Stéphane Carrion
Mes
princesses
favorites
éditions Dédicaces
Mes princesses favorites
© Copyright - tous droits réservés à Stéphane Carrion
Toute reproduction, distribution et vente interdites
sans autorisation de l’auteur et de l’éditeur.
Illustrations : Darren Beadman
Couverture : Vladislav Susoy
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Un exemplaire de cet ouvrage a été remis
à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte
Pour toute communication :
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Stéphane Carrion
Mes
princesses
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À ma merveilleuse mère
Remerciements
Reconnaissant envers tous ceux qui ont permis à mes oeuvres de voir le jour, je leur offre à mon tour l’occasion de se faire connaître pour leurs valeurs. Personne ne pouvant égaler ma mère dans l’appui de mon cheminement d’écrivain, je ne peux faire autrement que de souligner son mérite, en premier lieu. Femme de sagesse et mère dévouée, elle apporta à ce nouvel ouvrage une vertu indélébile, en allant chercher au plus profond de mon âme, mon cœur d’enfant. Naturellement, elle ne fut pas la seule à avoir eu une influence sur mes écrits.
Tout d’abord, Mariette St-Georges et son conjoint Roger Bednarchuk apportent bonheur et compassion autour d’eux. Ayant tra-vaillé dans l’ambiance d’un univers qu’ils ont corrigé, il me fut inutile de feindre mes écrits. Tout aussi exemplaire, lorsque le besoin s’en fait sentir, Ziad Chatila m’est d’un grand secours pour mettre en déroute, ce qui pourrait me léser.
Ne pouvant me permettre d’arrêter avec ce dernier, ma vie se compléta avec Claude Lasanté, ma mignonnette Sandra Kellermen, son frère Marc Kellermen, le Docteur Bernard Patry, Gisèle Lavoie, Pierre-Olivier Phan Lachapelle, Soubhi Canbarieh, Daniel Santos et Isabelle Trottier. Finalement, je donne ma reconnaissance aux Éditions Dédicaces, qui excellent dans leur savoir-faire et la qualité remarquable de leur travail.
Stéphane Carrion
Princesse Céleste
et la sorcière Cassandrea

Il était une fois dans un royaume enchanteur, une princesse d’une beauté extérieure aussi pure que l’était son cœur. Elle s’appelait Céleste, un prénom qui dégageait la simplicité dont elle faisait preuve malgré son rang et la richesse qui l’accompagnait. Le prince, qui unit son destin au sien, avait le prénom d’un ange, Angélus. Il était le reflet de l’âme dévouée de sa belle, remplie d’innocence et de douceur. Ses sujets l’adoraient, tant elle était bonne pour eux. Leurs enfants étaient les étoiles du firmament de son royaume. Elle avait de longs cheveux blonds que la brise berçait comme un champ d’épis de blé mûrissant au soleil. En somme, tout semblait lui sourire et elle partageait son bonheur pour qu’il puisse rayonner sur son entourage. Hélas, personne n’étant à l’abri de la jalousie, même la plus attentionnée et la plus généreuse des princesses connaîtra celle d’une sorcière.
Cette dernière vivait seule près des marécages du royaume où elle passait beaucoup de temps à y cueillir différentes herbes et autres ingrédients pour concocter des mixtures. Celles-ci servaient à soigner ou à soulager les malades. Elle était la plus apte pour leur venir en aide, car dans cette contrée, il n’y avait aucun médecin. Sa contribution dans la communauté était d’une grande importance. Son dévouement pour la santé de tous lui donnait autant d’importance que pouvait en avoir Céleste. En somme, cette sorcière aurait pu être comparée à une fée, tant elle était attentionnée pour les autres, mais avec le temps sa beauté extérieure avait un peu flétri.
Toutes ces années passées dans les marécages pour y trouver ses ingrédients n’ayant pas aidé son apparence, elle commença à envier celle de la princesse. Elle ne voulait plus être aimée que pour ses soins, mais pour l’aspect extérieur d’une rose sans épine. Cette situation devint une obsession qui la rendit malheureuse. Plus rien ne pouvait la faire sourire, pas même les rétablissements prodigieux dont elle était l’instigatrice. Elle ne pouvait supporter son état devenu neurasthénique à un point tel, qu’elle souhaita que Céleste puisse subir un abattement semblable. Sous l’impulsion de son désarroi, cette nouvelle fixation allait lui faire com-mettre un impair. Alors que la princesse resplendissait de tout son charme et de son sourire angélique, la sorcière n’avait plus que de la grisaille dans son cœur.
Un jour, à la vue de tout cet attrait se dégageant de la princesse qui passa près d’elle avec à ses côtés son prince qui la chérissait tendre-ment, elle cessa de remuer la vase boueuse dans laquelle elle se trouvait à la recherche d’ingrédients curatifs. Puis vannée et engourdie par la fatigue occasionnée par sa neurasthénie, elle s’assit sur une pierre. En fait, ce fut surtout la vue d’Angélus qui la morfondit. Elle se percevait si laide près de lui qui n’avait de soupirs que pour sa belle princesse, qu’elle se sentait repoussée des autres hommes qui étaient eux aussi en admiration pour ses yeux chatoyants. De plus, les manières éduquées du prince lui rappelèrent l’homme qu’elle avait épousé plus jeune, mais qui mourut peu de temps après, comme plusieurs autres, à la suite d’une épidémie virale qui affecta un grand nombre de sujets. Ses pouvoirs et sa connaissance des plantes n’avaient pas su sauver l’homme qui la faisait se sentir tout aussi convoitée qu’une autre femme. Cependant, elle avait réussi à enrayer la propagation du virus, mais ces vieux souvenirs ne l’aidèrent en rien à se sentir mieux.
