Excerpt for Guerre en Enfer by Laurent FETIS, available in its entirety at Smashwords

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Dédié aux deux Lucio


Lucio Fulci : 1927-1996


Lucio Mad : 1962 – 2005



Le plus glorieux des conquérants, responsable de quantité de morts, n'est qu'un meurtrier incomparablement plus criminel que l'assassin d'un seul homme.

Mo Zi 


Je n'aime pas le travail, nul ne l'aime; mais j'aime ce qui est dans le travail l'occasion de se découvrir soi-même, j'entends notre propre réalité, ce que nous sommes à nos yeux, et non pas en façade.
Joseph Conrad

“Au cœur des ténèbres”


-La chair de mes combattants est à l'origine de ma puissance et de ma vie éternelle !

-Ouais et alors ?

Olaf Ittenbach

“Premutos” 






















GUERRE EN ENFER


























Laurent Fétis


Préambule


Des trous.

Des trous dans mon corps.

Ce qui en soi, n’est pas très important, mais aussi dans ma tête. Perte de mémoire, des mots qui m’échappent. Je bute sur des amorces de phrases. Je confonds des connaissances, des lieux. Les visages sont devenus un problème.

Comme le mien, qui me gêne, aussi.

Plus exactement la moitié de visage déchirée qui pend encore à l’os de ma joue. Je saisis ma peau sanglante et l’arrache d’un coup sec. Sang noir, épais et ma viande, juste cette pulpe grisâtre et froide. Je passe la langue entre mes dents pour en déloger quelques caillots, crache sur la poussière qui jonche le sol du Sanctuaire puis je regarde le Paraclet.

Il ressemble à un garçon de 7 ou 8 ans. Sa peau argentée est imberbe et ses grands yeux sont intégralement noirs. Sa bouche n’est qu’un point inexpressif. Il se tient toujours au milieu de la pièce principale, adossé à l’un de ces pylônes scarifié de signes incompréhensibles. Leur putain d’écriture ! Leur foutu langage !

D’une main, il caresse son crâne aussi lisse que fuyant et se remet à siffloter sa comptine funèbre. Un son aigrelet, qui m’insupporte et me torture.

Aussitôt les murs du Sanctuaire se mettent à trembler, une nouvelle fois.

On dirait qu’un ouragan se fracasse contre l’édifice religieux. Une force primordiale et terrifiante racle les pierres, frotte sa chair et ses excroissances chitineuses le long des piliers externes, cogne contre l’épaisse porte de bois, tente de forcer les étroites meurtrières.

Je m’immobilise.

Le bruit est encore plus horrible que la chanson du Paraclet.

Je lève mon arme, mon bon vieux revolver calibre 22 à balles à haute vélocité. Mon bout de visage pend à l’extrémité de mon poing. J’hésite un instant avant de le laisser tomber. Le Sanctuaire vibre toujours sous les assauts du Jumeau. Le Grand Frère, le Gardien, le Cacodémon, comme le nomment les habitants de ce monde. Nos traductions sont imparfaites, nos références biaisées. Au final, nous ne sommes qu’ignorance, ici. Des aberrations. Mais moi, je j’étais déjà, de l’autre côté.

Le Gardien est le frère du Paraclet, son double opposé. Ils ont une relation fusionnelle. Sont liés par un même destin. Tout ici n’est que prophétie ! Un programme infernal et divin à la fois. Sauvagerie et innocence. Les pylônes se mettent à osciller et des éclats de mortier ainsi que de lourdes plaques de pierre se détachent du plafond et s’écroulent à mes côtés. Sueurs froides et une curieuse envie d’uriner malgré ma vessie presque desséchée.

Le Paraclet se tait enfin et la masse du Grand Frère donne l’impression de se détacher de la porte d’entrée avant de s’éloigner. Ses pas, massifs et lourds, font trembler la colline jusqu’à faire résonner les fondations du Sanctuaire.

