LUCIE RONZONI
Roman policier
Une enquête du commissaire Tallier
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(Une) Affaire de Temps, une enquête du commissaire Tallier , 2011
Smashwords Edition
Usé, fatigué, épuisé. Il regarde un nuage qui semble suspendu à une cheminée d’immeuble comme une auréole de saint. L’auréole se disloque, poussée par les vents. Il cherche du regard une autre nuée blanche. Mais le ciel est limpide, rien ne peut plus arrêter son regard qui se détourne vers une tache sur la vitre. Il entreprend de la nettoyer, frotte, frotte et frotte encore. Tout est maintenant immaculé, clair , net, et pourtant il est si fatigué, usé, épuisé…
J’ai trop nettoyé, trop lavé, j’aurais dû faire des pauses .
Alors il s’assoit par terre puis se décide à mettre un disque. Le lecteur de CD lui résiste. Trop de boutons, pas de son ; ça l’énerve un peu. Il prend un grand sac poubelle noir et y jette le lecteur puis le disque. Le sac est presque plein. Déjà. Un peu lourd à transporter, tout comme les dix autres qui jonchent le sol.
Je m’arrête là pour aujourd’hui ; c’est déjà bien, pas suffisant, mais le plus gros est fait.
Il laisse la porte se refermer derrière lui.
La voisine de dessus - sans doute - le croise dans l’escalier, quelque peu intriguée par cet homme en bleu de travail.
Inhabituel…
Pour lui aussi, cette rencontre n’est pas prévue, alors il remonte les quelques marches, saisit la probable voisine, rouvre la porte et la range, là où elle doit finir, dans le douzième sac poubelle noir cent cinquante litres spécial jardinage.
Il en profite pour achever son travail. Cela lui prend un peu de temps.
C’est juste que ça le fatigue un petit peu plus. Son sommeil n’en sera que meilleur.
Usé, fatigué, épuisé… Le réveil n’en finit pas de sonner et ne parvient pas à le sortir de sa torpeur. Un large mouvement du bras le fait chuter et définitivement taire.
Il faut que je songe à un radio-réveil ou un réveil avec des bruits de vagues ou d’oiseaux. Il doit bien y avoir un autre moyen de se réveiller qu’énervé et épuisé par une journée à peine commencée. Des millions de gens y arrivent. Pourquoi pas moi ?
Ce monologue devrait avoir la vertu bénéfique de le réveiller tout à fait mais l’énervement qui en découle le décourage à commencer une journée déjà gâchée. Il se rendort et n’émerge que vers midi.
L’avantage d’être en arrêt de travail est évident : ses collègues ne s’inquiètent plus pour lui passé neuf heures trente du matin. Ils l’avaient d’ailleurs totalement oublié, trop affairés dans leur train-train. « Personne n’est irremplaçable » avait dit son directeur des Ressources Humaines, « Reposez-vous sans crainte. »
Il avait trouvé à l’époque ces paroles plus angoissantes que réconfortantes, mais le fait est que, ni ses collègues ni son remplaçant ne lui avaient posé de questions sur le travail en cours. Soit ses dossiers étaient bien tenus, soit, il était d’une facilité enfantine de s’y plonger et son travail s’en trouvait d’un coup dévalorisé. Cela fait maintenant plus de six mois qu’il en est arrivé à penser que la deuxième hypothèse est la plus plausible et de toute façon, cela lui est égal, il ne retournera plus jamais au boulot.
Il n’a pas démissionné bien-sûr ; l’arrêt de travail est financièrement plus judicieux, mais il se demande bien comment il a pu rester si longtemps à faire ce travail de débile, intellectuellement accessible à tout gosse de dix ans.
Il en garde tout de même une certaine faculté d’organisation ce qui le conduit concrètement à ranger avec ordre et méthode, mais dans un lieu sécurisé, l’ensemble des ses documents médicaux en attente du contrôle de la Sécurité Sociale qu’il sent imminent : trop d’abus ces derniers temps, pour qu’on le laisse en paix. Sans compter les papiers du futur procès et la lettre du Tribunal.
Les jours s’enchaînent, ponctués par le bruit du réveil, unique rattachement à sa vie d’avant, pour faire comme si, pour ne pas perdre un certain rythme ou pour voir s’il peut se réveiller pour une fois de bonne humeur et non usé, épuisé, fatigué et, comme chaque matin, de plus en plus énervé.
La corvée du repas, sorte de mix entre le petit-déjeuner et le déjeuner, est vite expédiée et il concentre ses forces sur une sortie au centre commercial pour l’achat d’un appareil miracle qui ferait de lui le plus heureux des hommes à son réveil.
Les sorties ne sont autorisées qu’à partir de seize heures. Il doit normalement en profiter pour se reposer après déjeuner. Cependant, trop de repos achève de l’énerver et c’est défiant toutes les règles de la Sécurité Sociale qu’il sort.
La descente de l’escalier est la plus dure épreuve. Trois étages en quinze minutes. C’est un calvaire. La douleur irradie jusque dans sa nuque et la béquille semble bien superflue pour ce type d’exercice. « Autant descendre sur les fesses » avait-il dit à son médecin. Sa première sortie avait duré une heure dont trois quart d’heure dans l’escalier. Il s’améliorait, prouvant à son médecin qu’il devenait bien inutile de déménager pour un immeuble avec ascenseur.
L’air frais lui fait du bien et l’achat d’un radio-réveil qui imite la lumière du soleil levant, une demi-heure avant d’émettre des bruits de canards, d’oiseaux ou de vagues est un réel plaisir. Il a usé, et abusé de questions sur le fonctionnement de ce petit bijou technologique laissant le vendeur en veste rouge un peu plus ignorant qu’avant.
Le maniement du paquet, de la béquille et du sac à provision est le clou de la journée, sans parler de la remontée d’escalier qui ressemble à une Via Ferrata sans le paysage.
C’est donc largement épuisé et au comble de l’énervement qu’il s’écroule dans le fauteuil médicalisé pour son moment préféré : la descente des poubelles des voisins d’en face.
C’est tout un cérémonial. Il n’y a pas de concierge et les habitants s’organisent à tour de rôle pour sortir les trois grandes poubelles de tri collectif : la marron, la jaune et la verte.
Ce soir, c’est au tour de Violette, sa préférée.