Au même instant, la sorcière aperçut en bordure de la pierre sur laquelle elle avait pris place, une de ces horribles fleurs Putridus. Leur odeur était si immonde et leur aspect si repoussant, qu’aucun insecte ou colibri ne venait les butiner. Elles ne poussaient que près de rares maré-cages. De plus, seuls les sorciers et les sorcières connaissaient leur prin-cipale particularité. Celle-ci rendait toute personne qui en sentait l’odeur nauséabonde, aussi neurasthénique que l’était la sorcière voire pire. Son parfum putride enlevait toute joie de vivre. En fait, il n’y avait qu’à la regarder pour vouloir l’éviter. Se souvenant de ce que sa mère, qui était aussi un peu magicienne, lui avait enseigné sur cette fleur, elle la cueillit sous l’impulsion d’un élan de folie. Puis, pour la lui faire sentir, elle alla à la rencontre de Céleste, dont elle ne voyait plus en elle que celle qui la privait d’un amour aussi passionnant que celui qu’elle connaissait avec Angélus.
Évidemment, la princesse aurait hésité à sentir le parfum d’une fleur aussi peu invitante. C’est pourquoi, à l’aide de son doigté magique, la sorcière changea son allure. Elle en fit un spécimen unique pour le regard, dont le côté des plus colorés ne pouvait que susciter l’envie de l’humer vivement. Voyant comment la sorcière lui tendit aussi abrupte-ment la fleur Putridus, Céleste recula d’un pas. Malgré tout, devant cette fleur aux pétales devenues arc-en-ciel, elle se sentit en confiance et plaça son nez délicat au-dessus pour pouvoir en déceler les émanations qui semblaient si raffinées. Alors qu’un sourire commença à se dessiner sur le visage de la sorcière, celui de la princesse s’effaça brusquement. Le prince réalisa aussitôt le manège de la sorcière, mais pas ce qui l’avait animée. Il écarta sa protégée de cette fleur maudite, mais il était trop tard. La sorcière se sentit embarrassée par ce qu’elle venait de faire, mais elle n’avait pas pu s’en empêcher. Voyant comment Céleste perdait l’éclat de ses yeux, promptement, Angelus s’exclama anxieux:.
- Qu’avez-vous fait, qu’est-ce-que vous lui avez fait?
La sorcière détourna son regard du sien et baissa la tête. Sans dire un mot, elle laissa tomber la fleur Putridus sur le sol, qui reprit sa véritable apparence et s’étiola aussitôt. Plusieurs larmes se mirent à couler sur ses joues et malgré les supplications d’Angélus pour qu’elle rende à Céleste la plénitude qui dessinait les doux traits de son visage, elle s’éloigna sans se retourner. Le prince n’y comprenait rien:
- Pourquoi avoir privé ma princesse de son regard ravigotant, se demanda-t-il déconcerté, elle qui peine autant à soigner nos malades avec ses potions et sa magie?
Ce qui intrigua encore plus Angélus, c’est le malaise évident qu’éprouva la sorcière en agissant ainsi. Alors, pourquoi l’avoir fait ou du moins ne pas avoir aussitôt réparé son tort? Les réponses à ces questions lui auraient été salutaires, mais dans l’immédiat, ce qu’il voulait plus que tout au monde, c’est pouvoir retrouver sa princesse avec son sourire couleur rubis. Pour ce faire, il commença par la rassurer en lui promet-tant qu’il saurait panser cette cruelle plaie qui l’affligeait.
Le prince croyait pouvoir y parvenir par ses propres moyens. Chaque fois que sa princesse avait eu un gros chagrin à faire fuir, il avait toujours su la faire sourire à nouveau. Avec Angélus, ses larmes deve-naient toujours des étoiles de bonheur intarissables. Le prince en voulait à la sorcière pour ce qu’elle avait fait, mais il était incapable de faire du mal et il ne pouvait pas se venger. Au contraire, bien qu’il ne comprenait pas ce qui l’avait amenée à commettre un acte aussi mauvais, il sentit dans ce geste un appel à l’aide et il voulait pouvoir y répondre. Angélus était un prince qui voyait au-delà des apparences. Il savait qu’elles étaient trompeuses et qu’il ne fallait pas juger les gens sur celles-ci. De plus, il connaissait la chance qu’il avait depuis sa naissance d’être né dans l’aisance et la facilité, que s’il n’en avait pas toujours été ainsi, certaines de ses impulsions auraient pu l’amener à commettre des actions dont il n’aurait pas été très fier. Néanmoins, il savait également qu’il ne fallait pas accepter les mauvaises actions, de façon à ne pas les encourager, que la meilleure des solutions était d’en trouver la source, essayer d’en parler et de s’entendre pour les prévenir.