Je parviens alors à occulter ma terreur et m’avance lentement vers la meurtrière la plus proche. Mes membres sont presque tétanisés. Mon doigt posé sur la gâchette est exsangue à force de serrer mon arme.

Je me plaque contre le mur, en biais, regarde à l’extérieur. Je vois le ciel bleu cobalt, la dizaine de petits soleils rosés et la végétation exubérante qui encercle la bâtisse sacrée. A quelques mètres, je devine le cadavre de mon ancien compagnon, Dembridge, mutilé à l’extrême. Détruit.

Le corps repose dans une posture curieuse, visage déchiqueté et nettoyé, posé de côté sur une herbe rase, à genoux, bassin évidé et relevé, coccyx qui brille presque sous la lueur du ciel rosâtre. Le torse a été ouvert en deux, les côtes ont été écartelées et les organes de Dembridge se sont éparpillés sous lui, se mélangeant à ses viscères également arrachées et déroulées. Partiellement dévoré, rongé par la langue acide du Jumeau, le corps de mon collègue et ex-commanditaire est à peine identifiable. Son visage est celui d’un écorché au nez tranché dont les yeux crevés et fondus, plaques blanchâtres sur ses joues dénudées, semblent regarder dans ma direction.

Même si ce beau salopard a mérité une fin pareille, je ne peux m’empêcher de… De… Encore ces trous. Encore des mots qui me fuient. Je le revois à Londres. Notre première rencontre et puis… Et rien…

Je pointe le canon futuriste de mon arme vers les bosquets lointains. Nulle trace du Gardien qui semble être reparti. J’en viens à souhaiter qu’il soit descendu vers le tunnel qui mène au Sanctuaire, pour se déchaîner sur les troupes de choc de la Temco. Ces soldats d’élite commandés par Krieg et Cavendish et ramenés ici, au dernier moment. Pour protéger leurs intérêts au maximum et les lancer juste au moment décisif. Conserver ses actifs. De l’art de la guerre et des affaires…

Oui, comme j’aimerais assister à un tel carnage. Même si en définitive, ce nouveau bain de sang ne serait d’une coupelle, à rajouter à un océan de crimes et de massacres qui ont fini par… Encore ces trous… Par…

Par me révulser ? Oui, moi.

Moi !

Moi Justin Dortman ! Mort-vivant de mon état ! Ancien roi des nuits londoniennes, réalisateur de snuff movies et tueur glacé d’une humanité qu’il suffit d’agiter pour en faire remonter la lie la plus abjecte. Moi le tortionnaire, moi le complice, moi l’employé modèle, l’homme de main. Zélé dans l’horreur, dévoué dans l’abjection.

Je me tiens ici, effrayé comme une de mes actrices quelques secondes avant son exécution, dissimulé dans un coin d’ombre, accroché à mon arme.

Moi le cadavre, je suis couvert d’une sueur froide qui se mêle à mon sang et teinte ma peau pâle d’une humeur maronnasse. Bien que mon cœur ne batte plus depuis mon retour à la vie, je sens comme des spasmes le long de mon diaphragme. J’ai perdu le contrôle.

Je m’essuie nerveusement contre mon treillis et mon débardeur camouflage, motifs rocailleux, rouge, noirs et gris. Moi qui fus l’un des empereurs de Londres puis un des princes de New York, je me sens aujourd’hui aussi minable qu’un être vivant.

Cette guerre n’a épargné personne.

Pas même les morts.





PARTIE I

Journal de guerre d’un employé


I


Les consignes étaient venues d’en haut.

Elles m’avaient été directement transmises par le bureau exécutif de New York. Je devais donc me rendre à la poste centrale, dés son ouverture, pour y récupérer un paquet adressé à R-E images. Nouvelle dénomination sociale de ma petite entreprise.

