Excerpt for J by Cycy Anne Foyle, available in its entirety at Smashwords




Cycy Anne Foyle










J.
















Éditions Dédicaces








J.



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Cycy Anne Foyle







J.

  1. Le Protocole des Archanges








Je certifie qu’aucun Ange, ni aucun Démon,

n’a été durablement maltraité durant la rédaction de ce roman.

En tout cas, à ce jour, ils n’ont pas porté plainte.


Cycy Anne Foyle


Le prologue du salon de coiffure






Juliette n’avait plus de cerveau. Ce qui l’avait remplacé devait être une bouillie infâme, une soupe du diable, qui avoisinait les mille degrés au moins. Ce feu dans sa tête la tirait de sa torpeur avec la délicatesse d’un vieux treuil industriel. Elle avait peur d’ouvrir les yeux et d’accroître ainsi la douleur. Qu’est-ce qui avait bien pu la mettre dans cet état ? Ses souvenirs étaient aussi clairs qu’un essai philosophique de Bergson, après une soirée bien arrosée entre copines. Il ne lui semblait, pourtant, pas avoir assisté à pareille soirée récemment. Elle avait même été assez sage, ces derniers temps. En fait, elle avait toujours été très sage.

« Je veux mourir », gémissait une petite voix dans ses tripes.

C’était pathétique… À bientôt vingt-cinq ans, elle était aussi défaite qu’une adolescente à sa première coupe de champagne. Elle n’avait jamais été une joyeuse fêtarde. Ses années de dur labeur sur les bancs de la faculté de droit lui avaient enseigné la retenue, l’endurance et une certaine sobriété dans son acceptation de l'existence. Cette timidité lui avait coûté sa vie sentimentale, mais elle avait pu décrocher un travail plutôt bien payé. Elle avait donc les moyens de compenser le manque affectif par des achats compulsifs. Pour cette raison, le net et ses modalités de paiements instantanés, avaient changé sa vie, en mondialisant efficacement l'utilisation de sa carte bancaire. Elle s’était entourée de quelques amies fidèles et discrètes, s’entendait bien avec ses collègues de travail et avait même réussi à nouer un dialogue presque cordial avec son chat, un chartreux déficient mental et versé dans le satanisme félin. Ce n’était certes pas ce qu’on pouvait appeler une vie trépidante, mais elle était parvenue à un certain équilibre malgré sa solitude. Alors qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête pour se mettre dans cet état ?

Elle ouvrit peu à peu les yeux. La lumière était cotonneuse, son état encore pire que prévu. Elle avait du mal à distinguer ce qui l’entourait. Elle se concentra et la douleur accompagna son effort. Cependant, la brume s’étiolait enfin. Elle se trouvait dans… dans …

« Dans un salon de coiffure ?! »

Elle ne s’en rendit pas compte, mais elle secoua la tête comme lorsqu’on tape sur un appareil électrique en espérant que quelque chose de miraculeux se passe dans les entrailles de la machine et que tout fonctionne à nouveau normalement. Mais rien ne fonctionnait norma-lement. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la scène était la même. Elle se trouvait bien dans un petit salon de coiffure. La pièce principale ne devait pas faire plus de trente mètres carrés. Elle était propre et agen-cée avec soin. En résumé, un salon de coiffure comme il en existait tant dans le centre-ville. Seulement, elle ne connaissait pas du tout ce salon et, plus grave, elle ne se rappelait pas y être allée. Fait étrange, il était désert, pas une âme n’errait en ces lieux. Les plus folles hypo-thèses commencèrent à affluer jusqu’aux portes de sa conscience. On avait peut-être mis de la drogue dans son verre la veille et Dieu seul pouvait savoir ce qui avait pu se passer durant cette nuit… Un esprit pervers aura abusé de sa naïveté de jeune féministe – et désespérée de l’être – et l’aura abandonnée dans… un salon de coiffure. Même pour un pervers, l’idée était pour le moins décalée.

Elle s’extirpa du fauteuil servant à shampouiner les clientes et tenta de se lever. La tête lui tournait mais la douleur semblait s’estomper.

― Heu… Il y a quelqu’un ? Oh hé ?

« Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je suis tombée sur la tête ou quoi ? »

― On peut dire ça comme ça.

Juliette sursauta si violemment qu’elle faillit glisser sur le lino du salon. Elle se retourna, cherchant celui qui venait de s’adresser à elle sur un ton qu’elle trouvait bien léger au regard des circonstances. Il était assis dans un fauteuil en face d’une glace, comme s’il attendait une coupe de cheveux. Si Juliette n’avait pas été aussi désorientée par la situation, elle aurait pu apprécier la plastique de son interlocuteur. C’était un jeune homme blond, dont l’âge s’avérait difficile à détermi-ner. Il était vêtu d’une longue redingote noire. Ses cheveux longs, légèrement ondulés, étaient ramassés en queue basse. Il avait l’air doux et inoffensif, le genre d’homme qui vous séduit par son air de ne pas y toucher mais qui, justement, y touchait forcément.

― Excusez-moi… Mais qui êtes-vous, et qu’est-ce que je fais là ? lança-t-elle un peu brutalement.

― Tu ne te souviens de rien ?

― Mais non, de rien ! Je ne sais pas du tout comment j’ai atterri ici, dans ce… salon de coiffure ?

― Ah, tu n’aimes pas l'endroit ? Trop audacieux peut-être. J’aurais dû m’en tenir aux prairies ou aux bords de mer, c’est plus classique. Mais je voulais changer un peu, j’en ai marre des vertes collines.

― Quoi… Quoi … Quoi ?! Mais enfin de quoi parlez-vous ? Et qui êtes-vous, d’abord ?

L’homme fit pivoter son siège de façon à se trouver en face d’elle.

― Tout ceci est très fâcheux. D’habitude, l'acquisition des connais-sances se fait beaucoup plus rapidement.

« La quoi ? » Juliette cligna des yeux, mais rien n'y fit, l'inconnu se trouvait toujours là, la considérant avec un air presque navré. La jeune fille était quelqu'un d'assez coléreux malgré des années de tentative de pratique du yoga. Quand les choses lui échappaient, une vague de chaleur naissait dans le creux de ses tripes et dévalait ses organes à grande vitesse.

― Je vous jure que si vous ne m’expliquez pas tout de suite ce qu’il se passe, je vous arrache les tripes avec les dents ! exulta-t-elle.

L'homme sembla soudain frappé par l’image et s’immobilisa, un instant, comme s’il visualisait la scène avec un intérêt dubitatif. Certes, le raccourci sémantique était un peu rude, mais la jeune fille paniquait. Elle paniquait même beaucoup.

― Ne t'énerve pas, je vais tout t'expliquer. D’habitude, c’est, disons plus simple. Tu n’es pas réellement dans un salon de coiffure.

Juliette regarda à nouveau autour d’elle. Des miroirs, des fauteuils confortables et inclinables à volonté, des bacs à shampoing… Elle était peut-être sonnée, mais elle savait encore de quoi avait l’air un salon de coiffure, même si son dernier contact avec ce genre de structure datait du traité de Verdun. Que cela lui plût ou non, ils étaient bien dans un salon de coiffure.

― Excusez-moi de vous contredire, mais si je me trouve dans une boucherie, alors c’est que je suis encore plus atteinte que prévu !

