Excerpt for La légende de N`tu Saanda by Isidore Guy Makaya, available in its entirety at Smashwords


Isidore Guy Makaya












La légende

de N`tu Saanda























Éditions Dédicaces








La légende de N`tu Saanda



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La légende

de N`tu Saanda














REMERCIEMENTS







Ce récit n'aurait pas vu le jour, du moins dans sa version actuelle, sans la participation de Michèle Belligat, de Bort L'Étang, qui, grâce à ses suggestions a réussi à donner un sens à un texte qui paraissait informe.

Une mention toute spéciale revient à mon amie Géraldine Debus, de Billom, qui elle aussi, par son sens effrayant du détail, a patiemment remis de l'ordre dans le manuscrit.

A vous deux, un grand merci.

I.G.M.





















à

Jeannette Tchitoula, ma mère

à

Honorine Pemba, ma grand-mère


En vous écoutant,

je n'ai fait que transcrire et recoller

certaines histoires que vous saviez si bien conter.





UN







Tard dans la nuit, quelques habitants avaient pris discrète-ment le chemin inverse qui les éloignait de Tch-n'bouadandji. Chacun à tour de rôle. Tous ceux qui avaient pu écouter le signal, saisir et décoder l'amas d'informations survenues quinze jours auparavant, s'étaient préparés, pour assister à cette énième réunion secrète.

En général, les questions les plus importantes se réglaient au cœur du village, autour du gros limba, cet arbre qui avait fini par remplacer le vieux baobab. Le jour où les extrémités latérales des deux arbres se sont touchées, la foudre avait surgi et avait soudain terrassé le baobab, le fendant en deux. Le vieil arbre avait pris la forme d'une morue salée. Peu à peu, on avait assisté à sa dégé-nérescence, jusqu'à ce qu'il disparaisse. Bien avant la foudre, dès le moment où l'on commença à se rendre compte que la pointe feuillue des branchages entre les deux arbres se joignaient jour après jour, les spéculations s'étaient allumées elles aussi, dans tous les sens. On avança tout d'abord l'idée qu'une amitié était née entre les deux espèces qui se donnaient ainsi la main, se tenant pour se soutenir mutuellement et, pourquoi pas, se passer le flambeau. Cette amitié était évidente et se notait naturellement. Les branchages des deux arbres étaient restés main dans la main pendant au moins plusieurs décennies sans qu'aucun ne se gondole, ne se penche pour laisser plus d'espace à l'autre. Mais aussitôt après l'éclatement du grand tonnerre qui avait fendu le baobab en deux, l'opinion avait vite changé. C'était la fin d'une amitié que l'on disait «en béton armé», entre ces deux êtres. Pour cette fois, au malheur qui avait atteint le baobab, on convoqua dare-dare les sorciers malfaiteurs qui eux nièrent le forfait et se plaignirent plutôt d'une kabbale ourdie à leur encontre.

– Quel sorcier, harangua le représentant des sorciers-malfaiteurs, quel sorcier parmi nous a intérêt à terrasser un innocent arbre vieillissant, quand il n'y a pas eu mort d'homme qui l'accom-pagne ?

En fin de compte, les interrogations continuèrent et l'intensité des regards se porta de nouveau sur la place publique. On constata qu'à côté du sénile baobab qui se décharnait peu à peu, le jeune limba lui, devenait frais et tout pimpant de vert ; un arbre sous l'ombre de laquelle se tenaient déjà nombre d'animations publiques. Pour une fois, les sorciers du village y étaient pour rien. Alors on conclut que l'affaire ne regardait pas l'espèce humaine, c'était une affaire végétalo-végétale. Il semblait que le baobab et le limba s'étaient battus et ce dernier avait donné une grande estocade qui avait foudroyé le cœur du premier. On pleura, en cachette, sur le sort du vieil arbre qui, des siècles durant, avait été le symbole du village, voire le dépositaire des paroles et des chants publics. On ne pouvait rien faire d'autre, en tout cas pas reprocher quelque chose au limba. Celui-ci, profitant de l’absence de concurrence, avait grossi ; son tronc s’était étiré si haut qu’au loin, il devenait une boussole visible, un repère géographique concret grâce auquel s’orientait tout voyageur perdu. Et à Tch-n'bouadandji, le limba étalait son para-pluie protecteur de feuillages épais sous lequel on mettait de l'en-train à régler les affaires courantes, devenant ainsi une salle ad hoc.