C’était la procédure habituelle, mise en place depuis ma venue dans le trognon décadent de l’Amérique. Venir aux aurores à côté de Ground Zero pour y quérir mes ordres de mission.

Des rendez-vous matinaux et dégradants. Le bureau me sifflait comme un simple chien.

J’avais appelé un taxi, pour me mener de mon appartement du Lower East Side jusqu’aux pieds de l’antique poste, toujours debout elle. Un bâtiment solide qui avait résisté à la chute des deux tours. L’administration des vivants est toujours aussi tenace.

Le soleil étincelant ne parvenait pas à dégeler cette matinée de janvier. Tandis que la voiture jaune se faufilait dans une circulation dense, front posé contre la vitre froide, je regardais les congères de neige sale sur les trottoirs, la foule industrieuse et les stalactites de glace qui pendaient des toits des grands immeubles. Je portais mon manteau de cuir, brun et souple, un costume anthracite et une paire d’amples lunettes noires de marque Gargoyle. J’avais adopté le modèle Vortex depuis quelques années car sa forme s’harmonisait bien avec mon visage anguleux et mes cheveux blonds coupés très courts.

Le taxi se gara bientôt devant la grande poste. Je le payai grassement puis descendis. L’air était piquant et charriait une vague odeur saline. Je me forçais à expirer un peu, pour faire naître un peu de buée devant mes lèvres.

Passer pour un être vivant est tout un art. Ce sont ces petits détails qui vous empêchent d’avoir des problèmes. Rejeter un peu de vapeur d’eau, faire bouger son thorax, faire semblant de se gratter les cheveux ou cligner des yeux.

Je rajustai mon manteau et entrai dans le bâtiment. Pas grand-monde encore, hormis des employés en uniformes qui trimbalaient leurs grands sacs dans des chariots grinçants. Je me rendis à un guichet et dus attendre assez longtemps qu’une jeune femme, la figure bouffée par l’acné, me confiât le paquet fatidique. Il s’agissait d’un simple pli, en kraft, entouré de bande adhésive.

La routine.

Je sortis puis je me rendis au coin de la rue. Personne. Je me plaquai contre un mur de brique puis me penchai pour récupérer mon couteau à cran d’arrêt scotché à ma cheville droite. En quelques incisions, j’éventrai le pli pour récupérer un billet d’avion aller-retour en première classe, à destination de l’aéroport international de Lusaka en Zambie. J’étais déjà surpris par ce déplacement en Afrique mais de surcroît, agrafée aux billets d’avion, il y avait une simple carte de visite de Linton Laverne, l’un des pontes du bureau de New York, avec ces quelques mots.


Relevez la tête, Dortman !

Un vieil ami est venu vous rendre visite.


Nerveux, je remisai les billets dans ma poche avant de scruter les alentours.

Il se tenait de l’autre côté du trottoir.

Evidemment, ça ne pouvait être que lui !

Dembridge,

Mon ancien commanditaire, qui, par ses manœuvres, avait permis mon recrutement par la Temco, dix ans auparavant. Un vrai chasseur de tête, habile, puissant et retors. Je ne l’avais pas revu depuis quatre ans, depuis la grande fête de la Temco, en l’an 2000, à Hong Kong. Nous nous étions juste vaguement toisés comme deux anciens rivaux se retrouvant par hasard. Il a toujours eu un instinct de compétition entre nous. Deux dominants, deux prédateurs sociaux.

Jambes légèrement écartées, corps massif, grand manteau en laine noir et lunettes de soleil pour protéger son regard de la réverbération. Nous partagions également une certaine ressemblance dans nos styles. Des hommes bloqués dans les années 90. Je traversai pour venir lui serrer la main. Dembridge avait vieilli. Son menton commençait à plisser et ses lèvres avaient tendance à s’affaisser. Cheveux bruns coupés courts, un peu dégarni au sommet.