C’était bien les hommes, ça ! Toujours prêts à vous soutenir l’insoute-nable. Cela dit, la concernant, ils n’avaient jamais soutenu grand-chose jusque-là. Avec la gent masculine, elle se montrait presque aussi acces-sible qu'un cours de physique quantique. Rien d’étonnant donc à ce qu'ils aient tous, pour ainsi dire, séché le cours. Cependant, la peur la saisit soudain et tout lui parut évident.

― Oh mon dieu ! lâcha-t-elle dans un souffle absolument paniqué. Je me suis fait enlever par un réseau de prostitution ! ! ! Oh, non ! pitié, ne me faites pas de mal ! ! ! Je… Je suis juriste, vous savez, je peux vous aider… Je…

― Mais non ! Mais non ! Du calme, je ne te ferai aucun mal…

Il s’était levé d’un bond et tentait d’apaiser les craintes la jeune femme par des gestes censés l’amadouer. Juliette l’observait, méfiante. Effecti-vement, il avait l’air sincèrement gêné par sa crise de panique, et s’il lui avait réellement fait du mal, il ne serait pas en train d'essayer de l'apaiser. Il devait faire dans les un mètre quatre-vingt-dix et, même s'il n'avait pas la carrure d'un catcher, la jeune fille n'aurait pas résisté à un assaut plus de deux secondes. Les yeux verts de l'inconnu semblaient si doux que Juliette se détendit peu à peu. Il croisa les bras derrière son dos, comme s’il s’apprêtait à donner une conférence. Il avait l’air tout aussi mal à l’aise qu’elle. La différence, néanmoins subtile, était que elle, elle avait une bonne raison d'être mal à l'aise, lui nettement moins !

― ça va aller ? demanda-t-il doucement.

Elle le regarda de la tête aux pieds. Elle n'allait pas lui faciliter la tâche, c'était rien de le dire.

― Oui, ça va aller, merci.

― Tu vois un salon de coiffure et tu penses tout de suite à la traite des blanches ?

― J’ai beaucoup d’imagination.

― Oh. C’est souvent signe de grande intelligence.

― Merci.

― Bien.

Pendant ce bref échange de politesse forcée, à l’occasion duquel Juliette évalua ses pathétiques chances de traverser le salon, de piétiner l’homme bizarre et de sortir en hurlant à l’aide, quelque chose ne cessait de l’interpeller. Tout dans l’inconnu sonnait faux, comme si on avait tenté d’incruster une image dans un décor et qu’on voyait les raccords.

― Heu… Et sinon pour le salon ? reprit-elle, en tâchant de ne pas perdre patience.

― Oh oui, bien sûr. Voilà, ce qui t'entoure n’est en fait qu’une représentation créée par moi. J’aurais tout aussi bien pu te montrer autre chose.

Juliette ne put s’empêcher de sourire. C’était à présent un fait certain, par un concours de circonstances auquel l’alcool ne devait pas être étranger, elle s’était retrouvée dans les bras de cet illuminé et, mainte-nant qu’elle dessaoulait, il voulait la garder dans son délire de toxico alcoolique. Elle avait eu droit à ce genre de numéro des dizaines de fois, lorsqu’elle avait eu la bonne idée de fréquenter la faune artistique du centre ville. Pour être un artiste et rester branché, tout était bon : le père abusif, la mère alcoolique, l’enfance malheureuse, les enlèvements par des extraterrestres obsédés ou encore la communion avec les esprits. Elle se massa les tempes. Quel dommage, il était si mignon pourtant.

― Ben voyons Néo… Et dans quelques minutes, vous allez me demander de choisir entre la petite pilule bleue et la rouge et je verrai ainsi la Matrice à l’œuvre…

Au point où elle en était, elle était bien persuadée que quoi qu'elle dise, rien de cohérent ne sortirait de cette improbable conversation. Et ce qu'elle pouvait avoir mal à la tête  !

― D’accord, coula-t-il dans un soupir laborieux, ça va être plus dur que prévu. Tu es morte.

La jeune femme figea son sourire en un rictus indéfinissable. Le moins qu’on pouvait dire, c’est qu’il avait de l’imagination et un sacré aplomb. Il avait l’air si sérieux, si sûr de lui. Les cinglés étaient vraiment tous pour elle ! Pourtant, elle ne demandait pas grand-chose, juste avoir affaire à quelqu'un de normal, même quelqu'un d'ennuyeux l'aurait satisfaite.

― D’accord… Ecoutez…

Elle sembla chercher ses mots.

Truc, je vais vous appeler truc, ça va nous socialiser tous les deux. Je ne sais pas exactement ce que nous avons fait, ni comment j’ai atterri là, mais à présent, je vais rentrer et je vous interdis de me suivre, de penser à me suivre ou même simplement d’imaginer me suivre.

Après cette diatribe, dont elle n’était pas peu fière, Juliette se redressa et se dirigea vers la sortie avec autant de dignité que sa gueule de bois pouvait le lui permettre. Elle ouvrit la porte du salon qui donnait sur une rue, qu’elle ne reconnut pas, mais qui lui parut salutaire. Alors qu’elle pensait avancer dans la ruelle, elle aperçut à nouveau les bacs à shampoing, les glaces et le lino du salon de coiffure. Elle était encore à l’intérieur. Elle se retourna et la sortie se trouvait bien derrière elle. C'était comme si, croyant se diriger vers l'extérieur du salon, elle n'avait fait que tourner en rond à l'intérieur.

― Attendez ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? ! Qu’est-ce que vous m’avez fait ?

Elle n’attendit pas la réponse et s’en retourna dehors, cette fois-ci en courant. Le résultat de l’expérience fut le même. Par un truchement physique qu’elle ne comprenait pas, elle se retrouvait encore dans le salon, en face de son interlocuteur qui prenait visiblement son mal en patience. Elle manqua d’air, d’idées et de réparties.

― D’ordinaire, c’est beaucoup plus facile, fit-il, soudainement l'air dépité. Lorsque les âmes parviennent à s’élever, elles le font avec la conscience de leur ancien état. La sagesse et la lucidité viennent avec l’élévation. Dans ton cas, il a dû se produire une sorte de dysfonction-nement qui invalide ta nouvelle conscience.

Juliette s’était immobilisée, avec une expression qui devait se rappro-cher de celle d’un poisson abandonné depuis trop longtemps sur l'étal d’un marché bruyant : hébété et stupide.

― Je suis convaincu qu’en te concentrant, tu auras la révélation, tenta-t-il d’apaiser.

― La révélation de quoi ? vomit-elle avec mépris et colère.

― Ce serait plus simple si tu voulais bien y mettre un peu du tien et ouvrir légèrement ton esprit.

Ouvrir son esprit  ? Elle était bonne celle-là, elle avait l'impression de se retrouver dans la quatrième dimension. L'homme se rassit et passa la main sur sa nuque comme si celle-ci lui était douloureuse.

― Que j’ouvre mon esprit ? Oh mais oui bien sûr ! Ouvrons nos esprits en une parfaite communion. Allez, je vous écoute, je suis toute ouïe  !

Il leva les yeux au ciel. Il se demanda, soudain, si son choix avait été judicieux la concernant. Jusque-là, il ne s'était jamais trompé, excepté peut-être avec un ou deux messies, mais sur une carrière de plusieurs millénaires, ce n'était pas si mal. Elle avait pourtant eu l'air de promettre tant quand il avait entendu l'écho de son âme.

