D’après le jardın du mesnevı
Les larmes du cœur
Les sélectıons de Rûmî
Osman Nuri Topbas
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Istanbul 2008
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Translator: Musa Belfort
Editor: Abdullah Sert
D’après le jardın du mesnevı
Les larmes du cœur
Les sélectıons de Rûmî
Osman Nuri Topbas
© Publications Erkam 2008
Publié par : Éditions Erkam
Istanbul
/ Turquıe
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Traduit par: Musa Belfort
Édité
par: Abdullah Sert
Table des matières
Le Gardien de la Demeure de Leïla
Être un Être humain, juste un Être humain !
La Sagesse derrière l’Existence et l’Ego
Louange à Allah l’Exalté qui nous a bénis, ses serviteurs impuissants, avec la joie et la paix de la vraie foi ; et paix et bénédictions sur la Fierté sans fin de l’Univers, le Prophète Mohammed qui a mené l’humanité des ténèbres à la lumière infinie.
Qu’Allah accorde à nos cœurs une prospérité noble provenant de la demeure spirituelle des compagnons de Mohammed et des amis vénérant Allah qui ont guidé les croyants sur le droit chemin et qu’Il accorde à nos cœurs les vents fertiles des horizons étendus dans leur infinie spiritualité.
Composé il y a plus de sept cents ans par Maître Rûmî, quddisa sirruh, dans un état immense d’amour et d’extase, l’honorable Mesnevi est venu en effet occuper une place unique dans les cœurs de ceux qui recherchent le divin.
Tout comme le cœur d’un ami d’Allah ne peut s’altérer après la mort, ces travaux d’art qui ont émané des cœurs non corrompus sont aussi immortels. Une fois disparus, les gens aux cœurs si raffinés continuent de vivre à travers nous tout comme lorsqu’ils accomplissaient leurs services dans le monde spirituel. Leur longévité transcende ceux qui vivent seulement physiquement. Même si le corps physique et éphémère des êtres humains se décomposent dans la tombe et retournent à la poussière, les travaux de leurs cœurs imprégnés de la fragrance de l’éternel survivront jusqu’au Jour du Jugement.
Approcher la présence du Seigneur grâce à une telle prospérité spirituelle n’est possible que pour ceux qui ne se sont pas attachés aux biens de ce monde ; ceux qui n’ont pas été esclaves de la renommée ; et ceux qui se sont entièrement soumis à la volonté divine. Le grand maître Rûmî, quddisa sirruh, et ses travaux, émanations de son cœur, doivent être vus de cette manière.
Dans notre histoire, le titre sharif (honorable) accorde uniquement à notre communauté trois livres reflétant les cœurs illuminés de leurs auteurs. Le premier est l’honorable Boukhari (Bukhari-i Sharif) qui constitue un recueil de hadiths ; le second est l’honorable Shifa (Shifa-i Sharif par Qadi al-‘Iyad) qui est une biographie du Prophète Mohammed ; et le troisième, l’honorable Mesnevi (Mathnawi-i Sharif par Rûmî, quddisa sirruh, qui constitue une œuvre de poésie soufie). Durant la période ottomane, ces trois merveilleux textes étaient étudiés dans les mosquées sous la direction d’enseignants. Ces derniers étaient autorisés à enseigner par des maîtres en la matière qui, eux-mêmes à leur époque, avaient été choisis par leurs prédécesseurs, qualifiés de façon similaire, pour tenir leur rôle professoral et ainsi cette chaîne de transmission a pu se perpétuer depuis l’auteur originel lui-même.
Parmi les incidents démontrant l’importance de ces travaux, c’est un rêve spirituel dont Cheikh al-Islam Ibn Kemal Pacha a fait à propos du Mesnevi. Il relate comme suit :
<<Dans mon rêve, j’ai vu le Messager d’Allah. Il tenait dans sa main le Mesnevi et dit :
‘Beaucoup de livres spirituels ont été écrits. Pourtant, parmi ces livres, aucun n’est comparable au Mesnevi’.>>
En commentant Rûmî, quddisa sirruh, le grand maître AbdurRahman Jami dit :
<<Que puis-je dire à propos de la grandeur et des attributs de cet ami d’Allah ? Son Mesnevi est un océan incomparable de sagesse.>>
En effet, le Mesnevi est un océan aux profondeurs insondables contenant un sens illimité et d’incontournables secrets. On ne peut trouver que peu de livres expliquant avec autant de précision la doctrine soufie. En utilisant ses histoires, les sujets spirituels difficiles à comprendre pour l’esprit ont pu pénétrer profondément dans le cœur des lecteurs.
Les commentateurs ont écrit à propos du Mesnevi :
<<Le Coran commence par l’injonction ‘Lis !’ Alors que le Mesnevi commence par l’injonction ‘Écoute !’ La seconde étant une explication de la première. Il nous est dit : ‘Lis le mot divin ! Écoutes-en ses secrets ! Écoute la vérité cachée en toi !’>> En d’autres termes, les brises émanant du Mesnevi, qui est né de la vérité et des secrets contenus dans le glorieux Coran, attisent le feu de l’amour spirituel dans les cœurs des étudiants sur le chemin de la spiritualité.
Le Mesnevi est une personnification poétique du monde interne de Rûmî qui se compose de couplets et constitue un livre riche de grâces ressenties par les bienfaits de la fortune. Bien que le compte rendu ésotérique du voyage divin de Rûmî, quddisa sirruh, commence sous la supervision de Shams de Tabriz, néanmoins il a été écrit selon les besoinsdes gens ordinaires pour qu’ils le comprennent. C’est un récit de pleurs incessants et de larmes naissant de sa souffrance intérieure qu’on peut retrouver dans la perte de son maître Shams et son inhabilité conséquente à ne trouver personne avec qui partager ses luttes spirituelles.
Le grand maître Rûmî, quddisa sirruh, décrit le Mesnevi comme suit :
Le Mesnevi est la voie de lumière pour ceux qui veulent atteindre la Vérité, comprendre les secrets divins et leur devenir familiers.
La ville de Konya a obtenu ses couleurs et son harmonie grâce à Rûmî. Elle profite de ses bienfaits depuis sept siècles. Il semble que Rûmî, quddisa sirruh, le Mesnevi et Konya soient synonymes. Si l’un d’entre eux est mentionné, on se rappelle immédiatement de l’autre.
Rûmî, quddisa sirruh, légua un excellent présent à l’humanité en restituant en un ouvrage son voyage spirituel à travers son cœur illuminé et plein de sentiments. La totalité du contenu est résumée dans le couplet suivant :
Si tu possède un cœur, accomplis le tawaf (la marche rituelle en forme de cercles autour de la Kaaba) autour de lui ! Spirituellement parlant, la vraie Kaaba n’est pas celle faite de pierre et de poussière dans ce monde, mais le cœur.
Allah a rendu ceci obligatoire afin d’accomplir le tawaf autour de la Kaaba matérielle de manière à atteindre une pure et propre Kaaba du cœur.
Par la grâce d’Allah, Rûmî, quddisa sirruh, s’introduisit dans les profondeurs de l’esprit humain et réussit à attester ses pensées intérieures non-dévoilées. À travers le rayonnement absolu de cette vision, le texte pénètre les secrets de la création qui furent révélés avant son regard intérieur :
Je devins un serviteur, je devins un serviteur, et je devins un serviteur…
Moi, le serviteur impuissant, j’eus honte d’échouer dans l’accomplissement de ma servitude. Pour cette raison, je baissai la tête…
Tout serviteur devient heureux, s’il se sent libre. Ô mon Seigneur ! Je suis heureux car je suis Ton serviteur.
