Excerpt for Si tu savais... by Richard Plourde, available in its entirety at Smashwords


Si tu savais...

"Bravo! J'ai adoré." Christine Michaud, TVA, Salut, Bonjour Weekend

"Un des bons livres que j'ai lu dans ma vie." Diane Losier, Radio-Canada Atlantique

"Offrez-vous ce grand bonheur." Claire Pimparé

Si tu savais...

Roman


par

Richard Plourde


Edition Smashwords

Correction d’épreuves: Linda Breau

La version papier est disponible chez votre libraire et via le site Internet de l'auteur.

Editeur version papier: Les Éditions de la Francophonie

Copyright © 2009 Richard Plourde


www.richardplourde.ca

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Pour Isabelle et Gabriel


Une chance que j’t’ai

Je t’ai, tu m’as

Une chance qu’on s’a.


Jean-Pierre Ferland

Chapitre 1


Octobre 2002


Il y a de ces jours exceptionnels où notre vie bascule complètement, où un malheur inattendu vient nous déchirer en milliers de petits morceaux inégaux et effilochés, après quoi il nous laisse, cruellement, seul à nous rapiécer du mieux que l’on peut. Le pire est que, pour ces plus grands bouleversements, la malédiction se fait un devoir de ne donner aucun indice. Comme un fauve, elle guette, en silence, attendant patiemment l’heure fatidique, et..., BANG! elle attaque sans scrupule. Après le choc, il devient rapidement évident que notre existence ne sera plus jamais la même.

Le 15 octobre 2002, 15 h 23, Richard et Jocelyne Plourde étaient assis nerveusement sur les deux chaises étroites qui venaient d’être promptement placées dans une salle de traitements transformée pour l’occasion en bureau de médecin. L’hématologue arriverait dans quelques minutes. Même si les infirmières tentaient de ne laisser transparaître aucune information, leurs regards inhabituellement évasifs laissaient supposer le pire. Leur fils Gabriel était en rémission d’une leucémie lymphoblastique aiguë depuis déjà quatre ans. Le choc du diagnostic initial avait été brutal. Il n’avait alors que vingt mois et avait dû subir cent huit semaines de traitements de chimiothérapie divers. Bien qu’ils avaient cru qu’il s’agirait d’une éternité, tout cela était déjà révolu. Gabriel allait bien et, compte tenu du pronostic de guérison complète de plus de quatre-vingt-dix pour cent, tous ceux près de l’enfant s’entendaient pour dire, peut-être pour se convaincre, que ce cauchemar ne reviendrait jamais.

Pour les parents, toutefois, rien n’était aussi sûr. Quatre ans auparavant, leur fils semblait en parfaite santé. Un tout petit test sanguin de routine avant une chirurgie mineure pour une hernie congénitale avait dévoilé que, dans la moelle de ses jeunes et petits os, des lymphoblastes se divisaient à un rythme effréné et, si laissés sans traitements, occuperaient graduellement toute la place au point de le tuer. Depuis, malgré la bonne forme apparente de Gabriel, chaque examen de contrôle réanimait leurs pires craintes. Jusqu’à ce jour, ces peurs s’étaient toujours avérées non fondées.

Cette fois, c’était différent. L’indice principal de l’état de santé de leur fils, la formule sanguine différentielle, était anormale depuis quatre semaines. Les paroles du docteur Pierre Servant, hématologue pédiatrique, prononcées il y a un mois résonnaient constamment dans leurs pensées. Ayant laissé se former sur ses lèvres un faible sourire inquiet, le médecin avait jeté sur eux un regard plein de compassion et, hochant la tête en direction du garçon, il avait inspiré et laissé sortir d’un seul trait :

− Il semble en pleine forme, mais je dois dire que sa formule sanguine m’inquiète un tout petit peu.

Il n’en avait pas fallu plus pour replonger le couple dans un tourbillon émotionnel violent où les voix résonnent comme un écho lointain et où la réalité devient difforme, donnant l’impression d’être paralysé à l’intérieur d’un cauchemar, incapable de se réveiller.

Aujourd’hui serait le jour de vérité. La seule technique permettant de faire le diagnostic d’une rechute, la ponction de moelle osseuse, avait été exécutée plus tôt ce matin. Sous une légère sédation, on avait douloureusement percé un trou dans l’os en bas du petit dos du garçon de six ans et retiré une petite quantité de moelle osseuse. Sur des lamelles de microscope, on avait déposé de fines gouttelettes dans lesquelles, comme une boule de cristal, on pouvait prédire l’avenir. Dans quelques longues secondes, Richard et Jocelyne sauraient si la satanée de leucémie était revenue ronger leur existence.

Nancy, une jeune infirmière dans la vingtaine aux yeux bleus vifs, ses cheveux blonds bouclés bordant son joli visage, s’adressa nerveusement aux parents :

− Docteur Servant est à l’étage. Il m’a demandé de vous informer qu’il devait visiter un dernier patient et que dans au plus cinq minutes il sera avec vous. Il...

− Avez-vous reçu le rapport du laboratoire concernant les analyses des prélèvements de moelle? se pressa d’interrompe Richard, tenant avant tout de s’assurer que le médecin aurait le diagnostic en main à son arrivée et ainsi éviter que ce calvaire perdure.

− Non. Docteur Servant exige toujours d’observer les échantillons lui-même. Il arrive justement du laboratoire, il pourra certainement vous donner les résultats.

L’infirmière fit une courte pause afin de permettre aux parents de poser d’autres questions. Ils n’en avaient pas. Son visage était illuminé d’un sourire authentique. Richard se pencha vers son épouse et comme pour s’encourager mutuellement lui chuchota à l’oreille :

− Elle ne sait rien! Elle est anxieuse, comme nous. Personne n’a vu le rapport de laboratoire. Probablement que le personnel nous évite du regard simplement parce qu’il craint le pire, et non parce qu’il nous cache quelque chose. Peut-être, comme l’espère le pédiatre chez nous, s’agit-il vraiment d’un virus qui a attaqué temporairement sa moelle. Peut-être aurons-nous eu la pire frousse de notre vie!

Jocelyne laissa paraître un sourire. Alors que Richard parlait et bougeait continuellement dans ces moments-là, elle restait calme, parlait peu et gardait toujours espoir. Elle aimait quand Richard lui apportait des arguments positifs sur la santé de leur fils, cela la réconfortait ne serait-ce que quelques instants.

Jugeant le moment opportun, la jeune infirmière tourna son attention vers Gabriel, et, d’un ton de voix manifestement dirigé vers l’enfant, lui dit :

− Habituellement, c’est long, c’est ennuyeux et il n’y a rien à faire pour les enfants lorsque les parents rencontrent le médecin. Si tu veux, tu peux venir avec moi à la salle de jeu. Tes parents viendront te chercher aussitôt qu’ils auront terminé.

Gabriel, qui était assis patiemment sur un petit tabouret, bécotant fréquemment son lapin en peluche, sécurisé d’être auprès de ses parents, jeta un regard suppliant en leur direction. Il n’était pas sans ressentir que quelque chose de potentiellement grave approchait. Il aurait tant voulu rester auprès d’eux ou, mieux, s’enfuir sous les couvertures de son lit à trois cents kilomètres de là, serrant Lapin contre son cœur, fermer ses yeux très fort et s’évader dans des rêves de voyages à travers les planètes qu’il ferait lorsqu’il serait astronaute! Ses magnifiques yeux bruns se remplirent d’eau, et, malgré tous ses efforts de retenir ses larmes, il se précipita dans les bras de son père en sanglots. Richard le serra doucement, attendit quelques secondes avant de parler. D’un doigt, il leva légèrement le menton de son fils, le regarda droit dans les yeux et lui dit avec un sourire réconfortant digne d’un Oscar :

− Écoute. Nous devons parler au médecin quelques minutes. Tu sais comme c’est tannant d’attendre quand les adultes parlent longtemps et que tu n’as rien à faire. Va avec Nancy dans la salle de jeu. Il y a deux ordinateurs, je suis sûr qu’il y a des jeux intéressants. Aussitôt que nous aurons terminé, nous irons te chercher et nous partirons pour la maison. Promis. D’accord?

