Le voleur de larmes
Par
Alain Bezançon
Published by Alain Bezançon at Smashwords
Le voleur de larmes a été écrit dans le cadre du projet Emotein, une approche artistique multidisciplinaire intégrant la vidéo, la photo, l'écriture, la musique, le design et un espace de réflexion.
Retrouvez toutes ces créations originales sur le site http://www.emotein.fr
Copyright © 2009, Alain Bezançon
ISBN 978-2-9811549-4-1
Chapitre 1
Les premières lueurs de l’aube commençaient à filtrer à travers les épais rideaux de brocart. La vaste chambre était baignée d’une lumière indigo et Baldassario écoutait religieusement la respiration lente et régulière d’Altagracia encore profondément assoupie à son côté.
Il se leva en prenant soin de ne pas troubler la symphonie de Morphée qui gonflait avec régularité la poitrine de la jeune femme. Debout à côté du lit, il contempla un instant les courbes fuselées du corps entièrement dévêtu et offert avant de le couvrir d’un pudique drap de satin immaculé.
Habillé d’un simple pantalon de lin, il descendit l’escalier de marbre et traversa le hall principal qui regorgeait de tableaux, de sculptures et d’objets d’art les plus hétéroclites. Il connaissait chacun de ces objets comme on connaît un ami de longue date. Pour lui, ils étaient vivants et riches d’une histoire centenaire et parfois millénaire. Convoités, exposés, volés, perdus, oubliés, ils avaient traversé le temps et leur patine était la page d’un roman. Il y avait bien sûr l’histoire officiellement connue, mais Baldassario vibrait secrètement en se remémorant l’histoire personnelle qui avait marqué chacune de ses œuvres d’art qui serait à jamais unique pour lui. Il établissait un langage muet avec elles, une complicité qu’aucun être humain ne pouvait lui apporter.
Collectionner les œuvres d’art était sa passion et son métier à la face du monde. La manière très particulière dont il s'y prenait pour obtenir les plus belles pièces était un secret partagé seulement par un cercle très restreint d’individus.
Baldassario s’installa sur la terrasse de sa villa du XVIe siècle qui ressemblait plus à une place forte moyenâgeuse qu’à un palais de la Renaissance. Perchée sur une des collines entourant la cité-État de Florence, la villa dominait un océan de vignes et d’oliviers parsemé de cyprès majestueux.
Ce paysage de Toscane au lever du jour était pour lui un des plus beaux spectacles du monde. Une œuvre d’art vivante et parfaite. La nature accomplissant le miracle immuable de la simplicité de la vie.
Guettant l’apparition du soleil au-dessus des oliviers, Baldassario était partagé entre le désir de jouir solitairement de ce moment de grâce et l’envie de le savourer à travers le regard d’Altagracia.
L’ombre féline qui le frôla avant de se planter devant lui mit fin à son tourment. Elle resta un moment parfaitement immobile, se laissant pénétrer par les premiers rayons de l’astre de feu, le drap de satin noué en toge sur son torse. Puis très lentement, comme bercée par les vibrations de l’atmosphère reprenant vie après la nuit, elle commença à se balancer sur place tout en dénouant le drap pour finir par le brandir à bout de bras telle une offrande au dieu Soleil. Altagracia, libérée des entraves de l’étoffe, laissa alors ses membres s’exprimer sous la caresse de la chaleur du jour naissant en une danse primitive et pure en parfaite harmonie avec le moment, sublimant l’instant.
Baldassario fut alors submergé par la vague douce-amère du plaisir douloureux de se sentir vivant. Il aimait Altagracia comme on aime un animal sauvage. On l’aime pour ce qu’il est : libre, indompté, allant et venant sans contrainte, avec le regard brillant des fauves ne connaissant ni le doute, ni la peur, vénérant la vie car connaissant son véritable prix.
L’aimer pour soi, l’enfermer dans une relation bourgeoise, finirait par éteindre son regard et tuer l’amour lui-même. Baldassario aimait Altagracia du seul amour possible pour lui. Il possédait les objets les plus rares, mais il ne posséderait jamais cette femme.
Il vivait avec elle des moments intenses comme ce matin, puis elle repartait comme elle arrivait, sans prévenir, sans un mot.
Au bout de quelques jours loin de chez elle Altagracia semblait s’étioler. Elle avait développé un rapport symbiotique avec sa terre andalouse. Elle éprouvait le besoin vital de vivre son flamenco entourée des siens et de leur offrir sans retenue le meilleur de son talent comme, avant elle, des générations de femmes de sa famille.
Achevant son ode gestuelle en faisant face à Baldassario, elle plongea son regard dans le sien comme pour sonder les recoins les plus obscurs de son âme. Son inquisition fut stoppée par le mur de tendresse et d’admiration que la lueur dans les yeux de son amant érigeait, une barrière infranchissable.
Désarmée par ce témoignage d’affection silencieux, elle franchit les derniers mètres la séparant de Baldassario, pressa son corps contre le sien et posa ses lèvres sur les siennes. Il serra la femme nue dans ses bras, lui rendit son baiser puis murmura un humble « Merci » à son oreille.
Il sentit alors les larmes d’Altagracia couler le long de sa joue et ne put s’empêcher de penser à la valeur marchande du précieux liquide. Mais il chassa immédiatement cette idée qui venait gâcher la magie de leur union.
Altagracia perçut la tension soudaine de Baldassario et le dévisagea avec ses yeux embrumés. Elle distingua dans son expression l’ombre froide qui dissimulait un personnage trouble, inquiétant et fascinant.
Pour la jeune et romantique Andalouse, le mystère était un aphrodisiaque puissant dont la trame secrète de la vie de son amant de Toscane semblait être imprégnée.
- Les Médicis organisent un bal ce soir. Je dois m’y rendre et j’aimerais que tu m’accompagnes, fit Baldassario brisant le fil de leurs pensées intimes respectives.
- Je ne sais pas comment tu fais pour supporter ces mondanités pompeuses d’un autre âge, répondit Altagracia.
- Essentiellement par obligation professionnelle.
- Bien sûr, dit-elle avec un petit sourire en coin, se demandant quelle était la nature réelle de cette obligation.
Baldassario regarda la jeune femme s’éloigner sachant qu’elle disparaîtrait sûrement avant le déjeuner et se demandant quand il la reverrait. Il la savait intelligente, extrêmement intuitive et peut-être même un peu sorcière avec le sang de gitane qui coulait dans ses veines. Son intimité grandissante avec elle représentait une menace pour ses activités occultes, mais sa présence épisodique lui était devenue indispensable. Aussi indispensable que l’exercice périlleux auquel il se livrerait encore ce soir.
Chapitre 2
Les lointains descendants de la famille Médicis avaient redonné à la cité-État de Florence sa gloire et son rayonnement international en utilisant les mêmes recettes que leurs illustres prédécesseurs. Le pouvoir était concentré entre les mains d’un petit groupe d’êtres impitoyables qui avaient l’intelligence d’asseoir leur position sur une élite jouissant de privilèges exclusifs que rêvait d’acquérir une population de bourgeois éclairés vivant confortablement et en sécurité. La maîtrise des instruments financiers reposant sur la monnaie et la dette qui avait fait la fortune de la Florence historique n’était bien évidemment plus d’actualité. Les innombrables monnaies utilisées dans les différentes régions du monde n’avaient qu’une valeur locale et étaient destinées aux transactions les plus banales. Les puissants de ce monde n’envisageaient leurs affaires importantes que par les échanges d’objets de valeur. Le troc était roi, les objets d’art étaient les plus prisés, la cité-État de Florence en était la plaque tournante et Baldassario, commissaire priseur et expert de grande renommée disposant d’une collection florissante, était un acteur incontournable de ce système.