Ces phrases nous donnent un goût de la profondeur de l’enthousiasme et de la joie qui émanent de sa servitude à Allah. Pour étendre ceci, n’oublions pas de nous rappeler qu’Allah l’Omnipotent a révélé Son objectif de créer l’homme comme ceci :
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<<Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent>> (Zariyat 56).
Le Mesnevi est une conversation entre Rûmî, quddisa sirruh, et son élève Husameddin. Il débute par le contact avec Husameddin et grâce à leur association, il avance. Si l’un d’eux s’en allait, le courant aurait pu s’arrêter de circuler. Lorsqu’ils se réunissaient, leurs cœurs pouvaient à nouveau s’enfler de sentiments de bonheur spirituel et les couplets pouvaient circuler à nouveau.
Le grand maître Rûmî, quddisa sirruh, dit : <<J’ai composé le Mesnevi de telle manière qu’il convienne à Husameddin.>> En réalité, n’étant pas capable d’exprimer le secret, comme son cœur l’aurait désiré, dû à se perdre dans l’océan d’amour appelé Shams, cet état est une lamentation. Rûmî, quddisa sirruh, aurait-il écrit le Mesnevi comme un entretien avec Shams ? Qui sait quels grands secrets auraient pu être manifestés dans les couplets à travers les chants brûlants qui auraient pu en faire irruption ?
Fariduddin Attar, qu’Allah le bénisse, ressemble à Rûmî, quddisa sirruh, dans sa vision de la vie. Il était, lui-aussi, dans le désespoir de ne trouver personne qui pouvait le comprendre. Les mots suivants expriment leur état mutuellement commun :
J’étais un oiseau. Je volais à travers le monde des secrets. Mon but était de trouver une proie (trouver un ami qui pourrait comprendre mon secret). Malheureusement, je ne pouvais trouver personne de familier à mes secrets. Je revins sur mes pas par la même porte que j’avais utilisée pour entrer.
Le grand maître Rûmî, quddisa sirruh, a raconté des centaines d’histoires qui s’imbriquèrent les unes aux autres. Son intention était de nous mener aux leçons tirées d’elles grâce à l’application spontanée de notre raison et à en retirer les analogies. En d’autres termes, il a réussi à traiter de bons sujets au-delà de la portée de nos esprits rationnels en les rendant compréhensible de manière expérimentale. Par conséquent, son but transcende la simple transmission des légendes. Il a expliqué ceci comme suit :
<<L’intention est de tirer des leçons des histoires, et non de raconter des histoires…>>
Rûmî, quddisa sirruh, transmet ses admonestations, conseils et avertissements sous forme d’histoires. Pour cette raison, son désir est de faire profondément comprendre à l’audience la vérité et l’esprit qui les soulignent.
Ô mes frères et sœurs ! L’histoire ressemble à l’enveloppe tandis que le sens ressemble à la graine de blé qui se trouve à l’intérieur. La personne intelligente consomme et digère le blé sans être distraite par l’enveloppe !
Écoute l’aspect extérieur de l’histoire, mais sois sûr de pouvoir séparer le bon grain de l’ivraie.
Mes propos ne sont point des histoires inutiles. Penses-y ; elles révèlent notre état courant.
Chacun peut clairement comprendre, d’après ces formulations, qu’il existe des leçons et des messages aux sens profonds dans les histoires que Rûmî, quddisa sirruh, a racontées. Pour cette raison, chacun devrait toujours s’efforcer de comprendre le sens intime sans être distrait par les moyens adoptés pour les articuler.
Rûmî, quddisa sirruh, a aussi expliqué que la purification des cœurs n’est possible qu’en s’associant à un érudit parfaitement qualifié qui, devenu l’héritier du Prophète Mohammed, est capable d’une telle transmission spirituelle. Il souligne que, sans vaincre l’obstacle de l’ego, la connaissance externe ne peut être réalisée de la même manière que la sagesse interne. En outre, sans atteindre cette dimension, nul ne peut comprendre d’une part le but de la création et d’autre part l’honneur de l’existence, et finalement sans cela, nul ne peut découvrir son essence interne. Protéger l’ego des démons requiert que personne ne soit capable de savoir lui-même le néant avant la gloire divine et en découvrant que le parcours menant à Allah ne peut être accompli que par la vertu de la vie interne fondée sur l’amour divin.
Le grand maître Rûmî, quddisa sirruh, illustre le savoir externe inexpérimenté comme ceci : <<Sois sûr que les bons mots qui sont mis en exergue sont joliment décorés mais peu seyants telles des robes empruntées.>>
Aujourd’hui, nous sommes dans un grand besoin de miséricorde qui nous provient de Rûmî, quddisa sirruh, il y a sept cents ans. Observons la beauté dans la supplication suivante. Avec ceci, il exprime le profond sentiment de compassion qui émane de la pratique affectueuse de la création exclusivement pour le plaisir de son Créateur :
Ô mon Seigneur ! Si Ta miséricorde est uniquement réservée à ceux qui ont des cœurs purs, alors où le pêcheur trouvera-t-il refuge ?
Ô mon Allah Omnipotent ! Si Tu n’acceptes que les pieuses gens, alors vers qui se tournera le coupable pour prier ?(…) Sûrement, Tu es le Plus Compatissant !
Notre Seigneur nous a bénis avec une urne d’eau et un bouquet de tulipes animées du feu de l’Amour provenant du jardin sans fin du cœur qu’Il a accordé à Rûmî, quddisa sirruh. Aussi, qu’Allah bénisse l’âme de mon feu professeur Abdulqadir Efendi (Yaman Dede) qui m’injecta la soif de cette eau dans mon âme durant mes années d’études lorsqu’il dévoila le Mesnevi essentiellement à travers la bénédiction de ses larmes qu’à travers les mots qu’il prononça.
Je sollicite de mon Seigneur qu’Il me permette de bénéficier de l’intercession d’un ami bien-aimé d’Allah, Mahmud Sami Ramazanoglu, qui a accordé à mon âme le goût de l’amour des amis d’Allah. Il donne un plaisir infini aux cœurs quand ils se souviennent de ses louanges.
Je sollicite aussi de mon Seigneur d’accorder à mon maître respectueux, à la fois mon père spirituel et physique, Musa Efendi, une longue, saine et heureuse vie, pleine d’adoration et d’enseignement1
Chers lecteurs,
Le contenu du livre que je présente sous le titre D’après le jardin du Mesnevi est un bouquet de tulipes animées par le feu de l’Amour, déposé dans une urne d’eau, et dégageant l’élixir de la source du cœur qui réside dans les jardins des amis d’Allah.
Je prie mon Seigneur pour que ce bouquet et cette urne d’eau puissent embraser les flammes et les désirs dans nos cœurs, nous menant finalement à la source intarissable du Zamzam dans les jardins de nos cœurs. Profitant de cette opportunité, j’aimerais solliciter de votre part :
Lisez la Fatiha (le Chapitre d’Ouverture du Coran) et envoyez la récompense divine gagnée grâce à ceci aux âmes du Prophète Mohammed, de ses compagnons, de tous les amis d’Allah et particulièrement, de Rûmî, quddisa sirruh, le roi des cœurs, aussi bien à l’âme de la source de bénédictions, Aziz Mahmud Hudayi, et aussi à Musa Efendi de qui nous avons bénéficié de tous ces enseignements spirituels.
Qu’Allah puisse faire du dernier instant de notre vie un <<Chab-i Arus>> (La Nuit de Noces). La réussite vient uniquement d’Allah
Osman Nuri Topbas
Istanbul
J’étais mort, puis je revins à la vie,
J’étais une larme, puis je devins un sourire,
Je plongeai dans un océan d’amour,
Enfin j’atteignis la félicité éternelle !