― D’accord, on va reprendre depuis de début. Donc, dès que tu te sens perdue, tu m’arrêtes, d’accord ?

― Je suis perdue.

Voilà, ça c'était fait ! Elle aussi savait jouer la carte de la non-coopération.

― Oui… Alors si je n’arrive pas à en placer une, on ne va pas s’en sortir.

― Alors cessez de raconter n’importe quoi ! Parlez-moi comme si j’étais quelqu’un de sensé et je devrais parvenir à comprendre ce que vous me dites, ironisa-t-elle.

― Entendu. La vie dans cet univers n’existe pas uniquement sous la forme que tu connais : hommes, femmes, végétaux, animaux… L’alchi-mie subtile qui crée la vie, puis la conscience d’exister, peut prendre de multiples formes plus ou moins évoluées. Les humains sont à un stade intermédiaire, dans le sens où non seulement ils existent physiquement, mais en plus ils ont su acquérir la capacité de conceptualiser et d’analyser le sens de leur existence au regard de leur environnement.

― Heu…Donc là c'est le moment où je dois m'asseoir… ou me coucher, d'ailleurs.

Il ne parut pas troublé par le commentaire de la jeune femme, puisqu’il poursuivit presque sur le même ton de professeur d'anthro-pologie appliquée.

― Mais de la même manière que la bactérie constitue une forme de vie primaire, si on la compare à l'être humain, il existe au-delà de cette forme de vie matérielle, d'autres existences encore plus évoluées dans leur stade de développement. Formes de vie si évoluées qu’elles peuvent se passer de la réalité telle que vous la connaissez et telle qu'elle constitue votre environnement. Une forme de vie qui existe en tant qu’énergie, que force, mais sans être soumises aux contraintes liées à l’existence physique dans un contexte et une atmosphère soumises à des lois naturelles. Une conscience si aiguisée dans son évolution qu’elle peut voir au-delà de ce salon de coiffure, au-delà de cette forme matérielle pour en apercevoir les molécules ou les atomes qui le constituent. Mieux encore, cette conscience peut influer sur cette masse atomique, désorganiser ce qui compose la matière et la reconstituer en autre chose, parce que cette même conscience se trouve tout en dehors de la logique physique et qu'aucune règle liée à la matière ne s'applique à elle. Dans la grande machinerie de la vie, cette fameuse conscience évoluée peut recomposer, si elle le souhaite, le code d’un arbre pour en faire un chien ou un être humain.

― Mais attendez, vous essayez de me dire quoi, au juste ?

― J’essaye de te faire comprendre, en douceur, qu’il existe d’autres formes de vie que celles que tu connais, et que tu te trouves justement en face de l’une d’elles.

― Bienvenue dans la zone 51… Non mais c’est un vrai cauchemar… Je vais me réveiller…

Maintenant, en plus d'avoir mal à la tête, elle avait envie de vomir. On progressait, à n'en pas douter !

― Comme je te l’ai dit, les êtres humains sont une forme de vie en transition, ni tout à fait détachée des limites physiques d’une conscien-ce encore primitive, ni tout à fait élevée à ce stade transcendantal que je viens de décrire. Cependant, il arrive que la force d’une âme soit parvenue à un tel degré d'évolution qu’elle est capable d’accéder, avec un peu d’aide, à un niveau supérieur de conscience, c'est-à-dire au nôtre.

― Bon, au point où j’en suis, admettons que je vous croie, admettons votre histoire de conscience élevée et tout. Vous êtes en train de me dire que moi, jeune femme célibataire banale avec une vie banale et un parcours banal, je serais assez sage pour accéder à votre niveau supérieur d’existence ?

― Oui. La force d'une âme, sa richesse et sa maturité ne se mesurent pas au regard de vos critères de maturité terrestre. C'est un peu comme si je te demandais de comprendre le chant des étoiles. Vous n'êtes tout simplement pas encore aptes à saisir les critères en question. C’est incroyable  ! Vous, les humains, pouvez concevoir qu’il existe dans l’univers des formes de vie petites, grises, avec de grands yeux noirs et d’énormes vaisseaux spatiaux créés dans le seul but de venir vous enlever et envahir votre monde, mais croire en une énergie consciente qui serait détachée de votre réalité et qui évoluerait au-delà, alors là ça vous échappe  !

― Personnellement, je ne suis pas convaincue que les extra-terrestres soient forcément tous petits, gluants et gris. Bon, soit… Alors les âmes évoluent, c’est ça ?

― Dans l’univers, tout se recycle. L’énergie, la matière cessent dans un état et recommencent dans un autre. La fin n’est jamais stérile. Lorsque vous mourez, votre corps est assimilé puis transformé et votre énergie, votre conscience, sont recyclées en autre chose. Elle participe à l’expansion et à la survie de l’univers sous une forme ou une autre. L’une de ces formes peut parfois être celle de l'évolution. Vous ne vous transformez plus, vous transcendez votre état.

― Attendez… ça va trop vite. Alors admettons, toujours, que je sois devenue quelque chose de sup…

Juliette s'arrêta soudain, assimilant une information que l'homme lui avait jetée à la figure quelques minutes plus tôt.

― Je rêve ou vous m'avez traitée de morte ? Je ne suis pas morte !

― Si. Dans le cas où ta conscience ne se recycle pas en disparaissant sous une autre forme, qu'elle survit pour devenir autre chose, cela induit que ton existence matérielle a pris fin.

Juliette ouvrit la bouche et ne la referma pas. Si, au début, elle avait pris la blague avec humour, là, il commençait à lui faire peur. Elle se remémorait tout, ses collègues, ce qu'elle avait fait la semaine dernière, ce qu'elle devait faire le lendemain ! Comment pouvait-elle être morte ? Quand on était mort, il n'y avait plus rien, plus de souvenir, plus d'image, plus émotion. Cela dit, elle n'était jamais morte. Et personne de son entourage n'était mort, puis revenu à la vie pour lui raconter comment c'était. Mais quand même ! Elle se tenait devant lui avec sa coiffure impeccablement décoiffée, l'odeur de son parfum d'un grand couturier, sa voix de petite fille ! Non, si elle avait été morte, elle aurait été la première à en être informée, parce qu'elle se serait sentie différente.

― Mais non, je ne suis pas morte  ! Elle toucha ses bras et le tissu souple de sa chemise en soie sauvage. Je suis bien là, toujours la même, vivante et en un seul morceau  !

― Il ne s'agit que d'une projection de ta conscience. Lorsque tu fais un cauchemar, que tu rêves qu'on te frappe, il arrive que tu te réveilles en plein milieu de la nuit avec la sensation d'avoir réellement une douleur au bras. Lorsqu'une personne est amputée d'un membre, il lui arrive souvent de ressentir son membre sectionné, comme une sensation fantôme. C'est exactement pareil pour toi. Ta conscience comble l'absence de matière et de corps par une image familière à laquelle elle associe des sensations et des émotions. Cependant, tu n'es plus qu'une énergie, qu'une impulsion consciente de sa propre existence.

Juliette sentit soudain un grand vide la parcourir. Elle voyait tous les visages des personnes qu'elle avait rencontrées dans sa vie, des événements complètement insignifiants assaillirent son esprit sans contrôle ni retenue. Elle avait les larmes aux yeux. Pouvait-on simuler une telle émotion ? Elle tâcha de se reprendre, elle n'allait pas se laisser berner par un discours aussi tordu, uniquement à cause d'un simple tour de passe-passe qui devait d’ailleurs sûrement s'expliquer.

