Michel Debeauvais
(Crancé)
De mémoire(s)
Smashwords Edition
Copyright Michel Debeauvais 2010
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I.
Notice Biographique
Michel DEBEAUVAIS, professeur émérite de l'Université de Paris 8
né à Saint Quentin (France) 1922
Etudes supérieures en lettres, économie et science politique
Ecole Normale Supérieure (1942)
Ecole Nationale d'Administration (1945-47)
Maître de Conférences à l'Institut d'Etudes Politiques (Sorbonne) 1948-1952)
Directeur-adjoint de l'Institut d’Etude du Développement Economique et Social (IEDES, Sorbonne) 1959-1965
Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (1965-1970)
Professeur de sciences de l'éducation à l'Université de Paris 8 (1969-1977 et 1982-1987). Professeur émérite depuis 1987.
Autres activités
Ministère des Affaires étrangères (1947-1959) : Relations culturelles, et coopération technique.
Chef de Division à la Direction des Affaires scientifiques de l'OCDE (1965-1969) ; Conseiller technique au Centre de Développement de l'OCDE (1969-1975)
Directeur de l'Institut International de Planification de l'Education (UNESCO) 1977-1982
Conseiller technique à la Direction Générale des Relations Culturelles du Ministère des Affaires étrangères (1985-1987)
Président de l'Association des Enseignants et Chercheurs en Sciences de l'Education (1970 - 1976)
Président de l'Association Francophone d'Education Comparée (1973-1978) ; Président d'honneur de l'AFEC depuis 1978.
Président du Conseil Mondial des Associations d'Education Comparée (1983 - 1988). Membre du Comité Exécutif de 1988 à 1996. Délégué du Conseil Mondial auprès de l'UNESCO et du Comité Permanent des ONG de 1988 à1998.
Co-fondateur et coordinateur du Groupe d'Etude Afrique (GRETAF) depuis 1995
Membre du Bureau du Groupe ONG-EPT/NGO-EFA à l’UNESCO depuis 1995
Membre d'honneur de la Société Européenne d'Education Comparée (CESE) 1990
Membre de l'Academia Europaea (émérite depuis 1992)
Membre honoraire de la Faculté d'Education de l'Université Charles (Prague) 1993
Membre du Comité Directeur du Conseil International de la Préparation à l'Enseignement (ICET) 1993-1996. Délégué de l'ICET auprès de l'UNESCO (1993-1996). Vice-Président pour l'Europe (1994-1995)
Missions internationales (missions d'expert de coopération technique, organisation de Colloques, cours et conférences) :
Afrique subsaharienne : Afrique du Sud (1997), Burundi (1991), Burkina Faso (1995), Cameroun (1978, 1980), Centrafrique (1991), Guinée (1991, 1998), Nigeria (1979), Sénégal (1969, 1978, 1990, 1998), Tanzanie (1980, 1991), Zimbabwe (1981, 1990)
Asie: Bangla-Desh (1979, 1980, 1987), Brunei (1985), Cambodge (1955), Chine (1980, 1988), Inde (1950, 1971, 1978, 1979, 1986, 1987, 1989, 1992), Indonésie (1979, 1980), Iran (1972), Laos (1955), Népal (1971), Pakistan (1976), Philippines (1976, 1979), Sri Lanka (1978, 1979, 1981), Taiwan (1991), Thaïlande (1976, 1978, 1979, 1980, 1984), Viet-Nam (1955).
Océanie : Nouvelle-Calédonie (1986), Vanuatu (1986), Fidji (1986)
Moyen-Orient/Monde arabe: Algérie (1969, 1974), Bahrein (1989), Egypte (1966, 1969, 1979, 1980), Liban (1966, 1969, 1974, 1975), Maroc (1982), Oman (1979), Qatar (1978), Soudan, Syrie (1969, 1979), Tunisie (1963)
Europe: Allemagne (1989, 1991, 1992, 1993, 1995), Belgique (1991), Espagne (1977, 1978, 1979, 1982, 1989, 1990, 1991), Grande-Bretagne, Grèce (1975, 1985, 1986), Hongrie (1988, 1990), Italie (1989, 2000), Norvège (1981), Pologne (1972, 1978, 1987), Portugal (1980, 1990), R.D.A. (1978), Suède (1978, 1979, 1980, 1981, 1982, 1990, 1991), Tchécoslovaquie (1979, 1989, 1990, 1992), Turquie (1969), URSS (1978, 1980), Yougoslavie (1978, 1984)
Amérique du Nord : Canada (1979, 1988, 1989, 1994), Etats-Unis : (1974, 1979, 1980, 1985, 1986, 1987), Mexique (1970, 1978, 1980)
Amérique du Sud : Argentine (1970), Brésil (1979, 1986, 1987, 1989), Chili (1968, 1970), Colombie (1982), Equateur (1970), Pérou (1970, 1975, 1978), République Dominicaine (1985), Vénézuéla (1979, 1980, 1989)
Amérique centrale et Caraïbes : Cuba (1970), Jamaïque (1980), Haïti, Nicaragua (1981), République Dominicaine (1985), Trinidad (1979)
II.
Souvenirs de guerre.
Commençons à mon arrestation en octobre 1943, pris au piège de la ‘souricière’ que la Gestapo avait mise au 10, rue Emile Zola ; un local que nous avions abandonné à la suite de plusieurs arrestations récentes. Nous cherchions à retrouver Lucile Royanet, et nous avions décidé d’y retourner pour voir…J’étais ce jour là avec Pierre Suzor, nous venions de recevoir de l’équipe de Grenoble tout un courrier de papiers-pelure, que je tenais à la main sans les avoir encore dépliés. Quelle inconscience…
A peine avions-nous sonné au 1er étage que la porte s’ouvrait brusquement, un homme nous braquait avec son revolver tandis qu’un autre sortait brusquement de la loge de la concierge pour nous couper la retraite. Cet instant était l’entrée brutale dans l’autre monde que nous avions si souvent imaginé. Plaqués au mur, fouillés et brutalisés, j’ai eu le réflexe de mettre les feuilles en boule, en les faisant passer de l’envers à l’endroit avec la méthode de l’empalmage que j’avais apprise dans un livre de prestidigitation. J’ai pu profiter de la confusion d’une grêle de coups pour l’avaler, la cacher avec la langue, et finir enfin par la déglutir. C’est je crois la meilleure contribution de ma brève carrière de résistant à la Seconde Guerre mondiale…
Nous avions commencé par déclarer bravement (et sottement) que ‘nous ne parlerons pas’, ce qui a suscité leurs sarcasmes. Nous avions aussi prétendu, contre toute vraisemblance, que nous ne nous connaissions pas, et que nous nous étions rencontrés par hasard en sonnant tous deux à cette porte.
Bientôt, on nous fait monter dans la traction avant, les revolvers dans les côtes. En traversant la Place Bellecour, celui qui parlait français me dit « regarde la bien, tu ne la reverras jamais ». Nous arrivons à la caserne de l’Avenue Berthelot, dont nous connaissions la sinistre réputation.
J’avais retrouvé Pierre Suzor avec grand plaisir à Compiègne (fin décembre 43), que je n’avais pas revu depuis le début des interrogatoires. Nous avons tout de suite préparé une évasion pendant le transport en Allemagne. Notre tentative a avorté avant d’avoir pu terminer d’ouvrir la paroi du wagon avec la lime que nous avions pu emporter, pour sauter dans la côte de Chalons (où on disait que le train ralentissait). Nous nous sommes perdus de vue ensuite jusqu’à la fin de la guerre.
L’arrivée à Buchenwald quelques jours après nous a fait entrer dans un autre monde, où le N° 43986 a commencé son existence d’insecte.