Mais Violette tarde. Il est vrai qu’elle n’est plus toute jeune et il croit avoir remarqué qu’elle habite au dernier étage. Il peut comprendre, mieux que quiconque, la pénibilité d’une telle descente. Ses voisins ne sont d’ailleurs pas très compréhensifs. Ils pourraient lui éviter cette corvée, vu son âge et sa frêle corpulence, ou du moins lui faire sauter quelques tours de temps en temps. Après tout, les «Sourires-béats » ont beau former un couple fortement uni, ils n’en sont pas moins deux, mais ne comptent curieusement que pour un dans la tournée des poubelles. Le «Baraqué» pourrait aussi compter pour deux étant donné qu’il doit bien peser plus du double du poids de la petite Violette. La tâche devrait aussi être toute entière confiée aux «Poivre et Sel», locataires du rez-de-chaussée, moyennant une petite rémunération ou quelques cadeaux pour Noël. Sans compter Blondinette, la plus jeune et la plus vaillante, seule capable de monter et descendre ses trois étages au pas de course sans être essoufflée. Mais sans négociations et avec cinq voisins peu compatissants, c’est tous les cinq jours que Violette s’y colle .
Il a remarqué très vite ce rituel du soir et s’est amusé à donner des surnoms aux cinq voisins. Ainsi, la vieille dame a hérité du nom de la couleur ratée de ses cheveux blancs permanentés. Facile, peut-être, mais efficace.
Violette va d’ailleurs bientôt augmenter le rythme infernal de ses tournées car la Blondinette vient de déménager. En faisant ses courses, il est tombé plusieurs jours de la semaine dernière sur sa bande de copains qui transportait des cartons dans une camionnette de location, tout en essayant de draguer la demoiselle. Cela retardait d’autant cet interminable déménagement qui a dû cependant s’achever hier, car les volets du troisième sont désormais fermés.
Que fais-tu dame Violette ? la grève des éboueurs ? Il imagine la vieille toute menue , poing sur la table, manifestant vivement pour qu’on prenne enfin en compte sa haute situation géographique et ses vingt ans de bons et loyaux services…
A vingt-trois heures, les Sourire-béats rentrent enfin de leur sortie nocturne et s’apprêtent à ouvrir la porte d’entrée quand l’un d’entre eux se rend compte de l’absence des poubelles. C’est d’un pas lourd et perdant tout sourire qu’il se dévoue pour les sortir. L’une d’elles est particulièrement lourde, il a du mal à la faire rouler. Un grand sac en plastique noir empêche le couvercle de se fermer.
Les restes du déménagement, sans doute.
Violette l’obsède toute la nuit. Il décide d’ouvrir un dossier.
Il passe en revue toutes les hypothèses et en fait autant de sous-dossiers. Vingt ans de paperasserie lui ont permis d’acquérir une certaine méthode et il était plutôt efficace pour donner un aspect ordonné au désordre. Son remplaçant avait dû s’en apercevoir, ou pas…Peu importe d’ailleurs.
Ses sous-dossiers, à lui, se remplissent un par un toute la nuit.
Il en constitue trois, de couleurs différentes.
Le jaune pour « l’oubli », hypothèse la plus évidente : la vieille n’est plus toute jeune et a oublié son tour.
Le vert pour « la grève » : il tient à cette possibilité. S’il avait pu pousser un peu plus loin ses études de droit, il aurait été son avocat et aurait exigé que les Poivre et Sel assumassent leur rez-de-chaussée.
Le rouge pour « l’impossibilité physique » : un tel sous-dossier est inévitable vu son âge avancé, et comporte déjà un grand nombre de sous-chemises (maladie, muscles froissés, jambes, clavicule, col du fémur fracturés…jusqu’au décès bien-sûr).
Les sous-dossiers se remplissent d’ « éléments de vérification possible des hypothèses ». Ainsi « attendre demain soir » revint plusieurs fois. Toute cette torture intellectuelle pour arriver à cette attente obligatoire et évidente de vingt-quatre heures le fait douter de l’efficacité de sa méthode. Elle a au moins le mérite de le fatiguer et de l’endormir pour de bon vers quatre heures du matin.
Il se réveille par un beau lever de soleil et bercé par le chant des canards. Il ne sait pas si c’est le but poursuivi, mais une demi-heure avant le début des coin-coins, il a été aveuglé par une lumière irréelle et a enfoui sa tête sous la couette. Le vendeur à la veste rouge lui avait dit qu’il fallait un certain temps d’adaptation. Effectivement.
Est-ce l’effet combiné du soleil levant, des canards ou de Violette, il se lève avec une certaine excitation, toujours aussi épuisé et usé, mais moins énervé, du moins pas encore.
Le matin, il n’y a jamais de problème de poubelles. Il se lève trop tard et elles sont toujours rentrées à son réveil. Le premier levé devait s’en charger.
D’ailleurs, il ne s’y intéressait pas, pas plus, d’ailleurs, qu’à l’ensemble des allées et venues des voisins du quartier sauf les évènements inhabituels comme le déménagement de Blondinette. Il n’avait pu s’empêcher de l’observer. Il faut dire que c’était la seule de l’immeuble d’en face à lui dire bonjour lorsqu’ils se croisaient dans la rue. De Violette, il n’attendait aucun salut, elle devait avoir la vue bien trop basse. La petite jeune, pressée et fauchée, avait même failli monter un jour dans son taxi, lui demandant de partager sa course. Il l’avait rapidement envoyée promener : la sécu n’allait tout de même pas payer les déplacements d’une jeune fille en pleine possession de ses moyens : elle n’avait qu’à prendre le métro. Et puis, il ne voulait pas de sa compagnie. Les voisins, il les regardait de loin et seul l’intéressait le rituel des poubelles du soir, sorte de journal de vingt heures pour invalide en arrêt de travail, nourri et blanchi par l’Etat.
Il avait vu comme tout le monde « Fenêtre sur Cour », et n’était en rien comparable à James Stewart. Aucune Grâce Kelly ne se pendait d’ailleurs à son cou, et cela depuis le départ d’Isabelle, un an plus tôt. L’infirmité, elle , la fit fuir.
Ce matin, les poubelles ne sont effectivement plus dans la rue, comme chaque matin.
Il ne reste plus qu’à attendre ce soir, comme l’avait préconisé sa splendide construction intellectuelle nocturne.
Aujourd’hui, de toute façon, c’est le jour de la rééducation. Jean-Michel va venir le chercher dans une petite heure avec son taxi aux sièges inclinables et en route pour une jolie virée touristique à travers les rues de Paris jusqu’à l’hôpital de jour de Garches.
Il avait obtenu la prise en charge intégrale des frais de taxis. Il en abusait parfois pour allonger le trajet dans des détours très peu remboursables. Le contrôle de la Sécurité Sociale n’allait décidément pas tarder. Il est prêt à recevoir le fonctionnaire, même essoufflé par trois étages et sans doute intrigué par la présence d’un infirme dans un immeuble sans ascenseur qui dépense plus de cent euros tous les deux jours en frais de taxis.
C’était son petit défi de l’année, après évidemment celui d’avoir réussi à poser ses deux pieds au sol, à aligner deux mots sans bégayer, et avoir obtenu la nomination du médecin expert.
