Les Mystères de Kinshasa
Roman

Cette œuvre est de pure fiction. Toute ressemblance avec des personnages ou des lieux existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.
© Magloire Mpembi Nkosi, 2010
Auteur-Editeur
MM Editions
http://www.mpembi.be
ISBN 9782930575001
ISBN 9780557612192 (Edition électronique)
Tous droits réservés
MM Editions tient à remercier Mr Willy M. Lukanga pour l’aide apportée à la publication de cet ouvrage
A la mémoire de Floribert Chebeya, la Voix des sans Voix trop tôt éteinte.
Voici un livre qui risque de ne pas plaire. Un livre qui fera mal. Un livre qui dit du mal. Un livre qui décrit le mal. Un livre dont on dira du mal. Un livre qui raconte la vie d’un peuple meurtri et souvent victime de beaucoup d’exactions. Il a été écrit en pensant aux Congolais en général et aux Kinois en particulier.
Chaque jour qui passe, ils écrivent les pages douloureuses d’une histoire où la vie et la mort se côtoient intimement.
Le lecteur sera tenté de coller une étiquette à l’auteur de ces lignes, à lui trouver une case pour donner sens à ce récit. Il aura tort. L’auteur de ces lignes ne fait allégeance à aucun groupement politique. S’il en est un qui suscite un minimum de sympathie en lui, c’est le groupement politique du peuple. Celui de ce peuple qui de Kisenso à Makala Ngunza, de Kimbanseke à Mokali, en passant par Kinsuka ou Mombele se bat chaque jour pour faire reculer la mort le plus loin possible.
Le lecteur lui reprochera une asymétrie dans l’approche. Le lecteur lui dira alors à juste titre que sa neutralité affichée ne transparaît pas dans le récit. L’auteur de ces lignes lui demandera à la fin de l’ouvrage de penser à ce proverbe africain empreint de sagesse :
« Plus le singe est monté haut dans l’arbre, plus son cul est visible ! ».
Le lecteur devra se rappeler que malgré les apparences, ce qui est ici décrit est une fiction. Rien n’est plus faux ! L’auteur croit en l’avenir de ce grand pays qu’est le Congo et applaudit de deux mains ceux qui travaillent pour que les Congolais et les Congolaises vivent et meurent dans la plus grande dignité.
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C’est sous un ciel pluvieux qu’il fut porté en terre. Ceux qui l’accompagnaient dans sa dernière demeure avaient le sentiment d’une sorte d’injustice implacable contre laquelle leurs suppliques restaient sans effet. Les gouttelettes d’eau qui ruisselaient sur les joues des jeunes filles du cortège ne pouvaient diluer une douleur grave et éternelle. Ils avaient l’impression que le bonheur n’était pas fait pour eux. Ils avaient l’impression de vivre une tragédie d’une puissance dantesque. Ce qui n’aurait jamais dû arriver était arrivé à celle à qui cela ne devait jamais arriver. Cette pauvre femme veuve très tôt qui perdait son fils à un âge où on aimait la vie.
Les plus jeunes portaient le cercueil sur leurs épaules. Ils se relayaient régulièrement pour ne pas s’épuiser. Ils devaient couvrir les sept kilomètres qui les séparaient du cimetière de Kimwenza. Ils avaient mis un point d’honneur à cotiser l’argent à remettre à Mafwa pour acheter les planches utiles à la fabrication d’un cercueil. La mère du disparu n’avait plus eu qu’à s’occuper de la main-d’œuvre. Le vieux Mafwa, à la tête de sa petite entreprise des pompes funèbres, ne pouvait mieux s’appeler. Son nom qui aurait pu en rebuter plus d’un, dans la langue du défunt, il désignait un cadavre, était en fin de compte une sorte de porte-bonheur.
Avec le cercueil sur leurs épaules, ils avaient oublié le corbillard, ils étaient le corbillard. De toutes les façons, la route n’était plus qu’un vestige historique actuellement, témoin d’un passé glorieux probablement à jamais révolu. Ils l’auraient eu ce corbillard qu’il n’aurait pu rouler sur cette route non entretenue. Indépendance, révolution et libération n’y avaient rien changé. Le régime des chantiers, cinq à ce qu’il paraît, non plus. L’état de la route racontait à lui seul l’Histoire de ce pays toujours meurtri, empreint de violence exacerbée.
Les accompagnants marchaient dans un silence religieux. Ce fait était suffisamment rare pour être signalé. Dans le milieu des années quatre-vingts, il s’était installé une habitude exécrable à Kinshasa : celle de chanter et de danser de manière obscène durant les deuils surtout lorsqu’il s’agissait du décès d’un jeune. Cette fois-ci pourtant, sans aucun effort apparent, l’indécent ne se produisit pas, tant cette mort était douloureuse pour toute la communauté. C’est à peine si l’on entendit chanter.
Le ciel gris restait égal à lui-même. L’éternel témoin de la bêtise humaine semblait se moquer de la douleur des hommes. Ceux-là mêmes qui de génération en génération, oubliaient leurs bêtises pour commettre à nouveau les mêmes erreurs. Depuis la nuit des temps, l’amnésie était le défaut le plus partagé parmi les hommes. Cela leur permettait d’avoir la conscience tranquille. Ils pouvaient toujours dire à leurs enfants qu’ils ne savaient pas.
Ceux qui l’avaient connu tentaient tant bien que mal d’essuyer leurs larmes. Ceux qui ne l’avaient pas connu demandaient à ceux qui l’avaient connu pourquoi ils étaient si tristes. Après qu’ils le leur aient dit, eux aussi, tentaient tant bien que mal d’essuyer leurs larmes. Lui était étendu paisiblement dans son cercueil de bois vulgaire.
On s’approchait du cimetière. Il n’était plus possible d’y échapper. Il fallait assumer cet enterrement. Il y eut des cris, il y eut des évanouissements, il y eut des pleurs. Il y eut aussi des scènes de déchirements. Tout cela fut sans effet. Il était mort et enterré à présent. C’était fini. Tout était fini à présent.
Cette mort faisait mal. Cette mort accablait. Cette mort décourageait. Cette mort attristait. En même temps, cette mort symbolisait une époque qui s’achevait. L’époque de l’illusion d’une démocratie qui s’installait. Les armes n’avaient pas fini de parler. Les armes continueraient à parler. On l’avait compris. Les armes étaient plus persuasives que les urnes. Les armes font plus de bruit. Les urnes sont trop silencieuses. Personne ne les entend et ne les comprend.
Aux urnes Citoyens ? Non. Aux armes Citoyens !
Au fur et à mesure que les années passaient, Kinshasa rappelait de plus en plus un champ de ruines. Celui qui naissait ne venait pas à la vie, il venait attendre la mort. On ne vivait plus. On n’avait pas d’autre objectif que d’attendre le trépas. Naître et mourir étaient devenus synonymes. La vie s’arrêtait par la mort, le Marquis de la Palice n’aurait pas dit mieux.
Pour le visiteur pressé, pareille appréciation était certainement exagérée. Le nombre d’immeubles et autres buildings construits dans la ville avait augmenté depuis l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila, marxiste, lumumbiste, trafiquant de matières premières à ses heures perdues, tenancier de maquis et opposant acharné à Mobutu. Il était resté très loin des effluves du pouvoir, inconnu du grand public mais toujours prompt à générer une rébellion dès que l’occasion se présentait. Les services secrets du Maréchal le désignaient du nom de code « Le dérangeur ».