Malgré ça, il me gratifia d’une poignée de main destinée à me broyer les phalanges. Je lui rendis la pareille avec un léger sourire mais nous rompîmes le contact avant d’en arriver au stade de la rupture traumatique. Jovial, Dembridge me dit :

- Vous tenez la forme, Dortman.

- Pas vraiment mais je suis un mort-vivant et le froid, ça me conserve. Vous devriez me voir ici, en été. C’est un calvaire. Et je ne vous détaille pas les petits cadeaux ondulants que me font parfois les mouches quand elles s’infiltrent dans mes narines. J’étais mieux à Londres ou à Berlin.

Il blêmit et j’en tirai une satisfaction immédiate.

- Toujours aussi amusant, Justin.

- La vie est trop longue pour ne pas en rire. Pourquoi ces billet ? Gratification ou alors la Temco veut me mettre à la retraite ?

- Pour être franc, je n’en sais pas plus que vous.

- Dembridge, vous m’avez habitué à mieux.

- Allons discuter ailleurs, si vous le voulez bien. Moi, je gèle.

- Je connais justement une boîte sympa qui ne ferme pratiquement jamais. Les afters y sont parfois amusantes, comme vous dîtes.

Nous traversâmes le carrefour et je menai Dembridge devant la porte close d’un bar à strip-tease nommé le New York Dolls. Bien que le néon, représentant une femme nue bien cambrée, fût éteint, des basses filtraient par les fenêtres étroites en verre dépoli. Je cognai et la porte s’ouvrit sur un videur Yougo, sec comme un coup de cravache, bronzé, tatoué. Il portait un bonnet militaire ainsi qu’une veste de cuir huilée et cintrée. Pas du genre commode, plutôt typé vachard voire violent.

Alors qu’il s’apprêtait à nous foutre dehors, il me reconnut et ôta d’instinct son bonnet.

- Monsieur Dortman, soyez le bienvenu, vous et votre ami.

Je passai devant lui et glissai nonchalamment un billet de cent dollars entre ses doigts noueux. Il ne restait pas grand monde, ce matin, à s’ébattre sur la piste semi-circulaire. Juste une poignée de cadres japonais débraillés, quelques danseuses du club qui, en guise d’extras se trémoussaient contre des clients ivres et fortunés et les habituelles serveuses qui terminent leur nuit. Dans un coin, il y avait quelques Blacks harnachés façon rap, casquette, chaînes en or, lunettes noires et bagouzes, qui malaxaient les formes grasses de prostituées en fin de service. Principalement des grandes blondes habillées de robes collantes et transparentes qui s’agitaient en jouant avec de lourds sautoirs en perles.

La musique était à l’avenant, une atroce house-music filtrée, balancée par un D.J qui semblait sous influence psychotrope et foirait immanquablement ses enchaînements. Rien de bien excitant.

Après une escale obligatoire au vestiaire pour y déposer nos manteaux, nous nous sommes posés au comptoir et Dembridge a commandé une bière. Quant à moi, j’ai porté mon dévolu sur un shot de vodka servi dans un petit verre bombé.

Les serveuses, bien qu’exténuées, tentaient de faire bonne figure et se dandinaient en faisant valser les verres sales et les bouteilles vides. Comme à mon habitude, je leur abandonnai d’indécents pourboires. Pourtant, je bois de moins en moins souvent. L’alcool met trop longtemps à pénétrer dans mon organisme mort et l’ivresse ne vient que tardivement. Quant à la gueule de bois, elle s’étend sur plusieurs jours.

Tout cela est devenu inutile.

Mais avec Dembridge, je voulais socialiser. Ma vie londonienne me manquait, mon aventure américaine n’ayant, en effet, pas été aussi flamboyante que prévue. Après quelques shots, alors que l’alcool blanc me picotait agréablement la langue, je me dévoilais quelque peu.

Une décennie aux U.S !