Le passage d’un mois au « petit camp » ne m’a pas laissé de bons souvenirs. Journées dans les Kommandos disciplinaires (Scheise Kommando, Himmelfahrt Kommando, Eisenbahnbau où nous construisions une voie de chemin de fer dans les bois de hêtre glacés, etc.). Quand on sortait du camp gelés par les longs appels, nous passions par rangs de cinq (zu fünf) par la porte de l’enfer, la Tor avec son inscription sinistre « Jedem das Seine » (à chacun son destin). Près de la sortie, un grand arbre que je nommais le « chêne de Goethe », où j’imaginais l’inscription « j’aime mieux une injustice qu’un désordre », avec les pendus balancés par le vent glacé comme dans les gravures de Callot. En fait, les pendus du dimanche étaient le spectacle de la place d’appel, clôturant la péroraison dominicale du commandant du camp, répercutée par les hauts parleurs et hurlée simultanément dans toutes les langues par les dollmetcher, traducteurs officiels du camp. Pour essayer d’oublier le froid, j’essayais d’analyser les homélies du Lagerführer avec les méthodes d’explication de texte apprises en khâgne.
Le discours du Lagerführer suivait l’ordre recommandé par Cicéron pour une bonne plaidoirie : les bons arguments d’abord, les moins bons au milieu, et les meilleurs à la fin : l’exorde nous intégrait dans la grande famille du Reich en nous faisant partager quelques nouvelles réconfortantes du front russe ; le ton devenait ensuite plus inquiétant en nous avertissant que nous n’étions pas ici dans un ‘sanatorium’, mais pour apporter notre contribution à l’effort de guerre, et je pensais aux locomotives qui portaient les slogans entraînants « Räder rollen für den Sieg ». Nous aussi nous roulions pour la victoire, il fallait aller plus vite, travailler avec davantage d’ardeur. Il en venait alors à l’essentiel : des ‘sabotages’ intolérables. C’est là qu’il fallait comprendre au plus vite d’où allait venir le danger : une semaine, il s’indignait d’avoir appris que des détenus sans scrupules avaient dépecé des couvertures pour se fabriquer des « chaussettes russes ». Imitant les anciens qui avaient déjà compris la suite, il fallait se débarrasser le plus vite et le plus loin possible de ce qui devenait la menace du jour, avant de défiler devant les SS et les Kapos qui nous scrutaient pour sélectionner les délinquants qu’on allait pendre pour l’exemple. Comme un scenario bien réglé, 5 à 6 malchanceux (ouf! j’y ai échappé!) se laissaient conduire docilement au centre de la scène, montaient les marches pour recevoir le licou en attendant d’être poussés hors de l’estrade. A peine un geste, et bientôt la fin de l’appel nous faisait refluer dans nos baraques où nous allions nous réchauffer un peu avec la tasse d’eau noire tiède.
Les jours de semaine, il fallait trouver en soi-même les passe-temps pour supporter les longueurs des appels. C’est la poésie qui était mon meilleur réconfort. Au dessous d’une certaine température, peu d’oeuvres résistent. De la Chanson du mal aimé, le chant des cosaque zaporogues était seul à répondre à l’appel, la résistance au Sultan par le mépris absolu ; mais c’est Mallarmé qui résistait le mieux au froid, le cygne pris dans la glace, la tête de Saint Jean s’élevant dans la froidure éternelle. Victor Hugo aussi ‘s’il n’en reste qu’un…’
En février, Crancé (ou plutôt le matricule 43 986) se trouve embarqué dans un convoi pour Dora dont la réputation était mauvaise. J’y ai passé un mois dans un tunnel dans le vacarme, les cris et la fumée des explosions ; nos marteaux-piqueurs morcelaient les blocs de pierre calcaire, et nous chargions les débris dans des wagonnets sur le front de taille. A quelques mètres derrière nous, d’autres élevaient des murs de brique suivant le profil du tunnel qui avait la dimension et la forme d’une station de métro. On coulait du béton entre les parois de craie et les murs de brique, pour renforcer la colline de calcaire creusée par le réseau de tunnels.
J’ai un souvenir confus de ces journée et des nuits interminables où nous travaillions et couchions dans le même tunnel, semblables aux réprouvés de Dante. J’y pensais souvent en regardant les ombres qui s’agitaient dans les nuage de poussière blanchâtre où les lumières blafardes des lampes n’éclairaient qu’un halo. J’accumulais des renseignements avec l’espoir de les transmettre dès qu’une occasion se présenterait : j’apprenais par bribes qu’on assemblait déjà dans d’autres tunnels d’immenses tubes d’acier en forme de cigares, sortis ensuite sur deux wagons, sans doute les fusées secrètes dont m’avait parlé Jacques Bergier à Montluc. J’en parlais le plus possible à mes camarades français (dont j’ai tout oublié) pour augmenter les chances de faire passer les informations à l’extérieur ; on disait qu’il y avait des prisonniers de guerre français aux alentours, et des détenus qui travaillaient à la radio des SS ; on parlait aussi d’anciens du camp qui organisaient un réseau de résistance.
Mais en mars 44, je suis désigné pour un convoi, avant d’avoir pu contacter les anciens ; je me sentais soulagé de quitter Dora, rien ne pourrait être pire qu’ici. Pour la première fois depuis l’arrivée on nous sort du tunnel, je suis aveuglé par la lumière du jour. On nous donne une demi-boule de pain pour le voyage, festin inattendu! Le voyage en fourgon est assez long, des gardes somnolents nous laissent dormir ; ce temps de repos m’a paru l’annonce de temps meilleurs. Je n’avais pas encore appris qu’il peut toujours y avoir pire que le pire.
Arrivée paisible de jour dans un petit camp, un Français qui balayait la cour nous apprend que le camp s’appelle Laura. Nous l’interrogeons anxieusement pendant l’appel ; contrairement à notre attente, il nous répond de façon lugubre que nous n’avons pas de chance d’arriver ici, et que nous ne survivrons pas longtemps. Il y a peu de monde, mais nous dit-il, il arrive tout le temps de nouveaux convois pour combler les vides. Nous en sommes..
Le soir à l’arrivée des Kommandos, nous comprenons mieux, à voir la mine de ceux qui rentrent. Le lendemain, nous partons à 6h. pour le chantier où nous découvrons un superbe paysage en noir et blanc : une montagne d’ardoise couverte de neige. Nous faisons les « deux douze » de 6h. à 18h., et chaque semaine de 18 à 6h. Le plus dur est le changement d’équipe, où une semaine sur deux le temps de travail est de 18 heures. L’autre semaine où nous avons 18h. de repos, les SS occupent nos loisirs avec les corvées de nettoyage du camp, parfois même avec une séance de cinéma obligatoire où les Kapos frappent ceux qui essaient de dormir.
Dès le début, un détenu français m’apprend qu’il y a sous nos pieds une usine souterraine de compresseurs géants fabriquant de l’oxygène liquide destiné à être mélangé à de l’alcool. Le mystère des fusées (les Vergeltungswaffen, les V2 comme je l’apprendrai plus tard) s’éclaircit donc peu à peu, le sort m’a conduit au coeur des deux dispositifs, mais à qui faire passer ces renseignements? Nous sommes isolés dans cette montagne du Harz. Dora et Laura, dit-on, sont les noms des filles du patron des V2. Se doutent-elles de quels lieux elles sont les marraines? Humour nazi..
Mon travail habituel consiste à alimenter des bétonneuses installées sur la montagne : transport de sacs de ciment, pelletage de gravier, pousser des wagonnets. Peu à peu je comprends le sens de ce chantier : bétonner la montagne pour protéger des bombardements l’usine souterraine. C’est pourquoi la montagne est percée de trous, destinés à des piliers de béton armé pour soutenir les énormes dalles de béton. C’est grandiose. Il fait si froid que la peau colle aux wagonnets, les sacs sont lourds, les chiens sont tout le temps autour de nous excités par les cris des SS à aboyer et souvent mordre, pour nous faire accélérer la cadence. Je ne peux pas oublier le jour où ils leur ont fait attaquer à mort un commandant de gendarmerie nommé Clech, un de nos meilleurs camarades.