Angélus fit appel à son fidèle cocher pour emmener Céleste dans ses lieux préférés. Ils passèrent dans tout le royaume, même par son parc principal où on trouvait les plus beaux cygnes qui sillonnaient l’eau vers elle pour son plus grand plaisir. Cette seule marque d’attention aurait dû raviver le sourire de Céleste, mais rien n’y faisait. Par la suite, Angélus l’emmena voir son bouffon qui fut trop heureux d’essayer se rendre utile, mais ses meilleurs tours n’avaient pas su avoir l’effet escompté. Il fut en peine de voir une si jolie princesse prise sous une image aussi malheu-reuse.
D’ailleurs, cela commençait à devenir contagieux pour le reste du royaume, tant ses sujets aimaient leur princesse. Le prince n’avait pas perdu la foi pour autant. Il lui restait deux alternatives, soit qu’il parvien-ne à inciter la sorcière à lui donner un remède pour Céleste, soit que le sorcier qui vivait en ermitage dans les grottes du royaume accepte de les aider. Dans le moment, le second choix semblait préférable, car la sorcière était encore trop troublée et confuse par ce qu’elle venait de faire.
Les grottes du royaume n’avaient jamais vraiment eu de nom, si ce n’était celles du royaume. Cependant, on commença à les appeler les grottes de la solitude avec le sorcier qui alla s’y retirer pour une raison que tous ignoraient. En fait, rares étaient ceux qui s’y rendaient. Le terrain était rocailleux et il était difficile d’y faire pousser des récoltes verdoyantes. Pourtant, il n’y avait pas si longtemps, l’endroit était en proie à une grande activité, car ces grottes possédaient un important filon d’or, qui en vînt à se tarir avec la surexploitation qu’en firent les mineurs. Les quelques pépites ou traces d’or qui restèrent ne furent pas suffisantes pour que l’on veuille s’y attarder davantage.
Alors qu’il avait toujours apprécié la camaraderie, le sorcier semblait avoir décidé de vivre en retrait des autres. C’est ce qui rendait sa décision de vivre seul plus énigmatique. Plusieurs pensèrent qu’un événe-ment avait probablement bouleversé sa vie. Pourtant, lorsqu’il commen-ça à se faire discret, rien de particulier ne s’était produit. Alors qu’autre-fois il passait ses journées à enseigner aux enfants les beautés de la nature et ses secrets, à présent une douleur lancinante pouvait se lire dans ses yeux. Certains cherchèrent à comprendre ce changement d’humeur si soudain. Il aurait été tout aussi apprécié, s’il n’avait pas autant oeuvré au développement des enfants, car il n’hésitait pas à tendre la main lorsque le besoin s’en faisait sentir. C’est pourquoi lorsqu’il commença à se laisser dépérir, on avait voulu faire pareil à son égard. Il apprécia le geste, surtout de pouvoir constater que l’ingratitude ne lui était pas réservée. Malheureusement, malgré les efforts que tous y mirent pour le retenir près d’eux, il avança avec contenance :
- Au regard de la joie que vous m’apportez par votre soutien et vos paroles chaleureuses, je prends encore plus conscience de mon égoïsme. Pour vous en prévenir, je dois me bannir avant que cette maladie n’affecte ceux que j’aime le plus.
Puisqu’il n’avait jamais fait de tort à quiconque, personne ne comprit le sens de ses paroles. Cependant, l’évidence d’une culpabilité ancrée au plus profond de lui, le gangrenait de l’intérieur. Sa timidité n’était pas étrangère au choix qu’il avait fait. Celle-ci rendait sa vie pénible et lui donnait de la difficulté à pouvoir s’exprimer ouvertement. À cet effet, certains pensèrent que n’arrivant plus à lutter contre elle, il décida de se faire oublier. Ceux qui mirent cette hypothèse de l’avant n’avaient pas tort, mais ce qu’ils ignoraient, c’est que sa timidité triompha grâce au chagrin qu’il avait depuis peu et dont il ne put s’épancher. Il n’était pas difficile de reconnaître qu’il était timide, car il ne se tenait près d’aucune femme. Cependant, il lui arrivait de les regarder, mais de loin. Trop pour que la plupart d’entre elles, ne cherche à s’en approcher. En conséquence, on pouvait aussi supposer qu’il cherchait à les fuir.
Tout en se dirigeant vers les grottes du royaume, Angélus se remémora toute cette histoire. Malgré la douleur que le sorcier vivait, il se sentit contraint de perturber sa retraite, pour que sa magie et ses connaissances sur les plantes puissent aider sa princesse. Une demi-journée de chevauchement plus tard, le prince arriva à la grotte où habitait le sorcier qui se fit très accueillant. La présence d’Angélus ne fut pas dépréciée par le sorcier qui n’avait vu personne d’autre depuis qu’il avait fait ses emplettes le mois précédent. En effet, c’était à peu de choses près, le seul moment où on le voyait. Le sorcier parvenait à retirer juste assez d’or des grottes pour payer ses denrées.