« Je suis vraiment crevé, épuisé, je ne sais pas ce qui m’arrive, c’est le temps, ou l’époque, mais je me lève avec l’envie de me recoucher. »
Tu n’as qu’à songer à Violette et écouter le son des canards à la lueur du soleil levant. Aujourd’hui, Jean-Michel l’énerve avec ses réflexions toutes faites de chauffeur de taxi. Il n’a pas envie de lui parler, comme toujours d’ailleurs, même pas envie de l’écouter, juste envie de regarder les rues de Paris défiler et de penser à ses dossiers.
« C’est comme mon client de la dernière fois…. ».
Allez, parle, parle, mais je ne t’écouterai pas. Pas aujourd’hui, j’ai du boulot en cours, des sous-chemises à constituer. Paris défile, comme un diaporama pour jumelles que les gosses achètent dans les sites touristiques. Des enfants, il n’en a pas, n’a pas eu l’occasion sans doute, Isabelle est partie trop tôt. Qu’aurait-elle pensé de Violette et de ses poubelles ? Sans doute, aurait-elle estimé qu’il perdait son temps à de telles conjectures. Isabelle était finalement peu imaginative, très concrète, basique, terre à terre. Des mois d’infirmité et de solitude l’avaient vidé de tout sentiment pour une fille qui avait tout de même partagé sa vie pendant près de dix ans. L’avaient vidé de pas mal de chose d’ailleurs : il était redevenu vierge. Et cette virginité semblait, depuis peu, prête à recevoir un réveil cassé, un lever de soleil et des canards, des sous-dossiers jaunes, verts et rouges, une visite imminente du contrôleur de la Sécurité Sociale et très prochaine de l’expert.
« De gros progrès, vous semez vos graines, vous allez bientôt être prêt pour la moisson », aurait dit son psychanalyste…
« Qu’avez-vous dit, Jean-Michel ?
- A propos de quoi, Monsieur Dunois, je parle beaucoup, vous savez ? »
Oh là que oui ! et c’est Durois.
« Vous avez dit que vous aviez attendu plus d’une demi-heure en bas de chez moi avant-hier après-midi une cliente qui n’est pas venue, c’est bien ça ?
- Bah, oui, une demi-heure de foutue, j’ai des charges moi, je ne peux pas me permettre de faire tourner le compteur sans qu’on me paye en retour. De nos jours, Monsieur Dupois, les.. »
Pitié, pas ça…
« Durois, Jean-Michel, mais la cliente, elle habitait où ?
- En face, monsieur Dumois, en face, je vous l’ai déjà dit, des fois je me demande si vous m’écoutez, c’est vrai, je parle, je vous raconte des trucs, et vous, vous ne me dites jamais rien. Tiens, par exemple, ça va mieux votre dos, ou votre jambe, je ne sais plus bien ?
- Les deux, et c’est Durois, et je parle peu parce que je bégaye…
- Vous bégayez ! mais non, pas du tout, vous ne bégayez pas, j’ai même l’impression que vous parlez plutôt bien, qu’est ce que vous racontez ?
- Enfin, je bégayais, peu importe…Votre cliente, c’était qui ?
- Je ne sais pas qui c’était, elle n’est pas venue !
Pitié !
« Mais vous avez bien pris son nom lorsqu’elle vous a appelé pour commander son taxi !
- Un nom ? non ! jamais ! Il n’y a que vous, parce que vous êtes un habitué, presqu’un abonné, mais je ne demande pas les noms, moi ! »
De toute façon, pour ce que tu les retiens…
« Mais, sa voix, elle était jeune, vieille ?
- Ah ça, je ne sais pas, moi, non pas vieille, plutôt jeune avec un accent d’ailleurs, en fait, pas comme ma Ginette en tout cas. Vous ne savez pas la dernière de Ginette… »
Oh, non, pas la Ginette, ça va prendre des heures, ou plutôt si, allons pour la dernière de Ginette, le temps que je mette mes dossiers en place.
Ainsi, ce n’est pas Violette qui avait commandé un taxi. Cela aurait pu constituer un bon nouveau sous-dossier bleu intitulé « la fuite » : Violette aurait pu avoir faussé compagnie à son cher voisinage pour aller voir ailleurs si l’espèce humaine était plus compatissante. En tant qu’avocat commis d’office, il le comprend tout à fait.
Non, ce n’est pas elle qui a appelé Jean-Michel, à moins que Violette ait une voix jeune avec accent … Après tout, qu’est-ce qu’il en sait de la voix de Violette ?
Ce doit être Blondinette qui avait fini son déménagement et avait prévu, moins radine, de partir en taxi, les bras chargés des derniers paquets. Un des dragueurs de la dernière fois avait dû aller plus vite que Jean-Michel et l’avait persuadée de tester son nouveau bolide. Pas très polie, et toujours aussi fauchée la blondinette, elle aurait pu décommander Jean-Michel.
Il ne met pas pour autant le sous-dossier Bleu aux affaires classées. « La fuite » était toujours possible, dans un autre taxi (Jean-Michel n’a pas le monopole du quartier), ou à pied, par le métro, le bus….Après tout, il ne contrôle jamais les allées et venues de la journée. James avec sa Grâce aurait pu le savoir, mais, lui, n’est que Monsieur Durois, sans Isabelle.
Attendre ce soir semble bien la seule solution.
« Ca y est, Monsieur Duvois, on est arrivé. Je fais une facture, comme toujours ! »
Vas-y, je me sens prêt à moissonner et c’est Durois, mon pauvre Jean-Michel.
Jean-René, Louis, Léopold Durois, né le 24 février 1963 à Lille, fils de parents unis aujourd’hui décédés, célibataire parce qu’abandonné, futur ex-gratte dossier débile dans une société de contentieux pour gosses de CM1, infirme parce qu’opéré du dos par un charlatan, et nourri, blanchi aux frais de la princesse, parce qu’ils me doivent bien ça !
« Je vous sens énervé, Jean-René. Vous avez songé à ce que je vous ai dit la dernière fois ? Il faut que vous semiez les graines de votre reconstruction. Ne voyez pas trop grand, pensez petit, pour l’instant. Gardez votre énervement pour le procès, et encore ! Où en êtes-vous d’ailleurs ? »
Avant chaque passage en rééducation physique, une prise en charge par le psychiatre est censée assurer sa rééducation mentale. En fait, il a l’impression qu’il s’agit plus de faire un point sur le procès plutôt que de soigner sa tête. Le docteur Robert est certainement de mèche avec le charlatan pour espionner son système de défense, avec le système hospitalier tout entier d’ailleurs, donc avec l’Etat. C’est ça son problème, il le sait, pas besoin de passer tous les deux jours par le psychiatre pour savoir qu’il souffre du syndrome du complot. Parfois, ça lui arrive par bouffées : des énervements soudains, des coups de gueule et bien-sûr des paranoïas.
Hier, le réveil en avait subi les effets, mais depuis, il avait l’impression d’avoir fait les fameux « gros progrès ».
