Excerpt for La nouvelle vie d'Anna : première année by Pauline Sarélot-Le Floc'h, available in its entirety at Smashwords



La Nouvelle Vie d’Anna


Première Année


By Pauline Sarélot-Le Floc’h


Smashwords Edition


Copyright 2010 Pauline Sarélot-Le Floc’h


Smashwords Edition, License Notes


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Chapitre 1 : Arrivée au château.



Cela faisait maintenant plus de quatre heures que l’on roulait. Quatre longues heures dans une voiture à écouter Loraine et Maxime épiloguer sur le pourquoi de notre voyage. Quatre longues heures à constater que quand on a passé la quarantaine, on n’est pas moins débile qu’à l’adolescence. Puis il apparut enfin, le fameux portail vert fraîchement repeint derrière lequel se trouvait la nouvelle vie d’Anna. Anna, c’est moi.


Devant cette entrée majestueuse se dressait un panneau beige sur lequel on pouvait lire ces mots : Château de Camilia, lycée privé. Je fus étonnée par tant de simplicité. Rien ne semblait indiquer que cet établissement était réservé aux adolescents présentant une intelligence précoce.

Un homme moustachu grisonnant arriva. Visiblement un gardien. Maxime, mon père, abaissa la vitre de sa portière et sortit légèrement sa tête blonde.

  • Vous pouvez nous ouvrir ? 

Le gardien s’approcha de la voiture.

  • Vous venez pour déposer un pensionnaire ? 

  • C’est exact, répondit Maxime.

  • Je vais vous ouvrir. Vous n’aurez qu’à suivre l’allée et vous verrez un petit parking juste devant le château. Faudra vous y garer.

  • Bien. Merci. 

Le vieil homme ouvrit le grand portail. Maxime démarra, fit un signe de la main au gardien et s’engagea dans la grande allée. Pendant plusieurs minutes, on aurait cru être dans une forêt. Des arbres à perte de vue. Puis d’un seul coup, un immense parc avec au fond, le petit parking. Maxime gara la voiture. Loraine, ma mère, fut la première à sortir du véhicule, le regard ébahi.

  • Ma chérie, tu devrais regarder ça, me dit-elle.

J’ouvris alors ma portière, posai mes pieds sur le sol et levai les yeux. Devant moi se tenait un magnifique château. De l’extérieur, il semblait être divisé en trois ailes réparties autour d’un haut bâtiment central. Les murs étaient recouverts de fenêtres. Je n’avais jamais vu autant de fenêtres de ma vie. Au deuxième étage, côté est, une grande terrasse. Au troisième étage, côté ouest, une véranda fleurie. Du parking partait un grand escalier en pierres aboutissant à l’entrée de la bâtisse. Une double porte brune, grande ouverte. Le parc était entouré d’arbres, comme si on avait voulu le cacher. Une femme sortit du château et descendit les escaliers. D’apparence, on lui donnait quarante ans. Des cheveux bruns ramenés en chignon, des yeux bleus perçants cachés par des petites lunettes, un ensemble veste et pantalon devant être éprouvant à porter compte tenu de la chaleur. Une allure très stricte. Elle alla droit vers Maxime et lui serra la main.

  • Bonjour. Je suis Madame Jorain, directrice de cet établissement.

  • Je suis Maxime Camors. Voici ma femme Loraine et notre fille, Anna. 

Jorain serra la main de ma mère en souriant puis m’observa attentivement.

  • Je crois me souvenir que vous venez de Paris. J’espère que le changement d’environnement et de climat ne perturberont pas cette jeune fille. Je vais vous accompagner au château et vous indiquer où vous pourrez déposer vos affaires. Suivez-moi. 


En passant la grande porte, nous nous retrouvâmes dans un hall carrelé d’où démarrait l’escalier central. Sur chaque mur de la pièce se trouvait une autre grande porte donnant accès à chacune des trois ailes.

  • Les différents niveaux scolaires sont répartis autour du bâtiment central. Les Seconde sont à droite dans l’aile Ouest, les Première au Sud et les Terminale à l’Est. Au centre se trouvent le réfectoire commun à tous, la bibliothèque, la salle de sport, l’infirmerie et la salle informatique. Mon bureau se trouve au fond du hall, derrière l’escalier, à côté de l’entrée de l’aile Sud. Si vous voulez bien me suivre, nous allons régler les dernières obligations administratives. 

Pendant que Jorain emmenait Maxime et Loraine au fond de la pièce, j’observais autour de moi quelques élèves descendre les escaliers, sortir des différentes ailes. J’étais là, au milieu de ce hall glacial, mes bagages aux pieds, me demandant si mes parents avaient vraiment fait le bon choix en m’inscrivant ici. Je n’aurais pas pu rester dans un lycée normal, c’était évident. Mais pourquoi partir si loin, dans un endroit si particulier ? La brochure disait que le château de Camilia permettait aux surdoués de s’épanouir pleinement dans leur scolarité et de vaincre tous les problèmes d’ordre social et psychologique, même pour les cas les plus complexes. Encore fallait-il définir ce qu’on entendait par ‘un cas complexe’. Et je n’en savais rien.


Alors que je me posais un tas de questions sur ma présence au château, un garçon d’une vingtaine d’années sortit de l’aile Ouest et se dirigea droit vers moi, un grand sourire aux lèvres. Au début, je pensai qu’il s’avançait vers quelqu’un d’autre. Je ne le connaissais pas moi, ce gars-là. Je ne voyais pas pourquoi il me fonçait dessus ainsi, avec l’air si enjoué.

  • Bonjour ! Tu entres en Seconde cette année ?

  • Euh… oui.

Son visage était d’une pâleur qui laissait penser qu’il ne mettait pas souvent le nez dehors. Jamais je n’avais vu de regard aussi doux, aussi chaleureux et rieur. Ses yeux étaient très bleus. Le genre de bleu qui s’accorde avec n’importe quelle teinte de jean.

  • Ok. Suis-moi, je vais te montrer ta chambre. 

Sans me laisser le temps de comprendre ce qui m’arrivait, il prit mes bagages et me conduisit à l’intérieur de l’aile Ouest. En franchissant la porte qui joignait le hall au bâtiment des Seconde, on se trouvait dans un autre hall, mais beaucoup plus petit. Au fond, un escalier. Le jeune homme monta les marches, moi derrière lui :

  • Au rez-de-chaussée, il y a deux salles de classe. Ensuite ce sont les chambres. Comment tu t’appelles ?

  • Anna Camors.

  • Ta chambre est au deuxième étage, je crois. 

Nous arrivâmes au premier étage. Pendant que le jeune homme vérifiait sur sa liste l’emplacement de ma chambre, je regardai les quelques élèves qui se trouvaient dans une sorte de salon. Ils avaient l’air d’avoir déjà sympathisé.

  • C’est bon, tu es bien au deuxième étage. Je ne m’étais pas trompé.

  • C’est quoi ici ? demandai-je en montrant la pièce du doigt.

  • Ici ? C’est le petit salon des Seconde. On y organise une soirée cinéma tous les mardis et sinon, c’est là que vous vous retrouvez pour discuter, jouer aux cartes, et cetera. C’est très convivial. 

Nous montâmes au deuxième étage. Là, pas de petit salon. Que des portes derrière lesquelles se trouvaient les chambres. La mienne était au milieu du couloir, sur la gauche. Le jeune homme posa les bagages sur le sol et ouvrit la porte. Puis il se poussa pour me laisser entrer. Je m’avançai timidement et entrai. Ma chambre ne ressemblait absolument pas à ce que je m’étais imaginé. Une grande fenêtre illuminait la pièce. Les murs étaient orange et le sol bleu. Sur la gauche, une petite salle de bain se fermant avec un rideau. Au fond, un grand lit à côté duquel se trouvait une armoire. Sur le mur de droite, un bureau et des étagères. L’ensemble était très chaleureux. Rien à voir avec le trou à rats auquel je m’attendais.