Un autre jour, j’avançais dans la file de fantômes portant leur sac de ciment à la bétonneuse sur le sentier creusé dans la neige glacée ; il fallait passer au dessus d’un des trous sur une planche ; mon pied a glissé, la planche s’est retournée ; en tombant dans le trou, j’ai levé les mains par réflexe et je me suis trouvé agrippé à la planche. J’entends encore le sac de ciment qui avait glissé de mes épaules s’écraser au fond du trou, à des dizaines de mètres plus bas. Des camarades m’ont repêché ; heureusement pas de SS en vue. Je n’avais même pas eu le temps d’avoir peur. Mais après, je me suis mis à trembler sans pouvoir m’arrêter, et un Kapo m’a conduit quelque temps dans sa baraque ; tout arrive... J’étais étonné de tenir tant à la vie, alors que j’étais tout le temps à balancer entre continuer (mais à quoi bon, quand on décline chaque jour) ou choisir une fin volontaire que j’imaginais en vengeance rédemptrice (mais comment tuer un SS? je n’avais encore entrevu aucune possibilité).
Il sortait de la montagne une énorme manche à air qui crachait de temps à autre une immense flamme hurlante jusqu’au fond du ravin. Le vacarme était tel que même les gardiens lâchaient leurs fusils pour se boucher les oreilles ; pour nous, une minute de repos. Je me souviens d’une enveloppe de sac de ciment flottant dans les airs comme une feuille morte prise dans le tourbillon, comme nos vies de fantômes errantes. Ces scènes infernales me rappellent aussi que l’information sur l’usine de Laura-Ellrich serait précieuse pour les Alliés, pour compléter celle sur les fusées dont on m’avait dit à Dora qu’elles avaient pu être transmises à Londres par des détenus employés à la radio du camp, et je fais circuler ces bribes d’informations à plusieurs camarades sûrs, pour qu’elle ait une petite chance de parvenir en Angleterre.
Mon camarade de paillasse à Montluc Jacques Bergier, survivant improbable retrouvé après la Libération, avait été le premier à me parler en 43 des recherches allemandes sur les fusées ; après la guerre, il m’a raconté que les Services de renseignement anglais avaient effectivement reçu des informations sur les fusées géantes assemblées dans le tunnel de Dora, mais que les experts avaient estimé que ces armes seraient un échec : aucun propulseur connu n’était assez puissant pour de tels engins, et même si les Allemands en avaient découvert un, aucun métal ne pourrait résister à la chaleur dégagée. Deux arguments parfaits, que les Allemands (von Braun ?) avaient contournés en utilisant de l’oxygène liquide réputé instable, et un métal (à base d’aluminium) conducteur de chaleur et la dissipant rapidement. Une leçon que j’ai retenue sur les limites des experts. Je n’ai jamais trouvé de confirmation de son récit ; son imagination l’entraînait souvent à extrapoler à partir de ses connaissances et de ses intuitions. C’est lui aussi qui m’a fait apercevoir les conséquences illimitées de la domestication de l’électron, qui ne dépassaient pas encore la technique de lampe triode. Il annonçait des machines intelligentes capables d’exécuter toutes les tâches répétitives et d’imiter les opérations mentales. Je m’efforçais d’y repenser souvent pour lutter contre les longues heures de froid et de faim.
Vers la fin de l’hiver 43, j’ai la chance insolite d’être envoyé au camp voisin de Harzungen en convalescence ; par qui ? pourquoi ? comment ? L’improbable est parfois bénéfique. Je me trouve donc dans la baraque du « Schonung » où je passe une quinzaine de jours sans travail et sans appel. J’apprends que ce camp a pour fonction d’entreposer les briques pour la consolidation des tunnels de Dora et d’Ellrich. Elles sont rangées en immenses blocs recouverts de peinture verte comme camouflage. J’ai donc un aperçu de toutes les étapes de la fabrication des V2 : le creusement des tunnels où se fait l’assemblage des fusées et la consolidation des parois par des murailles de brique et de béton (Dora), la consolidation des usines souterraines par les dalles de béton (Laura) ou les murailles de briques (Dora), la fabrication (ou la mise au point) du carburant (Laura-Ellrich).
A l’abri pour le moment du froid et du travail forcé, je peux concentrer ce qu’il me reste de forces, reprendre un peu conscience, et je recommence à former quelques pensées, encore bien tremblotantes.
Je me souviens vaguement d’un passage de Faust où Méphistopheles l’enlève dans les airs pour lui montrer un paysage infernal, et je me force à croire que je pourrai un jour retrouver le texte. Après la Libération, je découvre qu’il s’agit précisément de la région du Harz et de la vision que j’en ai eue.
Walpurgisnacht, Harzgebirg, Gegen von Schierke und Elend
Méphistophélés à Faust, qu’il a amené par les airs dans le Hartz, au dessus des mines :
Faust, amené dans les airs par Mephistopheles :
Wie seltsam glimmert durch die Gründe
Ein morgenrötlich trüber schein !
Und selbst bis in die tiefen Schlünde
Des Abgrunds wittert er hinein.
Da steigt ein Dampf, dort ziehen Schwaden,
Hier leuchtet Glut aus Dunst und Flor,
Dann schleicht sie wie ein zarter Faden,
Dann bricht sie wie ein Quell hervor,
Hier schlingt sie eine ganze Strecke,
Mit hundert Adern, sich durchs Tal,
Und hier in der gedränkten Ecke
Vereinzelt sie
sich auf einmal.
Da
sprühen Funken in der Nähe,
Wie ausgestreuter goldner Sand.
Doch, schau ! in ihrer ganzen Höhe
Entzündet sich die felsen Sand.
« Une lueur crépusculaire vacille tristement au fond des vallées! elle se glisse jusqu’aux profondeurs des abîmes! Là monte une fumée. Plus loin filent des exhalaisons malsaines. Ici brille une flamme au sein de vapeurs sombres ; puis elle jaillit comme une source. Ailleurs, elle serpente en mille veines à travers la vallée. Là dans cet étroit espace, près de nous, elle se rassemble tout à coup. Près de nous jaillissent des étincelles comme une pluie de sable d’or. Mais, regarde, dans toute la hauteur s’enflamment les parois du rocher.
Hexen (chör)
« Der Weg ist breit, der Weg ist lang,
Was ist das für ein toller Drang ?
Die Gabel sticht, der Besen kratzt...
Es schweigt der Wind, es flieht der Stern,
Der trübe Mond verbirgt sich gern,
Im Sausen sprüht das Zauber-Chor
Viel tausend Feuerfunken hervor. „
Choeur des sorcières :
La route est large, la route est longue :
Quelle est cette furieuse presse?
La fourche pique, le balai gratte...
Le vent se tait, l’étoile fuit,
La brume sombre s’arrête ;
Le mont magique, en bourdonnant,
Fait jaillir mille étincelles. »
Mais la ‘convalescence’ est déjà finie. Aufstehen ! On annonce au Numéro 43986 qu’il faut retourner à Ellrich.
III.
Quelques souvenirs de l’ORA –
Lyon, le maquis du Grand Serre, Montluc.
Ces quelques souvenirs, j’ai voulu plusieurs fois les chasser de ma mémoire.
D’abord au premier moment de mon arrestation en octobre 1943 par la Gestapo, en improvisant une première explication à ma visite au 10 rue Emile Zola chez « Furstenberg ». Pendant plusieurs semaines, d’un interrogatoire à l’autre, je m’inventais le passé de Michel Crancé inscrit sur ma carte d’identité, né à Alger, étudiant venant de Paris-Sorbonne pour échapper au STO et sonnant à l’adresse qu’un ami étudiant m’avait indiquée, etc.
