La Nouvelle Vie d’Anna
Troisième Année
By Pauline Sarélot-Le Floc’h
Smashwords Edition
Copyright 2010 Pauline Sarélot-Le Floc’h
Smashwords Edition, License Notes
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Chapitre 1 : Deuxième quinzaine d’août.
Raphaël avait fêté ses dix-huit ans le premier août et obtenu son permis de conduire trois jours après. Il nous invita chez lui pendant une semaine afin de frimer un bon coup au volant de sa petite voiture rouge. Il vint nous chercher à la gare et nous promena tous les jours de la plage à la ville, de la ville à la maison, de la maison à la plage… Pendant l’été, ses parents s’occupaient de ramasser les fruits dans les arbres qui recouvraient leurs innombrables hectares de terres agricoles. On ne les voyait jamais.
Nous passions nos matinées à la plage, quand la température était encore supportable. Allongés sur nos serviettes, l’un à côté de l’autre, la tête à l’ombre et le corps au soleil, bercés par le bruit des vagues, nous rêvions. A quoi ? A des vacances qui ne finissent jamais.
- Vous réalisez que dans dix jours, on retourne au château ? lança Carole.
- Pitié, tais-toi… soupira Raphaël.
Moi aussi, je me sentais moyennement contente à l’approche de la rentrée. Un an auparavant, je comptais les jours tant j’avais hâte de retrouver Camilia. Mais après une abominable année dans l’aile Sud, les choses se présentaient différemment.
- J’espère que je ne vais pas retomber dans une chambre aux murs verts, dit Carole.
- Je pense que tu y survivrais, fit remarquer Raphaël.
- De toute façon, cette année, tout ira bien.
- Pourquoi tu dis ça ? demandai-je.
- Parce que rien ne peut être pire que l’aile Sud. Rien.
Océane avait appelé Raphaël au mois de juillet, après le bac de français. Sa mère et elle avaient encore déménagé. Raphaël comprit qu’il devait faire une croix sur leur relation. Carole et moi trouvions qu’il se portait bien. Mais il ne penserait pas à une autre fille avant longtemps. Océane avait été sa première relation sérieuse et vu comment les choses s’étaient terminées, on comprenait que la vie sentimentale de Raphaël soit perturbée. Et il ne fallait pas compter sur ses parents pour l’aider.
Carole et moi rentrâmes dans nos villes respectives une semaine avant la rentrée. Mon frère Gaétan vint me chercher à la gare.
- Je pouvais rentrer toute seule en métro. Il ne fallait pas te déranger pour moi.
- Figure-toi que je n’ai pas eu le choix. Les parents nous attendent pour dîner dans un resto des Champs-Élysées.
- Hein ?
- Valentin sera là aussi.
- Tu crois qu’ils ont quelque chose à nous annoncer ?
- Mais non. Ils fêtent leurs vingt-cinq ans de mariage.
- Ah ouais. Génial. Eh, mais ça veut dire que Maman était enceinte quand elle s’est mariée ?
- Tu n’avais jamais fait le calcul ?
Ce n’était pas du tout le genre de mes parents. Consacrer une soirée à leurs trois enfants dans un restaurant somptueux et hors de prix, ça ne leur ressemblait pas. Ma mère ne devait même pas être consciente qu’elle avait fondé une famille. Mais bon. Comme on dit, mieux vaut tard que jamais. Après avoir traduit le menu en langage culinaire courant et fait un choix dont je n’étais pas tout à fait sûre, mon père s’éclaircit la voix.
- Anna, ta mère et moi on doit te parler de quelque chose.
Je le savais. Cela ne pouvait pas être qu’un simple resto en famille, ni un simple anniversaire de mariage. Mon père continua.
- Nous ne pouvons pas t’emmener au lycée dimanche prochain. Il va falloir que tu y ailles en train.
- Quoi ? Mais comment je vais faire, j’ai ma chambre entière dans mes bagages !?
- Ce n’est pas de notre faute, chérie, dit ma mère sur un ton mielleux qui me donnait envie de vomir. Ton père et moi sommes très pris.
- Si vous avez les moyens de vous offrir un tel restaurant, vous pourriez peut-être me payer un taxi. Et puis non. Ce n’est pas la peine que les gens du château me prennent pour une gosse de riches.
- Je te rappelle que la plupart de tes camarades viennent en train, dit mon père.
- Non. Ils ne sont qu’une dizaine à venir en train le jour de l’installation. Et le lycée emploie des agents exprès pour porter les affaires.
- Et bien alors, où est le problème si des gens sont payés pour porter les bagages ? demanda ma mère.
- Il faut le signaler dix jours à l’avance à la directrice. La rentrée est dans une semaine.
- Peut-être qu’ils feront un effort pour toi.
