Excerpt for Les aventures de Bel Éclair et Houla by Boris Tzaprenko, available in its entirety at Smashwords

Les aventures de

Bel Éclair et Houla





par : Boris TZAPRENKO


Published by Boris TZAPRENKO at Smashwords


Copyright © 2010 by Boris TZAPRENKO




Smashwords Edition License NotesThis ebook is licensed for your personal enjoyment only. This ebook may not be re-sold or given away to other people. If you would like to share this book with another person, please purchase an additional copy for each person you share it with. If you're reading this book and did not purchase it, or it was not purchased for your use only, then you should return to Smashwords.com and purchase your own copy. Thank you for respecting the author's work.




Tous droits réservés.

Texte protégé par le traité de la convention de Berne, relative à la protection des œuvres littéraires et artistiques.



*****


http://ilsera.com





Les aventures de

Bel Éclair et Houla




Ventre-saint-gris ! Croyez-vous que ce soit un métier facile que celui de dragon ? Oui, je devine que certains s’exclament : « Mais enfin, que dit-il ! Dragon n’est point un métier ! Dragon est un substantif désignant un animal légendaire fantastique qui… patati patata… ». Et bien au risque de les surprendre, je leur répondrais que je suis bien placé pour discuter de ce sujet. Car, voyez-vous, j’en suis un de dragon ! Eh oui, eh oui ! avant de donner des leçons, il faut savoir à qui l’on a affaire ! Mais, pour vous qui n’avez rien dit, et qui semblez ma foi fort aimable, je poursuis mon propos. Un dragon, tel que moi, est tout à la fois une fantastique et merveilleuse créature et un métier. Je vais par le menu vous expliquer pourquoi.

Tout d’abord, donc, qu’en est-il de la fantastique et merveilleuse créature ? Jugez vous-même :

Je ne mesure pas moins de cent pieds de haut. Je suis couvert de magnifiques écailles, qui habillent mon puissant corps d’un dégradé diantrement harmonieux, allant du vert foncé sur mon dos au vert presque jaune sur mon ventre. Je possède une longue queue, se terminant par une pique, capable de renverser une armée d’un seul coup, des dents terrifiantes et… et… et bien sûr, comme tout dragon qui se respecte, je crache du feu. Et alors là ! dans ce domaine, je peux vous confier en toute humilité que je ne fais point dans la dentelle ! Quand je crache du feu, je crache du feu ! vous pouvez me croire ! Je projette de terribles torrents de flammes qui calcinent tout ce qui passe à portée de mon courroux. Vous vous doutez bien que j’ai des ailes et que je sais fort bien voler. Même les moins cultivés en matière de dragons savent que nous avons tous une parfaite maîtrise de l’espace aérien. Une totale domination des airs, même ! Vous ne douterez point que le plus arrogant des aigles se fait tout petit quand il croise le plus humble des dragons !

Mais, je reviendrai sur mes incroyables qualités, mes surprenants pouvoirs et ma magnificence plus tard, car je vais à présent vous parler de mon métier. Permettez une petite digression pour vous révéler que je m’appelle Houla. C’est vrai que je ne m’étais point encore nominativement présenté. C’est à présent chose faite, je peux donc reprendre mes explications.

Comme je le disais, « dragon » est également un métier. Un métier dont le prestige est hélas ! diantrement diantrement loin d’être à la hauteur de celui de la créature qui porte le même nom. C’est manifestement pour cette raison qu’aucun dragon avant moi n’en avait parlé et cela explique l’étonnement que d’aucuns ont manifesté au début de mon récit. Peu de gloire donc pour ce métier, comme je vais encore vous proposer d’en juger par vous-même.

Figurez-vous, en effet, que ce métier consiste à garder une princesse prisonnière. Oui, je vous avais prévenu, c’est fou ! « C’est ouf ! » comme on dira plus tard, diantrement plus tard. Les dragons ont, entre autres, le don de capter certaines choses du futur. Nous ne les comprenons point toujours, ce sont des intuitions qui nous arrivent, comme ça… Ah ! ça vous étonne, je vois ! Je vous jure que c’est vrai. L’objectif de ce travail imbécile et humiliant consiste à rester au pied d’un donjon, dans lequel une princesse est retenue prisonnière, afin d’en interdire l’accès aux éventuels preux chevaliers qui tenteraient de la libérer.

Mais alors, pourquoi faites-vous ce métier si rabaissant ? vous qui êtes si sublimement fantastique ! me demanderez-vous à juste titre. Tout simplement à cause du sorcier ! Ben, oui, par tous les feux du monde ! Vous pensez bien que sans le sorcier, il y a longtemps que j’aurais calciné la princesse et que je serais parti conter fleurette à quelque dragonne ! Aucun dragon ne ferait ce métier de crétin s’il n’y était point contraint et forcé par un sorcier ! Celui qui me tient en son pouvoir m’a volé à ma mère quand je n’étais qu’un tout petit dragonnet à peine sorti de son œuf. Oui, les dragons sont ovipares. Ce félon m’a fait grandir avec du lait produit par sa baguette magique. Berk ! Il avait un diantrement mauvais goût et une odeur de soufre épouvantable ! Je préférais de loin celui de ma mère. J’étais un adorable bébé dragon ! vous savez ? M’eussiez-vous vu, vous m’eussiez aussitôt adopté ! J’en suis sûr ! Bon, qu’est-ce que je disais ?… Ah, oui, le sorcier… Ardouêre, il s’appelle, j’avais oublié de vous dire. Il m’a fait grandir en me gardant prisonnier de son pouvoir magique. C’est une sorte de chaîne invisible qui m’attache par la patte au donjon dans lequel il y a l’inévitable princesse prisonnière.

— Si tu vois approcher des chevaliers qui veulent délivrer la princesse, je compte sur toi pour les repousser en leur crachant du feu dessus, m’a dit Ardouêre. Si tu ne le fais point, je jette un sort à ta mère et à tes frères et sœurs ! Je les transforme tous en lézards. Tu as compris ? Je l’espère, morbleu !