Dès qu'il ne resta du baobab qu'un tronc ou des grosses racines séchées en forme de carcasses, ceux qui l'avaient connu s'en étaient allés, à leur tour, rejoindre le royaume des aïeux. Les générations suivantes avaient même effacé de leur mémoire le souvenir du vieil arbre. Les affaires publiques, les jugements et ordalies, les divorces et mariages, les concours de danse du lélikage1 ou du Vonda Miendo2 et autres cérémonies de retrait de deuil qui animaient la place du village avaient résonné et marqué à leur tour le limba qui, avec le temps, était devenu l'arbre fort de Tch-n'bouadandji.





Mais toutes les affaires ne se réglaient pas sous le limba, ou bien avant lui, sous le vieux baobab. Il y avait des affaires publiques qui échappaient encore au public. C'étaient des affaires mystiques, celles qui donnaient son identité et son âme à Tch-n'bouadandji.

Ces affaires là étaient soustraites à la connaissance de tout le monde. Seuls les initiés en connaissaient l'existence ou le lieu de leur résolution. La convocation au règlement pour ce type d'affaires se faisait d'une façon particulière, et, en principe, quinze jours après la nouvelle lune. Lorsque celle-ci s'encadrait au crépuscule en un filin cristallin en forme de demi-cercle qui fend le ciel et laisse transparaître la lumière diaphane de l'univers, des voix s'élevaient soudain dans les buissons touffus pour la dénoncer ; une façon de dire à la lune qu'on l'a vue et qu'il ne vaut pas la peine qu'elle se cache à nouveau. En fait, à Tch-n'bouadandji, il était coutume d'inju-rier ou de saluer l'arrivée de la nouvelle lune. On s'époumonait pour cela.

Mais ce que l'on pouvait prendre pour une coutume inexpli-cable, naturelle et donc inhérente à l'identité culturelle de tout habi-tant de Tch-n'bouadandji, avait en fait une signification autre pour ceux qui en savaient long. Il arrivait que quelques femmes s'en servent en guise de code pour transmettre à leur amoureux ou leur époux une attitude d'évitement provisoire. Elles «avaient vu la lune ou le mois3», ce qui, en lisant entre les lignes pouvait signifier le début d'une période d'écoulement corporel mensuel. La tradition voulait que les femmes de l'époque, mariées ou pas ne vivent pas avec leur amoureux sous le même toit. Les cases et les huttes des femmes étaient séparées de celles des hommes. Et les femmes et les hommes, mariés ou en union libre, pour se rapprocher de leur partenaire devaient leur faire la cour et après quoi, solliciter ou négocier pour que, à la nuit tombée, l'homme consent d'être visité par la femme, ou inversement, la femme acquiesce sans équivoque que l'homme vienne la rejoindre dans sa hutte. Chacun avait son intimité. Inutile d'ajouter qu'aucune femme ne faisait la cuisine pour aucun homme, celui-ci devrait se débrouiller, sauf s'il négociait pour ce genre de service. Échange pour échange, dans une zone où le mariage était fait pour unir deux clans en vue de faire des enfants, les mariés étaient des partenaires privilégiés qui dans leurs relations réciproques étaient en négociation permanente. Et rien n'était acquis d'avance, car à Tch-n'bouadandji, la liberté et l'égalité dans les rela-tions d'amitié ou de couples étaient des valeurs traditionnelles que l'on cultivait et entretenait. Tout ''service personnel'', même celui pour servir les buts du clan se négociait. Tout cela était connu, pas seulement à Tch-n'bouadandji mais dans tout le pays.