Baldassario se rendit donc seul au bal qui était un des nombreux évènements mondains à la gloire de la cité florentine, de ses sujets les plus en vue et surtout à celle de la famille au pouvoir. Les festivités étaient déjà bien avancées lorsqu’il pénétra dans l’immense salle de réception. Une foule bigarrée et joyeuse tanguait sur les accords d’un orchestre symphonique. Les convives rivalisaient de somptuosité dans leur tenue d’apparat. Hommes et femmes arboraient fièrement des costumes authentiques de toutes les époques avec bien évidemment les accessoires, couronnes, diadèmes et bijoux adéquats. Baldassario, préférant l’élégante sobriété d’un complet anthracite en soie naturelle, naviguait dans cette houle fastueuse à la recherche de sa proie.
Autour de lui les invités amenaient régulièrement à leur bouche de délicats flacons de cristal et en buvaient le contenu avec parcimonie comme pour en savourer chaque particule. Comme dans toutes les grandes occasions à Florence, l’Emotein coulait à flots et Baldassario redoutait que sa cible en ait consommé ce soir. Il avait préparé son opération de « prélèvement » avec le plus grand soin depuis plusieurs semaines et selon sa connaissance du sujet à prélever il y avait peu de risques qu’elle consomme de l’Emotein ou toute autre substance susceptible d’altérer ses sens ce soir-là.
Connaissance intime de la cible, proximité physique au moment du prélèvement et vitesse d’exécution étaient les règles de base de cette discipline dont Baldassario était devenu un véritable virtuose avec le temps.
Ce qu’il désignait par l’euphémique « prélèvement » était considéré par les honnêtes gens comme le plus odieux des vols. Pour la justice florentine il s’agissait d’un crime majeur passible du supplice de la roue. Les Médicis avaient cru bon de réinstaurer ce terrible châtiment pour dissuader les criminels les plus téméraires. Le supplicié était allongé sur une roue, bras et jambes attachés en croix, avant que le bourreau ne lui brise tous les membres puis la cage thoracique à l’aide d’une lourde barre de fer pour finalement le laisser dans cet état jusqu’à ce que mort s’ensuive.
L’orchestre marqua une pause et l’éclairage diminua en plongeant la salle dans une semi-obscurité. Ce serait bientôt le moment de passer à l’action et Baldassario devait impérativement localiser sa victime et s’approcher d'elle.
Il repéra enfin la veuve Fromentina, enveloppée d’une aura de tristesse, qui se tenait dignement tout près de la scène où se trouvait l’orchestre. Inconsolable suite à la disparition brutale de son époux emporté par les effets dévastateurs de la maladie du siècle, la jeune femme faisait sa première apparition publique depuis son décès.
La maladie du siècle n’épargnait personne, elle semblait frapper au hasard et elle rôdait depuis plus de dix ans maintenant sans que l’on parvienne à en trouver l’origine et à la soigner. Dans sa forme la plus bénigne, elle se traduisait par une légère indifférence à son environnement. Dans les cas extrêmes, il s’agissait de la perte totale de toute émotion et elle aboutissait invariablement à la mort du malade.
Baldassario fendit la foule en direction de Fromentina alors que sur la scène un ténor prenait place.
Les premières notes de violon envahirent l’espace et le ténor entama sa performance. Baldassario se tenait désormais si près de la veuve qu’il pouvait la sentir tressaillir. Il fixait intensément son visage et en particulier ses yeux, guettant le moindre signe annonçant l’apparition du précieux liquide qu’il était venu récolter.
Il comptait sur le génie de Mozart et sur le fantastique pouvoir évocateur de ses compositions qui allaient opérer chez Fromentina l’alchimie mystérieuse qui transformerait la musique en larmes d’extase.
L’extase de la veuve Fromentina, voilà ce que Baldassario était venu voler pour le commanditaire anonyme qui lui offrirait une sculpture de Brancusi en échange de la livraison des émotions « sauvages » de la jeune femme.
Le chant du ténor montait en intensité, la respiration de Fromentina s’accélérait et Baldassario passait en revue pour la centième fois tous les détails de l’opération. Ce bal était l'opportunité unique d’approcher la veuve dans les conditions optimales de prélèvement. Il avait tout misé sur une simple information précisant les goûts musicaux de Fromentina, il devait réussir son intervention du premier coup sans éveiller les soupçons et finalement ce Brancusi figurerait très bien dans sa collection.
Fromentina était totalement envoûtée par la voix du ténor et la douleur qui enserrait son cœur meurtri lâcha un instant son étreinte, libérant une première perle liquide qui roula sur son visage légèrement teinté de pourpre.
Baldassario laissa s’échapper cette première larme. Les premières effusions n’offraient pas la meilleure qualité, car elles emportaient avec elles les impuretés du canal lacrymal. Il attendit qu’un léger spasme agite la poitrine de la veuve et provoque un flot plus fourni de larmes. Fromentina remarqua seulement à cet instant qu’elle pleurait. D’un mouvement réflexe, elle cherchait à essuyer ses larmes lorsqu’elle vit apparaître devant elle un mouchoir immaculé offert par un homme lui souriant avec compassion. Elle lui fit un sourire gêné et accepta de bonne grâce la pièce de coton égyptien, puis tamponna délicatement la base de ses yeux humides avant de la rendre à Baldassario.
- Comment résister à tant de grâce ? fit la jeune femme.
- Vous me flattez ma chère, mais Wolfgang Amadeus n’est pas mal non plus.
Le trait d’esprit de Baldassario arracha un sourire à Fromentina qu’elle réprima immédiatement, submergée à nouveau par son deuil.
Baldassario en profita pour s’éclipser. Il devait rapidement transmettre le prélèvement au distillateur. La qualité des larmes et des émotions qu’elles contenaient se dégradait très rapidement à l’air libre. Les réceptacles moléculaires imprimés dans son mouchoir avaient capturé une quantité infinitésimale de liquide mais ne pouvaient pas les préserver plus d’une dizaine de minutes. Baldassario avait gagné un balcon qui dominait la ville. À l’abri des regards il se mit à siffler une petite mélodie. Quelques secondes plus tard, il fut soulagé d’entendre un bourdonnement léger qui se matérialisa sous la forme d’un gros insecte volant ressemblant à un frelon. Il sortit délicatement le mouchoir imprégné des larmes de Fromentina et le posa sur la rambarde de marbre du balcon. Le vespidé se posa dessus quelques secondes puis s’envola à vive allure vers une destination inconnue.
Baldassario suivit le frelon des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse. Dans quelques instants il livrerait sa précieuse marchandise dans l’atelier clandestin d’un distillateur qui fixerait les émotions volées sur une substance aqueuse capable de les restituer à celui qui la consommerait. Le commanditaire, Baldassario, le distillateur et tous les autres intermédiaires étaient des cellules isolées les unes des autres. Le secret était leur meilleure protection et aucun d’entre eux ne souhaitait finir comme un pantin désarticulé accroché à une roue.
Baldassario connaissait les règles mieux que quiconque, mais il ne pouvait s’empêcher d’imaginer le commanditaire et ses motivations. Qui pouvait bien vouloir ressentir l’extase de la veuve Fromentina et s’approprier à son insu une expérience aussi intime ? L’Emotein en vente libre provenait de larmes d’élevage cultivées sur des sujets consentants et suffisait à satisfaire les amateurs de sensations nouvelles, les artistes en panne d’inspiration et surtout une population en croissance exponentielle affectée par la maladie du siècle qui tentait désespérément de conserver l’humanité dont la maladie la dépouillait, émotion après émotion. Il existait bien sûr un marché parallèle fournissant des larmes de plus ou moins bonne qualité et de source le plus souvent douteuse destinées à satisfaire tous les vices, fantasmes et perversions. Enfin il y avait les larmes sauvages tout simplement volées sur commande par des professionnels de haut vol parmi lesquels Baldassario faisait figure de légende.
