu vas voir, y’a de quoi faire !
Putain de Féline ! Elle me rend fou ! Bien sûr, tu sais pas qui c’est, la Féline... Personne ne le sait encore, justement…
Bon, vas-y, tourne la page ! On va pas camper là ! Je vais me faire un café et je reviens te raconter.
Je hurle :
— La voilà ! C’est elle ! Stop ! Stop ! Arrête !
Vid écrase son frein. Je balance un coup d’épaule pour ouvrir brutalement la caisse, je sors et je m’élance. Au volant, Vid passe la tête par la fenêtre pour demander en gueulant :
— Où ça ?
Pas le temps de répondre, tu parles ! Je cavale à tout berzingue !
Sur le boulevard du Prado, les voitures se tassent en approchant de la place Castellane. Le feu est rouge ; le flot de ferraille à roulettes se densifie. Pour traverser la double file, je suis obligé de sauter sur le capot d’une R5, puis sur la malle d’une 505. Même pas eu le temps de regarder la tronche des occupants ! Facile de deviner qu’ils doivent avoir les glandes, mais je ne pouvais pas faire autrement. À fond de train, je pénètre dans le marché. J’espère ne pas la perdre ! Ah ! je viens de la voir un instant, elle n’est pas loin. Je saute une caisse de pommes et je passe entre deux étals de fromages en courant aussi vite que je peux. Holà ! un truc mou et glissant sous mon pied droit. J’ai dû poser ma godasse sur une chiure de cabot ou une fichue banane ! En perte d’équilibre, je fonce, tête la première, sur une connerie de banc de sardines qui me barre le passage. Merde ! Je m’affale sur l’étalage d’un poissonnier. Sa marchandise voltige aux quatre points cardinaux. Le pauvre type ne savait pas qu’il ne vendait que des poissons volants ! Les passants les plus proches sont bombardés par des rascasses, des poulpes, des enfoirés de gobies et autres poiscailles. Il y a des poissons partout. Les gens ont les nerfs de se retrouver dans cette putain de bouillabaisse.
— Ça va pas la tête !? me demande une petite mamie d’un air indigné.
La pauvre est assise au beau milieu d’un étal de bestioles de mer, diverses et variées, qui est tombé de ses tréteaux. Tous les plis de sa robe bleue sont pleins de crevettes roses, un poulpe répand ses huit bras mous et luisants sur ses genoux et une pince de crabe s’accroche à ses cheveux.
— Il ne faut pas pousser, jeune homme, elle ajoute. J’étais là avant vous, et puis c’est tout !
— Je suis désolé, Madame. Excusez-moi.
— J’étais là avant ! qu’elle insiste.
On me regarde salement de travers. Le poissonnier jure comme un charretier. Je bredouille quelques mots d’excuse à cet aimable commerçant, puis au boulanger qui se retrouve avec autant de merlans et de calmars que de miches sur son étalage.
— Vous êtes malade ou quoi ? Vous allez me rembourser tout ça ! mugit le premier.
— C’est quoi ce bordel ? me demande le dernier. Tu m’as niqué tout le pain, là !
Je reprends ma course. Espérons qu’elle n’en ait pas profité pour se barrer ! Je m’élance vers les marchands de vêtements ; c’est dans cette direction que je l’ai vue s’enfuir avant de percuter ce putain de poissonnier et ses saloperies de bestiaux des profondeurs qui puent leur race. Je cours au milieu du trottoir, passant en trombe dans l’étroit couloir, entre les stands des vendeurs de frusques. Il y a un monde fou ! Les gens que je bouscule gueulent. Mes épaules enregistrent des chocs, un coup à droite, un coup à gauche. Quelques insultes éclatent dans mon dos. Je fais tomber une tringle pleine de vestes et de futs. Je me prends les pieds dans ces putains de linges. Sur le point de me rétamer, je me rattrape de justesse à un gus que j’agrippe à la taille. Propulsés par mon élan, nous finissons par nous estramasser tous les deux dans un plateau de cravates en promotion. Sous le choc, l’étalage s’effondre et nous sommes à présent à plat ventre sur le sol, dans un amoncellement hétéroclite de chemises, de tee-shirts, de pantalons, de robes et autres bazars à la con…
— Ta race ! Tes os ! me gueule le mec, en se relevant.
Il arrache rageusement une ignoble cravate rouge avec des points blancs qui pend à son oreille droite et ajoute :
— Ta race, putain de bouffon ! Je vais te niquer ta mère !
Méchant courroux ! Il a vraiment les boules. Je réalise qu’il est en slip. Il essayait une ceinture au moment où je me suis cramponné à sa taille. Il a envie de m’en coller une, mais son futal lui emprisonne les chevilles. Au premier pas vers moi, il perd l’équilibre et se vautre grotesquement à mes pieds, comme s’il se prosternait.
— Ta mère ! grogne-t-il, d’une voix fulminante mais étouffée, la tronche enfouie dans les chiffons.
Il me fait de la peine et je me sens un peu coupable tout de même. Une aimable parole de réconfort me vient à l’esprit. Ça coûte que dalle et ça fait toujours plaisir. Je lui déclare :
— T’allait trop bien, la cravate, mon biquet ! Tu devrais en porter une à chaque oreille.
Sur la pointe des pieds, j’essaie de regarder par dessus la foule. Où est-elle passée, la Féline ? Fichu contretemps ! C’est un miracle miraculeux, si je la retrouve avec ça ! …
Oh ! Super ! Là-bas ! Je l’aperçois. Elle traverse le boulevard, cent mètres plus loin. Je piétine la colline de vestes, de pantalons et de je ne sais quelles nippes, que j’ai renversées au milieu des vociférations, et je retraverse le Prado pour la rattraper. Elle a réussi à passer avant que la circulation ne soit trop dense. Pas de chance pour moi, le feu vient de virer au rouge et les bagnoles se font à nouveau des bises sur les parechocs. Pour ne pas me laisser distancer, je suis encore une fois obligé de sauter sur un capot. Quand j’arrive de l’autre côte de la chaussée, je réalise qu’elle m’a piégé. Elle a fait demi-tour au milieu de la circulation et elle est revenue côté marché. Je la vois à droite, courir entre les stands. À gauche, les lieux que je viens de quitter sont occupés par une cohue hostile qui m’adresse gestes et mots significatifs. Je cavale comme un perdu vers la gonzesse qui s’éloigne. Elle est leste. Grâce à sa petite corpulence, elle passe plus facilement que moi entre les gens. Elle fend la foule, moi je la pousse. Que fout Vid ? merde ! Il aurait pu venir m’aider. Quoique, lui, avec sa carcasse de locomotive hypertrophiée, c’est pas la foule qu’il pousserait, ce serait le marché tout entier ! Il en ferait un tas qu’il faudrait filtrer au tamis pour retrouver la fille.
La course atteint un rythme d’enfer, toujours au milieu des marchands de frusques. Je fais tomber je ne sais quelles installations, d’un côté ou de l’autre, mais je ne provoque plus de nouvelles catastrophes, pour l’instant. Je me rapproche d’elle. Soudain, un abruti courbé en avant recule en travers de mon chemin. Penché sur un stand de lunettes de soleil, il s’en fout une sur le pif et regarde sa tronche dans un miroir. Impossible de l’éviter. Je l’envoie valdinguer sur la marchandise, dans un fracas de tréteaux qui se cassent la gueule et de planches qui craquent. Merde ! Tu vas voir qu’il y en a encore qui vont pas être contents ! Pas grave, je gagne du terrain. Je la rattrape, plus que quelques dizaines de mètres. Elle tourne soudainement à droite, derrière une rangée de vestes, vers la chaussée. Je la suis, coudes au corps. Au moment où j’arrive au bord du trottoir, sur le point de l’attraper, elle saute sur un scooter derrière un mec qui attendait. Merde !