Che Guevara le rencontra au Congo dans les années soixante, à l’époque où il voulut exporter l’utopie révolutionnaire en Afrique comme quelques décades plus tard, Bush voulut exporter une utopie, démocratique cette fois, en Irak avec les résultats que l’on connaît. Bush avait, malgré tout, à sa disposition une grande armée, celle des USA, Che Guevara n’avait que sa foi en la révolution. Le constat est le même, les utopies ne s’exportent pas.
Il ne semble pas que le romantique ami de Fidèle Castro ait gardé un souvenir impérissable de l’ennemi de Mobutu. Il lui accorda sûrement une certaine attention, regrettant dans ses mémoires tout ce qui aurait pu être fait si Kabila avait été « plus » révolutionnaire…
A l’annonce du décès de Patrice Emery Lumumba, atrocement torturé par des Congolais avec la bénédiction des tout-puissants services de sécurité belge et américain, le personnage aurait déclaré à sa mère qu’il serait la réincarnation du héros assassiné. Lumumba était le diable et il fallait l’éliminer. Baudouin Ier, Roi des Belges, croyant, catholique pratiquant, ne pouvait s’opposer à la disparition de l’Antichrist. Il fallait bien préparer son accession au paradis céleste, après l’accession au trône terrestre.
Laurent Désiré Kabila tint parole. Il fut lui aussi assassiné par des Congolais. Avaient-ils eux aussi reçu les ordres de quelqu'un quelque part ? Peut-être le saura-t-on un jour, des années après.
On parla de Bill Clinton qui, selon certains avait promis de régler le cas Kabila avant de passer la main le 20 janvier 2001 à un certain Georges Walker Bush. Information ? Intoxication ? Le pays comptait un martyr de plus, on ne savait pas très bien de quoi ni pourquoi.
Il mourut le 16 janvier 2001, à un jour près comme son idole. Il ne put malheureusement respecter le script du scénario à la lettre. Il mourut chez lui. Son corps à lui fut retrouvé et dignement enterré. En fait, il ne survécut que quelques années à celui au départ duquel il avait contribué : le Maréchal Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendo wa za Banga. Un nom qu’il fallait retenir par cœur. L’homme qui parvint à transformer sa pensée, ses paroles, ses actions en idéologie : le Mobutisme.
Marx, Trotski, Keynes ou Darwin avaient avant lui réussi à associer leurs noms à une idéologie, à un système de pensée susceptible d’expliquer ou de servir de grille de lecture de la réalité concrète, au prix d’un effort de réflexion, au bout d’une activité philosophique orientée vers la résolution des problèmes clairement identifiés. Ils avaient mis en place une méthode pour accéder à la vérité. Comme pour toutes les idéologies, on leur trouva des failles perfectibles ou non. Mobutu ne s’était pas donné autant de mal au pays de la tradition orale et de la Radio Trottoir. Ses mots, ses actes, ses idées étaient le Mobutisme. Ainsi, l’idéologie était constituée aussi bien de l’inauguration du Pont Maréchal à Matadi que de ses galipettes avec ses deux jumelles de femmes. C’était le Mobutisme. Il y en avait des congolais convaincus et séduits par le défunt Maréchal Président. Ils avaient créé un parti politique appelé Union des Démocrates Mobutistes, une monstruosité qui avait réussi à faire cohabiter deux concepts essentiellement opposés : « démocrates » et « mobutistes »… Une originalité congolaise une fois de plus ! Et il y avait des gens pour croire en cela, comme d’habitude.
Le 16 février 1992, abreuvés des récits sur le combat non-violent de Gandhi, Luther King ou Thoreau, de jeunes prêtres de Kinshasa, des chrétiens de tous bords, organisèrent une marche pour demander la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine fermée « avec force » par un certain Nzung A Mal-i-Malodo, aujourd’hui décédé « avec force ». Face à ces innocents citoyens se présentèrent des éléments des Forces Armées Zaïroises déterminées à obéir aux ordres de celui qu’on appelait « Terminator » à Kinshasa, Mbanda Nzambe Ake Etumba.
Il y eut des morts, il y eut du sang. Après l’Indépendance, la Démocratie avait ses martyrs dont la mémoire est aujourd’hui oubliée, comme d’habitude. Ces héros, « messieurs-tout-le-monde » qui donnèrent de leur vie pour une chimérique démocratie derrière laquelle continue de courir le Congolais tel Don Quichotte livrant bataille aux moulins à vent. Mais est-il si malin de se battre contre les moulins à vent ?
Makosso mourut ce jour-là aux alentours de la Paroisse Saint Joseph de Matonge, mortellement atteint à la poitrine d’une rafale de mitraillette. Son corps fut transporté dans l’enceinte de l’église. Pour le pouvoir, il était primordial de détruire les preuves de la cruelle répression. Les stratèges de Nzung et Mbanda mirent en place un scénario digne d’un polar de gare. Des militaires habillés en volontaires de la Croix-Rouge récupéraient des corps dans les quartiers situés à l’est de Kinshasa et les faisaient disparaitre. Ils n’avaient pu le faire à Matonge, le subterfuge ayant été entretemps découvert. L’Abbé José, Curé de la paroisse, s’était opposé courageusement et énergiquement aux militaires, leur refusant l’accès à son petit royaume. Les morts étaient étendus alors que les chrétiens réfugiés dans l’Eglise, encouragés par Léon de Saint Moulin, un Jésuite belge, chantaient « Victoire Tu régneras, O Croix Tu nous sauveras. »
Il semble que l’homme ait quelquefois du mal à assumer ce qu’il fait. Ils avaient tiré sur la foule. Il eut été plus simple de disperser les manifestants sans plus. En Afrique, c’était plutôt rare sans faire des morts. Le pouvoir se maintenait en s’abreuvant du sang des martyrs. Du sang. Encore du sang. Toujours du sang.
Makosso était âgé de 33 ans. Il était le père d’un enfant à peine âgé de trois ans. Il l’adorait son enfant, Antoine qu’il s’appelait.
Makosso travaillait comme gérant de chambre froide non loin de Matonge, sur l’avenue Mokonzilo. Il travaillait toute la journée. Il arrivait tant bien que mal à s’en sortir avec sa femme de cinq ans moins âgée. Sa tendre Ntumba vendait du pain dans la cour de la petite maison deux pièces que le couple louait au numéro 34 de la chaussée de Kimuenza à Kauka, dans la commune de Kalamu. Makosso et sa femme, malgré la dureté de la vie à Kinshasa, essayaient tant bien que mal de ne pas sombrer dans le vice. L’honnêteté était leur règle de vie. Leurs week-ends étaient consacrés aux activités paroissiales. Il enseignait la catéchèse et croyait en ses vertus. Ntumba était active dans la Legio Mariae, association confessionnelle composée à quatre-vingts pour cent des femmes. Elle ne manquait jamais d’assister aux réunions. Ils étaient de cette race de plus en plus rare de gens dont la vie reflétait réellement les convictions. Ils étaient vrais. Ils forçaient l’estime et le respect de tous autour d’eux. La porte de leur maison était toujours ouverte à ceux qui étaient dans le besoin. La générosité de Makosso et de sa femme n’était pas une légende. Dans le quartier quasi tous avaient le souvenir d’en avoir bénéficié, au moins une fois. Ces qualités étaient d’autant plus appréciables que la situation sociale s’était fortement dégradée.