  • Ca te plait ? demanda le jeune homme.

  • Beaucoup.

  • Au fait, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Jérôme. Je suis le responsable des Seconde. C’est à moi qu’il faut s’adresser s’il y a le moindre problème. Ma chambre est au premier étage, la dernière porte au fond à droite. Je vais te laisser t’installer. 

Jérôme s’en alla. Je le trouvais très sympathique. J’amenai mes bagages au milieu de ma chambre et m’allongeai sur mon nouveau lit. Les choses commençaient plutôt bien.


Maxime et Loraine entrèrent dans ma chambre. Je rangeais mes vêtements dans l’armoire.

  • Tu veux peut-être qu’on t’aide, non ? demanda Loraine.

  • Maman, j’ai quinze ans et demi, je sais ranger mes affaires toute seule.

  • Je sais bien, mais on ne va pas te revoir avant longtemps alors…

  • Maman, la Toussaint, c’est dans même pas deux mois.

  • Tu vas nous manquer, tu sais.

  • Je te rappelle que c’est toi qui as voulu que je vienne là.

  • Et je suis sûr que nous avons fait le bon choix, déclara Maxime. Mais sache Anna que si tu ne te plais pas ici, tu pourras revenir à la maison sans aucun problème.

  • Message reçu, merci Papa.

  • Et bien, je pense qu’on va te laisser, ma chérie. Tu nous accompagnes jusqu’à la voiture ? 

Mes parents m’embrassèrent et montèrent dans la voiture. J’avais l’intime conviction que ma mère ne réalisait pas encore la situation. Je le savais parce qu’elle n’abaissa pas sa vitre comme le fit mon père. Maxime prit ma main.

  • Tu seras bien sage ? 

J’acquiesçai et lâchai la main de mon père. La voiture démarra et suivit la grande allée jusqu’à disparaître dans les arbres. Je n’étais pas triste. Un peu cafardeuse, mais impatiente de savoir si le château de Camilia allait vraiment changer ma vie.



Je remontai dans ma chambre. En arrivant au deuxième étage, je croisai Jérôme en compagnie d’une autre pensionnaire qui, visiblement, allait occuper la chambre voisine de la mienne. Je ne prêtai pas attention à la nouvelle arrivée et entrai dans mon petit logement. A peine avais-je fermé la porte qu’on frappa. J’ouvris :

  • Rassemblement des Seconde au petit salon dans dix minutes ! déclara Jérôme.

  • Tout le monde est déjà arrivé ?

  • Pour ce qui est de l’aile Ouest, en effet.

  • Mais, on est combien ?

  • Vous êtes vingt-trois. A tout à l’heure ! 


Quand je fis mon apparition, le petit salon était déjà bien rempli. Apparemment, il ne manquait plus que moi. Jérôme se tenait debout devant tout le monde. Je m’installai sur un canapé déjà occupé par deux pensionnaires. Je jetai un bref coup d’œil dans la pièce. Treize garçons et dix filles.

  • Bien. Puisque tout le monde est là, on va pouvoir commencer. Je m’appelle donc Jérôme et je suis votre responsable, comme je l’ai expliqué à chacun de vous lors de votre arrivée. C’est à moi qu’il faut s’adresser si vous avez des réclamations, des problèmes personnels, des questions concernant l’emploi du temps, et cetera. Je suis là pour vous encadrer en dehors des heures de cours. Je veille à la bonne marche de l’aile Ouest, au respect du règlement intérieur, à ce qu’il y ait une bonne ambiance entre vous, à ce que vous vous sentiez bien ici. Mon rôle est de vous bichonner mais aussi de vous rappeler à l’ordre quand vous dépassez les bornes. Tout à l’heure, je vous conduirai aux différents étages du bâtiment central que nous appelons communément ‘le bloc’. Mais d’abord il faut que je vous fasse part du petit règlement de notre aile Ouest. Pendant la semaine, les lumières doivent être éteintes à 22H30 au plus tard. Minuit pendant le week-end. Le petit salon ferme une demi-heure avant le couvre-feu. Les cours ont lieu de 8H30 à 11H30 et de 13H30 à 16H30. Les salles de classes sont au rez-de-chaussée. Je passe voir si tout le monde est réveillé à 7H45. Le mardi, soirée cinéma facultative dans le petit salon. Le samedi, on transforme le réfectoire en boîte de nuit. Maintenant vous allez me suivre, je vais vous faire visiter le bloc.


Quand nous entrâmes dans le grand hall d’entrée, des élèves plus grands arrivaient à leur tour. La différence, c’était qu’ils connaissaient déjà les lieux. Certains se retrouvaient après deux mois de séparation. On entendait des cris de joie, des bruits de valises roulant sur le sol, des anecdotes de vacances. Jérôme nous fit signe de monter les escaliers. Au premier étage se trouvait le réfectoire. C’était une immense salle très claire avec des tables rectangulaires de toutes tailles réparties autour d’une sorte de carré composé de grands buffets. Probablement l’endroit où les plats seraient posés. Dans un coin de la pièce, plusieurs plantes délimitaient une surface où se trouvaient deux tables de six. Cela devait être le coin des profs. Au deuxième étage se trouvaient la bibliothèque et la salle informatique. Au troisième étage, la salle de sport et l’infirmerie. Selon moi, ce n’était pas très judicieux de mettre l’infirmerie au troisième étage, mais bon. Toutes les pièces du château étaient très lumineuses, très propres, très neuves. Tout avait l’air conçu pour que nous soyons heureux. Notre intérêt semblait passer avant tout. C’était peut-être pour ça que la scolarité coûtait aussi cher ici.


Après nous avoir montré l’ensemble du bloc, Jérôme nous donna quartier libre jusqu’à 19H30, heure du dîner. En arrivant, j’avais repéré une magnifique véranda au troisième étage de l’aile Ouest. Je montai alors un étage au-dessus de ma chambre et trouvai sans aucun problème l’entrée du petit paradis fleuri. Il y faisait une chaleur insupportable. Mais c’était vraiment joli. J’avais l’impression d’être un poisson exotique dans un grand aquarium plein de plantes colorées. De là, on avait une magnifique vue sur le parc et j’observai alors ce que je ne pouvais voir du parking : une grande piscine recouverte d’un demi cylindre de verre que l’on pouvait repousser pour découvrir le bassin. Au loin, on ne voyait que des arbres. Je ne pensais pas que le château était aussi isolé. La porte de la véranda s’ouvrit. Apparemment, quelqu’un avait eu la même idée que moi. Je me retournai et me trouvai nez à nez avec ma voisine de chambre que j’avais aperçue lors de son arrivée un peu plus tôt.

  • Toi aussi tu avais vu ça d’en bas ? me lança-t-elle.

  • Oui. Ca doit être sympa l’hiver. Là il fait vraiment trop chaud.

  • C’est vrai. Ta chambre est juste à côté de la mienne, non ?

  • Toi aussi tu as des murs orange ?

  • Non, ils sont vert pomme. Chez moi c’est le sol qui est orange. Tu crois que c’est une solution anti-déprime d’être entouré de couleurs vives ?

  • Je n’en sais rien. S’ils avaient tout peint en blanc, ça aurait fait hôpital.

  • Ca c’est sûr. Je m’appelle Carole Delorme.

  • Anna Camors.

  • Tes parents t’ont inscrite de force ou bien tu étais d’accord ?

  • Je crois que j’étais d’accord. Et puis quand j’ai vu le château, j’ai su que j’étais vraiment d’accord.

  • C’est vrai qu’on ne peut pas se plaindre de notre sort. A ton avis, Jérôme il a quel âge ?

  • Vingt-cinq ans, grand maximum.

  • Je le trouve super mignon.

  • Moi aussi. Mais il y a de grandes chances pour qu’il s’intéresse plus aux Terminale qu’à nous.

  • Ouais. C’est dommage. 