Il avait peu d’estime pour ses commanditaires qu’il considérait comme des voyeurs et des pervers, lui-même préférant trouver dans les expériences de la vraie vie la source de son plaisir. Il se considérait comme un équilibriste évoluant sur une corde raide, maître de son destin à chaque pas. Jamais il ne ressemblerait à ces hommes contraints, gesticulants et pathétiques, s’agitant sans but dans un système conçu pour les exploiter. Pour lui, le vol de larmes sauvages était la liberté ultime lui procurant le sentiment exaltant de se sentir vivant tout en satisfaisant sa passion dévorante pour l’art sous toutes ses formes.
De retour chez lui, il perçut les effluves que le parfum d’Altagracia avait laissé flotter dans l’air de la villa comme autant de rappels cruels de son absence. Il commençait à sombrer dans un abîme de solitude quand il aperçut une enveloppe qui avait été glissée sous sa porte. Il l’ouvrit et lut le message qu’elle contenait. Il ne s’agissait que d’un seul mot : « Sachiel ». Le sentiment de solitude s’envola instantanément et un large sourire fendit le visage de Baldassario qui prit immédiatement des arrangements pour le voyage qui l’attendait.
Chapitre 3
Avant de commencer sa journée au pensionnat pour jeunes filles de Zoug, Lei prit Niu dans ses bras.
- Ne t’en fais pas, je te laisse seulement quelques heures et puis je te retrouve ce soir, promis, lui dit-elle en la bordant soigneusement dans son lit.
Niu la fixa de son regard vide et Lei l’embrassa avant de sortir du dortoir pour rejoindre ses camarades de classe. Niu était sa seule véritable amie, elle lui était fidèle depuis toujours. Seule Lei entendait ses paroles. Les autres filles n’entendaient pas ce qu’elle lui disait et c’était mieux comme ça. Lei n’avait jamais vu sa maman, mais elle se disait que Niu devait lui ressembler avec ses longs cheveux noirs et ses grands yeux en amande. Aussi loin qu’elle pouvait se souvenir, seules des images du pensionnat lui venaient à l’esprit.
Quand elle posait des questions au sujet de ses parents, les éducateurs lui disaient qu’ils étaient morts pendant la guerre alors qu’ils habitaient à Beijing. Mais lorsque Lei consultait des cartes en cherchant cette ville, elle ne la trouvait pas. Il y avait bien de nombreuses autres villes et une immense tache grise appelée « Zone Interdite », mais pas de Beijing. Elle trouvait tout cela très étrange. Lei était l’orpheline venant de la cité qui n’existait pas, se plaisait-elle tristement à se décrire. Seule Niu était le lien tangible avec son histoire, avec un passé qu’elle ne pouvait qu’imaginer.
La sonnerie du début des cours venait de retentir et Lei se mit à courir pour ne pas être en retard. Les éducateurs étaient sévères et elle ne voulait pas être punie à nouveau.
Elle arriva à temps et regagna sa place. Les autres filles étaient debout en silence, attendant la permission de s’asseoir. Comme Lei, elles portaient un uniforme bleu marine et sur le front une marque couleur étain en forme de disque cranté.
L’éducateur pénétra dans la salle, autorisa les élèves à s’asseoir et leur demanda de lui remettre leurs devoirs du jour.
Lei se mit à rougir, à transpirer et à trembler. Dans sa précipitation elle avait oublié ses travaux dans son armoire. L’éducateur s’approcha d’elle en tendant la main.
- Alors mademoiselle Lei ? fit-il impatient.
- Je les ai laissés dans le dortoir, monsieur, balbutia la jeune fille.
- Vous connaissez la sanction, mademoiselle Lei.
- Oui monsieur.
Lei se leva, se dirigea à l’avant de la classe et monta sur l’estrade de l’éducateur. Elle faisait face aux autres élèves. L’éducateur saisit une cravache en cuir en se plaçant derrière elle. Lei serra les dents en attendant la brûlure familière mais toujours aussi douloureuse et humiliante. Trois coups secs retentirent dans la salle où régnait un silence de plomb. Lei ne put retenir ses larmes. Sorties de nulle part, les petites abeilles bleues firent leur apparition et comme d’habitude elles vinrent butiner les yeux de Lei ainsi que ceux de deux autres jeunes filles pour qui le châtiment infligé avait déclenché un débordement incontrôlable de larmes.
Lei retourna s’asseoir et chercha à fuir la douleur en pensant très fort à Niu. Elle devait la prendre en exemple. Niu était forte, elle ne pleurait jamais. Les abeilles ne venaient jamais se poser sur ses yeux. Elle voulait être comme elle, toute petite, aimée et protégée par une grande amie qui ne lui voulait que du bien. Lei comprit qu’avoir une maman devait ressembler à ça. Elle sentit alors une nouvelle vague de larmes prête à la submerger, mais elle résista. Ces larmes, les abeilles ne les lui voleraient pas.
Elle était l’orpheline venant de la cité qui n’existait pas, elle ferait de son cœur une forteresse de pierre et plus personne ne pourrait lui prendre ce qu’elle ne voulait pas donner.
Lei en ferait la promesse solennelle à Niu dès le soir venu.
Chapitre 4
Huang avait quitté son domicile de bonne heure et parcourait les rues de Shanghai en direction de son bureau. L’homme grand et sec marchait d’un pas vif dans la ville-jardin et respirait à pleins poumons un air pur et vivifiant parfumé des riches effluves émanant des multiples essences d’arbres qui bordaient les allées. L’horizon était limpide au-dessus des habitations, des commerces et des zones de travail qui ne dépassaient pas trois étages et qui se fondaient harmonieusement dans une végétation luxuriante.
En tant que membre fondateur du Mouvement Chine éternelle, Huang avait largement participé à la métamorphose spectaculaire de la nouvelle capitale chinoise dont l’ambition était de devenir un modèle de civilisation pour le reste du monde. La Guerre d’un jour avait marqué la fin brutale du Parti communiste ainsi que de dizaines de millions d’habitants des villes de Beijing, Mumbai et Islamabad oblitérées par le feu nucléaire.
Seule la Chine, soudée par son nationalisme fervent, avait résisté à l’implosion sociale. Le Pakistan et l’Inde avaient disparu en tant que nations pour laisser la place à une multitude d’enclaves formées de communautés ethniques, religieuses, économiques ou mafieuses. La Chine avait survécu en tant qu’État homogène, mais il avait fallu calmer les esprits suite à la perte de Beijing et punir les responsables qui avaient amené le pays à un conflit nucléaire. Le vieux Parti communiste et ses dirigeants furent désignés comme les grands coupables, jugés et exécutés par une nouvelle génération d’hommes de pouvoir, la plupart étant d’ex-cadres du Parti ayant renié leurs anciennes allégeances. Le Mouvement Chine éternelle était né et avec lui Huang qui connut une deuxième naissance en y consacrant toute son énergie après avoir perdu sa femme enceinte lors de la Guerre d’un jour.
En plus de ses occupations politiques, Huang dirigeait un conglomérat pharmaceutique dont le produit phare, l'Emotein, connaissait un succès sans précédent à l’échelle de la planète, à l’exception de quelques zones qui résistaient encore aux assauts répétés de la firme.