Les Zaïrois de l’époque avaient réalisé le gouffre dans lequel trois décades de Mobutisme les avaient entraînés. Ils avaient mis tous leurs espoirs dans cette Conférence Nationale Souveraine, cette CNS qui devait servir de catharsis pour toute la communauté. L’Histoire du pays était revisitée en direct à la radio et à la télévision. Un seul mot d’ordre était de circonstance : changement. Il était magique. On allait prendre un nouvel envol sous la houlette de Moïse Etienne Tshisekedi, le « Sphinx » de Limete, commune dans laquelle résidait le principal opposant à Mobutu. Ce dernier était lynché, vitupéré à longueur de discours. On éventrait le boa. Il avait accepté de jouer le jeu de la démocratie, du moins le croyait-on. Aussi quand sur une simple déclaration à l’Office zaïrois de radiodiffusion et de télévision, OZRT, plutôt appelé Office Zaïrois du Rire et du Théâtre par le Kinois, par là voulant stigmatiser la vacuité des programmes généralement proposés par ce média d’état, le Premier Ministre Nzung A Mal-i-Malodo, décida de mettre fin aux travaux de la CNS, le peuple eut la nette impression d’être à nouveau dépossédé de son histoire. On n’en revint pas, on en resta sidéré. Les Conférenciers proches de l’opposition tentèrent l’épreuve de force. Ils se rendirent au Palais du Peuple où se tenaient les travaux pour les poursuivre malgré tout. Ils furent accueillis par des militaires dont le nombre était assez élevé pour les dissuader de toute velléité protestataire. C’est alors que le peuple se prit en charge, encadré par la Société civile. José Mpundu, François Kandolo, Buana Kabue et tant d’autres activistes se réunirent et organisèrent cette marche qui fut tout à la fois un franc succès populaire mais aussi un carnage. Les Kinois en gardent encore un souvenir vivace. Ils tenaient à leur CNS.
Ils marchèrent à nouveau deux semaines plus tard, le 1er mars 1992. La répression cette fois fut plus efficace sans être sanglante. Ils furent dispersés. La CNS fut rouverte. On avait gagné. On avait perdu des vies. Le Zaïre écrivait son histoire, au gré des vies perdues.
Vers seize heures, Ntumba sortit de la maison son enfant sur le dos. Elle avait entendu les coups de feu. Elle savait que des chrétiens avaient été tués. On parla de plusieurs dizaines. Son mari n’était toujours pas rentré. Elle se dirigea vers l’Eglise Saint Joseph. Une foule clairsemée était présente dans l’enceinte de la paroisse. Des traces de sang étaient visibles par terre. Elle eut peur. Elle se consola en se disant que son généreux mari était certainement parti aider des chrétiens blessés.
Dans la cour de la paroisse, elle ne reconnut personne parmi ceux qui y étaient rassemblés. Les corps venaient d’être acheminés à la morgue de l’Hôpital Mama Yemo.
Elle ne savait pas encore que son mari était mort.
Les conversations étaient tristes.
« Comment peut-on tirer sur des chrétiens désarmés ?
Pourquoi faire autant de morts ?
Quel péché avons-nous commis pour mériter pareil sort ?
Va-t-il tuer tout ce peuple ? Régnera-t-il sur un tas de cadavres ? »
Ntumba finit par retrouver Mukoko et Kabanga sa femme. Ils venaient de se marier récemment et n’avaient pas encore d’enfants. Ils s’étaient connus dans les Bilenge Ya Mwinda, durant les retraites régulièrement organisées par ce mouvement de jeunesse fruit de l’imagination de Monseigneur Matondo kua Nzambi.
En 1974, il lançait dans la foulée des actions pour une africanisation-inculturation de l’Eglise Catholique dont le Cardinal Malula fut un des plus grands protagonistes, un mouvement qui trouvait son inspiration dans l’initiation mystique africaine traditionnelle. Près de vingt ans plus tard, le groupe continuait à servir de figure de proue à l’Eglise Catholique du Zaïre.
Ntumba échangea avec le couple ses sentiments de crainte et ses inquiétudes. On décida de se rendre à Mama Yemo à la recherche des blessés. Ntumba continuait à croire que son mari, avec sa serviabilité légendaire, avait sans doute accompagné quelque marcheur blessé.
Elle ne savait pas que son mari était mort. Une atmosphère lourde régnait sur la ville endolorie par les échauffourées de l’avant-midi. Des patrouilles des militaires quadrillaient la ville, l’air menaçant. C’étaient les seuls véhicules en circulation. Pour Mukoko, Kabanga et Ntumba, il n’y avait pas d’autres solutions envisageables que celle de se rendre à l’Hôpital Mama Yemo à pied. Personne n’avait de voiture et personne n’en mettrait une à leur disposition par une telle fin de journée qui aura été pour ainsi dire violente. Ils sortirent de l’enceinte de l’Eglise par la principale entrée et prirent la gauche. Ils se retrouvèrent sur l’Avenue de la Victoire. Ils la longèrent en direction de la Place des Artistes ornée d’une immense sculpture signée Me Liyolo et baptisée « La main de l’artiste ». Selon le sculpteur, la main était l’élément commun à toutes les formes d’art.
Au croisement des avenues de la Victoire et Kasa-Vubu, ils tournèrent à droite et se mirent à remonter cette dernière en direction du Boulevard du 30 Juin. L’avenue généralement grouillante de monde était déserte. Une odeur vague de poudre à canon et de sang frais semblait flotter dans l’air. Il avait très peu plu depuis le début de la nouvelle année. Les pas des marcheurs soulevaient une poussière noire et très salissante. De temps en temps un camion plein de militaires armés passait à vive allure. Pour se donner du courage, ils se mirent à réciter le Rosaire, mais le cœur n’y était pas. Ntumba ne parlait pas. Un peu malgré elle, une goutte de larme perlait de temps en temps le long de ses joues.
Elle ne savait pas encore que son mari était mort. On avançait. Les rares passants croisés ne prêtaient au trio et à l’enfant qui les accompagnait qu’une attention distraite, sans doute l’esprit ailleurs préoccupé. Au loin, les lumières de la Gombe scintillaient sans grand éclat. C’était le quartier des affaires, le quartier administratif, vestige de la colonisation, aujourd’hui devenu quartier de la bourgeoisie tropicale qui avait remplacé le colon pour poursuivre son « œuvre civilisatrice » avec parfois bien plus de zèle. L’art d’être plus musulman que Khomeiny. L’Africain avait su bien imiter le Maître d’hier de qui il avait su prendre la place avec beaucoup de compétence. Il venait à nouveau de l’imiter ce jour.
On revivait le drame du 4 janvier 1959. L’Indépendance avait eu droit à ses martyrs. La Démocratie venait elle aussi de se servir à l’enseigne du pouvoir. Le sang. C’est le prix à payer pour déboulonner un pouvoir honni. Cette place de la Victoire, ainsi baptisée en commémoration de ceux qui sont morts en 1959 pour obtenir la liberté, venait de servir d’autel sacrificiel de ceux qui continuaient à se battre pour la même cause : LIBERTE. Si la couleur de la main qui tenait le fusil avait changé, il était toujours pointé dans la même direction, dirigé contre le peuple, prêt à le massacrer pour survivre. Ce pays ne sera plus jamais comme avant. Un pas avait été franchi. L’irréparable avait été commis. Un cycle de trente-trois ans s’achevait. Commencé avec la naissance de Makosso ; il s’achevait avec sa mort. Sa femme ne le savait pas encore. Pour beaucoup en effet à Kinshasa, la vie n’allait plus avoir le même goût.