Ainsi donc, pour ce qui était d'injurier la nouvelle lune, il y avait les gamins qui, chaque mois, obéissaient à cette tradition inconnue et obscure, puis les femmes spécifiques qui transmettaient un code amoureux. Là où le décodage se compliquait et semait la confusion, c'est quand quelques voix d'hommes se mêlaient à ces cris d'enfants et de femmes. Il arrivait aussi qu'à ce moment-là, quelques femmes très âgées se mettent de la partie d'une façon inattendue. Ce qui semblait être un prolongement d'ambiance collective retrouvée passait à l'analyse de l'initié. À compter de ce jour, une réunion secrète allait se tenir pour des affaires mystiques et chaque initié se préparait, pour se rendre au lieu sacré. Les jours suivants, on était sur le qui-vive, souvent pour décoder ou interpréter la moindre parabole d'un voisin ou d'une voisine, la moindre conversation, même anodine qui donnerait des indices sur l'ordre du jour. Chacune ou chacun trouvait le moyen de ne pas éveiller les soupçons. Ces rencontres secrètes étaient sensées n'avoir jamais existé pour l'initié et donc, non divulguables au non-initié.

Le soir de ces rencontres, chaque initié inventait les trucs et astuces pour s'éloigner de son époux ou de ses épouses ou endormir ses enfants, de les envoyer dans un sommeil si profond qu'il était leur serait impossible de se réveiller durant toute la nuit, même pour faire pipi. Alors, resté seul, on attendait, l'oreille attentive, le hulule-ment d'un hibou ou le cri d'une chouette pour se faufiler, sous le clair de lune, et marcher, marcher par monts et par vaux, en s'enfon-çant dans la broussaille, tard dans la nuit sur un sentier touffu, vers une clairière éloignée de Tch-n'bouadandji, dans le fond d'un buisson, lui-même soustrait aux non-initiés. Le secret était le prix à payer pour conserver l'âme du village, contre les étrangers sans scrupules, ou contre quelques jeunes sans respect de l'identité du groupe. Il y eut des rencontres avant celle-là, toutes animées. Et il continuera toujours d'en avoir d'autres, indubitablement, aussi long-temps que la Terre ne s'arrêtera pas de tourner en rond, tant et aussi longtemps qu'il y aura des habitants pour préserver l'âme collective de Tch-n'bouadandji.





Cette nuit-là, les visages étaient anxieux mais tout aussi excités. Depuis quinze jours, chacun tentait de décoder quelque chose sur ce qui se disait, pour savoir ce qui allait se passer. Mais la majorité présente n'avait rien perçu, c'était le blanc total. On pouvait distinctement voir Bikouma, celui dont on disait qu'il était le plus laid du village. Son visage était aussi horrible que la devanture d'une auto. Mais il respirait la sagesse et sa tête difforme avait l'air de contenir tout un recueil de jurisprudence traditionnelle. Il y avait Dienga, vieille certes, mais sa démarche était d'une grâce décon-certante et sa voix sonnait comme le ruissellement d'un marigot qu'en l'écoutant parler tout le temps on sentait la fraîcheur vous envahir le corps. Il y avait également l'astucieuse M'Padou. Elle trouvait toujours des idées. On disait de son esprit qu'il ne dormait pas, qu'il se posait au sommet du limba, ou sautait dans le vide en tournoyant au dessus de Tch-n'bouadandji comme un satellite artificiel pour capter tout ce qui se disait et donner des formulations ou des synthèses qui devenaient des codes pour le groupe, car faciles à intégrer. Et puis il y avait N'toumba et tous les autres. La description de chacune de leurs qualités ou caractéristiques pourrait être fastidieuse, mais chacun avait cependant un rôle précis, ce qui écartait, l'espace d'une réunion, la dictature du droit d'aînesse, présente dans cette zone d'Afrique.

Tous se connaissaient et se reconnaissaient, et cependant personne ne savait pourquoi on les avait convoqué.

Les membres présents étaient assis sur de gros morceaux de pierre. Ils avaient constitué un cercle et attendaient sans dire un mot. Un événement se préparait. Ils le savaient tous. Mais personne ne devinait quoi. On les maintenait volontairement dans le suspense. On entendait quelques oiseaux de nuit chanter au loin, les stridu-lations des criquets ou le froufroutement soudain d'un mulot qui échappe de justesse à la gueule d''un serpent. Il y avait aussi, mêlé à cette ambiance nocturne, le chuchotement d'un groupe de femmes et d'hommes, au coin du buisson ; ceux qui vivaient dans le secret du temps et qui savaient ce qui se passait et ce qui allait se passer. Ils se tenaient pour l'instant à l'écart du groupe principal.