Huang pénétra dans son bureau et convoqua immédiatement Shacklecross, son éminence grise qui veillait au bon déroulement des opérations de la firme. Le vieil homme était au service de Huang depuis des années. Il était originaire de Hong Kong et descendait d’une vieille famille britannique. Sa loyauté envers Huang n’avait d’égale que son efficacité à gérer les affaires d’une poigne de fer. Pour Huang, il était presque le second parfait. Un Chinois aurait été plus présentable aux yeux du Mouvement, mais il devait avouer qu’utiliser un Occidental facilitait les rapports avec l’Ouest qui avait encore du mal à accepter que l’empire du Milieu soit le nouveau maître de l’échiquier mondial.
- Où en sommes-nous avec l’Emotein de synthèse ? lança Huang sans préambule.
- Nos différentes équipes de recherche sont au point mort. Elles restent incapables de créer des émotions de synthèse, répondit Shacklecross d’un ton neutre.
- Tant que nous ne parvenons pas à créer des produits artificiels, nous devons limiter notre production aux produits naturels. Les fermes de larmes d’élevage produisent à pleine capacité et la demande continue de croître.
- Les cas de perte d’efficacité des larmes d’élevage sont de plus en plus nombreux chez les populations les plus consommatrices. Le marché de base de l’Emotein classique risque donc de s’éroder rapidement, continua Shacklecross en devançant la prochaine question de son patron.
- Que donnent les opérations en Suisse ? demanda Huang.
- La qualité est optimale, mais les méthodes de prélèvement sont illégales comme vous le savez. Les autorités suisses ferment les yeux pour le moment. Une partie des produits sert de support de base pour les laboratoires de synthèse, le reste est écoulé à prix fort sur le marché parallèle. Nous ne pouvons pas augmenter la production sans prendre des risques majeurs au niveau juridique. Et puis nos clients se donnent bonne conscience en consommant des produits récoltés sur des volontaires. La mise à jour des opérations suisses serait une très mauvaise publicité.
Un rictus de dégoût déforma le visage de Huang. Il méprisait les consommateurs de ces produits, leur vice ou leur maladie. Le personnel, volontaire ou non, dont on récoltait les émotions grâce à leurs larmes ne valait pas mieux que du bétail. Toute cette industrie, reposant sur les faiblesses de l’humanité, n’était pour lui qu’un instrument pour servir la cause du Mouvement. Sa propre vie et ses motivations individuelles n’avaient pas d’importance. Une partie de lui était morte avec sa femme et l’enfant qu’elle portait, calcinée, anéantie à jamais, à cause de la folie d’une élite dégénérée. L’application la plus orthodoxe des principes du Mouvement Chine éternelle était sa seule raison de vivre et tous les moyens étaient bons pour atteindre ses objectifs.
- De nouveaux marchés peu exposés à l’Emotein nous offrent une alternative à moyen terme pour maintenir le volume de consommation en attendant la découverte des formules de synthèse, poursuivit Shacklecross.
- Continuez, fit Huang.
- L’Indonésie offre un bassin de population quasiment intact. La maladie du siècle y fait des ravages comme ailleurs…
- Mais nous n’avons jamais pu y pénétrer à cause de la mainmise de la Triade du Sud, coupa Huang.
Dans ses grandes manœuvres de nettoyage du système, le Mouvement Chine éternelle avait purgé les institutions de la corruption endémique qui y régnait avant de s’attaquer aux grandes organisations du crime organisé : les Triades. Devant battre en retraite, les Triades limitèrent leurs activités à la Chine continentale pour se développer partout ailleurs dans la région asiatique. L’éclatement des nations et la disparition des États de droit favorisaient l’émergence de zones mafieuses où régnaient un régime de violence permanente et des guerres incessantes entre les clans. Ces zones offraient cependant un semblant de structure permettant d’éviter le chaos total.
- Nous avons chargé nos intermédiaires d’amorcer des discussions avec la Triade du Sud, dit Shacklecross.
- Des résultats ?
- Les premiers échanges ont été infructueux.
Ce que Huang traduisit mentalement par : la tête des négociateurs nous a été retournée dans un bel emballage de la firme.
- Nous avons persévéré dans notre initiative et il semblerait que les chefs de la Triade soient disposés à recevoir notre offre.
- Le gène récessif du flegme britannique est encore tenace chez vous Shacklecross, venez-en au fait.
- Les chefs de la Triade sont prêts à nous ouvrir un accès au marché indonésien en échange d’un pourcentage des ventes et d’une prime initiale.
- Une prime ?
- Oui, les chefs sont trois et ils veulent recevoir chacun une pièce d’art classée dans le 95e centile.
- Tout ce qu’ils méritent, c’est une balle dans la nuque, mais cela viendra en son temps. Disposons-nous de suffisamment de pièces de cette qualité ?
- Nous avons de nombreuses pièces à notre disposition, mais un grand nombre nécessite une réévaluation aux cours actuels et nos meilleurs experts sont occupés avec nos transactions courantes. De plus, il serait peut-être plus prudent d’utiliser une ressource extérieure qui puisse être, comment dire…
- À usage unique, conclut Huang.
Chapitre 5
Baldassario se rendit au bureau de Sachiel situé dans le quartier des diamantaires d’Anvers. Les hommes en noir étaient toujours là. Ils arpentaient les rues pavées d’un pas pressé en discutant vivement en yiddish, pour se rendre à leurs prochains rendez-vous, leur chapeau enfoncé sur les yeux, leur barbe fournie leur mangeant le visage.
Mais le commerce des diamants avait quitté la ville depuis bien longtemps au profit de l’Inde. Une autre ressource rare et exclusive faisait désormais battre le cœur historique de la vieille ville : les larmes d’émotions.
Baldassario pénétra dans un des immeubles les plus miteux du quartier. Il gravit quatre étages par un escalier en colimaçon branlant dans lequel deux personnes ne pouvaient se croiser. Au bout d’un couloir faiblement éclairé et encombré de vieux meubles, il arriva enfin devant la porte de ce que Sachiel osait appeler son siège social. L’homme voulait visiblement garder un profil bas et pourtant il brassait quotidiennement des fortunes avec ses activités de courtage en larmes.
Baldassario fut accueilli par une note collée sur la porte d’entrée du bureau.
- L’Albatros, murmura-t-il pour lui-même. Il connaissait cet endroit où il avait déjà rencontré le courtier pour d’autres affaires.
Après dix minutes de marche, Baldassario franchit le seuil de l’Albatros, un bar à émotions situé au cœur du quartier rouge. L’endroit était quasiment désert. Derrière son comptoir, le barman astiquait les innombrables lacrymatoires multicolores qui trônaient sur des étagères transparentes. Son regard était vide, il semblait totalement absorbé dans ses pensées, imperméable à son environnement. Baldassario reconnut le stade avancé de la maladie du siècle. Cette phase qui permet encore à l’être humain de fonctionner en société avec un niveau d’émotion proche de zéro. Même le désir de rechercher des émotions avait disparu. Pour travailler dans un tel endroit cela devait être le profil idéal.
Au fond du bar, il reconnut Sachiel assis sur une banquette et encadré de deux superbes créatures très légèrement vêtues. En voyant Baldassario, le courtier congédia les femmes qui se levèrent et retournèrent s’asseoir au comptoir en attendant les prochains clients. Leur silhouette était très attirante bien que légèrement imparfaite et elles se déplaçaient avec une certaine élégance, papotant en émettant de temps en temps de petits gloussements coquins. Baldassario croisa leur regard et eut un frisson quand il comprit qu’il s’agissait de la nouvelle génération d’escortes de silicone.
- Comment trouves-tu mes dernières acquisitions ? lança Sachiel.
- Très convaincantes, répondit Baldassario en s’asseyant sur la banquette.
Le Toscan détestait franchement ce genre de paradis artificiel où tout était faux. Les clients y venaient pour vivre des émotions qui n’étaient pas les leurs, poussés à la consommation par des machines à visage humain. Cette mascarade de vie lui inspirait un profond dégoût.