Ils arrivaient en vue de l’Hôpital Mama Yemo, exténués, le cœur s’accélérant un peu plus à chaque pas qui les rapprochait du but. L’entrée principale de l’Hôpital Mama Yemo faisait quasiment face à celle d’une grande bâtisse servant de couvent aux bonnes sœurs chargées de s’occuper des indigents hospitalisés. La proportion de ces derniers, avec la déliquescence du tissu économique, avait rapidement cru ces derniers temps. Le travail des bonnes sœurs aussi, mais pas leur bourse.
Il existait une explication mécanique de la situation. Les religieuses étaient originaires du vieux continent. Elles trouvaient toujours un moment pendant l’année pour retourner chez elles. Là, dans leurs diocèses d’origine, s’organisaient des collectes pour soutenir « les œuvres » en Afrique. Des photos d’enfants aux yeux hagards, aux ventres bedonnants étaient présentées sur les valves des paroisses, réclamant la commisération des chrétiens. Ils donnaient pour ces malheureux quelques miettes de leur opulence « méritée » se demandant en toute bonne foi pourquoi les Africains étaient si pauvres. Pourtant, l’Europe, par le passé, n’a pas lésiné sur les moyens pour les sortir des ténèbres, allant jusqu’à les coloniser après les avoir réduits en esclavage, puis des années de pillage plus tard à leur octroyer sans atermoiements funestes ni précipitation aucune l’indépendance.
Pour les chrétiens les plus riches, la bonne sœur démarchait les dons et présentait sa structure en bonne et due forme avec bien évidemment un compte bancaire logé en Europe. L’aide apportée aux jeunes enfants africains était une opération profitable à tous. Une sorte de joint-venture. En donnant des fonds pour financer l’achat de sacs de farine aux affamés du Congo, les généreux paroissiens d’Occident augmentaient leur part de revenus déductible d’impôts. La charité avait parfois des relents d’égoïsme, pour la bonne cause.
Elle ne savait pas que son mari était mort.
Mukoko demanda à sa femme de rester à côté de Ntumba pendant qu’il se renseignait auprès du préposé à la porte sur ce qu’il devait faire pour retrouver son ami. Les deux femmes s’assirent sur une petite éminence à même le sol. Antoine qui était resté silencieux jusque-là se mit à pleurer. Ntumba prit dans son sachet un petit thermos, en sortit le liquide chaud et blanc et abreuva son enfant. La sentinelle écouta à peine Mukoko. C’était un emmerdeur de plus qui ne lui apporterait même pas de quoi acheter une « boule » de café pour la nuit. Mukoko dut s’y reprendre à trois reprises pour s’entendre dire enfin :
« C’est quoi ton problème ?»
Il lui expliqua qu’il était à la recherche d’un de ses copains dont on était sans nouvelles, et que ce dernier serait peut-être intervenu pour secourir ceux qui étaient blessés. La sentinelle le considéra longuement avant de lui dire froidement :
« Si votre ami ne fait pas partie des volontaires de la Croix-Rouge, soit qu’il n’est pas ici, soit qu’il est à la morgue. On ne nous a amené que des morts! »
Mukoko fut très surpris par l’attitude indécente du monsieur que tout le monde autour appelait Ya Pakos. Il prit alors le temps de le regarder plus longuement et attentivement. Il était relativement grand et maigre. Il était sec. S’il fut beau à une certaine époque, ce qui, au vu du résultat actuel, est loin d’être évident, cela devait dater d’avant l’accession du Congo à l’indépendance. Sa barbe blanche rarement soignée le faisait vaguement ressembler à un Père Noël recruté en Ethiopie à l’époque de la grande famine. Un liséré blanchâtre partait de la commissure gauche des lèvres pour se perdre dans la barbe blanche. C’était probablement la trace de la bave qui avait coulé pendant qu’il dormait. Ses habits n’étaient pas soignés. C’était certainement un de ces malheureux fonctionnaires de l’état congolais à qui la vie n’a pas réservé de cadeaux. Les difficultés de la vie devaient avoir entamé ses capacités d’empathie. Mukoko se dit qu’il ne devait pas être heureux lui non plus, d’où son attitude, probablement dictée par son aigreur. Il eut pitié de lui. Il ne réagit pas. Il ne le suivit pas sur le terrain de l’escalade. Il garda son sang-froid. Il demanda simplement à entrer pour voir. Il lui dit que de toutes les façons, cela ne servirait à rien. La morgue était fermée et très peu éclairée. Ils ne verraient rien. Il était inutile d’insister. Il se retourna vers sa femme et Ntumba et leur rapporta les propos de la sentinelle. D’un commun accord, ils décidèrent d’attendre le lendemain sur place. De toutes les façons, ils ne sauraient pas rentrer.
Elle ne savait toujours pas que son mari était mort. Elle espérait, un miracle.
« Demain on ira voir à la morgue. On ne retrouvera pas le corps de mon mari qui est vivant et qui est à la maison maintenant. On le verra arriver en courant, à la recherche de sa femme et de son enfant. »
C’est ce qu’elle espérait.
Cela ne la réconforta pourtant pas. Son estomac noué par l’angoisse refusa la bouteille de Fanta que Mukoko acheta juste à côté. Ils parlèrent très peu. La nuit fut longue, chaude et humide. Leurs corps furent pris à partie par les anophèles. Autour de quatre heures du matin, exténués, ils dormirent environ une heure. A cinq heures, le soleil commença à poindre derrière l’horizon. Les premières vendeuses de pain arrivaient et s’installaient bruyamment. Ils durent se réveiller. Vers six heures, une Toyota land-cruiser de type missionnaire klaxonna devant la concession des religieuses. C’était l’abbé qui venait dire la messe. Ils accoururent et lui demandèrent s’ils pouvaient assister à la messe après lui avoir brièvement raconté leur triste histoire. L’abbé acquiesça et se promit à lui-même de les aider dans les démarches. Il culpabilisait. C’étaient quand même ses confrères qui avaient organisé tout ça, même si personnellement il était réticent par rapport à cette démarche.
A la fin de la messe, l’abbé demanda à Ntumba et ses amis de rester un moment. Il s’entretint en aparté avec la mère supérieure. On leur permit de prendre une petite douche et un déjeuner leur fut servi. Sur les murs blanc-ivoire, on pouvait lire :
« …donnez-leur vous-mêmes à manger. » Matthieu 14, 16.
Cette phrase pour des raisons qu’elle n’arrivait pas s’expliquer, semblait mal à propos à Ntumba. Elle se demandait sans cesse à qui elle était destinée. Elle fut très vite tirée de sa rêverie lorsque Mukoko leur rappela qu’il était peut-être temps de repartir à l’hôpital.
Une des religieuses se proposa de les accompagner ce matin. Elle s’occupait en temps normal des indigents du pavillon de chirurgie. On l’appelait Sœur Marie de Sauveur.
Ils commencèrent par chercher parmi tous les malades entassés dans les dortoirs du pavillon de chirurgie. Par deux fois, Ntumba manqua de défaillir à la vue des horribles blessures par balle. Les médecins étaient démunis dans cet hôpital où les subventions étatiques n’étaient plus qu’un vague souvenir. Il fallait faire preuve d’imagination pour demeurer fidèle au Serment d’Hippocrate. Il fallait continuer à être médecin. Il fallait aussi survivre. Les médecins se débrouillaient comme ils pouvaient pour soulager ces malheureuses victimes mais aussi pour vivre avec un semblant de dignité. L’enfant porté sur le dos de sa mère était resté stoïque, tout à la fois grave et indifférent, comme si, intuitivement, il saisissait les enjeux de la situation. Il n’y eut aucune trace de Makosso. Quelqu’un leur indiqua un coin où avaient été entassés quatre jeunes gens blessés aux alentours de Saint Joseph. Ils ne reconnurent personne. Il s’agissait probablement des chrétiens venus d’ailleurs.