Arrivé en 1994 après le fameux montage Dembridge, le film qui avait fait de moi une star déviante dans les alcôves discrètes de la Temco. Le bureau américain m’avait octroyé un salaire royal, un appartement de fonction donnant sur Central Park, des bureaux, une voiture de luxe avec chauffeur. En outre, Viper, réanimée par les bons soins de Cavendish, exécutait le moindre de mes désirs.

Je fis une nouvelle série de films, certains marquants, essentiels, vitaux même. Le snuff caressait enfin l’art essentiel. D’autres étaient des commandes, filmer et supprimer des employés récalcitrants, punir quelques traîtres. Mes nuits, je les passais dans les clubs les plus huppés. Seul ou escorté par Viper. Je me croyais fort, à nouveau.

Sentiment illusoire.

Alors je commis une première erreur en affrontant une avocate de la Temco, maître Degreaves. Au final, j’avais aidé un de ses adversaires, en l’occurrence un journaliste français complètement suicidaire, à détruire l’enveloppe charnelle de l’avocate. Une jolie manipulation qui fut découverte quelques mois après par Linton Laverne, un informaticien zélé qui avait précisément travaillé avec maître Degreaves. Je fus donc puni. Salaire réduit de moitié, suppression du service limousine. Je n’avais plus de quoi payer mon loyer à Central Park. Désormais, je devais me cantonner à un duplex dans le Lower East Side.

Ma deuxième faute fut de me lier d’amitié avec un couple de sorciers du vieux continent, lors de vacances nostalgiques à Londres. Bien que tenu dans l’ignorance la plus totale quant à l’amplitude de mon erreur, le bureau de New York décida de réduire mes commandes. Je ne tournais presque plus de films, désormais. J’avais ensuite accepté une mission à haut risque, sur Berlin, pour infiltrer un club extrême tenu par des entités singulières. Ce fut un fiasco, une fois de plus. Je n’étais pas revenu dans les bonnes grâces de mes maîtres.

Alors, de temps à autre, on me contactait par voie postale et on m’envoyait à la frontière mexicaine faire de la prise de vue de snuff movies sordides, exécutés à la chaîne dans des entrepôts de tôle cramés par le soleil.

Linton Laverne, de son côté, avait le vent en poupe et avait grimpé pas mal d’échelons. L’acte « courageux et désintéressé » qui avait amené les instances dirigeantes à « recadrer avec fermeté » le dénommé Justin Dortman avait marqué le début de sa propre ascension. Depuis, j’en avais fait mon ennemi personnel et la réciproque semblait de plus en plus appuyée.

Le dernier succès de Laverne avait d’ailleurs consisté à balancer sur Internet, des montages astucieux composés de films d’horreur, de clips psychédéliques et d’inserts de mes œuvres. Le tout passé dans des filtres et effets numériques et porté par de l’électro minimale ou du death métal. Le vrai, le faux ? Snuff ou latex ? Dénonciation grinçante ou humour  de potache ? Les commentaires, scandales et hypothèses allaient bon train sur ces mystérieuses vidéos intitulées, Face au néant.

Rien que pour ça !

Pour ce pillage indigne de mes productions, je rêvais de lui arracher les membres. Mais Laverne était passé numéro 2 de la branche américaine, ce qui faisait de lui un adversaire autrement plus redoutable que l’avait été Dembridge, dix ans avant. Intouchable pour le moment. Je me contentais de faire vibrer ma haine dès que je voyais passer une directive ou une note de service signée de son nom. Je m’humanisais dans mon aigreur, en quelque sorte.

Comme je sombrais dans l’oubli, même au sein de la Temco, je repris mon patronyme initial. Justin Dortman, le zombie anglais.

Perdant.

Je reposai mon verre, les sens légèrement brouillés. L’alcool commençait à imprégner mes cellules inertes, fluidifiant mon sang épais et noir. Après un silence gêné, Dembrigde demanda :

- Et Viper ?

- Toujours morte.

- Oui, je suis bien placé pour le savoir.