- Maman, je n’ai franchement pas envie de me faire remarquer. Alors j’irai en train et je porterai mes bagages toute seule. Je me débrouillerai.
Cette aptitude à changer d’emploi du temps tous les quarts d’heure me dépassait. Moi, j’aimais bien que les choses soient planifiées. Avec mes parents, tout pouvait être modifié d’une minute à l’autre. C’était gonflant. Contre toute attente, lorsque le serveur apporta le dessert, mon frère Valentin vint à mon secours.
- Moi je peux t’emmener en voiture. Mais il faudrait qu’on parte très tôt dimanche.
- Mais, tu ne travailles pas lundi matin ? demanda Maman.
- Je ne reprends qu’à 14H. Ca devrait aller.
Ca me gênait un peu. Valentin ne s’était jamais vraiment occupé de moi, sauf pendant ma petite enfance. Et là, il s’apprêtait à faire un aller-retour de mille kilomètres en vingt-quatre heures.
- Tu es sûr que ça ne te dérange pas ? insistai-je.
- Mais non. Si on part vers sept heures du matin, ça sera bon. Je peux bien faire ça pour toi.
Je consacrai ma dernière semaine de vacances à mes bagages. Il ne fallait rien oublier, et il ne fallait pas non plus amener trop de choses. Mine de rien, ce n’était pas évident. Les vêtements, les affaires de classe, les objets personnels pour décorer la chambre, tout mon bazar pour écouter de la musique quel que soit l’endroit… En fouillant dans mon placard, je tombai sur l’album photos de l’aile Sud. Je ne me souvenais pas l’avoir ouvert. Je m’assis sur mon lit et tournai les pages. Ca commençait par la traditionnelle photo panoramique avec tous les élèves et le responsable. Ensuite, il y avait les soirées, les fêtes, les concours. Je vis même des images prises pendant les travaux pratiques de chimie, où les élèves de la série scientifique portaient les blouses blanches. Les photos du concours de danse étaient très belles. Marion avait vraiment assuré pour les costumes. Curieusement, je fus apaisée de revoir tout ça. Carole avait raison. Désormais, il n’y aurait que du bon. Car rien ne pouvait être pire que l’aile Sud.
Le réveil fut difficile le dimanche matin. Mes parents eurent le courage de sortir du lit pour me dire au revoir et retournèrent directement sous la couette. Valentin m’aida à porter mes sacs. Le moteur rugit à sept heures, comme convenu.
Nous prîmes le petit déjeuner dans la voiture. Il y avait des miettes partout. Croissants, pains au chocolat, café… Nous avions pris soin de dévaliser la cuisine avant de partir. Sage décision. Après tout, la route était longue.
A ma grande surprise, Valentin fut très bavard. Il parla d’abord beaucoup de lui, de son travail, de sa copine, de ses colocataires. Puis il me posa plein de questions. Je répondais sans trop détailler. J’étais heureuse de faire ce trajet avec lui. Dans la conversation, il aborda un sujet que personne n’avait osé aborder avec moi depuis le mois de juin.
- Tu n’avais pas un copain, avant ?
Barthélemy Sommer. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas prononcé ce nom dans ma tête. Où pouvait-il bien être… Il avait probablement eu son bac et s’apprêtait à commencer la fac de biologie à Lille. C’était prévu comme ça. Je réalisai que peu de gens devaient être au courant de notre rupture, au château. Le clash ayant eu lieu cinq jours avant le départ des Terminale, personne n’avait dû faire attention, d’autant plus que ni lui ni moi n’avions crié la grande nouvelle sur les toits. Je ne l’avais jamais revu et risquais de ne plus jamais le revoir. D’ailleurs, il ne m’avait pas fait le moindre signe de toutes les vacances. C’était mieux comme ça. Rupture brutale et douloureuse : tournons la page le plus vite possible. Valentin sentit que ce sujet me gênait un peu et trouva d’autres thèmes pour alimenter la conversation.
Au fur et à mesure que nous nous rapprochions du château, je perçus l’angoisse monter en moi. J’étais tourmentée. Je me demandais si Jérôme serait là. Ni Carole ni Raphaël ni qui que ce soit n’avait pu savoir si Jorain l’avait renvoyé ou non. J’ignorais quelle serait ma réaction au cas où quelqu’un d’autre que Jérôme se tiendrait dans le hall pour accueillir les Seconde. J’étais heureuse de savoir que Barth ne vivait plus au château, mais l’absence de Jérôme… ça serait dur à digérer. Je me demandais aussi si la composition de l’aile changerait beaucoup. Je savais déjà que Paul et Marc restaient dans l’aile Sud. Les pauvres. Peut-être y’aurait-il des nouveaux, et des redoublants. J’espérais que Jorain n’avait pas dressé un portrait de moi trop négatif à Karl. Jérôme lui avait peut-être parlé de moi, aussi. Mon nouveau responsable m’aurait sans doute à l’œil. Qu’importe. Cette année, je comptais me tenir à carreaux. Il fallait aussi que je me trouve un projet d’avenir.