Le sorcier invita Angélus à partager son potage de légumes, ce qu’il ne put refuser tellement l’arôme était enivrant. Le prince était hésitant à lui faire part des motifs de sa venue. Il craignait de blesser davantage cet homme, apparemment d’une grande sensibilité. Cepen-dant, ce n’était pas la première fois qu’on venait lui demander de l’aide. Il en fit part à Angélus, qui se sentit rassuré de pouvoir tout lui confier. Après les explications du prince, le sorcier sembla secoué. Il n’aurait jamais cru que cette bonne sorcière ne soit capable d’une telle mesqui-nerie. Prenant sur lui cette nouvelle déroutante et la connaissant mieux que quiconque, il allait commencer à mettre en lumière ce qui l’avait poussée malgré elle à agir de la sorte :
- Je vous en prie, ne croyez-vous pas qu’il y a longtemps, vous auriez dû cesser de la qualifier de sorcière? Une femme qui s’est toujours sacrifiée pour que d’autres souffrent moins, ne mérite-t-elle pas un peu de compassion, que l’on prenne ne serait-ce que la peine de la nommer par son véritable prénom?
Bien que ce soit réellement une sorcière, Angélus prit conscience qu’une femme aussi vaillante n’aurait jamais dû être surnommée de la sorte. Il y avait dans cette désignation, un côté péjoratif auquel personne n’aurait voulu être associé. Percevant les sorcières comme mauvaises et vilaines, le prince commença à comprendre comment elle avait pu finir par se sentir mal aimée et repoussante. Comble de cette insouciance malheureuse, il se rendit à l’évidence du rôle que tous jouèrent dans celle-ci. Presque tous avaient fini par oublier son véritable prénom. Honteux, il demanda :
- S’il m’est permis d’en prendre connaissance, quel est ce fameux prénom?
- Cassandrea, répondit le sorcier le souffle court.
- Cassandrea, reprit Angélus, un prénom qui ne cherche qu’à être entendu pour prendre vie.
- Vous avez compris, avança le Sorcier, un nom octroie l’identité et la reconnaissance de notre individualité que l’on acquiert dès la naissance. Cette vie offerte si précieusement par nos parents qui veulent entendre leurs enfants être appelés par le prénom qu’ils leur ont choisi.
En partant vivre dans les grottes, Angélus considéra que le royau-me s’était privé d’un grand sage et qu’à son tour, on devait faire vivre son véritable prénom qui était Julius.
- J’éprouve un grand remords de ne pas avoir su voir plus clairement avant votre intervention, exprima le prince. D’autant plus qu’après le décès de son mari, Cassandrea a dû se débrouiller seule tout en continuant d’œuvrer au soulagement de nos peines. Personne n’a songé, qu’aux prises avec toutes ces tâches et sans avoir notre contri-bution à tous, c’était trop pour elle. Nous l’avons considérée comme acquise en tant qu’aide soignante qui avait hérité des connaissances et de la sorcellerie de sa famille, sans qu’un autre homme ne cherche à jumeler son destin au sien...
Soudain, Julius l’interrompit et devint blême :
- Qu’entends-je, son mari qui avait su faire son bonheur n’est plus?
- Hélas, s’exclama le prince, il nous a quittés il y a deux hivers! Cassandrea a eu un deuil difficile, mais devant les autres, elle a su accepter son départ avec retenue.
- Ici, je reconnais mieux l’attitude de Cassandrea qui demeure stoïque malgré sa souffrance intérieure et d’où rien de malveillant n’aurait pu sortir aux dépens d’autrui. Je crains que, cette fois, ses émotions lui ont joué un vilain tour et il serait temps de partir avec vous pour s’occu-per de Céleste.
- Cela voudrait-il dire que vous pouvez la soigner, s’enquit Angélus?
- Je conçois que c’est possible. Étrangement le remède à son malheur est le même que celui qui l’a placée dans un état neurasthénique profond et constant. Il lui suffit de sentir une autre de ces fleurs Putridus, pour que son sourire ne reprenne son éclat d’autrefois. Plu-sieurs générations de sorciers et de sorcières furent nécessaires, avant de découvrir ce phénomène inusité, car personne n’était prêt à humer l’une d’elles à deux reprises. Par contre, après en avoir reniflé une, le plus insouciant des sorciers qu’a connu notre royaume refit cette bévue à une seconde occasion et il en découvrit le prodige. L’ennui est que ces fleurs sont difficiles à trouver. Pire encore, il n’y a qu’une fleuraison par année. C’est pourquoi il faut se hâter, autrement notre amie risque de ne pouvoir se trouver mieux, avant une autre année ou plus.
Comprenant l’urgence de la situation, Angélus aida Julius à ramasser quelques effets personnels et ils chevauchèrent leur cheval, en route pour visiter tous les marécages susceptibles d’abriter une fleur Putridus. Connaissant la difficulté à laquelle ils auraient à se confronter, ils demandèrent l’assistance de chacun. Ainsi, tous unirent leurs efforts pour la guérison de leur princesse bien-aimée, ce qui engendra la levée d’une véritable battue de tout le royaume. Parallèlement, Angélus se retrouva auprès de Céleste à qui il donna tout le réconfort possible et l’assurance de mettre un terme hâtif à son immense tristesse, grâce à Julius et à tous leurs amis. À première vue, Céleste semblait indifférente à toute cette considération. Par contre, son prince la connaissant depuis son plus jeune âge, savait qu’une étincelle brillait toujours en elle et qu’elle voulait s’embraser pour témoigner sa reconnaissance.
Par la même occasion, Angélus demanda à sa promise :
- Qu’advient-il de Cassandrea? J’espère qu’on ne l’a pas châtiée, car malgré sa faute, nous avons à nous faire pardonner également. Julius m’a ouvert les yeux sur le drame que doit vivre cette femme que nous avons délaissée.