Une seconde fois quand je suis rentré d’Allemagne et qu’il m’a fallu réapprendre à vivre. Au moins cinq ans pour enfouir les cauchemars. J’ai investi ma nouvelle vie dans les activités nouvelles, au point d’éviter tout ce qui pouvait me ramener dans ce passé, y compris les amitiés de combat. C’est maintenant que je suis repris par le ‘devoir de mémoire’. Avec le risque de faux souvenirs et de nombreux oublis, mais avec le désir de contribuer, bien tardivement, à rappeler ce qu’ont été les « équipes Descour », pour que nos témoignages trouvent place dans les archives de l’ORA.
Au début de mai 43 je quitte l’Ecole Normale avec une petite valise et la belle couverture de laine blanche de mon lit de dortoir que j’ai ‘empruntée’ en prévision du « maquis » que je vais rejoindre en passant par Lyon, 10 rue Emile Zola ; c’est l’adresse que m’a donnée Charles Ximenes à l’ENS.
Lucile Royanet (Alice) m’y accueille et m’héberge quelques jours. Je rejoins en car le « Grand-Serre » (Drôme), où je contacte un jeune postier qui servait de relais. Il m’accompagne au ‘maquis’ à quelques kilomètres du bourg, dans un bois de châtaigniers. J’apporte avec fierté le fusil-mitrailleur qu’Alice m’avait confié, et que j’avais emmailloté de papier journal avec une canne à pêche. Roure, un jeune Saint-Cyrien, m’accueille et commence à m’initier aux premiers éléments d’instruction militaire ; après une ou deux semaines il est rappelé à Lyon ; il me confie la responsabilité du groupe d’une quinzaine de jeunes paysans réfractaires au STO, et me laisse un ‘manuel du gradé de l’infanterie’ que je lis chaque soir pour préparer ma leçon du lendemain. Nous nous rattachions symboliquement au « 11e.Cuirassiers » qui était le corps d’origine de Descour ; pas d’uniformes, quelques toiles de tente de l’armée ; l’armement se limitait à cinq fusils Lebel , une vingtaine de cartouches, et un fusil-mitrailleur avec 3 chargeurs.
En juillet (ou juin ?) 43, nous recevons un Maréchal des Logis du 11e.Cuir., qui nous apporte six mitraillettes Sten avec une vingtaine de chargeurs (provenant d’un parachutage). Le 14 juillet 43, je suis chargé (par qui ?) de convoquer la population du Grand Serre à une « prise d’armes », avec la venue annoncée du Lieutenant Geyer (11e.Cuir.) ; il arrive à cheval en grand uniforme.
Après cette parade patriotique, mais un peu voyante, nous levons le camp pour un lieu plus éloigné, en direction du camp militaire de Chambarrand (Isère) que quittaient les troupes italiennes après l’armistice de Badoglio ; nous espérions y trouver des armes et du matériel. Nous ne récupérons qu’un vieux camion radio, que nous avons essayé en vain de mettre en état de marche.
Fin juillet 43, un membre de l’équipe de Lyon (Lucien Cholland ?) vient me donner l’ordre de Descour (ou de Pérol ?) de rejoindre l’équipe de Lyon, que nous appelions ‘l’état-major’. J’y rejoins l’équipe, qui occupait alors un appartement 12 rue d’Algérie, où je résidais avec Pierre Suzor. C’était notre lieu de travail et de rencontre, avec Lucien Couraud (Cholland), Pierre Muller. J’assurais les liaisons avec des officiers des Bureaux régionaux, qui étaient les vestiges de l’armée d’armistice après l’occupation de la zone Sud. C’était Descour qui me désignait les officiers à contacter (de sa part) ; ils me remettaient des enveloppes de billets de banque. Je me souviens des missions que j’ai faites à Chambéry, Saint-Etienne, Toulouse, Vichy, Grenoble (où nous avions une antenne, dans un appartement tenu par Janine Ballini, près du Parc des expositions). Rien ne semblait alors très structuré, chacun de nous s’occupait de tâches diverses ; une de nos occupations était le codage et décodage des messages avec la radio de Londres ; on nous demandait d’envoyer chaque mois dix terrains de parachutage, que nos maquis avaient beaucoup de peine à trouver. Le système de codage était assez primitif : un livre et une page convenues, et on suivait l’ordre alphabétique pour coder l’alphabet. Pour la localisation des terrains de parachutage, nous utilisions des cartes Michelin ; nous désignions le N° de la carte, le carré, et les coordonnées orthogonales en millimètres que nous mesurions à l’aide d’une règle d’école graduée. Nous avions à trouver les messages correspondant au terrain ; notre goût pour des vers complets de poésie irritaient notre opérateur radio qui préférait les textes plus courts, moins longs à transmettre. Dès qu’il commençait à transmettre, les camions-gonio Allemands se mettaient en chasse.
Jacques Pérol, Albert Strenna venaient souvent rue d’Algérie nous donner leurs instructions. Descour venait aussi, s’entretenant familièrement avec nous. Cette ambiance de camaraderie était loin de ce que j’avais imaginé de la hiérarchie militaire et de la division des tâches.
La crainte des débuts, où on s’imagine que tout le monde devine que vous êtes un clandestin, passe vite. Nous étions assez peu soucieux des règles élémentaires de sécurité, bien que les risques d’arrestation et des interrogatoires aient été constamment présents dans les esprits. Rétrospectivement, je suis frappé de constater qu’aucun de ceux et celles qui ont été arrêtés n’ont permis à la Gestapo de remonter à Descour, dont nous connaissions tous le nom, le rôle et les adresses.
Presque tous les membres de notre équipe ont été arrêtés par la Gestapo à la fin d’octobre 43 dans la souricière postée au 10 rue Emile Zola, ainsi que René Ballini (Grenoble) et un jeune pupille de la Marine que nous appelions le ‘petit mousse’ (Doumergue). Nous avions eu l’imprudence de revenir les uns après les autres, et le même jour, au local du 10 rue Emile Zola qui était pourtant considéré comme « brûlé » depuis plusieurs semaines. Conduits les uns après les autres à la caserne de l’Avenue Berthelot où avaient lieu les interrogatoires, nous avons été enfermés à la prison Montluc. Au bout d’une série de séances à l’Avenue Berthelot, on m’a laissé à Montluc plusieurs mois pendant lesquels j’imaginais qu’on vérifiait les déclarations bien peu crédibles que j’avais faites selon l’histoire de vie méditée depuis le premier soir, et répétée sans arrêt malgré les coups. Mais on a un jour cessé de m’appelé pour l’interrogatoire, jusqu’en janvier 1944 où j’ai fait partie d’un convoi pour Compiègne.
Nous avons eu la chance –assez relative – d’être rapidement considérés comme des jeunes de trop peu d’importance pour justifier des interrogatoires prolongés, des confrontations minutieuses, comme je m’y préparais chaque nuit en me répétant l’histoire à tenir.
Je garde de Montluc le vif souvenir des longues journées passées à discuter avec mes deux compagnons de paillasse, Jean Ganeval et Jacques Bergier, que j’ai racontées par ailleurs. Le colonel Ganeval avait été pris sur le terrain d’atterrissage où il attendait un avion qui devait l’amener à Londres. Il avait été à l’état-major de Gamelin, à qui il vouait une admiration difficile à comprendre pour nous ; il avait aussi été attaché militaire à Moscou, racontait les micros posés par les Russes à l’Ambassade, les procès de Moscou, les camps soviétiques qui lui faisaient redouter plus que nous les camps allemands. Ganeval nous expliquait pourquoi le Débarquement que nous attendions chaque jour ne pourrait pas avoir lieu avant plus de six mois de préparatifs, et qu’il aurait lieu en Normandie et non dans le Pas-de-Calais ; Bergier nous racontait la préparation de la bombe atomique, l’avenir de la maîtrise de l’électron, avec ses connaissances et son imagination. Grâce à eux deux, j’étais probablement mieux informé que la plupart de ceux de l’extérieur.