Nous arrivâmes à midi dans un village proche du château. L’accueil des élèves commençait à 13H30. Valentin m’emmena déjeuner dans un petit restaurant sympa. A quelques tables de nous se trouvait un couple accompagné d’une adolescente que je croyais connaître. Elle était probablement dans l’aile Ouest l’an dernier. Je ne serais donc pas la seule à arriver aussi tôt. Je n’avais pas très faim. Valentin me trouva anxieuse et voulu savoir ce qui n’allait pas. Je lui assurai que je me portais comme un charme. A vrai dire, je me faisais plus que jamais du souci pour Jérôme. Une fois le repas terminé, nous montâmes dans la voiture.
- Et bien, on est dans les temps, dit Valentin. Je vais même pouvoir t’aider à monter tes bagages.
Un quart d’heure plus tard, nous franchissions le grand portail vert et commencions la traversée de la forêt. Puis le château apparût. Valentin n’en crut pas ses yeux.
- Je rêve. C’est la troisième année que les parents te payent ce paradis, et moi je vis dans un taudis sous la grisaille parisienne. J’aurais dû être surdoué.
Malgré toutes mes craintes et mes mauvais souvenirs de l’aile Sud, j’étais heureuse et émue de retrouver le château de Camilia. Quand la voiture fut garée, je vécus la seconde où mon pied se posa à terre comme un moment magique. Il n’y avait personne sur le parking. Le domaine semblait désert. Pendant que je sortais mes bagages du coffre, Valentin resta planté comme un piquet, les yeux scotchés au château.
- C’est aussi beau à l’intérieur qu’à l’extérieur ? demanda-t-il.
- Tu vas voir, c’est surprenant. On s’attend à des armures et des vieilles tapisseries, et on entre dans un environnement complètement design.
Valentin pris le sac le plus lourd et monta les marches avec moi.
La grande porte du château était ouverte. Personne dans le hall du bloc. J’en profitai pour poser mes bagages quelques secondes et faire une petit présentation des lieux à mon frère.
- Le bâtiment central avec ce grand escalier, ça s’appelle le bloc. Dedans il y a le réfectoire où on mange et on fait la fête, la bibliothèque, la salle d’informatique, la salle de sport, l’infirmerie, les cuisines et l’appartement de la directrice. A droite, c’est l’aile Ouest, le bâtiment des Seconde. Au fond, derrière l’escalier du bloc, il y a le bureau de la directrice et l’aile Sud pour les Première. A gauche, c’est l’aile Est où je vais vivre cette année.
- C’est là où il y a la grande terrasse que j’ai vue du parking ?
- Oui. On n’a pas le droit d’aller dans les ailes des autres niveaux donc je n’ai jamais mis les pieds sur cette terrasse. Si tu veux, on pourra aller voir vite fait.
La porte du réfectoire s’ouvrit et Emilie apparut en haut des escaliers du bloc.
- Karl, c’est pour toi ! cria-t-elle.
Emilie ne me dit même pas bonjour et retourna au réfectoire. Quelques secondes plus tard, Karl en sortit et dévala les escaliers pour nous saluer.
- Attends, ne me dis surtout pas ton nom, j’ai révisé exprès ce matin. Alors… ça va me revenir… Anna ?
- Gagné.
- Cool. Rassurez-moi, vous n’êtes pas son père ? demanda-t-il à Valentin.
- Non, non. Je suis son frère. C’est assez rare d’avoir des enfants à neuf ans.
- Très juste. Alors, où est-ce que tu es…
Karl feuilleta son bloc-note et m’annonça que ma chambre se trouvait au deuxième étage, deuxième porte à gauche.
- Je ne vous accompagne pas, on est en pleine réunion avec l’équipe pédagogique et on est complètement à la bourre.
Je lui affirmai que je pouvais me débrouiller seule. Il me remercia, me donna ma clé et monta quatre à quatre les marches du bloc jusqu’au réfectoire. Je brûlais d’envie de monter dans ce réfectoire pour voir si Jérôme s’y trouvait.
Valentin fut content de ne pas avoir à monter mes affaires plus haut que le deuxième étage. Etait venu le grand suspense de la rentrée : les couleurs de ma chambre. J’expliquai brièvement à Valentin la tendance aux couleurs vives qui régnait dans ce château. Je tournai la clé et ouvris. Verdict : des murs bleu ciel et un sol orange foncé. Splendide. Je montai sur mon lit pour regarder par la fenêtre. J’avais une très belle vue sur le parc.
