
Premiers Doutes
Igor Cynober
Published by Igor Cynober at Smashwords
Copyright 2010 Igor Cynober
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Partie 1 ou nième partie ?
1
Mégacampus d'Orange II, Californie, 1997.
Lancée à plus des 90 m/h tolérés, la Proxima Century filait sur la voie express en direction du campus Polytechnique Bio d’Orange II.
Son pilote pressé ne laissant apparemment rien au hasard, le bolide bleu-blanc semblait glisser sur un rail imaginaire situé très exactement au milieu de la voie « 90 ». Tel un enfant courant au milieu des poules, il chassait de la voie de gauche les véhicules qui le précédaient à vitesse légale. Craignant sans doute que celui-ci ne freine pas et les percute, ils se rabattaient tous brusquement tour à tour sur la voie rapide.
L’écran vidéo du tableau de bord ne cessait donc de transmettre les messages d’injures qui résultaient de cette conduite inqualifiable.
Ne prêtant aucune attention au contenu de son écran de communication, Raphaël Obéron en actionna l’interrupteur. Sa main droite revint se placer avec nonchalance sur le volant couvert de cuir beige.
Pilotant avec une certaine fierté sa Century, modèle Proxima RT 38, Obéron avait les yeux rivés sur la route et l’oreille attentive aux messages audio de l’ordinateur de bord.
- Véhicule plus lent à 700 mètres, faut-il lui envoyer le message précédent ? Clic-bip !
- Non attends ! Vérifie d’abord que ce n’est pas un des véhicules officiels du campus ! Si oui, contente-toi de lui dire que je suis pressé avec les formules de politesse classiques et sinon envoie-lui l’autre message !
- « Dégage ! Je suis pressé ! » demanda la voix à peine artificielle de l’ordinateur de bord.
- C’est ça oui ! soupira Raphaël Obéron agacé qu’on lui rappelle sa proche perte de sang-froid.
- Quelle heure est-il maintenant ? s’inquiéta-t-il soudain.
- 8 heures 47 minutes et 36 secondes. Bip-clic !
- Bon ! Je crois que j’ai rattrapé mon retard malgré tout…
- Heure d’arrivée estimée à 8 heures et 54 minutes. Bip-clic ! annonça hardiment la voiture.
Une carte des environs s’afficha en transparence sur le pare-brise aux lignes fluides. Un point rouge clignotant s’y déplaçait le long d’un triple trait vert.
À quelques centimètres du point rouge vers le haut du pare-brise, clignotait une double branche verte et, sous le soleil du matin, l’ombre d’une carte dansa sur le pullover d’Obéron. L’image virtuelle de l’assistant (ou copilote holographique), se forma dans l’air au-dessus du capot bleu. Il semblait se tortiller en attendant avec impatience le moment de placer sa réplique « C’est là à droite ». Sans faire d’anthropomorphisme, il était flagrant que ce personnage lilliputien, rempli de vie bien que virtuel, aurait bien aimé attirer l’attention du pilote sur lui mais cela lui était interdit. Perturbé par une programmation contradictoire, il était tiraillé entre l’envie de faire l’intéressant pour justifier son existence et la volonté d’être utile sans provoquer d’accident.
Alors que la RT 38 amorçait un virage, un disque noir de la taille d’une mandarine se déplaça sur le pare-brise de telle sorte qu’il projetait de nouveau une ombre sur les yeux du pilote. C'était le pare-soleil automatique (dit l’étoile noire ou éclipseur variable à cristaux liquides).
Il se plaçait toujours de manière à se trouver entre le soleil et les yeux du pilote, du moins tant que celui-ci restait proche de la position préréglée.
Sans lâcher son volant, Raphaël Obéron appuya sur le bouton CLS pour vider l’écran d’information qui s’affichait en transparence sur le pare-brise.
En jetant un coup d’œil à ses instruments de bord, il aperçut le lecteur de mini-disques compacts. Il s’avisa alors que ce serait agréable d’écouter un peu de musique pour terminer son retour au campus. Les vacances étaient finies mais pourquoi se priver d’une rentrée en musique ?
Obéron ne savait quel morceau écouter aussi appuya-t-il sur le bouton « Choix aléatoire ». Le sélecteur de disque amorça aussitôt un des quinze MCD placés dans le réservoir de disques intégré à l'habitacle.
Le pilote de la RT 38 identifia en une fraction de seconde le morceau « choisi ». Ce qu’il lut sur l’écran à cristaux liquides ne fit que confirmer ses pensées :
Disque 11 : Heavy Metal (Bande originale du film) 1981
Titre 9 : Radar Rider - Riggs (2’37")
HeavyMetal-09-RIGGS-RadarRider.mp3
- Extra du Hard ! Y a rien de mieux pour me donner la pêche ! pensa Obéron alors que l’assistant de bord lui signalait à grands gestes l’imminence de la bifurcation.
Sans ralentir, la Proxima Century déboita dans les voies 75 et 55 et prit à pleine vitesse la bretelle d’autoroute pour le mégacampus Polytech-Bio d’Orange II.
La route avait été longue et Raphaël avait perdu du temps. Plus question de passer d’abord par l’appartement de fonction pour y déposer son sac de voyage. Il lui faudrait aller directement à son amphithéâtre.
*
Raphaël Obéron claqua la portière de sa voiture et regarda stupéfait sa montre une troisième fois. Il était bien huit heures et cinquante-quatre minutes. L’ordinateur de sa toute nouvelle Proxima Century ne s’était pas trompé ! Finalement, Obéron-le lève-tard pouvait se féliciter d’avoir patiemment attendu plusieurs mois pour en bénéficier.
Son ventre vide bougonna : cette fois encore, il était arrivé dans les temps au prix du sacrifice de son petit-déjeuner !
Obéron poussa la porte bleue « Amphi n°17 », dévala les escaliers du seizième au premier rang et vint se placer, non sans discrétion, derrière le pupitre.
Un regard vers ses étudiants, à peine plus jeunes que lui, un autre vers le panneau de contrôle de l’éclairage de l'amphithéâtre. Quatre rangées d’interrupteurs non étiquetés et assortis de diodes rouges l’y attendaient.
Le panneau le toisa d’un regard torve de ses vingt yeux rouges. Son index s’avança avec hésitation vers la rangée supérieure de LED.
Cette fois je sens que je vais les épater, je vais essayer de ne pas me planter comme d’habitude et je vais tout allumer comme il faut.
Mais avant qu’il ne plonge les étudiants des trois derniers rangs dans le noir, une voix anonyme lança :
- Professeur Obéron !
Raphaël Obéron releva la tête et les sourcils.
La voix était celle de Wilfried Gutfrind.
- Est-ce que tu… euh… vous pouvez attendre un peu ? Tout le monde n’est pas encore arrivé.
- Les vacances… se sentit-il obligé de rajouter en voyant l’étonnement du professeur de neurologie fondamentale.
- Ah, oui, où avais-je la tête, les vacances de trimestre occasionnent souvent des embouteillages… au lit ! plaisanta Raphaël sans conviction. À propos de cours, et puisque tu es là, peux-tu me rappeler où l’on s’est arrêté avant les vacances, parce que c’est marrant, je ne saurais le dire !
Wilfried Gutfrind sembla un moment pris au dépourvu par cette question. Après quelques secondes d’hésitation, il répondit presque gêné :
- On a été interrompu au moment où vous entamiez le chapitre du locus cœruleus.
- Interrompu ? demanda Raphaël Obéron.
- Ben oui, la panne… ajouta rapidement Wilfried qui s’en retournait déjà à sa place avant que C-6PO ne lui demande encore quelque chose.
Ce dernier n’hésita pas à mettre cet étonnant oubli sur le compte de la fatigue et alluma le voyant Conférence En Cours à l’extérieur de l’amphi.
*
Après avoir balayé l’amphithéâtre du regard, le jeune professeur se réjouit de voir que son cours était suivi par un grand nombre d’étudiants.