Le scooter fait demi-tour en dérapant dans un hurlement de son pneu arrière et le voilà qui fonce vers le rond-point du Prado. Cramponnée au pilote, elle se retourne et me regarde un bref instant. Il me vient une paire de boules monstrueuse. Pas loin de là, un jeune boutonneux est en train de faire pétarader sa moto devant une minette. C’est une Honda 600 Hornet. Le puissant destrier mugit sur sa béquille pendant que son propriétaire tourne la poignée de l’accélérateur en souriant comme un benêt. Ce gonze tombe à pic ! C’est le Ciel qui me l’envoie !
— Qu’est-ce que tu dis ? demande la fille, en tendant l’oreille, au moment où j’arrive.
Le gus n’a pas le temps de répéter. Tandis que je le pousse en enfourchant sa bécane, il recule la bouche ouverte comme un gobie qui s’étouffe, en roulant des billes grosses comme des boules de pétanque, puis il s’indigne :
— Oh… ggeehf ?dΩjjs¿ ! sds Ù ∑# q¥dlqs…
?… ? Enfin, bon, il brame un truc du genre, quoi. Peux pas trop te dire en fait, vu que ses paroles sont couvertes par le bruit de sa machine et surtout par un terrible crissement. Une Toyota freine à bouffer le bitume pour m’éviter, pendant que je fais demi-tour en lui coupant la route. J’accélère à fond sur les traces du scooter. La moto n’est pas un trop gros cube, tant mieux ! En ville, c’est pas ce qu’il y a de mieux. Cette 600 est un petit monstre teigneux, le top en l’occurrence. Je rattrape facilement la gonzesse et son complice mais les cons grillent le premier feu rouge. Je suis obligé d’en faire autant. Bruit de freins… Chocs, derrière moi. Oups !! y’a de la casse, on dirait ! Tôle froissée et verre brisé. On arrive à fond de train au rond-point du Prado. Je larmoie un peu à cause de l’air dans mes yeux. Là, le boulevard du même nom se poursuit à droite, en direction de la statue de David et de la mer. Le scooter va-t-il continuer tout droit sur Michelet, ou… ? Il tourne à droite en coupant la route à plusieurs voitures qui klaxonnent. Le type est complètement à la masse, il a pris le virage à la limite du dérapage, si penché que son coude touchait presque par terre ! Celle que je veux attraper, la Féline, se retourne de temps en temps pour me jeter des regards aussi surpris que terrorisés. Ça m’étonne ; je la pensais plus effrontée, plus hardie, que ça. Je suis également étonné de la voir fuir avec des moyens aussi moisis. Je n’ai pas le temps de gamberger sur le sujet, mais je l’aurais plutôt imaginée se débiner en navette spatiale ou en sous-marin nucléaire. À la limite en Mirage ou en Rafale, pourquoi pas, mais pas moins en tout cas, un truc en rapport avec sa réputation, quoi ! Une dernière accélération me place à la hauteur du scooter. De la main gauche, je sors mon feu de la poche intérieure de mon blouson et je braque le pilote en lui faisant comprendre que je veux qu’il s’arrête. Le mec se cague grave, ça se voit. Il ralentit immédiatement et s’immobilise contre le trottoir. Je stoppe près de lui. Ils ont tous les deux un air désemparé qui ne colle pas avec l’idée que je me faisais de la Féline. Bizarre !
Sans descendre de son scooter, le type lève les deux bras au ciel et hurle à la meuf :
— Rends-lui le fric ! Rends-lui le fric !
La fille me tend quelques biftons, la main tremblante. C’est une petite blondinette, qui serait sans doute mignonne si une expression de terreur intense ne lui déformait pas le visage.
— Rends-lui le fric ! Rends-lui le fric ! continue à beugler le mec.
Il ne porte pas plus de casque que sa passagère et je peux facilement voir qu’ils sont dans un état de panique extrême. Là, un doute visqueux me pourrit l’esprit :
— C’est quoi ce putain de pognon ? je demande, en tournant mon flingue vers la blonde.
— Je l’ai volé dans la caisse d’un vendeur au marché, avoue-t-elle, le visage envahi par des spasmes d’épouvante et les yeux sur le point d’inonder Marseille de chaudes larmes.
Merde ! Je me sens trop mal. J’ai l’air con !
— Ne tirez pas, Monsieur ! supplie le mec.
— J’le ferai plus, Monsieur, pitié ! pleurniche la meuf. Voilà l’argent !
Je me sens vraiment tarte. Des neuneus de badauds viennent voir ce qui se passe. Je rempoche mon feu.
— Cassez-vous, les gosses. Excusez-moi.
— Voilà l’argent, Monsieur ! insiste la fille.
— Garde ça et tirez-vous, je vous dis ! Il y a erreur. Je vous ai pris pour d’autres personnes.
Le gonze a tellement peur qu’il tremble de la tête aux pieds. On dirait un homme-vibromasseur. Il n’arrive plus à repartir.
Que faire ? Ça me désole d’avoir fait une connerie, encore. Je les laisse là. Il ne me manque plus qu’à rendre cette bécane à son proprio pour limiter les dégâts et à rejoindre Vid sur notre lieu de rendez-vous. Il était prévu qu’on se rende au parc Chanot, dans le Palais des Arts. On devait y voir le boss qui nous y attendait avec quelques personnalités. Il est question pour nous d’assurer la sécurité de l’exposition « L’Amitié franco-égyptienne » et même dans un premier temps d’écarter toute embrouille lors du transfert des pièces de collection. Je n’ai pas le temps de chercher le boutonneux pour lui rendre sa 600. Je stoppe devant un poulet qui surveille l’entrée du parc. Après avoir mis la bécane sur béquille et arrêté le moteur, je lui montre ma carte de volaille.
— Suis de la maison. Je viens de trouver cette moto, volée. Tu peux t’en occuper ? Suis sur un coup qui ne me laisse pas trop de temps.
Il lorgne sur ma carte d’inspecteur, puis sur mézigue, puis encore sur ma carte, et de nouveau sur bibi. À croire qu’il a de la peine à me reconnaître sur la photo et qu’il a un doute, le con.
— Il y a un problème ? je lui demande.
— Non, mais…
Il n’ose pas continuer. Je comprends d’un coup que c’est ma tenue et même sûrement l’ensemble de mon image qui le surprend un peu. Mon odeur doit aussi faire son effet. Il a sans doute peur d’avoir affaire à un monstre des marais, sorti tout droit des œuvres de Lovecraft, qui aurait volé une carte de keuf. À sa place, je serais vraisemblablement tout aussi soupçonneux. Là, dans cette situation, j’ai le choix entre me justifier, ou faire preuve d’autorité. Je vais opter pour l’autorité. Je ne sais pas trop pourquoi, mais je pense que c’est la bonne solution pour obtenir quelque chose de ce gus-là. Il a une tronche du genre : « Je suis un gentil poulet qui fait bien son travail et qui obéit bien à ses chefs ». Je les sens moi, les hommes. Juste en le regardant dans les yeux, je sais si un gazier en a ou si c’est un soumis.
Je le fixe sévèrement. Il me salue aimablement et déclare :
— Pas de problème, inspecteur. Laissez-la-moi. Je m’en occuperai. Je vais appeler qui il faut.