Vous voyez le genre de type que c’est, ce sorcier de carnaval ? Je ne peux même point le cramer parce qu’il s’est fait un bouclier invisible avec sa baguette magique. (Plus tard les auteurs de science-fiction appelleront ce genre de bouclier « champ de force ». Que veut dire « science-fiction » ? Je n’en sais rien, morbleu ! J’ai capté ça dans un lointain futur.)

Voilà… Vous savez tout. C’est ainsi qu’une magnifique créature, comme moi, qui devrait voler par monts et par vaux pour inspirer la terreur sur de vastes empires et d’aventure séduire moult dragonnes, se retrouve au lieu de ça à faire ce boulot déprimant ! Garder une princesse ! Mille feux ! Si vous saviez comme j’ai envie de la brûler au troisième degré moi, cette noble dame !


***


Vous savez, je vais vous dire une chose : cheval n’est point toujours un métier facile ! Si, si, c’est aussi un métier cheval, je vous assure, tonnerre de picotin ! Y’en a qui se marrent, mais je vous jure que c’est comme ça que je vois la chose en tout cas. Et vu que j’en suis un de cheval, c’est tout de même légitime que je puisse avoir une opinion sur ce sujet, non ?! C’est vrai, quoi ! On n’est point des bêtes, nous les chevaux. En fait si… mais justement, vu comment sont les hommes, je ne vois vraiment point pourquoi ce serait moins bien d’être une bête, j’en tire donc même quelque orgueil, d’être une bête.

Sacrebleu, il a fait une chaleur épouvantable aujourd’hui ! Mais le soleil est presque couché et ça va diantrement mieux. J’apprécie mon seau d’eau fraîche et mon picotin d’avoine du soir. Cela fait trois jours que je suis peinard comme je ne l’ai jamais été ! Mon dernier maître m’a vendu au marchand de chevaux chez qui je suis en ce moment. Arthur, il s’appelle. Tiens, le voilà qui vient me voir justement.

— Alors, Bel Éclair ! me dit-il. Tu sembles apprécier ton avoine, on dirait !

Sûr ! c’est exactement ce que je vous disais avant qu’il n’arrive ! Non ?

— Tu sembles aller diantrement mieux en tout cas !

Il dit ça parce qu’hier matin j’avais une fièvre d’homme, mais je suis complètement remis à présent.

— T’es un bon cheval ! Mais il va falloir que je te trouve acquéreur.

Je continue à mâchonner mon avoine pendant qu’il tapote mon dos d’un air affectueux et évaluateur. Il doit se demander combien il va pouvoir me vendre. Son commerce est installé sur la périphérie de la place centrale du village. Nous sommes cinq, trois chevaux et deux juments, attachés à une barrière en bois, attendant un nouveau maître. À peine arrivé parmi eux, quelques heures après seulement, j’ai largement distancé mes deux rivaux. Les pauvres, ils ne comprennent rien aux femelles ! J’ai manœuvré sous leur nez, mais ils n’ont rien compris. Je me suis tout simplement débrouillé pour faire croire à chacune que l’autre était folle de moi au point de m’offrir son picotin d’avoine… Je ne sais point comment ça se passe chez les humains, et ça ne m’intéresse même point de le savoir, mais je peux vous dire que rien ne plaît plus à une jument qu’un cheval qui semble plaire aux autres juments. C’est un peu comme si elles étaient jalouses par anticipation ! Enfin, bon, je ne veux point me la jouer, hennis-je en lustrant mon sabot sur mon puissant poitrail, mais en attendant, il faut voir les yeux doux qu’elles me font toutes les deux ! Les deux autres canassons ont les nerfs ; ils m’en veulent. Comme vous pouvez le voir, tout va bien pour moi en ce moment : de l’eau fraîche, de l’avoine et des juments… Que demander de plus ?

Soudain, des coups troublent ce calme moment vespéral. Au centre de la place du village, un héraut frappe sur son tambour avec une application toute professionnelle ; on dirait qu’il va nous annoncer la création du monde. Il arrête de cogner comme un sourd et hurle :

— Oyez ! Oyez, bonnes gens ! Oyez ! Oyez, preux chevaliers et preux paladins ! Oyez, oyez le message du roi !

Arthur arrête de me tapoter le dos pour écouter. Les gens sortent de leur logis pour écouter l’annonce du roi :

— Le sorcier Ardouêre a capturé la fille du roi, Neige Blanche. Il la retient prisonnière tout en haut du très grand donjon de la montagne pointue, au centre du territoire des âmes perdues. Elle est gardée par un terrible dragon.

Les villageois poussent force exclamations et moult clameurs. Le crieur poursuit :

— Le roi promet d’offrir la main de sa fille, cent mille écus d’or et la moitié de son royaume au premier preux chevalier qui osera affronter le dragon et le sorcier pour libérer la princesse Neige Blanche et la ramener saine et sauve. Oyez ! Oyez, preux chevaliers et preux paladins ! Oyez, oyez le message du roi !

— Cent mille écus, palsambleu ! C’est prou d’argent qui arrangerait bien mes affaires, dit Arthur. Hélas ! je ne suis point un chevalier et je suis bien trop couard pour affronter un terrible dragon. Je ne suis point fol pour risquer de me faire griller le cuir ! Je vais aller me boire une cervoise, tiens ! Ça me consolera.

Il est sur le point de partir à la taverne voisine quand un type qui arrive en courant l’aborde :

— Bonsoir, maître marchand ! lui dit l’inconnu. Pouvez-vous me vendre un cheval prestement ? C’est urgent !

— Bonsoir, Damoiseau ! Bien sûr que je peux vous vendre une monture ! Je vous propose ce magnifique destrier blanc, justement, répond Arthur, en parlant de moi vous l’aurez deviné.

— Combien vaut-il ? demande le jeune homme en m’observant rapidement.

