Excerpt for Le salon de Mme de... by Marcel Proust, available in its entirety at Smashwords

Marcel Proust

LE SALON DE MADAME DE...

L’Herne

Smashwords edition






Carnets

Copyright 2010 Éditions de L’Herne

22, rue Mazarine 75006 Paris

lherne@wanadoo.fr


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TABLE DES MATIÈRES




Le salon de la comtesse Aimery de La Rochefoucauld

Le salon de SAI la princesse Mathilde

Le salon de Mme Madeleine Lemaire

Le salon de la princesse Edmond de Polignac

Le salon de la comtesse d’Haussonville

Le salon de la comtesse Potocka

Journées de lecture






AVERTISSEMENT



Les textes proposés dans ce Carnet sont issus pour la plupart d’articles publiés dans Le Figaro.

Bourgeois, aristocrates, femmes du monde y sont tour à tour décrits en une galerie de portraits et une suite d’anecdotes dont Proust rend compte avec beaucoup de drôlerie, faisant coexister simultanément le profond et le superficiel, « en vaporisant le solide ou en condensant le fluide ».





LE SALON DE LA COMTESSE AIMERY DE LA ROCHEFOUCAULD


Le comte Aimery de La Rochefoucauld est un lettré des plus éminents et des plus délicats. M. Paul Bourget est souvent au nombre de ses invités. Le comte professe à l’endroit de son cousin le comte Robert de Montesquiou l’admiration de tous les vrais connaisseurs. Et, ayant à recevoir il y a quelques années une altesse quelconque, il ne crut pas pouvoir lui offrir de plus exquis régal que plusieurs pièces des Chauves-Souris dites, si nous avons une bonne mémoire, par Mlle Reichenberg. L’année suivante c’était, après un dîner élégant, la comtesse Mathieu de Noailles née Brancovan qui donnait dans le salon de la rue de l’Université les prémisses de sa jeune gloire. Enfin le comte ne laisse jamais échapper une occasion d’aller applaudir les musiques si originales et si puissantes du Prince Edmond de Polignac, cet artiste hors pair auquel il est d’ailleurs apparenté par le mariage en premières noces du duc de Doudeauville avec Mlle de Polignac. Mais si nous pénétrions un instant dans l’hôtel de la rue de l’Université. Il faut d’abord pour cela que je vous présente à la comtesse Aimery de La Rochefoucauld, née Mailly Nesle. Sa beauté, son esprit, sa bonté sont célèbres. Peu de femmes répandent autour d’elles plus de charme, exercent plus de prestige, font plus de bien. Si vous ne l’avez jamais vue, peut-être connaissez-vous du moins son portrait par Chaplin exposé il y a quelques années à l’École des Beaux-Arts. Alors vous avez admiré déjà la noble finesse de son profil, ses yeux bleus, sa chevelure blonde. L’exposition des Amateurs rue de Sèze contenait plusieurs peintures de Mme de La Rochefoucauld, dont un coin de forêt automnal d’une grande justesse de tons. Mme de La Rochefoucauld attache-t-elle à l’héraldisme la même importance que son mari ? Si, comme on le croit généralement, la négative est vraie, elle a le tact et le goût de ne pas le laisser voir. Si c’est l’affirmative, elle a cru de sa douceur et de son charme de femme de ne jamais le laisser sentir (mérite auquel participe d’ailleurs M. de La Rochefoucauld). C’est du moins l’impression que chacun ressent rue de l’Université, dans ces salons ornés de tant d’admirables tableaux de maîtres et où figure aussi, non loin d’un portrait du comte Gabriel (fils unique du comte et de la comtesse) par Mme André, le portrait de Mme de La Rochefoucauld par Chaplin dont nous parlions tout à l’heure. La comtesse malgré l’affluence perpétuelle de ses amis a un mot aimable pour chacun. Parfois une amie l’entraîne à part pour l’inviter à dîner. Mais le nombre des invitations est si grand qu’elle ne sait plus les jours où elle est libre et pour ne mécontenter personne elle envoie le maître d’hôtel consulter un petit livre où les acceptations sont inscrites. Du reste elle laisse suivant les affinités de chacun, des groupes se former qui continuent la conversation, tandis qu’elle va offrir aux nouveaux arrivants son sourire et sa main tendue. Ici c’est sa sœur la comtesse de Kersaint, beauté à la fois splendide et piquante, aux magnifiques épaules, aux yeux si beaux, qui cause littérature, art et musique avec la si jolie, si rose, si vive Princesse de Wagram, femme d’un esprit remarquable d’ailleurs, et d’une amabilité que sa myopie doit lui rendre bien fatigante. Mais elle est trop grande dame pour en rien laisser sentir. Le marquis du Lau et l’amiral Duperré ne s’interrompent de les écouter que pour les regarder. Plus loin la comtesse de Briey née Ludre, femme charmante que les imbéciles croient méchante parce qu’elle a beaucoup de drôlerie dans l’esprit, rit comme d’autres pleurent en se cachant les yeux dans ses mains, et peut-être pleure de rire en écoutant une histoire que lui raconte une des femmes les plus spirituelles de Paris, figure d’une délicatesse exquise, la comtesse de Broissia, née de Beaufort. La duchesse de Rohan n’a pas l’air de moins s’amuser du récit et tout à l’heure du reste ce sera à Mme de Broissia d’écouter ses deux interlocutrices et elle ne sera pas à plaindre. Voici la comtesse Guy de La Rochefoucauld, la duchesse d’Albufera, la princesse Brancovan, la grande artiste, la comtesse de Chevigné, la comtesse Potocka, la duchesse de Luynes. Que raconte la marquise d’Eyragues avec cet esprit incroyable, ce tour littéraire achevé qu’elle sait donner aux moindres choses, aux marquises de La Moussaye et de Massa ? Mais ces deux fines connaisseuses ont l’air ravies, non moins que le comte d’Haussonville qui a pourtant le droit d’être difficile en fait d’esprit. Le fait est que la marquise de Virieu et la comtesse Odon de Montesquieu, attirées par le succès de leur brillante parente et alliée, viennent pour prendre leur part de cette fête dont le marquis de Castellane est déjà l’incomparable jouteur. La place nous manque pour parler du comte Gabriel de La Rochefoucauld, fils du compte Aimery, dont les débuts dans la littérature ont été fort remarqués. Nous voulons parler d’une nouvelle dans la manière, douloureuse en dedans, impassible au dehors, de Guy de Maupassant.