― Entendu, reprit-elle plus froidement, voulant voir jusqu'où le délire pouvait bien aller. Mais alors et après ? Admettons, toujours, que je sois morte et que je sois devenue une sorte d'âme transcendantale, que suis-je censée faire ? Pourquoi êtes-vous là ?

― Dans mon cas, je n'ai jamais été humain. Ma première forme, ma naissance originelle, était déjà celle-là. Il se trouve, cependant, que je peux interagir avec la réalité et les consciences des Etres Humains. Il faut que tu comprennes que l'une des raisons de notre existence, est l'accueil dans nos rangs des âmes qui viennent juste d’évoluer. Nous les formons, nous les éduquons et les aidons à progresser. Grâce à cette collaboration, nous rendons plus efficace notre intervention auprès des formes de vies moins évoluées qui existent dans la réalité qui était précédemment la vôtre.

― Vous aidez les êtres humains ?

― Nous pensons qu'un grand pouvoir implique l'idée d'ouverture et de soutien à ceux qui ont moins de capacités naturelles que nous. Nous considérons que c'est précisément notre raison d'être d'aider les formes de vie intermédiaires. Dans la mesure de nos moyens, bien entendu. Nous sommes évolués, mais pas divins pour autant, du moins selon votre acception du mot divin.

― Ah oui parce que je me disais que, compte tenu de l’histoire et des drames que les humains vivent quotidiennement, votre aide n’était pas d’une efficacité très probante.

― Nous essayons uniquement de rendre service en restant le plus discrets possible et, bien que parfois certains d’entre vous parveniez à comprendre que nous existons et à nous sentir, la plupart des Humains nous ignore.

― Vous voulez dire que certains Etres Humains savent que vous existez ? Ils vous ont déjà vus ? Quoi, vous apparaissez devant comme ça ? Je ne peux pas le croire, ils auraient forcément parlé, ils auraient rendu ça public !

― Mais ils en ont parlé. Ils ont même écrit, ils ont peint, sculpté…

Juliette dressa un de ses sourcils.

― De quoi parlez-vous ? Personne n'a jamais parlé de vous, je peux vous l'assurer et, pourtant, j'ai fréquenté un sacré paquet de personnes qui croyaient aux esprits, aux revenants et aux Anges Gardiens.

L'homme sourit.

― Quoi ? Les Anges Gardiens ? Non, c'est une blague !

― La plupart des mythes et des légendes rapportées par l'intelligence humaine présentent un fond de vérité. Le fait est qu'il y a quelques siècles nous étions sans doute moins prudents et il nous arrivait de laisser des traces résiduelles de notre passage. Si nous étions apparus maintenant, les chanteurs, les humoristes, les réalisateurs de films. Mais à une certaine époque, il était plus facile de personnifier ce qui n'était pas concevable et explicable en lui appliquant une imagerie rassurante, qui ressemblait à ce qu'on connaissait. Les Anges, les Démons, les elfes, les nymphes et autres créatures para-humaines ne sont que des traductions de présences ressenties mais non expliquées.

― Alors si je vous suis bien… Vous en êtes, c'est ça ?

Il parut enfin soulagé de percevoir de la lumière en elle, ou tout au moins une fugace lueur d'intelligence. On progressait.

― Tout à fait ! Je réponds au nom de Raphaël.

― Enchantée, moi, c’est Juliette, dit-elle d'un air déconnecté.

Raphaël parut décontenancé par l’attitude indifférente de son interlo-cutrice. Toutes les connexions se faisaient-elles bien dans son cerveau ?

― Donc tu n’es pas du tout croyante. Le catéchisme, l’enseignement religieux, ça te passe clairement au-dessus de la tête.

Juliette le fixa, l’air étonnée et, en effet, la lumière fut soudain en elle.

― Oh, ce Raphaël-là ! ! ! L’Archange maître des Dominations ?

― Merci à l’univers tout entier ! Il y a de la vie en elle ! dit-il d’un ton sarcastique.

Juliette fit quelques mouvements de la tête, comme pour assouplir ses cervicales.

― Bon ça y est maintenant, je vous ai bien écouté, j’ai même essayé de vous comprendre, si, si, je vous jure, le passage sur la conscience qui s'élève, évolue et tout, ça m'a passionnée. Mais là, j’aimerais rentrer chez moi. Je ne sais pas si c’est une sorte de piège pour une nouvelle émission de télé réalité, mais ça devient un peu lourd.

Elle eut à peine le temps d’achever sa phrase que la tête lui tourna. Elle eut cette même impression que lorsqu’on commence à s’endormir et qu’on sursaute en voulant se retenir de tomber dans un abîme imaginaire. Lorsqu’elle reprit ses esprits, le décor avait changé. Elle se trouvait sur une magnifique plage des Caraïbes ou de quelque autre endroit paradisiaque. Pour avoir été sur l’une de ces îles, elle reconnut immédiatement l’odeur exotique du sel et les hauts fonds qui se devinaient à l’horizon. La chaleur était lourde et parfumée. Sa peau s'humidifia même peu à peu. Où était-elle ? Lui avait-on fait ingérer des drogues ? Etait-elle en plein trip ?

― Tu es morte voilà quelque temps, dit-il sur un ton calme mais ferme. Tu t’es jetée du haut de ton balcon. Concentre-toi et essaye de te rappeler…

Il était juste derrière elle. Sa voix était si mélodieuse, si apaisante. Tout ce qu’il disait paraissait crédible, rien que par les nuances appli-quées sur les intonations de sa voix. Et pourtant… cela ne pouvait être réel !

Soudain, elle sentit comme un violent spasme lui strier les entrailles. Elle manqua d'air. Tout devint alors clair. C’était comme si la brume du début venait enfin de se déchirer. Elle se remémora la soirée, son appartement silencieux, le balcon, le chat, la chute… Le chat

― Attendez ! Mais je ne me suis pas suicidée ! ! ! Je ne me suis pas jetée du haut de mon balcon !

Elle cria presque, comme si les informations s'étaient bousculées en elle avec tant de rapidité qu'elle ne parvenait pas à les classer, et les jetait donc sans le moindre discernement.

― Il n’y a rien d’honteux à cela. Je ne suis pas là pour te juger.

― Non vous ne comprenez pas ! Je me rappelle maintenant, tout est clair. La chute du balcon, le noir, puis la lumière ! ! ! Je ne me suis pas suicidée, je suis tombée du balcon !

Juliette constata l’étendue de la perplexité qui se lisait sur le visage de Raphaël. Elle allait devoir tout lui dire, même si à cause de cette révélation, elle n'aurait plus jamais aucune crédibilité.

― C’est à cause de mon chat… Il m’a fait trébucher. Il me le fait souvent. Mon chat me déteste, je sais ça a l’air idiot quand je le dis, mais c’est la stricte vérité. Il se cache et me saute dessus en essayant de me mordre. Sauf que là, j’étais sur le balcon et je suis passée par-dessus la rambarde, qui ne devait certainement pas être aux normes de sécurité, soit dit en passant.

Raphaël croisa les bras sur sa poitrine en signe de réflexion.

― Tu es en train de me dire que ton chat t’a assassinée ?