— Dix écus. C’est un excellent cheval, diantrement robuste et rapide comme un éclair. D'ailleurs, il s’appelle Bel Éclair. Il a gagné plus de cent courses et autant de tournois ! Il n’a peur de rien. Il sait guerroyer.

Quel menteur, cet Arthur ! Je n’ai participé qu’à vingt courses et trente tournois. Enfin, n’empêche que c’est vrai que je suis rapide, surtout quand je n’ai point la flemme. Le problème c’est que je l’ai souvent, la flemme. Je suis tout de même content qu’Arthur tienne à mon sujet ce langage. Surtout près des juments qui n’en perdent point une !

— Ventre-saint-gris ! Dix écus ! s’écrit l’autre benêt. Morbleu, mais cette bête ne les vaut point !

Non, mais oh ! Comment ça, je ne les vaux point ? Il s’est vu, lui ? Il n’est même point à vendre ! C’est pour dire ! Mes deux rivaux sont pliés de rire. Les bougres sont contents de m’ouïr ridiculiser près de celles qu’ils courtisent en vain.

— Diantre si ! Je vous assure que ce noble destrier en vaut facilement le double !

Je l’aime bien, Arthur ! Il sait parler de moi, lui. Ben, oui ! Un beau et noble destrier, je suis ! Demandez à ces gentes juments qui sont loin d’être insensibles à mon charme.

— Le double ! Ah, ah ! permettez que je me gausse ! M’eussiez-vous demandé mille écus pour une cervoise, je n’en eusse point moins ri. Je vous en offre la moitié parce que je suis bon prince. Allez ! brave marchand ! cinq écus et l’affaire est emballée. Qu’en dites-vous ?

S’en suit une conversation de chiffonniers. L’inconnu me rabaisse au rang de cloporte pour faire descendre mon prix. Arthur défend son bénéfice comme un diable. Je termine mon avoine et je bois en les écoutant. Sur la place, le type au tambour répète son message. Les deux hommes l’écoutent un petit moment, puis :

— Écoutez, dit celui qui déploie tant d’efforts pour faire mon acquisition au moindre coût. Mettons nous d’accord pour dix écus, mais dans les conditions suivantes : quatre tout de suite puis six quand j’aurai sauvé la princesse, dès que le roi m’aura donné les cent mille écus. Mieux que ça, si vous acceptez, je vous donnerai même cent écus en tout. Nul besoin de les venir chercher, je vous les apporterai moi-même.

— Libérer la princesse ! Mais êtes-vous chevalier ?

— Oui, j’en suis un. Depuis peu. Me preniez-vous pour un coquefredouille ? Mon adoubement a eu lieu il y a quelques jours à peine. Je suis sans le sou pour l’heure, mais je suis fougueux, courageux et diantrement habile au combat. Je libérerai la princesse et je vous paierai très généreusement si vous acceptez de me faire confiance. Nous fêterons mon retour et vos cent écus en faisant ripaille ensemble.

Houlaaa ! Mille picotins ! Ce n’est point bon tout ça ! J’espère qu’Arthur ne va point marcher dans cette combine. Sinon, c’en est fini de mes vacances… Je n’ai point du tout envie d’aller combattre un terrible dragon, moi ! Arthur réfléchit. Un doigt recourbé sur les lèvres, un œil à demi fermé, il toise le soi-disant chevalier, se demandant probablement si celui-ci a des chances de réussir dans cette téméraire entreprise, ou si les cent écus ne sont qu’un rêve. Il était sur le point de monter sur ses grands hommes, mais le titre de chevalier le rendant plus circonspect c’est en ces termes qu’il répond :

— Dans ce cas, je suis d’accord Monseigneur, à condition que vous vous engagiez sur votre parole de chevalier à me donner cent cinquante écus dès que vous serez en possession de la récompense du roi.

— Vous savez qu’un chevalier ne peut mentir ! Ce précepte figure dans la liste des codes et vertus de la chevalerie. Mais, je vous avais dit cent ! Point cent cinquante ! Je ne suis point fol ! Je sais encore ce que je dis.

— Oh, Monseigneur ! La générosité ne figure-t-elle point également dans cette liste ?! J’ai bien trop de respect pour la chevalerie pour ne point être renseigné en la matière !

Finalement, le chevalier abdique devant la résistance de ce marchand de chevaux plus têtu qu’un âne.


***


— Lève-toi, paresseux ! me crie le sorcier Ardouêre, en m’envoyant un éclair cinglant avec sa baguette magique.

Softouêre, il l’a baptisée, sa baguette magique. Il ne la lâche jamais. Sans elle, il ne serait plus rien. Il le sait.

— Regarde au loin, m’ordonne-t-il, si tu ne vois point quelque preux chevalier qui arrive. Tiens-toi prêt à le recevoir. Tu sais bien que, tôt ou tard, il y a toujours un preux chevalier qui finit par arriver ! Pour être digne de la mission que je te confie, il t’appartient de le terrifier et de le faire mourir d’atroces brûlures.

Je me lève, mais pour toute réponse, j’envoie un torrent de flammes dans sa direction. J’ai des aigreurs d’estomac en ce moment. Aussi, en plus des flammes, reçoit-il dix litres de bile brûlante en pleine tête. Son bouclier magique marche pour le feu, mais point pour la bile. Il hurle de rage et de douleur parce que ça lui pique les yeux. Moi, je me marre, vous pensez bien ! En s’essuyant rageusement la figure d’un revers de manche, il me menace :

— Ventre-saint-gris ! Je vais transformer ta mère et toute ta fratrie en lézards rachitiques !

Je ne sais point lui répondre, car je ne sais point parler l’homme, mais mon regard est suffisamment sombre pour lui faire comprendre que, bouclier magique ou point, s’il touche à ma mère, il est cuit (cuit au sens propre) ou bien il finira par l’être un jour ou l’autre. La fumée qui sort de mes narines le convainc qu’il joue avec le feu. Et quand on joue avec le feu avec un dragon, on est sûr de perdre. Ce bel aphorisme est de moi, vous pouvez le noter ; il n’est point mal du tout, par tous les feux du monde !