- Cet endroit est fascinant, continua Sachiel. En plus de me permettre de diversifier mes activités, il m’offre un fantastique champ d’expérimentation pour tester mes produits.
- Qu’as-tu à me proposer Sachiel ?
- Lorsqu'on m’a approché pour ce contrat, j’ai immédiatement pensé à toi.
- Dois-je être flatté ou inquiet ?
- En fait, les deux.
- Tu as toute mon attention.
- Une image valant mille mots…
Et joignant le geste à la parole, Sachiel déposa une photo sur la table. Baldassario reconnut immédiatement les traits sévères, le regard acéré de prédateur et le teint jaune très pâle du maître de l’Emotein. Puis la photo commença à se décomposer, déformant les traits du visage imprimé en une grimace hideuse.
- En effet, il s’agit d’une cible très haut de gamme. Quel produit faut-il prélever ?
- Remords.
Baldassario marqua une pause. Parvenir à approcher Huang serait déjà un exploit. Extirper des larmes de remords à un individu réputé comme un des plus froids et implacables de Chine relevait de la mission suicide.
- Est-ce que le commanditaire a fait une offre ?
- Mon contact propose une œuvre classée 80e centile.
- Je prends le contrat pour un 95e centile. Pas moins.
- Je vais transmettre ta contre-offre, mais es-tu bien sûr de vouloir accepter ? Tu sais j’ai beaucoup d’affection pour toi et avec cette affaire je doute sincèrement de te revoir un jour.
- Ta sollicitude me va droit au cœur Sachiel, mais j’ai toujours rêvé d’ajouter un tel trophée à ma collection.
Sachiel sortit quelques instants dans la rue pour transmettre la contre-offre de Baldassario à l’intermédiaire du commanditaire qui pouvait se trouver à deux pâtés de maison comme à des milliers de kilomètres.
Resté seul, Baldassario sentit un cocktail de peur, d’excitation et d’adrénaline envahir son système. Cette opération serait la plus dangereuse et la plus belle de sa carrière de voleur de larmes. Elle lui serait certainement fatale, mais cela avait finalement peu d’importance. Seul comptait l’intensité de la vie. Ces derniers mois, les prélèvements lui apportaient de moins en moins de satisfaction. Il lui fallait toujours davantage de risques et de difficultés.
Sachiel réapparut et retourna s’asseoir au coté de Baldassario.
- La transaction est conclue. Le commanditaire accepte de troquer un 95e centile en échange du produit, mais il ne peut pas communiquer le nom de l’œuvre d’art immédiatement. Il effectuera un dépôt de garantie d’une valeur équivalente en attendant la confirmation de l’œuvre.
- Excellent, dit Baldassario qui se leva, serra la main de Sachiel pour sceller l’entente et quitta l’Albatros.
Sachiel le regarda s’éloigner comme on regarde un condamné à mort se diriger vers son exécution.
Chapitre 6
Avant de regagner Florence pour préparer l’exécution de son contrat sur Huang, Baldassario décida de rendre visite à Pushpesh dans le Kent.
S’il réussissait l’exploit inconcevable de provoquer des larmes de remords chez Huang, il lui faudrait disposer d’un moyen infaillible et indétectable pour les récupérer, les stocker et les transmettre à un distillateur.
Pushpesh était selon lui la seule personne capable de lui fournir un tel moyen dans la plus grande discrétion, mais bien évidemment à un prix exorbitant.
Baldassario sillonnait la campagne anglaise qui avait cet irrésistible charme ombrageux des terres anciennes marquées de l’empreinte d’une histoire tourmentée. Il aperçut enfin la bâtisse de pierre du XIVe siècle avec ses cheminées monumentales qui servait à Pushpesh de pied-à-terre en Europe.
Baldassario se dirigea sans hésitation vers la maison de verre où il était certain de trouver le maître des lieux. Pushpesh avait une passion immodérée pour les orchidées et passait plus de temps dans sa serre que dans les 45 pièces de son château.
Pour un homme amoureux de plantes aussi délicates et qui devait son immense fortune à la maîtrise de l’infiniment petit, il avait un physique totalement décalé. Originaire de New Dehli, il avait la peau extrêmement foncée, des yeux globuleux en permanence injectés de sang, une stature de Minotaure, avec son cou de taureau et son énorme tête, et il devait peser au moins 200 kg. Sa place était plus au panthéon des divinités indiennes que dans un jardin anglais.
- Baldassario, mon ami ! Quelle agréable surprise de te voir ici. Que me vaut la joie de ta visite ? explosa l’Indien en serrant son visiteur dans ses bras de lutteur.
- J'ai besoin d’un miracle que toi seul sur cette terre peux réaliser, fit Baldassario en reprenant son souffle après l’étreinte de l’ours.
- Tu n’es qu’un incorrigible flatteur florentin. Je ne suis pas Dieu, peut-être un dieu parmi d’autres, lui accorda Pushpesh dont la modestie était inversement proportionnelle à la corpulence.
Pendant que Baldassario lui expliquait ce dont il avait besoin, Pushpesh avait repris ses minutieuses opérations sur les fleurs délicates et semblait l’écouter d’une oreille distraite. L’Indien était un homme blasé et s’était rassasié de tous les plaisirs que la vie pouvait offrir. Pour susciter son intérêt, Baldassario dérogea à une des règles fondamentales de son code de voleur et donna une indication sur l’identité de sa cible.
- Le client qui nécessite un traitement spécial requérant le miracle que tu devrais pouvoir me procurer est une figure importante de l’appareil politique chinois.
Pushpesh suspendit son geste et se tourna vers Baldassario avec une terrible expression de haine peinte sur son visage bestial.
Il avait joué sur un point sensible, car Pushpesh ne portait pas vraiment les Chinois dans son cœur depuis que la Guerre d’un jour lui avait enlevé d’un coup sa femme, ses six enfants, ses parents, ses grands-parents et d’innombrables amis qui avaient le malheur de résider à Mumbai.
- Suis-moi, murmura simplement Pushpesh d’un ton grave.
Baldassario suivit le colosse dans le château jusqu’à une pièce hermétiquement fermée par un sas pressurisé. La pièce ressemblait à un bloc opératoire mais était totalement vide.
Pushpesh prit une attitude théâtrale en fermant les yeux, puis il inspira bruyamment et expira en émettant un puissant Om.
Il ne se passa rien pendant quelques secondes et Baldassario observa Pushpesh, incrédule, en commençant à douter de la qualité de son sens de l’humour. Puis l’air stérile entre les deux hommes sembla se brouiller, s’animer et se colorer d’une teinte grise de plus en plus soutenue pour finalement devenir noire et tracer les lettres O M qui se maintenaient, irréelles, en apesanteur. Finalement, la structure impossible se désagrégea et disparut comme par enchantement.
- Tu voulais un miracle, je te donne la fine pointe en matière de nanoparticules aéroportées, lança un Pushpesh triomphant. Cette petite démonstration a nécessité plusieurs milliards de particules, mais pour ton Chinois tu auras besoin d’une quantité bien inférieure. Tu pourras les programmer pour réagir uniquement à un ordre spécifique venant de toi et elles effectueront la collecte sur une cible identifiée par n’importe quelle signature biométrique ou ADN. Plus petites qu’un grain de poussière, elles viendront se faire doucher par les larmes dont elles stockeront les marqueurs émogènes avant de se replacer sur tes cheveux qui serviront de moyen de transport. Après la collecte, tu auras une heure pour livrer les particules chargées au distillateur de ton choix. Cela dit, la technologie est expérimentale et encore instable, et il n’y a aucune garantie que cela fonctionnera parfaitement.
- Extrêmement impressionnant, déclara Baldassario d’une voix blanche. Combien ce miracle va-t-il me coûter ? demanda-t-il, prêt à se faire assassiner.