— Merci.
Je lui confie la Honda et je franchis la grille du parc. Il fait soleil. Sur la grande surface piétonnière que je traverse, certains flânent avec leurs enfants, d’autres marchent à grandes enjambées, seulement accompagnés de leur attaché-case. Je me dirige vers le Palais des Arts, sur la gauche, en essayant de m’arranger un peu. Faut dire que je suis débraillé comme si je m’étais battu avec mille diables hystériques, je suis coiffé comme un cyclone et je pue le poisson à défoncer le tarin d’un marchand de munster. Je vois Vid, qui vient à ma rencontre en marchant au pas de course et en affichant une bobine qui semble dire : « Mais qu’est-ce que tu fous merde ! » ou plutôt : « Que fais-tu ? on t’attend ! » car Vid parle toujours clean.
— Alors ? demande-t-il, en me rejoignant. Qu’est-ce qui t’a pris ? Le patron t’attend. Il est en colère.
Je garde le silence. Il se meut à ma gauche en me regardant de la tronche aux panards.
— Tu as vu ta mine ? s’inquiète-t-il. Que t’est-il arrivé ?
— Je me suis fait violer par la meuf du yéti ! je réponds, de mauvaise humeur.
— Ah ! Et elle pond des œufs, la yéti ? Je ne me serais jamais douté qu’elle était ovipare.
— … ?
— On dirait bien que tu as de l’œuf sur l’épaule, là derrière.
Je me tords le cou pour regarder l’endroit qu’il pointe avec son doigt. Ignoble tache, en effet ! Il y a même un peu de coquille. Saloperie ! Je gratte avec l’ongle, je frotte, je tapote.
— Et elle t’a violé dans du fromage, on dirait !
Je lui balance un coup d’œil interrogatif.
— Je parierais sur du bleu de Bresse, là, dit-il. En montrant mon coude avec son énorme index.
Je t’ai pas encore dit que Vid a des paluches gigantesques. Si les cachalots avaient des mains, elles seraient petites en comparaison.
Il renifle un coup et ajoute.
— Et puis, là, à l’odeur, c’est sans doute du roquefort, je pense.
Je reste muet et je hâte le pas en essayant de me coiffer. Avec les mains en forme de peigne, je me ratisse la tignasse. Tiens ! Voilà que je pêche un bout de crevette dans les substantifiques profondeurs de ma chevelure ! Je balance discrètement ce coquet fruit de mer par-dessus mon épaule et je considère Vid d’un air dégagé.
— Ce ne serait pas une sorte de sirène qui t’a violé, plutôt qu’une yéti ? demande-t-il.
— Pourquoi tu dis ça, Tronche Plate ?
— Ben… Parce que tu sens assez fort le poisson.
Il me dévisage d’un air grave pour conseiller :
— Tu devrais peut-être faire quelque chose pour te rafraîchir un peu avant de voir le patron. Déjà qu’il t’en veut d’être en retard… Ça fait un moment qu’il râle parce que tu n’es pas là.
— Pas le temps ! Il nous a repérés, regarde.
Le boss vient vers nous.
— Noti ! me gueule-t-il, tout de go. Putain, Noti ! C’est toujours vous, hein ! Toujours vous ! Si quelqu’un devait arriver en retard ce ne pouvait être que vous. Heureusement que le maire et les autres notables ne sont pas encore là.
— Heureusement, oui. Excuses, boss !
Il se calme un peu en trottinant à côté de nous avec un air de moineau constipé. Au moment où nous sommes sur le point de rentrer dans le Palais des Arts et que je me dis que finalement il ne m’a pas passé un si gros savon que ça, que je m’en suis pas mal tiré, même en fait, ce vilain nabot revient à la charge :
— Mais que vous est-il arrivé ?! hurle-t-il.
Vid fait mine de regarder ailleurs, mais je sais qu’il est emmerdé. Nous nous arrêtons sur les escaliers devant l’entrée.
— Vous êtes immonde ! piaille le petit chef, de sa voix d’oiseau rachitique. Faites voir ça !
Il se met à examiner mon blouson et mon pantalon avec des yeux plissés et une moue de dégoût. Immonde, moi ! Il ne s’est pas vu le con ! Rien qu’avec son putain de chapeau pourri, il est plus immonde que toutes les immondices du monde. Moi, c’est exceptionnel que je sois dans cet état, et c’est involontaire de ma part surtout. Alors que lui, c’est tous les jours de plein gré et en pleine conscience qu’il porte son galurin moisi. Si je n’avais pas peur de causer du tort à Vid, je l’enverrais chier grave !
Il se met à me renifler, à bout portant, avec son petit pif qui ressemble à un bec de moineau et dit :
— Et puis, je sais pas ce que vous avez mangé, mais vous puez le poisson comme c’est pas possible de puer le poisson plus que ça ! Vous ne devriez pas cuisiner vous-même. Pas avant un rendez-vous de cette importance, en tout cas !
Il lance un regard lourd de sous-entendus à Vid. Vid est embarrassé. Moi aussi, je le suis, embarrassé. Pour Vid, je le suis. Vid est mon meilleur pote. Mon seul pote, même eussé-je dû dire. On se connaît depuis l’an Quévin et il se trouve que c’est lui qui a baratiné le boss, qui lui a demandé de me pistonner pour entrer chez les poulets. Ça m’a bien rendu service, je dois t’avouer. Pas que je sois un fou du poulailler, non… c’est surtout que je crevais la dalle et que je ne savais que faire à part des petits trafics moisis, qui m’auraient conduit chez les flics, mais par l’autre porte. En fait, Vid a certainement évité la taule à l’épave en dérive que j’étais.
Je ne suis pas très fier de moi. Que faire ? Que dire au patron ? Lui expliquer la vérité, que j’ai cru voir la Féline et que je me suis bêtement lancé à la poursuite d’une inconnue ? ou lui raconter un bobard ? Pour la seconde soluce, j’ai pas d’idée et j’ai la flemme de me défoncer le bocal pour inventer une histoire qui soit un minimum réaliste. Quelle raison digne et raisonnable pourrais-je trouver pour puer la poiscaille et pour être enduit de fromage et d’œuf de haut en bas ?
— Écoutez, Flap, me dit le nabot à tronche de moineau qui est mon chef. Écoutez… Vous savez ce qu’on va faire ? Hein ? Vous savez Flap ? Vous savez ce qu’on va faire ?
— Non, chef.
Quand il est vraiment contrarié, il m’appelle plutôt par mon nom que par mon prénom. Et puis il répète nerveusement plusieurs fois ses questions sans laisser le temps de répondre, aussi, quand il a les glandes.
— On va se passer de vous, Vid et moi. Allez prendre une douche et vous changer le plus vite possible. Ensuite, essayez de venir, toujours le plus vite possible et vous verrez bien si on est toujours là. D’accord ?! D’accord, Flap ? On fait comme ça, hein ?
— Dac, chef !
— Ça vous donnera le temps d’inventer une histoire à me raconter pour justifier votre excentricité, comme ça.
Au moment où je suis sur le point de prendre congé, un gonze surgit, juste devant moi. Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’approche encore en m’apostrophant :
— Salut blaireau, qu’il me dit. Tu me reconnais pas ? Je suis ton biquet.
Son biquet ? C’est quoi cette histoire encore ? Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? Il a l’air méchamment furax, le con. J’ai juste le temps de remarquer qu’il n’est pas seul avant de me prendre une droite qui me démonte la mâchoire.