Après quelques jours à Compiègne où je retrouve avec joie Pierre Suzor, nous partons tous deux dans le convoi, avec une lime (ou une lame en dents de scie ?) pour creuser la paroi du wagon, avant la côte de Chalons où on nous avait dit que le train ralentissait. Tentative interrompue avant terme ; le train freine brusquement, nous comprenons que dans un autre wagon, une évasion avait eu lieu. Les portes sont déverrouillées par les soldats hurlants qui nous entassent dans un autre wagon déjà plein. Et c’est le voyage jusqu’à Buchenwald, dont les détails ont été souvent décrits.
La suite (Buchenwald, Dora, Ellrich, etc.) est une autre histoire que j’ai commencée à évoquer ailleurs.
IV.
Un bref séjour à l’ENS.
Michel Debeauvais (L.42) a passé les quelques mois qu’il a passés à l’Ecole à chercher une filière pour un ‘maquis’.
A l’Ecole, j’avais continué à participer à diverses actions (plus symboliques qu’organisées) qui manifestaient le rejet du régime de Vichy et de l’occupation allemande. Mais mon souci principal était de réaliser le plan que je m’étais fixé en 1940 depuis la honte que m’avait inspirée la défaite et la fuite sur les routes (de la khâgne de Caen à Vichy) : préparer le concours de l’Ecole, qui m’apparaissait comme difficile à reprendre après la guerre, et m’engager totalement dans la résistance dès l’admission à l’ENS.
Il était plus difficile que je l’avais cru de trouver une filière pour le ‘maquis’, et j’ai cherché longtemps des contacts, tout en profitant un peu des facilités qu’offrait l’Ecole pour accéder au « gai savoir » : conversations dans le monde des idées, dans les thurnes et pendant les repas, séminaire de Maurice Clavel (sur le temps chez Kant), cours de Picart sur l’épigraphie grecque, Ecole libre des sciences politiques avec les séminaires de Jean Renouvin, de Reinhardt, cours d’Halbwachs à la Sorbonne ; et aussi cours à l’Institut d’allemand, que je pensais utile à suivre en prévision des interrogatoires de la Gestapo ; j’étais obsédé par la perspective de l’arrestation et de l’interrogatoire, qui faisaient partie de l’imaginaire du maquisard.
J’ai essayé de contacter le labo de Croland, sans succès ; finalement c’est Join-Lambert qui m’a mis en relation avec Ximenes ; et enfin muni d’une adresse à Lyon, j’ai préparé mon bagage : une petite valise avec quelques livres, et surtout ma magnifique couverture blanche que j’ai empruntée à l’Ecole, sans trop de remords. François-Marius Guyard (L.42) m’a rappelé récemment que je lui avais parlé de mon départ, en lui disant que j’étais préoccupé de ne pas savoir si cette filière était gaulliste ou giraudiste ; comme il me disait que c’était de toute façon la résistance, je lui aurais répondu « pour moi, ce n’est pas du tout la même chose ». Et c’est seulement après mon arrivée à Lyon, au 10 rue Emile Zola où Lucile Royanet m’a accueilli que j’ai compris que Descour, l’officier qui commandait ce petit groupe, dépendait d’un réseau de l’armée loyale à Giraud. Peu importait, ce qui me motivait, comme beaucoup d’autres, c’était d’abord que nous étions occupés par les armées allemandes et les nazis, et que c’était ressenti comme insupportable. C’était aussi la conviction que seul un engagement armé sur le sol français pouvait faire redonner à la France une place dans le camp des vainqueurs contre le nazisme. Le soutien à de Gaulle était alors le seul choix possible.
La suite ne concerne plus directement l’Ecole : maquis dans la Drôme (près du Grand Serre), où mon anti-militarisme d’avant-guerre m’avait mal préparé à improviser l’instruction militaire d’un groupe de jeunes paysans réfractaires au Service du Travail Obligatoire ; puis l’état-major de l’Organisation de Résistance de l’Armée à Lyon sous les ordres du Commandant Descour, arrestation en octobre 1943, Montluc, puis Buchenwald, Dora, Ellrich, etc.
Après mon retour d’Allemagne en juin 1945, je ne suis pas retourné à l’Ecole comme j’en avais rêvé et comme Jean Baillou m’y encourageait. J’avais trop de difficulté à réapprendre à vivre, et j’avais le sentiment qu’une vie plus active m’y aiderait. Jean-Louis Crémieux-Brilhac a eu la gentillesse de me donner un emploi temporaire de « collaborateur technique » au Ministère de l’information où il créait la « Documentation française ». Emploi aussi virtuel que le grade militaire qui m’a été conféré quand j’ai régularisé plus tard ma situation militaire : ‘homologué à titre provisoire dans le grade fictif d’aspirant’.
Puis il y a eu le concours de l’ENA au début de 1946, et une décennie au Ministère des Affaires étrangères où j’ai travaillé avec Stéphane Hessel pour créer ‘l’assistance technique aux pays sous-développés’ comme on disait alors.
J’étais davantage intéressé par les recherches sur le développement économique et social, et je suis revenu avec plaisir à la Sorbonne en 1958 pour une nouvelle expérience, la création de l’Institut du développement économique et social IEDES, et de la revue Tiers-Monde, et d’autres aventures : L’Ecole Pratique des Hautes Etudes, la Direction des Affairess scientifiques à l’OCDE, l’Université de Vincennes, l’Institut international de planification de l’éducation, les ONG…
Je regrette parfois de n’avoir pas connu la vie à l’Ecole, où le monde des idées ‘sub specie aeternitatis’ a autant, ou parfois plus d’importance que le monde des contingences récusé par Spinoza.
C’est cependant dans le contingent que j’ai choisi de travailler, pour m’efforcer de donner un sens à ma vie active et à ma retraite, prolongée par une survie inattendue.
V.
Une leçon de Vilar.
La non-violence active.
J’ai rencontré Vilar pour la première fois à Anvers où j’étais consul de France. Il y présentait Cinna et Dom Juan lors d’une tournée du TNP. Pendant son court séjour, je me suis occupé de la troupe avec beaucoup de plaisir. J’eus l’honneur d’être remarqué par celui que j’estimais alors entre tous et, ensuite, d’avoir lu dans son journal cette note : noter le nom du jeune consul de France…
J’avais suivi avec enthousiasme la renaissance du théâtre à laquelle on avait assisté, grâce à lui, dans la France de la reconstruction. Comme acteur, il était particulièrement impressionnant dans les rôles à double face et je garde une préférence pour son interprétation du rôle de Henri IV de Pirandello…
Vilar disait de lui-même que, s’il doutait de ses talents d’acteur et de metteur en scène, il s’en reconnaissait un : celui d’avoir su s’entourer. Qu’il s’agisse de l’excellence de sa troupe, de ses peintres, de ses musiciens ou de son administrateur, Jean Rouvet, de son éclairagiste, Pierre Saveron, il s’est rarement trompé ! J’ai ainsi eu l’honneur de l’accompagner pendant quelques années et de faire partie, pour une modeste contribution, de cette aventure magnifique.
Notre relation a vraiment commencé le jour où il a décidé de transformer du tout au tout le festival d’Avignon. J’ai toujours admiré chez lui sa capacité de renouvellement et sa sensibilité à l’air du temps ; non en suivant la mode, bien sûr, qui lui était étrangère, mais grâce à une exceptionnelle intelligence intuitive qui lui a souvent fait pressentir les évolutions à venir dans le domaine qui était le sien. Observez comme sa démission du TNP lui a permis d’élargir sa vision du festival : en 1963, il n’est plus le prisonnier d’une logique de production personnelle. Tout en passant la main à Georges Wilson, il sait, ou du moins il sent qu’il ne peut plus se contenter du contexte rituel qui entourait la Cour d’honneur, et qu’il faut profiter de l’adhésion de son public pour s’aventurer dans de nouveaux territoires. Ce qui paraît évident aujourd’hui exigeait alors une intuition peu commune !
Son entreprise m’avait d’abord séduit par le souci du public, par la place essentielle qu’il lui réservait. L’exemple de cet artiste capable de renoncer à une carrière personnelle pour se tourner résolument vers la chose publique est passionnant. Il a réalisé son rêve d’un festival sans prix, sans concours, ouvert à toutes les formes du spectacle et voué au public.
