Princesse Poudrerie
Par
Alain Bezançon
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Copyright © 2010, Alain Bezançon
ISBN 978-2-9811549-9-6
Couverture : illustration originale de Véronique Duchesne
Il était une fois une princesse appelée Poudrerie.
Elle vivait dans le royaume d’Hiver, une immensité blanche située aux confins de la terre.
Grand Froid y régnait en maître et imposait son règne glacé sans jamais se soumettre.
La jeune princesse Poudrerie était la fille du roi Blizzard et de la reine Neige et sa vie était gaie comme un tour de manège.
Le roi Blizzard avait parcouru bien des contrées et soufflé bien des années avant de rencontrer la reine Neige qui recouvrait l’Hiver de son manteau immaculé.
Blizzard et Neige avaient tourbillonné et tourbillonné encore et encore dans une danse effrénée appelée Tempête qui avait duré sept jours et sept nuits sous le regard de Grand Froid, quelque peu amusé.
Peu de temps après la grande Tempête, la princesse Poudrerie ainsi que sa sœur Tornade, la forte tête, virent le jour.
Poudrerie avait la force de son père Blizzard et la légèreté de sa mère Neige. Douce, élégante, insouciante, elle était la préférée de ses parents alors que Tornade, emportée et colérique, ne vivait que tourments.
Au fil du temps, Tornade était devenue tellement jalouse de Poudrerie qu’elle essayait de lui rendre la vie difficile à chaque instant.
Poudrerie adorait danser. Sans cesse en mouvement, elle parcourait l’Hiver en virevoltant joyeusement.
Dans la forêt, elle chatouillait les branches des arbres qui frissonnaient de plaisir, laissant échapper des flocons qui se joignaient à la danse pour se divertir.
Elle courait dans les plaines et caressait les collines, entraînant avec elle toujours plus de flocons avant de se reposer un instant en formant une congère ou un petit pont.
Puis elle repartait de plus belle dans un ballet étincelant, transportant avec elle les murmures du firmament.
Terriblement coquette, Poudrerie aimait se parer des plus beaux flocons qu’elle trouvait dans ses quêtes. Plus ils étaient brillants, plus ils étaient gros, plus elle était fière de les porter sur son dos.
Blizzard et Neige trouvaient cela amusant et leur fille était tellement belle ainsi habillée de lumière naturelle.
Tornade grondait et enrageait, car le spectacle de sa sœur se pavanant ainsi était pour elle si inconvenant.
Alors, elle imagina un plan très méchant pour se débarrasser à jamais de Poudrerie qui prenait toute la place dans le cœur de ses parents.
- Sais-tu ce qu’Aurore Boréale m’a raconté lors d’une nuit sans étoiles ? susurra Tornade à Poudrerie.
- Non, répondit-elle curieuse.
- Eh bien, il paraît que les plus beaux et les plus gros flocons se trouvent au bout de l’Hiver. Loin, très loin vers le sud, de l’autre côté de la terre.
- Ah oui ! s’exclama Poudrerie qui se voyait déjà porter ces joyaux.
- Oui, d’après ce que l’on dit il s’agit de vraies merveilles. Ces flocons seraient tellement purs et brillants que Grand Froid lui-même rêverait de les offrir à Dame Lune pour qu’elle en orne son diadème.
Il n’en fallait pas plus à Tornade pour captiver l'esprit de Poudrerie et aiguiser son envie.
Sa coquetterie piquée au vif, Poudrerie s’élança dès le lendemain vers la frontière de l’Hiver en un mouvement décisif.
Tornade la regarda disparaître au loin dans une étrave d’ivoire, satisfaite de son mauvais coup et espérant bien ne jamais la revoir.
Poudrerie fila vers le sud et ses trésors, laissant sans remords sa famille derrière elle pour assouvir sa passion pour les flocons, qui valaient pour elle bien plus que l’or.
Plus elle cheminait et plus l’immensité blanche perdait l’éclat de sa lumière franche.
Les flocons se faisaient de plus en plus rares et Poudrerie commençait à penser que Tornade lui avait raconté des histoires.
Elle arriva enfin à l’ultime limite de l’Hiver. Des couleurs nouvelles, inconnues pour elle, dominaient le blanc qui depuis sa naissance constituait son univers.
Elle voyageait depuis tellement longtemps vers le sud qu’elle avait perdu en chemin tous ses flocons les moins rudes.
Seuls les plus gros n’avaient pas disparu de sa parure qui la rendait tellement fière et lui donnait belle allure.