- Si je comprends bien comment est fait le château, j’en conclu que tu es orientée plein nord, lança Valentin.
- En théorie, oui. Mais en fait, le château n’est pas construit exactement selon les points cardinaux. Je suis orientée nord-nord-ouest donc j’aurais quand même un soupçon de soleil le soir.
Valentin m’accompagna jusqu’à la terrasse. Elle était située au bout de l’aile Est, au deuxième étage. Tout près de ma chambre. C’était joli. Puis je l’accompagnai au parking et le regardai partir. Il était 14H et je semblais être la seule élève arrivée.
Chapitre 2 : Les arrivées et les surprises.
Je branchai mon poste de radio et lançai la musique. J’avais ouvert la fenêtre pour faire entrer de l’air pur et déballais mes affaires. Certains objets qui allaient très bien avec ma chambre verte et rouge de l’an dernier ne s’accommodaient pas bien avec le duo bleu-orange de cette année. Mais qu’importe, ce n’était qu’un détail. Mon installation fut terminée à 15H. Entre temps, j’avais aperçu des voitures dans le parc, mais aucun bruit n’avait retenti au deuxième étage de l’aile Est. A croire que mes camarades n’étaient pas pressés de rentrer en Terminale. Je décidai donc de descendre dans le hall du bloc pour savoir si oui ou non, Jérôme assurait toujours le rôle de responsable des Seconde. Dans les escaliers de l’aile Est, je croisai enfin un compatriote : Emmanuel.
- Tu es où ? me demanda-t-il.
- Deuxième étage, deuxième porte à gauche. Et toi ?
- Deuxième étage, première porte à gauche. Je crois qu’on est voisins.
- Sachant que deux chambres qui se touchent n’ont pas les mêmes couleurs, tu échappes aux murs bleu ciel et au sol orange foncé.
- Ca tombe bien, j’ai eu un sol orange foncé l’année dernière et à la fin, je ne pouvais plus le voir. J’ai même investi dans un tapis tellement cette couleur m’horrifiait.
Quand j’entrai dans le hall du bloc, je vis qu’il commençait à y avoir du mouvement. Emilie ne cessait les allers-retours et des tas de parents circulaient dans tous les sens.
- C’est cette foutue réunion, m’expliqua Karl. On a traîné assez tard et maintenant, c’est l’affolement général à l’Ouest et au Sud.
Victor et Adrien arrivèrent. Karl leur fonça dessus pour les accueillir. Je vis une bonne dizaine de personnes entrer et sortir de l’aile Ouest, mais pas de responsable. Je n’osais pas demander à Karl, par timidité. Ne sachant quoi faire, je sortis m’installer sur mon petit muret. Ainsi, je serais aux premières loges pour l’arrivée de mes amis.
Carole fut la première à débarquer. Il était 15H30. Je l’accompagnai jusqu’à sa chambre. Premier étage, dernière porte à droite. Murs rouges et sol jaune pâle. Je lui fis part de mes inquiétudes concernant Jérôme. Elle me rassura, soutenant qui si Jorain l’avait renvoyé, il nous l’aurait dit. Mais je n’en étais pas si sûre. Une demi-heure plus tard, le premier car arriva. A son bord : Julie, Chloé, Nicolas et Raphaël.
- Alors, Raphaël Bradol… Premier étage, quatrième porte à droite.
Raphaël et Carole seraient voisins. La chance. Il avait croisé les doigts tout l’été pour ne pas avoir de jaune dans sa chambre. Il tourna la clé, ferma les yeux et nous demanda de regarder avant lui et de lui dire s’il serait déçu ou non. Carole et moi passâmes la tête à l’intérieur. Murs vert pomme et sol rouge brique. Sauvé.
- J’ai entendu Karl dire qu’il n’y avait pas de nouveaux dans l’aile Est mais que par contre, l’aile Ouest était envahie de redoublants. Puisqu’il n’y a que trente chambres par aile, dont une pour le responsable, ils ont dû refuser plein d’inscriptions.
Nous passâmes le reste de l’après-midi dans la chambre de Raphaël. Aucun d’entre nous n’avait vu Jérôme. Vers 17H, Karl frappa à la porte et nous annonça qu’une réunion aurait lieu dans le petit salon d’ici un quart d’heure. Cela signifiait, comme chaque année, que tout le monde était arrivé.