— En tout cas, ne t’avise plus de m’envoyer cette bile méphitique dessus ! ajoute-t-il pour garder une contenance dominante, mais j’ai bien senti qu’il a perdu un peu d’assurance.

Quant à ma bile méphitique, c’est tout à fait de sa faute ! S’il ne m’avait point nourri avec l’infect lait produit par sa magie approximative, quand j’étais un adorable bébé dragonnet, je n’aurais point ces problèmes d’estomac aujourd’hui ! Ce charlatan croyait pouvoir aisément produire du lait de dragonne maternisé ! Il faut autre chose que son grand chapeau pointu rouge et sa baguette magique pour ça ! Ma prescience du futur très lointain me dit qu’on ne produira jamais du lait de dragonne maternisé.

Un petit cri nous fait lever les yeux :

— Au secours ! À l’aide ! crie Neige Blanche, par une fenêtre, tout en haut du donjon.

Je n’arrive point à comprendre pourquoi quelqu’un chercherait à délivrer une créature aussi laide, sacrebleu ! Une de ces inexplicables et récurrentes intuitions me dit que dans un lointain futur on dira « un thon pareil ». C’est assez bizarre ça, d’ailleurs !? Je ne sais point s’il y a un rapport avec les sirènes, mais je trouve que les humains ont de drôles de rapports avec les poissons… Ils ont une libido qui sent la marée ? Enfin bon ! Pour en revenir à la princesse, ce n’est qu’une hommesse, je veux dire une femelle d’homme. Fichtre ! je ne sais plus comment on dit déjà… une femme, oui, c’est ça ! Je l’oublie souvent ce mot. Même point quelques belles écailles luisantes ! Comme tous les humains, on dirait une créature écorchée vive. C’est écœurant ! Elle a un long pelage noir uniquement sur la tête. C’est d’un mauvais goût ! Non mais… imaginez, par exemple, un lion ou un cheval tout pelé avec seulement un bout de crinière sur le crâne… Ce serait épouvantable, non ? Moi, je peux vous dire que rien ne vaut une gente dragonne. Ça, c’est agréable à regarder, feu mortel ! En attendant, je suis bien triste d’être là, à garder ce monstre !

Tiens ! que vois-je au loin, tout en bas de la montagne pointue, au sommet de laquelle je suis en train de garder cette repoussante princesse dont je n’ai que faire ? Mais ça ressemble tout à fait à un preux chevalier dans son armure et sur son cheval ! Hum… Il projette de gravir le flanc de la montagne pour venir en découdre avec moi, semble-t-il. Ne disons rien à l’autre guignol, là. Il s’exciterait comme un fol et il me casserait les oreilles. Mieux vaut le laisser jouer avec sa petite baguette et son chapeau pointu tout rouge. Le voilà qui s’en va. Il ouvre l’huis de l’immense donjon et disparaît dans ses profondeurs mystérieuses. Projette-t-il quelque lubricité sur la princesse ? Tous les goûts sont dans la nature ! n’est-ce point ? Non, le voilà qui revient sur sa jument. Il aime bien parader sur sa jeune et fringante jument. Elle a l’air de s’ennuyer autant que moi, la pauvre ! Cette histoire ne passionne que ce sorcier névrosé, décidément !


***


Voilà deux heures que je porte le type qui vient de m’acheter. Je n’en peux plus, mille picotins ! Il n’arrête point de me parler sur le ton de ceux qui parlent seul parce qu’ils pensent ne point être compris d’un cheval. C’est pour dire comme c’est compliqué la psychologie d’un homme ! J’aimerais bien savoir ce qui se passe dans leur tête, par moment. Même eux ne le savent point vraiment, je pense. Il faudrait qu’ils inventent une sorte de métier pour l’étudier, des gens qui ne fassent que ça : écouter les autres pour essayer de saisir ce qui se passe dans leur esprit. Le problème c’est que ceux qui écouteraient seraient aussi des hommes… Ça ne marchera donc jamais !

Nous croisons une jument qui porte un paysan. Elle n’est plus diantrement jeune, mais elle a de beaux restes malgré une culotte d’homme qui alourdit un peu ses lignes… Tandis que nous échangeons un regard courtois, mon cavalier salut le paysan. Quelques mètres plus loin, le chevalier me dit :

— Au fait, mon vieux, je m’appelle Théobald, je ne te l’avais point dit. Toi, c’est comment déjà ? Le vendeur me l’a dit, mais je ne m’en souviens plus. Il me semble que c’est Tonnerre Rapide ou quelque chose comme ça, non ?

Tonnerre Rapide ! N’importe quoi ! Et lui, ce n’est point Ô Être Stupide son nom !? Bel Éclair, je m’appelle, parsembleu ! Il m’agace ! Comme si ce n’était point suffisant de porter cet imbécile sur mon dos, avec sa lourde armure qui fait un bruit de casserole à chaque pas, il faut en plus qu’il dise des insipidités. Et tout ça pour aller se faire calciner par un terrible dragon afin de délivrer une princesse probablement débile ! Oui, parce que vous savez, les nobles à force de se reproduire entre eux, ils ont atteint un niveau de dégénérescence qui bat tous les records en la matière. Neige Blanche ! Quel drôle de nom, en plus ! Moi aussi, je suis blanc. Tout blanc. Blanc pur. Sauf les sabots, bien sûr. Heureusement qu’on ne m’a point appelé comme elle ! Whouaa ! La honte ! Vous imaginez le ridicule ? Même pour une jument blanche ce ne serait point terrible comme nom, a fortiori pour un étalon de mon acabit. Enfin ! avec tout ça, je vais risquer ma vie pour des prunes, moi, car les chevaux ne retirent jamais rien de ces histoires à dormir debout.