Carole était une fille assez grande, presque autant que moi. Ses cheveux étaient longs et bruns, légèrement ondulés, ses yeux noisettes et sa peau assez claire, parsemée de tâches de rousseur. Nous redescendîmes dans le petit salon où nous attendaient deux gros fauteuils. Une fois installées, Carole me fit signe de regarder discrètement sur ma gauche. Je tournai alors la tête et compris que mes yeux étaient censés se poser sur une fille rousse qui discutait avec deux autres élèves :

  • Tu la connais ? demandai-je à Carole.

  • C’est Inès Barbotin. Elle était au collège avec moi. Ses parents sont richissimes. D’après les rumeurs, elle n’a pas la moindre avance intellectuelle. Mais comme on dit souvent que les surdoués sont en échec scolaire, ses parents se sont dit que si elle ramenait de si mauvais résultats chez elle, c’était sans doute parce qu’elle l’était. Ils ont dû penser qu’avoir une fille surdouée, c’était un bon point pour leur réputation.

  • Rien que pour demander un dossier d’inscription ici, il faut présenter un rapport psy sur les compétences intellectuelles de l’élève. Elle a forcément quelque chose.

  • Ils sont pleins de fric, je t’ai dit. Avec l’argent on peut tout avoir.

  • Et tu crois que les profs n’y verront que du feu ?

  • Du moment qu’on les paye, ça m’étonnerait qu’ils se fatiguent à vérifier si on est vraiment surdoués. 

J’observai Inès. Elle parlait fort, en faisant de grands gestes. Le comportement typique de la fille qui a besoin de se montrer. Elle était plutôt jolie avec sa natte rousse et ses yeux bleus. Carole la regardait avec un air de dégoût :

  • Tu vas voir, je suis sûre qu’elle va se concocter une petite bande dont elle sera le chef et après elle viendra nous faire du chantage pour qu’on devienne ses disciples, chuchota Carole.

  • Je n’ai pas peur de ce genre de personne.

  • Moi non plus, mais elle m’insupporte. En plus l’année dernière elle m’a piqué un mec, ce qui n’arrange pas les choses entre elle et moi.

  • Si elle a un peu de jugeote, elle se précipitera tête baissée sur Jérôme dans moins d’une semaine.

  • Tu la sous-estimes. Je suis sûre que dès ce soir elle va trouver un prétexte pour passer un peu de temps avec lui.

  • Non, il y a un ordre à respecter. D’abord elle se concocte sa bande, ensuite elle fonce sur Jérôme. 



Quand nous entrâmes dans le réfectoire à l’heure du dîner, la salle était déjà bien remplie. Jérôme se tenait à l’entrée, entouré d’un autre garçon et d’une jeune femme.

  • C’est sûrement les responsables des autres niveaux, me dit Carole.

En effet, tous les trois semblaient avoir sensiblement le même âge et se comportaient comme s’ils se connaissaient depuis toujours. L’autre garçon était châtain, très grand et maigre. Ses cheveux en bataille tombaient sur son front, cachant partiellement son œil droit. Rien à voir avec Jérôme qui avait des cheveux courts noirs et un corps incroyablement harmonieux. Enfin moi, je le trouvais trop bien foutu. La jeune femme était très blonde, encore plus que moi. Elle avait ramené ses longs cheveux en une queue de cheval qui lui arrivait presque aux fesses. En la voyant, je pensai qu’elle pourrait organiser un concours de pâleur avec son collègue de l’aile Ouest.

Quand nous passâmes devant eux, Jérôme nous tendit à chacune un tee-shirt noir relativement moulant.

  • Enfilez ça discrètement et allez vous asseoir où vous voulez, lança-t-il.

Carole m’entraîna derrière une rangée de plantes d’intérieur. Nous changeâmes de tee-shirt. Au niveau de la poitrine était imprimé le mot ‘ouest’ en grandes lettres orange. Je regardai Carole, elle haussa les épaules, se demandant tout comme moi quel intérêt pouvait avoir ce tee-shirt. Nous sortîmes de notre cachette. Une fois installées à une table de quatre que nous ne partagions encore avec personne, je fis remarquer à Carole que le tee-shirt était sûrement une coutume ancestrale du château de Camilia. Nous portions un tee-shirt avec un ‘ouest’ orange. Les Première avaient un ‘sud’ vert et les Terminale un ‘est’ bleu. Pourquoi pas. Un micro avait été placé dans le carré central. La directrice sortit du coin des profs et se plaça derrière le micro. Les responsables demandèrent aux élèves de se taire. Silence.

  • Bonjour à tous et bienvenue au château de Camilia. Comme vous le savez déjà, je suis Madame Jorain, votre directrice. J’espère que vous avez tous été bien installés et que vos chambres vous conviennent. Pour ceux qui ne les connaissent pas encore, je tiens à vous présenter les responsables des niveaux qui ont la gentillesse de nous accompagner pour cette nouvelle année scolaire : Jérôme à l’Ouest, Emilie au Sud et Karl à l’Est !

Un tonnerre d’applaudissements et de cris salua les trois responsables qui étaient assis à la même table, dans le fond de la pièce. Ils se levèrent, saluèrent la foule en délire et envoyèrent même des baisers en direction des élèves les plus bruyants. Eux aussi portaient les tee-shirts. Madame Jorain continua. 

  • Les tee-shirts que vous portez ne sont pas votre tenue de tous les jours, rassurez-vous. Un très grand nombre d’activités sera organisé tout au long de l’année, opposant les différents niveaux. Ces tee-shirts sont en quelques sortes les maillots des trois équipes. 

Alors que la directrice récitait les horaires à respecter pour les repas et la bibliothèque, un garçon aux cheveux châtains et ondulés, coiffé comme s’il sortait du lit et portant un ‘ouest’ orange sur le torse s’approcha timidement de nous :

  • Est-ce que je peux m’asseoir avec vous ? demanda-t-il avec un joli accent qui ne pouvait venir que du sud-ouest du pays.

Carole lui fit signe de s’asseoir. Il avait des yeux verts assez déconcertants, visiblement à l’origine du grand sourire de ma voisine de palier. A première vue, il semblait avoir terminé sa puberté. Environ cent quatre-vingt centimètres de haut, une voix d’homme et pas la moindre trace de coupure sur ses joues, ce qui signifiait qu’il avait l’habitude de se raser. Ce jeune homme jouait sans aucun doute dans la cour des grands.

  • Je m’appelle Carole. Elle c’est Anna. On est au deuxième étage.

  • Moi c’est Raphaël, Raphaël Bradol. Je suis au premier. Juste à côté de la chambre de Jérôme.

  • La chance !  chuchota Carole.

Madame Jorain annonça l’organisation du lendemain pour les Seconde. Nous écoutâmes attentivement :

  • Tous vos cours ont lieu au même endroit. Les douze premiers de la liste alphabétique iront en salle 1, les onze derniers en salle 2. Chaque cours dure une heure. Le cours qui se déroule en salle 1 a obligatoirement lieu une heure plus tard en salle 2. Vous ferez la connaissance de vos professeurs demain. Maintenant, je n’ai plus qu’à vous souhaiter un bon appétit.

La directrice retourna s’asseoir. Plusieurs personnes entrèrent dans le réfectoire avec des chariots pleins de grands plats métalliques. L’odeur qui s’en échappait était exquise.