- J’espère que vous vous êtes bien reposés pendant ces vacances de trimestre et que vous êtes prêts et prêtes à reprendre ce cours de neurologie fondamentale où nous l’avions laissé il y a deux semaines.
J’en vois certains qui, en ce jour de grâce… matinée, sont prêts à retourner se coucher aussi je m’empresse de vous rappeler que l’essentiel de mon cours est disponible entre autres support sur CD-ROM, intranet, extranet et supranet ! Il ne faut pas vous gêner, il est encore temps de ressortir de l’amphi ! Surtout si vous êtes aussi fatigués que ce jeune homme qui dort au quatrième rang, allez vous recoucher ! Vous n’apprendrez rien de bon aujourd’hui !
C’est tout de même un comble de dormir pendant le cours sur la physiologie du sommeil !
Un éclat de rire général monta dans l’amphithéâtre et réveilla l’étudiant concerné qui se mit à rire comme tout le monde sans savoir que c’est de lui dont on riait.
Là où se dressait autrefois un tableau noir, s’élevait le fameux projecteur holographique, étincelant derrière sa vitre polarisée. Sa télécommande se trouvait sur le pupitre en dessous des micros. Plus ergonomique que le panneau de commande des éclairages, elle eut tôt fait d’attirer vers elle la main rassurée du jeune professeur. Un ronronnement électrique informa celui-ci que l’appareil s’était bien mis en marche.
Une fois le mini-disque aux couleurs d’opale avalé avec gloutonnerie par le lecteur du projecteur, une forme lumineuse apparut derrière la vitre polarisée. Elle prit lentement la forme d’un corps humain.
Des sifflements admiratifs se firent entendre dans le fond de l’amphi.
- Eh oui, notre rentrée se fera en beauté, ils se sont enfin décidés à remplacer l’ancien projecteur ! dit Obéron avec une pointe de gaieté.
- Pffiuu, siffla Sidney Chadwick vers son voisin, ça c’est un hologramme ! T’as vu ? On jurerait que c’est le prof lui-même qui s’est mis derrière la vitre !
Son voisin, encore plongé dans ses rêves, balbutia quelques mots que Sidney n’entendit pas dans le brouhaha qui s’élevait dans l’amphithéâtre.
L’homme holographique s’était maintenant mis à tourner lentement sur lui-même telle une antique statue d’Apollon exposée sur un socle rotatif.
Raphaël Obéron appuya sur l’écran tactile de l’ordinateur du pupitre et un zoom s’effectua sur la tête de « l’Apollon ».
Juste avant que celui-ci ne se présente de face, l’index du professeur effleura une seconde fois l’écran. Les tissus externes devinrent alors progressivement transparents. La peau disparut d’abord pour laisser apparaître les muscles, les os, les cartilages et les dents.
Enfin ceux-ci s’évanouirent à leur tour et le cerveau resplendit dans sa complexité merveilleuse, comme un bijou sur écrin rotatif.
Le tout continuait toujours de tourner quand le professeur déclara, plein de bonne humeur :
- Bon maintenant nous allons pouvoir commencer notre cours. Nous en étions restés à l’exploration fonctionnelle du locus cœruleus et au paragraphe de la biotechnologie des ultramicrosondes.
Ces sondes apparurent en même temps sur la projection holographique et sur la coupe sagittale de l’écran vidéo, traversant les divers organes du névraxe aux différents niveaux de transparence.
Cette abondance de moyens techniques permit à l’auditoire de voir où ces ultramicrosondes agissaient.
- Pour ceux qui voudraient en savoir plus, j’ai intégré les fiches techniques des ultramicrosondes dans mon CD. Enfin, je vous rappelle ce que l’on avait dit la fois dernière, c’est à dire que le locus cœruleus alpha commande l’atonie posturale et que son
ablation chez le chat entraînait le fait que les mouvements du chat devenaient l’expression de ses rêves.
À ces mots, le Docteur R. Obéron balaya du regard ses notes dans l’écran tactile du pupitre. Son ablation chez le chat y figurait en rouge. Il le savait, cela signifiait qu’il existait dans son MCD, une illustration de l’expérience d’ablation du locus cœruleus chez le chat. Son index appuya sur chat et une icône portant le nom de Film_LCless_cat apparut dans la fenêtre Illustrations. Obéron hésita avant de lâcher l’icône susdite dans la fenêtre Projecteur_Central juxtaposée à la première.
N’avait-il rien oublié de dire avant de lancer cette projection sur l’écran vidéo central ? Son regard balaya à nouveau l’écran du pupitre.
La moitié gauche de l’écran du pupitre était occupée par une fenêtre contenant le texte de son cours. Deux petites flèches verticales, placées en bas de celui-ci, permettaient de faire défiler le texte vers le haut ou le bas. Les mots en gras renvoyaient à des articles détaillés inclus dans le CD et les mots en rouges signalaient la présence d’une illustration. En appuyant simplement sur un mot en gras, il faisait apparaître une nouvelle fenêtre dans laquelle s’inscrivait l’article correspondant. En appuyant sur le mot rouge, l’icône de l’illustration apparaissait dans la fenêtre Illustrations.
Dans l’autre moitié de l’écran tactile figuraient cinq petites fenêtres : Illustrations, Projecteur_Central, Projecteur_Holo, Écran 2, Écran 3.
Obéron se décida finalement à déplacer de son index l’icône Film_LCless_cat dans la fenêtre Projecteur_Central.
Les premières images digitalisées d’un vieux film 8 mm sur le chat sans locus défilèrent sur l’écran géant tandis que décroissait la luminosité dans l’amphi, laissant briller dans la pénombre la centaine d’écran des ordinateurs portables des étudiants.
Ravi par ce spectacle, Raphaël Obéron eut du mal à commenter la vidéo qui passait au-dessus de lui.
- Regardez bien l’attitude de ce chat qui dort. Ses mouvements sont l’expression de ses rêves. Voyez ici, on dirait bien qu’il rêve qu’il joue avec une souris.
- T’entends ça Franck ? chuchota Sidney Chadwick en se penchant vers son voisin. « Imagine que le chat rêve sur un toit qu’il saute sur une proie et sproutch ! Il s’écrase en bas ! »
- Mince ! Dis,… tu crois que c’est possible sur l’homme ?
- J’espère pas ! Sincèrement, t’aimerais que tout le monde voie ce que tu rêves ? Imagine que c’est un rêve érotique !
- Et un cauchemar ? Whaou !
- Chuuut ! lança une voix qui venait d’un rang au-dessus.
- Oh ! Sylvia tu sais ce que je te dis, hein ! ? Va voir à l’infini si j’y suis !
*
- Comme nous l’avons déjà vu ensemble, je n’insisterai pas longtemps sur le rôle du locus cœruleus dans la vigilance. Vous savez qu’en inhibant celui-ci, l’animal s’endort car…
Le professeur s’arrêta net. Quelques étudiants se retournèrent en suivant son regard des yeux.
- Apparemment certains d’entre-vous n’ont pas de locus cœruleus puisque non contents de dormir au début du cours, ils ont l’audace de n’être pas vigilants lorsque je parle !
Il s’adressa alors directement à Franck Leroux et Sidney Chadwick penchés l’un vers l’autre.
- J’espère ne pas vous froisser en vous rappelant que je suis là !
Sidney se racla la gorge en s’efforçant de disparaître au maximum derrière son voisin de devant.
- Je n’oserai insister davantage en vous recommandant de suivre ce cours sur CD-ROM chez vous et d’aller vous dégourdir au bâtiment E3 de loisirs ! Vous n’êtes pas ici au salon de thé !
Tandis que Sidney et Franck prenaient bonne note de la leçon, le professeur mit un peu d’ordre dans ses disques arc-en-ciel.
Le projecteur holographique montrait à présent l’image semi-transparente du bulbe rachidien.