Rûmî
Mevlânâ Djelaleddin Rûmî, quddisa sirruh, et sa famille s’installèrent d’abord à Konya. Plus tard, à l’âge de trente ans, Rûmî, quddisa sirruh, passa d’Alep à Damas pour ses études supérieures. Un jour, en se promenant dans les rues sur la place publique, une personne étrange s’approche de lui et dit :
- Laisse-moi baiser ta main ; Ô le seul qui possède toutes les connaissances des mondes !
Il saisit vivement les mains de Rûmî, quddisa sirruh, et les baisa avec un grand respect et passion. Puis, il disparut soudainement dans la foule. Rûmî, quddisa sirruh, fut choqué de cet événement inattendu. Il était perplexe et grandement stupéfait. La personne énigmatique le désorienta.
Quelques années plus tard, un jour quand Rûmî, quddisa sirruh, discutait avec ses étudiants, devant l’école de Konya, après la fin des cours, il rencontra soudain la même personne qui l’avait choqué en lui baisant la main à Damas quelques années auparavant. Cet homme s’appelait Shams de Tabriz, le soleil de Tabriz. Il rejoignit également le cercle qui était fait autour de Rûmî, quddisa sirruh, et dans une grande excitation, posa une question inhabituelle :
<<Qui est le plus grand, le Prophète Mohammed Mustafa sallahu alaihi wa sallam ou Bayazid al-Bistami ?
Rûmî, quddisa sirruh, fut terrifié par une telle question. D’une voix forte, il rétorqua avec furie :
- Quel genre de question est-ce là ? Comment un Prophète qui fut envoyé comme une grâce pour le monde peut être comparé à un saint dont toute la richesse est de suivre le Prophète ?
Shams de Tabriz expliqua calmement sa question :
- Alors, pourquoi Bayazid priait-il Allah de rendre son corps si vaste pour pouvoir sentir tout l’Enfer afin qu’il n’y ait plus de place pour les autres pêcheurs ? Bayazid dit aussi : <<Ma gloire est grande ! Je me glorifie !>> après avoir été témoin uniquement de quelques manifestations divines alors que le Prophète Mohammed sallahu alaihi wa sallam, d’autre part, demandait continuellement plus avec une grande humilité alors qu’il avait été témoin de manifestations divines interminables ?>>
Cette explication mena Rûmî, quddisa sirruh, à cette frontière où la raison ne peut éclairer. Il lui fut impossible d’y répondre dans cette situation dictée par son état de conscience actuelle. Puis Shams le sortit de ce point et le poussa grâce à l’arme de l’expérience divine. Ce fut vers un monde sans fin en présence d’Allah. Ainsi Shams amena son interlocuteur qui n’était pas conscient de son état spirituel vers un voyage à travers l’horizon du monde spirituel.
Sous l’impact de ce saut soudain vers l’avant, Rûmî, quddisa sirruh, répliqua ainsi comme si ce fut un sujet externe ou de science rationnelle qu’il avait auparavant mémorisé :
- Les mots de Bayazid qui en faisaient son éloge exprimaient la saturation de sa soif spirituelle qui avait été satisfaite par une manifestation divine limitée. Par conséquent, son âme n’en demanda pas plus. Elle entra dans un état d’extase. L’océan était sans fin, pourtant c’était tout ce qu’il pouvait contenir. D’autre part, le Prophète Mohammed était béni du secret de <<N’avons-nous pas été produits de ta poitrine pour être dilatés ?>> (Inshirah, 1). Il fut entouré de manifestations divines. Pourtant, son grand cœur n’avait jamais été satisfait. Sa soif s’accrut toujours. Plus il buvait, plus il avait soif. Il allait continuellement d’un état d’esprit à l’autre et regrettait d’être à un niveau antérieur aussi bas. Il dit : <<Chaque jour, je demande grâce à Allah soixante-dix fois ou cent fois.>> Il demanda au Glorieux Seigneur plus d’intimité à chaque instant suivant. Sa passion était sans fin. Pourtant, la distance qu’il y avait entre le Seigneur et le serviteur était aussi interminablement sans fin. Par conséquent, il trouvait refuge en Allah en priant : <<Ô mon Seigneur ! Je ne pouvais Te connaître sans connaître le chemin qui mène à Toi … Je ne pouvais T’adorer sans connaître le chemin qui mène à Toi…>>
La mission de Shams avait été d’élever la compréhension et la perspicacité de Rûmî, quddisa sirruh, à un niveau que les sciences rationnelles ne pouvaient atteindre. Pour cette raison, il cria de joie comme s’il expérimentait cette joie qui s’éveille lorsqu’une personne franchit le seuil pour marquer un but sublime. Il défaillit. C’était semblable à une lumière courante qui dure à jamais et qui est mise en place entre ces deux étoiles du monde spirituel.
Ensuite l’océan caché dans le cœur de Rûmî, quddisa sirruh, s’agita continuellement par des turbulences. Par la suite, le cœur de Rûmî, quddisa sirruh, s’enflamma comme si une mer de pétrole prit feu à cause d’une étincelle. C’est la façon par laquelle Shams de Tabriz enflamma le cœur de Rûmî, quddisa sirruh, mais il se trouva dans une telle explosion qu’il s’y brûla aussi. Par la suite, leur entendement et leurs partages de la connaissance divine devinrent identiques.
Suite à cet événement, nous constatons que Rûmî, quddisa sirruh, commença à vivre soudainement dans l’extase malgré la vie humble qu’il menait auparavant comme enseignant dans une école, la madrasa. La mission de Shams de Tabriz fut d’enflammer cet océan de sens.
Rûmî, quddisa sirruh, décrivit sa vie qui consistait en ces trois phrases, en trois mots : <<J’étais cru, j’ai été cuit, je suis consumé !>>
En tasawwuf, les dernières phrases sont dites <<fanafillah>> et <<baqa billah>>.
Au niveau de <<fanafillah>>, le serviteur maîtrise complètement son ego et dépasse toutes ses passions mondaines. Au niveau de <<baqa billah>>, l’amour d’Allah prévaut dans le cœur. La lumière divine illumine le cœur de celui qui parvient à ce stade.
Qu’est-ce qu’un être humain ? Un être humain est une manifestation divine qui tire son origine de la gloire d’Allah, qui ne peut être comprise par l’esprit humain qu’en explorant les raisons et qui prétexte dans ce monde de multiples niveaux de manifestations. Il est un monde en lui-même qui comprend différentes manifestations. C’est un Coran vivant. Pourtant, en le comparant à la vérité totale, ce qu’il comprend n’est vraiment rien.
C’est une manifestation de la générosité exceptionnelle du Seigneur que quelques individus ont obtenue pour approcher l’horizon de la gloire dans leur existence humaine. Des guides leur sont assignés. Les événements ordinaires ressentis durant des centaines d’années dans l’histoire humaine n’ont pas été capables d’ensevelir leur héritage exalté. Shams était un tel guide et mena Rûmî, quddisa sirruh, dans un voyage spirituel. Rûmî, quddisa sirruh, ne pourra jamais oublier cette première expérience dans le monde de la présence divine. Ce monde avait été caché dans son cœur et l’évocation de ceci lui fut offerte comme un présent. Il se souviendra de Shams avec loyauté jusqu’à la fin de ses jours. En réalité, il dépassa Shams. Peut-être, après cette étincelle, Shams devint-il disciple de Rûmî, quddisa sirruh.
Rûmî, quddisa sirruh, rencontra Shams à Konya à l’âge de quarante ans. Avant leur rencontre, il peut être décrit comme le second Imam Ghazali.
Yunus mentionne Rûmî, quddisa sirruh, comme suit :
Rûmî Hudawandighar (le Roi) !
Lança un regard sur nous à travers l’œil du cœur,
Depuis ce regard glorieux
Devint le miroir de mon cœur !