- Pardonnez-moi, mais je dois vous avouer que ces personnes me sont inconnues, répondit-elle l’air souffreteux?
Puisqu’il ne lui avait pas encore précisé comment se nommaient le sorcier et la sorcière, ni fait part de ce que Julius lui avait appris sur Cassandrea, le prince se montra confus et il remédia aussitôt à cette lacune. Cependant, depuis l’incident, nul ne savait où pouvait se trouver Cassandrea, ni ce qu’elle pouvait faire en ce moment. Puis Julius épargna au prince l’éthique des présentations en s’introduisant seul :
- Mes hommages, princesse Céleste, dit Julius tout en s’inclinant devant elle. Je suis le sorcier que votre prince est allé chercher pour réparer la bévue de Cassandrea.
- Je suis honorée de votre présence et ravie de pouvoir mettre un nom plus humble, sur votre visage et le sien.
En fait, dans sa condition, il était imperceptible tant au niveau physionomique, que dans le ton de sa voix, de distinguer la franchise. Pourtant, elle était sincère et Julius reprit :
- Princesse Céleste, si nous parvenons à vous libérer de votre plaie, je vous demande grâce envers Cassandrea. Je l’ai bien connue avant ce dérapage qui vous imposa ce malheur. Croyez-en ma parole, elle n’aurait jamais agi ainsi si on avait partagé sa vie. Pour commencer, elle s’est retrouvée seule après la perte de son mari. Ensuite, elle n’a jamais partagé la douleur que cela a dû lui causer. Puis, elle a continué à veiller sur nous tous, sans prendre un temps de repos et pour cela, personne n’a pris le soin de savoir si elle avait besoin de soutien. Une fois seule, il lui a fallu doubler ses efforts pour parvenir à vous soigner. On n’a pas su voir la femme qui demeurait cachée en elle. Celle qui avait besoin qu’on l’aime comme Angélus vous affectionne. N’ayant pas cette attention particulière, en plus de se voir faner par le travail, le temps et la fatigue, je crois qu’il est compréhensible qu’un peu de jalousie puisse se dégager de telles circonstances...
Soudain Julius se tut, un grand malaise accompagné de tremble-ments commençait à l’envahir. Céleste sentit, que cet homme de nature timide cherchait à se délivrer d’un immense secret. Alors elle lui deman-da de poursuivre avec l’assurance d’être écouté :
- Continuez, humble orateur, dit-elle tristement, votre allégeance envers elle a toute mon admiration.
Poussé par son encouragement et par un mutisme qu’il ne pouvait plus retenir sur son entichement pour Cassandrea, Julius passa aux aveux avec les larmes aux yeux et la voix devenue rauque :
- Bien avant son mariage, la vue de Cassandrea allégeait mon cœur et berçait mes rêves. Lorsqu’elle se tenait près de moi, je tombais en pâmoison et elle m’offrait de délicates attentions. À l’occasion, elle me dorlotait et je me sentais vivre. Ce que je préférai s’était les chatouillis qu’elle me faisait sous le menton à l’aide de ses doigts. Elle agissait ainsi pour me faire plaisir et je n’arrivais jamais à lui dire plus que quelques mots. Alors, elle me souriait et continuait son travail. De mon côté, je continuais ma route mal à l’aise et pourtant rempli d’un immense bonheur. À cette époque, elle était adorable et je ne la voulais que pour moi. Il m’a toujours été difficile de la voir avec d’autres. C’est de cet égoïsme dont je me suis souvent accablé. Alors, le jour où elle se maria, je me sentis obligé de disparaître pour ne pas gâcher son bonheur. Aujourd’hui, je suis conscient qu’il pourrait m’être possible de partager ces sentiments avec elle, mais ma timidité l’emportera à nouveau et je devrai repartir pour ne pas m’imposer.
Malgré qu’il soit pressant de trouver une fleur Putridus, Céleste et Angélus avaient écouté son épilogue avec beaucoup d’attention et ils ne furent pas les seuls. En effet, ils n’avaient pas remarqué la présence de Cassandrea, qui se tenait dans l’ombre d’une colonne. Craintive d’aller vers eux et ne connaissant pas la réaction qu’ils auraient pu avoir en l’apercevant, elle s’y était cachée avec la dernière fleur Putridus de la saison. Encore confuse et désorientée pour avoir blessé une âme innocente comme celle de la princesse, elle avait remué tous les maré-cages du royaume avant de mettre la main sur celle-ci. Elle-même n’était pas sans connaître le remède au mal qu’elle infligea à Céleste. Mais voyant l’esprit peu rancunier et compréhensif de ceux-ci, à leur grande surprise, elle s’écarta de la colonne et se glissa vers eux. Perplexe s’ils la laissèrent s’approcher, car ils remarquèrent entre ses mains cette fleur tant espérée, qui en d’autres temps et circonstances les auraient fait fuir. Puis, elle l’appuya délicatement contre le nez de Céleste et son visage s’illumina aussitôt, tout en annonçant une lueur de grande tolérance envers Cassandrea. Après avoir réparé sa propre erreur, celle-ci se sentit un peu mieux. Par la suite, elle se tourna vers Julius, lui prit les mains et lui dit chétive :
- Je partage cette appréhension envers votre timidité qui l’empor-tera et vous fera fuir à nouveau. Votre souffrance intérieure est si forte qu’on ne pourra pas vous changer, mais je vous ai toujours aimé si hardiment, que je ne vous laisserai pas repartir sans au moins vous tendre la main. Maintenant que je connais la véritable place que j’occupe en votre sein, je désirais vous aider à pouvoir unir nos âmes. J’avais fini par croire que la douceur dont je voulais vous choyer, vous plaisait allégre-ment, mais que vous ne vouliez pas partager votre vie avec moi. Crai-gnant d’être responsable de l’inconfort que ma présence semblait vous suggérer, cette situation m’amena à me marier à un autre, qui sut s’ouvrir à moi et faire mon bonheur de façon si éphémère qu’en on pense au triste dénouement de sa vie.