Il reste comme toujours très vague sur l’avancement du procès, le menant même sur de fausses pistes. Bien-sûr, le docteur Robert sait pour le médecin-expert : l’hôpital tout entier doit trembler. Il voit bien que son psychiatre n’est plus aussi à l’aise que d’habitude. Il doit bien se douter qu’un jour la vérité éclaterait au grand jour. Des têtes vont tomber !!!
Il attend maintenant la rééducation physique sans plus écouter le docteur Robert et ses petites graines.
Il aurait été plus juste de lui de parler des canards, du lever de soleil, de Violette pour que son médecin se fasse une réelle idée de son état d’esprit, mais il a préféré garder tout pour lui. Il faut se méfier de cet espion en puissance.
En fait, il guette plutôt la venue de Catherine.
Catherine sait le calmer.
Peut-être parce que sa beauté le rassure, lui le mal en point, le bancal, le terne. Le moment qu’il préfère, c’est quand elle noue ses cheveux châtains clairs en arrière avant de commencer à s’occuper de lui. Elle ne le sait pas, mais elle irradie quand sa nuque se dévoile et lui, ça lui rappelle quelque chose de son enfance, mais il n’a jamais pu savoir quoi.
Peut-être aussi parce qu’elle n’évoque jamais le procès, lui parle peu, juste pour lui indiquer les mouvements à réaliser. En ce moment, c’est ce dont il a besoin . Pas plus.
La rééducation consiste à s’asseoir dans un grand monstre d’acier et de poser les jambes sur des étriers, un peu comme dans un accouchement, enfin pense-t-il. Il est censé pédaler, en quelque sorte, mais à l’horizontale, puis Catherine monte les étriers petit à petit jusqu’à plier le bas de son dos jusqu’aux fameux quatre-vingt dix degrés, objectifs ultimes qui marqueront la fin de son programme « machine infernale ». Catherine et lui en sont à la moitié.
« De gros progrès ! » dit Catherine. Dans sa bouche, ces mots signifient quelque chose de beaucoup plus agréable et encourageant que dans celle du docteur Robert. Aucun soupçon ne pèse sur elle quant à une éventuelle appartenance au complot hospitalier.
Les premiers quarante-cinq degrés se font sans grande difficulté. Catherine se tait, remonte les étriers avec dextérité.
Aujourd’hui, c’est au tour du 46ième degré, et cela semble un exploit. A tel point, que Catherine ressent le besoin de le fêter en parlant plus qu’à l’accoutumé et c’est très perturbant surtout après ce qu’elle vient de dire :
« Vous ne connaîtriez pas un petit appartement à louer sur Paris ?
- Pa..pa..pardon ?
- Un appartement à louer ? Mon propriétaire veut récupérer le sien. Ça devient urgent ! »
Déglutir, fixer un point au mur, articuler lentement…
Sa réponse tarde, c’est presque impoli de sa part, ou bien, pire, démontre un grave retard mental vu la simplicité de la question posée. « Pas de perte de capacité intellectuelle » lui avait-on dit, « juste celle inexpliquée de l’usage de vos deux jambes , Monsieur Durois, et un bégaiement post-traumatique s’aggravant dans les situations de stress intense, mais sans cause pathologique décelée ».
Stress intense… est-ce dû au franchissement des 45 degrés d’inclinaison ou sa position vulnérable de femme enceinte en plein accouchement…
Le temps n’est plus à l’analyse mais au passage à l’acte. Il faut répondre, se jeter dans le vide, quitter sa carapace d’invalide, semer les graines.
S’il avait eu un peu plus de temps devant lui, il aurait ouvert une innombrable quantité de dossiers et de sous-dossiers. Mais là c’est urgent, aussi urgent que la recherche de l’appartement à louer.
« Si, en face de chez moi, j’ai vu une jeune fille déménager au troisième. Ça doit être un petit deux-pièces, il est libre depuis hier, je crois . »
D’une traite, 29 mots ! Lentement, en fixant le mur d’en face, mais sans la moindre trace de bégaiement. Le sac entier de graines y est passé. N’en déplaise au docteur Robert.
Catherine est maintenant plus que volubile, là voilà partie dans un enchaînement d’exclamation et de questions dont elle formule elle-même les réponses : Vous habitez bien le 15ème…c’est quelle rue déjà ? Ah oui, c’est bien, près des commerces, pratique, le métro n’est pas loin….mais comment procède-t-on ?
Avant même d’avoir observé, très progressivement, les graines germer, il doit assumer la récolte du siècle et il n’y est bien-sûr pas préparé. La faute au Docteur Robert, sans doute, la faute au charlatan, au système hospitalier et à l’Etat. Ce n’est cependant guère l’heure du procès. Il faut gérer.
Et ça, il en a plutôt l’habitude, il suffit d’ouvrir un nouveau dossier « location d’appartement » et de dépersonnaliser totalement la situation. La procédure, il la connaît, il les connaît toutes, c’est le champion de la procédure. Et encore plus de la dépersonnalisation. Son chef l’estimait d’ailleurs pour cette faculté, à moins qu’il n’ait été qu’un bon élève appliqué lorsqu’il convoquait les huissiers à sept heures du matin aux portes des appartements de ses débiteurs.
En bon procédurier, il annonce qu’après-demain il pourra lui donner des nouvelles de l’appartement, qu’il s’en occupera en rentrant. Elle lui donne tout de même son numéro au cas où il aurait des nouvelles avant. Efficacité.
Jean-Michel le dépose devant chez lui. Pas de course folle dans Paris cette fois, pas le temps. Le trou de la Sécurité Sociale s’est momentanément rebouché.
Le digicode de la porte d’entrée est un obstacle. Il y a songé dans le taxi : il est loin d’être insurmontable. Il suffit de frapper au carreau des Poivre et Sel. D’ailleurs, c’est à eux qu’il désire parler. Sans être les concierges de l’immeuble, ils semblent assez âgés, mais pas trop, pour s’intéresser aux moindres allées et venues de l’immeuble. Et c’est cela qui l’intéresse, les allées et venues de Violette, de Blondinette et des poubelles, ces dernières quarante-huit heures. Bien-sûr, il ne va pas parler des poubelles ni de Violette, il le ferait délicatement, au détour de la conversation. Il pense être assez habile pour faire parler les gens. Finalement, il se rend compte qu’il a beaucoup de qualités et qu’elles n’ont pas été assez exploitées. Des qualités pour quoi ? Il ne sait pas encore, mais il se promet d’ouvrir un dossier à ce sujet.
Il se rend compte également que l’objectif premier de sa visite aux Poivre et Sel est bigrement perturbant : il s’agit que Catherine habite en face de chez lui. Et ainsi formulée, sa démarche le terrifie. Prêt à frapper aux carreaux du couple, il recule d’un pas.