― Non, évidemment, il n’a pas voulu que je tombe du balcon. Quoique, quand j’y pense, cette bête est vraiment diabolique.

Il posa doucement ses mains sur les épaules de la jeune femme, comme s'il s’apprêtait à lui annoncer une terrible et insurmontable vérité.

― Tu sais… Je peux comprendre que pour un esprit aussi indépen-dant que le tien, reconnaître un moment de faiblesse désespérée au point de vouloir en finir avec la vie est sans doute encore prématuré. Toujours est-il que ça n’a plus guère d’importance. Maintenant com-mence pour toi une nouvelle existence, et l’ancienne va peu à peu se transformer en souvenirs, en expérience. Cela te paraîtra tellement lointain, comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre, ça fait partie du processus.

― Bon, je vais le répéter encore une fois, très lentement : je ne me suis pas suicidée.

Juliette s’écarta de l’accolade fraternelle de Raphaël. Elle plongea à nouveau le regard dans le turquoise de l’océan calme. Elle respira profondément, se demandant si c’était vraiment de l’air qu’elle faisait entrer en elle ou autre chose. Etrangement, elle venait de prendre cons-cience de sa mort avec un facilité déconcertante. Elle l'acceptait comme un fait et ne ressentait ni manque, ni peine. Le détachement était-il normal ? Plus la perspective d'être autre chose s'installait en elle, plus le souvenir de son humanité devenait nébuleux, comme si c'était une vague réminiscence, une sorte de familiarité lointaine. Pourtant, elle voulut garder en elle la chaleur douloureuse de la perte des êtres qui lui avaient été chers, mais son âme demeura froide à leur évocation. Ils étaient encore, tandis qu'elle devenait, les deux verbes faisaient toute la différence.

― Alors c’est donc vrai ? Je vais avoir du mal à m’y habituer, il semble que je saisisse peu à peu tout ce que vous êtes en train de me dire, que je l'accepte comme une vérité à présent établie, mais je n'ai aucune vision de l'avenir. Je ne sais pas quel chemin je vais emprunter, ni ce que je dois faire de cet état.

― Je sais, c'est tout à fait normal. Tu peux te comparer à un enfant qui aurait tout à apprendre. Mais tu ne seras pas seule. Tu auras des guides et seras accompagnée d’autres consciences qui viennent, comme toi, de s’élever. Tu apprendras, tu progresseras. Un monde incroyable va s’ouvrir devant toi, une voie dont tu n’imagines pas l’étendue, à présent que tu sais.

― Vous allez me servir de guide ?

― Moi et tout les autres, sourit-il.

― Tous… Tous les autres ?

1






La nouvelle venait de tomber avec la violence d’une météorite. Probable que, comme les dinosaures, elle n’y survivrait pas. Toutes ces années de travail sur elle-même, de batailles, de pleurs, de cris et de rage pour en arriver là. Le médecin l’observait comme s’il avait craint sa réaction. Qu’est-ce qu’il s’imaginait ? Qu’elle allait essayer de s’empa-ler sur son coupe-papier en forme de nounours ?

Tout s’écroulait. Comment allait-elle le lui dire ? Comment allait-il réagir ? Le savait-il déjà ?

« Non, cela ne se peut… Il n’est pas aussi pervers », se rassura-t-elle.

― Y a-t-il une chance pour que les résultats soient faux ? s’entendit-elle demander au médecin.

― Non, je suis désolé. En pareils cas, je demande toujours une contre-analyse. Néanmoins, je ne vous cache pas que la chose est rare.

Cela, elle voulait bien le croire. Combien de chances pour que cela se produise ? Les questions se bousculaient tellement dans sa tête qu’elle était incapable de les traiter. Elle était en surchauffe. Etrangement, ce n’étaient pas les questions essentielles qui se frayaient les premières un passage dans la voie de sa conscience ébranlée. Comment faire pour annuler les invités ? Et le fleuriste ? Pouvait-elle se faire rembourser la robe ? L’annulation de la cérémonie devait-elle revêtir la même forme que celle des faire-part ? Bref, des considérations matérielles, alors qu’elle aurait dû commencer par se demander comment pareille catastrophe avait pu se produire. Comment tout cela pouvait être concevable ? Sa vie s’était brisée tant de fois qu’elle pensait que son âme était, en quelque sorte, immunisée contre ce genre de drame. Les larmes ne venaient pas. Elle était comme un boxeur KO, gisant et inerte dans sa conscience.

Le docteur dut pressentir cette paralysie, car il commença à se dandiner sur son siège, ne sachant sans doute pas comment la tirer de sa léthargie tragique.

― Vous savez, entama-t-il en hésitant, je connais quelqu’un de très bien pour ce genre de… enfin vous savez, si vous avez besoin de parler, il peut sûrement vous aider. Vous devez extérioriser vos émotions, vous devez être aidée par un professionnel qui saura traiter ce genre de cas.

Elvire avait levé la tête et posé ses yeux noirs humides sur le visage du gros bonhomme qui débitait ces ahurissantes stupidités. Mais quelle langue parlait-il ?

― Ce… Cas ? Vous appelez ça un cas ? Je serais curieuse de savoir comment votre faiseur de miracles pourrait traiter le problème. Expliquez-moi comment on peut parvenir à justifier, à réparer ou à expliquer ce fait : je viens d’apprendre que l’homme que je dois épouser la semaine prochaine et que je fréquente depuis presque un an est mon frère ?