Le professeur libéra la touche Pause et l’animation programmée continua de suivre ses
instructions. Le locus cœruleus apparut au milieu d’autres noyaux du bulbe tandis que les contours translucides de la tête se dessinèrent autour d’eux. La coupe sagittale de celle-ci s’afficha sur la vidéo. Une tige rouge vif partit de l’extérieur de la nuque jusqu’à la forme verte aux contours peu distincts que l’on apercevait par transparence au milieu de bulbe rachidien.
- Ce que vous voyez ici en rouge, fit Obéron en déplaçant son doigt sur la tablette du pupitre (et par là même la flèche sur l’écran vidéo), est la représentation quelque peu grossière d’une nano-électrode type Corvalsky.
Il est apparu à la suite d’expériences, que cet organe, s’il était stimulé par nano-électrodes, pouvait rappeler des souvenirs lointains. Une stimulation de plus forte intensité pouvait même provoquer des hallucinations !
- Ben dis donc ! gloussa Franck, est-ce que tu te rends compte ? Imagine ! Pouvoir se souvenir d’événements anciens avec la même précision que le passé proche, ça c’est fort !
- Bof, si c’est pour me souvenir des taloches de mon beau-père, non-merci !
- Non, non, imagine qu’on puisse remonter jusqu’à sa naissance !
- Attends Franck, écoute plutôt ce qu’il dit !
- … Il existe aussi des drogues qui vont avoir le même effet central et vont rendre le patient dépendant de ses souvenirs.
*
Pendant une heure encore, la danse moderne des illustrations animées continua en bas de l’amphithéâtre.
Longtemps, le professeur Obéron s’était demandé s’il n’en faisait pas un peu trop. Mais clarté et efficacité étaient ses maîtres-mots. Ce n’était pas la fantaisie qui avait fait de lui un chorégraphe. Ce débordement d’illustrations était plus que nécessaire car pour bien comprendre la neurologie fondamentale, il était capital de voir exactement comment les éléments nerveux interagissaient. Rien ne valait donc mieux à son sens qu’un cours à 90 % visuel pour voir et sentir le degré de complexité des embranchements nerveux des noyaux gris centraux.
Bien sûr, il n’était pas vraiment à la pointe du progrès. Ces écrans vidéo et ce projecteur holographique avaient beau être neufs, ils étaient dépassés. Pour sentir les choses, comme le désirait tant Obéron, on pouvait avoir recours au gant de données et au casque vidéo interactif, voire même à la combinaison complète pour monde virtuel. Malheureusement cela représentait un prix que le campus refusait toujours de payer en dépit des nombreuses demandes du professeur.
Muni d’un cybercasque, comme le surnommaient les préadultes, n’importe quel individu pouvait se retrouver plongé virtuellement dans le cyberspace ou espace informatique, ce vaste réseau de structures conçues et n’existant que par l’ordinateur.
Lorsque la sonnerie de cristal retentit, le Dr Obéron conclut son chapitre en toute hâte et annonça que pour arranger son collègue de biophysique, il échangerait ses prochains cours avec lui. Il referma alors son agenda électronique, le rangea avec ses disques compacts dans sa poche de blouson. Puis, il sourit à qui voulut bien le regarder et lança amicalement au milieu des claquements de strapontins et d’ordinateurs refermés précipitamment :
- Voilà ! Je vous laisse, à jeudi !
Mais déjà la foule estudiantine remontait en bruit les escaliers en direction des sorties : l’estomac imposait sa loi !
Raphaël Obéron consulta sa montre.
Bon,… 12 h 37, l’heure d’aller déjeuner avec Franck et Gérald. Allons voir s’ils ne sont pas déjà sortis de leurs amphis.
Mais en poussant la porte, il vit que ces derniers l’attendaient en bavardant.
- Alors Raph ! t’en as mis du temps ! Tu veux nous affamer tous ! lui lança son collègue en ricanant.
- Gérald propose d’aller bouffer au snack du club. Moi, je pencherai pour le resto U4 et toi ?
- Snack, trancha Obéron en regardant ses amis dans les yeux.
- Snack !
Franck leva les yeux au ciel.
- Z’êtes chiant les mecs ! Toujours au snack !
- Allez en route, et cesse de faire ta mauvaise tête Franck ! J’ai des tas de choses de prévues pour cette après-midi.
- Oui, c’est ça, ne traînons pas ! Quand je donne mon cours sur le tractus digestif, ça me donne toujours très faim ! fit Gérald Lock en ouvrant joyeusement les portes du couloir qui donnait sur le hall nord-4.
*
Méga Campus Orange II - Club Hypernova
Fin d'après-midi
Passionnés de science-fiction, Franck, Gérald et Raphaël fréquentaient le club Hypernova où chaque semaine, ils retrouvaient leurs meilleurs amis.
La plupart du temps, ils discutaient des romans de S.F. qu’ils venaient de lire ou des jeux qu’ils venaient de découvrir sur leurs terminaux.
Les débats se terminaient toujours tard dans l’enthousiasme général. Rare était celui qui quittait sain et sauf ce babel de théories.
Il y avait toujours un zest de philosophie, une pincée de politique, un soupçon de psychohistoire, une pointe de sociologie et cette étrange mixture donnait au club un caractère tout à fait spécial dont Franck, Gérald et Raphaël étaient particulièrement friands.
Le club Hypernova comptait moins d’une centaine de membres. C’était peu en comparaison avec les clubs S.F. des autres campus. Aussi avait-il l’allure d’un petit amphithéâtre grec où débattaient les pseudo-philosophes de la ville.
En fait cet aspect était préférable pour ce genre de club. Se retrouver dans une petite collectivité au sein du mégacampus était sans doute ce que venaient chercher les habitués d’Hypernova car trouver une certaine intimité dans un mégacampus n’était pas chose facile !
Le centre de loisirs E3 contenait déjà quelques milliers d’individus à ses heures de pointe et Hypernova avec sa centaine de membres figurait comme un havre de paix au milieu d’une masse de professeurs et d’étudiants en délire, excités par une journée de travail harassante.
Le club contenait deux petits amphithéâtres polyvalents et une salle de projection où passaient à la demande les meilleurs films de S.F. On y trouvait aussi le Little Némo (le fameux snack-bar !), une bibliothèque, une visiothèque et deux salles de terminaux. C’était dans ces salles de terminaux que venaient se retrouver les passionnés de jeux de rôles et d’antécorrespondance.
L’antécorrespondance, le nouveau jeu en vogue, était née du mélange d’un jeu de rôle cyberpunk et d’un service de messagerie télématique anonyme.
Les deux joueurs devaient chacun endosser la peau d’un personnage vivant dans le futur et correspondre ensemble comme s’ils étaient réellement ces futurs contemporains. Chacun d’eux devait pousser au maximum ses talents de simulateur pour ne rester le plus longtemps qu’un nom d’emprunt et user de toutes ses connaissances en informatique et télématique pour percer la protection de l’anonymat de l’adversaire sans perdre la sienne. À proprement parler, on ne pouvait employer l’expression de « piratage mutuel » pour désigner les attaques en antécorrespondance car cela faisait partie du jeu : chacun des participants était conscient de la menace extérieure.
Cela tenait également du club de rencontre puisque bien souvent les deux correspondants liaient amitié à travers leurs lettres et se retrouvaient une fois le but du jeu atteint : démasquer son correspondant par tous les moyens possibles mais surtout par une analyse de leur correspondance (tant du point de vue littéraire que télématique).
L’antécorrespondance, comme tous les bons jeux de rôles dignes de ce nom, s’appuyait la plupart du temps sur une documentation riche en descriptions et en détails de tout genre. Le tout permettait aux joueurs de se plonger littéralement dans un monde imaginaire avec une grande aisance.