Dans la première partie de sa vie, Rûmî, quddisa sirruh, n’était qu’un juriste. Il était un spécialiste en justice. Il fut aussi professeur à l’université (madrasa) et eut beaucoup d’étudiants. Il fut fortuné. Après avoir rencontré Shams, il n’était plus ni le meilleur juriste, ni le meilleur avocat.
Celui qui émana après la rencontre d’avec Shams fut le vrai Rûmî, quddisa sirruh. Avant la rencontre, c’était un étudiant, puis il devint un soufi et un amoureux d’Allah.
Rûmî, quddisa sirruh, dit : <<Il n’y a pas d’enseignant tel que l’amour.>>
<<J’étais cru>>, dit-il se référant à la période durant laquelle il n’était qu’un simple étudiant. Toutefois, il décrivit son état futur également comme étant un amoureux d’Allah qu’un étudiant parvenu à la maturité et à la perfection.
Le sujet tourne autour de deux questions. Qu’est-ce que Shams enseigna-t-il à Rûmî, quddisa sirruh ? Que lui donna-t-il ? La réponse est que Shams lui apprit à se libérer de la captivité de la raison. C’est dû au fait que la raison a des limites qui, une fois dépassées, pourraient être de l’aliénation. Cependant, il n’a point de telle limite pour le cœur dont son point de satisfaction ne soit fanafillah.
Shams introduisit Rûmî, quddisa sirruh, dans son moi propre et aux valeurs qui étaient déjà cachées en lui. Il le fit afin de briser cette chaîne attachée au pied de Rûmî qui était un aigle prêt à voler. Shams libéra son pied et lui montra les horizons de son cœur.
Ensuite Rûmî, quddisa sirruh, s’engagea à brûler comme un papillon de nuit autour d’une flamme. Rûmî, quddisa sirruh, relate son aventure avec Shams dans son Divan al-Kabir comme suit :
<<Shams dit àRûmî, quddisa sirruh :
- Tu es un étudiant, un leader, un guide et une autorité !
Rûmî, quddisa sirruh, lui répondit :
- Je ne suis plus l’étudiant, ni le leader, ni le guide de ce monde extérieur… Je suis un simple pauvre qui voyage au-delà de la raison éclairée par la torche que tu as allumée.
Shams dit encore :
- Tu maintiens toujours la pensée rationnelle ! Si tu ne peux pas aller au-delà de la raison, tu ne seras pas un natif de cette région !
Rûmî, quddisa sirruh, répliqua :
- À partir de maintenant, je jette le voile du cœur sur la raison… J’étais devenu fou… Avec ta guidance spirituelle, je devins un natif de cette contrée.
Shams dit :
- Tu fais encore des calculs ! Tu n’es pas enthousiasmé par l’amour ! Tu es en dehors de ce monde ! Ce monde est éclairé par l’amour et non pas par l’esprit. Tu ne peux encore voir ce qui est avant toi !
Rûmî, quddisa sirruh, dit à Shams :
- Depuis cet instant, sous ta direction spirituelle, je suis devenu un feu entièrement recouvert de bas en haut par l’amour et l’extase.
Shams dit cette fois-ci :
- Tu es la torche de cette communauté ! Ta place est élevée.
Rûmî, quddisa sirruh, dit :
- À partir de maintenant, ma torche est éteinte. À mes yeux, ce n’est pas plus différent que les insectes de mai. Je marche dorénavant sous la lumière des autres torches.
Shams dit :
- Tu n’es pas mort. Tu gardes toujours ta vie externe. Tu ne peux traverser le seuil de la porte qui est de l’autre côté. Tu dois complètement abandonner ton existence mondaine.
Rûmî, quddisa sirruh, répondit :
- C’était dans le passé. Après t’avoir rencontré, je ne suis plus en vie dans le sens conventionnel. Je fus mort en rencontrant un nouveau type d’existence.
Shams lui dit :
- Tu comptes encore sur ton ego en certains points. Tu maintiens toujours ta position et tes titres. Libère-toi de tout cela.
Rûmî, quddisa sirruh, répliqua :
- Dorénavant, je vais chercher une position en la présence divine que tu m’as tracée. J’ai abandonné ma vie antérieure et tout ce qui allait avec elle. J’ai dépassé tout ceci.
Shams dit :
- Tu as toujours des armes et des ailes ! C’est pourquoi je ne peux t’en donner de nouvelles.
Rûmî, quddisa sirruh, répondit :
- À partir de maintenant, je vais les briser afin de devenir tes armes et tes ailes !>>
À cet instant, Shams fut convaincu que sa mission était remplie en lui ayant donné des ailes pour qu’il voyage dans les airs pleins de manifestations divines… Et il le laissa seul dans le monde de la séparation merveilleuse provenant du monde de l’union.
Les Musulmans gagnèrent en force grâce à la conversion d’Omar. Sa mission concernant Rûmî, quddisa sirruh, amena Shams à maturité. Inconnu des gens alors qu’il fut le guide du monde, Shams devint célèbre comme figure légendaire après avoir rencontré Rûmî, quddisa sirruh. La relation entre ces deux grands maîtres reflète de façon archétypique la relationexistante entre un disciple et son guide.
Le présent fait par Shams à Rûmî, quddisa sirruh, consista en l’abstention, nostalgie et amour : les meilleurs exemples qui peuvent être observés dans la vie d’Abou Bakr et de Fatima.
À chaque fois qu’Abou Bakr rencontrait le Prophète, son extase augmentait. Il ressentait un amour grandissant et du désir pour le Prophète à chaque fois qu’il était en sa présence.
Fatima, la couronne des amoureux et la mère des croyants, dit après le voyage du Prophète dans l’Au-delà : <<Lorsque le Prophète voyageait dans l’autre monde, un si grand chagrin me couvrant aurait pu changer la couleur des ténèbres si les ténèbres en avaient été affligées.>>
Également, lorsque Shams mourut, cette séparation fit souffrir Rûmî, quddisa sirruh. Le grand Mesnevi avec ses vingt-six mille couplets fut une conséquence de cette séparation et de cette nostalgie.
Rûmî, quddisa sirruh, a illustré de toute beauté le secret de cette séparation comme suit :
Écoute cette flûte qui représente un sage
Bois l’extase des complaintes issues de la séparation.
Le Mesnevi peut être considéré comme une poésie chantant la séparation. Comme Noor-i Muhammadi (littéralement la lumière du Prophète Mohammed) fut offert à Rûmî, quddisa sirruh, par Shams, sa mort fut en fait une grande séparation pour Rûmî, quddisa sirruh.
Depuis qu’il était guidé par Shams dans l’océan des sens sans fin, il se languit de lui toute sa vie. Il fut semblable à Majnoun (littéralement l’amoureux légendaire qui devint fou) dont la destinée fut de brûler par l’amour qu’il avait pour Leïla.
Lorsque quelqu’un dit, <<Shams vit>>, Rûmî, quddisa sirruh, lui donnait tout ce qu’il avait sur lui. Ses amis lui disaient que c’était un mensonge. Rûmî, quddisa sirruh, leur répondait :
- C’est ce que je donne pour un simple mensonge. Si ce que j’avais entendu était vrai, j’aurais donné ma vie.
Rûmî, quddisa sirruh, exprima le feu de la séparation dans son cœur comme ceci :
Pourquoi mon for intérieur pleure t-il et gémit-il ?
Qui peut compatir à ma peine ?
Tout le monde m’écoute selon son potentiel et son inclination. Le corrompu me comprend en combinant ce qu’il entend avec ses propres sentiments. Le voyageur sur la voie d’Allah grandit dans sa spiritualité et l’extase de ses sentiments. La flûte lui devient un remède.