Acquiesçant à la volonté de Cassandrea, Julius se mit à sangloter et se blottit contre celle qui était sa propre princesse. Toutes ces émotions finirent par bouleverser les témoins de cette scène. Bien que le geste posé par Cassandrea était punissable, elle avait su se racheter. De plus, les circonstances dans lesquelles cela se produisit avaient favorisé la clémence d’Angélus, de Céleste et du reste du royaume. Les regrets de Cassandrea étaient si sincères qu’on ne voulut pas la priver d’une seconde chance où Julius connaîtrait enfin le bonheur, malgré une timidité tenace. Finalement, on jugea que la honte que toute cette histoire portait sur elle serait son unique punition. La seule, mais que sa cons-cience reviendrait la tourmenter toutes les fois qu’elle se remémorerait cette mauvaise conduite. Ayant su repousser la laideur s’étant glissée dans son cœur, à travers la guérison de Céleste et le retour de Julius, le royaume retrouva toute sa joie.
La jeune fille du cordonnier
et le royaume oublié
Il
était une fois, un royaume oublié. Au moment d’écrire
son histoire, ma femme se tient à mon chevet. Depuis le
diagnostic de ma tuberculose, mon état a été
jugé trop avancé pour pouvoir espérer me rendre
jusqu’à la nouvelle année. Sans doute, en suis-je
arrivé à la fin d’une vie où je n’ai rien à
regretter, si ce n’est de pouvoir rester un peu plus longtemps avec
celle qui me la fit connaître. Probablement trop jeune pour
quitter ce monde, je pars en ayant connu cette femme qui fut mon seul
trésor. Cet être offert par le ciel, je ne crois pas
l’avoir mérité, pourtant elle est devenue ma promise.
Malgré mes forces qui m’aban-donnent, elle me laisse écrire
ces mots, notamment parce qu’elle connaît l’importance que
je leur accorde et parce qu’ils seront mon seul héritage
avec celui de mes enfants. Ne lui restant plus qu’à partager
ma douleur, elle pleure pour chaque ligne que je peine à
mettre en forme. Néan-moins, elle m’encourage à
mettre l’accent sur chacune d’elles. Ainsi, grâce à
ses soins et à son appui, peut-être qu’un jour, cette
histoire que je dévoile pour ma femme sous la forme d’un
conte, rejoindra suffisam-ment d’âmes pour faire revivre dans
leur cœur, le royaume du roi Henri qui connut la plus belle histoire
d’amour.
Ce royaume avait déjà été comme ceux que l’on pouvait s’ima-giner enfant. On y menait une vie sans ressentiment et peu dispendieuse où tous s’entraidaient. Personne ne craignait la faim, car les plus pauvres avaient droit à une aide alimentaire. Quant à la guerre, elle était inexis-tante. Grâce aux mariages nobiliaires entre royaumes, celui-ci connaissait une paix durable. Privée des butins de guerres et de l’extorsion sur le peuple, dans plusieurs lieux, la monarchie s’essouffla. Leurs représen-tants avaient trouvé refuge auprès de leur famille où ils se dispersèrent parmi le reste du peuple qui était devenu leur nouvel allié. Cependant, tout cela ne s’était pas encore produit dans le royaume du roi Henri. Ce dernier avait eu un ancêtre pirate, dont il tut le nom pour éviter que son image ne ternisse celle du reste de sa famille. Grâce à la fortune colossale accumulée en pillant les navires marchands, son ancêtre en devint le premier roi.
Après avoir abandonné la piraterie, il s’était établi sur les terres de son futur royaume qui venait de perdre son principal monarque. Ce dernier l’avait laissé terriblement endetté et sans aucune descendance. Les prétendants au trône n’en demeuraient pas moins nombreux, mais aucun d’eux n’avait les moyens de relever un royaume que le peuple avait déjà dépouillé de ses richesses. En conséquence, en échange du titre, l’ancien pirate leur proposa de payer un lourd tribut. Au début, aucun d’entre eux n’accepta le compromis, mais plutôt que de finir comme de simples roturiers sans le sou, force leur fut d’accepter la venue d’une nouvelle dynastie. Une fois roi, il fut le premier à instaurer cet état de paix, en initiant les autres royaumes à le suivre et à aider ses sujets plutôt qu’à les assujettir à une pauvreté déloyale. Il leur avait fait part de sa présomption, sur ce qui les attendrait s’ils persistaient dans cette voie, car partout le peuple à qui on ne laissait rien avait commencé à se soulever. Son initiative calma les idées ardentes, ce qui lui valut la reconnaissance des autres monarques. Plus qu’un vulgaire pirate de formation, il avait toujours été un excellent stratège et il savait que tout pouvait s’acheter. Dorénavant, il pouvait asseoir son pouvoir sans crainte et poursuivre son alliance avec les autres royaumes, en mariant sa descendance à la leur.