J’ai l’impression d’avoir arrêté un bison en pleine charge avec le menton ! Il ne compte visiblement pas en rester là, vu le coup de boule qui m’arrive dessus. Heureusement que je ne suis pas trop ensuqué, ce matin ! J’esquive d’une rotation sur la gauche et d’un recul de la tête. Emportée par son élan, sa tronche passe juste devant moi. Je n’ai plus qu’à appuyer fermement derrière son crâne pour l’aider à se défoncer le bocal contre le mur du Palais des Arts. Un bruit mat, qui, je pense, doit être proche de celui que produirait une pastèque contre un tank, précède d’une fraction de seconde un hurlement de douleur et sans doute de rage. Courbé en avant, ce clown du coup de boule se tient le front en débitant un flot d’insultes et d’obscénités à faire rougir les plus obscènes libidineux. Par principe, et parce qu’il m’a démonté la mâchoire, je compte bien finir ce con, mais je profite de ce moment de répit pour jeter un œil autour de moi. C’est là que je constate qu’un de ses copains est en train de cogner sur mon boss qui n’en mène pas large, vu qu’il est couché sur le dos et que son adversaire s’est assis sur son ventre pour lui coller des gnons. Pendant ce temps, quatre autres de ces incongrus personnages se font méthodiquement et implacablement casser la tête par Vid. Pas besoin de sortir mon feu, mon pote Tronche Plate va proprement escagasser tous ces énergumènes et nous verrons ensuite de quoi il en retourne. J’ai hâte de leur demander ce qu’ils veulent ! Ils nous ont certainement pris pour d’autres, je ne vois pas comment l’expliquer sinon… À moins que Vid ou le boss ne les connaissent… Celui qui s’en est pris à moi ne semble pas sur le point de récupérer. Il continue à se tenir le melon et à se le frictionner en grimaçant, en geignant, en grognant, en grommelant, en fulminant, en pestant, en vociférant (et j’en passe) tout en débitant des promesses de mauvais augure, selon lesquelles je devrais souffrir mille tourments de ses propres mains dans un futur très proche. Il me prodigue aussi quelques conseils, tous plus ou moins axés sur la pénétration anale et sur un mode quelque peu impératif, dois-je préciser. De quel biquet parlait-il, ce con-là ? Vu qu’il ne semble plus dangereux pour un moment, je regarde Tronche Plate faire son travail d’artiste.
Comme d’hab, c’est à mourir de rire ! Très académique, raide comme un piquet, il distribue des mandales avec un air guindé, digne, presque raffiné. Imagine-toi un professeur de bonnes manières qui te montre comment te tenir avec distinction dans une mondanité quelconque. Ben, Tronche Plate serait dans le ton, même en ce moment, oui, tout occupé qu’il soit à démonter ses adversaires. Bon, je dois mentionner que Vid est un gonze d’un mètre quatre-vingt-dix-huit, qu’il est équipé de cent vingt kilos de pur muscle et qu’il est trois fois champion du monde de karaté et deux fois champion du monde de capoeira… et aussi de je ne sais plus quelle autre discipline de castagne martiale. Un technicien de la baffe, quoi ! Il peut se permettre de cogner en conservant un maintien parfaitement guindé. Je l’ai déjà vu se rajuster le nœud de cravate entre deux mandales ! Pour bien te décrire mon pote, faut pas que j’oublie de te dire que c’est un gandin, toujours en super costard de la mort qui tue et les panards pénards dans des chaussures qui assurent. Ne me demande pas pourquoi je l’appelle souvent Tronche Plate. Je n’en sais rien. Il n’a pourtant pas la tronche plate, mais je trouve que ce sobriquet lui va bien. Je ne peux pas te donner d’explication rationnelle concernant ce choix spontané. Je suis un artiste, moi ! Un artiste de l’attribution de sobriquets. Je travaille au feeling. Les sobriquets c’est comme les fringues ou les coiffures. Ça vous va, ou ça ne vous va pas. Les visagistes savent quelle coiffure va, moi je sais quel sobriquet va. Oui, je sais, je sors du sujet ! Bon, je reprends :
Vid vient de détruire son dernier assaillant, qui s’écroule à genoux en gémissant. Un autre est à quelques pas de là sur l’escalier, vautré en position foetale. Les deux qui manquent à l’appel ont détalé avec des tronches paniquées, qui eussent pu faire croire, à un observateur moins bien placé que moi pour connaître la vérité, qu’ils étaient poursuivis par un hélicoptère de combat leur envoyant des missiles dans le derche.
— Pardon ! dit Tronche Plate, à l’adresse de celui qui est assis sur mon chef, en soulevant l’inconnu d’un seul bras, par le col de la chemise.
Le type tournait le dos au colosse, avant que celui-ci ne l’arrache à sa victime, plus facilement qu’une grue hisserait une fourmi anorexique. Découvrant la corpulence de Vid et voyant soudain ses potes en si fâcheuse condition physique, il bredouille.
— Je… C’est pas moi… C’est… heu !… C’est quoi l’embrouille ?
C’est pas pour faire l’intéressant que Tronche Plate a demandé pardon en saisissant ce gus par le colbac. Vid est toujours poli dans toutes les situations. Ce n’est pas par ironie qu’il dit souvent bonjour, avant de filer des beignes. Non, non ! C’est sincère. Il est comme ça, il parle comme il se sape.
— C’est pas moi ! plaide encore la voix étranglée du type pendu par la nuque. Je comprends pas ce qui s’est passé, j’ai rien fait ! C’est pas moi !
Vid le pose. Il décampe. À cinquante mètres, il se retourne et profère quelques insultes en courant en arrière avant de disparaître.
— Pourquoi tu n’as pas retenu ce fumier ?! fulmine mon boss en récupérant sa saloperie de chapeau moisi.
Je sais que j’insiste sur le sujet, mais je n’arriverai jamais à comprendre comment on peut vouer un culte aussi excessif à un objet aussi laid. Rien que pour oser porter ça sur le bocal, un homme mérite d’être écartelé sur la place publique, selon moi. Je ne peux retenir un sourire de satisfaction quand je vois que son ignoble galurin a morflé grave. Cette horreur a dû être pas mal piétinée dans la bagarre. Ma Tronche de Piaf de chef l’essuie avec sa manche et la tapote par-ci par-là en lui accordant les regards d’une mère au chevet de son enfant mourant. D’un seul coup, il capte que je me fends la gueule sur son compte. Me jetant un œil torve et sombre il m’aboie à bout portant :
— Quelque chose te fait rire, toi ? Quelque chose te fait rire, hein ? Flap… Quelque chose te fait rire ?
Il saigne tellement du pif qu’on dirait que ses narines sont en éruption volcanique et la seule chose qui compte pour lui c’est de sauver son repoussant couvre-chef.
— Non, pas du tout !
Il m’oublie un moment.
— Pourquoi tu n’as pas retenu ce fumier ? répète-t-il à l’adresse de Vid. Il m’a niqué le chapeau, ce connard. Pourquoi tu ne l’as pas retenu ? Merde !
— Il y en a déjà deux là, et un autre ici, répond Tronche Plate d’un air désolé, en montrant les deux corps allongés près de lui et mon propre agresseur qui se tient toujours la pastèque en gémissant sa race.