Alors que Carole expliquait à Raphaël ce qu’elle comptait faire après le bac, j’entendis quelque chose qui fit bondir mon cœur dans ma poitrine. Dans le couloir, où les élèves allaient et venaient sans cesse depuis une heure, il y avait des voix. Tout le monde se saluait, se racontait quelques détails de vacances, se demandait les couleurs des chambres, et cetera. Parmi ces voix, l’une attira mon attention. C’était une voix familière. Une belle voix qui me noua la gorge. Ce n’était pas possible. Cela ne pouvait pas être la personne à laquelle je pensais. Afin d’en avoir le cœur net, j’ouvris la porte de la chambre de Raphaël et jetai un œil dans le couloir. Je n’avais pas rêvé. Il se tenait là, au milieu des valises, en pleine discussion avec Yorick. J’écarquillai les yeux. Je ne pouvais pas croire qu’il se trouvait ici. Son regard croisa le mien. Il esquissa un petit sourire timide. J’étais bouche-bée, clouée au sol, comme foudroyée. Ce scénario diabolique ne m’était jamais venu à l’esprit. Et pourtant, je devais me rendre à l’évidence : Barth redoublait sa Terminale.
Il marcha vers moi. Je fermai la porte de la chambre de Raphaël et regardai Barth s’avancer. J’avais l’impression de voir l’action au ralenti. C’était comme si mon cerveau venait d’être passé au grille-pain. Je ne sentais plus rien, je ne pensais plus à rien, je ne bougeais pas d’un poil. J’étais en plein cauchemar. Quand il se trouva face à moi, le sourire aux lèvres et le regard doux, je m’efforçai de contenir ma fureur et observai cet être autrefois tant aimé et désormais tant méprisé.
- Je peux savoir ce que tu fais là ? lançai-je glacialement.
- Je redouble.
- Tu redoubles ? répétai-je, pas convaincue.
- Oui.
- Ne me fais pas croire que tu n’as pas eu ton bac.
- En effet, je l’ai eu.
- Tu l’as eu ?
- Oui.
- Tu te fous de moi ?
Carole ouvrit la porte pour voir ce que je fabriquais. Quand elle vit Barth, elle écarquilla les yeux et comprit qu’il valait mieux nous laisser.
- A quoi ça te sert de redoubler si tu as eu ton bac ?
- Je n’ai pas un très bon dossier, et un bac avec dix et des poussières. Avec des meilleures notes de Terminale et une mention au bac, je peux être reçu en prépa.
- En prépa ? Depuis quand tu veux aller en prépa ?
- Je crois que je veux faire une école d’agronomie.
C’était surnaturel. Barth n’avait jamais eu la moindre ambition concernant les études. Tout ce qu’il voulait, c’était un bac qui lui permettrait de glander tranquillement sur les bancs de la fac pendant plusieurs années. Et voilà qu’il souhaitait devenir ingénieur agronome. J’aurais tout entendu.
- Et puis, mon redoublement, ça nous permettra de rétablir le dialogue, non ?
Je l’attendais, celle-là. L’ambition n’avait pas pu pousser toute seule d’un coup comme ça. J’y étais forcément pour quelque chose.
- Il n’y a aucun dialogue à rétablir. On a rompu, point final.
- Anna, tu ne peux pas dire ça. Toi et moi on s’aime. On s’aime plus que tout. D’accord, j’ai fait une connerie. Mais on ne va pas tout gâcher pour ça, quand même.
- Que les choses soient claires, Barth. C’est fini. Et n’essaye même pas de tenter quoi que ce soit pour qu’on ressorte ensemble, parce que c’est peine perdue.
- Je te trouve bien catégorique.
- Ca m’embêterait que tu te fatigues pour rien.
Je m’empressai de retourner dans la chambre de Raphaël. Carole et lui me regardaient avec des yeux de chouettes. Ils semblaient aussi subjugués que moi.
- Tu étais au courant ? me demanda Carole.
- Question stupide, répondis-je.
- C’est vrai. Excuse-moi.
- Dis-moi, Anna, il n’a quand même pas loupé son bac pour toi ? dit Raphaël.
- Il y a une petite subtilité mais… en gros, c’est ça.
Le petit salon de l’aile Est était orange. La disposition ne changeait guère. Il y avait juste trois lampes en forme d’œuf que je n’avais jamais vues ailleurs. Sans doute le gain d’un concours passé. Barth se trouvait déjà là, assis entre deux filles que je ne connaissais que de vue. Karl débarqua avec son grand sourire et s’assit sur un pouf au milieu de nous tous.
- Salut tout le monde, j’espère que vous êtes bien installés. Cette année, vous êtes vingt-six élèves, et la parité a été respectée puisqu’il y a exactement treize filles et treize garçons. Impeccable pour les couples. Comme vous l’avez remarqué, trois élèves n’ont pu se résoudre à abandonner l’aile Est et à se séparer de moi. Pour ceux qui ne les connaissent pas, voici donc Laura, Barthélemy et Delphine.