Sous un pansement de fortune rouge de sang, l’un d’entre eux avait la jambe presque totalement arrachée. Un lambeau de peau la rattachait encore au reste du corps à l’arrière du genou. Les médecins s’apprêtaient à achever la besogne que les balles n’avaient accomplie qu’à moitié. Le patient allait bénéficier d’une amputation chirurgicale. C’est ce que le chirurgien avait déclaré à ses pairs au cours de la « réunion du matin ». Le langage médical a de ces subtilités qui montrent que les choses sont rarement vues du point de vue du patient. On pourrait se demander en quoi une amputation était un bénéfice.
Un mélange d’odeur de chair en décomposition, de mercurochrome vieilli, et de sueur collée sur des vêtements usés et portés depuis plusieurs jours flottait dans la pièce.
Malgré leurs réticences, ils se décidèrent à aller voir le pavillon le plus actif et le plus rentable de Mama Yemo : la morgue. Sœur Marie de Sauveur dut parlementer de longues minutes avec un militaire en faction, représentant du Commandant de la ville, dont le travail consistait principalement à rançonner les familles venues chercher une dépouille.
Officiellement, ces activités lucratives n’étaient que le résultat de l’indiscipline, personne dans la hiérarchie militaire ne l’ayant autorisé à percevoir quoi que ce soit, surtout pas auprès des familles déjà éprouvées par le décès de l’un des leurs. En réalité, toute la hiérarchie militaire de la ville était au courant. L’argent ainsi prélevé devant aboutir auprès du Commandant de la ville. Il semblait que ce « versement » avait une valeur minimale. Si celle-ci n’était pas atteinte, le militaire préposé à la morgue risquait de perdre sa place. Or, avec le nombre des morts qu’il y avait chaque jour à Kinshasa, il s’agissait bien là d’un poste très rentable avec un minimum d’efforts. Avant l’indépendance, on lui aurait amputé les mains. Les temps avaient changé heureusement, pas la mentalité de prédation. La religieuse dut lui expliquer qu’elle cherchait son cousin disparu depuis la veille en marge des échauffourées liées à la marche des chrétiens. Le militaire s’emporta à la fin de ce récit.
« Il aurait mieux fait de rester chez lui. Vous voulez renverser le pouvoir de Mobutu et vous croyez que l’Armée va vous laisser allégrement dans la rue. Vous rêvez bande d’idiots. En plus, c’est l’Eglise qui est derrière tout ça. Les prêtres qui devaient s’occuper de dire la messe, s’occupent de politique à présent. Voyez-vous ce que ça donne ? Voyez-vous le nombre de morts qu’il y a eu hier ? Qu’avez-vous gagné à marcher dans la rue ? Qu’avez-vous gagné à marcher ? Mobutu est toujours là n’est-ce pas ? Allez le faire partir si vous le pouvez ! »
La sœur dut garder profil bas. Il valait mieux obtenir l’aval de ce commis pour accéder aux corps entassés dans la morgue plutôt que de débattre sur les soubassements philosophiques et théologiques justifiant l’engagement social de l’Eglise catholique.
Ce débat était certainement au-dessus des capacités discursives de ce pauvre militaire. De sa voix la plus douce, la sœur demanda au militaire s’il leur permettrait d’entrer pour tenter de reconnaître éventuellement le corps de Makosso. Il y eut alors un petit incident et on frôla la catastrophe. Le militaire accéda à la requête mais avec une restriction. Une seule personne était autorisée à entrer dans la morgue. Il fallait choisir entre la sœur et Mukoko. Evidemment, le militaire aurait préféré que ce fût la religieuse. Celle-ci fit bien comprendre au garde-chiourme qu’il lui était difficile d’aller seule reconnaître le corps d’un cousin tant elle était émotive. Le militaire eut l’occasion de vomir tout son côté macho.
« C’est toujours la même chose avec les femmes. Prêtes à faire du bruit mais incapable d’assumer les vraies tâches. Yango basi batongaka mboka te1. C’est vous qui auriez dû entrer ma sœur, c’est vous qui priez du matin au soir n'est-ce pas ? Ozobanga nini ?2 Entrez ! Allez-y ! Allez voir si votre frère n’a pas été tué bêtement ! Entrez et faites vite ! D'ailleurs, on ne fera plus entrer personne aujourd’hui! J’en ai marre de ces individus3 et autres niangalakata4 de civils qui nous emmerdent à longueur de journée…Il faut que ce désordre s’arrête dans ce pays. »
Mukoko entra dans la lugubre pièce de ce long bâtiment qui abritait la morgue. La porte s’ouvrait sur un vestibule. Une sorte de no man’s land entre la vie et la mort. Elle était silencieuse et chaude. Il transpirait sans pouvoir décider entre la température ambiante et son angoisse ce qui en était la cause. Il fut assez impressionné. Un homme, était assis sur une chaise en plastic. Il portait une blouse probablement blanche à l’origine. Il serrait dans sa main gauche une bouteille de Coca-cola. Il la sirotait plus qu’il ne la buvait, question de faire durer le plaisir. Mukoko le salua timidement. Il ne répondit pas. Il se leva et vint vers lui.
« Ozoluka mutu ?5
Mon frère a disparu depuis hier pendant les évènements. Nous sommes venus voir si par hasard il ne ferait pas partie des personnes emmenées ici.
Vingt-sept corps ont été emmenés et déposés ici hier soir. On les a entassés au fond de la morgue. Vous pouvez aller voir.
Pourriez-vous m’accompagner ?
Non. Je suis seul aujourd’hui. Je ne peux quitter mon poste ici. Sachez seulement que je fermerai derrière vous. Les compresseurs ne fonctionnent plus bien. Il faut conserver le peu de froid qu’on peut encore produire. »
Il fallait entrer dans cette salle des morts qu’il imaginait sinistre. Il fallait chercher parmi ces corps entassés. Il n’avait jamais mis les pieds dans une morgue. Il n’avait jamais été confronté à pareille expérience. Il essayait de se représenter cette salle sépulcrale et sans vie. Il eut littéralement froid dans le dos.
L’employé de la morgue perçut son hésitation. Il lui dit :
« N’ayez pas peur. Il ne peut rien vous arriver de mal. Les morts sont morts et ne peuvent plus rien vous faire. Ils se tiendront tranquillement dans leur coin. »
Ce n’était pas un réconfort. Le ton de la phrase était tel que Mukoko eut du mal à se décider. Etait-ce un encouragement ? Etait-ce un humour déplacé ? Etait-ce de la maladresse ? Les choses allaient trop vite pour qu’il s’attardât sur ce questionnement. Il fallait entrer dans cette salle pour chercher le corps de son ami si celui-ci avait été tué la veille par la milice de Mobutu.
La salle était peu éclairée. Elle n’était pas aussi froide qu’il l’eût pensé. La morgue était insuffisamment refroidie. La température ambiante semblait se rapprocher à quelques degrés près de celle de l’extérieur. Il comprit alors le sens des paroles de l’employé :
« …Il faut conserver le peu de froid qu’on peut encore produire… »
Aussi, la répartition des cadavres dans la pièce respectait des règles bien précises. Elle était fonction des espèces sonnantes et trébuchantes. Plus on avait payé, mieux le corps du défunt était placé dans la morgue. Ainsi, la position de celui-ci par rapport à la source de froid était un indicateur fiable de la masse d’argent que la famille était prête à mettre en jeu pour honorer la mémoire du disparu. Même dans la mort les inégalités étaient criantes.