Trop tard … Madame Sel a écarté les rideaux, intriguée par la silhouette plantée devant sa fenêtre.
Procédure, procédure, appliquons la procédure.
« Bonjour, je me présente, je suis Jean-René Durois votre voisin d’en face, au troisième.
- Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas la gardienne, il n’y en a pas dans cet immeuble. »
Ne te fatigue pas, je sais.
« En fait, une amie cherche un appartement à louer et il m’a semblé avoir vu cette semaine un déménagement dans votre immeuble. Savez-vous si le propriétaire a trouvé un nouveau locataire ? »
Bien formulé, aimable, direct, le mot « amie » est un peu trop intime à son goût, c’est le seul qu’il ait trouvé cependant. Il ne va pas parler de sa « kinésithérapeute », c’est trop personnel et trop long pour son syndrome de stress intense sans cause pathologique.
« Guy, viens-voir. Il y a un Monsieur qui demande pour l’appartement du troisième. Tu sais s’il est déjà reloué ? Guy, éteins la télé ! »
Monsieur Poivre s’appelle donc Guy et semble un inconditionnel de «Questions pour un Champion ».
« J’arrive, j’arrive. Tu me fais rater l’émission. Excusez-moi, monsieur, ce sont mes habitudes de retraité. J’ai mis le timeshift heureusement. »
Timeshift, qu’est-ce donc ? Intriguant, mais ce n’est pas le moment de digresser. Il ne doit pas dévier de l’objectif premier : Catherine… non la procédure, la procédure…
« L’appartement du troisième, voyons, celui de la petite étudiante ?
-Oui, mais tu sais bien qu’elle a déménagé la semaine dernière. Je ne l’ai pas vu partir d’ailleurs, mais elle n’est plus là c’est sûr, les volets sont fermés. Il est reloué, ou pas ?
-Je n’en sais rien, on n’est pas les gardiens de l’immeuble, vous savez, on n’est pas au courant de tout. C’est madame Rosane qui doit savoir, elle connaît bien les propriétaires. »
Violette ! Madame Rosane, c’est Violette, ça ne peut être qu’elle. Il n’y a qu’une femme seule dans cet immeuble depuis que Blondinette (« la petite étudiante » ) est partie. Il n’a même pas eu besoin de les faire parler, ils parlent d’eux-mêmes. Il est décidément très doué.
« Le problème, Guy, c’est que Madame Rosane est partie, elle aussi, hier. »
« La fuite », c’était donc ça. Elle a faussé compagnie à sa bande de voisins, elle a pris la poudre d’escampette. Enfin !
« Comment ça, partie ? »
« Je ne te l’ai pas encore dit, tu regardes tout le temps la télé, je ne peux pas en placer une, tu dis que ça t’empêche d’entendre. »
Il savait les faire parler, mais n’était pas forcément prêt à entendre les reproches d’un couple de retraités alors que le dossier Violette allait pouvoir se refermer dans les minutes qui suivent.
« Excusez-moi… »
Toujours être poli, avec des gens de cet âge, ça fonctionne plutôt bien
« -On peut peut-être joindre cette Madame Rosane… »
« Alors tu me dis maintenant ce que tu as oublié de me dire, soi-disant parce que je ne te laisse pas t’exprimer. »
La politesse n’a en tout cas pas fait taire Monsieur Poivre qui a appuyé sur le mot « exprimer » d’une manière qui laissait soupçonner quarante années de reproches.
« Oh zut, ça n’intéresse pas Monsieur. On peut la joindre. Elle est chez son fils. Elle me laisse toujours son numéro, au cas où il lui arriverait quelque chose. Attendez, je vais le chercher.
-Quel fils ?
- Mais tu sais bien, celui qui habite Orléans.
-Ah bon, c’est nouveau ! elle a un fils qui habite Orléans ? Et comment sais-tu qu’elle est partie chez son fils, elle n’est pas venue nous le dire !
-Qu’est-ce que tu en sais, tu n’as peut-être pas entendu la sonnette … »
Finalement, cette dispute a du bon. Curieusement, cela l’intéresse de savoir dans quelles circonstances est partie Violette. Même si le mystère des poubelles est résolue, il est pris d’une irrésistible curiosité pour les détails de cette fuite. Et le dossier « location d’appartement » est encore en cours de traitement.
Madame Sel revient avec le numéro de téléphone du fils. Elle se propose de l’appeler.
Monsieur Poivre, quant à lui, semble se calmer et retourne à son programme télévisuel.
Heureusement, il y a timeshift. ?
Le fils ne répond pas au téléphone.
Madame Sel lui promet de le rappeler et de le tenir informé.
On s’échange des numéros.
Tout cela lui laisse un goût bien amer.
Le dossier Violette peine à se fermer : tout semble pourtant parfaitement clair : elle est partie rendre visite à son fils, en avait, semble-t-il, informé Madame Sel qui n’en avait rien dit à son mari téléphage et timeshifteur invétéré. Les circonstances exactes du départ apparemment non prévu de Violette sont floues comme l’existence d’un fils et la signification de l’étrange timeshift. Il devrait s’en désintéresser. Seuls les faits lui importent d’habitude, pas les digressions. Elle est partie et n’a pu sortir les poubelles. C’est tout.
Il semble pourtant ne pas s’en contenter. Sans doute s’est-il entiché de cette vieille dame. Cette pensée l’effleure et il l’a trouve intéressante ; il est intrigué d’avoir semé cette petite graine-là. Le souci du prochain ne l’a pas préoccupé depuis l’œuvre du charlatan, ou du moins le souci de son bien-être. Car l’idée du mal, ça il l’a au plus profond de ses tripes et ne le quitte pas. Il pense que la race humaine est mauvaise, profondément mauvaise.
Le problème est aussi que le dossier de Violette ne peut pas se refermer si le dossier de la location de l’appartement n’est pas traité. Et celui-ci n’est qu’à peine ébauché alors qu’il s’est engagé à tenir informé Catherine après-demain. Cette nouvelle affaire s’avère difficile : il est tributaire d’une Madame Sel elle-même pendue au téléphone d’un fils hypothétique qui doit demander à sa disparue de mère un numéro de téléphone d’un propriétaire qui serait, probablement, mais pas certainement, en mal de locataire. Que dire alors à Catherine ? Les deux dossiers sont liés et le souci du prochain bien intéressé.
Il ne peut pas guérir aussi vite, il le sait bien.
Encore une fois, il voudrait agir et il ne peut qu’attendre.
L’histoire de sa vie sans doute.
Pour tuer le temps, il va pouvoir ranger sa note de taxi, préparer son dîner et regarder le rituel des poubelles du soir.
Il consulte sa montre, c’est bientôt l’heure. Il s’assoit.
C’est au tour du Baraqué de s’y coller et il s’en acquitte en temps et en heure.
Avec une totale insouciance, le nez en l’air, le sifflotement au bord des lèvres.