- Compliments du dieu Pushpesh. Puisse ton client chinois en crever !
Chapitre 7
Huang était une véritable machine à travailler. Les journées de 19 heures étaient son régime quotidien. Il détestait le sommeil qu’il considérait comme une petite mort inutile et bien souvent pénible.
Pendant des années, le sommeil de Huang fut troublé par des cauchemars. Il revivait sans cesse la disparition de sa femme restée à Beijing, alors que lui était à Shanghai pour ses affaires. Arrivée quasiment au terme de sa grossesse, les longs déplacements lui étaient interdits. Huang voyageait beaucoup et lui rapportait toujours un petit souvenir. Elle avait particulièrement aimé une poupée qu’il lui avait offerte suite à un séjour en Malaisie. La poupée ne la quittait pas et elle dormait avec elle quand son mari était loin de la maison. Huang se moquait d’elle gentiment en lui disant qu’elle serait bientôt mère et qu’il était temps de devenir une adulte.
Curieusement, Huang n’arrivait plus à visualiser clairement le visage de sa femme, par contre il avait un souvenir très net de la fameuse poupée. Il avait longtemps cherché à refouler ces pensées douloureuses, mais elles étaient toujours présentes comme les membres fantômes d’un amputé. Et puis un jour les cauchemars avaient cessé, de même que tous les autres types de rêves. Il était devenu insensible à sa propre souffrance et encore plus à celle des autres.
Il se félicitait d’avoir ainsi endurci son âme afin de pouvoir servir au mieux les ambitions du Mouvement Chine éternelle. Mais la terrible vérité qu’il renonçait avec acharnement à admettre s’imposait à lui chaque jour davantage. Huang était rongé comme des millions d’autres par la maladie du siècle. Seule sa force de caractère et d’épuisants efforts de concentration lui permettaient de ralentir la progression inexorable du mal. Il poursuivrait son travail jusqu’au bout de ses capacités en refusant de s’assimiler aux consommateurs de ces produits. Huang ne serait jamais une victime. Il était déterminé à se battre en employant tous les moyens nécessaires. Il avait parfaitement conscience que ses jours en tant qu’être humain opérationnel étaient comptés et les rares émotions qu’il ressentait sporadiquement le ramenaient systématiquement à sa femme et à l’enfant qu’il n’aurait jamais la chance de serrer dans ses bras.
Chapitre 8
Dès son retour dans la cité-État de Florence, Baldassario se mit à collecter le plus discrètement possible des informations sur sa cible. Il activa son réseau d’influence sur les cinq continents et, au bout de quelques jours, il fit le point sur les résultats de sa pêche.
Il était veuf et ne s'était jamais remarié, n'avait pas de liaisons romantiques connues, ne consommait aucune substance altérant la conscience. Huang menait une vie d’ascète rythmée par ses occupations politiques et la direction de sa firme. Il apparaissait comme un moine-soldat dévoué corps et âme à la défense de son idéal. Baldassario ne parvenait pas à trouver la faille qui lui permettrait de percer son armure. Il était limité dans ses investigations à distance et sa frustration grandissait. Il était confronté à un défi majeur qui l’obligeait à revoir complètement ses méthodes habituelles.
Cette opération devenait une véritable obsession et monopolisait toutes ses ressources matérielles et intellectuelles. Jusqu’à présent, personne ne lui avait résisté, tous les prélèvements avaient été réussis et aucun commanditaire n’avait été déçu. Chaque homme avait au moins une faiblesse et il devait trouver celle qui déclencherait des larmes de remords chez Huang.
Ayant épuisé les moyens conventionnels de recherche d’information, Baldassario se résigna à consulter Donatrumssa.
Il sollicita une audience à celle dont l’identité réelle restait inconnue. Il l'obtint dès le lendemain. On la disait très proche de la famille Médicis qui, dans la tradition d’une noblesse hors d’âge, aimait à s’entourer de mages et autres adeptes des sciences occultes.
Certaines rumeurs laissaient même croire que Donatrumssa était un des membres de la famille au pouvoir.
La ville de Sienne marquait la frontière méridionale du territoire sous contrôle florentin. Baldassario traversa la Piazza del Campo et s’enfonça dans les ruelles étroites, désertes et littéralement inondées par les pluies torrentielles qui se déversaient sur la région depuis des jours.
Une imposante gueule de lion en bronze défendait la porte cochère en chêne massif que Baldassario poussa pour pénétrer dans une cour peuplée de sculptures de marbre. Les corps enchevêtrés étaient figés dans des contorsions évoquant aussi bien le plaisir que la douleur. Distrait par ce spectacle inattendu, Baldassario sursauta quand il sentit une présence derrière lui. Un vieillard aveugle et décharné qui se mouvait dans un silence de spectre lui fit signe de le suivre. Ils gagnèrent le premier étage, et le vieillard s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit pour Baldassario. Donatrumssa trônait au milieu d’une petite pièce tapissée du sol au plafond d’un épais velours sang de bœuf. Assise derrière une table de verre, elle portait une tunique de la même matière que celle qui recouvrait la pièce, de telle sorte que sa tête semblait flotter dans cet espace qui abolissait toute perspective.
Son visage était dissimulé par un antique masque de carnaval vénitien à l’effigie d’une lionne et doré à la feuille d’or.
- Approchez, Baldassario, et prenez place. La voix de femme était très lente et très rauque.
- Merci d’avoir accédé à ma requête si rapidement et je..., commença Baldassario, réalisant l’absurdité de la situation.
- Posez vos mains sur la table, coupa la femme.
Baldassario s’exécuta en posant ses mains, paume vers le haut.
- Les lignes de vos mains ne m’intéressent pas, dit-elle en retournant ses mains, paume contre la table, et en posant ses propres mains sur les siennes.
Elles étaient recouvertes d’inscriptions cabalistiques indéchiffrables, très douces, sans une ride, très pâles et totalement froides.
Baldassario fut parcouru d’un frisson glacé alors qu’il cherchait à percer le masque pour capter l’éclat de son regard. Il ne trouva que deux orbites de porcelaine blanche, aussi blanche que le marbre de Carrare des statues de la cour.
- Elle doit être en transe et ses yeux sont révulsés, se dit-il à moitié convaincu par son raisonnement.
- Le spadassin du Duomo cheminera sur la route du croisé de l’Orient. Sa lame trouvera la voie de son cœur en suivant la fleur des cendres.
Il chercha furieusement un sens à cet oracle et comprit que la fleur était la clé.
- Qu’est-ce que la fleur des cendres ?
- Il y a une femme près de vous. Elle possède la pureté du feu. Apportez-moi une larme de son plaisir et je vous donnerai la fleur.
Chapitre 9
Lei courait à travers une forêt maléfique, poursuivie par un énorme essaim d’abeilles bleues, alors que ses yeux étaient secs. Elle filait à travers les branches aussi vite que ses jambes pouvaient la porter, mais les abeilles gagnaient toujours plus de terrain. Soudain elle aperçut une clairière et se dirigea à toute allure vers elle. En s’approchant elle se rendit compte que la clairière abritait un lac. Elle ne savait pas nager et les abeilles étaient maintenant toutes proches. Elle était prise au piège.
Au bord de la rive une lionne au pelage doré s’abreuvait dans le lac. La lionne leva la tête, la regarda et lui sourit. Lei se précipita vers la lionne et sauta sur son dos. Le fauve s’élança sur les eaux du lac puis plongea en laissant les abeilles filer au-dessus d’elles. Emportée par la lionne, Lei descendit au fond du lac et ressortit de l’autre côté de la terre dans un pays étrange. Puis une sonnerie retentit, la ramenant à son dortoir familier. Elle raconta immédiatement son étrange rêve à Niu qui l’écouta avec beaucoup d’attention.