2






Ce n’était pas si dur. Enfin, c’était de moins en moins dur. Juliette prenait peu à peu conscience de son nouvel état. C’était une sensation étrange. Quand elle repensait à son existence d’avant, elle avait l’impression de regarder un film, particulièrement ennuyeux d’ailleurs. C’était comme si cela ne la concernait pas et qu’elle avait toujours été… Quoi au fait ? Elle ne savait pas trop. Le premier mot qui lui était venu à l’esprit était Ange, mais c’était sa culture judéo-chrétienne qui, malgré elle, lui avait imposé ce genre de réflexe conditionné. Et puis sa rencontre avec Raphaël, lui-même présenté à elle comme un Archange, la poussait à rester dans le ton. Mais en réalité, aucun raisonnement humain ne pouvait expliquer ou concevoir l’état dans lequel elle se trouvait. Par moments, elle avait l’impression d’être parfaitement normale, solide, matérielle, faite de chair, d'un peu de graisse et de beaucoup de sang. A d'autres moments au contraire, elle se sentait si fabuleusement puissante qu’elle aurait pu avaler l’univers. Rien ne lui paraissait impossible alors. Ce bouillonnement interne, qui lui donnait la sensation de tout concevoir, de tout entendre, de tout comprendre, lui provoquait chez elle une sorte de vertige incroyable. Raphaël l’avait prévenue qu’elle allait se sentir bizarre encore quelque temps. Il lui avait également expliqué qu’elle réagissait comme les personnes qui avaient été amputées. Elle avait toujours conscience de son ancien corps, alors qu’elle n’en avait plus, ou du moins, pas comme on le concevait traditionnellement et humainement. Dans son nouvel état, seule l’âme, l’esprit ou l’énergie existait. Seulement, toutes les âmes élevées continuaient de garder le réflexe d'associer des images familières à leur nouvel environnement. Elle se voyait bien toujours telle qu'elle était lorsqu'elle vivait encore, c'était aussi le même ciel, les arbres, la terre, mais tout n’était que créations spirituelles, que projections de son ancienne culture visuelle. L'Archange recteur des Dominations lui avait appris qu’ils maintenaient ces artifices pour les âmes d'origine humaine. La transition et l'apprentissage se faisaient plus facilement ensuite, d'après lui. Elle était comme dans un jeu de rôles grandeur nature dans lequel on invente un univers et des person-nages pour pouvoir s’y projeter. Sauf que dans son cas, la projection était si réelle qu’elle aurait juré se trouver dans un jardin luxuriant, bordant un immense temple aux accents architecturaux grecs. Elle était parvenue dans ce lieu étrange par un mécanisme qu'elle ne s'expliquait pas, comme tout le reste. Un moment, elle se trouvait sur une plage avec Raphaël, l'instant d'après, sans pourtant qu'elle eût l'impression que ce fût instantané, elle se trouvait face à un immense bâtiment composé de multiples dépendances qui rappelaient les très grands bâtiments de la Grèce antique. Ce lieu s’appelait l’Ethéménental et était créé, géré et dirigé par les Archanges. Pour l’instant, Juliette n’avait rencontré que Raphaël et celui-ci était resté plus qu'évasif concernant le nombre d'individus que comptait son peuple. En fait, il était resté très évasif sur presque tout le concernant et lui délivrait les informations au compte-goutte, comme s'il les avait payées de sa poche. N’étant pas croyante, ses connaissances angéologiques étaient plus que limi-tées. Néanmoins, elle se doutait qu’elle allait finir par les rencontrer tous, ces Archanges, puisqu'ils étaient les guides des jeunes élevés. Raphaël l’avait laissée errer dans les jardins, afin qu’elle s’exerce à progresser dans cette réalité et qu’elle prenne peu à peu conscience de sa nouvelle enveloppe. Le bâtiment central, une sorte d'énorme temple en forme de U, se composait d'autres plus petits qui entouraient le principal et dont elle aurait eu du mal à déterminer le nombre. En face de ce qui semblait être l'entrée principale du grand temple se déroulait un magnifique jardin à l'anglaise. Un gazon vert et moelleux courait entre des massifs joliment et parfaitement taillés. Il y avait, ça et là, des petites fontaines dont le style rappelait encore une fois l'art antique. Où que se portait le regard, l'endroit ne semblait pas avoir de limites. Le ciel, d'un parfait bleu comme on pouvait en observer dans les pays du sud, couvrait une terre qui se vallonnait légèrement vers l'horizon. On distinguait une forêt juste derrière les bâtiments de marbre blanc et bleu et, par instants, des effluves légèrement iodés, circulant entre les massifs, semblaient indiquer la présence d'une étendue d'eau impor-tante. Elle avait croisé quelques âmes qui ressemblaient à des êtres humains normaux, excepté qu'ils semblaient être tous du même âge. En fait, leur visage tout comme le sien ne présentait pas de signe visible de l'écoulement du temps. Ils étaient juste grands, petits, blonds, bruns, sans distinction d'âge ni de culture. Certains avaient l’air si graves, d’autres au contraire paraissaient aussi perdus et choqués que Juliette. « Nouvelle recrue sans doute… ».

Malgré toutes ses sensations et l’endroit dans lequel elle évoluait, malgré les révélations et leur acceptation, la jeune femme s’attendait encore à se réveiller. La raison était quelque chose d’étrange. Elle s’enracinait dans un socle de connaissances acquises et véhiculées tout au long de la vie et, quoiqu’il arrive, cette raison cherchait toujours à faire entrer les nouvelles informations dans des petits casiers déjà existants et qu'elle pouvait reconnaître. Or, le casier Ange, paradis et autre dimension n’était toujours pas reconnu par la raison de Juliette. Bien entendu, ce fait posait problème.

― Eh bien dis-moi, ça ne doit pas être si terrible ?

Juliette sursauta. Elle se retourna et vit une jeune femme lui sourire. Elle était légèrement plus grande qu'elle, des cheveux blonds comme de jeunes pousses de blés et des yeux qui pétillaient d'un azur clair.

― Tu es nouvelle ? poursuivit-elle, en attachant ses cheveux sommai-rement comme s'ils la gênaient.

― ça se voit tant que ça ?

― Heu… Oui, tu as l’air d’un oisillon tombé du nid par accident et qui s’attend à se faire bouffer par un gros chat.

― Je préférerais qu’on ne parle pas trop de chats, mauvaise expé-rience. Je m’appelle Juliette.

― Mylène, enchantée.

― En tout cas, toi tu n’as pas l’air d’être perdue.

― Non, je suis là depuis un petit moment. Mais je suis quand même logée à la même enseigne que les novices parce que j’ai, disons… raté l’examen de passage.

Examens de passage ? Mais personne ne lui avait parlé d'examens de passage !

― Des examens de passage ? Mais pour passer quoi ? Je n'ai pas signé pour ça moi ! C'est pas au paradis où je suis tombée, mais en enfer !

Mylène explosa d’un rire franc et contagieux.

― Tu crois qu’on est au paradis ici ?

― Et bien, voyons, un jardin merveilleux, des êtres tout puissants qui viennent de nulle part… les Anges… Oui ça me paraissait être un raccourci assez logique.

― Eh bien désolée de briser ton élan spirituel, mais ici tu n’es pas du tout au paradis. Je ne sais même pas si le paradis existe. Dis-toi plutôt que tu es devenue autre chose, une extra-terrestre ou plutôt une supra-terrestre. Mais tu n’es pas une émanation de Dieu ou de quelque autre représentation divine. C’est un monde qui ressemble à la terre, mais avec des règles différentes, c’est tout. Tu es une âme novice, tout juste née à sa nouvelle condition, tu as tout à apprendre de ton nouveau statut. Comme dans toute étude, il y a des sortes d'examens qui te permettent d'accéder à un niveau de conscience supérieur. Quant au jardin, c’est Raphaël qui l’a voulu comme ça. Il est passionné d’art gréco-romain. Tu l’as peut-être rencontré ?

― Oui c’est lui qui m’a mise au courant.

― Eh bien tu as de la chance. Moi je suis tombée sur Mikhaël. Pour lui, ce qui te tue te rend aussi plus fort. Une main de fer dans un gant en plomb.

― Tant que ça ?

Juliette se remémora vaguement les bribes de sa culture judéo-chrétienne : si l'Archange recteur des Vertus était conforme à la légende, il ne devait pas être facile. Il avait quand même embroché un dragon !

― Oui, acquiesça Mylène, l'air navrée. Enfin tu auras bien le temps de le voir par toi-même. Il assure quelques enseignements aux novices.

― Enseignements ?

― Oui, tu ne crois pas que les forces de cet univers t’ont donné cette chance pour n’en faire rien ? sourit-elle à nouveau. Va falloir travailler ! Justement, viens avec moi, je vais te montrer.

Mylène entraîna Juliette vers l’entrée du grand temple. Plus elles avançaient, plus elles rencontraient du monde. C’était comme une énorme université telle qu'avait dû les concevoir les philosophes de l'antiquité. Les âmes grouillaient entre les allées de marbre blanc et bleu striées de colonnades sobres mais imposantes. Juliette voyait des personnes, semblables à elle, transporter des livres, des tableaux, des sculptures, et glisser entre les coursives de marbres, tantôt flânant, tantôt pressées par quelques délais impératifs. Les premières universités de philosophie en Grèce antique avaient sûrement dû ressembler à ça. Juliette s’attendait à croiser Platon ou Aristote à chaque recoin de salle. Si elle avait pu s’élever, elle, alors ces personnages-là avaient dû crever les plafonds de l’élévation spirituelle.