Rûmî, quddisa sirruh, a énoncé dans le Mesnevi que son désir était que tous ceux qui écoutent la flûte atteignent des sentiments forts grâce au son qu’elle produit. Il dit :
Écoute ce que dit la flûte. Elle dévoile les secrets cachés d’Allah. Sa face devient pâle, son intérieur est vide, sa tête est coupée, elle est juste laissée au souffle du Nayzan (le joueur de flûte) et aux cris <<Allah, Allah>> sans parole ni langage.
La flûte symbolise les gens d’amour et de passion, car la canne fut coupée et déracinée de son lit, elle fut brûlée et des trous furent percés dans sa poitrine. Des anneaux métalliques l’encerclèrent comme si elle était une prisonnière. C’est pourquoi sa couleur est devenue pâle et jaune.
Pour cette raison, la flûte parlant le langage du corps dit :
J’étais au bord de la rivière. Mes racines et mon cœur étaient reliés à l’eau et à la terre. De plus, je flottais gaiement au vent. Pourtant, arriva le temps durant lequel ils m’arrachèrent du bord de la rivière. Ils séchèrent mon corps avec le feu de l’amour et y firent des trous. Ils firent plusieurs ouvertures dans mon corps. Plus tard ils me donnèrent à une personne au souffle béni. Son souffle chaleureux me traversa et brûla jusqu’à dissoudre toute chose en moi, hormis l’amour. Il me fit fondre en lui. Je commençai à pleurer et divulguai tous mes secrets.
En bref, mes secrets devinrent sons. Cependant, ceux à qui les yeux, oreilles et cœurs sont fermés en sont loin et sont dépourvus de ses secrets.
Les gens sont également ainsi.
Du monde divin, ils ont été aussi menés dans ce monde et posés sous les chaînes de l’être humain. Leurs cœurs furent également brûlés et blessés par cette séparation.
Pourtant, cette vérité existe en chaque être humain et se manifeste lorsque chacun devient insan-i kamil c’est-à-dire un homme parfait. Cette signification devient apparente au niveau spirituel.
L’homme parfait est celui qui voit la sagesse divine et le flot des secrets divins partout où il pose les yeux. Est-il possible de ne pas brûler dans les flammes de l’amour après avoir ététémoin des secrets et de l’art divins ?
Pour cette raison, Rûmî, quddisa sirruh, se lamentait sur le sort de ceux qui échouaient à devenir des hommes parfaits et de ceux qui échouaient à saisir les secrets divins. Rûmî, quddisa sirruh, apparut comme s’il se trouvait dans un feu. Ayant vécu une expérience similaire, Yunus dit :
Je suis devenu une personne étrange,
Personne ne comprenait mon état,
Je psalmodiais et j’étais le seul à m’écouter,
Personne ne comprenait ma langue.
Ma langue était celle des oiseaux,
Ma patrie était le pays du bien-aimé,
Je suis un rossignol ; mon bien-aimé est ma rose,
Soyez-en sûr, ma rose ne fanera jamais.
De la même manière Rûmî, quddisa sirruh, exprima ses sentiments et sa quête de trouver la consolation dans les vers ci-dessous :
Les Sept Dormants (Ashab al-Kahf) furent endormis, car ils étaient entourés d’un groupe de personnes qui ne pouvait les comprendre. Lorsque véritablement un groupe spirituel de gens émergea, ils se réveillèrent.
Si inquiet d’être correctement compris, Rûmî, quddisa sirruh, avertit ses lecteurs dans l’introduction du Mesnevi :
Seuls ceux qui ont un cœur raffiné et propre ont la permission de toucher au Mesnevi ainsi que ceux qui connaissent la vérité.
Comme beaucoup d’autres voyageurs sur la voie de la vérité, Rûmî, quddisa sirruh, fut dérangé par ceux qui ont mal compris ses propos et qui les rapportèrent incorrectement. Il les avertit grâce aux vers ci-dessous :
Aussi longtemps que je porterai cette âme dans ce corps,
Je resterai un humble serviteur du Coran,
Je serai la poussière sur la voie de Mohammed l’Élu.
Peu importe ceux qui transmettent incorrectement mes propos,
Sachez que je suis loin d’eux et loin de leurs propos !
Ce grand ami d’Allah proclama que la nuit de sa mort serait la nuit de son union. À partir de cette nuit-là, il serait libéré de ce monde de la séparation et son union avec Allah pourrait enfin se réaliser.
Lorsque vous verrez mon cercueil porté après ma mort, ne pensez pas que je possède un quelconque intérêt mondain.
Que personne ne pleure pour moi ; que personne ne dise <<séparation ! - séparation !>> lorsque je serai enterré,
La tombe est un rideau, derrière lequel se trouve la quiétude du Paradis,
N’avez-vous pas vu le coucher du soleil ? Admirez aussi son lever. La tombée du jour peut-elle occasionner un quelconque dommage au soleil ou à la lune ?
Quelle graine n’a-t-elle pas poussée une fois plantée dans la terre ? Ne vous inquiétez pas si la semence des hommes ne grandit pas.
Ne pense pas que je suis enterré dans la terre. Il y a Sept Paradis sous mes pieds.
À travers ces lignes, l’âme de l’auteur atteint sans aucun doute son Seigneur en traversant Sept Paradis.
Ô mon âme ! Tu portes un trésor caché par le rideau de la terre. Il y a des centaines de beaux visages comme celui de Yousouf dans ce monde invisible.
Lorsque le corps est enterré, seule reste l’âme,
Le corps est éphémère, mais permanente est l’âme,
En effet, la mort est la naissance de la peine de l’âme vers un autre monde. Son nom est la mort concernant ce monde transitoire. Cependant, c’est une naissance relative dans le monde éternel.
Allah n’est-Il pas celui qui prend les âmes ? Soyez sûr que la mort est aussi douce que le sucre pour les serviteurs proches d’Allah.
Par conséquent, la mort est un jardin de roses et un élixir pour les amis d’Allah même si cela ressemble à un feu.
Ce qui rend effrayant la mort, c’est la cage du corps. Si vous la brisez comme on brise la carapace de nacre, vous verrez cette mort aussi belle qu’une perle.
L’une des caractéristiques la plus signifiante des amis d’Allah est le fait qu’ils brûlent d’amour pour Lui. Dans un autre vers, Rûmî, quddisa sirruh, explique que le feu de la séparation d’avec Allah dans son âme ne pourrait pas s’éteindre même avec sa propre mort.
Une fois mort, ouvrez ma tombe et regardez la fumée qui se dégage de mon linceul à cause du feu qu’il y a en moi.
Vivant dans un tel état d’amour, Rûmî, quddisa sirruh, rechercha durant sa vie de tels amoureux:
J’ai besoin d’un amour dans lequel le monde devrait être démantelé par l’incendie et que le feu présent dans vos cœurs puisse le transformer en poudre. Les cieux devraient regarder sa lumière, aussi brillante que le soleil et dire <<Masha Allah ! Masha Allah !>> (Fantastique !)
De la même manière, le grand maître soufi, Es’ad Erbili, illustra l’état spirituel de ceux qui atteignent un tel amour dans le couplet suivant :
En de telles flammes, est-il possible de laver le martyr de l’amour ?
Le corps est en feu, le linceul est en feu et même l’eau est en feu…
On demanda à un amoureux d’Allah dans son lit de mort :
<<Comment peux-tu sourire au moment de la mort ?
L’amoureux d’Allah répondit :
- Je vole de joie comme si tout mon corps était devenu comme des lèvres qui sourient. À présent le sourire des lèvres est différent de ceux d’avant.>>
Rûmî dit :
Ne comparez pas ceux qui ne sourient pas au moment de la mort à une bougie ! Seuls ceux qui fondent comme des bougies sur la voie de l’amour seront capables de diffuser des odeurs comme l’ambre.