C’est dans ce contexte que, quelques générations plus tard, le roi Henri fut le nouvel héritier de son trône. Il se maria à la princesse Anne-Marie qui avait une sœur d’un caractère imbu et égoïste. Celle-ci se nommait Catherine et maudissait leur mariage, car sa sœur plus douce et plus fragile avait eu l’homme qu’elle chérissait. Elle en devint des plus hargneuses, mais cela importait peu à Henri puisqu’il n’en avait épousé que la sœur. Ce dernier hérita d’un royaume de paix et grâce à la fortune laissée par son ancêtre, il n’avait pas à se soucier de l’avenir du royaume. Cependant, l’ancien pirate qui avait pris la moitié de sa vie à accumuler son trésor, passa l’autre moitié pour la diviser et la cacher en différents lieux. Il jugea qu’il était trop risqué de garder une pareille richesse auprès de lui, car malgré le climat de paix qu’il avait su engendrer, l’or et les joyaux ont la fâcheuse tendance à faire tourner les têtes. C’est pourquoi il ne prenait au besoin qu’une partie de son trésor qu’il pouvait retrouver grâce à des cartes qu’il avait tracées.
Elles étaient léguées, de père en fils, pour que sa descendance puisse retrouver ces richesses qu’il s’était injustement accaparées, si le besoin s’en faisait sentir. Le remord d’une longue vie de piraterie l’avait hanté depuis le jour où il s’aperçut du mal qu’il faisait. Au début, il ne croyait dérober que de riches marchands, mais il réalisa trop tard, que la plupart des cargaisons qu’il pillait étaient le fruit de petits épargnants, qui avaient fait de lourds emprunts et dont les frais ne pouvaient être remboursés qu’avec la vente de leurs produits chèrement acquis. En conséquence, il avait causé la faillite de plusieurs malheureux, alors qu’ils pratiquaient un métier honnête. C’est pourquoi il aurait voulu que tout cet argent, qu’il ne pouvait pas considérer comme le sien, ne serve qu’à de nobles causes. En fait, cette fortune était si colossale, que sa bonne gestion lui aurait permis de perdurer à jamais. Hélas, la meilleure des intentions peut se heurter à la malveillance de certaines personnes trop insouciantes.
Avec le décès de Marie-Anne, le confort dont bénéficiait le royaume, allait prendre une nouvelle tournure. Elle avait toujours été plus fragile qu’une autre et était facilement malade. Dès son premier accouchement, la tâche lui fut si pénible, qu’elle ne put lutter jusqu’au bout. Malgré l’immense chagrin qui s’était emparé de tout le château, une lueur de bonheur lui avait survécu. C’était l’enfant qu’elle mit au monde, au prix de sa propre vie. Elle avait eu un garçon qu’elle ne put jamais voir grandir. Malheureusement, c’était une époque où il fut moins rare d’y laisser sa vie lors d’un accouchement. D’ailleurs, de façon générale la femme y mourait plus jeune que l’homme. En raison des douleurs terribles qu’elle éprouva tout au long de sa grossesse, Marie-Anne crai-gnait le pire depuis longtemps. Mais elle voulait tellement offrir une descendance à l’homme qu’elle aimait, qu’elle ne lui en avait jamais touché un mot. Tout ce qu’elle souhaitait, c’est qu’il puisse être heureux avec cet enfant qu’elle allait lui apporter. Évidemment, celui-ci eut une grande place dans le cœur d’Henri, d’autant plus qu’il était tout ce qui lui restait de sa tendre femme qu’il pleura longtemps et qu’il n’oublia jamais. Il le nomma Philippe, comme sa femme l’avait souhaité si c’était un garçon.
Entre-temps, le père de Marie-Anne, le roi Édouard, voyant comme Henri était devenu manipulable avec cette nouvelle fragilité qui l’avait envahi, il saisit l’occasion pour forcer le mariage hâtif de sa seconde fille avec celui-ci. C’était Catherine, cette belle-sœur détestable dont personne ne voulait. Ne le sachant que trop, malgré son propre chagrin d’avoir perdu l’une de ses filles, Édouard n’avait pas voulu manquer cette opportunité. Pourtant, il n’était pas forcément mauvais et il ne détestait pas sa deuxième fille non plus, mais il arrivait que son tempérament soit si exaspérant, qu’il ne pouvait attendre davantage qu’elle fonde sa propre famille et ainsi l’éloigner du noyau familial. D’autant plus qu’il connaissait le béguin qu’elle avait pour le mari de sa sœur. En conséquence, il avait pu convaincre Henri qu’en prenant comme épouse la sœur de sa première femme, cela l’aiderait à mieux traverser sa douloureuse épreuve, qu’il ne devait pas la vivre seul et qu’ainsi leurs deux familles resteraient unies.