― C’est vraiment très impressionnant, siffla-t-elle d’admiration.

― C’est le centre de recherche et d’enseignements de l’Ethéménental. Investigations, réflexions, prises de décisions, tout passe par là. Dans ce lieu, tu peux aussi bien croiser des âmes qui sont parvenues à une évolution très supérieure que des débutants comme toi. Mais tu t’y habitueras vite. Bientôt tu auras l’impression d’avoir toujours vécu ici.

― J’imagine qu’on s’habitue à tout …

― Oh tiens, j’aperçois Soffia, je vais te présenter. Elle est novice comme toi, je l’ai rencontré il y a quelque temps et elle m'a semblée fort sympathique.

Mylène désigna une jeune fille aux cheveux noirs légèrement ondulés qui se tenait contre l’une des colonnes. Elle avait l’air si fragile, si mélancolique aussi. Elle s’était littéralement collée à la colonne, comme si elle avait voulu disparaître.

― Comme elle a l’air triste, ne put s’empêcher de commenter Juliette en observant la jeune femme.

― Oui, je crois qu’elle a du mal à se remettre de sa mort et de son ascension. Comme tu le constateras, la plupart des âmes sont mortes de façon brutale.

Peut-être, mais Juliette était bien persuadée d'avoir eu la mort la plus stupide.

― De quoi est-elle morte ?

― D'un crash d'un avion qui s'est abîmé en mer.

― Mais c’est horrible ! !

― Oui, je ne sais pas exactement ce dont elle se souvient de l'événement, mais sûrement une peur bleue de l'eau et des poissons. Et toi, tu es morte de quoi ?

― J’ai trébuché sur mon chat et je suis passée par-dessus mon balcon, murmura Juliette.

― Oh, je suis désolée. Tu t’es suicidée ?

3






― Vous avez intérêt à me fournir une explication satisfaisante, mon père !!! Comment avez-vous pu en arriver à un tel degré d’incom-pétence ! Savez-vous ce que vous me devez ?

La voix ronflante de sir Albert Landshyre raclait l’atmosphère comme un couteau usé sur son fusil. Il avait une manière, toute condescendan-te, de jeter à la face de ses interlocuteurs ses soixante ans triomphants et conquérants. Dans la petite ville de Blue Hollow, située un peu au sud de Stornoway sur l’île de Lewis, à l’ouest de l’Ecosse, la famille Landshyre était très célèbre, la plus célèbre. Originaire d’Angleterre, plusieurs mariages avaient lié ce clan au sang et à la terre d’Ecosse. Cette dynastie d’anciens armateurs avait élargi son panel d’activités et s’était à présent reconvertie dans l’industrie du matériel médical, jugée bien plus lucrative. Elle comptait parmi les familles les plus fortunées d’Europe et avait finalement élu domicile sur l’île de Lewis, sur laquelle elle régnait en véritable petite noblesse terrienne. Aussi, quand le patriarche, gourou incontesté de la grande secte Landshyre, s’adressait à vous sur ce ton, vous aviez toutes les peines du monde à conserver votre sang froid, même si vous étiez un ecclésiaste. Bien que trans-figuré par son instinct de survie, le représentant de la foi en terre des Hommes ne pouvait que se rendre à l’invective de son maître. L’erreur qu’il avait commise était tout simplement impardonnable. A cause de sa faiblesse, quelque trente ans plus tôt, un scandale sans précédent risquait d'entacher la belle robe de vierge du clan des Landshyre. Pouvait-il encore l’en empêcher ? Il n’en était pas sûr.

― Je vous en prie… Laissez-moi réparer cette erreur. Je vous promets que je peux tout arranger. Vous n’entendrez plus parler de cette affaire. Je sais, j’ai commis une faute impardonnable, mais j’étais jeune à l’époque, et faible. Ce n’est plus le cas à présent. Je vous en prie faites-moi confiance.

― Que je vous fasse confiance ? éructa le vieil ogre. C’est bien ce qui me fait peur ! Je vous avais accordé ma confiance, voici trente ans, et j’ai largement rétribué des services que je croyais irréprochables. Et voici que mon propre fils me jète à la figure une histoire que je pensais être réglée  ! Savez-vous quels sont les enjeux de cette affaire  ? Avez-vous une idée du risque que vous me faites courir  ? Par votre faute, tout risque d'être compromis et je ne peux me le permettre.

― Encore une fois, je vous assure que je peux tout arranger. Elle est sénile, elle a confiance en moi, je la manipulerai comme je l'ai toujours fait, elle ne parlera jamais et tout rentrera dans l’ordre. Rien de ce qui s’est passé il y a trente ans ne sera jamais dévoilé. Je m’y engage.

Le monarque approcha son imposante stature de vieux fauve enragé vers l’ecclésiaste dont le vêtement semblait soudain flotter autour de lui. La figure de sir Albert lui avait parfois valu le surnom de Barbe-rousse et ce n’était pas totalement. Ses cheveux d’un feu mourant avaient du mal à se contenir derrière une façade de gel et des sourcils broussailleux lui donnait un air de viking au regard vert de lac épais. A présent, le représentant de l’église pouvait presque sentir la peau burinée du visage de son maître tant ils étaient proches.

― Cette fois, vous n’avez plus droit à l’erreur. Je ne tolérerai aucun problème. Réglez-moi ce merdier une bonne fois pour toutes et que le passé ne vienne plus frapper à ma porte. Jamais plus.

4






Juliette prenait de plus en plus ses marques dans le royaume de l’Ethéménental et, comme Raphaël le lui avait promis, tout ceci lui paraissait de plus en plus normal, comme si sa précédente existence n’avait finalement été qu’un rêve. Le cœur du royaume des consciences éclairées, tel que Mylène aimait à le répéter en riant, ressemblait à une énorme ruche qui aurait traité des centaines et des centaines de données sur l’univers. Ce n’était ni plus ni moins qu’un énorme laboratoire de recherches et d’expérimentations. Raphaël avait sous-entendu qu’il existait d’autres phases d’élévation, sans doute bien différentes dans leurs buts et leurs activités. Mais les novices devaient en passer par ce travail d’apprentissage. Au milieu du flot intarissable et enthousiaste de Mylène, Juliette avait cru comprendre qu’il existait une sorte de hiérarchie dans l’apprentissage des connaissances et dans la qualité de l’aide que les âmes apportaient aux êtres humains. De la même façon qu’un cursus universitaire, on passait de niveau après chaque validation de missions et de connaissances. Les salles du temple ressemblaient à d’impressionnants amphithéâtres dans lesquels des Archanges livraient aux apprentis l’étendue de leur savoir immense. Etrangement, la plupart des consciences n’utilisait pas la fontaine au savoir, sorte de bain spirituel permettant d’acquérir immédiatement et, sans intermédiaire, les connaissances sélectionnées. Ce qu'elle avait d'abord pris pour de simples fontaines ornementales, placées dans les jardins, étaient en fait des puits spirituels foisonnant d'informations plus ou moins compréhensibles selon le niveau de l'âme qui s'en nourrissait. Il suffisait d'entrer dans une sorte de léthargie contem-plative et de se laisser pénétrer par ce qui ressemblait à de l'eau claire. Plus l'âme s'ouvrait, plus l'information s'implantait en elle. Cependant, la technique devait perturber la plupart des consciences élevées qui considéraient sans doute le procédé comme vraiment trop étrange, car presque toutes préféraient utiliser des livres que les Archanges avaient reproduits jusque dans leurs odeurs de poussière vieillie. Encore une originalité voulue par Raphaël, que certains aspects de la vie sur Terre semblaient réellement fasciner. Les bibliothèques en faisaient partie. Il y en avait donc au moins sept ou huit dans le temple, des grandes, des petites, des ovales, des austères, des frivoles… Une somme de savoir qui grisait l’appétit d’âmes entièrement dédiées à l’étude.