Alors que Karl lançait un petit coup d’applaudissements pour saluer les redoublants, les regards de mes camarades se tournèrent vers moi. J’étais assise au fond du canapé, entourée de Carole et Julie, et je faisais la tête. En me voyant, Karl perdit son sourire. Lui-même ne devait pas savoir que Barth et moi avions rompu. Désormais, tout le monde était au courant.
- Comme d’habitude, on se retrouve à 19H30 au réfectoire pour saluer les nouveaux petits locataires de l’aile Ouest et dire un grand bonjour à Lady Jorain. Je passerai dans vos chambres pour vous donner votre collection de tee-shirts. Maintenant, voici vos emplois du temps.
Karl distribua une feuille à chacun. Mon moral pris encore un coup : j’avais complètement oublié que Barth suivait la série scientifique. J’allais donc être en cours avec lui. La totale.
- Oh non, l’horreur. Le lundi, on enchaîne histoire, philo et anglais. Ils ne pouvaient pas faire pire, comme début de semaine, s’écria Raphaël.
Un détail me consola. J’avais choisi la spécialité ‘physique-chimie’ et Barth avait pris la spécialité ‘biologie’. Ca me retirait deux heures de cours en commun avec lui par semaine. Emmanuel, joli et gentil garçon qui avait toujours eu un faible pour moi, s’empressa d’aller discuter avec Barth. Son côte ‘star du lycée’ ne m’avait jamais vraiment gênée jusque là. Mais à présent, les choses demeuraient différentes. Tout le monde allait lui sauter dessus. Etre un pote de Barth, c’était l’assurance d’une bonne réputation au château. Excédée, je me levai et quittai la pièce d’un bond, sous les regards ébahis de mes camarades.
Debout, les mains posées sur la rambarde de la terrasse, je tentais de vider mon esprit en observant cette forêt dont on distinguait à peine la fin. Qu’est-ce qui m’arrivait, tout à coup ? J’avais trouvé la force de rayer Barth de ma vie, et le fait qu’il parte du château constituait pour moi une sorte de consolation. C’était la promesse d’un retour au célibat sans trop de tracas. Je pensais prendre un nouveau départ. Grosse désillusion. J’avais dû me montrer extrêmement méchante dans une autre vie pour mériter que les choses ne se passent jamais comme je le souhaitais. Mes amis eurent le tact et la gentillesse de me laisser seule. Moi qui pensait comme eux que rien ne pouvait être pire que notre année dans l’aile Sud… j’en étais beaucoup moins sûre, à présent. Barth constituait un élément perturbateur majeur dans mes grandes résolutions de paix et de gaieté dans l’aile Est. Cela faisait quatre heures que je me trouvais ici, et déjà mon moral frôlait le grand zéro. Bravo. Beau début d’année, Anna.
J’entendis la porte s’ouvrir derrière moi. Je croisai les doigts pour qu’il ne s’agisse pas de Barth.
- Excuse-moi de te troubler dans ta méditation…
Soulagée, je me tournai face à Karl et m’efforçai de sembler heureuse.
- Je crois que j’ai fait une gaffe monstrueuse.
- C’est-à-dire ?
- Et bien, en fait je n’étais pas du tout au courant que Barth et toi…
- Presque personne ne le savait.
- Ah. Tant mieux. Ca me fait plaisir. J’avais peur de passer pour le mec totalement à la masse. Alors voilà. Comme je pensais que Barth et toi c’était pour la vie, j’ai voulu être sympa et je vous ai mis dans deux chambres voisines.
La lapidation continuait. Je brûlais d’envie de supplier Karl de m’achever sur place. Par souci de sobriété, je me contentai de pousser un soupir qui en disait long sur mes pensées.
- Le truc, c’est que tout le monde est installé. Alors ça me paraît vraiment difficile de changer la répartition, sauf si tu me menaces.
- Ne t’en fais pas. Il n’y a pas de problème.
- Tu es sûre ? Parce que ça m’embêterait que mon aile soit transformée en champ de bataille.
- On n’est plus des enfants, Karl. On a largement passé l’âge de la guerre des clans.
- Je vois. Ca doit être pour ça que quatre filles sont complètement à part.
- Tu as déjà remarqué ça ?
- Non. C’est Emilie qui m’a prévenue. Tu soutiens toujours que la guerre des clans, ce n’est plus de vos âges ?
- Pour ces filles-là, c’est différent. Mais tu comprendras les choses par toi-même. C’est impossible de passer à côté.
Ne pouvant me résoudre à rester seule sur cette terrasse jusqu’à la fin de l’année, je rentrai à l’intérieur de l’aile et filai dans les escaliers. C’était l’heure de monter au réfectoire. Je passai en vitesse dans ma chambre et revêtis le tee-shirt moulant à manches courtes de l’aile Est.