Vilar savait que je m’occupais activement du club Jean Moulin qui lui apparaissait alors comme le club de réflexion le plus intéressant. Il imaginait donc confusément une collaboration entre le club et le Festival qui profiterait du rassemblement d’Avignon pour traiter les questions de société que le club prétendait explorer…
Au cours de notre première discussion chez lui, rue de l’Estrapade, il me proposa en effet, dans des termes plutôt flous et confus, une tribune pour le club pendant le festival. Je ne voyais pas où cela pouvait nous conduire. D’ailleurs, il faut insister sur cet autre trait de caractère chez Vilar : plus ses projets étaient importants, plus il les exprimait obscurément ! Je crois que je ressentais ce dont beaucoup de ses comédiens ont témoigné lorsqu’il les dirigeait : on ne comprenait pas toujours son soliloque marmonné, on agissait pourtant selon ce qu’on avait cru comprendre et le résultat s’avérait ensuite d’une grande clarté. Étrange alchimie due sans doute à un véritable charisme, à un indiscutable pouvoir de séduction, même si parfois l’homme était incommode, ou lointain. Je me souviens qu’il accordait un certain prix au mot complicité qui correspond assez bien à la relation qu’il cultivait avec les gens. C’était un être solitaire, peu expansif, distant par rapport aux autres et à lui-même (n’y avait-il pas un « Toto » qui ne cessait de rappeler Vilar à l’ordre ou de se moquer de lui ? Dans son livre, Claude Roy décrit très bien cette dualité). Plus d’une fois, cette pratique de la solitude lui rendra service en le plaçant au-dessus de la mêlée.
Puisqu’il tenait tellement à ces rencontres, je me disais qu’il fallait qu’il en fût le pivot. Je m’occupais alors de planification de l’éducation. Nous étions à l’époque des plans, quinquennaux et autres…, du développement économique, industriel, social… Je crois bien que c’est pour les premières rencontres d’Avignon que fut inventé le terme développement culturel. La décentralisation dramatique en plein essor était animée par une nouvelle génération de responsables de centres dramatiques, le ministère des Affaires culturelles d’André Malraux affichait de hautes ambitions, le un pour cent culturel était l’un des grands thèmes du Parti communiste… Pourquoi ne pas étudier également les voies du développement culturel dans lequel Vilar aurait toute sa place ? Ne devenait-il pas intéressant de réunir toutes ces énergies dans un lieu et, surtout, dans un climat que seul Vilar pouvait créer sans que cela tourne à l’affrontement habituel ?
En 1964, l’idée directrice de ce projet était donc de réunir des personnes venant d’horizons très différents. Je dis bien des personnes, car il était précisé que les participants ne venaient pas en tant que représentants d’une organisation ou d’une institution. On trouvait donc autour de la table aussi bien des sociologues comme Edgar Morin ou Joffre Dumazedier, des hommes de théâtre comme Jean Dasté et Gabriel Garran encore presqu’inconnu, des élus municipaux de diverses tendances politiques, des animateurs de mouvements culturels depuis Maurice Delarue (Travail et culture) jusqu’à Germaine Cambon responsable de l’Amicale laïque de Saint Gratien… On y rencontrait encore des metteurs en scène étrangers comme Gianfranco di Bosio ou Mohamed Boudiaf (directeur du Théâtre national algérien), et de jeunes responsables syndicaux ou politiques comme Michel Rocard et Jack Ralite… Je me souviens de la complicité passionnée et inattendue qui se noua entre Jean Dasté et Bertrand Schwartz, directeur de l’École des Mines de Nancy et, surtout, pionnier de la notion de formation permanente.
Vilar mettait alors en scène un opéra à la Scala de Milan, mais il nous écrivait des lettres d’instruction détaillées. Il avait trouvé le temps d’aller lui-même à Avignon pour choisir la salle de réunion qui ne pouvait, à ses yeux, que se situer dans le palais des papes. La salle choisie s’appelait la Chambre des notaires, dont le nom le ravissait… Il disposa lui-même les tables, tenant essentiellement à ordonner une mise en scène. Refusant toute présidence, toute prééminence, il assista à ces débats de façon studieuse et assidue, à la place d’un auditeur ordinaire, prenant beaucoup de notes et intervenant rarement. Sa présence libérait les paroles sans jamais les orienter. Il n’était pas passif, mais neutre. Une seule fois, je l’ai vu s’impatienter en entendant je ne sais plus quel homme politique lyonnais affirmer avec sérieux que l’avenir appartenait à la jeunesse… Oui, bien sûr !
Sonia Debeauvais assurait la préparation, les contacts, l’organisation, les comptes rendus. Les réunions étaient ouvertes, dans la limite des places disponibles, à quelques auditeurs libres qui acquittaient un petit droit d’entrée. Je jouais le rôle de ce qu’on appelle aujourd’hui le modérateur, et chaque réunion était inaugurée par une communication préparée par l’un des participants pour lancer le débat. Pour leur première édition, ces rencontres se déroulèrent tous les matins de 9h30 à 13h30 pendant dix jours. Elles furent réduites à une semaine les années suivantes. Il est difficile de décrire l’excitation intellectuelle qui régnait au cours de ces studieuses matinées. Les participants se découvraient mutuellement avec une grande curiosité. Je pense que c’était le premier colloque sur les problèmes culturels : il eut beaucoup, peut-être trop, d’enfants depuis. Elles constituaient une véritable université d’été. Elles étaient prolongées l’après-midi par les débats du Verger où, sur une tribune, certains participants des rencontres du matin venaient rendre compte de leur réflexion à un plus large public, et même à un très large public… C’est ainsi par exemple qu’en 1964, Bertrand Schwartz traita de la formation professionnelle et de la culture, Max-Pol Fouchet de la télévision, Gianfranco di Bosio du théâtre italien d’après-guerre, Joffre Dumazedier du développement culturel des villes.
Les Rencontres se poursuivirent chaque été sur des thèmes différents : en 1965, l’école, institution culturelle ? en 1966, le développement culturel régional ; en 1967, la politique culturelle des villes.
Les Rencontres d’Avignon prirent fin après 68, plus exactement en 1969 après un ultime essai à Grenoble avec Hubert Dubedout. Elles étaient sans doute arrivées à leur terme naturel, et Vilar n’était pas homme à s’appesantir. Voilà encore un trait de caractère très affirmé chez lui : il quittait les choses sans le moindre regret et passait au chapitre suivant de son existence avec une facilité absolue. Comme Hugo, comme les grands artistes qui ont plusieurs époques dans leur œuvre, il aura connu plusieurs vies en prenant des virages très secs : tous les dix ans apparaît un nouveau Vilar qui se libère de son propre passé, de ses routines…
J’ai suivi d’assez près l’affaire Oppenheimer. Vilar avait acheté les droits d’une pièce inspirée du procès du grand ingénieur américain à un auteur allemand, Heinar Kipphardt et, comme il me demandait mon avis, je lui suggérai de s’intéresser plutôt aux vraies minutes du procès qu’à leur version dramatisée qui en proposait une version évidemment moins dense. Obtenir les pièces du procès ? Avec les Américains, on peut tout ! Stephan Meldegg, Sonia Debeauvais travaillèrent à une traduction littérale d’où Vilar tira une pièce sans rien récrire, peut-être une phrase, mais pas davantage. Il s’agissait du procès Oppenheimer dans sa réalité qui nous permit une découverte déconcertante : alors que nous escomptions défendre en Oppenheimer le héros d’une juste cause vaincu par un odieux complot, une sorte de Thomas More moderne, il nous apparut sous un jour totalement différent. Il s’agissait d’une intelligence certes supérieure, mais qui, en essayant d’empêcher l’Amérique de fabriquer la bombe atomique pour préserver le rapport des forces, avait effectivement menti. Peu à peu, nous découvrions l’inimaginable : Oppenheimer avait été accusé à juste titre et contraint de reculer sous l’accumulation des preuves de ses mensonges. Cette inéluctable destruction d’un édifice d’apparence noble ne laissait pas d’intéresser Vilar… La pièce ne connut guère de succès, ce qui ne l’atteignait pas. Les échecs n’avaient pas de véritable prise sur lui : son détachement lui permettait de passer rapidement à autre chose. Observez comme il avait su se défaire du personnage qui avait rendu au TNP ses lettres de noblesse : il savait changer d’époque sans regret, il acceptait avec lucidité la marche des choses, aucune nostalgie ne l’habitait. De la même façon, il n’a jamais vraiment considéré que ce qui se faisait en dehors de lui se faisait contre lui. Le sectarisme des brechtiens de la revue Théâtre populaire l’ennuyait plus qu’il ne l’agaçait : que pouvaient-ils comprendre à l’universalité de Vilar ? Plus tard, il est possible que les événements de 68 aient contribué à l’épuiser, mais je ne pense pas qu’il ait cultivé quelque amertume que ce fût. Et l’on peut être certain qu’il fut beaucoup plus déçu par la prestation artistique des amis de Julian Beck à Avignon que par leur contestation ! Il avait pourtant beaucoup apprécié le travail du Living Theatre et en particulier son Antigone et The Brig, que nous avions vus ensemble.