Le garçon leva les yeux en direction de l’infirmière, au sourire rassurant. Spontanément, comme si ses inquiétudes s’étaient envolées, il bondit du tabouret et se dirigea, d’un pas décidé, hors de la pièce en direction de la salle de jeu de l’unité d’hémato-oncologie pédiatrique du Centre hospitalier de l’Université Laval, à Québec.

Le docteur Servant entra dans la pièce, s’excusa pour son retard, l’attribuant à une journée plus chargée qu’à l’habitude. Il était mince, voire même maigrelet. Sa barbiche, même si peu foncée, contrastait fortement avec son teint pâli par la surcharge de travail. Sa petite taille, sa physionomie de collégien, sa chemise d’Oxford et ses pantalons bien agencés lui conféraient une allure beaucoup plus d’étudiant en résidence que de médecin spécialiste. Toutefois, il avait l’air de ces gens particulièrement intelligents qui ont une capacité d’analyse et de synthèse exceptionnelle. De plus, son attitude pleine d’assurance et son sourire sincère inspiraient confiance. Il avait nettement l’air d’un homme brillant, sage et sensible, auquel on se fie d’emblée pour les choses de la tête.

Il était démesurément penché sur un côté afin de contrebalancer le poids de deux énormes dossiers qu’il portait laborieusement sous son bras gauche. Trois infirmières apparurent soudainement dans l’ouverture de la porte et s’approchèrent lentement de lui, en quête de directives pour leurs patients respectifs. Il les écouta patiemment, se fermant les yeux afin de mieux se concentrer et de se reposer un peu du même coup. Il dicta à chacune les consignes et ferma doucement la porte derrière lui. La porte close l’assurait qu’il ne serait plus dérangé. Toute l’équipe de l’aile d’hémato-oncologie prenait un grand soin du bon docteur Servant, le seul hématologue pédiatrique en fonction dans cette unité qui en aurait nécessité le triple. La direction cherchait désespérément à en recruter un autre, alors que le collègue du docteur Servant était en arrêt de travail pour une période indéterminée pour cause d’épuisement.

Il ne restait donc que le docteur Pierre Servant, qui assumait sa vocation humanitaire surchargée sans protester. Le personnel faisait donc des pieds et des mains pour épargner le pauvre médecin et ne le consultait qu’en cas d’urgence. Tous savaient qu’il ne quitterait jamais l’hôpital avant que tous les cas soient réglés, ce qui arrivait rarement avant 20 h.

Fidèle à lui-même, le médecin, d’un ton à la fois plein de compassion et cruellement direct, ne perdit pas de temps.

− Gabriel a l’air vraiment en forme, sa moelle, par contre, l’est moins. La leucémie est revenue. Dans tous les cas de rechutes, nous recommandons de procéder à une greffe de moelle osseuse, qui habituellement se pratique à l’hôpital Sainte-Justine de Montréal. Étant donné qu’il a été en rémission pendant quatre ans, qu’il est en forme, qu’il n’a pas eu trop d’exposition à la chimiothérapie et donc que ses organes n’ont probablement pas été trop endommagés, il a un peu plus d’une chance sur deux de s’en sortir. Ce qui, j’avoue, est beaucoup moins qu’il y a quatre ans, mais qui est quand même bien.

Il se tut, laissant aux pauvres parents le temps d’assimiler ce drame qui se dénouait devant eux. Richard et Jocelyne étaient immobiles, silencieux, sans trop d’expressions. Ils s’y attendaient un peu. Puisque l’hématologue pédiatrique le plus près de leur résidence se trouvait à Québec, ils avaient dû entreprendre le voyage de 300 kilomètres à partir d’Edmundston au Nouveau-Brunswick. Ils avaient alors eu amplement de temps pour imaginer le pire et se rendre à l’évidence : s’il s’agissait d’un virus, comme soupçonné au début, la formule sanguine aurait montré des signes de vigueur bien avant. Comme tout parent, ils s’étaient tout de même permis d’espérer de bonnes nouvelles, et même carrément un miracle. Mais la réalité était tout autre. Malgré leur calme, malgré le fait qu’ils s’en doutaient, le coup était des milliards de fois plus dur à encaisser qu’il y a quatre ans. Toussotant afin de desserrer un peu sa gorge étranglée par cette apocalypse, Richard parla en premier. Il s’adressait à un homme pour qui il avait la plus grande admiration, en qui il avait la plus grande confiance et avec qui, durant les quatre dernières années, il était devenu ami.

− Pierre, avec tout le respect que j’ai pour toi et ma confiance en tes compétences, je me dois de te demander : es-tu certain du diagnostic? Est-ce qu’il y a des chances que tu te trompes?

− Malheureusement non! D’ailleurs, un ami hématologue à la retraite, en visite au laboratoire, est venu me voir alors que j’étais au microscope. D’un geste de la main, il m’a fait signe de le laisser regarder. Il a tristement confirmé la rechute de Gabriel.

Cette fois, c’est Jocelyne qui l’interpella d’une voix étranglée :

− Qu’est-ce qu’on fait maintenant?

La question fit sursauter le père et le médecin. Le ton direct avait abruptement rompu le décorum usuel.

− Gabriel doit être en rémission avant de procéder à la greffe, expliqua le médecin. Je vais téléphoner au chirurgien afin de prévoir une date pour installer son port-a-cath. Nous pourrons entreprendre le traitement d’induction dans les prochains jours, ici, à Québec. En même temps, je vais faire parvenir une référence au docteur Michel Bordeaux, directeur de l’unité de greffe à Sainte-Justine.

− Est-ce qu’il y a urgence d’intervenir? interrompit le père. Il nous faut un peu de temps pour assimiler tout ce qui vient de se passer et nous préparer émotionnellement pour les traitements à venir. Il faudra l’annoncer à nos parents et à Ga... Mon Dieu, comment lui apprendre ça?!

Les larmes ruisselant déjà abondamment et silencieusement sur ses joues et celles de sa femme, Richard conclut :

− Nous aurons surtout besoin de pleurer...

Jocelyne et Richard étaient brisés, défaits. Ils auraient tellement eu le goût de crouler dans les bras l’un de l’autre, de pleurer bruyamment en hochant violemment les épaules et en criant leur peine à pleins poumons. Mais ils savaient qu’ils ne le pouvaient pas. À quelques mètres de là, leur fils, leur soleil, leur petit homme, leur ange Gabriel ne savait rien. S’il devait survivre à ce damné de cancer, il fallait qu’à travers les yeux de ses parents il voie la certitude qu’il allait s’en sortir. Il fallait donc que le couple y croie aussi. Rien n’était aussi sûr. Il fallait qu’ils restent forts... pour lui.

Le docteur Servant avait considérablement d’admiration pour ce couple qu’il avait appris à connaître, respecter et aimer avec les années. Il s’agissait de gens authentiques, de bons parents très soucieux du bien-être de leurs enfants. Il pouvait comprendre leur besoin de se ressourcer avant le début des traitements.

− Non, il n’y a pas d’urgence, nous pouvons attendre à lundi, dans une semaine et demie. D’ailleurs, je crois qu’il sera bénéfique pour lui et pour vous de prendre un peu de recul, d’être avec vos proches et de bien vous préparer.

La conversation se poursuivit pendant quelques minutes. Le médecin expliqua en détail les traitements à venir et les nombreuses complications potentielles, dont certaines fatales ou, pire encore, sévèrement débilitantes. Les parents écoutaient sans toujours entendre. Ils savaient que plus tard, ensemble, ils pourraient donner un sens aux petits bouts d’information que chacun saisissait confusément.