Celui-ci s’est vraiment éclaté le bocal contre le mur. Qu’est-ce qu’il me voulait au fait… Je… Je le reconnais soudain, mais je reste aussi muet sur le sujet qu’un fossile de carpe aphone. Si le boss apprend que c’est Cravate sur l’Oreille, dit « l’Homme en Slip », le mec que j’ai bousculé au marché dans un étal de fringues, il va piquer une crise de nerfs ! Il va penser, à juste titre, suis-je obligé d’admettre, que c’est à cause de moi si son galurin a une forme de bouse, même si je sais que rien ne peut arriver à cette chose pour la rendre plus laide qu’elle l’a toujours été.
— Je vais interroger celui-ci, décide-t-il. Il va bien me dire ce qu’ils nous voulaient, ces cons-là. J’ai bien vu que c’est toi Flap, qu’il a agressé en premier. Il t’a même interpellé familièrement. Il t’a dit « Je suis ton biquet » ou un truc du genre. Tu le connais ? Hein ? Tu le connais, Flap ?
J’hésite :
— Euh… C’est-à-dire…
Il s’approche du mec en question, avec son estrasse sur la tête et un mouchoir sous le pif pour éviter de raisiner sur sa chemise.
— Qu’est-ce que tu veux, connard ? il demande à Cravate sur l’Oreille. Qui t’es ? Hein !
Il renifle un coup, essuie précautionneusement ses narines avec son tire-jus de grand-mère et repose les questions :
— Qu’est-ce que tu veux, connard ? Et tes collègues qu’est-ce qu’ils voulaient ?
Entre deux borborygmes et deux râles, Cravate sur l’Oreille essaie d’expliquer que c’est après moi qu’il a les boules et il parle des raisons qui le conduisent à vouloir « niquer mes morts », selon sa propre expression. Le tarin toujours dans le ridicule tissu à carreaux bleus, mon chef me mate, avec une évidente suspicion. Je sens qu’il est en train de se dire qu’il vient de prendre cher sur son bec et sur son habit crânien par ma faute et que si je n’existais pas, il n’aurait en ce moment pas mal au pif et sa vêture faîtière n’aurait pas souffert mille outrages. Je lui retourne un regard que j’essaie de rendre le plus absent possible. Si Cravate sur l’Oreille parle trop, je suis cuit. Et même, cuit, cuit, cuit… Comme disent ces gentils petits piafs qui égayent nos existences moroses.
Au moment où je pense que tout est foutu pour moi, un événement salvateur survient : le maire, son secrétaire et une chiée de notables, marseillais ou en provenance du Caire, arrivent. Ils sont accompagnés par une horde de photographes.
— Ah ! ces messieurs de la police sont là ! s’exclame le maire, le doigt tendu, à l’adresse de la délégation égyptienne. Mais…
Sa parole s’enlise et le geste auguste par lequel il nous montrait s’interrompt. Son bras retombe et sa tronche accuse la même perplexité que toutes celles des gus qui collent à ses basques. Ben ! entre Cravate sur l’Oreille, qui saigne du bocal et qui gémit à fendre l’âme ou promet à haute voix de niquer ma race, les deux corps inertes sur les marches, et le boss qui pisse du blair dans son putain de torchon, il y a de quoi surprendre le troupeau de notables ! N’oublie pas que moi je suis fringué comme un ouragan psychopathe et que je renifle le poisson à cent mètres à la ronde ! Mon chef regarde arriver le maire avec le même malaise que s’il se retrouvait brusquement à poil en direct devant les caméras de toutes les téloches du monde. Au milieu du tableau insolite et peu glorieux que nous représentons, seul Tronche Plate garde, comme à l’accoutumée, toute sa superbe. Son super costard n’a pas un pli, le col de sa chemise blanche est si irréellement immaculé qu’il en est éblouissant sous le soleil, et sa cravate satinée rouge sombre est irréprochable. Ben ! oui, c’est Vid : il vient de défoncer deux gaziers et d’en faire détaler deux autres, sans se décoiffer un demi-cheveu.
Je sors de la douche et j’enfile en hâte des fringues propres. Il est dix-neuf heures et j’ai rien graillé depuis ce matin, j’ai trop la dalle ! Je mets un peu de musique, « Mozart, concerto pour piano numéro vingt et un », et j’ouvre le réfrigérateur avec la gestuelle du prédateur qui n’a pas l’intention de se laisser emmerder par un plat de lasagnes, lasagnes qui ont déjà morflé hier soir et dont j’entends d’avance sonner le glas, grâce à mon indéniable sens de l’anticipation. Avec la détermination d’un implacable tueur, je les fous dans le four et je me prépare quelques bricoles en attendant qu’elles chauffent.
Calendos à faire saliver les mouches, pain de campagne à tirer des larmes de tendresse au dieu des meuniers, plus un sauciflard comme on sait en faire dans la Montagne Noire… Je te balance tout ça sur un plateau et je vais le poser sur la petite table du salon. Pheee !! Ça fait du bien de se reposer un peu, dans des vêtements propres, sans puer la poiscaille à se tuer le nez. Je crois que je suis dégoûté du poisson pour une grosse lurette, une énorme lurette. Pour une putain de lurettasse, que je te dis pas ! C’est sûr que le boss a méchamment les boules après moi. Et c’est sûr que je suis embêté pour Vid, parce qu’il va aussi avoir droit à une méchante soupe à la grimace à cause de moi. Je m’envoie la moitié du fromage en attendant que l’agitation moléculaire des lasagnes atteigne un seuil pouvant être qualifié de température confortable pour mon palais. Mozart emplit cet instant de pur délice, j’ai les orteils en éventail. Enfin, presque… Je devrais les avoir en tout cas, mais c’est vrai que je ne les ai pas tout à fait. Pas que je me prenne la tronche au sujet du courroux de mon chef et de toutes ses fâcheuses conséquences. Non, personnellement je m’en branle grave de cette embrouille. C’est plutôt que je pense encore à la Féline. Je commence aussi à admettre que je perds un peu la boule par moments. Tronche Plate n’en revenait pas quand je lui ai expliqué que je me suis lancé à la poursuite de cette meuf, seulement parce que j’ai cru un instant la reconnaître. Juste quelques secondes avant qu’elle ne se mette à cavaler, j’ai eu la nette impression que son visage ressemblait au nouveau portrait-robot. Alors dès qu’elle s’est enfuie, je ne me suis pas donné le temps de réfléchir. Le pire, c’est qu’en fait elle n’y ressemblait pas du tout à ce putain de portrait-robot. Je suis totalement parti en couille, sur ce coup-là. Déglutissant un dernier bout de pain chargé de calendos et tandis que je me coupe une tranche de saucisson, mes yeux tombent sur l’image en question qui est posée devant moi, sur la table basse. Je prends la feuille et, pour la centième fois, j’observe les traits de l’inconnue. Le portrait a été établi d’après le témoignage de deux gardiens du Louvre. Est-il vraiment ressemblant ? Si oui, elle est plutôt jolie ma foi ! Essayant de l’imaginer en pleine action, escaladant un mur pour se livrer à un cambriolage, je me laisse emporter dans mes pensées au rythme du concerto pour piano. Le tintement du four me signale que les lasagnes sont prêtes.
***
Je mets ma Ducati sur béquille tout près du Palais des Arts et je grimpe les escaliers à toute biture.
— Ah, tu es là ! me lance simplement Tronche Plate dès que j’entre.
— Oui… Écoute… Vid… Je… Tu sais…
Il lève la main un bref instant entre nous dans un geste significatif qui veut dire « Laisse tomber ! ».
— J’ai parlé avec le boss, il m’explique. C’est vrai qu’il a de quoi être en colère après toi. Moi, ce n’est pas mon problème. De toute façon, il est trop dans l’urgence, là, pour te sanctionner tout de suite. Et puis, il ne peut plus rien contre moi.