Rûmî quitta ce bas monde vers le monde divin le sourire aux lèvres, son âme atteignit la Nuit de Noces (Chab-i Arus) pour laquelle il avait consacré sa vie entière.
Sa communauté le pleura. Pourtant, dans le cercueil, le voyageur partant rejoindre le Bien-Aimé souriait.
Le sultan glorieux quitta ce monde en l’année 672 selon le calendrier de l’Hégire (1273). Les cœurs gémirent. Même les villages non-musulmans pleurèrent. Chaque personne au cœur pur lui était loyale ; les adeptes de toutes les religions l’aimaient d’un grand amour.
Le peuple dit :
- Il était la lumière du Prophète Mohammed et il détenait ses secrets. Il était vertueux tel un océan sans fin.
En ce jour, personne ne trouva la tranquillité sauf dans les pleurs. Tout le monde disait dans une grande tristesse :
- Il était un grand trésor ! Il s’est caché sous la terre.
Historien de l’époque, Eflaki rapporte que le cercueil dans lequel était porté le corps de Rûmî se brisa à cause de la foule et a été remplacé six fois. Bien que ses funérailles commencèrent à midi, elles atteignirent le cimetière à la tombée du jour.
Le Docteur Ekmeluddin s’adressa à la foule :
- Comportez-vous bien ! Observez les règles de bonne conduite tout au long des funérailles. Il s’agit du sultan des vrais cheikhs ; il part pour l’autre monde…
Comme Rûmî l’avait demandé dans son testament, Cheikh Sadruddin Konawi vint devant le cercueil pour mener la prière funéraire, mais il ne put s’arrêter de pleurer. Il était au bord de l’évanouissement. Ils le prirent par les bras pour l’amener plus loin. Le juge Sirajuddin le remplaça et mena la prière funéraire.
Rûmî résuma sa vie en cestermes : <<J’étais cru, j’ai été cuit, je suis consumé.>> En une autre occasion, il l’illustra comme suit :
J’étais mort, puis je revins à la vie,
J’étais une larme, puis je devins un sourire,
Je plongeai dans un océan d’amour,
Enfin j’atteignis la félicité éternelle !
De même, le poète soufi Yunus Emre l’exprima d’une belle manière :
Le corps est éphémère alors que l’âme est éternelle,
Ceux qui sont partis avant nous ne reviendront pas,
Ce qui meurt c’est le corps,
L’âme ne connaîtra jamais la mort
Ô Seigneur ! Fais de notre mort également un pont vers la joie éternelle. Que notre mort puisse également devenir une nuit de l’union avec le Bien-Aimé, un Chab-i Arus.
Amin !
Comme les belles gens recherchant un miroir,
Les généreux recherchent le faible et le pauvre,
Les miroirs reflètent la beauté de belles gens ;
Le pauvre reflète la beauté de la générosité et du don
Rûmî
Une nuit, une Bédouine dit à son mari comme si elle portait son discours au-delà des limites pour se plaindre :
- Pendant que nous souffrons de la pauvreté et de la difficulté, le monde entier vit dans la joie. Nous seuls sommes malheureux. Nous n’avons pas de pain ; notre unique condiment est l’angoisse et l’envie. Nous n’avons pas de cruche d’eau et notre eau unique se trouve dans les larmes qui coulent de nos yeux. Notre vêtement du jour est la brûlure du soleil et la nuit, la lumière de la lune constitue notre lit et nous couvre. Nous imaginons que le disque de la lune est un rond de pain et levons les mains au ciel pour l’attraper. Le plus pauvre des pauvres a honte de notre pauvreté ; lorsque le jour vire à la nuit obscurcie par notre anxiété, elle nous donne notre maigre repas quotidien. La famille et les étrangers nous fuient comme les gazelles fuient les hommes.
Le Bédouin demanda à sa femme d’être patiente et dans un état de contentement, il lui déclara l’excellence de la patience et de la pauvreté comme suit :
- Encore combien de temps chercheras-tu l’argent et les acquisitions de ce monde ? Combien de temps nous reste-t-il encore à vivre ? Le plus long est passé. L’homme sensé ne cherche ni la quantité suffisante ni la déficience car les deux couleront et passeront comme un torrent. Que la vie soit pure, claire et paisible ou qu’elle soit une turpitude de sang, n’en parle pas puisque cela va juste durer un moment. Dans ce monde, des milliers d’animaux vivent heureux sans se soucier de gagner ou de perdre. Ces plaintes vaines sont comme une faux pour nous : juger ceci comme cela ou bien tel ou tel est comme ceci est une tentation du Démon. Sache que toute peine naît du désir ; chasse le désir qui est en toi s’il existe, fais-le. Quand tu étais jeune, tu étais plus satisfaite ; maintenant tu es une chercheuse d’or alors qu’auparavant, en effet, tu étais toi-même de l’or précieux et parfait. Tu étais comme le vin fertile. Comment as-tu réussi à te pourrir lorsque ton fruit s’est mûri ? Le fruit aurait dû devenir meilleur avec l’âge.
La femme lui dit alors en criant :
- Ô toi qui t’es fait une réputation avec tes leçons de morale ! Je ne me laisserai pas prendre par tes jolis mots et être dupée encore longtemps avec tes sermons. Ne parle pas de non-sens dans ta présomption et prétention ; va-t-en, ne me parle pas de fierté et d’arrogance. Combien de temps encore vas-tu continuer de proférer des phrases aussi pompeuses et artificielles ? Regarde tes propres actes et sentiments et aie honte ! Je dis assez à cette palabre, cette prétention et ce vacarme. Ô toi, à qui appartient la maison qui est aussi fragile que celle de l’araignée ? Quand est-ce que ton âme a été illuminée par le contentement ? Est-il que tu n’en connais pas plus que le nom. Ne m’appelle plus épouse ; ne bouge plus tes lèvres ainsi. Je suis le mat de la justice et non celui de la fraude.
Le mari répondit calmement :
- Ô femme ! Es-tu une femme ou la mère de la désolation ? La pauvreté est ma fierté. Ne m’assomme pas avec tes reproches. La richesse et l’or sont comme un chapeau qu’on porte sur la tête. L’un doit être hardi pour le couvrir de sa casquette. Mais lorsqu’il a de belles mèches frisées, il est plus heureux ainsi que lorsque sa casquette s’en va. Les riches recouvrent leurs fautes avec leur argent. La pauvreté est quelque chose que tu ne comprends pas. Ne la dédaigne pas ! Aux yeux des prophètes et des saints, cela est perçu comme une bénédiction. Cette pauvreté me rapproche encore plus d’Allah. Qu’Allah me protège des désirs de ce monde matériel ! Je porte en moi un monde fait de contentement. Ô femme ! Arrête de te battre et abandonne ceci pour que cela ne nuise pas à notre relation. Autrement laisse-moi seul. Mon âme répugne à se réconcilier, laisse de côté les luttes. Il serait meilleur pour toi de rester silencieuse. Sinon, je quitterais directement la maison…
Ayant entendu les paroles à propos de la séparation, la femme constata qu’il était furieux et difficile à ménager. Elle commença à pleurer, mais les larmes, en vérité, n’étaient qu’un leurre féminin. Elle s’approcha de lui se couvrant de malice et d’humilité :
- Je suis comme ta poussière, je ne mérite pas d’être ta vieille femme. Mon corps, mon âme et tout ce que je suis t’appartiennent : tu es le seul à détenir l’autorité et àcommander. Si, à cause de la pauvreté, mon cœur a perdu patience, ce n’est pas juste pour moi mais c’est aussi pour toi. Tu as été le remède à toutes mes afflictions ; je ne veux pas que tu sois sans le sou. Dans mon âme et ma conscience, il n’y a pas de place pour moi : ces plaintes et gémissements sont pour toi. Que la miséricorde me libère de ma vanité ou qu’elle soit en colère. Ô toi dont la nature est meilleure que cent tertres de miel !