Une fois toutes les particularités de leur retour à l’hôpital révisées, ils s’étaient dirigés vers la salle, au bout du corridor, où leur fils les attendait. Richard échangea un bref regard perturbé avec son épouse; elle avait tout de suite compris : comment annoncer à Gabriel que sa leucémie était revenue? Comment lui expliquer qu’il devrait recommencer des traitements qui le rendraient malade, qui le feraient vomir parfois une douzaine de fois par jour, qui lui feraient perdre ses beaux cheveux fins et soyeux et qui viendraient encore une fois lui arracher des morceaux de son enfance éphémère? Comment lui dire qu’on lui percerait le corps des centaines de fois et qu’on l’obligerait à avaler des produits chimiques amers et dégueulasses? Comment lui dire que, s’il refusait, ses propres parents l’emmèneraient par la force, s’il le fallait, à cette torture et que, si nécessaire, ils le retiendraient fermement alors qu’on le perforerait et l’empoisonnerait? Comment lui dire que, le cœur brisé et l’âme lacérée, ils seraient déchirés entre le protéger de ce calvaire et lui sauver la vie? Pire encore, auraient-ils un jour à lui parler de la mort?

Il était au fond de la salle de jeu, assis devant un ordinateur qui semblait trop gros pour lui, sa tête penchée vers l’arrière pour voir l’écran; ses petits doigts, sur le clavier, actionnaient quelques touches rapidement. Le chiffre huit entouré d’étoiles, au haut de l’écran, indiquait qu’il avait atteint le huitième niveau d’un jeu qu’il expérimentait pour la première fois. Il avait une facilité pour les jeux d’ordinateur, auxquels il s’adonnait depuis l’âge de deux ans. Il jeta un regard rapide en direction de l’entrée et aperçut ses parents.

− Venez voir! C’est un jeu de grenouille. Il faut manger tous les fruits et les libellules sans se faire attraper par les fantômes. Je suis au niveau huit.

Sans plus de cérémonie, il continua son jeu, les libellules essayaient vigoureusement, mais futilement de s’enfuir alors que la grenouille les gobait. Les fantômes, pour leur part, tentaient tant bien que mal de terrifier l’amphibien qu’ils ne réussissaient même pas à approcher. Richard et Jocelyne admiraient leur fils. Il était intelligent, poli et soucieux des autres. Il était beau, avec ses cheveux bruns courts toujours un peu dépeignés; ses petites lunettes hexagonales colorées, qui accentuaient ses perles foncées, et son sourire gêné lui conféraient un charme peu commun.

− Lorsque tu auras terminé, nous retournerons à la maison, annonça son père.

Il n’en fallut pas plus pour que l’enfant abandonne abruptement le jeu, laissant les fantômes − qui, on aurait dit, avaient l’air soulagés − faucher la grenouille de ses deux dernières vies. Une fenêtre apparut sur l’écran, annonçant qu’il s’agissait d’un pointage record et invitant le joueur à y inscrire son nom. Gabriel l’ignora et bondit hors de sa chaise.

− Réalises-tu que, de tous les enfants qui ont joué ce jeu, et il y en a beaucoup, tu as réussi le meilleur score, et ce, à ta première tentative?

Richard était visiblement fier. Gabriel, pour sa part, se demandait ce qu’il pouvait bien y avoir de difficile dans un jeu où le déplacement des fantômes était à ce point prévisible.

− Tu n’inscris pas ton nom? s’exclama le père, comme s’il s’agissait d’une bévue presque impardonnable.

− Non, répondit simplement Gabriel, qui se demandait bien pourquoi son père accordait autant d’importance à y inscrire son nom.

Richard, debout devant le clavier, tapa les trois lettres permises « GAB » et cliqua sur la case « OK ». Il était drôlement impressionné. Le nom de son fils trônait au sommet de la liste! Pendant quelques minuscules secondes, la maladie avait pris le second plan. Toutefois, en se retournant, un coup d’œil dans la salle de jeu suffisait pour se rendre à l’évidence que le mal était toujours omniprésent. Même les enfants, ces êtres innocents exhalant l’énergie de la vie, rayonnant l’espoir de la génération à venir, pouvaient être malades, très malades, fatalement malades. Assis à une table, devant un casse-tête, une fillette d’environ douze ans, le teint gris aux reflets vert pâle, les paupières cernées, les yeux ternes, la tête chauve, lança un faible sourire à la fois maternel et admirateur en direction du garçon. Au-dessus d’elle, perchés comme des vautours, quatre sacs de liquides colorés étaient reliés par des tubulures à une pompe qui lentement, une goutte à la fois, lui injectait le poison qui lui sauverait peut-être la vie.

Le retour à la maison s’était déroulé surtout dans le silence. Sur la banquette arrière, épuisé de sa journée éprouvante, Gabriel s’était rapidement endormi. Les parents étaient encore assommés par les événements; regardant fixement vers l’avant, ils n’osaient pas parler, de peur que leur fils ne soit pas complètement endormi et qu’il entende. Quelques fois, ils osaient jeter un regard vers l’autre, mais les larmes venaient rapidement obstruer leur vue, et leurs gorges devenaient insupportablement douloureuses. Toutefois, malgré le silence, malgré leurs cerveaux engourdis par ce calvaire, de nombreuses interrogations défilaient à un rythme hallucinant. « Comment allons-nous lui annoncer? Si nous n’avons pas pu vaincre le cancer avec un traitement qui offrait 95 % de chance de guérison, comment réussir avec seulement 50 %? Une chance sur deux! C’est comme tirer pile ou face. Face : tu vis; pile : tu meurs! » Ils étaient tous deux terrifiés.

Comme bien des jeunes couples qui fondent une famille, les Plourde avaient souhaité que jamais la maladie ne vienne s’immiscer dans leur vie. Bien sûr, lors des grossesses, ils avaient eu ces inquiétudes qui guettent tous les nouveaux parents, des plus sérieuses : mon enfant sera-t-il en santé? sera-t-il infirme? aux plus insignifiantes : sera-t-il beau? sera-t-il un garçon ou une fille? Ces soucis s’étaient rapidement dissipés à la naissance d’un splendide bébé témoignant de sa santé à plein poumon.

Peut-être que l’euphorie de la naissance leur prodiguait l’illusion que les maladies infantiles n’atteignaient que de rares familles anonymes que l’on ne voit qu’à la télévision lors des téléthons. Peut-être qu’une fois que l’on aime plus que l’on n’aurait jamais cru être capable d’aimer, ils n’osaient pas même imaginer que leur enfant pourrait devenir sérieusement malade. Peu importe la raison véritable, jamais ils n’auraient cru qu’un tel châtiment puisse leur tomber dessus.

L’acceptation de la première leucémie de leur fils avait été longue et ardue, l’épreuve, terriblement difficile. Puis, très insidieusement, quelque chose d’étrange s’était produit. Même s’ils auraient dû savoir mieux, ils étaient tout doucement devenus convaincus que Gabriel serait parmi les enfants guéris par les traitements, que les rechutes et la mortalité, ça n’arriverait qu’aux autres!

Toutefois, dans l’obscurité des nuits hâtives d’automne, dans la solitude du silence, même si tous les panneaux routiers portaient le nom d’un saint, ils sentaient, comme le Christ deux mille ans auparavant, que Dieu les avait abandonnés. L’espoir qui les avait soutenus pendant quatre années s’était évanoui. Puisque le Père, le Tout-Puissant, avait laissé son propre Fils mourir, cloué à une croix, comment pouvaient-ils compter sur Lui pour sauver le leur?

Chapitre 2


Novembre 2002


Les couleurs vibrantes d’automne n’étaient qu’un souvenir lointain. La Vallée du Haut-Saint-Jean était peinte en tons de gris et de maussade. Le ciel était lourd et sombre et les gazons, ternes, s’étouffaient lentement. Il fallait une conviction ardente pour croire que la nature réussirait à défier la mort et à survivre à l’hiver.