En juillet 68, le maire d’Avignon, Henri Duffaut, n’attendait qu’un feu vert de lui pour disperser les contestataires de la place de l’Horloge. Il m’avait soufflé à l’oreille : « Moi, en dix minutes, je résous le problème ! » Mais l’admiration et le respect qu’il portait à Vilar l’empêcha de commettre cette faute : le patron de la chose publique, à Avignon, ce n’était plus le maire, c’était Vilar, et Henri Duffaut a su accepter, à cet instant, ce second rôle : c’est à son honneur. Peut-être était-il davantage porté sur les spectacles d’opérette mais, tout de même, il accepta de financer nos rencontres et, à l’époque, ce n’était pas monnaie courante ! Je me souviens qu’il dit à Vilar : « Monsieur Vilar, je vous ai toujours fait confiance, et jusqu’à présent je n’ai jamais eu à m’en repentir. » De la même façon, Paul Puaux a retenu la colère des cégétistes et des communistes qui auraient volontiers utilisé la manière forte pour expédier la contestation ! Quant à moi, l’après-midi, je tenais le Verger qui était devenu le lieu de l’expression libre dans des conditions extrêmes. Mais Vilar nous inspirait une maîtrise, une tenue. Il nous a enseigné l’art de la difficile gestion des extrêmes.
En août 68, le doyen de la Sorbonne, Las Vergnas, m’informe que le ministre le charge de créer un centre universitaire expérimental. C’est ainsi que je me suis trouvé embarqué dans l’aventure de l’université de Vincennes. J’ai essayé d’y pratiquer ce que j’avais vu Vilar improviser : à travers une non-violence active, trouver les moyens d’une coexistence qui, au début, était loin d’être pacifique. C’est ainsi que nous avons pu contenir les débordements de ceux qui voulaient prolonger mai 68 et qu’Edgar Faure, très astucieusement, avait installés à l’écart de Paris… L’exemple de Vilar nous a permis de tenir, en restant fermes sur nos principes sans avoir recours jamais à la répression. À Avignon, en effet, il avait su écouter la contestation, l’assimiler, la comprendre, d’aucuns diront la récupérer… Récupération, voilà un mot qui empêche de réfléchir ! Comme lorsqu’on insultait Vilar du qualificatif honteux d’humaniste !
Vilar a toujours été très impressionné par les diplômes et les titres universitaires, lui qui en était dépourvu. Ma qualité d’ancien élève de l’École nationale d’administration plaidait, à ses yeux, en ma faveur. C’est ainsi qu’il me proposa un jour la succession de Jean Rouvet comme administrateur du TNP, mais j’avais alors d’autres centres d’intérêt, en particulier le tiers-monde : j’étais en train de créer l’institut du développement économique et social à la Sorbonne, je n’avais pas l’intention de changer d’orientation pour une responsabilité où je ne me serais pas senti à l’aise. Il tenta à nouveau sa chance à l’occasion du projet sur l’Opéra : une fois encore je refusai de m’engager dans l’administration d’une entreprise où je n’avais pas de compétence. Je participai à quelques réunions de travail… Je me souviens que Maurice Béjart fourmillait d’idées : il avait bien connu cette maison. Il proposait de la fermer pour une période de jachère assez longue, car il ne croyait pas à la possibilité d’une transition douce… Un peu plus tard, un autre petit groupe s’est réuni chez Vilar autour de la question des Halles et, au-delà, de ce qui allait devenir le centre Pompidou. C’est de ces réunions qu’est issue une des grandes réussites, sans doute, du projet, je veux parler de la bibliothèque publique d’information.
Durant ces années, toutes les questions culturelles susceptibles de prendre une certaine dimension dans la société française se cristallisaient autour de la personne de Vilar : après avoir été l’apôtre du théâtre service public, il était devenu garant du bien public.
(d’après un entretien avec Jacques Téphany)
VI.
Quelques souvenirs pour contribuer à un bilan des Rencontres d’Avignon.
Beaucoup des participants des Rencontres d’Avignon, Jean Vilar le premier, ont dit qu’ils y avaient beaucoup appris ; je l’ai éprouvé moi aussi. Moins en connaissances nouvelles qu’en réflexions personnelles sur les thèmes traités, et plus encore comme inspiration pour mes activités ultérieures, notamment ma participation à la création de l’Université de Vincennes en 1968.
La conception des Rencontres a été pour moi au premier abord une expérience déroutante. Vilar m’avait d’abord parlé de mettre le Festival et son public au service d’un forum de réflexion et de débats d’idées en l’ouvrant au Club Jean Moulin. Je voyais bien qu’il s’agissait pour lui d’un élément de l’ouverture qu’il voulait donner au Festival. En quinze ans, Vilar n’avait pas cessé d’élargir son projet : les représentations en plein air de 1947 étaient devenues la quinzaine du TNP dans la cour d’honneur du Palais ; les dialogues des comédiens avec le public étaient devenues la tradition des séances du Verger ; depuis son départ du TNP en 1963, il avait entrepris d’inviter aussi d’autres troupes, d’encourager l’aménagement de nouveaux espaces culturels dans la ville, de faire leur place à la danse avec Béjart, au cinéma avec Jacques Robert, aux programmes culturels des CEMEA (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation actives, issus du mouvement Freinet) et des Rencontres Internationales des jeunes. Mais j’éprouvais le contraste entre la force de son intention et l’imprécision de son dessein, pour ne pas dire l’obscurité de son expression. Je ne me voyais pas implanter à Avignon un Colloque où Vilar n’aurait été qu’un hôte pour des débats sans rapport direct avec son oeuvre propre. C’est peu à peu, au fil des entretiens où il me convainquait de l’importance qu’il attachait à son idée, que j’ai trouvé un sens à la tâche qu’il me proposait : traduire sa conviction en un projet s’intégrant dans l’esprit du Festival tel qu’il voulait le faire évoluer.
Jusqu’alors, j’admirais Vilar et son oeuvre, mais comme spectateur et ami, depuis ma planète assez éloignée. J’ai cherché comment je pouvais profiter de cette occasion inattendue qu’il m’offrait de travailler avec lui, en contribuant à son projet à partir de ce que je pouvais y apporter. Je participais depuis 1959 à la création de l’Institut du développement économique et social (IEDES) à la Sorbonne et de sa revue Tiers Monde ; je m’étais totalement engagé dans cette nouvelle expérience en quittant l’administration pour l’université. Le domaine de la politique de développement économique était apparu dans les années 50, et on commençait à enseigner « l’économie du développement ». Aux Nations Unies, on venait d’ajouter à la notion de développement économique celle de développement social ; l’Unesco adoptait la planification de l’éducation comme complément à la planification économique. Par ailleurs, Joffre Dumazedier m’avait impliqué dans la création des Universités d’été de Peuple et Culture et cette expérience m’avait sensibilisé à cette dimension nouvelle de l’éducation populaire.