— Le nom n’est point diantrement important, n’est-ce point ? Je pourrais t’appeler Tagada ! C’est point mal, Tagada ! Qu’en penses-tu, mon brave Tagada ?

J’en pense que je donnerais dix picotins d’avoine pour que le diable l’emporte ! Si nous croisons une jument et qu’il m’appelle comme ça devant elle, il aura droit à ma plus terrible ruade.

— Tu sais Pupuce, si on s’en tire vivants, tu auras ta récompense, toi aussi !

Pupuce, moi ! Holà ! il commence vraiment à me plaire, lui, tonnerre de picotin ! Bel Éclair, je m’appelle ! B ?¿&% de M@#%$*§ bip bip bip ! ! Qu’il ne m’appelle plus jamais comme ça ! C’est insupportable !

— Ventre-saint-gris ! mon brave Tagada ! Qu’est-ce qui t’arrive de te trémousser comme ça ? Tu ne vas point trébucher dès à présent ! Marche bien droit, s’il te plaît… Il nous reste cette immense montagne pointue à gravir. Alors si tu donnes déjà des signes de fatigue, comment compter sur toi pour occire le terrible dragon et le sorcier ?

Qu’il ne m’appelle plus Pupuce ou je ne réponds plus de moi ! C’est tout ce que je demande. Je décide d’accélérer les choses. Plus vite nous ramènerons la princesse, plus vite je serais débarrassé de cette mission et j’aurais des chances de ne plus voir ce type. Avec ses cent mille écus, il voudra sûrement acheter une monture plus prestigieuse. S’il pouvait me rendre à Arthur… Ce ne serait point plus mal. Galvanisé par cette perspective, je passe au trot. Un tintamarre de ferraille qui s’entrechoque s’en suit.

— Sacrebleu ! qu’est-ce qui te prend ? Ce marchand m’aura vendu un cheval fol !

Ce bouffon ne sait même point bien se tenir à cheval ! Tu parles d’un chevalier ! Laissez-moi rire ! Vous qui admirez les belles histoires de chevaliers, souffrez que je bouscule vos romanesques illusions ! Il en est qui ne prêtent qu’à rire, vous hennis-je.

Survient un bruit de timbale qui tombe.

— Hé ! Ho ! Arrête ! Stop, Tagada, stop ! Mon heaume. Tu as fait tomber mon heaume !

Moi, j’ai fait tomber son heaume ! Gonflé, le Théobald ! Je m’arrête. Il descend, va chercher la chose, passe son bras à travers plutôt que d’y mettre sa tête dedans, et remonte sur mon dos.

— Fichtre ! Il fait diantrement trop chaud pour enfiler ma tête là-dedans, mon bon Tagada ! Heureusement que tu es là ! Je ne me vois point marcher sous ce terrible soleil avec tout mon attirail. Si je réussis à occire le dragon et le sorcier pour ramener la princesse, je te devrais beaucoup ! Tu auras moult picotins d’avoine, autant que tu pourras en manger. Diantre ! tu auras bien le droit de faire ripaille, toi aussi.

Ah ! enfin quelques mots gentils ! C’est un brave gars, en fait. S’il pouvait se souvenir de mon nom, je le trouverais presque parfait. Il faut vraiment avoir un esprit tordu pour appeler qui que ce soit par une onomatopée sensée imiter le son de ses pas ! Vous ne trouvez point ? Surtout quand ce son est si mal reproduit ! C’est comme si moi, je l’appelais Plafplaf quand il marche pieds nus, ou Blingbling quand il marche avec son armure. Je reprends la route au trot en essayant de ne point le bousculer.

Dix minutes plus tard, nous entrons dans le territoire des âmes perdues ; dix autres minutes s’écoulent, notre chemin commence à monter. En attaquant le flanc de la montagne pointue, la côte devient de plus en plus ardue. Reprenant le pas par la force des choses, je me demande comment me sortir vivant de cette aventure. Pendant que je réfléchis et peine sous l’effort, l’autre godelureau, sur mon dos, me raconte la cérémonie de son adoubement. Il dit qu’il a prêté serment de défendre la veuve et l’orphelin… bla, bla, bla… Il est bien connu que c’est l’homme de bataille des chevaliers, ça, défendre la veuve et l’orphelin !



***


Ardouêre se pavane sur Gente Rafale, sa jument noire, en la faisant marcher de long en large devant le donjon. Il fait diantrement attention de rester hors de ma portée. Il sait que d’un coup de patte je pourrais le décapiter et d’un coup de queue l’envoyer en orbite. Je ne connais point la signification précise de « en orbite ». Encore un mot qui me vient du futur. Je sais seulement que ça veut dire loin et haut. Je ne désespère point qu’il fasse tôt ou tard une erreur. Si cela arrive, je ne le raterais point, grand feu ! Je lui ferais payer toutes les humiliations subies. Les humiliations, mais aussi plusieurs mois d’allaitement maternel gâché !

Ma mère était une diantrement belle dragonne. Ses magnifiques écailles, douces et tièdes, qui miroitaient sous les couchers de soleil émerveillaient mes yeux de dragonnet. Notre nid, sis à flanc de falaise, dominait un large territoire sur lequel maman répandait une sublime terreur. Toutes les créatures nous respectaient. De temps en temps, cette mère attentionnée nous faisait griller un troll, un griffon ou un humain.

— Vous grandissez, les enfants ! dit-elle un jour, en nous amenant un charpentier rôti. Un peu de nourriture vous fera du bien, en plus de mon lait. Vous pouvez manger sans crainte, c’est bio !

— C’est quoi, bio, maman ? avais-je demandé.

— Je ne sais point ! Je sais qu’on dira ça un jour pour ce genre de nourriture.

J’avais un frère et une sœur, d’adorables petits dragonnets, comme moi. Maman nous apprenait à battre des ailes pour les muscler dans le but de prendre un jour notre envol. Je me souviendrai toute ma vie du premier jour où j’ai craché du feu. Comme elle était fière de moi ! J’ai brûlé les pieds d’un paladin que maman avait posé dans notre nid, comme amuse-gueule. Comme il criait « Houla ! Houla ! », maman m’a baptisé Houla. Elle a appelé mon frère Chalumeau et ma sœur Lampassouder, des mots qui lui venaient du futur… Dire que ce sorcier m’a éloigné de tout ça !