Après un mois passé au Centre hospitalier de l’Université Laval, à Québec, pour y subir de durs traitements de chimiothérapies diverses, recevoir d’innombrables injections et endurer des nausées insupportables, Gabriel, qui était de retour chez lui, s’était préparé pour aller visiter les amis de sa classe. C’était sa décision. Il voulait y retourner une dernière fois. Le docteur Servant avait donné son aval, sachant que les parents sauraient prendre les précautions nécessaires. Gabriel était conscient qu’il raterait son année scolaire. Sa neutropénie exigeait qu’il évite les lieux publics, souvent bondés de microbes. De toute façon, il n’en aurait pas eu l’énergie.

La maladie de Gabriel avait fortement perturbé les élèves de l’école élémentaire Notre-Dame, et en particulier ceux de la classe 1A, soit celle de madame Florence. La plupart des écoliers avaient été foudroyés par la nouvelle. D’une part parce que leur ami était sérieusement malade, mais d’autre part parce qu’ils réalisaient pour la première fois de leur courte existence qu’aucun n’était à l’abri d’un tel malheur.

Les enseignants avaient répondu tant bien que mal aux questions des enfants. Ils avaient tenté, malgré leur inexpérience dans ce domaine, de les rassurer, en leur disant que ces maladies étaient rares et qu’elles n’étaient pas contagieuses. Toutefois, devant tous ces inquisiteurs sautillants sur place, les petits doigts pointés droit vers le plafond, la discussion s’était poursuivie très longtemps. Et pour les semaines qui avaient suivi, il ne s’était jamais passé une journée sans qu’un enfant aborde, d’une façon ou d’une autre, ce sujet omniprésent qui les habitait.

En sortant de l’automobile, Gabriel s’assura que sa casquette cachait bien son crâne chauve. Serrant fortement la main de son père, il jeta un coup d’œil larmoyant dans sa direction et se dirigea d’un pas à la fois timide et résolu vers les portes d’entrée de son école.

À part l’enseignante, personne ne se doutait de sa visite. Il pénétra dans le hall d’entrée. L’amalgame d’odeurs familières de caoutchouc d’espadrilles, de planchers fraîchement lavés, de repas mijotant à la cafétéria éleva aussitôt d’un cran la nostalgie qu’il éprouvait. Richard, derrière lui, admirait le courage de son fils et tentait, tant bien que mal, de chasser la douleur qui venait soudainement de lui transpercer la gorge.

Une série de menus manteaux, suspendus à des crochets fixés à un mètre du sol, bordaient un long corridor où de minuscules souliers tapissaient le bas du mur. Gabriel se rendit à une porte sur laquelle une petite affiche joliment décorée de bricolages de fleurs et papillons colorés portait la mention « 1A ». Il leva la tête et porta sur son père un regard agrémenté d’un faible sourire tout en clignant des yeux pour éliminer l’excès de larmes. Richard avait compris. Il posa sa main sur son épaule et lui dit d’un ton rassurant :

− Ça va bien aller.

Ils furent surpris tous les deux lorsque la porte s’ouvrit soudainement. L’enseignante, qui quittait la classe en donnant quelques directives aux élèves, ne regardait pas dans leur direction. Elle se tut lorsqu’elle constata que tous les élèves, sans exception, étaient figés, le regard médusé en direction de quelque chose derrière elle. Le silence fut rompu par un chahut fulgurant.

− Gabriel! Madame! Madame! c’est Gabriel! entonna la classe à l’unisson.

Spontanément, vingt-deux élèves se précipitèrent vers leur ami, qui, devenu légende, était miraculeusement revenu au bercail. La scène était d’une candeur exceptionnelle. Pleins de tendresse, les enfants observèrent et admirèrent d’abord leur ami. Se bousculant légèrement, chacun tentait de se tailler une place à ses côtés. Et comme si une barrière invisible et infranchissable protégeait le garçon, tous s’immobilisèrent à quelques centimètres autour de lui. Pendant quelques secondes, personne n’osa franchir ce mur invisible. Un gouffre les séparait. Lui dans un univers d’incertitude, de maladie et de douleur et eux en sécurité dans leur monde protégé. Oseraient-ils traverser? Risqueraient-ils d’être eux-mêmes contaminés par cette mystérieuse et macabre leucémie?

Alors que le silence devenait insoutenable, une petite main décidée se faufila tout doucement entre les enfants. Les écoliers se scrutèrent, tentant de comprendre qui osait faire ce premier pas audacieux. Puisqu’on ne pouvait pas voir à quel bras cette main était rattachée, on aurait cru qu’elle avançait divinement, seule, sans corps. Sans hésiter, de minuscules doigts angéliques, le plus délicatement du monde, effleurèrent le bras de Gabriel. Deux jeunes, qui avaient finalement réussi à associer la main au bras de son propriétaire, se déplacèrent afin de créer une ouverture pour cette brave âme. Là, au milieu de la foule, une mignonne petite fille aux yeux bleus bourrés de tendresse offrit un sourire tellement authentique que d’un seul coup le mur s’effondra. Aussi doucement qu’elle l’eut introduite, la jeune fille prodige retira sa main, laissant ainsi la place à toute la classe entière pour se précipiter sur Gabriel.

Alors que les jeunes filles, se considérant de beaucoup plus matures que ces pauvres garçons, offraient des caresses et des encouragements maternels, les garçons quant à eux y allaient de tapes dans le dos et de coups de poing sur les épaules. Le jeune homme au centre de tout ce tumulte jeta un coup d’œil en direction de son père; il était visiblement gêné par toute cette attention.

L’enseignante, qui avait bien du mal à masquer son bouleversement devant cette scène touchante, fit signe aux enfants de retourner à leur place. Discrètement, elle se retourna pour éponger ses paupières engorgées et reprendre un peu de contrôle sur ses émotions à fleur de peau.

Comme si elle craignait que les médicaments l’aient rendu friable, l’enseignante avait doucement accompagné Gabriel à son pupitre, le guidant avec une main délicatement appuyée sur le dos. Même si tous savaient qu’il ne pourrait revenir cette session, ce petit bureau lui serait réservé pendant toute l’année. Solitaire, ce pupitre rassurait les élèves que l’on n’oubliait pas leur fier compatriote et représentait solennellement tout l’espoir qu’ils portaient pour lui.

L’enseignante leva lentement la main, la paume vers l’avant et miraculeusement la cacophonie cessa subitement.

− Gabriel, tu sais, les amis se sont beaucoup ennuyés de toi.

Plusieurs enfants hochaient vivement de la tête.

− Ils t’ont préparé une petite surprise. Juste pour toi.

Alors que les élèves frétillaient d’impatience, l’enseignante se dirigea vers son bureau et retira d’un tiroir un joli sac décoré de citrouilles d’un orange éclatant.

− Tu n’étais pas ici pour l’Halloween alors nous t’avons préparé un sac à surprises. De plus, chaque ami t’a préparé une carte de souhaits alors que tu étais à l’hôpital. J’ai tout mis ça là-dedans.

Elle éleva le sac un peu plus haut, grimaçant pour laisser entendre qu’il était lourd et laisser voir qu’il était rempli jusqu’au bord.

− Si tu veux, tu peux l’ouvrir tout de suite.

Encore un peu gêné, Gabriel fit signe que oui. Il n’en fallut pas plus pour que tous les élèves se projettent vers lui de nouveau, se bousculant pour se faire une place privilégiée auprès de lui.

Discrètement, une fillette mince, habillée d’une jolie robe imprimée de délicates fleurs sauvages, se dirigea vers Richard. Elle le fixa de ses grands yeux verts, exagérés par ses lunettes d’hypermétropes, et, avec une sympathie des plus désarmante, lui lança d’un trait :

− Tu dois être content que Gabriel n’est pas encore mort, hein?

Richard demeura perplexe. Il tentait d’interpréter la signification de cette phrase si malhabilement formulée. La jeune fille resta immobile, le menton élevé au maximum comme si elle s’adressait à un géant. Devant l’absence d’une réponse de la part du père, elle fit de grands signes affirmatifs avec la tête pour lui souffler la réponse.