De cette façon, comme elle parlait gracieusement et de manière charmeuse, une crise de larmes la gagna. Lorsque ses pleurs et ses sanglots cessèrent, elle était fascinante une fois au repos. Dans cette pluie de larmes apparut un éclair qui alluma une étincelle dans le cœur de l’homme solitaire. En commençant à jouer l’esclave soumise, elle, dont le beau visage rendait l’homme esclave, l’amena à considérer comment il pourrait être. L’homme céda aux demandes de sa femme. Il devait chercher des moyens d’existence, la considéra comme son contraire et en distingua un signe divin.
Ayant observé le changement en son mari, la femme dit :
- Nous avons de l’eau de pluie dans la cruche : il s’agit de ta propriété, de ton capital et de tes moyens. Prends cette cruche d’eau et part. Offre-la et va en présence du Roi des rois. Dis : <<Nous n’avons pas d’autres moyens que ceci : dans le désert, rien n’est meilleur que l’eau. Bien que vos trésors soient remplis d’or et de joyaux, vous n’avez encore jamais vu une eau telle que celle-ci. Elle est rare.>>
La femme ne savait pas qu’à Bagdad, près de la rue traversant le centre-ville, dans une rivière aussi grande que la mer, coulait une eau aussi douce que le sucre, avec plein de bateaux et de filets. Elle cousit un sac en feutre pour la cruche d’eau de pluie et la scella bien car elle était parfaitement convaincue qu’il s’agissait d’un présent inestimable pour le Calife.
L’homme dit :
- Oui, ne couche pas la cruche. Prends-en soin comme s’il s’agit d’un présent qui va nous apporter un grand profit. Mets-la dans un feutre pour que le Calife rompe son jeûne avec notre cadeau. Il n’y a pas une eau pareille dans le monde entier. Aucune autre n’est aussi pure que celle-ci.
Lorsque le Bédouin arriva à la porte de la place du Calife après avoir remonté le désert, les officiers de la cour vinrent à sa rencontre et lui offrirent généreusement une eau de rose en guise de bienveillance. Sans qu’il dise le moindre mot, ils perçurent ce qu’il demandait. C’était leur habitude de donner avant de demander. Puis il chercha à leur dire :
- Ô gens respectés ! Je suis un misérable Bédouin. J’ai parcouru tout ce chemin jusqu’au palais pour l’amour des dinars. Quand je suis arrivé, je suis tombé dans un état d’ivresse à sa vue (contemplative). Apportez ce présent au Sultan et honorez la prétendante du Roi avec indigence. C’est une eau douce dans une nouvelle cruche verte – une partie de l’eau de pluie que nous avons collectée dans le fossé.
Les officiers lui sourirent et acceptèrent la cruche dans une posture magnanime comme si elle était aussi précieuse que la vie. Évidemment la bienveillance du bon et sage Calife avait marqué et impressionné le caractère des gens de la cour. Il accepta le présent et accorda les largesses malgré le fait qu’il n’avait nullement besoin de ce présent constitué de l’eau et de la cruche. Il ordonna :
- Donnez-lui cette cruche remplie d’or. Pour qu’il retourne chez lui, amenez-le au Tigre. Il est venu en empruntant la voie du désert, en voyageant par les terres : il lui sera plus aisé de retourner par la voie fluviale.
Lorsque le Bédouin s’embarqua
sur le bateau, il vit le Tigre. Il se prosterna de honte et inclina
la tête en disant : <<Oh, quelle est belle la gentillesse de
ce bon roi ! C’est d’autant plus remarquable qu’il a accepté
l’eau. Comment cette mer de munificence si généreuse a-t-elle
accepté une telle fausse friandise qui vient de moi ?>>
Le mesnevı :
Sachez, Ô fils, que tout dans l’univers visible est une cruche remplie de sagesse et de beauté jusqu’au bord. Sachez aussi que tout dans l’univers est une goutte du Tigre appartenant à Sa beauté. Cette dernière était un trésor caché à cause d’une abondance débordante et rend la terre plus brillante que les cieux comme il fit monter la terre telle que la robe en satin du Sultan. Cependant, si le Bédouin avait vu la goutte du Tigre divin malgré ceci, il aurait dû immédiatement détruire la cruche. Ils l’ont vu, ils se sont toujours perdus : comme un côté d’eux-mêmes, ils jettent violemment une pierre sur la cruche de leur propre existence. Vous qui avez jeté jalousement des pierres sur la cruche, sachez qu’elle s’est juste élevée à une perfection plus haute en se fracassant. La jarre s’est brisée, mais l’eau n’en coula pas : à partir de la fracture, sa solidité augmenta de cent plis. Chaque pièce de la jarre est une danse d’extase bien que pour la raison discursive, cela puisse être absurde. Dans cet état d’extase, ni la cruche ni l’eau ne se manifeste. Considérez-le bien, et Allah sait le mieux ce qui est juste.
Dans l’histoire, le Bédouin représente la raison spirituelle alors que sa femme représente le désir (le nafs). L’intellect et le nafs sont toujours engagés dans une lutte ; les deux résidant à l’intérieur du corps. Ils se battent continuellement nuit et jour. La femme représentant le nafs véhicule les besoins du corps ; elle veut l’honneur, le statut, être appréciée, des vêtements et de la nourriture. Occasionnellement, elle se montre humble pour aboutir à ses fins. Quelquefois elle agit avec arrogance lorsqu’elle atteint l’apogée.
Cependant, la raison spirituelle ignore les pensées du corps. Il est uniquement préoccupé par l’amour pour Allah. Il est écrasé par le poids de l’agonie et la peur possible de perdre l’amour pour Allah.
Le Calife est le Tigre du savoir divin dans l’histoire. Le Bédouin qui apporta une cruche d’eau du Tigre est pardonnable car il ne le savait pas. Il habitait dans le désert loin du Tigre. S’il avait su à propos du Tigre, il n’aurait pas transporté la cruche dans le désert. Au lieu de cela, il l’aurait jetée sur les rochers et brisée en mille pièces comme pour s’efforcer de nettoyer et purifier son cœur sur l’ordre du Prophète qui est<<mourir avant que tu ne meurs>> en l’intégrant et de découvrir le Tigre divin.
La femme représentant le nafs et le Bédouin la raison spirituelle n’avaient pas pourtant réalisé que la vraie valeur et le plaisir étaient dans l’eau du savoir divin. Le goût en était dépendant pour obtenir une part d’elle provenant de l’océan de la sagesse divine.
D’autre part <<la porte du Calife>> représente la <<porte divine>>.
Un croyant ne devrait jamais compter sur le savoir, la propriété, la richesse ou les bonnes actions sans se soucier ô combien elles sont abondantes. Il devrait voir tout ceci comme les présents d’Allah et garder en tête la réalisation en étant indifférent au nombre de bonnes œuvres faites par chacun. Celles-ci ne sont qu’une cruche d’eau venant du Tigre.
L’eau qui fut collectée dans le désert par le Bédouin avec grand soin et qui fut présentée au Calife était l’élixir de sa vie. Néanmoins, lorsqu’elle fut versée dans le Tigre, elle disparut en lui.