En entrant dans le hall du bloc, j’eus droit à un autre choc. En face de moi, de l’autre côté du hall, je vis une jeune femme. Elle devait avoir vingt-cinq ans, portait une longue natte brune qui descendait sur son sein droit, avait une peau café au lait et semblait particulièrement jolie. En la voyant, on pouvait croire qu’il s’agissait d’une grande sœur accompagnant un élève, comme Valentin l’avait fait pour moi. Mais sa tenue vestimentaire éliminait d’office cette hypothèse. La jeune femme portait un tee-shirt de l’aile Ouest. Et comme on ne pouvait pas passer sa vie à redoubler, il me semblait impensable qu’à son âge, elle soit en Seconde. Or, seuls les habitants d’une aile avaient le droit de porter les tee-shirts. J’avais donc devant mes yeux la nouvelle responsable de l’aile Ouest.
Je la regardai. Malgré la sympathie qu’elle dégageait, je voulais la trucider. Le garçon que je ne souhaitais plus revoir était là, et celui que je mourrais d’envie de revoir était parti. Il était parti à cause de moi et de mes plans foireux. La jeune femme monta les marches du bloc. Je la suivis. Elle entra dans le réfectoire. J’entrai et marchai dans la grande pièce bruyante sans la quitter des yeux. Carole m’interpella. J’allai m’installer à côté d’elle. A notre table se trouvaient Raphaël, Benjamin, Sandra et Chloé. Ils riaient, mais je ne savais même pas pourquoi. Je n’écoutais rien. Mes yeux ne pouvaient quitter cette jeune femme brune. Elle alla s’asseoir au milieu d’un groupe de Seconde. Jorain commença son discours. Les élèves se turent et se tournèrent tous vers elle. Tous, sauf moi.
- Qu’est-ce que tu regardes ? me demanda Carole.
- La nouvelle responsable de l’aile Ouest, grommelais-je scandalisée.
- Quoi ?
- Jérôme a été viré.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ?
A ce moment-là, la voix de Jorain gagna quelques décibels et changea de ton.
- Et comme chaque année, je vous demande de faire une ovation à nos trois responsables : Karl, Emilie et Jérôme !
Un tonnerre d’applaudissements retentit soudain. Les élèves criaient, tapaient du pied, agitaient les bras. Mon rythme cardiaque s’emballa. Au beau milieu du réfectoire, à quelques tables de moi, je vis les trois responsables se lever d’un bond et recevoir cet hommage comme de vraies stars de cinéma. Karl se tenait face à Emilie. Et à côté d’Emilie se tenait Jérôme.
Après le discours de Jorain, les cuisiniers vinrent remplir le carré central et le dîner commença. J’avais du mal à me remettre de mes émotions et mon appétit en souffrait. Alors que tous les autres se goinfraient autour de moi, les responsables commencèrent leur traditionnelle tournée du réfectoire durant laquelle ils venaient saluer les élèves des autres ailes. Je me sentais morte de honte vis-à-vis de Carole. Elle me promit de ne dire à personne ce que je lui avais affirmé avant l’ovation aux responsables. Jérôme arriva à notre table et salua tout le monde. Une poignée de main pour les garçons, une bise pour les filles. J’aimais croire que la bise que je recevais était plus intense que les autres. Ca faisait du bien de rêver un peu. Au moment où Jérôme échangeait quelques mots avec Benjamin et Raphaël, Barth passa près de nous et s’arrêta pour faire la bise à Emilie qui se trouvait elle aussi dans le coin. Jérôme leva les yeux. Comme chacun de nous, il fut très surpris de voir Barth.
- Et bien, c’est fou ce qu’on est capable de faire par amour, lança-t-il à mon égard.
Barth alla s’asseoir avec Yorick et les deux redoublantes, Laura et Delphine. Jérôme partit continuer sa tournée.
- Il sait que tu n’es plus avec Barth ? me demanda Carole.
- Je ne pense pas, répondis-je.
- Je me demande comment il réagira quand il sera au courant.
Chapitre 3 : Première journée.
Le lundi, nous attaquions avec deux heures de mathématiques. De quoi mettre tout le monde de bonne humeur. Je fus l’une des premières à entrer dans la salle. Je m’installai au deuxième rang à côté d’une chaise libre. Derrière moi, Yorick était lui aussi seul à sa table. Barth entra et observa les places libres qui s’offraient à lui. Je croisai les doigts pour qu’il s’installe à côté de son copain Yorick. Barth marcha lentement. Il se dirigeait vers moi. Au même moment, Emmanuel passa devant ma table.
- Eh, Emmanuel, tu ne voudrais pas t’asseoir à côté de moi ?
Je le suppliai du regard et lui offris un grand sourire bien forcé. Il s’assit sur le champ. Sauvée. Barth haussa les épaules et s’installa à côté de Yorick. Monsieur Tavarnel entra à son tour et fit l’inventaire de tous les chapitres que nous aurions à traiter cette année.