Le mariage fut organisé par Catherine qui ne regarda pas à la dépense et ce fut Henri qui dut en assumer tous les frais. Personne n’avait voulu aider financièrement un roi aussi riche. La dot de sa promise n’allait pas pouvoir compenser le coût de ce mariage, car elle était bien maigre. Dans son enthousiasme, Catherine en vint à planifier le plus grand, le plus luxueux et le plus magnifique des mariages qu’avait connu le royaume. Toutes les familles y furent invitées, en plus de celles de d’autres monarques et de proches. Catherine avait décidé que toutes ses cousines seraient demoiselles d’honneurs ce qui en fit beaucoup. Chacune d’elles, avait reçu une robe d’un rose discret et dont l’œil pouvait sentir la douceur du tissu. Quant à la mariée, elle avait une robe si blanche, qu’elle semblait habillée de lumière et sa traîne démesurée ne pouvait que faire pâlir de jalousie toutes jeunes filles qui souhaitaient avoir un mariage aussi féerique. Celui-ci fut suivi d’une immense récep-tion de trois milles couverts avec cinq services. Toute cette festivité n’engendra aucune joie chez Henri, mais il garda sans-cesse le sourire d’un homme comblé pour ses invités et sa nouvelle femme.
Évidemment, un tel mariage vida les coffres du royaume, mais Henri ne s’en fit pas. Il avait sous la main les nombreuses cartes au trésor, tracées par son ancêtre. Dans ces circonstances, il pouvait facile-ment remplir de nouveau ses coffres, mais il ne fallait pas en abuser, car par la suite il ne resterait plus rien. Hélas, sa femme comptait poursuivre sa vie sur un rythme semblable. Elle était trop égoïste pour vouloir se limiter dans ses dépenses ou s’inquiéter sur les répercussions que cela pouvait avoir sur le peuple du royaume. Considérant que son titre de reine ne pouvait être mis en doute, personne n’avait à lui dire ce qu’elle devait faire. Elle tenait à mener sa vie comme elle l’entendait. En conséquence, Henri trop docile, dut commencer à parcourir de lointaines contrées pour en rapporter les fameux trésors de son ancêtre. Année après année, il croyait que sa femme allait finir par se lasser de cette vie dispendieuse, mais elle semblait ne pouvoir combler sa vie autrement.
Après plusieurs années de ce mode de vie, Henri avait fini par ne plus avoir un sou vaillant. Il avait épuisé toutes les cachettes de son ancêtre à l’exception d’une seule. En effet, les cartes indiquaient claire-ment le lieu où furent enfouis tous les trésors. Pourtant l’un d’eux lui échappait et il n’en comprenait pas la raison. En conséquence, en tant que reine, sa femme avait pris une décision sans précédent depuis l’avè-nement de la nouvelle dynastie. Il allait y avoir des impôts prélevés à même le peuple. Henri s’y opposa, il voulait poursuivre l’œuvre de ses prédécesseurs en apportant aide et soutien à ses sujets. Il ne voulait pas prendre leur argent, ces biens pour lesquels ils avaient dû trimer si fort. Son ancêtre avait compris la leçon et il ne voulait pas commettre cette erreur. Malheureusement avec sa femme insatiable, il en vint à se plier à nouveau à sa volonté.
L’annonce de la mise en vigueur de différents impôts, sur les biens et services, avait été placardée sur la place publique. Les habitants comprirent aussitôt que leur mode de vie qui avait toujours été agréable et relativement facile allait commencer à changer. Ils n’en voulurent pas à Henri, dont ils connaissaient la bonté d’âme, mais plutôt à Catherine dont ils avaient toujours détesté la couardise pour le partage et qu’ils savaient seule instigatrice de ces levées d’impôts. Le principal, parmi ceux-ci, fut celui sur le sel. Ce bien était si essentiel, que personne ne pouvait s’en passer, que ce soit pour la préservation de différents aliments ou encore pour en enlever le goût parfois infect. Dans ces con-ditions, qu’importe la somme demandée, on ne pouvait faire autrement que payer cet impôt.
Au début, les habitants du royaume parvinrent à s’accommoder de l’instauration de ces impôts. Cependant, ceux-ci avaient fini par être ajustés de façon à pouvoir répondre aux dépenses de Catherine. Ce qui impliqua leur hausse. Dès lors, ils commencèrent à puiser dans leurs économies ou encore leurs semences, qu’ils avaient mises de côté pour le prochain ensemencement. En effet, l’impôt sur le blé permettait de remplir les greniers du roi avec une part de sa récolte, mais il n’en restait plus suffisamment pour ceux qui en faisaient l’exploitation. Évidemment, Henri n’avait pas besoin de tout ce blé, mais Catherine s’en servait pour ses interminables et somptueux repas qu’elle organisait pour la classe mondaine. Ceux-ci étaient loin d’être de première nécessité, mais c’était là l’occasion d’être vue dans ses plus beaux atours et de pouvoir rappeler son statut. Le peuple commença à manquer de tout. Il arrivait même que l’on fasse des repas sans pain sur la table. On était devenu malheureux, mais l’espoir faisait vivre. Cette tristesse n’était pas la conséquence de leur pauvreté, mais de leur roi qu’ils voyaient impuissant devant sa nouvelle épouse. Sujets fidèles, ils continuèrent à reconnaître sa couron-ne, mais la tension était forte et personne ne savait combien de temps il allait pouvoir s’écouler avant qu’ils n’aient d’autre choix que de renverser la monarchie. Henri ne faisant rien, on commençait à tourner les regards vers son fils Philippe, devenu le symbole de celui qui initierait la fin de cette aberration.