La totalité des choses que l’être humain comprend à propos de l’ordre divin est moindre qu’une goutte d’eau du Tigre lorsqu’on le compare à l’étendue de sa réelle immensité. La cruche d’eau dans l’histoire représente notre savoir limité. Pourtant, puisque nous sommes ignorants du savoir sans fin d’Allah, nous pensons que nos connaissances sont immenses et vastes. Ceci ressemble à une fourmi qui assimile sa fourmilière au monde entier ou à un poisson qui compare son aquarium à un océan immense. Ceci pourrait être un acte d’une vaste illusion, dû à l’ignorance que le nain a au sujet de sa taille. L’être humain pense à la manière d’une fourmi ou d’un poisson que l’on vient de mentionner.
Lorsque la cruche de l’existence s’est fracturée, l’eau en elle s’est infiltrée et est devenue transparente et claire. Des manifestations exceptionnelles émergent de cette fracture.
Le Messager d’Allah dit : <<Ô mon Seigneur ! Gloire à Toi ! Je déclare que Tu es dénué de toute imperfection. Nous ne pouvons savoir la voie qui mène à Toi pour Te connaître !>>
Les savants classiques de cette sublime religion ont aussi confessé que leur connaissance était profondément limitée. Lors d’un entretien, l’Imam Abou Yousouf fut consulté par le Calife Haroun al Rachid. L’Imam Abou Yousouf lui répondit en disant : <<Je ne sais pas.>> Le vizir du Calife dit à Abou Yousouf : <<Tu es rémunéré pour cela et tu dis que tu ne sais pas.>> Abou Yousouf lui répondit : <<Mon salaire est versé en fonction de mes connaissances. S’il l’était en fonction de mon ignorance, le trésor de l’État n’aurait pas suffi.>>
Avec grande humilité, le grand érudit Imam Ghazali n’avait pas non plus peur de reconnaître sa faiblesse : <<Si je devais mettre les matières que je ne connais pas sous mes pieds par opposition à ce que je connais, ma tête aurait touché le ciel.>>
Ces grandes figures ne s’abstinrent pas de confesser que ce qu’ils ne connaissaient pas dépassait de loin ce qu’ils connaissaient.
Le Messager d’Allah décrivit les déchéances et les états de connaissances réalisés par le Divin comme suit : <<Le savoir est comme les trois envergures de la main. Celui qui atteint la première envergure se sent fier. Celui qui arrive à la seconde est stupéfait. Celui qui atteint la troisième envergure réalise qu’il n’a pas encore assez de connaissances.>>
Les bonnes œuvres de celui qui s’incline à compter sur elles comme une cruche d’eau ne sont-elles pas comparables à une goutte d’eau du Tigre ? Allah interdit aussi bien que le ciel ne se couvre de nuages noirs qui bloquent la lumière du soleil que le cœur ne devienne le règne du Démon. Dans ce cas, comment la lumière du Plus Miséricordieux Créateur l’atteindra-t-il ? Puisque l’être humain ne peut connaître le Tigre, celui qui confondrait une cruche d’eau avec l’océan s’y noiera. Exactement comme certaines personnes qui se sont perdues dans leurs illusions
Junayd al-Baghdâdi vint aux côtés d’un homme qui vendait des glaces. Le vendeur de glace criait comme ceci :
- Aidez cet homme dont le capital se dissout !
Lorsque Junayd al-Baghdâdi entendit ceci, il s’évanouit et tomba à terre.
Si nous ne pouvons transformer nos investissements mondains en investissements pour l’Au-delà, nos efforts dans ce monde seront partagés entre les mains de Satan. La conséquence en serait une douloureuse illusion. La folie de l’extravagance et le manque de miséricorde sont parmi les plus grands problèmes de ce monde et leur fonction est notre punition dans l’Au-delà. Les dossiers de notre passé sont clos. Il est impossible de les corriger. La nature de notre existence dans le futur est incertaine. Le temps c’est maintenant.Si nous utilisons les belles gouttes de notre cœur comme d’une eau pour nos bonnes œuvres, nous pouvons les planter dans le champ de notre vie d’aujourd’hui ; si Allah le veut, les excellentes stations seront les nôtres au Paradis. C’est ce que le célèbre poète soufi Saadi a affirmé dans le vers suivant :
<<La Terre est la table ouverte du Seigneur.>>
Sur Terre, toutes les créatures sont nourries abondamment pour manifester le nom divin Ar-Rahman, le Plus Miséricordieux. Elles sont toutes nourries, abreuvées et vêtues. Aucune distinction n’est faite entre l’ami et l’ennemi, qu’il soit loyal ou rebelle. La miséricorde infinie d’Allah embrasse toutes les créatures.
Parmi les manifestations de Sa vaste miséricorde existent l’amour du hérisson pour son petit et le fait d’accepter la prière des oppressés même s’ils sont non-musulmans. La rationalité, la sagesse et l’art divin ou la création vont remplir le cœur de tout un chacun, dont la nature n’a pas été corrompue, de respect envers la gloire divine, d’amour d’être seul en compagnie d’Allah et, aussi bien de pureté et douceur.
Néanmoins, les plus délicates bénédictions d’Allah ont sauvé dans l’Au-delà. Il s’agit des manifestations du nom Ar-Rahim, le Plus Compatissant et prendront exclusivement soin des croyants.
Dans cette table exclusive de bénédictions, le Paradis et <<le témoignage de la beauté d’Allah>> (ru’yati jamalullah) leur seront offerts. Ce sont les plus grandes bénédictions qui seront assurées aux humains. Puisque l’être humain est une manifestation parfaite et complète des noms divins, il représente une petite manifestation de la création. Sa structure physique est faite de glaise. C’est la dimension externe de son existence, mais cette structure est éphémère. Sa véritable existence est un trésor cachant des secrets composés de la lumière et de la vérité divine. Il s’agit de la dimension bénie de l’être humain. Pour lui, atteindre une partie de l’océan des connaissances qui est le but de sa création dépend de sa relation avec cette dimension. Hallaj al-Mansour déversa son existence éphémère dans cet océan de secrets. Son acte nous rappelle celui d’un papillon qui s’éprend de la lumière au risque d’en être brûlé. Mansour fut consumé par le feu des manifestations divines. Son âme s’éleva et fut immergée par le savoir divin, son nafs perdit de sa force jusqu’à s’éteindre. Il devint étranger à lui-même et tenta de se libérer de son moi. Pourtant, il était incapable de porter ces manifestations pesantes. Il s’enivra et s’exclama :
- Ô mes amis ! Tuez-moi ! La vie éternelle se trouve en ma mort.
La seule chose qui le blessa fut un œillet jeté par un ami pendant sa lapidation. Même une telle petite appréciation de ce monde et un sourire lui avaient réellement pesé.
En d’autres termes, son état spirituel est l’expression d’avoir atteint l’éternité et d’avoir entièrement soumis l’existence passagère à l’existence éternelle.
En comparant l’existence à une goutte d’eau qui se perd au contact de la mer, celui qui meurt dans l’océan de l’éternité ne voit rien d’autre que l’éternel.
Ceux qui atteignent ce niveau voient tout de même leur propre moi comme le reflet de la Vérité divine. Pourtant, il ne s’agit que d’un état spirituel. Quand cela prend fin, chacun reconnaît la distinction entre le divin et l’éphémère.
Le hadith suivant explique l’état spirituel par un exemple : <<Ceux qui souhaitent voir un mort vivant sur Terre devraient regarder Abou Bakr.>>
Pilier de la grâce et de la justice, le grand Calife Omar ordonna à son serviteur de monter sur leur unique chameau en entrant dans la ville de Damas, car ce fut son tour. Il y entra à pied. Les gens pensèrent que le serviteur était le Calife.
Après la mort du Calife Omar, ses amis le virent dans leurs rêves. Ils lui demandèrent :
- Comment le Seigneur te traite-t-il ?
Il dit :
- Louange à Allah ; mon Seigneur est le Plus Miséricordieux et le Plus Compatissant.
Le grand érudit Rûmî, quddisa sirruh, dit :