Nombreuses étaient les maisons d’édition ; aussi les fans d’antécorrespondance se faisaient une joie de découvrir tous les nouveaux mondes qui naissaient chaque semaine. Le club était abonné à de nombreux serveurs d’ Anté., si bien que la salle des terminaux était le plus souvent monopolisée par les joueurs d’antécorrespondance.
Enfin au sous-sol du club Hypernova, on trouvait un vaste laboratoire technique où l’on pouvait s’initier aux trucages de cinéma et où l’on pouvait tenter de se fabriquer toutes sortes d’objets. Ainsi naissaient d’étranges prototypes, la plupart inutiles mais souvent très drôles.
C’est là que les trois collègues du CRCNP y avaient conçu les « Baladeurs » : Bidule, Arsénone et Obs, trois ordinateurs primitifs mobiles dotés de nombreux capteurs et qui faisaient figures de chaînons manquants entre les tortues informatiques et les robots-chiens de garde.
Ce club était le lieu de prédilection de Lock, Obéron et York. Et comme ils y passaient le plus clair de leur temps libre, le serveur du bar, surnommé « Doc », ne fut pas le premier à s’étonner de les voir débarquer ce jour-là sitôt leur cours terminé.
Doc avait l’habitude maintenant de les voir arriver régulièrement en quête d’un bon repas.
« Les trois célibataires », comme il les appelait, s’installèrent naturellement à leur coin préféré : le zinc. D’ailleurs Doc avait sa formule : « C’est p’t-être là où les repas arrivent le plus vite mais c’est surtout d’ici qu’on mate le mieux ! »
Pourtant Raphaël Obéron ne s’y attarda pas comme de coutume et quitta ses amis aussitôt le repas terminé.
Franck York et Gérald Lock le regardèrent partir étonnés. Obéron changeait si peu ses habitudes que cela les intrigua :
Que peut-il bien avoir à faire chez lui qui soit si important ?
Telles furent leurs pensées jusqu’à ce que la fabuleuse Mélinda Macwell passe devant eux, dans une longue jupe grise fendue jusqu’à mi-cuisse et ornée de rubans de satin rouge.
*
2
Raphaël avançait d’un pas rapide dans le couloir qui le menait à son appartement de fonction.
Tout en marchant, il sortit de sa poche de blouson son téléphone sans fil et composa son propre numéro.
Une voix féminine et terriblement sensuelle lui répondit.
- Allô ! vous êtes bien chez Raphaël Obéron, Professeur de neurologie fondamentale mais il est malheureusement absent pour le moment. Vous êtes en communication avec Gar, domordinateur de la 5e génération de chez Finger compagnie. Laissez un message après le bip sonore s’il vous plaît, merci beaucoup ! Si vous avez des questions à me poser, je serai ravie d’essayer d’y répondre !
- Ici Raphaël Obéron, Communication directe, Code Brainstorm-4.
Raphaël fit une pause afin d’entendre le signal de connexion directe avec le système-expert de reconnaissance vocale de Gar.
- Gar en communication… Bip-clic ! Raphaël remarqua à peine le changement de voix de l’interface-utilisateur de Gar. L’impatience marquait alors son visage.
- Gar, y a-t-il du courrier pour moi ?
- Oui, des factures, une lettre du ministère des finances, une carte postale provenant de Madagascar et des publicités.
- Y a-t-il des fax et du courrier dans ma boite à lettres télématique ?
- Pas de fax mais un document de 340 Mégaoctets est arrivé ce matin dans votre BALT.
- 340 Méga ! Mais qu’est-ce que c’est ?
- Veuillez reformuler votre demande, s’il vous plaît !
- Lecture de la première page du document contenu dans ma BALT !
- DREAMWAR ou l’enfer des miroirs, Livret d’antécorrespondance, fascicule THAGAMA 2074 après V>C.
Naïvement, Raphaël attendit à l’autre bout que Gar continue sa lecture mais, au bout d’un long silence, il reprit avec étonnement :
- Gar ? Allô !
- Gar en attente, fit la voix féminine à l’autre bout du « fil ».
- Ordre précédent exécuté entièrement ? réclama Obéron intrigué.
- Oui.
- Ah oui, j’y suis ! C’est la couverture ! s’exclama Obéron.
Quel idiot je fais, croire qu’il va anticiper mes ordres ! Ce n’est après tout qu’une machine plus ou moins bien programmée !
- Je voulais que tu lises la première page banane ! Pas la couverture !
- Reformuler demande, s’il vous plaît !
Raphaël marmonna dans sa barbe quelque injure envers Gar et reprit d’une voix sèche :
- Imprime le document avec la laser couleur, ordonna-t-il en rapprochant le combiné de sa bouche.
- Il n’y a pas assez de feuilles dans le chargeur. Faut-il quand même imprimer le début ?
- Oui ! J’arrive. Sors le beurre du frigo. Fin-com !
- Compris, fin de communication !
Alors qu’il remettait son téléphone de poche dans son blouson, Obéron s’aperçut que les gens autour de lui le regardaient bizarrement. Il lui fallut quelques instants avant de comprendre que sa conversation avec Gar avait surpris plus d’un passant. Certains d’entre eux n’avaient sans doute vu qu’au dernier moment le micro-combiné de téléphone et avaient cru croiser un fou qui parlait tout seul dans les couloirs du campus !
Tout à coup Raphaël réalisa qu’il avait marché mécaniquement pendant son coup de téléphone et chercha à savoir où ses jambes (et son cervelet) l’avaient emmené.
Raphaël n’eut aucun mal à reconnaitre l’endroit. Il était dans le plus long couloir du campus : près de quatre cents mètres de tunnel. Un rallongement pour les piétons mais pas pour Raphaël.
Celui-ci sortit de ses poches quatre roues de patins à roulettes démontables et leva successivement ses pieds pour enlever la semelle centrale de protection des fixations. Puis il fixa les roues sur la semelle principale de ses chaussures dans un fizz qui n’était pas sans rappeler le nom de la marque de ces rollers démontables. Obéron roula les semelles de marche et les fourra dans la poche qui ne contenait pas le téléphone.
Raphaël prit quelques foulées d’élan et s’élança rapidement dans le « tube ».
Tout en évitant les courageux qui n’avaient pas emprunté le tapis roulant express, Raphaël porta son attention sur les publicités placardées sur le mur de gauche.
L’une d’entre elles vantait justement les mérites des rollers FIZZ : « Roulez en patins en toute liberté sans changer de chaussures, essayez vite les rollers escamotables FIZZ ! ».
Obéron jugea le slogan nul mais admit que ces patins à roulettes démontables étaient géniaux ! Leur principe était simple mais Raphaël Obéron avait attendu longtemps avant de pouvoir en profiter. Il lui suffisait de faire coulisser la semelle de marche et de fixer, dans les logements ainsi mis à nus, les quatre roues légères mais résistantes.
Le reste du temps, il rangeait les roues dans ses poches et replaçait la semelle de marche pour protéger les fixations escamotables des roues.
Une publicité plus à ses goûts attira alors son attention. Avant même d’en percevoir le message, Raphaël aima cette publicité.
Primo, elle n’était pas figée. En effet, à l’encontre de sa consœur, elle n’était pas imprimée sur du papier mais s’animait sur un écran de bonne taille. Sachant éviter la maladresse de la réclame FIZZ, sa présentation moderne avait le style qu’il fallait pour accrocher le client type, en l’occurrence Raphaël Obéron.
Secundo, elle annonçait le lancement du tout nouveau gant de donnée ou gant-sentant de chez VPGL. Obéron n’aurait pas hésité à l’acheter s’il n’avait été déjà en possession d’un gant de cette même firme.
Il se surprit alors à rêvasser à ces tout nouveaux gants alors qu’il roulait maintenant à vive allure. Heureusement la voie était dégagée ! Ses pensées, brièvement détournées de leur objet revinrent aussitôt vers les fameux gants informatiques. Obéron s’amusa à faire le bilan de cette invention relativement récente.