- Tu ne voulais pas être à côté de Barth ? chuchota Emmanuel.
- Non. L’atmosphère est un peu tendue.
- Vous avez cassé pendant les vacances ?
- Juste avant.
Pendant que le prof écrivait au tableau et avait donc le dos tourné, un bout de papier plié en quatre atterrit sur ma table. Je le dépliai discrètement et lus : « Tout le monde mérite une deuxième chance. » C’était l’écriture de Barth. Je pris un stylo et rajoutai sur ce même papier : « Tu es l’exception qui confirme la règle. » Je déposai discrètement le papier derrière moi sur la table de Barth. Je l’entendis le déplier. Aucun autre petit mot n’atterrit sur ma table de toute la matinée.
11H30. Carole me rejoignit dehors. Nous allâmes nous asseoir sur notre petit muret. Le temps était splendide. La moitié des habitants du château se trouvait dehors. Carole semblait contrariée.
- C’est cette andouille de Raphaël. Il a fait l’abruti toute la matinée et c’est moi qui me suit pris une remarque du prof.
Je lui racontai le contenu du petit mot de Barth. A ma grande surprise, Carole m’encouragea à parler avec lui.
- Ca serait dommage de faire une bêtise, dit-elle. Vous êtes sortis ensemble pendant seize mois et vous étiez fous amoureux l’un de l’autre. Je sais bien qu’il t’a fait le pire coup du siècle mais peut-être qu’en te braquant, tu passes à côté d’une belle histoire.
- Je ne l’aime plus.
- Et bien si tu ne l’aimes plus, dis-le lui franchement.
- C’est déjà fait. Il ne veut rien entendre.
- Je suis sûre qu’il s’en veut à mort.
- Il y a de quoi.
Barth sortit du château et se dirigea droit sur nous.
- Bon, je vais vous laisser.
Carole sauta du muret et alla s’asseoir avec un groupe de notre aile. Barth me proposa d’aller marcher. J’acceptai.
Nous marchâmes côte à côte en silence pendant plusieurs minutes. Je regardais droit devant moi et affichais un air sévère. Barth tenta de me prendre la main mais je refusai catégoriquement.
- Je voudrais que tu me pardonnes, marmonna-t-il l’air tristounet.
- Ca aurait été beaucoup plus facile si tu n’avais pas décidé de refaire une Terminale ici.
- Je voulais être près de toi. Je ne pouvais pas croire qu’on se soit séparés comme ça.
- Et maintenant, tu le crois ?
- Non. Je ne peux pas concevoir de ne plus être avec toi.
- Pourtant, il va bien falloir que tu t’y fasses.
Il se mit face à moi et haussa le ton.
- Alors voilà ? Tu fous tout en l’air pour une broutille ?
- C’est toi qui as tout foutu en l’air, Barth.
- Mais qui a voulu faire l’imbécile dans la forêt, l’an dernier ? C’est moi peut-être ?
- Tu n’étais pas obligé de me balancer à Jorain. Tu as agi consciemment selon ta volonté. Alors maintenant tu assumes et tu me laisses tranquille.
- Sache que si tu sors avec un mec du château, je risque de devenir dingue.
- Ne t’en fais pas. Je suis dégoûtée des mecs pour un bon bout de temps.
L’activité de la semaine n’avait rien à voir avec toutes les activités que nous avions connues auparavant. Pas de logique, pas de stratégie, pas de connaissances à acquérir, pas de créativité requise… Il n’y avait que le hasard. Rien que le hasard. Comme nous ne pouvions rester à l’intérieur du château par ce temps sublime, les responsables avaient ressorti le ballon éclabousseur. C’était un ballon qui libérait des jets d’eau à intervalles irréguliers. Avec tous les élèves du château, nous formâmes un immense cercle dans le parc. Le jeu consistait à passer le ballon à son voisin de droite. Ceux qui recevaient de l’eau étaient éliminés. Aujourd’hui, il s’agissait d’éliminer la moitié des élèves. Le jeu commença sous l’œil amusé des responsables et de la directrice. La première giclée d’eau froide fut pour Inès. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Carole et Raphaël furent aspergés un quart d’heure plus tard à quelques secondes d’intervalle. Ils s’assirent sur l’herbe à quelques mètres du cercle. Jérôme se joignit à eux. Mon tour arriva. Je reçus un jet d’eau bien froide en plein dans le cou. Avec la chaleur, ça n’était pas si désagréable. Je quittai le cercle sous les applaudissements des élèvent encore en course et allai m’asseoir avec mes amis. J’en profitai pour demander à Jérôme qui était cette jeune femme que j’avais prise pour la responsable.