Juliette constata avec un amusement enfantin que les âmes avaient un rythme qui n’était pas si différent de celui des humains. Elles man-geaient, dormaient, s’amusaient, pleuraient et riaient à un rythme régu-lier. Simplement, les nourritures, joies, pleurs et repos revêtaient une forme différente. Chacun devait concevoir ses rites selon sa propre culture, mais comme toutes les âmes qui apprenaient en ces lieux étaient d'anciens êtres humains, toutes leur projections paraissaient étrangement familières. L'environnement était juste plus clair, plus beau, plus lisse.

Ce qui était néanmoins remarquable était la notion de liberté qui régissait ce monde. A tout moment, chaque âme pouvait choisir d’être seule ou entourée. Les plus expérimentées se rejoignaient au sein de forums de discussion dans des paysages projetés par l’une d’entre elles. Montagnes, plages, rivages inexplorés, forêt vierge, autant de lieux merveilleux où les consciences pouvaient à loisir satisfaire leur soif d’exploration, de communion ou de socialisation. Juliette était encore trop jeune pour pouvoir agir sur son environnement. Seule Mylène avait tenté l’aventure et cela s’était soldé par un aller-retour au sommet de la soufrière de la Guadeloupe, dont le paysage presque toujours embué d’une vapeur opaque et collante n’avait d’égal que l’odeur de soufre véritablement intolérable. Les Caraïbes n’avaient pas été un choix très judicieux de ce point de vue. Juliette avait remarqué qu'élevées ou pas, les consciences étaient aussi soumises à l'émotion. Ainsi, comme les êtres humains, elles pouvaient s'apprécier ou non et des groupes se créaient et se défaisaient au gré d'humeurs tranquilles et silencieuses. Depuis leur première rencontre, Juliette et Mylène avaient pris l'habitude rester ensemble. C'était fort agréable pour Juliette, car sa nouvelle amie connaissait beaucoup de choses sur l'organisation de l'Ethéménental, ce qui facilitait considérablement l'apprentissage des règles. D'abord très timide, Soffia finit elle aussi par demeurer avec elles, et un nouveau petit groupe de trois âmes novices, baptisé Anges par Juliette, qui tenait à son imagerie judéo-chrétienne, était né.

Les règles étaient simples. Les Anges devaient se caler sur le rythme des Archanges. Ce n'était pas vraiment une contrainte, car beaucoup de novices ne savaient pas encore gérer leur nouvelle existence et saisis-saient donc encore moins leurs nouveaux besoins. Les Archanges étaient là pour accompagner l'évolution et la prise de conscience. Pour tout le reste, la liberté était le maître mot. Cependant, ignorant l'étendue exacte du plan d'existence dans lequel les Anges évoluaient, peu se risquaient à de réelles investigations. Mais les choses sérieuses allaient finalement pouvoir commencer. Juliette allait assister à ses premiers enseignements et les Archanges n’allaient pas tarder à lui assigner une mission, autrement dit l’aide d’un être humain. Ils pensaient que c'était une bonne façon de leur faire prendre conscience du sens de leur existence. Finalement, il allait falloir mouiller sa chemise angélique, descendre dans la fange terrestre et aller extirper ces fous d’humains de l’enfer dans lequel ils s’étaient eux-mêmes précipités. Et dire que Juliette avait toujours pensé que les Champs Elysées ou le paradis n'était faits que d'oisiveté ! Bref, un endroit dans lequel, enfin, la notion de rythme, de comptes à rendre, et d’activités étaient considérés comme des obscénités, ou, mieux encore, n’étaient tout simplement pas considérés du tout. Si les humains savaient qu’ils risquaient de refaire la semaine des trente-cinq heures en état d’Anges, la face religieuse du monde en eût été à coup sûr changée ! Exit la fusion avec l’univers dans une osmose de révélations et d’extase spirituelle, oublié la communion avec une entité omnipotente et transcendantale qui révélerait le fameux grand secret de la vie, vous vous retrouviez membre d’une sorte d’organisation caritative à but non lucratif qui vous employait à aider un « prochain », dont vous n’aviez sans doute pas grand-chose à faire quand vous étiez vous-même humain. Tout ceci donnait fortement à réfléchir à l’esprit tourmenté et un brin contestataire de Juliette.

Soffia avait rejoint Mylène et Juliette en cette nouvelle journée banalement ensoleillée et elles s’apprêtaient à se rendre dans l’amphi-théâtre bleu, le plus grand, celui des novices. Une sorte d'introduction à la fonction et à la nature des jeunes anges allait leur être livrée. C'était apparemment l'Archange Mikhaël qui devait se soumettre à l'exercice de style. Juliette avait hâte de rencontrer d'autres Archanges. Force était de constater qu'elle n'avait rien perdu de sa curiosité naturelle. Depuis qu’elle s’était faite à sa nouvelle existence et avait mis des mots qu’elle connaissait sur ce qui l’entourait, elle avait puisé tout au fond de sa mémoire et de sa culture afin de se rappeler ce qui constituait la grande armée des anges de Dieu. Or, elle avait réalisé non sans une certaine horreur qu’il ne se passait pas grand-chose entre deux de ses synapses. Juliette n’était pas croyante, tout juste sympathisante bouddhiste, mais elle n’avait jamais réellement baigné dans un milieu favorisant la spiritualité. Autant dire que sa culture en matière de paradis et d’enfer se résumait à ce qu’elle avait pu voir au cinéma. Cependant et sans doute par miracle, elle se souvenait de quelques bribes de connaissance sur la composition des grandes maisons des Archanges saisies au détour de quelques sites spécialisés ou de quelques revues de début d’année sur l’astrologie. Mikhaël, c’était l’Archange de l’ordre des Vertus, celui qui avait fait manger ses écailles à un dragon, bref à vue de nez quelqu’un qui ne devait pas être très commode. Spontanément dans son esprit, elle avait beaucoup de mal à associer cette créature à un nourrisson joufflu flanqué de petites ailes blanches potelées et ridicules.

Le petit groupe se dirigea donc doucement vers l'entrée principale du grand temple quand, soudain, les apprentis anges aperçurent une jeune femme faire de grands signes en leur direction. Elle avait l’air pressée car elle se dirigea très rapidement vers elles.

― Mais enfin qu’est-ce que vous fabriquez ? Vous êtes en retard ! Et c’est un cours avec Mikhaël !

― Mais qu’est-ce que tu racontes, Carrie ? Ce n’est pas tout de suite, on a encore un peu de temps, reprit nonchalamment Mylène, qui semblait la connaître.


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