Dans la pièce rectangulaire, des étagères étaient placées le long des murs séparés par une allée centrale. Il était possible de marcher entre les deux rangées. Les étagères étaient, au départ, faites de sorte à recevoir quatre corps superposés. Un adulte pouvait aisément les examiner, le cas échéant les identifier. La plupart des étagères étaient dégradées. Ils étaient inutilisables. Les cadavres étaient étendus à même le sol pour certains d’entre eux. A vue d’œil, Mukoko évaluait leur nombre à environ cent. Comme dit plus haut, les plus amochés ou les plus anonymes étaient placés dans la partie la plus chaude de la morgue. C’étaient des corps ramassés dans la ville, ceux des accidentés non identifiés, ceux qui n’avaient été réclamés par personne, ceux dont les familles n’avaient pas assez de moyens pour payer le refroidissement. C’est parmi ces corps qu’il fallait chercher; les plus accessibles en termes de distance par rapport à l’entrée. Mukoko se dirigea pourtant machinalement vers le fond de la salle, où se trouvaient les privilégiés, comme s’il voulait chercher le cadavre de son ami là où il était sûr de ne pas le trouver. Il les passa en revue l’un après l’autre. Il y avait étalé au fond à gauche, le corps d’une jeune femme morte dans toute la splendeur de sa beauté. Elle était bien conservée. Elle avait l’air de dormir. Il se demanda de quoi elle serait morte. Elle devait avoir une vingtaine d’années. Le corps était simplement recouvert d’un pagne Java hollandais. Ce corps semblait exhaler un parfum difficile à décrire qui flottait au-dessus de l’odeur de la mort dont la pièce était empreinte. Il resta longtemps songeur, oubliant quelques instants ce pourquoi il se trouvait dans cette pièce. Il revint à lui lorsque la porte s’ouvrit laissant passer un groupe de quatre individus habillés en tenue de volontaires de la Croix-Rouge portant une civière sur laquelle était étendu un corps ensanglanté. Un autre tué probablement lors des échauffourées de la veille. L’arrivée de ce cortège macabre sortit Mukoko de sa torpeur. Il se redirigea vers l’entrée de la morgue où se trouvaient les corps non réclamés. Il prit son courage en mains pour chercher Makosso parmi ceux-là corps. Il en gardera pendant longtemps un souvenir douloureux. Il s’agissait souvent des morts violentes comme en témoignait l’aspect extérieur des cadavres. Tel avait le visage ensanglanté, tel avait le visage défiguré, tel avait un trou à la place de l’œil, tel avait les membres broyés, tel avait la main arrachée, tel avait le ventre déchiré laissant sourdre les intestins. Tout à coup, son regard fut attiré par un corps à moitié caché sous un autre cadavre. Le profil du visage lui semblait familier. C’était le corps de Makosso qu’il venait de retrouver. Il était bien mort la veille. Son sang s’était en partie répandu sur le plancher. Il était blessé à la poitrine. Mukoko eut l’impression que le temps s’était arrêté. Ce qu’il redoutait était arrivé. Son ami était mort. Tué par cette armée de Mobutu. Il était mort, son corps était là étendu alors que sa femme et son fils attendaient dehors. Il était pétrifié. Trois bonnes minutes s’écoulèrent avant qu’il ne se décidât à sortir, la bouche pleine de salive, nauséeuse.
Il sortit de la morgue. A son air abattu, la religieuse qui les accompagnait, Ntumba et Kabanga comprirent que le pire était arrivé.
« Il est mort ! »
A ces mots, Ntumba poussa un cri strident qui fit se retourner tous ceux qui étaient présents dans la cour de la morgue. Elle tomba dans les bras de Kabanga. L’enfant se mit à pleurer... Des larmes coulèrent sur les joues de la sœur Marie de Sauveur. Elle s’assit à même le sol ne sachant pas très bien comment réagir. Peu à peu, un petit attroupement se fit autour d’eux. Le soleil de Kinshasa commençait à monter assez haut dans le ciel. Dans l’indifférence des premiers concernés, les badauds se racontaient l’histoire.
« C’est le petit frère de la sœur qui est décédé hier, il a été tué pendant la marche » disait l’un. « C’est plutôt le mari de sa sœur », précisait l’autre avant d’être contredit par un garçon qui manifestement était au courant des détails fins de la situation : « Il a été tué dans un accident de circulation. J’étais là quand le corps avait été emmené ». Et un autre petit groupe se formait autour de lui pour écouter son récit véridique qui pourtant était le plus éloigné de la réalité.
Il avait l’habitude de passer ses journées autour de la morgue. Il en était une sorte de chroniqueur, trouvant son compte dans les menus services rendus aux familles venues chercher les dépouilles de leurs disparus. Il aidait à transporter, il indiquait où acheter telle ou telle chose, il servait d’aiguilleur dans cette mare aux crocodiles pour ces familles déjà éprouvées et peu au faîte des us et coutumes morbides de Mama Yemo. Sa grande capacité à tenir la conversation et son extrême gentillesse en faisaient un personnage attachant. Il passait ses journées à conter des anecdotes sur toutes les levées des corps des kinois célèbres décédés ces dernières années. Pourtant, la moitié de son discours relevait généralement de la pure fabulation. Les gens s’en doutaient parfois mais s’abstenaient de faire remarquer quoi que ce soit. Dans tous les cas, il était bien plus agréable d’écouter ses récits plus ou moins falsifiés en ces moments difficiles. On l’appelait Pitshou.
Il était en train de raconter que le corps du monsieur avait été emmené la veille par les agents de la Croix-Rouge. Il y avait eu un accident sur Kabambare entre une Mercedes et un taxi bus, l’un des rares qui avaient circulé ce jour de marche des chrétiens. La Mercedes avait freiné brusquement à un croisement. Le taxi bus qui venait par derrière est venu percuter la berline. Comme cette dernière est un véhicule solide, elle n’a été qu’ « égratignée »si l’on ose dire. Mais le taxi bus, une japonaise avait réellement encaissé le coup. Le monsieur est le seul mort parce qu’il était assis au niveau de la portière. Il a été éjecté au moment de l’impact et a cogné sa tête sur le rebord du caniveau. C’est comme ça qu’il est mort. Une quinzaine de personnes était suspendue à ses lèvres. Le récit quoique vraisemblable était faux. Pitshou avait une grande capacité à imaginer ces histoires que tout le monde dans le microcosme de la morgue allait se répéter durant la journée.
Mukoko entendit en partie le discours de Pitshou qui ne correspondait à rien. Il eut envie de le gifler tant il avait le sentiment que monsieur, tel un charognard, faisait son show sur le cadavre de son ami. Le militaire leur demanda de s’éloigner de l’entrée de la morgue et d’aller s’asseoir sous l’abri attenant à la petite porte qui permettait de passer directement de l’enclos de la morgue au reste de l’Hôpital.
Ntumba pleurait. Tout semblait s’être arrêté. Plus rien n’avait de valeur à présent. Le monde s’était effondré. Elle était déconnectée de son environnement. Une certaine confusion régna dans sa tête. Pendant un court instant, elle n’eut même pas conscience de la présence de son enfant dont s’occupait Kabanga à présent. Elle essayait tant bien que mal de le consoler. Il pleurait. Sœur Marie de Sauveur leur proposa de revenir au couvent avant de repartir. Ntumba eut de la peine à se lever. Soutenue par la religieuse et par Mukoko, la récente veuve se dirigea d’un pas peu assuré vers le couvent de bonnes sœurs sous les regards des badauds. Elle put quand même entendre derrière son dos le militaire préposé à la garde de la maison des morts débiter ces propos peu amènes mais ô combien prémonitoires : « Bamekaki Mobutu, bayoki yango. Nanu bakufi te, bakokufa ebele ! »6.