Le chevalier approche. Ardouêre ne le voit point arriver parce qu’il est diantrement plus petit que moi, même sur sa jument. Une élévation rocheuse, que je domine aisément, est un obstacle pour la vue de ce nain. Que vais-je faire de ce chevalier et de son cheval ? Pourquoi les grillerais-je ? Je ne ressens aucune animosité envers eux, moi ! Au fait, pourquoi dit-on : animosité, bestialité… ? Encore des mots inventés par les humains… Les animaux seraient-ils plus féroces que les hommes ?! Tiens donc ! On pourrait bien dire « humanité », plutôt. Oui, ça fait nettement plus peur, hein, « humanité » ! … Phiou ! Ça file les chocottes, ça, « humanité » ! Même moi, un terrible dragon, j’en tremblerais presque, Par tous les feux du monde ! Imaginez la phrase suivante : « Il attaqua la fragile victime avec une bestialité insoutenable ; il n’y avait aucune humanité dans son regard de fauve. ». Si je la remplace par : « Il attaqua la fragile victime avec une humanité insoutenable ; il n’y avait aucune bestialité dans son regard d’homme. ». Hé bien ! Je ne sais point vous, mais moi, c’est bien la deuxième phrase que je trouve la plus terrifiante ! Je suis bien un terrible dragon pour imaginer des trucs pareils, ventre-saint-gris ! Je suis un maître de l’épouvante, moi ! Maman serait fière de moi. Je suis bien son fils ! C’est que je me suis donné la chair de poule tout seul, sur ce coup ! Machiavélique, je suis ! Cela dit, un dragon avec la chair de poule… Quelle humiliation ! « Ça le fait pas ! », comme on dira un jour !


***


Je n’en peux plus ! On arrive enfin en haut de la montagne pointue, mais je suis en nage. Mon preux chevalier n’a point cessé de me parler durant toute l’ascension. De le porter ou de l’ouïr, je ne saurais vous dire de quoi j’ai le plus souffert ! Enfin, bon, on arrive ! Je m’arrête un moment pour regarder la tête du terrible dragon. Elle dépasse d’une éminence rocheuse que je vais devoir escalader pour approcher le donjon. Tout en haut de ce dernier, Neige Blanche, je suppose que c’est elle, secoue un mouchoir blanc et crie : « Au secours ! Au secours ! Preux chevalier ! Délivrez-moi et je vous épouserai ! ».

Nous y voilà donc, picotin sacré ! À la place de Théobald, je me demande ce qui me ferait le plus peur : le dragon ou cette promesse de mariage. Qu’il se débrouille ! Moi, j’ai fait mon travail de cheval (Je vous avais dit que c’était un métier, cheval !), à lui de faire le sien.

— Ventregris ! Le terrible dragon ! s’exclame ce nigaud. Tu as vu, Tagada ?

Ben oui, je l’ai vu, endormi que tu es ! Ne m’appelle point Tagada, Plafplaf ! Bel Éclair, je m’appelle. Bel Éclair, c’est simple, non ?

— Sacreblotte ! Je vais l’attaquer et le mettre en pièces !

Sacré Plafplaf, va ! Je l’aime bien finalement. Il est un peu bête, je veux dire un peu homme, mais il est gentil et courageux.

— Vite, je revêts mon heaume pour me protéger de ses flammes et je l’attaque pour libérer la princesse.

Il pense que son heaume va le protéger de cette créature… Quand je vous disais qu’il est homme comme ses pieds !

— Voilà, j’ai bien mon épée en main et mon heaume est bien fermé. Tu peux y aller, mon brave Tagada !

D’accord, Super Plafplaf, allons-y ! Ce n’est point de gaieté de cœur, car je redoute de me faire griller. Sans être délicat, j’ai horreur de ça ! Ça ne m’est encore jamais arrivé de me faire calciner par un terrible dragon, mais je sens que je vais guère aimer ! Ce n’est point de gaieté de cœur, disais-je, mais il faut y aller. Je commence à monter sur la butte qui nous sépare de notre funeste destin. Un pas, deux pas, trois pas… pour l’instant, rien ne se passe. Le terrible dragon me regarde arriver tranquillement. Je suppose qu’il est suffisamment sûr de lui pour ne point nous considérer comme un événement méritant une quelconque expression sur sa figure de terrible dragon. Arrivé au sommet, se dévoile à nous la vaste place au milieu de laquelle s’élève le donjon et sur laquelle se trouve le sorcier. Et sous le sorcier, vous savez ce que je vois ? Je vois quelque chose qui fait que je ne m’intéresse plus du tout au terrible dragon. Alors que je suis à portée de son feu redoutable, je l’oublie complètement et j’oublie aussi tout le reste, d’ailleurs. Mais quoi ? Que voit ce sympathique cheval ? vous demandez-vous. Je vais vous le dire : je vois la plus émoustillante bombe sexuelle qu’il m’ait été donné de rencontrer de toute ma vie de bel étalon ! Mais je vous jure, à s’en faire exploser les yeux ! YaaHooouuu ! Je me lustre un sabot sur mon poitrail conquérant et je m’efforce de prendre un air pour le moins dégagé. Genre : « Salut, euh… C’est quand qu’on commence ? J’ai encore trois dragons à affronter tout à l’heure, alors je ne voudrais point y passer la journée… ». Plafplaf n’a qu’à s’occuper de la princesse, moi, je vais m’occuper de la monture de ce sorcier, décidai-je fermement, considérant en mon for intérieur que j’en avais le droit. La bombe en question me gratifie d’un regard diantrement encourageant. Genre : « Puisses-tu, beau destrier, changer quelque chose au cours de cette histoire qui me déprime ! ».