Après le repas, quartier libre jusqu’à 22H30, heure du dodo. Le lendemain, réveil à 7H30 et petit déjeuner à 8H. Le petit salon des Seconde étant plein à craquer, Carole, Raphaël et moi montâmes nous installer dans la véranda. Il y avait deux bancs en bois et une petite table. La température était beaucoup plus agréable qu’auparavant. Carole se mit à côté de moi et Raphaël s’allongea sur l’autre banc. Il nous raconta qu’il venait d’une toute petite ville du sud de la France où la mentalité des gens faisait de lui un être parfaitement infréquentable, que ses capacités intellectuelles étaient perçues comme un don du diable. Personne ne s’occupait de lui. Carole et moi avions plutôt vécu le contraire. Les gens voulaient nous exploiter au maximum, nous réduisant à un simple cerveau. Si on avait le malheur de rater quelque chose, on nous humiliait. Nos parents se servaient de notre avance comme excuse à tout. Je racontai alors que ma passion était les jeux de logiques, du style casse-tête. Comme personne ne voulait jouer avec moi sous prétexte que je gagnais tout le temps, mes parents m’achetaient des jeux électroniques permettant de jouer seule. Alors je m’enfermais dans ma chambre. Puis un jour mes parents m’ont reproché de ne jamais vouloir jouer avec les autres. Ils m’ont dit que c’était égoïste de refuser de mettre mes connaissances à disposition pour faire progresser les autres. Carole avait vécu des choses similaires. Elle jouait du piano. En un an, il lui fallait quatre méthodes au lieu d’une. Ses parents lui avaient demandé de progresser moins vite parce qu’elle leur coûtait trop cher en partitions. Par contre, elle devait jouer à chaque fois que ses parents invitaient des amis, et on lui reprochait de jouer des œuvres beaucoup trop simples. Elle se devait d’être impressionnante, sinon à quoi bon être surdouée. Raphaël n’avait rien vécu de tout ça. Il n’avait pas d’amis, ne parlait à personne, et chez lui il était hors de question de mentionner le mot ‘intelligence’. Ses parents ne voulaient rien entendre à propos de cela. Tout devait être parfaitement normal. Tous les trois nous tombâmes d’accord sur un point : cela ne servait à rien de vouloir être normal au quotidien car on ne peut pas être autre chose que ce qu’on est vraiment. Au château de Camilia, tout le monde était surdoué. Et pour la première fois, nous nous sentions normaux car nous avions enfin perdu la peur d’être incompris.


A 22H15, nous regagnâmes chacun notre chambre. Je refermai la porte à clé et découvris sur mon bureau une petite pile de vêtements noirs qui ne semblaient pas m’appartenir. Je posai mes clés et pris la pile. Il s’agissait de la panoplie complète de l’équipe des Seconde. Que des hauts noirs avec un gros ‘ouest’ orange sur la poitrine : un tee-shirt à manches courtes bien ample, un tee-shirt à manches longues moulant, un sweat-shirt à col rond, un débardeur à larges bretelles recouvrant les épaules, un débardeur à fines bretelles et un sweat-shirt fin à col roulé. De quoi représenter l’aile Ouest quelle que soit la saison. A 22H30, je me glissai sous les draps. Je vérifiai une dernière fois que mon réveil était bien programmé pour 7H30, puis je fermai les yeux. C’est alors que j’entendis des pas de l’autre côté de ma porte, dans le couloir. J’ouvrai les yeux. La lumière du couloir était allumée et quelqu’un dont je voyais l’ombre des pieds se tenait devant ma porte. Une seconde plus tard, les pieds avaient disparu. Je compris que c’était Jérôme qui venait vérifier que les lumières étaient éteintes. Je refermai les yeux et entamai alors ma première nuit au château de Camilia.



Chapitre 2 : Première journée.



Raphaël et Carole se trouvaient déjà à table quand j’arrivai dans le réfectoire vers 8H. La nourriture était répartie sur les buffets du carré central. Jus d’orange, boissons chaudes, céréales, fruits, yaourts, lait, pain, confitures, miel, beurre… rien ne manquait. Nous étions installés à une table de six que nous partagions avec trois autres élèves de l’aile Ouest qui occupaient le premier étage avec Raphaël. Nous débattions sur le fait qu’on ne nous avait rien dit à propos de l’usage d’Internet. Les voisins de Raphaël pensaient que son utilisation était exclusivement réservée aux recherches pour les devoirs. Carole et moi pensions que nous avions peut-être le droit de consulter notre boite aux lettres et d’envoyer des messages. Jérôme passait justement à côté de nous. Raphaël l’interpela et lui posa la question. Notre responsable nous expliqua alors que nous pouvions utiliser Internet comme à la maison mais que le réseau du château était très surveillé et muni de nombreux filtres reconnaissant certains types de sites. Par conséquent, il ne fallait pas visiter n’importe quoi. Un grand éclat rire retentit à quelques mètres de nous. Tout le monde se retourna vers une table du fond de la pièce. Inès Barbotin avait visiblement conquis trois filles de Seconde à qui elle déballait sa vie sentimentale, assurément drôle et palpitante.

  • Cette fille, c’est une vraie calamité, grommela Carole en fronçant les sourcils.


Carole, Raphaël et moi fîmes notre entrée dans la salle 1 de l’aile Ouest à 8H25. Six élèves étaient déjà présents. Au premier rang, Inès et l’une de ses acolytes avaient pris place, juste devant le bureau du prof. Les deux autres étaient probablement dans la deuxième partie de la liste alphabétique. Quand Carole la vit, elle murmura à mon oreille qu’Inès aurait quand même pu s’appeler ‘Zarbotin’, ce qui l’aurait placée dans l’autre groupe. Je me mis à côté de Carole. Raphaël s’installa avec un garçon de son étage qui prenait le petit déjeuner avec nous : Benjamin Abril. Il était noir et de ce fait pouvait s’amuser à faire des coiffures délirantes avec ses cheveux crépus. Ce jour-là, il avait plein de petites tresses qui lui recouvraient la tête. A 8H30, les douze élèves étaient présents et installés. Un homme entra, nous salua et alla poser son cartable sur le bureau. Il écrivit son nom au tableau : Monsieur Tavarnel. De taille moyenne, rond, un peu dégarni, il portait un costume gris qui tranchait avec les rayures jaunes et vertes des murs.

  • Je suis votre professeur de mathématiques. Cette année, nous nous verrons une heure par jour. Le soir, vous aurez quelques exercices à faire. Le petit nombre d’élèves me permettra d’approfondir le travail avec ceux qui ont vraiment un problème avec les mathématiques et de laisser s’envoler ceux qui y voient très clair. 

Carole m’expliqua discrètement qu’elle faisait partie de ces surdoués qui bloquent complètement sur une matière. Elle était brillante partout, mais les maths ne passaient pas. D’après elle, c’était à peine si elle savait réduire une fraction, chose que je me souvenais avoir appris pour la première fois en CM2. Elle se sentait donc très concernée par la phrase « ceux qui ont vraiment un problème avec les mathématiques ». Moi, je me portais très bien de ce côté-là. Mes points faibles étaient le français et l’histoire, deux matières pour lesquelles j’éprouvais un désintérêt total. Mais j’étais à présent persuadée que les méthodes d’enseignement du château sauraient nous guider au bout de notre scolarité. Cela ne faisait aucun doute.


Les maths furent suivies d’un cours d’anglais assuré par Mademoiselle Boumoix, une jeune femme maigre portant de petites lunettes rondes. Puis ce fut le français, avec Madame Loumier, une dame d’une cinquantaine d’années très souriante et toute dodue. Je réfléchis alors au fait que si les professeurs rentraient probablement chez eux tous les soirs, la directrice ne devait pas en faire autant.

A midi, Jérôme avait décidé de s’inviter à notre table. Je lui demandai alors où dormait la directrice :

  • Elle habite tout en haut du bloc. Il y a un escalier qui monte au dernier étage mais elle est la seule personne à avoir la clé. Normal, c’est chez elle.

  • Elle vit seule ? demanda Raphaël.

  • Non. Son mari est un des cuisiniers. Il vit avec elle. Par contre, je ne pense pas qu’ils aient d’enfants. Quand vous retournerez en cours, dites aux autres de venir au petit salon à 16H30. Il faut que je vous parle de quelque chose. 


L’après-midi passa assez vite. Raphaël, qui avait déjà fait connaissance avec tous les Seconde, se fit un plaisir de prévenir ses camarades du rendez-vous fixé par Jérôme.