Richard répliqua d’abord avec le sourire d’incompréhension d’un touriste qui ne maîtrise pas très bien une langue étrangère et, afin de se permettre encore quelques secondes d’analyse, lui demanda de répéter. La petite fille, qui ne semblait pas surprise qu’un adulte soit ainsi distrait, acquiesça :

− Tu dois être content que Gabriel n’est pas encore mort, hein?

− Ou... ou... Oui, bredouilla-t-il. Je suis très content. Il n’osa pas ajouter « qu’il ne soit pas encore mort », de peur que le simple fait de prononcer son nom suffise à interpeller la grande Faucheuse.

La fillette semblait satisfaite de la réponse. Visiblement fière d’elle d’avoir entretenu une conversation d’égal à égal avec un adulte sur un sujet aussi sérieux, elle partit, d’un air hautain, rejoindre le reste des écoliers.

Gabriel était assis à son pupitre et sortait, avec soin, une à une, les cartes de souhaits que lui avaient confectionnées ses amis. Chaque fois qu’il en prenait une, un enfant bondissait et s’agitait soudainement, s’exclamant fièrement, plein d’excitation, qu’il en était l’auteur. Il en fut ainsi pendant de longues minutes. Personne ne semblait s’en lasser.

Tout à coup, Gabriel, qui avait l’air beaucoup plus détendu, s’arrêta avant de récupérer le prochain article. Il chercha son père parmi la foule et le repéra. Sa timidité évaporée, ses traits adoucis et souriants, ses yeux pétillants, il était redevenu le Gabriel d’antan. Plus rien ne le différenciait des autres élèves de sa classe. Richard se rapprocha tout près de lui, admirant son enfant manifestement très heureux. Son fils s’était subtilement, mais fermement, réapproprié sa vie.

− Papa?

− Oui, Gabriel? interrogea le paternel.

− Je veux enlever ma casquette.

Son regard était d’une sérénité divine. Il était prêt. Prêt à dévoiler sa réalité. Prêt à l’assumer.

Richard hocha faiblement la tête. Ému devant le geste que son fils allait exécuter, il n’osa pas lui répondre en parole. Il allongea le bras et ouvrit la main en signe approbateur. Avec l’assurance du plus brave des chevaliers de ses jeux vidéo, Gabriel enleva sa casquette et la confia à son père. Un silence envahit immédiatement toute la classe. Tous, sans la moindre exception, fixaient le crâne chauve. Une tête dénudée, qui n’apparaît qu’à la télévision lors de ces téléthons ennuyeux qui ne concernent que des enfants inconnus qui habitent les grandes métropoles. Les enfants s’observaient les uns les autres comme pour s’assurer que cette image apocalyptique était réelle. Et, avec une spontanéité typique aux enfants, le vacarme reprit aussi vite qu’il s’était estompé.

− Madame! Regardez! Gabriel n’a plus de cheveux! s’exclama un garçon qui semblait envier le look.

L’enseignante, visiblement embarrassée, ordonna aux élèves de venir se placer à l’avant devant le tableau afin de présenter à Gabriel le spectacle qu’ils avaient monté depuis la rentrée scolaire. Frétillants d’excitation, les enfants prirent soudainement leur place sur la tribune. D’un doigt, elle démarra le magnétocassette. Fièrement, ils entonnèrent leur chanson tout en gesticulant exagérément la scène décrite par les paroles. Leur compatriote, visiblement impressionné par leur savoir-faire, les contemplait avec la plus grande admiration.

Richard observait la scène, profitant du petit répit que le spectacle lui apportait. Une phrase passait en boucle dans sa tête : « Tu dois être content que Gabriel n’est pas encore mort, hein? ». Cette phrase innocemment lancée par une fillette de cinq ans n’aurait pas dû le tourmenter autant. Toutefois, la formulation maladroite semblait cryptée. Bien sûr, il y avait ce que la jeune élève avait voulu dire : « Je suis convaincue que vous êtes heureux et soulagé que votre fils, Gabriel, réponde bien aux traitements, et qu’il est raisonnable d’espérer qu’il guérisse et vive par la suite une vie normale jusqu’à ses vieux jours. »

Mais les quelques mots « n’est pas encore mort, hein » n’étaient pas sans lui rappeler qu’un jour, la mort viendrait faucher un à un chacun des membres de sa famille. Richard grimaça et s’ordonna d’apprécier le moment présent.

Il observa son fils qui, le visage illuminé d’un sourire épanoui, écoutait avec admiration ses amis qui donnaient un spectacle à ravir. Malgré ses traits gonflés par la cortisone, son teint pâle, l’absence de cheveux, il était d’une beauté et d’une pureté inouïe. Richard se considéra privilégié d’être en mesure de partager un moment si précieux avec son fils. La phrase de la fillette qui repassait en boucle dans sa tête se transforma alors en message tout simple : « Sois heureux, Richard, ton fils, Gabriel, est vivant ». La joie ressentie lui brouilla la vue.

Le spectacle se termina en crescendo sous les vifs applaudissements du garçon et de son père. L’heure du dîner approchant, Richard signala qu’il était maintenant temps de partir. Puisque tous semblaient rassasiés, aucun enfant ne protesta. Les au revoir n’eurent pas l’allure d’adieux. Et, comme s’il s’agissait d’un jour de classe régulier et qu’ils allaient se revoir le lendemain, ils se quittèrent sans trop de cérémonie. L’enseignante les escorta à la sortie. Madame Florence se pencha sur Gabriel. Elle l’embrassa et le couva de toutes ses qualités maternelles, le serrant si fort que, sous la pression, leurs yeux devinrent pleins d’eau. S’évitant du regard afin de ne pas faire durer le supplice, l’enseignante et l’élève promirent de se revoir bientôt et elle lui ordonna de revenir quand il le voudrait.

À l’extérieur, le soleil d’automne avait réchauffé l’air imprégné d’odeurs sauvages. D’un pas comblé, Gabriel et Richard entamèrent leur descente vers le stationnement. Le front collé à la fenêtre de la porte d’entrée, l’enseignante fouilla ses poches avec empressement, à la recherche d’un mouchoir, et contempla le couple qui s’éloignait. Soudainement, elle figea. Devant elle, il y avait le père et le fils, main dans la main. Au-dessus d’eux, parfaitement centrée, une croix. Celle juchée au pignon de l’église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

− La trinité, murmura-t-elle.


***


La neige, déterminée, avait débuté soudainement et abondamment, recouvrant lourdement tout sur son passage comme si, cette fois, elle parviendrait à tout anéantir. Les premières neiges sont souvent des moments précieux, magiques, voire féeriques. Mais cette fois-ci, pour Richard, debout, silencieux devant la fenêtre du salon, à l’aube de son trente-neuvième hiver, chaque flocon sonnait le glas. Chacun semblait multiplier son angoisse. Chacun lui rappelait qu’une épreuve inéluctable d’une dureté sans précédent approchait.

Épiant les feuillages des plantes vivaces céder sous le poids de la neige, il ne pouvait qu’espérer que son fils puisse survivre à cette saison qui s’annonçait sans scrupule.

Au départ, la période de trois mois prégreffe avait semblé suffisante pour arriver à refaire le plein de forces émotionnelles, à faire les préparatifs et surtout à passer du temps en famille. Une famille qui, dans quelques semaines, serait peut-être amputée de l’un de ses membres. Mais voilà que ces damnés flocons se précipitaient pour annoncer que ce qui semblait être lointain était maintenant devenu tout près, très près, trop près.


***


Le décompte se poursuivait. Même les festivités de Noël n’avaient pas réussi à faire oublier l’épée de Damoclès qui pendait au-dessus de la famille Plourde. La visite d’amis et de la parenté, qui, en temps normal, venait égayer cette période de l’année, lui avait plutôt conféré une lourdeur écrasante. Malgré leurs meilleurs efforts, il était tristement évident qu’on venait voir le jeune soldat qui ne reviendrait peut-être pas du combat. Lors des départs, les sourires et les souhaits de bonne année laissaient place à des larmes silencieuses et des regards évasifs torturés, mais remplis de compassion. Les embrassades étaient plus fortes et duraient plus longtemps que de coutume. L’atmosphère devenait tendue au point d’être insupportable. La gorge serrée et douloureuse, on se quittait comme si cet au revoir était le dernier.