Chapitre 10
Altagracia avait enchaîné les prestations au cours des derniers jours et elle était épuisée. Le flamenco lui demandait un engagement total et elle se dit qu’une petite pause en compagnie de son amant lui ferait le plus grand bien.
Comme à son habitude, elle arriva à l’improviste, mais elle fut déçue par l’accueil de Baldassario. Il semblait fatigué, préoccupé et avait la mine terne et les yeux caverneux. Il avait vieilli de dix ans d’un coup. Le pire est qu’il ne semblait pas particulièrement heureux de la voir. Elle combattit l’envie de retourner immédiatement d’où elle venait. Un mélange de pitié et de curiosité la poussa à rester.
- Que se passe-t-il ? Tu as une mine épouvantable ! As-tu des problèmes ? Puis-je faire quelque chose pour t’aider ?
Baldassario la regarda tristement, puis une lueur s’alluma dans son regard.
Altagracia connaissait cette lueur bien qu’elle brillait d’un éclat plus sombre que d’habitude.
- Viens, dit-il simplement en lui tendant la main pour l’entraîner vers la chambre.
Chapitre 11
La lionne de Sienne avait tenu sa promesse et livré la fleur des cendres à Baldassario. Il aurait préféré lui offrir la moitié de sa collection d’œuvres d’art plutôt que les quelques gouttes de passion volées à une femme qui lui faisait confiance et qui s’était totalement abandonnée quelques instants dans ses bras. Et pourtant, il se sentait étrangement détaché de son acte, de cette trahison envers Altagracia et envers lui-même.
« La fleur des cendres, descendance du croisé de l’Orient, tel le Phoenix survivant au dragon tricéphale, pousse à l’ombre septentrionale du géant de pierre s’étirant du levant au couchant. Nichée sur la pointe orientale du lac, elle contemple au lever le croissant de la lune d’azur. » Telle était l’énigme qu’il devait déchiffrer pour découvrir le point faible de Huang.
Il passa à nouveau en revue toutes les données qu’il avait rassemblées afin de trouver les indices qui lui permettraient d’établir un lien entre la vie de Huang et la terrible devinette. Même à la lumière des métaphores de l’énigme, sa cible lui apparaissait toujours comme un homme lisse, sans aspérités, un moine-soldat. Cette image fit son chemin dans son esprit et soudain il fit l’association.
- Moine-soldat, croisé de l’Orient, Huang, s’exclama-t-il à haute voix.
Tel le chercheur d’or ayant découvert la trace d’un filon prometteur, il fut pris de la fièvre de la découverte.
- La fleur des cendres, descendance du croisé de l’Orient. Huang n’avait pas d’enfants. Sa femme est morte enceinte et il ne s’est jamais remarié. A-t-on retrouvé le corps ? Aucune trace évidemment après la guerre.
Peut-être a-t-elle survécu et mis au monde son enfant ? La fleur des cendres. Beijing a subi le feu nucléaire. Ça se tient.
Baldassario récitait les paroles de Donatrumssa comme un mantra.
- Tel le Phoenix survivant au dragon tricéphale. L’oiseau mythique qui renaît de ses cendres, survivant à la Guerre d’un jour opposant la Chine, l’Inde et le Pakistan, le dragon à trois têtes. Ça se tient ! répéta-t-il fébrile.
- Pousse à l’ombre septentrionale du géant de pierre s’étirant du levant au couchant. Nichée sur la pointe orientale du lac, elle contemple au lever le croissant de la lune d’azur. Cette partie doit désigner l’endroit où se trouve l’enfant.
- Il se trouve quelque part au nord… du géant de pierre… Baldassario retombait dans une impasse alors qu’il se sentait sur le point d’aboutir.
La tension et la fatigue accumulées ces derniers jours commençaient à l’empêcher de raisonner efficacement et il sortit prendre l’air quelques instants.
Altagracia avait décidé de prolonger son séjour à la villa, préoccupée par l’état de Baldassario. Il passait des heures enfermé dans sa bibliothèque et après la nuit de son arrivée, il l’avait négligée complètement. Trop curieuse pour résister à la tentation, elle se dirigea vers la bibliothèque, frappa à la porte et attendit. Pas de réponse, aucun son ne s’échappait de l’autre côté, alors elle décida d’entrer. La pièce obscure sentait le renfermé et les vieux livres. Les rideaux étaient tirés et seule une lampe posée sur une grande table de style antique éclairait faiblement les documents manuscrits éparpillés dessus. Elle reconnut l’écriture de son amant et parcourut ses notes. La même phrase revenait constamment, mais elle n’avait aucun sens pour elle. La jeune femme poursuivait son inspection du bureau quand Baldassario pénétra dans la bibliothèque. Elle sursauta et rougit comme une petite fille surprise en train de voler des gâteaux dans le placard familial.
- Je suis désolée, je ne voulais pas violer ton intimité, mais j’étais inquiète et je…, balbutia-t-elle.
- Ce n’est pas grave, dit-il en le pensant sincèrement. En fait, il ne ressentait aucune colère. En termes de viol d’intimité il avait bien davantage à se reprocher qu’Altagracia. Finalement, un regard neuf sur l’énigme pourrait être utile.
- Tu as lu cette phrase ? continua-t-il en pointant un document.
- Oui.
- Qu’est-ce que cela t’inspire, « le géant de pierre s’étirant du levant au couchant » ?
- Je pense à une statue, à un bâtiment, aux têtes de l’île de Pâques, aux pyramides d’Égypte, à la muraille de Chine.
- Bravo ! s’écria-t-il. La grande muraille de Chine, c’est sûrement ça.
Il se précipita sur un atlas dont il tourna furieusement les pages en oubliant complètement la présence de la femme.
Altagracia le regarda, à moitié amusée, à moitié insultée, puis se dirigea vers une porte-fenêtre et sortit sur le balcon de la bibliothèque.
Baldassario consulta plusieurs volumes et son moral baissa au fur et à mesure de ses découvertes. Il n’y avait pas une mais plusieurs murailles réparties sur plus de 6 000 km et construites à différentes époques. Impossible de les utiliser comme point de repère.
Altagracia admirait la vue du balcon et décida qu’il était temps de rappeler sa présence à son amant.
- Peut-on voir les Alpes d’ici ?
- Que dis-tu ? répondit-il distraitement.
- Peut-on voir les Alpes de ton balcon ? cria la danseuse.
- Non, on ne peut pas... mais... Altagracia tu es géniale ! s’exclama-t-il en la rejoignant. On pense que le géant de pierre est une construction humaine alors que cela peut tout simplement être une montagne ou un autre relief.
« ... pousse à l’ombre septentrionale du géant de pierre s’étirant du levant au couchant. Nichée sur la pointe orientale du lac, elle contemple au lever le croissant de la lune d’azur. » Une montagne s’étirant du levant au couchant. Une montagne orientée d’est en ouest. Et du côté nord de cette montagne on doit trouver un lac. L’enfant se trouve à la pointe est de ce lac.
- L’enfant ? interrogea-t-elle.
- Oui, un enfant. Je t’expliquerai. Fais-moi confiance, répondit Baldassario pour gagner du temps.
- Sur la base de cette hypothèse, il nous reste simplement à trouver le troisième point de repère pour compléter la triangulation géographique.
« … elle contemple au lever le croissant de la lune d’azur. » En regardant vers l’est on voit le croissant de la lune d’azur.
- Si l'on s'en tient aux éléments du paysage, l’azur peut représenter l’eau. Un plan d’eau, lança Altagracia prise au jeu.
- Brillant ! Un plan d’eau en forme de croissant de lune ! Cela nous donnerait la solution de l’énigme.