A 16H30, les vingt-trois élèves de l’aile Ouest étaient au petit salon. Notre responsable arriva et s’assit sur une table :

  • Bien. J’espère que la journée a été bonne pour tout le monde. Je vous ai demandé de venir parce qu’il faut que je vous parle des activités. Il y a un thème par semaine. Demain après-midi débutera le concours de casse-tête. Tous les élèves du château y participent. C’est un défi individuel. Vous serez tous en face du même problème. Il faut terminer dans les premiers pour rejouer le lendemain et tenter d’aller en finale. Demain, seuls les dix plus rapides seront gardés. Mercredi, il n’en restera plus que cinq. Jeudi, plus que deux qui s’affronteront en finale vendredi. Vous devez obligatoirement porter un tee-shirt de votre aile. Le jeu a lieu dans le réfectoire à 18H, à partir de demain. Sur ce, je vous laisse. Dîner à 19H30. 

Jérôme sortit du salon. Aussitôt, le brouhaha reprit. Carole et Raphaël n’avaient pas l’air très enjoué par le concours de casse-tête. Moi, j’étais heureuse. L’année commençait décidément très bien.


Après le dîner, je décidai d’aller à la salle informatique pour donner des nouvelles à mes parents et tenter de garder un minimum de contact avec l’actualité mondiale. Après tout, nous n’avions ni télé, ni journaux. Il y avait une trentaine d’ordinateurs, alignés par rangées de quatre ou cinq sur deux colonnes différentes. Je m’installai au premier poste libre, lançai Internet et commençai la rédaction d’un message destiné à Maxime et Loraine Camors. Alors que je tapais à toute vitesse le résumé de ma première journée, une fenêtre de dialogue instantané s’ouvrit sans que je touche à quoi que ce soit. « Cécilia ? ». Je fermai la fenêtre sans prêter la moindre attention à ce message. Je terminais ma petite rédaction quand une autre fenêtre s’ouvrit. « Cécilia, c’est toi ? ». Agacée, je répondis très clairement : « Non, je ne suis pas Cécilia, au revoir. ». J’envoyai le message à mes parents, éteignis l’ordinateur et regagnai le petit salon de l’aile Ouest où j’allais certainement retrouver mes complices.


Carole était assise avec un groupe de filles. En me voyant, elle me fit signe de venir. Je m’installai sur le bord du canapé.

  • Anna est super forte en casse-tête ! lança ma nouvelle meilleure amie.

Les deux autres me regardèrent avec enthousiasme.

  • Alors tu vas nous faire gagner, j’espère, dit Julie, l’une d’entre elles.

Un détail me vint alors à l’esprit : que gagnait-on exactement lorsque l’on remportait une activité ? Julie avait la réponse.

  • Que l’on joue seul ou tous ensemble, on gagne souvent quelque chose qui se partage avec toute l’aile. On peut avoir une soirée ciné supplémentaire, un dîner spécial, des trucs pour décorer, du matériel scolaire… tout un tas de choses comme ça. Parfois, le gain est individuel, mais c’est plus rare.

Il était donc dans mon intérêt d’être brillante le lendemain. Non seulement je pouvais faire gagner des choses à mon niveau, mais en plus je m’assurerais une petite notoriété d’au moins quelques jours, et ce dans l’ensemble du château.



Chapitre 3 : Le concours de casse-tête.



Une estrade avait été dressée dans le réfectoire. Sur cette estrade, un bureau derrière lequel se tenaient la directrice et les responsables des niveaux. Nous étions tous assis autour des tables avec, devant nous, un objet recouvert d’un chiffon blanc. Impossible de savoir ce que c’était. Chaque élève portait une des formes de tee-shirt correspondant à son aile. Vu le temps, les manches courtes et les débardeurs faisaient l’unanimité. Madame Jorain se leva et frappa des mains pour réclamer le silence.

  • Quand je donnerai le départ, vous retirerez le chiffon et tenterez de résoudre le casse-tête d’aujourd’hui. Vous trouverez deux objets enchevêtrés. Le but est de les séparer sans forcer et sans les casser. Quand vous aurez réussi, vous prendrez un objet dans chaque main, vous vous lèverez et tendrez les bras dans ma direction pour que je voie bien le résultat. Vous resterez debout jusqu’à ce qu’il y ait dix finalistes. Attention, tenez-vous prêts. Allez-y ! 

Les chiffons furent soulevés. Le casse-tête était constitué de deux clous tordus emmêlés l’un avec l’autre. Pour les séparer, il fallait enchaîner les bons mouvements. J’avais déjà vu ce genre de jeu. Je pris alors un clou dans chaque main et tournai selon mes intuitions. Un élève s’était déjà levé. Je me concentrais au maximum. Un deuxième élève se leva. Puis un troisième. C’est alors que je sentis glisser le clou de droite. J’avais réussi. Je me levai d’un bond et montrai à la directrice les deux clous séparés dans chacune de mes mains. Elle me fit un signe de tête. J’étais la quatrième. J’allais donc rejouer le lendemain. Moins d’une minute plus tard, le dixième élève se leva. Madame Jorain annonça la fin de l’épreuve. Puis les responsables passèrent vérifier si les clous étaient en parfait état. Pendant ce temps, j’observais la provenance de mes adversaires du lendemain : trois Terminale, quatre Première et deux Seconde, dont Benjamin Abril.


Le retour au petit salon fut accompagné de compliments et d’encouragements de la part de mes collègues. D’un coup, on avait l’impression que chaque élève connaissait les autres depuis toujours. Personne n’avait retiré son tee-shirt. L’ambiance avait considérablement changé. Nous n’étions pas qu’un simple niveau. Nous étions désormais une équipe de vingt-trois personnes, et Jérôme était notre coach. L’aile Ouest venait réellement de prendre vie.

Alors que tout le petit salon parlait du concours, je vis Inès Barbotin venir vers moi, suivie de très près par ses trois copines :

  • Salut Anna, me lança-t-elle en souriant. Bravo pour tout à l’heure. J’ai hâte de voir comment tu t’en sortiras demain. Tu es la seule fille à représenter l’aile Ouest. C’est une sacrée responsabilité. Repose-toi bien surtout. 

Son discours débordait d’hypocrisie. A mon avis, elle était verte d’appartenir au groupe des perdants du premier round. Elle faisait partie de ces gens qui ont besoin de se sentir supérieurs pour exister. Mais si les propos de Carole à son égard étaient vrais, Inès Barbotin ne demeurait intellectuellement supérieure à personne ici. Cela n’avait pas l’air de la gêner pour l’instant. Après son petit speech sur ma réussite, je la vis aller s’asseoir à côté de Jérôme.

  • Et voilà. Je t’avais dit qu’il ne lui faudrait pas longtemps, chuchota Carole, manifestement dégoûtée.

A mon avis, Jérôme n’était pas assez idiot pour se laisser embobiner par une gamine de quinze ans, aussi riche et jolie soit-elle. De plus, il était évident qu’il perdrait son poste si une des élèves devenait sa petite-amie. Je ne me faisais aucun souci à propos de tout cela.


Mercredi, 18H, réfectoire. Les dix élèves sélectionnés la veille étaient installés autour d’une grande table au milieu de la pièce. La directrice et les responsables se trouvaient postés à chaque coin de la table. Tous les autres élèves étaient présents pour assister au deuxième concours à l’issu duquel il ne resterait plus que cinq élèves. Comme pour chaque événement, on avait ressorti les tee-shirts.