Mais la promesse de trésors fabuleux était encore présente dans son esprit aventureux et elle était convaincue qu’elle reviendrait parmi les siens couverte des flocons les plus extraordinaires jamais arborés par une princesse de l’Hiver.
C’est alors qu’elle aperçut au loin le spectacle le plus fascinant : une immense prairie couleur de ciel ponctuée d’avalanches dévalant des montagnes en mouvement.
Les avalanches explosaient en se fracassant avec une régularité surnaturelle dans un foisonnement d’un blanc éclatant.
En jaillissaient des flocons étonnants, correspondant à la description de Tornade si précisément.
Poudrerie fut alors totalement grisée par sa découverte et se rua vers l’objet de sa convoitise sans remarquer qu’elle venait de franchir la frontière séparant le royaume d’Hiver et celui d’Été sans possibilité de retour en arrière.
Alors qu’elle se trouvait au-dessus d’Océan, elle plongea vers les avalanches de flocons pour ne trouver que l’écume des vagues et le néant.
Lorsqu’elle comprit son erreur, il était déjà trop tard pour réparer le malheur.
Tous ses précieux flocons avaient fondu, car Grand Froid n’était plus le maître dans le royaume d’Été. Soleil dominait cette contrée et aucun flocon ne pouvait lui résister.
Poudrerie se trouva alors seule au milieu d’Océan, loin de sa famille et dépouillée de tous les flocons qui la rendaient si fière et si respectée.
Sa belle robe blanche ayant disparu, elle n’était plus qu’un souffle errant sans but au-dessus des flots perdus.
Sans ses beaux flocons elle n’était plus Poudrerie, elle n’avait plus de nom.
Perdue en Été, ne pouvant pas retourner en Hiver, elle avait devant elle toute l’éternité pour pleurer.
Lorsqu’elle était trop triste, elle allait se consoler dans les nuages qui, par de douces caresses, essuyaient les larmes sur son visage.
Alors les nuages chargés des larmes de Poudrerie les offraient à Océan en une cascade mélancolique que l’on appelait Pluie depuis bien longtemps.
À force de recevoir les larmes de Poudrerie, Océan fut pris de pitié pour ce souffle orphelin perdu en Été.
Océan décida alors de s’entretenir avec Grande Dune, sa compagne de toujours, et attendit que Dame Lune lui donne une grande marée, puis il alla danser avec elle avant de lui parler.
Finalement, Océan et Grande Dune décidèrent d’adopter celle qui était devenue un souffle orphelin par un caprice du destin.
Par une belle journée, devant une noble assemblée on la rebaptisa Alizé.
Alizé avait de nouveau une famille, elle avait un nouveau nom, elle était devenue une autre personne et avait obtenu le pardon.
Elle était devenue une fille de l’Été et adorait toujours danser.
Elle faisait la course avec les vagues, emportait l’écume vers le ciel et dessinait dans le sable des arabesques et des zigzags.
Alizé avait médité longuement sur ses malheurs passés, mais au fond d’elle-même, elle avait toujours envie de collectionner les trésors blancs.
Pourtant elle savait que ce désir l'amènerait assurément à se séparer de tous ceux qui l’aimaient profondément.
Et puis un jour, alors qu’elle était à la recherche d’un nouveau passe-temps, elle aperçut à l’horizon un immense triangle d’un blanc éclatant.
Elle pensa immédiatement qu’il s’agissait d’un habitant de l’Hiver qui venait la chercher courageusement.
Elle s’élança alors en direction de cet inconnu sans ménager ses efforts. Plus elle approchait, plus elle voyait le triangle se gonfler et se gonfler encore.
Plus le triangle se gonflait, et plus il s’éloignait. Même à mille lieux, Alizé était la plus rapide et personne ne pouvait la battre à ce jeu.
L’imposante toile triangulaire n’était pas une émissaire de l’Hiver.
Elle s’approcha encore et découvrit des perles à l'éclat plus brillant que l’or voguant de ports en sémaphores.
Elle y voyait la passion et l’exaltation.
Elle y voyait la reconnaissance et la soif de connaissances.
Elle y voyait ce qu’aucun flocon de l’Hiver ne lui avait donné durant sa vie entière.
Elle y voyait l’âme de ceux que l’on appelait marins et qui filaient sur les lames.
Son cœur fut empli de gaieté et son esprit enfin apaisé.
Elle avait trouvé sa place en Été, entre son père Océan et sa mère Dune : telle était sa destinée.
Depuis ce jour, Alizé parcourt l’Été sans s’arrêter, à la recherche de trésors insaisissables, éphémères et merveilleux qui feront battre son cœur pour l’éternité.
FIN
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