– La voilà ! avait soudain lancé quelqu'un dans le groupe.

Tous les regards s'étaient tournés d'un seul côté. Les têtes s'étaient étirées et allongées comme des cous d'escargots.

L'endroit était serein. Il avait la forme d'un cratère, une aspérité creusée dans la nature, sans doute causée par la chute d'une météorite en des temps lointains. Il avait une vingtaine de mètres de circonférence, en forme ovoïdale. La base constituait la tête, un lieu sans issue, car le lieu n'ouvrait sur aucune piste ou venelle sauf celle du sommet d'où partait ou venait mourir le sentier que l'on suivait pendant plusieurs kilomètres en quittant Tch-n'bouadandji. Et, malgré la taille haute de l'herbe et des arbustes qui formaient une sorte de clôture qui soustrayait ce lieu secret et sacré au regard des chasseurs ou d'animaux sauvages perdus à ces heures de la nuit, on pouvait distinctement voir le sentier qui y menait, ou y naissait selon, tel une raie sur une tête chevelue.

Cette nuit-là, le ciel était fleuri d'étoiles. Celles-ci formaient surtout un essaim autour de la lune. La lumière de la lune était aussi claire que celle du jour. On avait peine à croire que c’était la même lune qui revenait sans cesse depuis l’éternité. Des rayons d’or dégoulinaient, suintaient abondamment, pareils à du sang lors d’un accouchement ; une lumière huileuse qui inondait lentement, serei-nement, coulant sur des visages noirs brillantinés.

On aperçut une ombre approcher sur cette raie que formait le sentier. C'était Minga, la chef du village, qui, malgré le poids de l'âge, avait gardé sa démarche alerte. Aussitôt on s'écarta respec-tueusement pour la laisser entrer. À l'intérieur du cercle, une pierre était réservée pour celui ou celle qui convoquait une réunion de ce type.

Minga regarda autour d'elle et comptabilisa en un clin d'œil les visages présents. Le groupe des femmes et d'hommes qui se tenait à l'écart avait rejoint les autres et le cercle s'était resserré pour ressembler à des colonnades d'un temple en ruine. La réunion pouvait commencer.

La chef leva la main pour demander la parole. Un silence se fit pour la laisser parler et l'écouter.

– D'abord pour rafraîchir la mémoire. Chacune ou chacun de nous tous ici présents a plus d'une fois fait ce rêve, celui de la rivière qui naît à Tch-n'bouadandji, au milieu du village. Quand nos ancêtres avaient commencé à faire ce rêve, ils avaient eu peur. Ils croyaient que la nature qui cherchait une litière pour accoucher une de ses éléments, allait, en désignant Tch-n'bouadandji, submerger et emporter leurs enfants, nous. Pour cette raison, nos ancêtres avaient fait des incantations et tentaient de conjurer ce destin funeste. Ils avaient fabriqué toutes sortes de gris-gris pour que cette rivière ne naquit point chez nous et resta dans son état de projet de la nature, juste un rêve non abouti. La rivière ne s'était jamais entêtée à éclore, elle restait dans la matrice, comme si elle écoutait les inquiétudes des habitants. Elle se refusait de naître tant qu'on ne la voulait pas encore. Elle attendait. Tout au plus, avec le temps, par son assiduité dans notre sommeil, elle était reléguée dans la catégorie de rêve plaisant pour celles et ceux auxquels elle apparaissait. À cette épo-que de nos ancêtres, personne n'avait été prêt à l'accueillir.

Minga s'arrêta un moment pour souffler et organiser ses idées.