Comment cet homme de plus de cent kilos, pourrait-il soupçonner qu’à quelques mètres de là, au coin de la rue, deux hommes observent l’immeuble depuis près de deux heures ?
Comment pourrait-il soupçonner qu’au même instant, dans l’immeuble d’en face, un invalide de première catégorie doit une fois de plus ouvrir un nouveau dossier.
Notre infirme n’a pas de mal à identifier les deux hommes qui abordent le Baraqué en brandissant leur carte. La conversation qui s’en suit ne peut bien-sûr être entendue du troisième étage mais le comportement des trois hommes est assez explicite. L’un répond, les autres questionnent. Reste à savoir sur quoi ? Impossible d’ouvrir la fenêtre et de se pencher sans être remarqué et cela ne garantirait en rien une réception cinq sur cinq de cette intrigante conversation.
Impossible d’envisager la descente, trop périlleuse à réaliser dans un temps limité. Reste à lire sur les lèvres ce qui est loin d’être dans ses compétences. Il s’approche, se colle à la fenêtre, bien-sûr ne comprend rien, mais ressemble de plus en plus à un vieux voyeur infirme d’autant plus qu’il a oublié d’éteindre la lumière. La situation le répugne un peu, mais à la guerre, comme à la guerre, il boitille jusqu’à l’interrupteur et reboitille, invisible cette fois, jusqu’à son poste d’observation.
Il a raté quelques mouvements de lèvres, mais pas les grands mouvements de bras du Baraqué qui indiquent semble-t-il les fenêtres du troisième ou peut-être du quatrième étage. Impossible de distinguer. Les trois hommes rentrent dans l’immeuble, la lumière du couloir des Poivre et Sel s’allume. Plus rien n’est observable pendant plus d’une dizaine de minutes puis les deux hommes ressortent, le nez en l’air, en sifflotant.
Insouciants.
Comment pourraient-ils soupçonner que dans l’immeuble d’en face un voyeur boiteux commence à en avoir assez de toute cette insouciance, à en avoir assez de ces bouleversements du rituel et pense qu’il est grand temps d’agir.
Demain, il ira voir Madame Sel et saura quoi dire à Catherine.
Cette fois, il ne faut pas se montrer trop poli, ne pas les laisser faire. Il faut s’imposer.
Les canards du matin lui ont conseillé moins de diplomatie, plus d’autorité.
« C’est encore moi. Je voulais savoir si votre épouse a pu obtenir le numéro de téléphone des propriétaires de l’appartement libre.
- Suzanne, viens voir, c’est encore pour l’appartement ! »
Monsieur Poivre n’a pas fait entrer son visiteur et c’est de la fenêtre donnant sur la rue que se déroule la conversation.
Ça lui convient…il pourra se permettre d’être beaucoup moins poli.
La voix de Madame Sel résonne du fond de sa cuisine, vraisemblablement, elle n’a pas envie d’en sortir.
« Les policiers sont revenus ? C’est pour la petite ?
- Non, Suzanne, c’est le monsieur d’hier. »
Les policiers étaient donc venus pour elle ? Trafic de stupéfiants sans doute …Louche cette petite avec sa bande de copains.
Cette fois, madame Sel daigne se montrer en essuyant ses mains dans son tablier avec une certaine nervosité.
« Ah oui, Monsieur dunois, c’est ça ?
-Durois, Madame. »
Ne la laissons pas s’excuser, allons au fait. Moins de diplomatie, plus d’autorité.
« -Avez-vous pu contacter votre voisine au sujet de l’appartement ?
-Je n’ai pas eu trop le temps vous savez…
-C’est pas vrai Suzanne, tu traînes dans ta cuisine depuis hier soir, à tourner en rond et à bougonner. »
Scène de ménage en vue…Il faut profiter de l’instant.
-Je peux appeler moi-même, ce sera plus simple.
-C’est-à-dire que je ne sais pas si on doit…
-Qu’est ce que tu racontes, l’appartement est libre, on l’a bien vu hier soir. Ça rendrait service aux propriétaires si monsieur leur trouvait un locataire.
-Oui, mais tu sais, Guy, la petite… »
Oui, et au fait, la petite…Son appartement est bourré de cocaïne, c’est ça ? Les policiers l’ont fouillé de fond en comble et en interdisent désormais l’accès ?
Ça devient difficile à expliquer à Catherine.
Il faut qu’il invente quelque chose pour demain, et c’est simple : il suffit de dire qu’il n’est plus libre. Si simple, juste un mensonge à formuler sans bégayer. Il s’entraînera ce soir devant sa glace.
Guy monte d’un cran :
« Quoi la petite, elle n’est plus dans l’appartement et ce n’est quand même pas une scène de crime ! »
Ouh là…De quoi parle-t-on maintenant ? Il faut s’imposer.
«Il y a un problème avec l’appartement ?
- Je ne sais pas si on a le droit d’en parler…
-Arrête, Suzanne, avec tes cachotteries…Moi, je vais le dire à monsieur. Hier les policiers sont venus car la famille de la petite étudiante n’a pas de nouvelles d’elle depuis Samedi. Elle est anglaise. Les flics ont fait leur boulot, ils ont forcé la serrure et constaté qu’elle n’est plus dans l’appartement et a emporté toutes ses affaires, bref elle a déménagé. D’ailleurs on l’a tous vu son déménagement, même vous, ça prenait des jours. Il y a juste une serrure à changer, mais ce n’est pas urgent il n’y a plus rien à voler de toute façon. Je vais vous le donner le numéro du fils, si je retrouve l’agenda.
- Tu ne le trouveras pas tout seul, comme d’habitude, viens avec moi dans la cuisine »
Il ne s’attendait pas à ça. Une petite en vadrouille et une vieille en goguette. Beaucoup pour le même immeuble.
Les palabres dans la cuisine s’éternisent. Que fait d’ailleurs un agenda dans une cuisine ? Il sent Madame Sel sur la défensive. Elle a entraîné son mari dans la seule pièce vraiment isolée où ils peuvent parler sans qu’on les entende.
Il sent la situation lui échapper. Quelques minutes encore et il s’esquivera sans insister.
Monsieur Poivre revient, un peu penaud, un peu hésitant, suivi de madame Sel triturant ses mains dans son tablier.
« Il faut peut-être mieux qu’on appelle nous-mêmes. Notre voisine, Madame Rosane, risque de nous en vouloir d’avoir communiqué le numéro de son fils à un inconnu. Enfin, à un inconnu, je me comprends, je veux pas vous vexer…
- On vous rappelle, Monsieur Durois, ne vous en faites pas. ».
Madame Sel a retenu son nom cette fois-ci. Etrange.