— Je peux tout de même te dire que je suis désolé, Tronche Plate. Je voulais pas te faire perdre la figure, vu que tu m’as recommandé et…
Il ignore mes paroles et poursuit :
— Il devrait arriver d’un moment à l’autre pour nous donner des détails sur notre mission de protection.
Nous nous baladons un moment au rez-de-chaussée, je jette un œil dans la salle Protis, puis dans la salle Gyptis.
— C’est où qu’il y aura les bazars ? je demande.
— Je ne sais pas, répond Vid.
— Dans la salle Gyptis, piaille le nain emplumé, qui pointe son bec soudainement.
Il met un petit coup d’index sur le bord de sa bouse pour la remonter un chouia sur son crâne de piaf, puis étrécissant son regard en me fixant, il me dit :
— Pouvez enlever vos écouteurs, s’il vous plaît, Flap ? J’ai un truc à vous faire savoir.
À mon grand regret, j’ôte Mozart de mes oreilles.
— Voilà, c’est bien. Je voulais donc vous annoncer que je ne suis pas près d’oublier à quel point vous m’avez pourri la vie aujourd’hui. Mais, étant donné que je n’ai pas le temps de m’occuper de votre cas tout de suite, je vais faire durant un moment comme si rien ne s’était passé. Nous allons parler du boulot comme si de rien n’était. Mais, dès que toutes les pièces de l’exposition ne seront plus sous ma responsabilité, vous aurez à nouveau de mes nouvelles. Vous avez compris, Flap ?
— Oui, patron. Je vous assure que ce que vous venez d’exprimer a été convenablement traité par mes circuits neuroniques chétifs et souffreteux. Mes facultés cognitives, bien que largement inférieures aux vôtres, ont assimilé la totalité de votre discours. Croyez que votre courroux, au demeurant bien légitime, ne m’a pas échappé et que le sens du devoir et le remords me pousseront à me livrer moi-même au moment opportun pour subir le juste châtiment qu’il vous revient de m’administrer.
Il me fixe du bas de sa taille de nabot sans rien dire, le visage totalement atone. Impossible de deviner ce qui se passe dans sa tronche de piaf. Je suis incapable de t’en donner une raison, mais il m’a toujours fait penser à un moineau, mon boss. C’est bizarre. Je ne sais pas pourquoi. Il y a quelque chose de cet oiseau dans son allure générale.
— C’est parce que ton pote, Vid, connait du monde que tu te permets d’être arrogant comme ça ? lâche-t-il du bord de son bec, d’une voix sourde.
Puis, sans attendre de réponse et avant que je ne puisse interroger Vid du regard au sujet du monde en question, il commence à nous parler de notre mission :
— Ce soir, à vingt-deux heures trente, nous recevrons les pièces de l’exposition. Cinq caisses. Elles contiendront chacune un ornement de la momie de Toutânkhamon.
Il sort un papelard de sa poche et énumère :
— Le célèbre masque de Toutânkhamon, le diadème de Toutânkhamon, le corselet de Toutânkhamon, l’oiseau Ba de Toutânkhamon, et la ceinture de Toutânkhamon. Je vous laisse imaginer les conséquences du moindre malheur qui pourrait arriver à une de ces œuvres. Ça risquerait de provoquer un très grave incident diplomatique avec l’Égypte. Alors, il n’y a pas que le maire qui compte sur nous. J’ai reçu un coup de fil du ministère de la Culture. J’ai même été appelé par le ministre de l’Intérieur, qui m’a poliment demandé si j’avais besoin des renforts de Paris. Je n’ai pas aimé qu’il doute de nos compétences. J’ai décliné son offre le plus courtoisement possible et je l’ai rassuré sur notre capacité à faire notre boulot.
Interrompu par son portable qui sonne dans sa poche, il nous lâche la grappe un moment pour répondre en s’éloignant de quelques pas. Pendant qu’il gazouille à voix basse, je file un coup de coude à Tronche Plate.
— Alors, tu connais du monde à ce qu’il paraît ?
Il hausse ses monstrueuses épaules de Gargantua, là-haut, en altitude, et sourit comme un enfant timide.
— Bah ! il murmure. Le Premier ministre m’a félicité pour mon dernier combat, c’est tout.
— Ah, c’est pour ça que tu disais que le chef ne peut plus te péter les burnes, à présent ?
— Je n’ai pas vraiment employé ces termes !
— Oui, bon !
L’oiseau revient. À peine s’apprête-t-il à ouvrir à nouveau le bec pour continuer à nous briefer que son téléphone sonne encore.
— Allo ? lâche-t-il en donnant l’impression qu’il va picorer son combiné. Oui, Bao. On est là. Ramène-toi avec ton équipe. Nous vous attendons.
— Ce sont les gars, dit-il, faisant claquer son appareil en le refermant.
Une minute plus tard, Bao arrive avec cinq collègues. Pistolet mitrailleur et gilet pare-balles pour tous, en plus des armes de poing habituelles. Après un rapide serrage de pognes, Bao me tend un sac et en file un autre à Vid. J’ouvre le mien et je sors ma propre protection. Inutile de l’enfiler pour voir qu’il y a embrouille. Je passe le gilet, qui me va trois fois, à Tronche Plate et je prends celui qui m’est destiné de ses mains, en expliquant :
— Tiens, ce truc de mammouth est pour toi ! Aboule le mien.
— Alors, c’est comme prévu la livraison ? demande Bao, tandis que Tronche Plate et moi revêtons nos pare-balles.
— Oui, ça devrait arriver dans une vingtaine de minutes, dit le boss, en regardant sa montre.
Je remets mon blouson par-dessus le gilet de protection, prends mon PM en bandoulière et y enquille un chargeur plein. Comme son prénom permet de le supposer, Bao est d’origine… Je n’en sais rien en fait !… D’origine d’un bled où les gens s’appellent parfois Bao, un genre de Baoland, quoi ! Je l’aime bien. C’est un mec qui n’a jamais rien à dire sur les autres. Il n’a rien à dire sur quoi que ce soit, aurais-je dû dire. C’est un euphémisme de prétendre qu’il est peu loquace. Je ne sais pas pourquoi, je l’aime bien. Il se passe un truc dans son regard qui inspire confiance. Il est une énigme pour tout le monde. On sait qu’il a une femme et des mioches, mais on n’en est même pas sûrs. Personne d’entre nous ne l’a questionné sur sa famille, son histoire, quand est-ce qu’il s’est radiné en France, tout ça… Personne ne l’a interrogé, non… Eussions-nous osé lui poser la moindre question, en tout état de cause, un silence d’une profondeur et d’une pureté vertigineuses nous eût répondu.
***
22 h 30.
Un type en bleu de travail rouge… (Oui, je sais… mais « Rouge de travail » ça se dit pas. Après, on va me reprocher de mal jacter le français, si je m’exprime comme ça !) Donc, je disais qu’un type en bleu de travail rouge se pointe.
— Bonsoir ! lance-t-il, en restant devant l’entrée. C’est pour la livraison en provenance du Caire. Cinq caisses. C’est ici, non ?
— Oui, dit le Moineau. On vous attendait. Vous pouvez y aller, rentrez les caisses !
— Dac, c’est parti ! On arrive, répond le bougre en bleu rouge avant de disparaître.