Même s’il ne pouvait pas pleinement saisir toutes les conséquences de sa maladie, Gabriel n’était pas sans remarquer les larmes qui apparaissaient fréquemment sur les visages, les voix étranglées et l’attention inhabituelle qu’on lui prodiguait. Il savait que ce qu’on appelait une rechute, c’était sérieux, très sérieux.

Toutefois, comme pour défier la mort, il s’amusait comme si de rien n’était. Il passait des journées entières, accompagné de sa sœur Isabelle, à galoper sur des chevaux imaginaires, à s’enfuir d’un méchant loup fabuleux qui, malgré ses grandes enjambées, ne réussissait jamais à les atteindre. Ils construisaient d’immenses châteaux en blocs de bois dans lesquels les figurines de Caillou et de sa sœur Mousseline côtoyaient de manière insolite des personnages médiévaux. Ensuite, ils s’attaquaient habilement aux vilains dans les jeux vidéo. Leurs petits doigts maniaient frénétiquement, mais avec grande précision, les manettes aux boutons colorés.


***


Bien qu’il n’avait pratiquement pas dormi de la nuit, l’alarme le fit sursauter. Richard ressentit immédiatement la décharge d’adrénaline. Son pouls s’accéléra, sa bouche s’assécha et il ressentit un malaise au centre du thorax. Une envie de vomir le saisit. Assis au bord de son lit, il resta immobile, profitant des quelques secondes de normalité qu’il lui restait. Jocelyne sortit du lit. Leurs regards se croisèrent. Richard tenta de lui dire bonjour, mais ses dents, qui claquaient bruyamment, l’en empêchèrent.

Jocelyne s’habilla à même la petite pile de vêtements du jour qu’elle avait placée la veille sur le coin de la commode. Ensuite, elle inspecta les valises bondées installées au pied du lit. Elles contenaient pratiquement la quasi-totalité de leur garde-robe, afin de satisfaire leurs besoins vestimentaires durant les huit longues semaines où ils seraient partis. Satisfaite, elle rabaissa les couvercles et fit glisser les fermetures éclair. L’exécution de menus travaux de ce genre lui permettait de s’approprier un certain contrôle devant des événements sur lesquels elle n’en avait aucun.

Son cœur de mère lui faisait mal, trop mal. Comment était-ce possible? Elle qui, depuis sa jeune enfance, avait toujours rêvé du jour où elle serait mère. Alors que ses amies avaient souhaité devenir éducatrice, infirmière, secrétaire ou médecin, elle, secrètement, avait langui, avant tout, du jour où dans ses entrailles un minuscule ovule rencontrerait le mignon petit têtard de son prince charmant. Aurait-elle pu prédire, alors que ses enfants n’étaient que des poupées assujetties, qu’un jour son rêve se transformerait en un cauchemar pareil? Et si elle avait su...

Puisque les huit premières semaines de la greffe étaient les plus critiques, les deux parents avaient convenu qu’ils se devaient tous deux d’être auprès de leur fils. Richard avait pris un congé prolongé de sa carrière et Jocelyne, qui avait décidé d’interrompre son travail et de rester à la maison pour subvenir aux besoins de ses enfants lors de la naissance de Gabriel, dut tout de même se résigner à abandonner sa fille. La décision avait été difficile et pénible, mais la petite irait se faire garder chez ses grands-parents.

Isabelle, en plus d’être née avec un caractère fort et autonome, était dotée d’une intelligence remarquable pour son âge. Elle savait expliquer à qui voulait l’entendre que son frère avait la leucémie et qu’il devait subir une greffe de moelle osseuse. Et si quelqu’un osait lui faire élaborer, elle pouvait, sans broncher, leur décrire sa neutropénie et la liste exhaustive des médicaments qu’il devait prendre. Les interlocuteurs, éberlués, la bouche grande ouverte, hochaient la tête malgré leur incompréhension. Lorsqu’elle avait appris que son frère devait quitter le foyer pour « l’hôpital de Sainte-Justine », elle avait bien assumé la décision de ses parents de l’accompagner.

Compte tenu du départ très matinal de l’escadron, la petite était partie la veille pour son long séjour chez ses grands-parents. Avant de partir, elle avait d’abord enlacé son frère, dont le teint blême avait rougi un peu, ensuite elle avait embrassé un à un ses parents, et, finalement, la chatte Timyne, qui avait suffoqué sous la pression de l’étreinte. Ensuite, sans aucune hésitation, elle s’était retournée rapidement et s’était dirigée vers l’auto rouge. Dans le vent, sa tignasse s’était éparpillée sur sa figure et lui avait conféré un air espiègle qui lui convenait parfaitement. Elle s’était introduite dans le véhicule et, toute souriante, avait fait des au revoir de sa petite main droite. Après, confortablement assise dans son siège pour enfant, alors que l’auto s’éloignait lentement, on avait pu la voir gesticuler énergiquement, signe qu’elle avait déjà commencé à raconter ses jolies histoires interminables.

Les parents se dirigèrent dans le corridor menant aux deux chambres des enfants. À mi-chemin, le vide se fit sentir. La porte béante de la chambre d’Isabelle et les oursons en peluche assis patiemment sur la douillette parfaitement étendue étaient le premier signe que quelque chose ne tournait plus rondement chez la famille Plourde.

Ils pénétrèrent dans la chambre de leur fils. La petite veilleuse inondait la pièce d’une douce lueur chaude et sécurisante. L’éclairage était suffisant pour entrevoir les nombreux dessins qui tapissaient les murs. Chacun avait son histoire. Chacun révélait son univers. Tous comportaient des scènes joyeuses, inondées d’un soleil omniprésent. La cinquantaine d’animaux en peluche rangés sur les commodes, tables de nuit et bibliothèques ajoutaient la touche finale à la normalité qui émanait de la pièce.

Gabriel dormait littéralement à poings fermés, tout emmitouflé sous ses couvertures. Lapin, bien collé contre sa joue, veillait, ses yeux rouges grands ouverts. Dans cette pénombre, le visage de leur fils semblait recouvert d’un fin velours. Ses paupières délicatement fermées étaient bordées de longs cils courbés qui, fièrement érigés, avaient défié les chimiothérapies. L’oreiller, sur lequel sa tête était confortablement enfoncée, camouflait son crâne chauve. La forme de son petit corps se révélait à travers la douillette. Il avait l’air d’un ange.

Les parents, muets, s’échangèrent un regard chargé d’émotions. Impossible de dire un mot, de peur que ce nœud dans la gorge se dénoue soudainement et que toute l’angoisse entassée, pressée et comprimée depuis des mois fasse éruption subitement et que ce silence précieux soit remplacé par des lamentations horribles. D’un commun accord tacite, ils restèrent ainsi, main dans la main, silencieux, debout devant leur fils, s’enivrant de cette normalité pendant quelques délicieuses minutes.

C’est Richard, incapable de soutenir cette ambiance illusoire, qui céda le premier. D’un pas coupable, il se dirigea de l’autre côté du lit où son fils était niché. Le plus doucement du monde, il lui caressa d’abord l’épaule, puis le bras, pour ensuite l’amignonner de la tête aux pieds. Gabriel s’étira doucement puis ouvrit laborieusement les yeux, laissant paraître un regard confus.

− C’est l’heure. Il faut partir, chuchota Richard.

− Non! s’opposa Gabriel, avant d’éclater en sanglots.

Jocelyne se pencha sur le lit, le caressant à son tour.

− Je t’ai préparé ton chandail favori. Tu sais, celui de Spiderman que tu as eu pour Noël? Je vais t’aider à t’habiller. Ça ne sera pas très long et après tu pourras dormir dans l’auto.

