Excerpt for Un cas de divorce by Guy de Maupassant, available in its entirety at Smashwords

Un cas de divorce

suivi de la nouvelle
LE CHAMP D’OLIVIERS

Guy de Maupassant



L’Herne

Smashwords edition

Carnets

Copyright 2010 Éditions de L’Herne

© Éditions de L’Herne, 2010.

22, rue Mazarine
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AVERTISSEMENT


Les deux nouvelles réunies dans ce Carnet ont été publiées pour la première fois dans des quotidiens, Un cas de divorce dans Gil Blas le 31 août 1886, Le Champ d’oliviers dans Le Figaro du 14 au 23 février en 1890. Au cours de cette décennie qui s’achève (1880-1890), Maupassant s’est imposé comme l’un des plus importants écrivains et journalistes de la scène littéraire d’alors.

Le déchaînement des passions, le combat avec l’irrationnel et le surnaturel, l’amour à mort, jalonnent sans pitié le destin de ses personnages. L’élégance tourmentée du regard que pose Maupassant sur le réel, son écriture ciselé et « sa singulière faculté de se perdre pour se retrouver », font de ces nouvelles de brefs mais admirables chefs-d’œuvre.


UN CAS DE DIVORCE



L’avocat de Mme Chassel prit la parole :


Monsieur le Président, messieurs les Juges,


La cause que je suis chargé de défendre devant vous relève bien plus de la médecine que de la justice, et constitue bien plus un cas pathologique qu’un cas de droit ordinaire. Les faits semblent simples au premier abord.

Un homme jeune, très riche, d’âme noble et exaltée, de cœur généreux, devient amoureux d’une jeune fille absolument belle, plus que belle, adorable, aussi gracieuse, aussi charmante, aussi bonne, aussi tendre que jolie, et il l’épouse.

Pendant quelque temps, il se conduit envers elle en époux plein de soins et de tendresse; puis il la néglige, la rudoie, semble éprouver pour elle une répulsion insurmontable, un dégoût irrésistible. Un jour même il la frappe, non seulement sans aucune raison, mais même sans aucun prétexte.

Je ne vous ferai point le tableau, messieurs, de ses allures bizarres, incompréhensibles pour tous. Je ne vous dépeindrai point la vie abominable de ces deux êtres, et la douleur horrible de cette jeune femme.

Il me suffira pour vous convaincre de vous lire quelques fragments d’un journal écrit chaque jour par ce pauvre homme, par ce pauvre fou. Car c’est en face d’un fou que nous nous trouvons, messieurs, et le cas est d’autant plus curieux, d’autant plus intéressant qu’il rappelle en beaucoup de points la démence du malheureux prince1, mort récemment, du roi bizarre qui régna platoniquement sur la Bavière. J’appellerai ce cas : la folie poétique.

Vous vous rappelez tout ce qu’on raconta de ce prince étrange. Il fit construire au milieu des paysages les plus magnifiques de son royaume de vrais châteaux de féerie. La réalité même de la beauté des choses et des lieux ne lui suffisant pas, il imagina, il créa, dans ces manoirs invraisemblables, des horizons factices, obtenus au moyen d’artifices de théâtre, des changements à vue, des forêts peintes, des empires de contes où les feuilles des arbres étaient des pierres précieuses. Il eut des Alpes et des glaciers, des steppes, des déserts de sable brûlés par le soleil ; et, la nuit, sous les rayons de la vraie lune, des lacs qu’éclairaient par dessous de fantastiques lueurs électriques. Sur ces lacs nageaient des cygnes et glissaient des nacelles, tandis qu’un orchestre, composé des premiers exécutants du monde, enivrait de poésie l’âme du fou royal.

Cet homme était chaste, cet homme était vierge. Il n’aima jamais qu’un rêve, son rêve, son rêve divin.
Un soir, il emmena dans sa barque une femme, jeune, belle, une grande artiste et il la pria de chanter. Elle chanta, grisée elle-même par l’admirable paysage, par la douceur tiède de l’air, par le parfum des fleurs et par l’extase de ce prince jeune et beau.

Elle chanta, comme chantent les femmes que touche l’amour, puis, éperdue, frémissante, elle tomba sur le cœur du roi en cherchant ses lèvres.

Mais il la jeta dans le lac, et prenant ses rames gagna la berge, sans s’inquiéter si on la sauvait.

Nous nous trouvons, messieurs les juges, devant un cas tout à fait semblable. Je ne ferai plus que lire maintenant des passages du journal que nous avons surpris dans un tiroir du secrétaire.


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