Après la révolution de la souris, le monde informatique avait subi une nouvelle jeunesse avec l’apparition des gants de données et du cybercasque pour cyberspace.
Depuis presque une dizaine d’années maintenant, manipuler des objets virtuels (parce que n’existant que dans la mémoire de l’ordinateur) était alors devenu une réalité !
Malheureusement, cela coutait encore trop cher pour le quidam ! Comme tout produit informatique, il faudrait dix ans pour démocratiser ces objets fabuleux, loi du marché oblige !
Pour le moment, seuls les entreprises et les particuliers aisés pouvaient se permettre d’en posséder. Le salaire de professeur d’Obéron n’aurait pu le ranger parmi les seconds cependant il était l’heureux propriétaire d’un gant de donnée (entre autres choses coûteuses) : presque tout son salaire passait en effet dans l’achat de matos ! C’était son péché mignon !
Son psychanalyste le lui avait expliqué en des termes bien vite oubliés. Raph rit doucement en pensant qu’il avait fini par arrêter de voir son psy et qu’il avait dépensé l’économie ainsi réalisée dans on ne sait quel appareil informatique.
Néanmoins, Raphaël ne se considérait pas comme une victime de la société de consommation. Bien au contraire, il se disait être insensible à la publicité. Mais voilà, sa passion des gadgets électroniques avait toujours raison de son porte-monnaie.
Oh ! bien sûr, ils n’étaient jamais complètement inutiles mais en y réfléchissant bien, Obéron admettait souvent qu’il aurait pu s’en passer…
… en faisant à l’ancienne. Le hic, c’est qu’Obéron n’aimait pas faire à l’ancienne ". Il lui fallait un agenda électronique quand un simple carnet de papier bien organisé pouvait suffire.
Le psy avait dit qu’il projetait dans ces objets de l’aube du vingt-et-unième siècle sa peur de ne pas passer le millénaire, sa peur aussi de vieillir, de devenir sénile avant l’âge, parce que tout petit, la vue de son oncle très touché par la maladie d’Alzheimer… Bla bla bla. fit une petite voix dans la tête d’Obéron. Ces balbutiements reflétaient sa façon à lui de voir les choses : il se fichait bien que ce soit de la consommatite psychoaffective ou autre chose.
L’essentiel était qu’il se sente bien dans sa peau ! Naturellement, il aurait été parfaitement heureux si une jolie fille lui avait tenu la main en cet instant mais puisque tel n’était pas le cas, il fallait faire sans !
La voix de sa marraine resurgit du passé pour lui rappeler encore une fois sa devise : « Think positive ! ».
L’ébauche d’un sourire naquit sur son visage comme il atteignait l’extrémité du plus long couloir du campus.
*
Pendant ce temps-là, Gar, le domordinateur de Raphaël, lançait sa commande d’activation à distance de Bidule. Ce dernier se trouvait au milieu du salon sous la table basse lorsqu’il reçut l’ordre d’aller dans la cuisine et de se placer en X45-Y22 et de sortir son mini-plateau.
Dans la cuisine, au même moment s’activait déjà le bras-robot. Il venait d’ouvrir la porte du réfrigérateur (comme l’indiquaient les premières lignes du protocole domotique « sors-le-beurre-dufrigo ») quand Bidule vint, pile au bon moment, se placer à l’endroit programmé pour recevoir le beurrier sur son mini-plateau. Le bras-robot referma la porte du réfrigérateur et Bidule glissa vers le colimaçon qui menait sur le plan de travail de la cuisine. Là, il déchargea de façon brutale le beurrier de son mini-plateau, redescendit du meuble de cuisine par le même colimaçon de bois et alla de nouveau déambuler dans le salon suivant son protocole domotique n°1.
Au moment où Bidule atteignit la moquette du salon, l’écran du salon effaça l’imitation de papier peint pour le remplacer par l’image du seuil de l’appartement. Le détecter de présence de Gar venait en effet de faire son job : quelqu’un venait de se planter bien face à la caméra placée au-dessus de la porte d’entrée l’appartement de Raphaël Obéron.
*
Raphaël nota cette fois que la voix de Gar était celle qui n’était pas faite pour plaire.
- Placez votre œil face au judas et détendez-vous, s’il vous plaît, hacha la voix de celui-ci.
Raphaël essaya de s’imaginer ce que pouvait représenter 340 Mégaoctets imprimés sur papier. Il espéra qu’il n’aurait pas à regretter son ordre puis il se rassura presque aussitôt en pensant que le document devait sans doute contenir de nombreuses photos, gourmandes en mémoires.
- Identification complète, bienvenue chez vous Maitre, fit la voix de Marty Feldmann comme dans Frankenstein junior.
Obéron entra dans son salon. Celui-ci était jonché de feuilles imprimées. Un rapide coup d’œil vers l’imprimante laser lui expliqua qu’une feuille s’était coincée et avait agi comme un tremplin pour les feuilles suivantes. Raphaël remercia le hasard de ne pas lui avoir rappelé de recharger l’imprimante en feuille.
Il avança vers la cuisine et décida qu’il ramasserait tout ce Biiiiiip après manger.
*
3
La découverte de l’hyperespace (en l’an 5327 de l’ancien calendrier) a permis l’expansion massive de la civilisation humaine et son éclatement dans la voie lactée. Depuis cet événement, un nouveau calendrier a été établi : le calendrier d’Apomyr, du nom de l’inventeur du voyage dans l’hyperespace, celui qui permit aux hommes de voyager plus vite que la lumière. (Cf. Apomyr dans le mini lexique placé à la fin du livret.)
… De nombreux systèmes planétaires furent depuis ce jour découverts et colonisés. Une confédération de planètes terra-formées fut créée en l’an 5340 après Jésus Christ soit en l’an 13 Apomyr, noté 13 après v>c ou 13 Ap. (Apomyr) ou 13 Ap. Hy / A.H. (Après Hyperespace).
La confédération des planètes terra-formées comprend 42 planètes gaïennes et 22 planètes non gaïennes, exploitées ou non. Ses débuts, vingt-six planètes ou lunes seulement : Gaïa (ou Terre mère mais plus « la Terre »), Lune (et non plus « la Lune » ), Mars, Venus, Io, Sylvae, Roche, Loch (prononcer « lok »)…
… La confédération n’est pas toujours très influente mais elle a permis de faire régner la paix dans la majorité de l’espace colonisé.
De nombreux systèmes et planètes sont indépendants de la confédération, la plupart néanmoins possèdent des relations cordiales avec les confédérés.
… Olga Stue Stevson, la plus remarquée des sages du conseil des confédérés, permit en 40 ans de service, l’adhésion de 34 autres planètes terra-formées, portant ainsi à 64 le nombre des membres de la C.P.T. Téléore et Rix furent les dernières en l’an 40 après v>c à rejoindre la C.P.T.
… Chaque système planétaire est défini par un nom et un numéro. On peut les décrire également par des lettres se rapportant à leur capacité à permettre la vie, l’activité humaine, etc.
… Les coordonnées des systèmes sont données dans l’ancien système, c’est à dire celui dont le centre du repère est le soleil de terre mère. Les auteurs ont préféré cette convention plutôt que d’utiliser le trop récent repère prenant comme centre celui de la voie lactée, tous les spatio-pilotes disposant de la table de conversion (voir extrait en annexe…)
Raphaël sauta quelques pages et jeta un œil aux annexes. De nombreux tableaux et cartes y figuraient. D’abord désinvolte, il feuilleta rapidement le reste afin de vérifier sa première impression. Comme la première partie du livret qu’il avait survolé rapidement, ces autres pages avaient toutes été éditées selon une qualité photo !
- Si comme je le crois, elles ont toutes une palette de 16 millions de couleurs, il ne faut pas chercher ailleurs la raison à la taille gigantesque de ce document, estima-t-il avec une certaine satisfaction.