En effet, les dernières années de règne de Mobutu furent des années de mort. De nombreuses familles continuent à ce jour à pleurer leurs enfants décédés, alors que ceux de Mobutu récupèrent allègrement l’argent volé à son peuple et gardé par des banquiers suisses.
Makosso était issu d’une famille de trois enfants. L'aînée vivait depuis une dizaine d'années à Amsterdam. Elle était la mère de deux enfants qu’elle avait eus avec son compagnon Luzolo, un charmant garçon originaire de Matadi dans le Bas-Congo. Leur mariage n’avait toujours pas été solennellement célébré. Ils ne se pressaient guère quoique cela allât à l’encontre de tous leurs principes. Mais dans cet Occident où l’on compte au centime près, se marier formellement n’était pas toujours fiscalement l’option la plus intéressante. Et Dieu savait que les Africains immigrés payaient les impôts…
Luzolo était arrivé à Anvers dans la cale d'un bateau. Pendant plusieurs mois, on n'eut pas de ses nouvelles à Nzanza, le quartier de Matadi où il avait grandi et où il avait vécu avec ses parents. Il venait d'avoir vingt ans, avait obtenu son Diplôme d'Etat et ne semblait pas faire partie de ceux qui rêvaient de l'Europe à tout prix. Il était plutôt du type réfléchi et pondéré, préférant les études, espérait devenir médecin pour combler les souhaits de sa mère. Quatrième d'une fratrie de cinq, Luzolo avait connu une enfance heureuse. Né après trois filles, il fut choyé par ses sœurs. La cadette avait huit ans de plus que lui, et l'aînée quatorze ans. Elles se marièrent assez rapidement et ne manquèrent pas d'aider leur frère à achever son cycle du secondaire. En 1982, l'Italie remportait la coupe du monde espagnole face à l'Allemagne. Les images de la finale flottèrent pendant longtemps dans la tête du jeune homme dont le talent de footballeur n'était pas un leurre. N'ayant pu associer les études et la pratique de ce sport à un haut niveau, il espérait secrètement éclore au sein des "Phacochères", l'équipe de l'Université de Kinshasa qu’il s'apprêtait à rejoindre. Son père, huissier de la Compagnie Maritime Zaïroise, avait contacté un certain Kabala, chimiste, professeur à la faculté de pharmacie et ancien ami d'enfance pour l'inscription. Originaire comme lui de Luozi, ils avaient tous les deux étudié à Mangembo chez les missionnaires. A cette époque, s'inscrire à l'Université était un parcours du combattant. Le Mouvement Populaire de la Révolution de Mobutu avait mis en place un système pudiquement appelé « équilibre régional " dont le but était d'empêcher les originaires de certaines parties du pays de prédominer dans certains domaines du savoir. Il semble que deux ethnies fussent particulièrement visées: les Baluba et les Bakongo qui avaient, selon les anciens colonisateurs, montré une certaine prédisposition aux études, contrairement aux Bangala. L'objectif était d'empêcher Baluba et Bakongo de détenir le monopole dans des domaines comme la médecine. Pourtant, le nombre des cadres Bakongo ou Baluba à la faculté de médecine de Kinshasa était et demeure à ce jour assez impressionnant, entraînant de temps en temps des conflits à fleuret moucheté.
Luzolo fut victime de cette directive. Le quota des Bakongo pour cette année 1982-1983 était déjà atteint en médecine, en pharmacie voire partout ailleurs. Il ne pouvait être inscrit. Il ne lui restait plus qu'à aller tenter sa chance à l'Institut Supérieur Pédagogique de Mbanza Ngungu.
L'application de cette règle de l'équilibre régional fut l’une des raisons à la base de la création de l’actuelle Université Kongo à l'époque dénommée Université du Bas-Zaïre, UNIBAZ en sigle. L'élite Kongo voulait résoudre une situation qui par moment devenait absurde. Ainsi, Mbuyamba qui avait son diplôme d'état avec 68% n'était pas inscrit au nom de l'équilibre régional ; à la place était pris Djoku dont le diplôme émergeait à peine des eaux de 50%, en tant que représentant de la région de l'Equateur, région du Maréchal Président Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendo wa za Banga.
Ce fut pour lui une énorme déception. Lui qui se savait intelligent, lui qui tenait à devenir médecin devait se rendre à l'évidence : il ne le sera jamais. Pour Luzolo cela était simplement inimaginable. Il comprit alors qu'il ne lui restait qu'une solution pour avoir la chance de réaliser un jour son rêve. Partir en Europe. Mais comment ? Il savait d'avance que son père n'accepterait pas de laisser son fils partir chez les mindele. Il en avait gardé un désagréable souvenir et répétait souvent à ses enfants qu'il ne leur souhaitait pas de faire connaissance avec ce monde qu'il considérait comme artificiel en plus du fait que pour lui tous les Européens étaient des racistes. Il n'avait jamais raconté dans les détails ce qu'il avait subi comme exactions au cours des six mois qu'il avait passés à Bruxelles comme "boy" pour monsieur Vandenborre, un colon flamand, imbu de lui-même, qui l'avait emmené avec lui pour servir d'ornement exotique à son domicile de Schaerbeek, alors qu'il essayait de récupérer d'un accident vasculaire cérébral. Il n'avait pas le droit de sortir de la maison et dormit dans un réduit insalubre et non chauffé durant tout l'hiver 1953-1954. La pire des humiliations pour lui était la "visite" de ces dames qui satisfaisaient une curiosité bestiale en l'entourant d'un raffinement suspect : voir à quoi ressemblait un pénis de noir circoncis. Au cours d'un dîner, la conversation tournait très vite autour de ce sujet. Papa Luzolo était resté assez longtemps pour commencer à entendre dans les conversations en néerlandais ce qui annonçait son exhibition prochaine. Lorsqu’après quelques verres de vin dans la nuit bruxelloise, les voix se faisaient hautes, les rires plus bruyants et que les mots penis, copulatie, geslachtsgemeenschap ou vagina revenaient de plus en plus, il savait qu'on allait faire appel à lui pour présenter son membre à cette communauté des gens du monde. On disait que les Noirs avaient de gros membres. Ils avaient l'occasion de vérifier. Ces dames étaient déçues. Le pénis de Luzolo n'était pas plus grand que ce qu'elles avaient l'habitude de voir même si dans sa conformation il était différent, circoncision oblige. L'une d'entre elles, convaincue que le bon nègre lui dérobait ses vertus érectiles, entreprit un jour de le caresser pour "voir". Luzolo, à qui le maître avait bien dit de sourire durant ces séances, ne put s'empêcher de crier "Non!" avant de s'effondrer en pleurs. C'était trop pour lui. Il ne put dormir ni manger les jours qui suivirent. Vandenborre ne reparla jamais de l'incident, Papa Luzolo non plus. Madame Vandenborre repartit plus tôt au Congo pour s'occuper de sa classe à Kalina. En fait, la maladie de son mari lui permit de vivre quelques semaines de bonheur absolu dans une relation adultère avec sieur Roger Moulaert, le professeur des sciences naturelles, fraîchement arrivé à Kinshasa.