Etrange. Pas tant que ça. Une demi-heure après cette aimable conversation de voisinage, soit juste le temps de remonter sa via ferrata, ce ne sont pas les Poivre et Sel qu’il a au téléphone mais la police en personne. Sans doute un des deux hommes de la veille. On lui demande de passer au poste, comme ça pour une vérification. Le voyeurisme est-il un crime ? Cette fois, il était allé trop loin dans l’autorité et l’absence de diplomatie.
Mauvais conseil des canards.
Le commissaire Tallier s’amuse. Il a vécu une matinée différente. Pour une fois.
Heureusement qu’il y a des gens comme les Gandois pour faire avancer les enquêtes. Et les Gandois, sont de grands spécialistes, surtout madame qui a fourni des motifs de suspicion assez convaincants et une description assez juste de l’homme qu’il vient de recevoir. Quel type curieux.
Il avait dû trouver des coussins (et des coussins dans un commissariat, ce n’est pas une chose facile à dénicher) pour le caler dans un fauteuil et c’est presque allongé que l’homme avait répondu à ses questions.
Quarante-cinq ans d’après sa carte d’identité, mais des traits marqués et la mine fatiguée et grise.
Tallier s’est borné à vérifier les faits. Mais chaque réponse de l’invalide était de nature à le renseigner sur sa personnalité. Et ce n’était pas triste. L’homme était sur la défensive, un peu en colère même. Sans raison d’ailleurs.
Comment avez-vous su que l’appartement était libre ?
Pourquoi vous y intéressez-vous ?
Connaissiez vous l’ancienne locataire ?
Pourquoi êtes-vous venus relancer les Gandois ?
Ces questions ne lui semblaient pas particulièrement de nature à provoquer de l’énervement, d’autant plus que les réponses de Durois étaient assez logiques et précises, de quoi rassurer Madame Gandois qui avait pourtant trouvé l’homme des plus suspects : le déménagement dans la rue, sa kinésithérapeute en mal de logement, la réponse urgente à lui fournir.
Rien ne laissait soupçonner une quelconque implication de cet homme dans la disparition de la jeune Eleanor.
D’ailleurs, disparition était un grand mot. Disons qu’elle avait dû s’accorder un peu de vacances entre son déménagement et son emménagement.
D’accord sans avertir personne, ni ses parents, ni ses amis et en coupant son portable. Un sorte de grand break physique et mental.
Une tête que cette Eleanor.
Diplômée de médecine à l’University College de Londres, elle s’était inscrite avec trois de ses camarades à une spécialisation en neurochirurgie à Pierre et Marie Curie dans le cadre d’un échange international. Les cours devaient commencer dans une semaine. Elle avait donc bien besoin d’un break.
Elle avait loué provisoirement l’appartement de l’immeuble de la rue Duranton pendant l’été en attendant de trouver quelque chose de plus grand. Effectivement, l’appartement de la rue saint Dominique était bien plus chic et plus spacieux que le deux pièces de l’immeuble des Gandois. Il avait eu l’occasion d’admirer la vue sur la tour Eiffel et de noter l’aspect raffiné des meubles de la jeune étudiante.
Pas de problème d’argent chez les Joyce. Mais tout cet argent avait un prix : donner des nouvelles tous les jours à Mr et Mrs Joyce. Sans quoi, Scotland Yard et Interpol étaient alertés. Heureusement, les autorités avaient su calmer les ardeurs des Joyce en confiant d’abord l’enquête au commissariat de quartier. Restons d’abord discret, ce n’est jamais bon des disparitions d’étudiants étrangers. On vous confie nos meilleurs éléments, ce n’est pas pour les voir disparaître ! On voit d’ici les unes des médias.
Eleanor Joyce et Jean-René Durois ne se connaissaient à priori pas.
Tallier avait eu le temps de le vérifier avant l’arrivée de l’invalide. Il avait téléphoné aux Joyce et aux trois camarades d’université. Rien. Qu’aurait-elle eu à faire avec cet homme fatigué et gris ? Durois avait par ailleurs nié la connaître autrement que de visu. Elle le saluait quand elle le croisait, sans plus.
Mais Durois habitait la fenêtre d’en face et la rue Duranton est étroite.
Alors, Tallier s’amuse. Il imagine Durois planté devant sa fenêtre à lorgner la jeune étudiante. Mignonne d’ailleurs. La famille lui avait envoyé des photos. Il ne sait pas si c’est son infirmité et son visage peu avenant qui l’incitent à creuser cette piste.
Ou alors l’absence d’autres pistes.
Car à part attendre que la jeune demoiselle regagne son appartement luxueux après sa fugue d’adolescente, il n’y a pas grand chose à faire.
Et agir c’est ce dont il a besoin. Il en a marre de sa routine.
Après tout, la demande vient d’Interpol et d’une des plus grands fortunes d’Angleterre, autant la prendre au sérieux.
Une visite à Catherine s’impose. Elle est l’alibi majeur de Durois, le motif de son intervention chez les Gandois, du moins le croit-il.
Un rapide appel à l’hôpital de Garches lui apprend qu’elle y travaille cet après-midi. C’est l’occasion d’une petite virée qui n’est pas pour lui déplaire. Tout pour sortir du train-train.
Il la trouve en plein travail de rééducation avec un adolescent mal en point. Il ne souhaite pas l’interrompre dans son travail et en profite pour l’observer.
Catherine fait partie de ces femmes à qui on a envie de trouver un logement. Et même plus.
Il le comprend rapidement à son sourire lumineux, à la douceur de ses gestes, à son regard attentif et patient. Durois ne pouvait refuser. Il devait même insister. Jusqu’ici les suspicions de Madame Gandois lui semblent bien déplacées.
« Je suis à vous dans un instant, j’aide Gabriel à s’installer dans son fauteuil »
Une voix douce mais des gestes assurés. Tout en elle est en adéquation avec le métier qu’elle pratique depuis sans doute une dizaine d’années. Elle n’est pas encore blasée, pas encore fatiguée par un métier exigeant dans un hôpital difficile. Lui, si. Cela fait trop longtemps qu’il voit la misère, les petits voyous, les petites arnaques. Il n’a plus aucune compassion. Les deux premières années, il y croyait encore, il vivait son métier comme une vocation. Puis la routine ou l’absence de reconnaissance y avait mis fin.
« Voilà, j’ai fini. Que puis-je faire pour vous ?
- Je suis de la Police, Commissaire Tallier du quinzième arrondissement. J’enquête sur la disparition supposée d’une jeune fille.
- Oh mon Dieu. Une patiente de l’hôpital ? »
Cette fameuse compassion…Où trouvait-elle la force ?
« Non, pas du tout. Vous allez sans doute trouver le lien avec vous quelque peu tortueux, mais je dois étudier toutes les pistes. »
Pas la peine de lui dire qu’il n’en a en fait qu’une seule. Et il n’y croit plus trop depuis qu’il a vu Catherine.
« Je vous écoute.
- Je crois que vous êtes à la recherche d’un appartement… »
Elle éclate de rire :
- Et le commissariat du quinzième m’en a trouvé un !