La plupart des documents mis en annexe étaient irréprochables sur le plan technique et finalement ce livret d’antécorrespondance ressortait plutôt comme un somptueux guide d’accueil dans la galaxie humaine édité en l’an de grâce 2074 après l’hyperespace.
Il avait été réalisé avec une grande minutie et cela enchantait Raphaël. Déjà accroché par la forme de celui-ci, il commença à s’identifier à un touriste visitant Thagama.
La suite du livret capta davantage son attention, encore plus richement complétée de cartes, de fiches techniques et de dessins/photos, elle avait l’allure d’une miniencyclopédie de Thagama.
Thagama : planète type N.H.B.L. dans le système Janus du secteur 36 100 600 (coordonnées terriennes).
Cette planète a été découverte voici 309 ans en l’an 1765 après v>c (soit en 7092 après J.C.). Elle est la troisième planète des neuf qui gravitent autour d’Éluar A et d’Éluar B. Cette particularité la fait appartenir au sous-groupe étoile double des planètes de catégorie « earth like ». (Voir saisons doubles dans le mini lexique.)
…
…
Thagama fut découverte, dit on, par Romulsen H. Coogley qui…
… Ce n’est qu’en 1990 après v>c que commença la colonisation intensive de son seul continent ou plus exactement de ses trois plaques continentales : Guendjaal, Jaazlénia et Hypsopus.
Hypsopus et Guendjaal représentent à eux seuls 90 % de la surface des terres émergées et 97% des terres arables.
Jaazlénia, la plaque centrale, est faite de déserts froids ou chauds, de zones calcaires ou volcaniques peu productives en comparaison aux deux grandes plaques qui sont reliées entre elles par Jaazlénia.
Hypsopus, capitale souterraine de la plaque du Sud-Ouest du même nom fut bâtie dans un cratère qui semble avoir été creusé par la chute d’un météorite il y a environ 55 millions d’années.
Guendjaal, capitale de la plaque Est, se trouve agrippée sur les flans du mont Mordorf.
Jaazlénia n’a pas de capitale à proprement parler, il existe des capitales régionales qui tiennent un conseil dans une ville différente à chaque nouvelle réunion. La plus grande agglomération est Jaazlée et comme toutes les villes de Jaazlénia, elle présente la particularité d’être construite autour de grottes naturelles…
… Les thagaméens sont très différents selon qu’ils soient de Jaazlénia, d’Hypsopus ou de Guendjaal.
Les hypsopusiens sont surtout d’excellents mineurs, bien qu’on compte également parmi eux des chimistes, des biophysiciens, des mathématiciens ou encore des roboticiens.
La richesse des sols d’Hypsopus est notoire dans tout le secteur 36 100 600. La riche cité souterraine d’Hypsopus produit de nombreux métaux, des terres rares et des minéraux indispensables aux constructions, armes, robots, machines et engins intra et extra-planétaires.
… Les guendjaaliens sont de très bons agriculteurs et de très bons sylviculteurs, parfois ce sont de bons biologistes ou de bons pharmacognosiens. Leurs sources de profits sont essentiellement végétales et animales. Les guendjaaliens en tirent de nombreuses choses : nourritures, matières premières, drogues, médicaments, papiers, tissus, colorants, etc.
Mais en réalité, le peuple qui compte le plus de savants, de philosophes et de sages est celui de Jaazlénia. Ce fait est récent dans l’histoire thagaméenne. À l’origine, le petit continent de Jaazlénia était très peu peuplé (étant donné ses caractéristiques) mais depuis la guerre froide (voir historique de la crise), les choses ont beaucoup changé.
En Hypsopus et en Guendjaal, on fabrique, on traite, on transforme, on cultive, on extrait, on se bat même ; mais quand on naît jaazlénien, la seule richesse qu’on possède c’est son intelligence. Les connaissances scientifiques viennent donc pour la plupart de Jaazlénia, cette petite plaque continentale, où rien ne pousse vraiment et où rien n’est aussi productif qu’en Hypsopus et Guendjaal.
Parce que les trois plaques étaient fondamentalement différentes sur le plan des sols et des richesses souterraines, se sont ainsi développées au cours des années des différences profondes dans les mœurs et le savoir des trois pays.
(Nota bene : on aurait tort d’expliquer l’intelligence jaazlénienne uniquement par les différences géophysiques de Thagama. Pour mieux comprendre les particularités du peuple du 3e continent voir le chapitre consacré spécifiquement à l’histoire de son peuplement et aux mœurs jaazléniennes qui en découlent.)
Le système Janus comme tous les systèmes d’étoile double présente la particularité d’offrir aux thagaméens deux fois plus de saisons que sur Gaïa. Tournant autour des deux soleils à la fois, la planète se retrouve donc périodiquement entre les deux soleils. Étant donnée la distance qui les sépare, Thagama connaît donc deux longs hivers rudes par cycle. Lorsqu’elle se rapproche d’un Éluar, elle est en été. (Voir les schémas en annexe.)
Sous les soleils Éluars, il fait bon vivre,… chantaient les agences pour la colonisation de Thagama pourtant depuis 154 ans les vaisseaux qui se posent sur Thagama n’apportent plus de nouveaux colons. Ce phénomène ne serait pas spécifique à la troisième planète du système solaire Janus mais généralisé à tous les secteurs voisins.
Les pionniers préférant sans doute se rendre sur une planète agréée « C.P.T. »…
Pour de plus amples informations sur la géologie et les différentes productions économiques, se reporter aux cartes en annexes.
Il y a cent cinquante-quatre ans commença une crise économique sans précédent dans le secteur. Ses causes étaient nombreuses et complexes. Thagama fut la planète la plus touchée du secteur.
C’est vers cette époque qu’on observa l’émergence de mouvements nationalistes forts en Hypsopus et Guendjaal. Seuls, ces deux continents étaient touchés par la crise : Jaazlénia, du fait de son ancestrale tradition autonomiste, réchappait jusque-là à la crise interplanétaire du secteur.
Les relations diplomatiques entre les deux grands continents s’aggravèrent progressivement suite à des incidents fâcheux, aujourd’hui oubliés. Les relations hypso-guendjaaliennes s’interrompirent finalement à la suite d’une fausse manœuvre d’un bâtiment de guerre guendjaalien qui fit accidentellement exploser un important satellite hypsopusien.
De nombreux historiens considèrent cet événement comme le début de la guerre froide entre les deux souverainetés majeures de Thagama.
Cet accident eut une conséquence rare : on accusa des deux côtés la science d’être la fautive du malheur de l’aggravation de la guerre. Le nationalisme déjà exacerbé par la crise bilatérale renversa de part et d’autre les pouvoirs en place. Accusant les scientifiques d’avoir provoqué par leurs inventions la fin de la paix, ils bannirent la science et mirent à mal de très nombreux scientifiques.
Nombre d’entre-eux s’exilèrent ainsi vers le continent central épargné par le conflit, augmentant par-là la disparité de répartition de la connaissance scientifique sur Thagama.
D’Hypsopus vinrent des chimistes, des physiciens, des informaticiens, de Guendjaal des médecins, des pharmacologues, des biologistes, …
Jaazlénia devint alors la plus petite des nations du système Janus ayant autant de ressources humaines. La matière grise devint sa grande richesse.
La fuite des savants (et de leur savoir) vers Jaazlénia fut égale de part et d’autre des deux camps. Peu à peu, le patrimoine scientifique des deux grands s’appauvrit et le manque de matière grise se fit rapidement ressentir. Les deux grands renâclèrent longtemps avant de reconnaître leur erreur auprès des scientifiques.
Jaazlénia commençait à détenir le monopole du savoir et par là, devenait trop puissante à leurs yeux, aussi s’attira-t-elle la convoitise des deux grands qui comprenaient enfin l’enjeu qu’elle représentait. Sachant que celui qui posséderait Jaazlénia et son savoir serait le maître absolu de Thagama, les deux grands entrèrent alors en guerre sans merci pour la conquête de Jaazlénia. Dans cette nouvelle forme de confrontation, ils luttaient maintenant pour récupérer le maximum de « cerveaux ».