– Depuis, des générations sont passées, reprit-elle, les siècles et les millénaires sont passés et le même rêve continue de nous visiter, régulièrement. Son esprit plane dans Tch-n'bouadandji. La rivière avait choisi Tch-n'bouadandji, Tch-n'bouadandji sera son berceau. Elle est presque devenue un chien qu'on ne veut pas adopter mais qui vous colle malgré vous. Avec le temps, on finit par le prendre en pitié. C'est ce qui est arrivé avec les nombreuses générations qui nous ont précédées : Elles nous avaient tout simple-ment préparé le chemin pour que cette rivière invisible fasse partie de nous. Depuis, elle nous habite. Elle habite notre conscience. Et elle continuera sans doute d'habiter la conscience de nos jeunes générations, jusqu'à la fin des temps, jusqu'à ce qu'elle se matérialise un jour. La rivière, encore invisible, constitue désormais notre identité. Qui n'a pas fait ce rêve n'est pas des nôtres, mais qui veut venir habiter avec nous, partager nos émotions, doit, pour se faire admettre, faire ce rêve. Vous savez tous que c'est le rêve qui nous choisit, c'est lui qui choisit d'apparaitre au candidat qui réellement s'intègre à notre village, à notre âme collective.

– Si je vous ai convoqué aujourd'hui, poursuivit Minga après une petite pause, son regard croisant celui de chacun des membres présents, c'est qu'il y a du nouveau. Les esprits pensent que le moment est maintenant venu. Ce qui avait été annoncé depuis des siècles, ce qui apparaissait dans nos rêves depuis des générations va enfin s'accomplir. La rivière qu'on attendait dans notre village va bientôt se matérialiser.

– Et comment fera-t-elle pour apparaître ? demanda Boushita autour du cercle. Un tremblement de terre va-t-il soudain casser en deux ce plateau sur lequel nos ancêtres vivent depuis la nuit des temps ? Va-t-on voir émerger la rivière du fond d'un trou ?

– D'après ce que nous avons reçu comme signaux, dit M'Padou, la rivière va naître à quelques mètres du village, près du limba. Et elle ne viendra pas d'un tremblement de terre comme tu le dis mais de trois gouttes de pluie.

– Nous avons eu des pluies torrentielles dans la région, des inondations qu'on pourrait même qualifier de déluges, dit Tchibinda dans l'assistance, avec un air sceptique. Cependant, aucune flaque d'eau n'a été retenue, tout a été absorbé par la terre comme une éponge, comment trois gouttes de pluie peuvent-elles former une rivière ?

– Nous tous qui sommes ici, reprit Minga, nous savons que nous sommes nés à partir d'une goutte. Il n'en faut pas beaucoup pour donner vie à quelqu'un ou à quelque chose. Si des générations de N'gangas4 ont prédit qu'une rivière va apparaître dans ce village, si ce rêve a visité nos ancêtres, nos aïeux et nous-mêmes, s'il conti-nue de visiter la jeune génération, c'est que la nature a prévu de lui donner naissance ici même à Tch-n'bouadandji. Mais...

Elle se tut, l'air triste.

Tout le monde était suspendu à ses lèvres. La vieille parut absente pendant quelques secondes. Puis revenant à elle, elle réalisa que des paires d'yeux la regardaient dans le noir comme des chatons angoissés. Elle continua.

– Mais ce n'est pas pour nous que cette rivière naîtra.

On s'était tu pour attendre plus de détails, mais aucun ne vint. Sur ces types de réunions, personne n'était inculte. Certains étaient des sorciers, d'autres des juges qui, au grand jour, menaient des affaires publiques. C'était tous des sages. À leur âge, il était inconce-vable de s'attarder sur des explications de textes, comme si on avait affaire à un non-initié. Le privilège d'être un adulte, c'est d'avoir un cerveau qui permet d'interpréter les codes extérieurs à son avantage. On passa alors à autre chose.



D'autres affaires furent réglées cette nuit-là. Des libations et des incantations suivirent. La réunion prit fin. Puis on se dispersa, chacun reprit le chemin de sa hutte avant le deuxième chant de coq. La nuit continua. La Terre, elle aussi, continua de tourner en rond.




DEUX



C'était il y a longtemps. Chacun avait interprété les dernières paroles de Minga à sa manière. Chez certains, ça avait lanciné, comme une blessure effroyable marque la peau. La rivière qui allait naître à Tch-n'bouadandji n'était pas destinés aux habitants de Tch-n'bouadandji. Et même si elle naissait, même si elle devrait apparte-nir à on ne sait qui, certains n'allaient sans doute pas la voir de leur vivant. La déception était sur la majorité des visages.