— Attaque ! Kzzz, kzzz ! Attaque, dragon ! hurle Ardouêre.

Dans son excitation, il descend de la bombe et se met à gesticuler avec sa baguette magique.

— Pousse-toi de là, Gente Rafale ! dit-il à la bombasse. Va vite te mettre à l’abri !

Ainsi, cette super femelle de la mort qui tue s’appelle Gente Rafale.

— Kzzz, kzzz ! Attaque, mais attaque donc ! continue à hurler Ardouêre en gesticulant de plus belle, avec son ridicule petit bâton en main et son chapeau pointu rouge qui oscille dans tous les sens.

Le dragon me regarde d’un air complice et grogne dans ma direction :

— C’est un fol ! Un grand névrosé. Moi, il me saoule. Je n’en peux plus de lui, par tous les feux du monde !

Je lui souris et hennis :

— Je te comprends ! Alors, tu ne vas point nous calciner ?

— Non ! pour quoi faire ? J’ai ma fierté, je brûle qui je veux quand je veux, moi.

— Au secours ! Au secours ! Preux chevalier ! Délivrez-moi et je vous épouserai ! répète Neige Blanche.

— Ah, super ! réponds-je au dragon. Ça tombe fichtrement bien, parce que j’ai déjà assez chaud comme ça.

Le sorcier assiste à notre conversation, les mains sur les hanches et l’air désappointé. Il ne comprend bien sûr rien ni à ce qui se dit, ni à ce qui se passe. Plafplaf s’introduit dans la conversation :

— Qu’est-ce que tu as à hennir comme ça, Tagada ? Allons-y ! attaquons le dragon, Pupuce !

Pupuce ! Ventregris ! &@# ! !+¿§&/$\ § bip bip bip ! Non, mais je le crois point ! &@%££*[\# bip bip bip ! Il m’appelle Pupuce devant Gente Rafale, cette bombe incroyable ! Même Tagada était déjà irritant ! Mais Pupuce, alors là ! Je me cabre de rage. Théobald tombe dans un grand bruit d’ustensiles de cuisine qui s’entrechoquent. Je fais un effort pour ne point le piétiner, car ma conscience professionnelle étant grande, je ne peux point écraser mon cavalier. Oui, je suis très à homme sur les principes, on n’écrase point son cavalier ! Mais il faut que je passe mon courroux sur quelqu’un. Ardouêre n’arrête point de s’agiter et de s’égosiller devant moi, c’est lui qui paiera. Je fais un demi-tour sur place et je lui envoie une ruade comme jamais ruade n’a été envoyée de mémoire de cheval. Pendant que Théobald, le benêt, tente de se remettre debout en me traitant de tous les noms et en m’envoyant moult épithètes à la tête, que je préfère ne point répéter, le dragon, Gente Rafale et moi observons le sorcier-volant s’élever dans les airs. Neige Blanche le regarde passer devant sa fenêtre, l’air visiblement perplexe. Elle ne semble point comprendre la tournure que prend subitement cette histoire.

— Belle ruade, preux étalon ! me hennit Gente Rafale, en papillotant de ses grands yeux.

— Offf… réponds-je, l’air humble et blasé.

Ce faisant, je lustre mon sabot sur mon poitrail de beau mâle et j’en admire un instant la luisance patinée en le portant devant mon regard dégagé.

À ce moment, Ardouêre retombe lourdement sur Plafplaf qui venait à peine de se relever. Les voilà qui forment à présent un tas. Un tas de deux bustes, deux têtes assommées, quatre bras et quatre jambes, le tout bien mélangé.

— Feu qui tue ! Je suis libre ! rugit le dragon avec une expression d’exultation qui fait plaisir à voir ! Je suis libre ! Softouêre, la baguette magique de Ardouêre est cassée. Tu as rompu le charme maléfique qui me retenait prisonnier au donjon. Merci cheval ! Merci de tout mon cœur de dragon. Je m’appelle Houla et je suis ton serviteur pour la vie. Par tous les feux du monde, tu peux me demander tout ce que tu veux !



***


J’éprouve une vive reconnaissance pour ce si sympathique cheval. Il me répond :

— Moi, je suis Bel Éclair. Je t’en prie, Houla. C’est normal ! Gageons que tu en eusses fait autant à ma place.

Je vois bien qu’il est épris de Gente Rafale et qu’elle-même le trouve attirant. Je dois une fière chandelle à ce cheval, là. À moi de faire en sorte que cette histoire se termine bien pour lui.

— Que puis-je faire pour te remercier, Bel Éclair ?

— Euh… fait-il d’un air surpris. Je ne m’attendais point à ce que tu me demandes ça. Le simple fait que tu décides de ne point me griller me semblait déjà une diantrement bonne récompense.

— Je jure de ne jamais faire cuire une créature de ton espèce, Bel Éclair. J’épargnerai, toute ma vie durant, chevaux, juments et poulains. Je t’en donne l’assurance. Mais je voudrais te rendre un vrai service. N’as-tu donc point idée de ce que je pourrais faire pour toi, là, tout de suite, afin que je m’acquitte un peu de ma dette envers toi ?

— Je souhaite que cette histoire finisse bien pour ce nigaud de chevalier. Qu’il ramène la belle au roi et qu’il obtienne sa récompense. Quant à moi, j’aimerais bien inviter Gente Rafale à batifoler dans quelque verte prairie où les chevaux sont libres, en un lieu où « Cheval » n’est point un métier. Peux-tu nous emporter loin d’ici en un tel endroit ?

Le chevalier se réveille et se remet une deuxième fois debout.

— Que s’est-il passé ? demande-t-il. Il faut attaquer le dragon, sacredieu !