Les choses se présentaient exactement comme la veille : un objet dissimulé sous un chiffon blanc. J’étais entourée par deux garçons de l’aile Sud, autrement dit des Première. Madame Jorain précisa que les règles n’avaient pas changé. Elle donna le départ. Je soulevai le chiffon. Le casse-tête était similaire au précédent, sauf que les clous étaient beaucoup plus gros et encore plus tordus. Il fallait donc trouver un nouvel enchaînement de mouvements. Je m’emparai alors des clous et tournai l’objet dans tous les sens. Plus d’une minute avait passé. Je pensais avoir trouvé le début. Un élève se leva. Je jetai un coup d’œil : c’était un Terminale. Jérôme, assis de l’autre côté de la table, regardait attentivement le travail de Benjamin. Celui-ci semblait être rendu plus loin que moi. Je poussai un soupir et décrispai mes mains. L’un des clous commença à glisser. Je compris alors que j’avais trouvé la bonne position et qu’il suffisait de tirer les deux morceaux de métal dans des directions opposées. Je tirai doucement : ils se séparèrent. Je brandis les deux clous et me levai. J’étais la deuxième, suivie à une seconde près par une élève de Première. Nous fûmes chaleureusement applaudies. Emilie, la responsable de l’aile Sud, vint vérifier que je n’avais pas forcé sur les clous et qu’ils étaient en bon état. Ma victoire fut vite validée. Il fallut encore dix minutes pour que le cinquième se lève. Il restait en course deux Terminale, une fille de Première, Benjamin Abril et moi.


Toute la soirée, je ne pensai qu’à cela. A quoi allait ressembler le troisième casse-tête ? Encore des clous ? Peut-être. Selon Raphaël, un concours de casse-tête devait obligatoirement faire apparaître le célèbre cube aux faces colorées. Cela me paraissait peu probable. Ce jeu était beaucoup trop connu. Il me semblait évident que les élèves sélectionnés pour la demi-finale du jeudi avaient le casse-tête dans le sang, tout comme moi. Le cube demeurait un classique, et j’étais sûre que mes quatre adversaires le connaissaient par cœur. Moi, c’était mon cas. Carole semblait être de mon avis. Raphaël argumenta sa thèse pendant tout le repas, au point que nous n’osions plus dire le moindre mot, de peur de le contrarier. Ce garçon était quelque peu entêté.

J’eus du mal à m’endormir cette nuit-là. Je pensais au concours, bien sûr, mais je pensais aussi à mes parents. Mes deux grands frères ne vivaient plus à la maison depuis quelques années. Loraine et Maxime devaient se sentir bien seuls. J’espérais qu’ils en profiteraient pour sortir, voyager, voir leurs amis. Cela faisait deux jours que j’étais au château de Camilia. J’avais l’impression d’y avoir toujours vécu.


Le lendemain, à la sortie des cours, le château entier ne parlait que de la demi-finale. La plupart des gens portaient déjà leur tee-shirt. Carole et moi montâmes dans le réfectoire pour prendre le goûter. J’eus droit à quelques encouragements de la part des Seconde. Inès croisa ma route et m’adressa un petit sourire niais. Je sentis Carole bouillir de mépris.

Nous redescendîmes ensuite faire un tour dans le parc où nous retrouvâmes Raphaël et Benjamin. Ce dernier était très angoissé. Raphaël nous ressortit ses théories sur le cube. Nous le laissâmes parler tout seul jusqu’à ce qu’il ne trouve plus rien à dire. Benjamin avoua alors qu’il n’avait jamais réussi le cube, que résoudre un casse-tête n’était pas son occupation favorite et que sa présence en demi-finale s’avérait être le fruit du hasard. Il avait eu beaucoup de chance avec les clous.

  • S’il s’agit du cube, vous pouvez me dire au revoir. 

Carole et moi restions difficiles à convaincre sur la présence du cube en demi-finale. Peut-être avions-nous tort. Dans un sens, je l’espérais. Nous nous étions assis sur un muret devant la grande entrée. Jérôme sortit du château et vint se joindre à nous. Raphaël ne put s’empêcher de le questionner à propos du cube.

  • Nous ne savons absolument rien. C’est la directrice qui a choisi les épreuves. Elle fait appel aux responsables pour les activités qui demandent beaucoup plus d’organisation, sinon elle se débrouille seule. Je ne connaîtrai la nature de l’épreuve qu’au moment où il faudra installer les objets sur les tables.

Il nous souhaita bon courage et continua sa petite promenade dans le parc. Il alla rejoindre Karl, le responsable de l’aile Est.


A 18h, nous n’étions donc plus que cinq autour d’une table dans le réfectoire. Cette fois-ci, pas de chiffon blanc pour cacher l’objet. Nous avions chacun devant nous une boîte noire à l’intérieur de laquelle se trouvait le casse-tête. Les trois responsables nous entouraient. Je sentais l’angoisse m’envahir. Ce n’était vraiment pas le moment de stresser. Après tout, il ne s’agissait que d’un concours divertissant. Il n’y avait aucun enjeu à la clé. Mais tout de même. Madame Jorain nous rappela qu’il fallait se lever dès que le casse-tête était résolu. Seuls les deux plus rapides iraient en finale. Benjamin Abril était assis en face de moi. La directrice donna le signal de départ. Je soulevai le couvercle de la boîte. Mon regard alla droit sur Benjamin qui avait lui aussi levé les yeux vers moi. Il s’agissait bien du cube. Je le sortis de la boîte et commençai à le résoudre. Mon record était de trois minutes. Tout en faisant tourner les carrés, je savais que Raphaël devait être en train de savourer sa victoire en inondant les oreilles de Carole avec des phrases telles que : « Je te l’avais dit. », « Tu vois que j’avais raison. », « De toute façon, vous ne m’écoutez jamais. », « J’aurais dû parier. »…

J’avais presque terminé. En face de moi, je devinai que Benjamin avait dû abandonner ou bien se contentait de tourner les carrés pour faire comme s’il essayait vraiment de résoudre quelque chose. Il ne me restait plus que quelques tours à effectuer. Voilà, j’avais fini. Je bondis sur mes jambes, exactement une seconde après une fille de Terminale. Les trois autres concurrents abandonnèrent leur cube. Un tonnerre d’applaudissements retentit. Karl vint vérifier si nos cubes avaient bien récupéré leurs six faces colorées. Tout était en ordre. J’allais disputer la finale le lendemain contre Mademoiselle Marine Lemaire, élève de l’aile Est.


Dès que je mis les pieds au petit salon, Raphaël me tomba dessus.

  • Je sais, t’avais raison… dis-je rapidement avant même qu’il n’ait ouvert la bouche.

Carole sauta dans mes bras.

  • Tu te rends compte ? T’es en finale ! Et contre une fille de Terminale, en plus !  cria-t-elle en sautant sur place.

Tous les autres élèves vinrent me féliciter. Tous à part Inès Barbotin et ses trois esclaves. Quand les choses se calmèrent, Jérôme arriva pour me dire que j’avais reconstitué le cube en trois minutes et sept secondes. C’était mon temps habituel. Il me prit un peu à part et ajouta :

  • Marine est une fille extrêmement brillante. Je me souviens très bien d’elle quand elle était en Seconde. Elle a la logique dans la peau. Mais tu as prouvé que tu pouvais faire aussi bien qu’elle. Elle n’a fait qu’une seconde de mieux que toi. Je voulais juste te dire qu’elle a un esprit de compétition excessivement développé. Demain, elle aura la rage. Vu que tu as plutôt le tempérament opposé, je tenais à te prévenir pour que tu ne sois pas choquée ou déstabilisée par l’attitude de Marine. 

Je remerciai Jérôme et retournai vers mes amis. Carole se pencha à mon oreille, comme elle le faisait chaque fois qu’elle avait un truc confidentiel à me dire :

  • Je t’avais dit que ça risquerait de se gâter assez rapidement avec l’autre espèce de petite peste. 

Je tournai légèrement les yeux vers la droite. Au fond de la pièce, Inès me fusillait du regard. Ma brève discussion avec Jérôme y était sans doute pour quelque chose. Je m’en fichais complètement.