Baldassario, qui en avait déjà trop dit à sa compagne en parlant de l’enfant, récapitula mentalement son hypothèse. « L’enfant de Huang, rescapé de la guerre nucléaire entre la Chine, l’Inde et le Pakistan, se trouve proche de la face nord d’une montagne orientée est-ouest. L’enfant est situé sur la pointe est d’un lac, lui-même proche d’un plan d’eau en forme de croissant de lune. »
Il retourna dans la bibliothèque, grimpa sur une étagère et attrapa une énorme carte de l’Europe qu’il étala sur la table.
- Altagracia, tu m’as porté chance. Voyons si cela continue. Tu as parlé des Alpes, alors pourquoi ne pas commencer par ce géant-là ? Viens m’aider.
Elle était ravie d’avoir perdu son statut de femme invisible et vint l’aider de bon cœur. Au bout de quelques minutes, ils avaient identifié le lac de Zurich et sa forme de croissant de lune. À quelques kilomètres à l’ouest il y avait un autre lac pointant légèrement dans sa direction. Ce lac appartenait à la ville de Zoug.
Chapitre 12
Huang était arrivé au siège du groupe pharmaceutique dès les premières lueurs de l’aube. Il savait que son temps était compté. La transaction avec la Triade du Sud était devenue sa priorité. L’accès au marché indonésien donnerait peut-être à sa compagnie le délai nécessaire pour maintenir ses activités avec des marges suffisantes lui permettant de continuer à investir dans la recherche sur les émotions de synthèse. L’Emotein nouvelle génération était la clé de sa survie à long terme.
Selon une routine établie de longue date, Huang faisait un point quotidien avec Shacklecross.
- Où en sommes-nous dans la préparation de la « prime » pour la Triade ?
- Nous avons effectué un premier tri de nos œuvres les plus précieuses. Il reste maintenant à sélectionner les trois que nous proposerons aux chefs de la Triade. Nous avons identifié quelques experts de renommée mondiale qui seront capables d’effectuer ce travail pour nous. Il ne reste plus qu’à les missionner.
- Ne perdez pas de temps. Nous devons régler cette histoire au plus vite, conclut Huang avant de passer à un autre sujet.
Chapitre 13
Une rapide enquête permit à Baldassario d’identifier le pensionnat pour jeunes filles de Zoug qui était localisé précisément à la pointe est du lac. Il était administré par une société à numéro enregistrée à Jersey. L’institution ne prenait plus d’élèves et proposait une liste d’attente de cinq ans. D’après les voisins, les enfants, en majorité d’origine asiatique, sortaient très rarement et peu de parents semblaient visiter l’école.
Baldassario évoluait dans le monde des larmes depuis suffisamment longtemps pour comprendre que le pensionnat dissimulait une ferme clandestine.
L’histoire tragique de l’enfant commençait à prendre forme. La fleur des cendres était bien une petite Chinoise, née avec la Guerre d’un jour il y a donc huit ans. Sa mère avait dû mourir à sa naissance. Dans le chaos suivant la destruction de Beijing, l’orpheline avait dû être volée par une des nombreuses Triades qui se livraient au trafic d’enfants pour finalement aboutir dans cette ferme à Zoug. Si l’organisation était mafieuse, alors il pourrait certainement lui faire une offre pour acheter la petite fille.
Baldassario entra en relation avec le pensionnat en utilisant des intermédiaires multiples. Le directeur de l’institution suisse, après quelques refus de convenance, accepta l’offre très généreuse qui lui était faite pour la vente d’une de ses chères pensionnaires.
Baldassario devait maintenant trouver laquelle de ces enfants était la fille de Huang. Il obtint le registre des élèves ainsi que leur dossier médical complet. Il chercha une Chinoise de huit ans et en trouva cinq.
Sur les cinq, il se concentra sur celles qui avaient les traces de radiations les plus élevées. Deux enfants correspondaient à ce critère, Lei et Bao Yu.
Comment choisir entre les deux ? Baldassario se remémora les paroles de l’oracle. Le terme fleur revenait toujours et avait peut-être une signification plus riche que la simple désignation du sexe de l’enfant. Les noms chinois ont un sens littéral, se dit-il. Alors il traduisit les deux prénoms de sa liste. Lei : « Bourgeon de fleur » et Bao Yu : « Jade précieux ».
Chapitre 14
Lei avait rassemblé ses quelques affaires dans une petite valise et, avec Niu cachée dans la poche de son manteau, elle s'était dirigée vers le bureau du directeur. Ce dernier lui expliqua qu’elle allait quitter le pensionnat et qu’un monsieur prendrait soin d’elle. Puis elle suivit le directeur jusqu’à la grille de l’école où attendait un véhicule. Le chauffeur du véhicule la regarda attentivement, consulta le dossier que lui avait donné le directeur et finalement lui remit un paquet. Le directeur sembla satisfait et le chauffeur invita Lei à monter à bord.
- Est-ce que c’est vous le monsieur qui va s’occuper de moi ?
- Non, ce n’est pas moi. Mais tu vas bientôt le rencontrer.
Lei regarda par la fenêtre et elle vit le lac qui filait de plus en plus vite. Elle s’en éloignait et bientôt il disparut pour faire place à une immense montagne. Son rêve étrange lui revint en mémoire et elle s’attendit à voir surgir la lionne au pelage doré à tout moment. L’animal ne se montra pas, mais en observant le capot de la voiture elle remarqua une petite figurine argentée ressemblant à un fauve bondissant.
- L’orpheline venant de la cité qui n’existe pas est en route pour de nouvelles aventures, murmura-t-elle à Niu en souriant.
Chapitre 15
- Il y a une partie de ma vie que tu ne connais pas et que je ne peux pas te révéler. Je te demande de me faire confiance. J’ai besoin de toi pour m’aider avec une petite fille de huit ans qui s’appelle Lei. J’aimerais que tu restes ici quelque temps pour t’occuper d’elle. Si tu acceptes, sache que nous aurons sûrement à voyager en Chine tous les trois. Enfin, il faut que tu comprennes que je ne pourrai pas garantir ta sécurité à cent pour cent.
- La fleur de Zoug ?
- Oui.
Altagracia était confrontée à un kaléidoscope d’émotions mêlant la peur, l’excitation, la curiosité, le désir et quelque chose de nouveau pour elle : l’instinct maternel qui la poussait à vouloir protéger Lei.
- Quand arrive-t-elle ?
- Elle sera là dans une heure.
- Je prendrai soin de la petite, répondit-elle en sentant une poussée d’adrénaline.
Elle avait le sentiment de se jeter dans quelque chose qui la dépassait, d’être emportée par un tumulte, de sentir le cours de sa vie s’accélérer brutalement, de vivre plus intensément. Alors elle songea à ces moments parfaits lorsqu’elle dansait. Son corps et son esprit ne lui appartenaient plus. Elle fusionnait totalement avec l’âme de la musique pour devenir un mouvement, une impulsion, une résonance vibrant avec une dimension au-delà de la matière. La décision qu’elle venait de prendre ferait basculer sa vie et elle se sentait grisée par le danger.
Baldassario avait désormais toutes les cartes en main. Le plus dur restait à faire : approcher Huang.
Chapitre 16
Le voleur, la danseuse et l’orpheline formaient un curieux trio. Baldassario sortait rarement de sa bibliothèque alors qu’Altagracia et Lei passaient leurs journées à arpenter le vaste domaine entourant la villa. L’Andalouse et la Chinoise s’étaient apprivoisées l’une l’autre et une belle complicité commençait à naître entre elles. Altagracia était fascinée de voir cette enfant découvrir les joies les plus simples de la vie et Lei commençait à réaliser que les grandes personnes étaient aussi capables de gentillesse et pas seulement de cruauté.