Pour celles et ceux qui faisaient une fixation sur cet acca-blant aspect, on craignait une chose. Il est impossible que la rivière ne leur soit plus destinée. A moins qu'il y ait une guerre tribale qui se prépare quelque part et qui pousserait une autre tribu à venir les chasser de là. Alors, il faudrait se mettre en garde, se tenir prêt, commencer à affûter les lances, les machettes ou les sagaies pour défendre la rivière, quand elle naîtrait. En effet, après avoir visité chaque habitant de Tchi-n'bouadandji dans son sommeil malgré lui ou en dépit de lui ; après être apparue dans l'inconscient collectif, génération après génération, millénaire après millénaire, siècle après siècle ; après avoir renforcé, voire uni et cimenté l'identité des aïeux, il était impossible que cette rivière n'appartînt plus aux gens de Tchi-n'bouadandji. Ne l'avaient-ils pas méritée pour avoir porté ses louan-ges alors même qu'elle n'était encore qu'un projet chimérique et inexistant de la nature ? Ne s'était-on pas donné des maux de tête pour remplir des tonneaux d'une même prière inlassable et mono-tone ? N'avait-on pas formulé des milliers de souhaits qui auraient pesé des quintaux si on les avait mis dans des sacs ? Et, au moment de naître, madame la rivière a juste le temps de saluer et de dire : « Excusez-moi, je ne viens pas pour vous, je ne fais que passer, je ne vous appartiens pas », comme si elle se moquait des ancêtres morts pour elle! Non, cette rivière voulait sans doute éprouver les habitants de Tchi-n'bouadandji. Alors, on redoubla bruyamment les prières pour affirmer la foi.

On pensa aussi qu'il y aurait peut-être des gens qui se l'approprieraient ou bien l'État s'en emparerait. Allait-il y avoir une épidémie qui exterminerait tous les habitants de Tchi-n'bouadandji et laisserait le champs libre à d'autres générations venues d'ailleurs ?



À Tchi-n'bouadandji, depuis la nuit des temps, on vivait dans cette fièvre. Tout le monde était marqué par la croyance en une rivière qui serait la leur et donc, aucune mauvaise nouvelle ne pouvait venir ébranler leur foi en elle. Les rivières s'échappaient rarement. Elles ne se déplaçaient que très peu de leur lit. Et si elles changent de lit, elles le font en l'espace de plusieurs années, et souvent c'est pour mieux se contorsionner. Et, pareil au dormeur couché, il arrive que les rivières se tournent et se retournent sur leur lit, bougent, perdant quelques mètres à gauche tout en gagnant quelques autres à droite. Ce serait injuste que ceux qui l'ont vue naître ne puissent pas jouir de sa présence.

Ah, si au moins on pouvait voir ça de près, toucher la goutte d'eau, écouter le bruit du ruissellement, aller pêcher depuis sous sa case, passer sa ligne et son flotteur par la fenêtre et attendre allongé dans son lit que le poisson morde ! On n'aurait pas besoin de se déplacer loin de Tch-n'bouadandji pour ces activités halieutiques ! A Tch-n'bouadandji, on pouvait fabriquer des pirogues et pagayer au saut du lit.

Qu'importe que certains d'entre eux ne voient jamais la rivière de leur vivant ! Leurs enfants ou les enfants de leurs enfants eux la verront. C'est pourquoi, cette nuit-là, la plupart des initiés présents à la rencontre étaient repartis chez eux, heureux bien que tristes. D'autres pensaient que la rivière leur ayant été dépossédée avant même qu'elle ne naisse, il n'y avait pas de véritable raison d'espérer ou de s'en réjouir.


Pourquoi s'était-on obstiné dans ce village à rêver d'une rivière ? Pourquoi une rivière devrait-elle apparaître au milieu de ce village ? Pourquoi harcelait-elle de simples dormeurs, en apparais-sant dans leur sommeil, années après années, siècles après siècles et durant des millénaires ?