Inès se rattrapa très vite. Pendant que je me servais au buffet dans le réfectoire, je la vis s’installer à la table où Jérôme dînait en compagnie d’une fille et de deux garçons venant des autres ailes. Comment pouvait-on avoir un tel culot ? Ce genre de comportement me dépassait. Je rejoignis Carole et Raphaël à une table, de l’autre côté du réfectoire. Je m’aperçus que Marine Lemaire dînait à quelques mètres de nous. Elle me lança un regard peu sympathique. Je tournai immédiatement la tête en direction de mon assiette. Mes deux collègues étaient consternés.

  • Mais pour qui elle se prend, celle-là ?  demanda Carole en manquant un peu de discrétion.

Je lui répétai alors ce que Jérôme m’avait expliqué au petit salon.

  • On peut avoir l’esprit de compétition sans pour autant lancer des regards pareils, dit Raphaël. Le fait que tu sois en Seconde, ça doit la motiver encore plus. Tu imagines la honte pour elle si tu la battais demain ? 

Je me contentai d’un bref sourire et me consacrai au contenu de mon assiette. On mangeait vraiment très bien, ici. J’espérais que l’activité de la semaine d’après serait collective. J’avais l’impression de tenir le sort de l’aile Ouest entre mes mains. C’était ridicule, bien sûr, mais tous mes collègues comptaient sur moi et je ne voulais pas les décevoir. Et puis mes parents seraient vraiment fiers de moi si je gagnais.


Après le repas, je descendis me balader dans le parc avec Carole. Le jour ne tombait que vers 20H30. Karl et Jérôme avaient improvisé une ‘passe à dix’ avec un ballon possédant la particularité d’émettre de petits jets d’eau à intervalles de temps irréguliers. Comme il faisait encore bien chaud, le jeu était le bienvenu. Une bonne vingtaine d’élèves venant des différents niveaux participaient et recevaient donc de l’eau en pleine figure s’ils attrapaient le ballon au mauvais moment. Nous nous étions assises sur notre muret chéri pour observer et faire nos commentaires sur la partie. Raphaël jouait. Il passa le ballon à Jérôme qui fut alors copieusement éclaboussé. Carole et moi éclatâmes de rire. Notre responsable nous regarda d’un air malicieux, assurément prêt à nous faire payer le fait de s’être moqué de lui.

  • Tu crois qu’on va devoir se coucher plus tôt ?  dit Carole.

  • Il va peut-être nous obliger à ranger notre chambre, répondis-je en riant.

Quand la partie fut terminée, il ne restait plus grand chose d’intéressant à faire dans le parc. Raphaël nous rejoignit. Il était presque sec. Jérôme, qui était trempé, passa près de nous et retira son tee-shirt.

  • Tu nous fais un strip-tease ?  lança Carole.

Jérôme lui fit un magnifique sourire et essora son tee-shirt au-dessus de la tête de ma voisine de chambre. Elle poussa un cri.

  • Ca t’apprendra à rire du malheur des autres, plaisanta-t-il.


Quand nous arrivâmes dans le petit salon, je craignais que tout le monde ne soit en train de débattre sur la nature du dernier casse-tête. Mais au final, nous ne trouvâmes que quatre élèves installés autour d’un jeu de cartes. Tant mieux. Je me sentais déjà assez stressée comme ça. Cette situation s’avérait d’autant plus énervante qu’il n’avait jamais été dans ma nature d’être angoissée par ce genre de chose. Je voyais avant tout le divertissement, le plaisir de participer. L’envie de gagner n’était pas une obsession chez moi. Mais là, elle l’était. Elle l’était parce que ce concours ouvrait l’année scolaire et que l’aile Ouest se devait de faire ses preuves vu que nous étions les plus petits. Et cette Marine Lemaire méritait qu’on lui tienne tête.

A 22H, Jérôme vint pour nous envoyer dans nos chambres et fermer les portes du petit salon. Il ne put s’empêcher de faire remarquer à Carole que ses longs cheveux bruns n’étaient pas tout à fait secs. Elle lui adressa un sourire narquois et sortit de la pièce, direction les escaliers. A présent, il fallait dormir. Et ça risquait d’être compliqué, en tout cas pour moi.


Le lendemain, chaque personne de l’aile Ouest que je croisais m’adressait un mot d’encouragement ou juste un sourire. Au déjeuner, je m’aperçus rapidement que l’aile Sud me soutenait à cent pour cent. Marine Lemaire ne devait vraiment pas être appréciée. Même les profs s’y mettaient. Chaque cours de ce vendredi se termina par un « bonne chance » adressé à ma petite personne. L’attente entre la fin des cours et la finale me parut très longue. Je décidai alors de faire tous mes devoirs pour être débarrassée pendant le week-end. Je m’enfermai dans ma chambre et travaillai. A 17H55, je mis le débardeur à bretelles larges et col rond de mon aile et descendis dans le hall pour ensuite monter dans le réfectoire. La salle était bondée et très bruyante. Tous les profs assistaient à la finale. Les tables avaient été repoussées contre les murs et les élèves s’y étaient installés. Marine et moi allions nous affronter face à face au milieu de la pièce. Elle avait déjà pris place. Les trois responsables étaient assis ensemble avec les élèves. Les profs, les cuisiniers et même l’infirmière se tenaient dans un coin de la foule. Lorsque je devins visible par tous, mes camarades de Seconde et une grande partie de l’aile Sud applaudirent et poussèrent des cris. Mes joues prirent aussitôt une teinte rouge écarlate. J’allai m’installer en face de Marine qui ne m’adressa pas un regard. La directrice s’approcha et posa devant chacune de nous une boite noire identique à celle de la veille. Mon rythme cardiaque battait des records. On nous avait même fourni une bouteille d’eau. Apparemment, les gens s’attendaient à ce que l’épreuve dure longtemps. Jérôme portait la même forme de tee-shirt que moi : débardeur à large bretelles et col rond. Mon responsable de niveau était divin. Madame Jorain demanda le silence. Quand la ventilation ne fut plus que le seul bruit audible, elle nous souhaita bonne chance et nous ordonna d’ouvrir les boites. J’ouvris et pris l’objet avant même d’avoir vu à quoi il ressemblait. C’était une sphère composé de petites surfaces déplaçables, tout comme le cube de la veille. Le motif à reconstituer était le globe terrestre. Les pôles étaient fixes. Jamais je n’avais résolu ce casse-tête. Ce qui me fit extrêmement plaisir, c’était que Marine semblait se trouver dans la même situation que moi. Mon stress diminua alors un peu. J’entamai le déplacement des pièces. Il me parut alors judicieux de commencer par remettre les pièces représentant le nord en haut de la sphère et de faire de même pour le sud. Plus de dix minutes furent nécessaires afin de réaliser cela. Je ne prêtais aucune attention à ce que faisait Marine. La salle était silencieuse, mis à part quelques petits chuchotements de part et d’autre. Une fois les hémisphères séparés, je m’attaquai à la reconstitution du nord. Pour nous aider, un modèle de sphère reconstituée nous avait été fourni à chacune. Je rencontrai quelques problèmes au niveau de l’océan Atlantique. Je laissai tomber puis passai à l’hémisphère sud qui ne me posa aucun problème. Je regardai ma montre. Plus d’une demi-heure avait passé. Je me retrouvai alors confrontée à ce fameux océan Atlantique. Il fallait que j’échange deux pièces consécutives. La rotondité du casse-tête rendait les choses beaucoup plus difficiles que sur le cube. Je restai alors près de cinq minutes sans toucher à ma sphère. Puis la solution me vint à l’esprit. Je repris confiance juste au moment où Marine accéléra la cadence et tourna les pièces à toute vitesse. Elle était probablement sur le point de finir. Au secours. Je me mis aussi à tourner les pièces le plus vite possible. Plus que cinq. Plus que quatre. Trois, deux… Je jetai un dernier coup d’œil sur le modèle et me levai d’un bond. La directrice fit aussitôt taire les quelques applaudissements qui avaient débuté, prit ma sphère et l’inspecta. Je regardai en direction des élèves. Raphaël et Carole croisaient les doigts pour moi. Jérôme avait les mains jointes comme pour prier. Madame Jorain posa la sphère sur la table. Il régnait dans le réfectoire un sinistre silence. Elle me regarda sans aucune expression particulière puis se tourna vers les élèves.