De toutes les guerres connues dans l’histoire humaine, on dit que la guerre qui commençait en était la plus étrange.
Dans leurs attaques, chacun des deux grands essayait de faire le maximum de prisonniers en faisant le minimum de blessés parmi les jaazléniens. Mais leur avance fut rapidement arrêtée de part et d’autre des frontières car chacun des deux grands envoyait des troupes armées aux frontières entre Jaazlénia et leur ennemi.
Les jaazléniens au centre du conflit voyaient les guendjaaliens traverser l’espace au-dessus de leur pays d’Est en Ouest pour aller lutter contre les hypsopusiens à leur frontière Sud-Ouest et inversement.
Très tôt, les jaazléniens tirèrent partie de leur supériorité en matière grise : ils fabriquèrent une barrière énergétique juste derrière la ligne du front à chacune de leurs frontières. Cette barrière permit de mettre un terme aux combats mais laissa de nouveau la place à une guerre froide. Elle avait de plus séparé de leur patrie de nombreux jaazléniens faits prisonniers dans les premiers mois du conflit thagaméen…
Cette barrière est encore en fonction actuellement car la guerre froide n’est toujours pas terminée.
Les guendjaaliens et les hypsopusiens semblent sur le point de pouvoir percer la barrière qui faiblit chaque jour davantage. Ils ont utilisé les prisonniers jaazléniens pour augmenter leur puissance respective. Pour l’instant, on ne sait pas comment ils ont fait pour retourner contre leur pays les prisonniers jaazléniens car la population jaazlénienne est connue partout dans le secteur pour sa loyauté envers son pays…
Vous êtes le commandant [votre nom], soldat de l’armée jaazlénienne et vous êtes originaire des grottes de Far-Djaane. Vous êtes un gris (= jeune célibataire). Vos parents…
… Vous êtes actuellement posté avec votre unité de défense au niveau de la frontière Est qui sépare la plaque Jaazlénia de Guendjaal…
… Votre unité de combat n’est pas coupée de la « capitale », en effet vous venez de recevoir la première lettre de votre marraine de guerre.
Il s’agit de mademoiselle Crystaléa Lowen-Soissanth.
Spécialiste en nutrition parentérale. Elle fait partie du corps de défense de Jaazlénia comme tous les jaazléniens naturellement. Elle est donc rattachée au service de santé du corps de défense de Jaazlée étant donnée sa spécialité…
Avant l’état de guerre total, cette scientifique travaillait comme chercheur aux côtés du professeur Sherell (mort au cours de l’attaque de la B.T.N.). Ses travaux de recherche étaient axés sur la nutrition parentérale des comateux. Tous deux étaient originaires de la communauté de la zone étrange et passaient pour les futurs prix Gdwell avant les événements qui suivirent…
Zone étrange, tiens ? Bon où est cet index ? Ah ! Zone étrange :
Zone Nord-Ouest de Jaazlée ainsi appelée parce que stérile et sans ressources pour l’homme. Géologiquement, cette zone est aride et calcaire.
La zone étrange est bien connue pour deux particularités : ses grottes et ses habitants.
Les nombreuses grottes de la zone étrange abritent en effet des biotopes uniques pour leur beauté. Malheureusement les végétaux qu’on y trrouve n’ont guère d’autres qualités que leur beauté et peu sont employés dans l’industrie textile, agro-alimentaire ou pharmaceutique.
Le peuple de la zone étrange est relativement plus intelligent et plus beau que la moyenne des thagaméens. Cette particularité est assez surprenante pour être soulignée. Néanmoins l’histoire et la société thagaméenne en ont fait des gens pauvres, méprisés et longtemps exploités.
L’origine des Étranges remonte avant la guerre des îles Salks, 1938 après v>c (avant la colonisation intensive de Thagama). Longtemps passés pour être une communauté de mutants aux yeux des thagaméens, les Étranges descendent en réalité des rescapés de colons, triés eugéniquement et envoyés là pour colonisation pilote lors du troisième septennat de l’empereur Oshigoshi le poilu (Empire Carthageen).
Ce peuple conserve une tradition scientifique très poussée, mais vénère néanmoins une sorte de divinité de la vie, mélange de religions et de philosophies terriennes très anciennes.
Ce monothéisme présente une composante rare à signaler : il n’y a pas à proprement parler de culte de cette divinité (au sens entendu dans la plupart des autres religions). Cette divinité pourrait en fait être réduite très schématiquement à l’énergie de cette tribu (à rapprocher plus de l’animisme, la sagesse nippo-chinoise et du credo des écommunistes de Terranova 9).
Notez qu’aux côtés des nombreuses légendes dont les ont affublés les nouveaux colons thagaméens, figure celle qui leur prête des pouvoirs de télépathie, de téléphilie et de télékinésie.
De nombreuses tentatives scientifiques ont essayé d’infirmer cette légende mais celle-ci semblerait reposer sur une base de vérité (*).
(*) note n’engageant que les auteurs.
Raphaël sourit en lisant cette tête de chapitre car il reconnaissait là le leitmotiv qu’il rencontrait trop souvent à son goût dans les scénarii de S.F. Depuis la fameuse trilogie de La guerre des étoiles et bien qu’elle ne fût pas la première à en décrire, les empires spatiaux pullulaient dans les romans et les univers de jeux de rôles de science-fiction.
L’empire s’apparentait à un triumvirat dont l’allure rappelait tout à fait à Raphaël l’aspect noir de l’empire de La guerre des étoiles, avec une touche d’américanisme salement capitaliste. Bref un univers plutôt cyber-punk mais ponctué çà et là d’un peu de paranormal.
L’horloge numérique affichée 1 par 1,80 sur le mur face à lui transforma son 23 : 48 en 23 : 49 alors qu’il aborda un nouveau long chapitre.
Celui-ci rompit la longue monotonie des historiques pour entamer des descriptifs de l’état des lieux scientifiques et techniques de l’univers de Thagama. Après une lecture particulièrement intéressante d’un tableau synchronoptique des inventions et découvertes du 2ème millénaire après Apomyr, Obéron étudia la partie qui concernait les unités physiques en cours.
Année, trécade, décade, période, heure standard, heure Éluar, dixième, centième, repilage, se hanger (planquer) et autres termes d’argots n’auraient plus de secret pour lui. Un lexique très didactique le familiarisa au Mémolé (de « mots mélés »), un des argots les plus utilisés du 21ème siècle après V<c. Ainsi Humain se disait « Cynober » (no cyber), petite amie : ptatmie, ordinateur : hunoman, guerre : panox, etc. Une note allait même jusqu’à en indiquer l’origine : une épice locale dont l’un des effets secondaires était la dyslexie !
Raphaël allait refermer le livret lorsque quelque chose attira son attention, la dernière page du livret n’était remplie qu’à moitié par le texte et au milieu de la partie blanche restante figurait une note manuscrite minuscule.
Obéron sortit sa loupe et lut rapidement ce que sa correspondante avait sûrement écrit de sa propre main.
J’encours un risque certain à vous envoyer par télématique ces documents inédits mais c’est le seul moyen dont je dispose pour vous les faire parvenir. Vous aurez là tout pour jouer votre rôle à la perfection et mener jusqu’à son terme cette antécorrespondance.
Ces documents ne doivent jamais tomber dans d’autres mains que les vôtres ! Ils ont tous leur importance et contiennent la clé qui ouvre mon cœur, alors sachez les exploiter au mieux !
Apprenez par cœur les paragraphes concernant votre situation passée et actuelle : cela vous sera très utile plus tard ! N’hésitez pas non plus à apprendre sur le bout des doigts les correspondances entre termes désuets et termes modernes ainsi que les mots typiquement thagaméens qui vous sont donnés dans les annexes.