Pendant ce temps Mme de La Rochefoucauld cause – à toute grande dame tout honneur – avec la comtesse de Brantes dont la poudre fait plus frais encore le rose et charmant visage, aux traits empreints de finesse, de majesté et de malice, profil de médaille affiné de grâce française et dont la haute intelligence fait loi partout. Enfin voici entrées la marquise de Castellane, la marquise de Jaucourt, la baronne Hottinguer, la comtesse de Chevigné et la comtesse de Ganay, la comtesse Tiskievitch. Nous avons laissé de côté pendant tout ce temps M. de La Rochefoucauld occupé à recevoir. J’aurais voulu vous le montrer aussi à la promenade, son pas régulier, le cou souvent entouré du foulard dont le Dr Lubet-Barbon le protège des rhumes. Il vous aurait rendu votre salut avec cette politesse grave qui diffère tant de la familiarité à base d’insolence de tant d’autres. J’aurais voulu vous conduire à Verteuil, château historique du comte et de la comtesse Aimery où se retira l’auteur des Maximes comme vous avez pu le lire dans Saint-Simon. Plusieurs souverains s’y sont arrêtés, notamment Charles Quint sous ses ombrages. Dans ses vastes pièces vous auriez évoqué les temps disparus. Parcourir Verteuil c’est feuilleter l’histoire de France.




LE SALON DE S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE


Un jour que le prince Louis-Napoléon, aujourd’hui général dans l’armée russe, exprimait pour la centième fois devant quelques intimes, dans le salon de la rue de Berri, son désir d’entrer dans l’armée, sa tante, la princesse Mathilde, chagrinée par cette vocation qui devait lui enlever le plus tendrement aimé de ses neveux, s’écria en s’adressant aux personnes présentes :

« Croyez-vous, quelle obstination ! – Mais, malheureux, ce n’est pas une raison parce que tu as eu un militaire dans ta famille !... »


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