  • La gagnante du concours est Anna Camors. 

Toute l’aile Ouest se leva comme un seul homme et hurla de joie. Je ne réalisais pas ce qui arrivait. La directrice m’adressa ses félicitations, tous les profs applaudissaient. Marine avait déjà rejoint ses camarades et s’apprêtait à quitter la pièce. Raphaël et Carole se jetèrent sur moi. Tous les élèves de Seconde vinrent m’entourer. Tous sauf Inès, Margot, Géraldine et Lucie.

  • L’aile Sud et l’aile Est quittent le réfectoire. L’aile Ouest reste ici en compagnie de son responsable, déclara Madame Jorain.

Les élèves concernés sortirent assez vite. Jérôme me félicita et me donna un bisou sur le front. Inès Barbotin devait bouillir de jalousie. Cette perspective était beaucoup plus agréable que le bisou lui-même.

  • Vous pouvez tous féliciter Anna qui a résolu le globe terrestre en trois quarts d’heure. Pour la récompenser et partager un moment ensemble, ce soir vous ne dînerez pas au réfectoire. Une soirée chinoise se déroulera dans l’aile Ouest et seuls les Seconde y seront conviés. Vous trouverez tous dans vos chambres une tenue traditionnelle et du maquillage. Le repas aura lieu dans le petit salon et la nourriture sera bien évidemment chinoise. Ensuite, je compte sur Jérôme pour organiser des jeux. 



Chapitre 4 : Cécilia.



Les tenues chinoises étaient absolument fabuleuses. Je portais un pantalon et un kimono bleu marine. Carole avait hérité d’une robe mauve magnifique. Julie, une fille de Seconde, était très douée pour le maquillage. Elle prit donc les poudres et crayons qui nous avaient été fournis et s’occupa des vingt-quatre têtes de l’aile Ouest. Nous étions tous devenus très blancs avec une petite bouche rouge et des yeux noircis. Le petit salon avait été entièrement décoré aux couleurs de l’Asie. Le repas était installé sur une table au centre de la pièce. Mes collègues levèrent leurs verres en mon honneur et le dîner commença. Inès avait pris place à côté de Jérôme, comme par hasard. Celui-ci portait une tenue noire et le maquillage avait sur lui un effet des plus réussis. Carole passa la moitié du repas à dévisager Inès. J’avais beau lui dire de l’ignorer, rien à faire.


Un peu plus tard dans la soirée, Jérôme proposa de jouer au portrait chinois. Deux personnes étaient désignées et l’une devait dire comment elle imaginait l’autre dans un grand nombre de réincarnations. Carole me compara à une orchidée, une lionne, une lampe, un abricot…

Après avoir moi-même réincarné Carole, je demandai à Jérôme si je pouvais aller dans la salle d’informatique pour envoyer un message à mes parents.

  • Bien sûr, vous avez accès à la salle jusqu’à 22H tous les soirs. 

La salle d’informatique était occupée par cinq élèves seulement. Je m’installai au même poste que la fois précédente et commençai à écrire le résumé de mes exploits. Une fois le message envoyé, je m’apprêtais à éteindre l’ordinateur quand une fenêtre de dialogue s’ouvrit.

  • Cécilia ? 

Ca commençait à bien faire. Pourquoi réclamait-on Cécilia dès que je me servais de l’ordinateur ? Et d’où sortait cette fenêtre de dialogue ?

  • Je ne suis pas Cécilia, donc arrêtez de m’écrire. 

Je cliquais pour éteindre quand une autre fenêtre s’ouvrit.

  • Où est Cécilia ? 

D’accord. Cette personne voulait parler, alors elle allait parler.

  • Je ne sais pas de qui vous parlez. Savez-vous au moins à qui vous écrivez en ce moment ? 

Il ou elle avait intérêt à répondre.

  • Tu es élève au château de Camilia. Tu ne sais vraiment pas où est Cécilia ? 

Tout cela me paraissait bien mystérieux. Et j’adorais le mystère.

  • Je m’appelle Anna. Je suis en Seconde.

  • Donc tu ne connais pas Cécilia ?

  • Non. Enfin, les cours n’ont commencé que cette semaine. Peut-être qu’elle est dans un autre niveau et que je ne la connais pas encore.

  • Non. Si elle était encore au château, elle m’aurait écrit.

  • Je peux savoir qui vous êtes ?

  • Non.

  • Et pourquoi ?

  • Parce que je ne te connais pas. Cécilia me connaît. Elle est la seule qui puisse m’aider.

  • Vous avez des problèmes ?

  • Je dois retrouver Cécilia.

  • Vous êtes sûr qu’elle était élève au château ?

  • Elle l’était l’année dernière. Il faut que je lui parle.

  • Vous n’avez pas son adresse ou son numéro de portable ?

  • Tu ne comprends pas. Je dois retrouver Cécilia.

  • Je peux essayer de me renseigner. Si jamais je trouve Cécilia, je lui dis de vous écrire.

  • Cécilia n’est plus là.

  • Bah alors pourquoi vous la cherchez si vous savez qu’elle n’est plus là ?

  • Si tu sais où elle est, reconnecte-toi, toujours à cet ordinateur. Je serai là. 

D’accord. Je ne comprenais absolument rien de tout cela, mais décidais quand même de trouver des informations concernant Cécilia. Qui pouvait bien être cette personne qui m’écrivait ? Comment avait-elle accès aux ordinateurs en se trouvant à l’extérieur du château ? Et justement, était-elle vraiment à l’extérieur du château ? Je regardai ma montre : 21H58. J’avais deux minutes pour quitter la salle avant l’arrivée d’un responsable.


L’ambiance semblait des plus joyeuses au petit salon. Jérôme avait sorti un jeu qui consistait à associer personnellement plusieurs images à un mot. Un d’entre nous était nommé ‘chef de cérémonie’. Le but était de savoir qui avait la même façon de penser que le chef. Pour cela, on comparait les images choisies. Plus on avait de choix communs avec le chef, plus on marquait de points. C’était amusant, et cela me permit de constater à quel point ma vision des choses se trouvait proche de celle de Jérôme et éloignée de celle de Raphaël. Par contre, personne ne pensait comme Inès. Elle était définitivement à part, cette fille. Mademoiselle Barbotin avait associé la nudité à une voiture de sport, ou encore la croyance à un radiateur. Chacun son truc.


Quelques bâillements apparurent vers 23H30. Le petit salon se vida progressivement. La soirée s’était terminée par une séance photos. A la fin de l’année, chaque élève allait repartir avec un album souvenir de toutes les soirées et toutes les activités. Jérôme fit sortir les couche-tard de la pièce et ferma le petit salon. Comme il nous restait encore une demi-heure de libre, nous allâmes nous installer tous les trois dans la chambre verte et orange de Carole. Je leur racontai alors ce qui s’était passé dans la salle informatique. Evidemment, nous n’étions au château que depuis une semaine. Il était normal que nous ne connaissions pas encore tous les élèves, mais Cécilia faisait partie des noms que l’on n’avait encore jamais entendus. Raphaël, informaticien dans l’âme, essaya de nous expliquer qu’il était impossible que ma conversation avec l’homme mystère ait échappé à la surveillance du réseau du château. Seulement, la boite de dialogue par laquelle je communiquais avec cette personne n’apparaissait pas dans les programmes de l’ordinateur. On ne pouvait pas l’ouvrir nous-mêmes. Seul mon interlocuteur pouvait le faire, j’en étais persuadée. C’était pour ça que le système de surveillance ne détectait rien.

  • Tu crois vraiment que tout cela a un sens ? me demanda Carole.

  • Je ne sais pas. Mais ça m’intrigue. Je voudrais juste savoir qui est Cécilia.


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