Des questions qui ne trouvaient pas de réponses pour le commun des mortels. Il valait mieux surseoir à les élucider. Des rivières, il n'en manquait pas à des kilomètres à la ronde. À deux miles en partant vers le sud, il y avait la rivière Tchi-bambouka. Vers le nord, à un mile et demi, il y avait celle de Tchimagni. À cinq miles, on trouvait la Tchi-mpanzou. D'autres rivières, des ruisseaux et des marigots pullulaient à des lieues à peine. Et d'ailleurs, pourquoi la nature s'était-elle époumonée à multiplier des rivières dans un espace restreint, là où il y en avait déjà autant, alors que pendant ce temps, sur certains coins de la planète, des femmes et des hommes manquaient cruellement d'eau ?

Mais pour la centaine d'habitants de Tchi-n'bouadandji, tout comme pour ceux qui les avaient précédés et même pour la génération future, on s'était accroché à cette idée : une rivière allait naître; une rivière qui serait bien à eux. On se fichait de sa hauteur et sa longueur, on n'imaginait pas sa couleur et sa profondeur. On se contrefoutait de tout. À Tch-n'bouadandji, on était né dans l'idée qu'une rivière allait naitre en plein cœur du village, une rivière bien à soi ; depuis des générations, les jeunes grandissaient avec l'idée qu'ils auraient droit à une rivière, peut-on se débarrasser facilement de l'idée aussi noble, celle de l'attente d'un don que la Terre depuis des siècles a annoncé par des voies particulières qu'elle leur offrait généreusement, à eux et non à d'autres peuples ou ethnies ? Ne pas s'en accrocher, c'était presque perdre son identité. Il y a des humains sur Terre pour qui la langue constitue une identité. À certains c'est la croyance en un Dieu, un messie, ou à de la richesse qui leur donne une raison de vivre, tandis qu'à d'autres, c'est à la supériorité de leur race, de leur couleur, ou à un pouvoir sur les autres. Toutes les fois se valent et se discutent, là où c'est choquant, c'est quand l'absolu prend le dessus dans l'affirmation de sa foi, c'est à dire exterminer les autres, ou détruire les autres par tous les moyens pour mieux exister. La foi est un puissant moteur qui aide à exister. Il convient juste de choisir son maître et de le relativiser par rapport à celui des autres. Et à Tchi-n'bouadandji, on avait foi en la rivière, cela leur donnait une raison de vivre. Un jour leur rivière apparaîtrait.


D'abord on s'était mis à l'imaginer courte, faisant un rond tout juste autour du village pour constituer un îlot. D'autres la voyaient très grande et très longue, ce qui forcerait les rivières alentours à se joindre à elle ou à se tenir à une distance respectueuse.

Chacun s'ingéniait à dessiner, selon son goût et sa fantaisie, la forme et la grandeur qu'aurait la rivière commune. Cependant, de la façon dont les rivières naissaient ; de la manière de la faire apparaître, personne n'en connaissait le secret ni la formule. On avait tout d'abord imaginé que la terre pourrait se fendre en deux, par un tremblement. Et le jour qu'il pleuvrait, l'eau restera prisonnière au fond des crevasses géantes restées béantes. Tout le monde pourrait ainsi crier « hourrah » comme on saluait un gibier pris dans un piège.

Cependant pour aider le tremblement de terre, il fallait bien forcer la nature, l’accompagner un peu. Chacun avait pris une houe, une pelle ou une pioche et avait entrepris de creuser des caniveaux. Quand la Terre, lassée d'être griffée fendillera d'elle-même, ses trous n'auront pas d'autres choix que de renforcer ceux déjà laissés par les humains. Mais, ces grands caniveaux creusés au hasard de la nature pouvaient servir la cause par un autre moyen. Quand les pluies abondantes dans cette zone tropicale tomberont du ciel, elles pourront aisément les remplir.



Tchi-n'bouadandji ressemblait désormais à un chantier d'extraction de mines à ciel ouvert. Des stries gigantesques avaient émergé, zigzaguant ici et là. On avait retourné la terre de fond en combles, ce qui la nuit, faisait beaucoup de blessés, car ces excava-tions, apparaissant comme un terrain sondée pour explorer le pétrole, étaient disposées de façon sauvage et sans plan directeur, et avec le temps, elles n'avaient eu pour résultat que transformer Tchi-n'bouadandji en une zone marécageuse enfouie sous un amas de terre, peuplée d'invalides.


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