- Pas exactement. »
La jeune femme a en plus de la répartie et de l’humour. Beaucoup de qualité. Elle ne doit pas être célibataire. Lui si. Depuis toujours.
- Un de vos patients, Jean-René Durois vous a proposé de se renseigner sur un appartement qui vient de se libérer en face de chez lui. »
- Oui, effectivement, c’est très gentil à lui et je suis impatiente d’avoir sa réponse. Où est le problème ? »
Cela explique l’urgence et l’insistance de Durois. Encore un bon point pour l’infirme, un mauvais pour la Gandois.
« Il se trouve que cet appartement était loué par une jeune fille supposée disparue... »
Catherine ne comprend pas. Ses beaux yeux s’obscurcissent :
- Que voulez-vous dire exactement ? Monsieur Durois est-il soupçonné de quoi que ce soit ?
- Comme je vous l’ai dit, nous exploitons toutes les pistes. Et pour l’instant, Monsieur Durois est la seule personne qui..
- Vous n’avez qu’une piste, c’est bien cela ! et c’est sur le pauvre Monsieur Durois que ça tombe. Vous n’exagérez pas un peu là, vous avez vu son état ? »
Il n’a pas été très doué sur ce coup là et a sous-estimé l’intelligence de Catherine.
« Je voulais simplement confirmer ses dires. Il semble avoir dit la vérité, ne vous énervez pas.
- Bien-sûr qu’il a dit la vérité. Il a pourtant autre chose à penser avec sa rééducation. Il s’est proposé tout de suite de m’aider.
- Qu’a-t-il exactement ? »
C’est tentant de creuser la santé du bonhomme. Cela doit expliquer bien des choses.
« Secret médical !
-Arrêtez, je demande juste des nouvelles d’une relation commune. Des questions du genre : depuis quand est-il comme ça ? Combien de temps va durer sa rééducation ?
- Première question : Depuis un an et demi, deuxième question : un temps indéterminé, ça dépend de Monsieur Durois. Ça vous inspire ?
- Et comment cela lui est-il…?
- Demandez-lui !
- Ok…j’ai compris. »
Puis après quelques secondes
« Vous ne m’aimez pas trop… »
Il se surprend lui-même en posant la question qui n’en est d’ailleurs même pas une, plutôt une remarque, un truc que l’on dit tout haut alors qu’il aurait fallu le penser tout bas… C’est totalement déplacé et n’exige aucune réponse sensée.
Catherine ne marque pourtant aucune confusion. Avec le tact et la délicatesse qu’on ne peut qu’attendre d’elle, elle ne répond pas mais le dirige lentement vers la sortie. Il sent qu’il ne peut poser qu’une seule et dernière question.
« D’autres personnes dans l’hôpital s’occupent-elles de sa rééducation ?
- Le docteur Robert. Adressez-vous à l’accueil. »
Vlan ! ça aurait pu être le bruit de la porte, mais c’était juste la grande claque qu’il prend dans la figure. Au sens figuré du moins.
Il l’a sans doute bien mérité.
Douter d’un infirme, déranger la plus jolie et la plus douée des kinés dans son travail, tenter de violer le secret médical et draguer un témoin dans une enquête, cela fait beaucoup, même s’il s’agit d’échapper à la routine.
« Docteur Robert, de la part du commissaire Tallier.
- Vous venez pour une consultation ?
- Non, je suis commissaire, je voudrais le rencontrer dans le cadre d’une enquête.
- Patientez dans la salle d’attente, au fond à droite »
Pour une consultation ! La bêtise humaine est immense. A moins que les commissaires soient des patients habituels du docteur. Quelle est d’ailleurs sa spécialité ? Il n’a pas eu le temps de s’en enquérir auprès de la belle Catherine. Il s’approche de la plaque : psychiatre.
Que vient faire la psychiatrie dans la rééducation du Durois ? Sans doute un accident de la route avec un traumatisme psychologique important.
La spécialité du Docteur Robert explique la réponse de la dame de l’accueil. Beaucoup de ses collègues sont suivis. Certains osent en parler, d’autres le nient mais ont derrière eux près de dix années de psychanalyse. Il fait partie de ceux qui n’osent pas y aller. Il n’en voit pas l’intérêt car il a fait lui-même sa propre analyse depuis longtemps. Dépression chronique mais légère. En gros, ça consiste à mener une vie morose, à n’éprouver aucune plaisir, sauf peut-être lorsqu’il modifie la décoration de sa maison, tout en n’étant pas obligé de prendre des médicaments. Il s’en accommode avec des hauts et des bas. En ce moment, il est dans les hauts, ce qui signifie très concrètement qu’il cherche des dérivatifs à sa vie terne.
La jeune Joyce et l’antipathique Durois en font partie. Ça tombe bien. En leur absence, il aurait fait quelques sorties chez ses copines, les habituées du poste de police ou quelques achats compulsifs chez Habitat. Et serait retombé dans les bas.
La dame de l’accueil a fait son travail. Elle a prévenu le Docteur Robert qui ouvre sa porte et appelle Tallier comme un patient, sans toutefois mentionner son titre de commissaire. Autant ne pas affoler tout l’hôpital de la visite de la Police. Cela le met toutefois dans une situation ambiguë, et il s’attend presque à s’allonger dans un confortable divan pour y lâcher dix ans de larmes et lui parler de son découvert bancaire.
En bon professionnel, le docteur Robert remet très vite les choses au point.
« Que puis-je faire pour vous, commissaire Tallier ?
- J’ai quelques questions à vous poser sur un de vos patients, Jean-René Durois.
Cette fois, il ne dira que le strict nécessaire, inutile de parler de l’appartement, de la jeune fille supposée disparue…
- Monsieur Durois ! Qu’est ce que vous pouvez bien avoir à faire avec ce pauvre Monsieur Durois ! »
Cela faisait deux fois qu’on le plaignait et qu’on s’offusquait d’une enquête à son sujet. Comment la Gandois avait pu le considérer comme suspect !
« Inutile de vous préciser que je suis tenu au secret médical. Je ne dirai que le strict nécessaire.
- Ce sera bref. Je sais que Monsieur Durois suit une analyse avec vous dans le cadre de sa rééducation. J’aurais souhaité connaître les circonstances de son invalidité.
- Demandez le lui ! »
Encore…
« Pourquoi personne ne veut répondre sur ce sujet.
- Dois-je comprendre que vous avez parlé à quelqu’un d’autre dans l’hôpital ?
- Oui à Mademoiselle Guillard, sa kinésithérapeute. Elle a eu la même réponse que vous, ce qui m’ étonne. Il n’est pas du domaine du secret médical de connaître les circonstances d’un accident. Je gagnerais du temps.
- Qui vous parle d’un accident ?
- Vous m’intriguez encore plus…