Vandenborre était tenace et s'accrochait à la vie. Au bout de sept mois, il récupéra à plus de 80% de son attaque cérébrale et repartit pour le Congo. Tout rentra dans l'ordre. Luzolo fut heureux de retourner à Kinshasa. Le fait de savoir que les autres ne seraient jamais au courant de ses péripéties bruxelloises le soulageait quelque peu. On l'enviait lui qui avait été « chez eux». On le pressait de raconter comment c'était. Il s'en sortait par une pirouette en disant: "Je ne sortais pas. Je n'ai pas vu grand-chose. Les maisons sont pour la plupart en étage". Il ne pouvait en dire plus.
Ce qui lui était arrivé, il ne l’avait jamais raconté à ses enfants. Il espérait secrètement que cela ne leur arriverait pas, qu'ils n'écouteraient pas les sirènes de cet Occident qui n'avait pas eu de respect pour lui.
Luzolo embarqua un soir, la peur au ventre, à bord du "Namurois", un cargo affrété par Forest sprl, un groupe belge vendant et achetant sur le marché congolais tout ce qui pouvait l'être, du poisson salé aux pierres précieuses. Il avait fini de charger tout ce que la terre congolaise pouvait lui offrir : cobalt et cuivre et diamant prenaient la direction d'Anvers. Plus de vingt ans après l'indépendance, le circuit économique était resté le même que celui tracé par le colon pour piller l'Afrique, le pillage continuait...bien évidemment. Le voyage était supposé durer trois semaines. On avait entendu les marins dire qu'ils ne s'arrêteraient pas avant Anvers. Quand un bateau s'apprête à lever l'encre, ce sont les prostituées de la ville qui sont les premières au courant. Leurs clients de marins passaient à la fois dire au revoir et profiter des délices que seule la terre ferme est à même d'offrir. C'est bien l'une d'entre elles qui avait donné les renseignements à Luzolo. Il avait par la même occasion appris qu'il n'y avait pas plus de dix hommes d'équipage à bord. Avec deux bidons d'eau de cinq litres chacun, il pensait tenir le coup durant 20 jours. Il avait également avec lui un petit sac des bananes naines. Il en avait compté cinquante. Les bananes avaient la propriété de constiper. Dans une cale de bateau, la dernière chose à laquelle pense un clandestin c'est bien d'aller déféquer. Pour les urines c’était plus compliqué. Il vaut mieux ne pas uriner au même endroit, l'odeur pouvant alerter les hommes d'équipage, quoique. Il avait en plus avec lui une gourde d'environ deux litres. Il urinerait dedans jusqu'à ce que le premier bidon d'eau soit vide; ensuite il le ferait dans ce bidon. De toute façon, il faudrait conserver les urines. Si l'eau venait à manquer, il les consommerait à la place.
C'est peu avant minuit qu'il monta à bord du "Namurois". En faisant le moins de bruit possible, il descendit dans la cale. Il hésita longtemps à allumer sa lampe de poche. Il repéra bientôt un endroit assez loin de la circulation, entre deux containers et s'y installa. Pourvu qu'il ne se soit pas trompé et que ce bateau quitte bien le port aux premières heures du matin comme prévu. Soudain il se rendit compte de l’énormité de ce qu’il allait faire. Il n’avait mis personne dans la confidence mais se doutait bien que Mère Lily, la pute qu’il avait interrogée de manière si insistante pourrait faire le lien. Tant pis, dès que possible il enverrait un message à son père pour l’apaiser. Il ne fallait pas reculer. Il ne fallait plus reculer. Il jeta un coup d’œil sur sa montre. Il avait pris l’habitude de la porter sur son avant-bras droit. Il était deux heures du matin. Il s’assoupit, les yeux imbibés de larme. Quelques heures plus tard, il fut réveillé par une secousse légère. Le seul bruit qu’il perçut était le clapotis de l’eau caressant la coque du navire. Sa montre indiquait cinq heures trente. La pute ne s’était pas trompée. Il venait de quitter Matadi pour de nouvelles aventures en terre inconnue.
Il se mit à prier. Il avait entendu dire que les marins jetaient par-dessus bord les passagers clandestins. S’il tombait entre leurs mains...Un court instant, il pensa à ces esclaves arrachés de force à leur terre, entassés dans les cales des navires négriers. Il avait l’impression de s’être volontairement offert pour un destin d’esclave. Il chassa très vite cette pensée. Il était libre lui. Il avait décidé de partir. Librement.
Les péripéties de Luzolo feront probablement l’objet d’un autre livre, tant ce n’est pas le sujet de celui-ci. Le lecteur excusera cette digression involontaire mais qui paraissait indispensable à l’intelligence de ce qui va suivre. Il faut néanmoins retenir que Luzolo parvint à trouver sa voie. Il renonça à la médecine pour des raisons d’ordre pratique mais s’inscrivit en faculté de pharmacie. Vivant des petits boulots, travaillant et étudiant à mi-temps, il parvint au bout d’une huitaine d’années à achever ses études et à se faire une situation financière stable. C’est au cours d’un de ses stages qu’il rencontra Azama, alors qu’elle travaillait comme infirmière à Anvers. Elle y était arrivée pour un stage de perfectionnement par le biais d’une bourse de coopération accordée par la Belgique au secteur de la santé du Zaïre. Azama se plut tellement dans le froid du plat pays qu’elle décida, ce qui devenait de moins en moins rare à l’époque, d’y rester. Ce fut le coup de foudre. Nous y reviendrons dans un autre ouvrage.
Nlandu, le petit frère était étudiant à l’Institut supérieur des techniques appliquées, que tout le monde à Kinshasa appelait ISTA. Avec le succès des Wenge Musica, le surnom de Mushetu fut de plus en plus de mise pour désigner cette institution d’enseignement supérieur technique. Nlandu n’avait pas l’air d’apprécier particulièrement le temps passé dans les auditoires. En deuxième graduat en électromécanique, il rêvait de partir vers les cieux européens. Il ne comprenait pas le peu d’empressement de sa grande sœur à faire aboutir ce projet. Aussi en ce mois de février 1992, sans rien dire à personne, il avait pris le chemin de Luanda. On lui avait dit qu’il était plus facile d’aller au Portugal à partir de là. Il avait décidé de profiter de cette période des tumultes pour « aller voir », explorer les différentes possibilités et en parler à « Ya Azama», c’est comme ça qu’il apostrophait sa sœur. Elle n’était pas dans l’absolu opposée au projet de Nlandu, mais disait-elle « pas sans un diplôme», raison pour laquelle de manière régulière elle envoyait de quoi payer « le minerval». Il ne fut donc pas présent aux funérailles de son frère, avec qui il entretenait pourtant de très bons rapports. C’est en ce moment que le reste de la famille se rendit compte que Nlandu n’était plus à Kinshasa. Le père et la mère étaient tous deux décédés quelques années plus tôt dans un accident de circulation aux environs de Kisantu. Ils se rendaient dans le Bas-Zaïre pour la pose de la pierre tombale d’un patriarche du clan. Ntumba affaire à la famille élargie de son mari.
Organiser un deuil pour un proche était un véritable chemin de croix dans ce Zaïre du début des années 1990. Les Kinois étaient tiraillés entre le désir de rendre le plus bel hommage au disparu et le peu de moyens financiers dont ils disposaient. Un matanga entamait facilement le fragile équilibre financier. Certains se retrouvaient ruinés après, surtout si la personne décédée était justement celle qui rapportait l’argent dans le foyer.