Quelques secondes plus tard, le gaillard en bleu schizo revient avec un pote à lui, pareillement vêtu, qui l’aide à porter une caisse. Un troisième gonze armé d’une kalachnikov les escorte. Ce dernier nous décoche un signe de tête en guise de bonsoir. Les deux porteurs posent leur charge au centre de la pièce et se cassent, toujours suivis par le type qui protège les œuvres. Je vais voir ce qui se passe dehors. Tronche Plate m’accompagne. Le véhicule de livraison est un camion militaire. Quatre autres gus, armés de la même kalachnikov, se tiennent près du précieux chargement. Très professionnels, ils font tout pour ne pas attirer les regards. Ils ont des fringues civiles sombres et leur mitrailleuse pend le plus discrètement possible le long de leurs jambes, à droite. Il fait nuit, il y a dégun pour casser les couilles. Les cinq caisses sont déchargées dans le hall d’entrée en quelques minutes.
— Qui est monsieur Gautier ? demande le premier bleu rouge.
— C’est moi ! gazouille le Moineau, en levant une aile.
Le mec lui montre une paperasse, se gratte la gorge et dit :
— Bon ! On est d’accord ? Hein ! Vous avez les cinq emballages, pouvez-vous me signer le bon de livraison, s’il vous plaît ?
Le Piaf signe et toute l’équipe de livraison se casse. Tout s’est passé rapido et sans embrouilles.
***
23 h 00
Nous avons transporté les cinq caisses dans la salle Gyptis. On tchatche de choses et d’autres. Sauf Bao, qui a parlé pour dix ans tout à l’heure en demandant au boss si la livraison était toujours comme prévu.
Le portable du Piaf sonne.
— Oui, répond-il. Je viens vous ouvrir la porte.
Il revient avec deux meufs. Un thon et une pas trop mal tanquée.
— Ces dames sont là pour déballer les caisses et mettre les objets en présentation, explique le poulet-moineau. Nous allons les aider sans faire de dégâts. Pas vrai, les mecs !?
Murmure d’approbation.
— Pour commencer, qui va leur donner un coup de main pour prendre les présentoirs qu’elles ont amenés avec elles, dans leur fourgon ?
Tronche Plate me regarde. Je propose :
— J’y vais avec Vid, patron.
— OK, allez-y !
On sort. Malheureusement, c’est le thon qui nous accompagne.
***
0 h 45
Les cinq pièces de l’exposition sont installées dans des vitrines sur du velours rouge. Les deux gonzesses se sont barrées. J’avoue que je suis assez impressionné par le masque de Toutânkhamon. Par le diadème, aussi. Tain !! C’est délirant l’Histoire, le temps, tout ça !
On va faire un tour dehors, juste devant l’entrée, pour prendre l’air. Bao nous hurle son silence étourdissant. Michel raconte une blague moisie. Serge et Momo parlent de foot. Au bout de cinq minutes, un camion arrive. Les mains ne vont pas jusqu’à se crisper sur les crosses, mais on est tout de même sur nos gardes. Le véhicule s’arrête, le chauffeur descend et s’approche de nous en nous interrogeant :
— C’est bien là, le Palais des Arts ?
— Oui, dit le Piaf.
— C’est ici qu’il doit y avoir l’exposition sur Toutânkhamon ?
— Oui, confirme derechef le chef.
— Ah, super ! j’ai un truc pour vous.
— Un truc ?! s’interloque la loque.
— Oui, une livraison.
— Une livraison ?! s’abasourdit le maudit susdit.
Sans répondre, le mec ouvre la bâche de son camion et nous montre la chose en question. C’est une grande caisse. On pourrait y foutre une grande baignoire dedans.
— Voilà, c’est à vous. Ça ne vous dérange pas de me donner un coup de main ? Elle est assez lourde !
L’homme, de taille moyenne, est osseux du visage. On a l’impression de voir une peau tendue sur une tête de mort. Ses cheveux blonds sont très gras, littéralement plaqués sur son crâne par une sorte de gel naturel qu’il sécrète lui-même. Voilà un gus qui ne crèvera jamais la dalle, il lui suffit de se frotter une tranche de pain de mie sur la tête pour bouffer une tartine de gras de cheveux, à n’en pas douter très nourrissante !
— Mais on n’attend rien, nous. C’est quoi cette chose ? s’étonne notre gentil zoziau.
— Je ne sais pas moi. Tenez, regardez le bon de livraison. C’est bien marqué « Palais des Arts, exposition Toutânkhamon ». On lit mal « Palais » ; l’encre est partie au début, mais il n’y a pas de doute, non ?
Mon boss considère le document. Il se gratte les plumes derrière le crâne, réajuste son couvre-chef, fortuitement déplacé vers l’avant à cause de l’irrespectueuse démangeaison, et cui-cuite :
— Oui, c’est vrai. En plus, il y a nettement écrit « Exposition Toutânkhamon ». Bon ! Et bien, on va vous aider à débarquer ça. On verra plus tard pour éclaircir ce mystère. Transportons la caisse dans la salle de l’exposition.
— Vous avez un numéro de téléphone, au cas où ? demande le livreur au Piaf. Vu que vous semblez étonné par cette livraison, je vous ferai appeler par l’expéditeur, si vous voulez.
Le boss file son bigophone au gonze qui se tire en saluant :
— Messieurs !
Je le regarde monter dans son camion, démarrer et s’éloigner. Zarbi, ce mec, je trouve. Je veux pas me la jouer : « J’ai le nez du flic », vu que je ne me sens pas plus flic que majorette… mais… je sens l’arnaque.
Nous fermons la salle d’exposition à clef et nous montons la garde dans le hall d’entrée en devisant de choses et d’autres. Comme d’hab, le Piaf picore ses putains de graines de tournesol, à croire qu’il fait tout pour mimer le mieux possible un moineau, ce con. Tiens ! je réalise soudain que son galurin à la con ressemble à la crête d’un coq débile et dégénéré. Vid s’envoie un sandwich tellement gros que la chose est à coup sûr l’équivalent nutritif d’un troupeau de boeufs entre deux champs de blé. Bao sourit aimablement en imitant une carpe aphone bâillonnée qui aurait décidé de ne rien dire. Michel raconte une blague qui filerait le cafard à une tonne de chatouilles. Serge et Momo parlent de foot. Moi, je pense à la Féline en écoutant Mozart, le concerto pour piano numéro 23 KV 488. Je me demande comment elle pourrait s’y prendre pour nous faire marrons en dérobant ce que nous gardons. Je cherche les points faibles, mais je n’en vois pas. Comment entrer dans la salle d’exposition sans se faire remarquer alors que nous sommes huit à monter la garde devant l’entrée ? C’est impossible ! Je le regrette presque. En fait, je ne le regrette pas presque, je le regrette complètement. Oui, je sais qu’elle a autre chose à foutre avec tout ce qu’il y a à voler de par le vaste monde, je sais que c’est très peu probable qu’elle s’intéresse à ça, mais… Je préférerais que le butin soit un peu plus accessible, bordel de merde ! J’ai tant espéré que vinssent à ses oreilles des rumeurs alléchantes l’incitant à nous détrousser, tant souhaité que nous prissions moins de précautions pour l’y encourager ! Putain de blaireau de moineau avec sa bouse moisie sur la tronche en train de picorer ses conneries de graines ! J’ai tenté de lui expliquer. Pour peu que nous eussions laissé paraître de fausses faiblesses dans notre protection, la voleuse s’intéresserait peut-être à nous. J’ai tout fait pour le convaincre, mais rien à faire. C’est certain, bordel ! J’eusse obtenu un meilleur résultat en parlant à son galurin ; aussi repoussant soit celui-ci, je ne doute pas qu’il ait un QI supérieur à son porteur.