Je le pousse délicatement d’une patte aimable pour l’éloigner du sorcier. Cela fait, je carbonise soigneusement ce dernier ainsi que les deux morceaux de Softouêre qui sont près de lui. Quand il ne reste plus de lui que des cendres noires pulvérulentes, je considère quelques secondes ce petit tas de carbone qui fut mon tortionnaire avec une joie indicible. Un souffle de vent soulève un sombre nuage de cette poudre jusqu’à mes narines ; j’éternue. Il est temps de partir d’ici !

Je m’envole et, d’une griffe agile, j’attrape Neige Blanche par le col de sa vêture. Sacrebleu ! qu’elle est repoussante ! J’ai dû vaincre la répugnance qu’elle m’inspire pour la saisir.

— Aaaaaah ! hurle-t-elle. Au secours ! Au secours ! Preux chevalier ! Délivrez-moi et je vous épouserai !

Je la lance sur mon dos. Elle s’y agrippe comme elle peut. Je me pose au pied du donjon et demande :

— Bel Éclair et Gente Rafale, montez sur mon dos, s’il vous plaît, et prenez le chevalier avec vous.

Celui-ci zigzague dans tous les sens, essayant de relever la visière coincée de son heaume cabossé :

— Où est le dragon ? Où est mon épée ? demande-t-il. Il faut prestement occire le dragon !

D’un coup de dents, Bel Éclair l’attrape par un pan de chemise rouge qui dépasse de son armure disjointe et le tire en montant à mon bord. Gente Rafale le rejoint.

— Cette histoire devient surréaliste ! s’exclame Bel Éclair.

— Oui, elle est ouf, réponds-je.

— Hein ?

— Non, rien… c’est un mot du futur, expliqué-je en prenant mon envol.

La princesse tombe entre mes pattes. Cette simplette ne tiendra donc point sur mon dos !? D’une griffe acérée, mais dégoûtée, je l’attrape, une deuxième fois, par sa vêture, puis en quelques battements d’ailes, je m’élève haut dans le ciel. Ma longue captivité semble avoir été sans effet sur mon aptitude au vol. Je me dirige vers le village à quelques lieues de la montagne pointue. Malgré le vent qui siffle, j’ouïs le chevalier qui demande où je suis :

— Que le diable emporte ce heaume, palsambleu ! J’arrive, ni à m’en débarrasser, ni à relever la visière. Je deviens fol là dedans ! Où est le dragon ? Je dois l’attaquer, l’occire et prestement délivrer la princesse.


***


Houla se pose au centre de la place du village ; le nuage de poussière que soulèvent ses ailes géantes me fait violemment éternuer. Il laisse tomber au sol la princesse Neige Blanche, qui a fait tout le voyage pendue à sa griffe, et me dit :

— Bel Éclair, mon ami, veux-tu bien faire descendre ton preux chevalier de mon dos ?

— En faire des cendres, seul toi sais le faire, ami Houla, mais le faire descendre, je le puis, répartis-je, en poussant Plafplaf d’un léger mouvement de croupe.

Vous noterez que je suis assez drôle, par moments, mille picotins ! Théobald s’affale sur la place en terre battue dans un grand fracas que je ne peux comparer à rien d’autre qu’à un chargement de casseroles qui tomberait d’une charrette. Il a perdu une chaussure qui est restée entre mes sabots. Bah, tant pis, je la garde ! Ça me fera un souvenir de lui. Et puis, il paraît que ça porte bonheur une chaussure d’homme. Les villageois poussent des cris d’hystérie :

— Le terrible dragon est là ! Le terrible dragon est là ! Le terrible dragon est là !

Point si terrible que ça ! Ils exagèrent ! Il suffit de savoir le prendre, c’est tout.

J’aperçois Arthur devant son petit commerce qui ouvre des yeux dilatés par l’étonnement. Il doit croire que la cervoise lui est montée à la tête. Les deux juments me regardent avec une admiration sans bornes. Entre le fait que je leur donne l’impression d’avoir maté le terrible dragon et que je sois accompagné par cette bombe… Je vous laisse deviner leur émoi ! Je subodore qu’elles vont fantasmer sur moi toute la nuit ! Eh oui ! je vous comprends, mes chéries, mais c’est trop tard. Il fallait se jeter sur moi et me consommer tout cru quand vous en aviez l’occasion ! Des étalons comme moi, ça ne se trouve point sous le pied d’un homme !

— Où ça ? Où ça, le dragon ? demande toujours Plafplaf qui, sans rien voir, ouït hurler autour de lui : « Le terrible dragon est là ! ». Qui parle ? Qui est là ?

Il n’en peut plus de se battre contre son heaume récalcitrant.

— Voilà, ami Bel Éclair ! s’exclame Houla. Ce que tu voulais va arriver. Ton preux chevalier aura la récompense du roi et ton ami Arthur touchera ses écus. Il ne nous reste plus qu’à trouver une verte prairie pour vous deux.

Gente Rafale me décoche un regard amoureux qui me chavire.

— Ohhh Oui ! trouvons vite cette verte prairie, mon ami Houla ! Je sens mon impatience monter au grand galop.

— Ça ne va point être bien difficile. La pollution n’existe point de nos jours.

— Hein ?

— Non, rien… répond Houla. Encore quelque chose qui vient du futur, ami Bel Éclair.

Sur ce, il éternue assez puissamment. La secousse fait tomber de son dos celle dont je convoite les charmes. Elle choit sur Plafplaf qui se retrouve plaqué au sol, une jument assise sur son buste. Heureusement qu’il a une armure !

— Excuse-moi, Gente Rafale ! s’exclame Houla. Je suis désolé. Ce sont les cendres de Ardouêre qui m’ont irrité les nasaux. Remonte vite sur mon dos, que je vous emporte en voyage de noces !




Fin




Boris TZAPRENKO


http://ilsera.com


Chez Smashwords




*****




******


Remerciements


Moult remerciements à :



Nathalie FLEURET

et

Bernard POTET

Jacques GISPERT

Jean-Philippe Paumier

Serge BERTORELLO







******


Boris TZAPRENKO

http://ilsera.com



Download this book for your ebook reader.
(Pages 1-24 show above.)