Je ne tiens pas à ce que mon identité soit connue ; aussi, ne parlez de notre correspondance à personne, je vous en conjure ! Le secret sur toute cette affaire m’est indispensable.
Inutile de faire des recherches car vous n’apprendrez rien sur moi en dehors de ce que vous lirez dans mes lettres. Elles seules vous permettront de franchir le vide qui nous sépare.
Envoyez vos lettres à cette seule adresse : BALT n° 237.
Amicalement
Crystaléa Lowen-Soissanth
P.S. : Une fois mémorisés, ces documents doivent être détruits. Vous comprendrez plus tard pourquoi.
Raphaël referma le livret intrigué, cette longue lecture l’avait épuisé et sa main lâcha le livret au pied de son lit.
Il était minuit vingt et le sommeil ne fut pas long à venir.
*
4
- Alors, Raphaël, n’avais-je pas raison ? N’est-ce pas là le meilleur moment pour venir entretenir notre forme ? fit Gérald Lock prenant un ton faussement mondain tandis qu’il tournait ses yeux joyeux vers son ami.
Pour toute réponse, celui-ci expira bruyamment en fin d’effort, agrippé à la barre fixe de la salle de musculation du Még’.
- Ah ! Enfin, ‘pas trop tôt, souffla Lock en voyant arriver face à lui, sur l’écran vidéo couplé à sa bicyclette, le sommet de la colline et la fin de ses efforts.
Après quelques tours de pédalier, l’avant de sa bicyclette montée sur vérins pneumatiques redescendit doucement, redonnant à Gérald l’impression temporaire de rouler sur du plat.
Il le savait, il venait de gravir la partie la plus difficile de son parcours simulé sur ordinateur et la redescente par le bois des Nez percés n’allait pas tarder. L’écran vidéo renvoyait l’image d’une longue pente se terminant en virage au milieu d’une orangeraie resplendissante.
Les vérins pneumatiques couinèrent doucement de nouveau au milieu des bruits d’haltères et de ressorts.
- À cette heure, l’avantage c’est qu’il y a moins de monde, fit Gérald, reprenant son sujet de conversation comme un magnétophone dont on aurait relâché la touche pause. Regarde toi-même, la moitié des bancs de musculation n’est pas occupée. C’est tout de même plus agréable, non ? D’abord il fait moins chaud et ensuite il y a moins de bruit. La preuve : c’est qu’on entend mes oiseaux !
- Tes oiseaux ? Humpfff ! Encore trois et j’arrête ! Pfff ! lâcha Raphaël le visage en sueur.
- Je parle des bruitages de ce truc pardi ! T’avais dit trente tout à l’heure et je n’en ai compté que vingt-deux, railla Lock.
- Humpff ! Va t’faire ! Pffffou !
Gérald éclata d’un rire joyeux et tourna son guidon pour éviter de quitter la route virtuelle.
Obéron se laissa choir à côté de lui sur le tapis-mousse bleu. Ruisselant de sueur, il semblait n’avoir plus la force de saisir la bouteille d’eau minérale posée entre Gérald et lui.
- Un peu de course avec moi, maintenant ? Tiens donne m’en un peu aussi, j’ai soif.
- Deux secondes ! Laisse moi respirer veux-tu ?
- Tiens au fait, lança Gérald, on murmure que Jenkins va recevoir le prix Meg’ 97 pour son projet ARTÉSIA, tu es au courant ?
Raphaël retira son pantalon sans ôter ses chaussures et grimpa sur le tapis roulant à gauche de son ami.
- Jenkins est un con, lâcha-t-il en tirant sur les bords de son short noir à bretelles qui moulait superbement son corps musclé.
- On fait un bout de chemin ensemble ? Où es-tu ? reprit-il en activant le tapis roulant à pente variable.
- O.K. ! Cale-toi sur le kilomètre dix virgule deux. Chemin huit bien sûr ! Tu vois, j’ai bientôt fini le parcours !
L’écran vidéo qui se trouvait face au tapis roulant de Raphaël s’alluma sur un chemin identique à celui de Gérald, en fait une reproduction exacte du sentier du chipmunk.
(Ce sentier, qu’ils auraient donc pu réellement emprunter, faisait en effet le tour du mégacampus. Quels avantages voyaient-ils donc à venir dans cet endroit confiné sentant la sueur ?
Pour Gérald, l’avantage avancé était qu’il ne pouvait interrompre une balade réelle au grand air sous prétexte qu’un banc de musculation s’était libéré ou tout simplement parce qu’il en avait marre ! Mais la raison essentielle à leur enfermement raisonnait au-dessus d’eux : l’ordinateur ne jugeait pas utile, en effet, de simuler l’exceptionnelle pluie d’orage qui bombardait le plexidôme du puits de jour de la salle de musculation.)
Ainsi les deux amis couraient et pédalaient sur le chemin virtuel N° 8 dit « chemin du chipmunk ». Face à eux, des écrans de grandes dimensions s’appliquaient à simuler chaque détail de ce parcours sans véritable difficulté.
Les deux écrans jumeaux n’affichaient pourtant pas exactement la même image ni les mêmes indications :
D’une part, sur chacun d’entre eux, incrustés sur deux lignes en bas de l’écran, figuraient la position, la distance parcourue, la vitesse moyenne et la vitesse instantanée.
D’autre part, l’écran de Gérald, censé représenter ce que voyait un cycliste, dessinait dans ses coins supérieurs des rétroviseurs. Dans ces derniers, on pouvait d’ailleurs voir courir un petit personnage en costume bleu tandis que roulait au milieu du chemin, face à Raphaël, un vélo bleu monté par un personnage en costume rouge, presque aussi rouge que la figure de Franck qui venait d’arriver sur le rameur à gauche de Raphaël.
- Désolé les amis, je ne peux pas vous suivre dans les bois, fit-il hilare en allumant son écran vidéo.
- Eh ! Baisse un peu le bruitage de tes rames s’il te plaît, tes floc-floc me donne envie d’aller pisser ! répliqua Obéron.
- T’as qu’à aller derrière un de ces arbres ! fit Gérald en éclatant de rire sans retenue.
*
5
Mégacampus Orange II, Hall 8, 8h30.
Dans le silence matinal, quelques étudiants encore endormis se hâtaient de prendre place dans leurs amphis avant que n’arrivent les professeurs.
- Ah ! Tu vois, Kanéda, j’aurais dû le parier avec toi ! lança Wilfried Gutfrind en tenant la porte de l’amphithéâtre 8-A pour son ami. Les groupies du prof sont déjà campées face au projecteur d’hologramme ! Quel malheur ce serait si elles rataient une seule seconde de l’animation d’introduction !
- Je donnerais cher moi aussi pour avoir autant de jolies filles à mes pieds, fit Kanéda en lâchant bruyamment la porte.
- Une seule me suffirait ! Mais j’y pense, si tu les veux, fais comme lui, tu n’as qu’à t’exiber nu sur un podium ! Toutefois je préfère t’avertir, tu es loin d’avoir le physique du prof et encore plus loin d’avoir son cerveau !
- Rien ne dit que les muscles de l’apollon sont ses propres muscles. La tête de l’écorchéhologramme est bien la sienne, mais le corps ? Après tout, qui sait si ce n’est pas un montage ? Un coup de palette graphique et hop !
- Moi, je sais ! Ce n’est pas un montage ! Je l’ai vu une fois par hasard, à poil dans les douches du complexe sportif du Még’. Ce mec est aussi musclé que l’hologramme le laisse imaginer.
- Bref je n’ai aucune chance ! j’ai face à moi le concurrent le plus difficile à évincer : beau, musclé, brillant, intelligent et surtout célibataire et salarié ! Ce n’est pas ma bourse d’étudiant qui pourrait entretenir une seule de ces groupies !