J’en suis là, assis sur une marche, en train de rouméguer intérieurement mon amertume quand le portable du Piaf fait une fois de plus entendre sa sonnerie ringarde.
— Oui, lâche-t-il, le bec sur le combiné.
S’ensuit une série de mots qui révèle une communication peu facile :
— Comment ?… Qui ?… … Je vous capte mal. Hein ? Qui ça ? La caisse… Oui. Nous l’avons déjà reçue. Quoi ? Qui êtes-vous ? Ah ? … Je vous comprends très mal, très très mal.
Il se met à marcher en jetant un œil sur le témoin réseau.
— Je ne comprends rien, reprend-il. J’ai du réseau pourtant. C’est vous qui devez manquer de réseau. Ah, vous êtes en Égypte. Le Caire. Une caisse. Oui, je sais, je vous disais qu’on l’a déjà reçue. Quoi ? Hein ? Vous rappellerez plus tard ? Demain ? Vraiment, je n’entends rien. Ah… ça a coupé.
Il revient vers nous en expliquant :
— Un type qui appelle du Caire. Je n’ai pas compris un traître mot de ce qu’il racontait. Il y avait trop de coupures et sa voix paraissait hachée. Enfin, bon. Je pense avoir deviné que c’est lui qui a fait livrer la dernière grande caisse. Il ne savait pas qu’elle était déjà là apparemment. En tout cas, nous avons au moins une explication sur l’origine de cette livraison.
— Vous êtes sûr de capter le réseau, patron ? demande Michel.
— Oui, oui, répond le Piaf.
Je jurerais qu’il a dit : cui-cui. Nous oublions le coup de fil du Caire et la garde reprend son cours. Vid fait quelques mouvements de gym ; le Moineau travaille du chapeau ; Michel raconte une histoire drôle qui donne envie de se défenestrer tellement elle est à chier ; Serge et Momo parlent de foot. Bao sourit en étirant très lentement les lèvres pour éviter de faire du bruit. Moi, j’écoute « Les noces de Figaro » et je pense à la Féline. Comment pourrait-elle s’emparer du trésor égyptien malgré notre protection ? Comment ferais-je moi-même, tiens !?
***
3 h 00
Le portable du moineau se manifeste encore.
— Oui ? s’informe-t-il. Comment ? Ah ! c’est vous ! Ah, oui, en effet, je vous entends beaucoup mieux à présent. La caisse… Oui, je vous disais tout à l’heure, mais on n’arrivait pas à s’entendre, je vous disais que nous l’avons déjà reçue. Elle est même déjà rangée dans la salle réservée à l’exposition. … … Comment ça, ce n’est pas possible ! Je vous assure que si. Nous l’avons. … … Quoi ?! Ah bon, vous ne l’avez pas encore envoyée. Ah ! dans ce cas, en effet, nous ne pouvons pas l’avoir réceptionnée. Aussi vite que se fasse le voyage, n’est-ce pas ?! (Petit rire de moineau demeuré). Bon, vous l’enverrez demain, d’accord. Quant à moi, il ne me reste plus qu’à essayer de savoir d’où vient celle que nous avons. Au revoir, Monsieur !
Le Piaf raccroche. On le regarde. Tout le monde a compris, mais il explique tout de même que c’est le mec du Caire de tout à l’heure… etc. … tout ça. Et que c’est pas sa caisse qu’on a reçue, mais une autre qui redevient du coup d’une origine mystérieuse.
Quand je disais qu’elle est zarbi cette caisse ! La garde reprend son cours tranquille. Vid lit un bouquin. Michel raconte une histoire drôle à faire pleurer une hyène. Serge et Momo parlent de foot. Bao nous laisse entendre les bulles de savon éclater. Oui, je sais qu’il n’y en a pas, mais il est tellement silencieux que nous les ouïssons quand même. Moi, je me demande où est la Féline en ce moment. A-t-elle eu vent de l’exposition Toutânkhamon à Marseille ? Ou est-elle trop occupée à défoncer quelque coffre en quelque endroit du monde ? Putain, en vérité, ça m’éclaterait qu’elle nous vole tout ! Rien que pour voir la tronche du Piaf. Je te dis pas la crise qu’il piquerait ! Surtout après avoir fait le beau au téléphone avec le ministre de l’Intérieur. Il aurait pas l’air con, tiens, d’être obligé de lui avouer qu’il s’est fait niquer.
3 h 20
Je suis tiré de ma rêverie par un camion qui approche. Ah, ben ! C’est le gonze de tout à l’heure, tiens ! Celui qui nous a amené la caisse mystérieuse. Qu’est-ce qu’il veut à présent ? Va pas nous filer une caisse mystérieuse toutes les cinq minutes, cet énergumène ! Depuis tout à l’heure, je te dis qu’il se passe un drôle de truc avec cette caisse. Allons voir…
— Houlala ! fait le livreur de la caisse énigmatique, en secouant la pogne de cette manière qui signifie déjà « Houlala ! » à elle seule. Il vient de descendre du camion et s’approche de nous avec ses deux « Houlala ! », en affichant une expression faciale qui, à n’en pas douter, exprime un troisième « Houlala ! » catastrophé.
— Ne me dites pas que vous avez autre chose pour nous ! piou-pioute le Piaf.
— Houlala, non ! Au contraire ! Je me suis trompé, fatche de con !
— Ah bon !? répond à fond le con des bas-fonds.
— Oui, le colis n’était pas pour vous, déclare la tête de mort aux cheveux gras.
— Ah bon ! Pas pour nous ? Cela explique tout finalement. Remarquez, je préfère, je me demandais qui était à l’origine de cette expédition. Pourtant, il y avait bien marqué : « Exposition Toutânkhamon du Palais des Arts », sur le bon de livraison.
— Exposition Toutânkhamon, oui, mais pas Palais des Arts.
— Ah bon ! réitère le clystère, pourtant sur le bon de livraison il y avait bien écrit…
— Non, regardez là, dit le crâne nourrissant, en montrant le document. Le début est effacé. C’est pas « Palais des Arts » mais « Relais des Arts » ; c’est un autre stand, ailleurs dans le Parc des Expositions, là-bas, dans le Hall 1.
— Ah bon ! s’entête p’tite tête, en observant le papelard tendu vers lui. C’est vrai que les deux premières lettres sont illisibles. Voilà donc un mystère qui se dissipe !
— Fatche de con ! l’embrouille ! J’vous dis pas comme je me suis fait pourrir par le patron quand je lui ai dit que j’avais bien livré au Palais des Arts !
Huile de Crâne fait plein de super « Houlala ! » de la mort qui tue, avec la main, la tronche et la bouche, puis conclut :
— Il faut que je la reprenne vite. Ça vous dérange pas de m’aider à la recharger dans le camion, s’il vous plaît ? J’ai intérêt à me bouger pour la livrer, sinon je vais me faire tuer, moi !
— OK, mes gars vont vous donner un coup de main, dit magnanimement le petit Piaf à sa maman.
On remet la caisse qui a fait fausse route dans le véhicule et son livreur se casse.
***
8 h 00
Le boss est content. Il n’est rien arrivé aux trésors de la momie. Nous sommes remplacés par l’équipe de jour, qui maintiendra l’ordre durant les visites tout en garantissant la sécurité des œuvres. Vu que c’est lui qui est le responsable, le Moineau va rester au moins jusqu’à la fin de l’expo : c’est-à-dire, ce soir dix-sept heures.