En réfléchissant aux propos de Vilar, il me parut qu’on pouvait retenir le « développement culturel » comme un thème unificateur faisant converger plusieurs courants : le « théâtre populaire » s’élargissait en France avec la décentralisation théatrale et les Maisons de la culture ; les sciences sociales commençaient à étudier les activités culturelles et leurs publics, en mettant en évidence les inégalités sociales et aussi culturelles. Sous André Malraux, avec Pierre Moinot, Francis Raison, Emile Biasini, la culture avait en France un Ministère dynamique ; la notion de politique culturelle prenait forme, elle était adoptée à l’UNESCO qui lui apportait une dimension internationale.
Je préparai donc un premier texte pour Vilar, lui proposant un type de réunion où je pensais qu’il pourrait tenir une place privilégiée : comme « ordonnateur » d’un débat entre les différents partenaires de la politique culturelle. On pouvait ainsi espérer réunir à la fois des novateurs du monde du théâtre, des sciences sociales, des responsables de la politique culturelle de l’Etat et des villes, des associations culturelles, ainsi que des personnalités choisies par Vilar. Il était probablement le seul qui puisse inspirer un style de débat favorisant le dialogue ouvert et la réflexion, et le faire accepter par tous.
Il me serait difficile de préciser les détails du dialogue qui s’instaura pour donner forme au projet entre mars et juillet 1964. J’envoyais des projets de textes et des notes à Vilar qui se trouvait la plupart du temps à Milan, où il mettait en scène Don Carlos ; il notait ses commentaires dans des notes à Sonia Debeauvais, qui assurait tout le secrétariat de la préparation et plus tard l’organisation à Avignon. Pendant ses passages à Paris, nous avons eu plusieurs réunions sur le choix des invités, le découpage des thèmes en journées, les modes d’organisation. Ces séances de travail étaient loin de correspondre au modèle hiérarchique auquel j’avais été habitué dans l’administration, et même dans la gestion d’un Institut universitaire. C’est peu à peu que je me familiarisais avec son style de direction. Il m’encourageait à avancer, n’intervenant que par des commentaires occasionnels ; et cependant, c’est par eux que le projet prenait son originalité. Il avait su faire évoluer mon projet de colloque (déformation universitaire) en une forme de « Rencontres » (il aimait cette expression) où l’accent était mis sur l’écoute mutuelle ; le mot qu’il employait pour préciser notre collaboration était celui de complicité.
En même temps, il voulait que les débats, nécessairement limités à une trentaine de participants, soient répercutés sur un public plus large. Aux premières Rencontres d’Avignon en 1964, on avait installé dans la « chambre des Notaires » du Palais des chaises pour une cinquantaine d’observateurs. Et surtout, les après-midi étaient réservées aux débats avec le public au Verger d’Urbain V : quelques conférences, mais surtout des tables rondes avec 5 à 6 participants qui introduisaient le sujet débattu le matin dans la « Chambre des notaires » du Palais des Papes avant d’ouvrir le dialogue avec le public. Les discussions étaient souvent animées, et mon rôle de modérateur était bien accepté comme une condition de la libre expression de tous dans le respect mutuel.
Sur le plan financier, les propositions de budget de Vilar (modestes) furent acceptées sans discussion par le maire Henri Duffaut. Je me souviens de ses paroles pendant la visite que nous lui rendîmes à Avignon en mai 64 : « Monsieur Vilar, nous vous avons toujours fait confiance et nous n’avons pas eu lieu de le regretter ». Cela dépeint bien le type de rapports qui existait entre les deux hommes, et explique aussi la loyauté de Vilar vis à vis du maire ; elle ne se démentira pas en juillet 68, bien que leurs points de vue aient été assez différents.
Les thèmes de chacune des Rencontres étaient choisis quelques mois à l’avance, et orientaient le choix des invités. Sans chercher à constituer un échantillon représentatif, le critère était la diversité des participants et leur action novatrice dans leurs domaines respectifs. Il y avait aussi le souci d’équilibrer les « anciens » et les nouveaux, de même qu’il y avait continuité et renouvellement des thèmes : la politique culturelle au niveau national, au niveau des villes, en France et à l’étranger. Je proposais à Vilar le thème de l’année, son découpage en séances quotidiennes, et des suggestions sur les invitations à lancer, mais c’est lui qui prenait les décisions, ce qui me paraissait essentiel pour qu’il se sente personnellement impliqué. Je me souviens d’une annotation en marge d’un texte où j’employais l’expression « à long terme », alors en vogue : « non, à court terme », d’un crayon appuyé. Le thème de l’école (l’école et le développement culturel) tenait à coeur à Vilar, et il le retint pour la deuxième année. Il me semble qu’on a réussi à limiter les discours conventionnels en cherchant à inviter des innovateurs plutôt que des représentants institutionnels.
Il fallait aussi trouver une forme de débats qui privilégie l’écoute, et éviter les dérives verbales dans une réunion sans texte écrit. Vilar donnait le ton : après son introduction du premier jour, où il lisait un texte préparé à l’avance, il n’intervenait que rarement, mais il était présent chaque matin, prenait avec application des notes dans un cahier, et son écoute attentive faisait sentir son influence sur le style des débats.
J’interprétais le rôle qu’il m’avait donné de meneur de jeu (il voulait éviter des présidents de séance) comme celui d’un modérateur, terme qui convenait à la Chambre des Notaires qu’il avait choisie avec délectation comme un symbole du sérieux des débats. Je pressentais à l’avance un des participant pour lancer le thème du jour par un court exposé introductif, et j’inscrivais à leur tour ceux qui demandaient à intervenir. Je m’efforçais, souvent à grand peine, de ne pas intervenir pour mon compte, mais seulement en fonction de la régulation de la discussion et de sa progression. Peut-être était-ce un peu formel, mais je n’ai jamais eu le sentiment que la qualité des interventions en ait souffert. Attendre son tour pour prendre la parole nuisait peut-être à la spontanéité, mais le délai incitait plutôt chacun à méditer et enrichir son intervention. J’ai le souvenir que les points de vue exprimés, très divers et parfois opposés, l’étaient presque toujours sur un mode positif. Nous avions l’impression d’avancer d’une séance à l’autre, et d’une année sur l’autre.
Le compte rendu journalier que nous avions confié à de jeunes universitaires, et qui était distribué dès la séance suivante, avait pour but de fixer quelques points forts des interventions et de faciliter les progrès quotidiens de la réflexion collective. Il était entendu, et c’était souvent rappelé, que chacun parlait en son nom propre et non en tant que porte-parole d’une organisation. Il était clair pour tous qu’on ne cherchait pas l’unanimité, qu’il n’y aurait ni recommandation, ni motion, ni manifeste final.
Beaucoup des participants ont déclaré que les Rencontres leur avaient beaucoup apporté dans leur action ultérieure. Je regrette cependant que nous n’ayons pas pris soin d’enregistrer les débats en vue de leur publication. J’avais cru que cela risquerait de figer les positions, nuisant ainsi à la liberté des propos. Je pensais aussi que l’absence de communications écrites à l’avance, comme il est d’usage pour un colloque universitaire, ne donnerait pas la matière pour un livre imprimé. J’ai sans doute eu tort, car la qualité de la plupart des interventions l’aurait justifié, et le public du Verger ne suffisait pas à la diffusion que nous souhaitions. Mais il aurait fallu un important travail d’élaboration pour passer de l’oral à l’écrit. Nous l’avons abandonné après quelques tentatives. France Culture a enregistré les Rencontres de 1965 et 1966, mais ces archives n’ont pas été utilisées, à ma connaissance.