− Je ne veux pas y aller à Montréal! protesta le garçon, qui pleurait avec amertume. Je veux rester ici! Je ne veux plus de traitements!

− Gabriel, lui répondit calmement sa mère, je sais que ça ne te tente pas. Nous aussi nous aimerions beaucoup mieux rester ici. Mais tu le sais, les docteurs Bordeaux et Servant te l’ont expliqué : pour guérir et se débarrasser une fois pour toutes de cette leucémie, il faut faire une greffe. Et pour ça, il faut aller à Montréal.

Gabriel, qui ne semblait pas l’écouter, la figure bien enfouie dans l’oreiller, se retourna doucement et répliqua :

− Pourquoi les médecins, ici à Edmundston, ne savent pas comment guérir la leucémie?

− C’est compliqué, Gabriel, soupira Jocelyne. À l’hôpital Sainte-Justine se trouvent les meilleurs médecins pour enfants au pays. Ils connaissent bien comment guérir la leucémie, ce sont les meilleurs. Ils vont te donner une moelle toute neuve et, si tout va bien, te débarrasser de cette maladie une fois pour toutes.

Et elle reprit d’un ton très doux :

− Nous sommes vraiment déçus que les traitements n’aient pas fonctionné la première fois et que ta leucémie soit revenue. Nous voulons vraiment que tu puisses t’en débarrasser à jamais!

Tendrement, elle lui essuya les larmes du revers de la main.

Les parents, par expérience, ajoutaient souvent les quatre mots « si tout va bien » dans leurs discussions avec leur fils. Trop souvent, à cause de fièvres sournoises, d’infections insidieuses, de formules sanguines faibles et d’autres innombrables complications, ils avaient dû revenir sur leur parole. Chaque fois, ils en avaient eu le cœur brisé. Maintenant, quatre petits mots courts leur assuraient l’impunité devant toute éventualité.

Jocelyne savait que rien n’était sûr. Elle savait qu’il y avait autant de chances qu’il guérisse qu’il meure. Même si, parfois, elle sentait la cause perdue d’avance, elle tentait de se motiver. Il fallait lui donner espoir. Si Gabriel réussissait à croire en ses chances de guérir, peut-être viendrait-elle à y croire aussi.

Malgré quelques objections, la mère, en toute douceur, convainquit son fils de sortir du lit et l’aida à s’habiller.

Pendant ce temps, incapable de contrôler les tremblements qui dominaient complètement son corps, Richard se précipita immédiatement à l’étage dans le but de ranger les valises dans la fourgonnette. Une impulsion le fit bifurquer vers le placard de son bureau. Il la repéra aussitôt, bien rangée sur la plus haute tablette : une petite boîte en bois, verrouillée à clef. Du bout des doigts, il l’approcha un peu pour la saisir, mais opta finalement pour la remettre à sa place.

− Il faudra bien t’ouvrir un jour, murmura-t-il.

La larme à l’œil, hanté de remords, il se dirigea vers l’entrée ou les quelques valises restantes avaient été placées. La scène qui l’attendait le tourmenta davantage. Timyne, la chatte, qui, à la vue d’une valise, déguerpissait, de peur d’être conduite chez le vétérinaire, était cette fois à plat ventre sur la plus petite valise, celle de Gabriel. La tête droite, défiante, elle lança un miaulement de supplication bruyant.

Timyne était l’animal de compagnie que le jeune couple s’était procuré peu après avoir emménagé dans leur premier appartement. Il s’agissait de cet animal qui typiquement, pour les jeunes amoureux, se substitue symboliquement au premier enfant et agit comme un test à savoir si le couple résistera à un nouvel intrus. La chatte s’était révélée d’une tendresse et d’une intelligence extrêmes envers ses parents adoptifs. Par contre, elle avait une aversion immodérée pour les visiteurs, qu’elle griffait sans avertissement. Le couple avait craint devoir s’en départir à la naissance de leur premier-né. Toutefois, elle n’avait jamais agressé les enfants, et ce, malgré les supplices que lui faisaient subir sa sœur et son frère humains. Elle encaissait, patiemment et courageusement, tous les martyres qu’on lui imposait : les poignées de poils arrachés, les tirages par la queue, les asphyxies lorsqu’ils se couchaient sur elle de tout leur poids, les étranglements amoureux et les becs baveux sur son museau.

Depuis son retour à la maison après son hospitalisation, Gabriel dut se résigner à avoir constamment Timyne sur les talons. Elle dormait à ses pieds la nuit, et le jour se reposait à un endroit d’où elle pouvait le guetter. Lorsqu’il était parti à l’hôpital pour des suivis, elle se couchait constamment sur la petite berceuse que le garçon utilisait pour ses jeux vidéo, la laissant seulement pour ses besoins primaires.

Timyne était plus qu’un chat, elle faisait partie à part entière de la famille, et à ce titre avait le droit de s’objecter et de se plaindre du démembrement de la totalité de son clan. Elle résista aux tentatives de Richard de la déloger jusqu’au moment où elle vit apparaître Gabriel dans la cuisine. Elle accourut vers lui et lui frôla affectueusement la jambe tout en s’opposant bruyamment à son départ. Gabriel, qui s’en ennuyait déjà, la caressa tendrement alors que des larmes silencieuses lui perlaient sur les joues. Cherchant à éviter à tout prix cette scène qui lui nouait la gorge, Richard se chercha quelque chose de pratique à accomplir. Il fut soulagé lorsqu’il aperçut la valise de son fils maintenant devenue vacante, l’agrippa rapidement et se dirigea à la sauvette vers le garage.

Une fois à l’extérieur, l’air glacial de janvier réussit à saisir une partie de son désarroi et il sentit son humeur s’alléger un peu. Il inspecta sa cargaison. La veille, pour se sentir utile, il avait méticuleusement placé à l’arrière de l’auto le gigantesque bac contenant une sélection des jouets favoris de son fils ainsi que les deux grosses boîtes de repas maison congelés que Jocelyne avait préparés durant les semaines précédentes. À ceux-ci s’étaient ajoutés quelques plats que certains amis soucieux leur avaient généreusement offerts. Tout semblait à l’ordre.

Malgré l’épreuve qui s’annonçait, Richard ressentait un soupçon infiniment subtil de fébrilité. Une excitation devant ce voyage. Comme si une partie de son cerveau n’avait pas été mis au courant des circonstances de ce périple. Comme le chien de Pavlov qui salive au son de la cloche, la vue des bagages et l’action de ranger l’auto semblait éveiller, dans un coin reculé de sa conscience, l’impression d’un voyage de plaisance. Curieusement, lui-même surpris, Richard s’agrippait à cette sensation d’effervescence enivrante. La conduite dans la nuit, alors que le monde entier semble dormir et que le temps est suspendu, lui apporterait une tranquillité passagère, un peu de répit.

Richard retourna dans la maison. Gabriel était déjà chargé de tout son accoutrement d’hiver, visiblement prêt pour le départ. Le sourire aux lèvres et dans les yeux, il ressemblait à un enfant qui part en vacances. Jocelyne, qui avait tout prévu depuis plusieurs jours, jeta un coup d’œil circulaire et conclut que tout y était.

Les deux parents s’évitèrent du regard, mais eurent le même réflexe de fixer une dernière fois ce qui n’avait plus du tout l’air d’un nid familial. Cette maison, autrefois chaleureuse et invitante, n’était maintenant qu’une carcasse froide et vide. Ils ressentaient une crainte secrète, soit que ce gîte ne puisse être à nouveau témoin de tout l’amour qui l’avait comblé alors que la famille ne soupçonnait rien. Ils quittaient tous : Isabelle, Gabriel, Jocelyne et Richard. Qui de ceux-ci seraient de retour dans quelques mois? Ils fermèrent la porte derrière eux.

Malgré leur vision ondulée par les larmes, un faible sourire, mince et fragile comme un papier de soie, s’immisça sur leurs lèvres. Ils l’avaient tous deux ressenti, elle avait réussi à s’infiltrer à travers ce lourd pessimisme : une infime lueur d’espoir. Avec un peu de prières et de patience, ce brasillement presque étouffé parviendrait peut-être à faire naître une toute petite flamme, de laquelle viendrait à jaillir un feu ardent d’espérance. Ce minuscule fragment d’espoir agissait comme une bouée de sauvetage pour ces deux naufragés, épuisés de combattre les profondeurs d’une mer déchaînée.


Chapitre 3


13 au 17 janvier 2003


La fourgonnette se déplaçait lentement dans cette rue résidentielle. L’absence d’éclairage, à travers les fenêtres des demeures, confirmait que toutes les jeunes familles dormaient, tranquilles, à l’abri, ne serait-ce que pour cet instant, des graves épreuves de la vie. Richard s’interrogeait à savoir si ses voisins réalisaient pleinement à quel point ils étaient comblés. Le soir, bénissaient-ils les cieux, avant de s’endormir dans le calme de la nuit, pour l’abondance qu’ils avaient reçue et pour avoir été épargnés de toute calamité? Savaient-ils que leur richesse n’était mesurable que par la santé de leurs êtres chers?

Il y avait un certain réconfort à être seul sur la route à quatre heures du matin. La nuit et le froid de janvier figeaient le temps. Pour quelques précieuses minutes, le destin était suspendu, rendu inoffensif. Le monstre était en cage. Jocelyne, qui fixait la pleine lune, trouvait paradoxal que l’obscurité, ce repaire du Bonhomme Sept Heures, des vampires, des voleurs, des loups-garous et des méchants de toutes sortes, serve de refuge à son enfant intérieur.

C’est ainsi qu’en silence, sans avoir le courage de s’adresser la parole, les deux parents s’offrirent un peu de répit. Gabriel, dans son siège sur la banquette arrière, se rendormait tranquillement. Richard conduisait comme un automate. Cette route, il la connaissait par cœur, il l’avait parcourue une centaine de fois. Pour se distraire, il se contenta de relire les pancartes routières pour une énième fois. Il eut alors l’idée de « mettre toutes les chances de son côté », comme dit l’expression. Pour chaque enseigne qui afficherait le nom d’un saint, il répéterait la formule « priez pour nous ». C’est ainsi que Saint-Jacques, Saint-Joseph et Saint-Jean-de-la-Lande furent les premiers à recevoir ses invocations.

Alors qu’il suppliait Saint-Jean-Chrysostome de prier pour eux, le noir protecteur du ciel s’était déteint en un vélum bleu royal criblé de minuscules étoiles brillantes. Le jour se levait, et leur bouclier aussi. Il ne restait que quelques précieuses minutes avant que les premiers rayons de soleil viennent officialiser le début des procédures qui mèneraient à la greffe. Et comme pour faire perdurer le calvaire, on nommait le premier jour de traitement le « jour moins huit ». La greffe, en tant que telle, n’aurait lieu qu’après huit jours de chimiothérapies et de radiothérapies qui anéantiraient, « si tout va bien », toute trace de la moelle du jeune garçon. Dans quelques heures, à l’Hôpital général de Montréal, on bombarderait ce jeune corps de radioactivité. On engendrerait ainsi la première étape d’une cascade qui assurerait l’arrêt de la production de ce précieux sang qui coulait dans ses veines. Le sang de son père, de sa mère et de tous ses ancêtres depuis la nuit des temps serait en huit jours rejeté du revers de la main. Un sang étranger, qui n’avait de consanguinité que quelques séquences génétiques, viendrait le remplacer. Un nouveau sang capricieux qui devait sanctionner sa nouvelle demeure, sans quoi les conséquences seraient fatales.

Gabriel dormait. La nuit s’était dissoute dans le jour. Sainte-Brigitte-des-Saults venait de recevoir la mission de prier pour les Plourde. Le couple s’était très peu adressé la parole depuis près de quatre heures. À part la demi-heure séparant Montmagny de Québec, où Jocelyne avait réussi à fermer l’œil, le couple avait fixé silencieusement vers l’avant. Des dizaines de scénarios défilaient dans leurs têtes, chacun pire que l’autre. L’aube orangée annonçait un soleil radieux. Était-ce, comme dans les films westerns, le prélude à une exécution? C’est Richard qui se racla la gorge et brisa le silence :

− J’ai beau essayer, je ne réussis qu’à imaginer le pire! Des dizaines de statistiques se succèdent dans ma tête : « cinquante pour cent de guérison ». C’est cinquante pour cent de mortalité, ça!

Il ajouta, d’un ton imitant la voix du médecin :

− Cinq pour cent restent avec des séquelles sérieuses et sévèrement handicapantes qui nécessitent des soins importants, et ce, pour la vie.

Richard s’arrêta pour cligner l’excès de larmes hors de ses yeux et ajouta d’un ton abattu :

− Gabriel arriverait-il à nous pardonner s’il fallait qu’il devienne prisonnier d’un corps abîmé qui n’a d’autre choix que de mener une guerre perpétuelle et brutale contre un sang étranger qui persiste à le rejeter

Jocelyne ne répondit pas. Les questions que posait son époux ne servaient qu’à exprimer son désarroi, elles ne requéraient pas de réponses. D’une voix calme, elle ajouta :

− Je souhaite de toute mon âme qu’il guérisse. Je donnerais ma vie, aujourd’hui même, si cela pouvait le sauver. Toutefois, s’il doit finir dans ces cinq pour cent, s’il doit souffrir pendant des décennies, je préfère le perdre.

Elle fit une pause afin de reposer sa voix qui craquait sous le poids de son fardeau et reprit :

− Et s’il doit partir, je prie le Bon Dieu de tout mon cœur qu’il ne souffre pas et que ça se fasse en douceur, il le mérite...

Elle ne put terminer sa phrase. Les larmes ruisselaient abondamment sur ses joues, son cœur de mère ne pouvant plus les contenir.

En temps normal, Richard aurait peut-être osé jouer le rôle du mari sécurisant, celui qui, comme au cinéma, aurait pris sa fragile épouse dans ses bras pour la rassurer. Il lui aurait chuchoté à l’oreille que tout se déroulerait bien et qu’elle devait lui faire confiance et ne pas s’inquiéter. Il en était maintenant incapable. D’ailleurs, comment aurait-elle pu le croire? Il se contenta de lui caresser doucement la main et, ensuite, de la lui serrer fermement, lui signifiant ainsi que, peu importe ce que l’avenir leur réservait, il serait là avec et pour elle.

Richard secoua lentement la tête et d’une voix à peine audible ajouta :

− Je ne comprends plus rien à la vie. Tout ce que je croyais savoir s’est envolé en fumée.

Richard jeta un coup d’œil dans le rétroviseur pour contempler le beau visage de son fils qui dormait toujours. Lapin, qui semblait inquiet, était incapable de fermer l’œil.

− J’avais toujours cru que les rebondissements de la vie survenaient pour des raisons particulières. Que la vie ou la Providence nous dirigeait, malgré nous, dans le meilleur chemin. Que les embûches qui nous étaient destinées parsemaient notre route pour nous faire apprendre, nous faire grandir et nous ouvrir sur différents horizons! Toutes mes expériences antérieures cadraient bien dans ce système. Il y avait un destin, dirigé d’une main de maître par un Dieu bienveillant. Mais là, j’ai perdu tous mes repères. Car si notre fils était « destiné » à souffrir d’une leucémie, ne fallait-il pas l’aval de Dieu? Ne fallait-il pas qu’un enfant de deux minuscules années d’existence subisse les châtiments de l’enfer sous une sanction divine? Et pourquoi? Parce qu’il a une leçon à en tirer? Pour faire apprendre une leçon cardinale à ses parents? Impossible! Je ne peux pas croire que Dieu se cache derrière ce plan machiavélique.


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