Plaisanta Dembridge en commandant une nouvelle tournée. Pour couper court à ses gloussements alcoolisés, je rétorquai :

- Pour être plus précis dans ma réponse, son corps a cessé de s’animer depuis 2 ans. Le matin du 7 juin 2002, Virginia Tyler, n’a effectué aucun mouvement. Même la stimulation électrique est restée sans résultat. Je l’ai donc « rangée » dans une armoire frigorifique.

Dembridge tressaillit et jeta un coup d’œil nerveux derrière lui. Baissant la voix, il ajouta :

- J’ai eu le même problème avec Rebecca, enfin, Bruze, votre ancien bras-droit. Mais lui… Il a littéralement pourri debout… Sa fin… Fut horrible à voir…

- Cavendish n’est donc pas si fort que ça.

- Vous êtes le seul, Dortman. Le seul mort-vivant véritablement conscient. Les autres n’ont été que des zombies intérimaires. Cavendish les a juste prolongés. Vous demeurez un exemplaire unique de mort conscient. En ce sens, vous êtes précieux.

- Ne me flattez pas, Dembridge, je suis peut-être unique mais ici, je suis sous-employé. Au rencard.

Mon collègue sortit son billet d’avion de la poche de sa veste et la posa sur le comptoir poisseux du New York Dolls.

- Voilà peut-être l’opportunité de revenir sur le devant de la scène. Time to shine, boy !

- C’est quoi ce voyage ? Qu’allons-nous faire en Zambie ?

- Franchement ? Aucune idée. Je sais juste que Cavendish nous attend là bas, et que ça concerne l’un des secrets les mieux gardés de la Temco.

- Cette boîte est toujours aussi opaque dans ses méthodes et ses objectifs, non ?

- Allons Dortman, ne crachez pas dans la soupe ! Nous en profitons. Et je préfère le terme « discret » à « opaque »… Au fait, vous avez toujours votre arme ?

Je lui décochai un bref sourire et ouvris mon veston, dévoilant la crosse anatomique ainsi que le canon profilé de mon arme. Tout en m’allumant une cigarette de marque Davidoff, je dis :

- C’est ce que j’aime ici. La possibilité de se trimbaler avec une armurerie dans les poches. Manhattan ! L’endroit le plus armé du monde. Tout le monde est enfouraillé, du cadre moyen au dealer en passant par l’étudiante. Je m’y sens en totale sécurité.

- Vous avez arrêté les Cartier ?

- Rien ne vous échappe, Dembridge.

- Qui n’est pas observateur, n’est pas un bon vendeur. Une règle de base.

Dembridge regarda alors sa montre et s’exclama :

- Déjà 14 heures ! Dortman, je vous rappelle que nous prenons l’avion en fin de journée. J’ai passé l’âge de ce genre de beuverie matinale ! Je vous retrouve là bas.

Se levant avec peine de son tabouret de bar, Dembridge fila vers le vestiaire. Je le regardais disparaître dans l’éblouissement provoqué par l’ouverture de la porte d’entrée tout en caressant la croix ansée, soigneusement rangée dans la poche droite de mon pantalon.

L’un des derniers vestiges de mon amie Viper.


II


Je suis sorti peu après et j’ai hélé un vieux taxi jaune embusqué au coin de la rue. La voiture était une Ford aux suspensions disjointes qui secouaient mon corps engourdi par l’alcool.

Après quelques minutes de course, je fis arrêter le taximan, un Black prénommé Buddy Greenburg, si j’en croyais la fiche plastifiée qui pendait au rétro intérieur, enchevêtrée à une miniature de masque africain. Après m’être penché au dessus du trottoir verglacé, je m’assénai un violent coup de poing au niveau du foie, provoquant une remontée de bille agrémentée de vodka. Je vomis et l’ivresse s’évanouit en quelques instants.

Je m’essuyai la bouche du coin d’un mouchoir, donnai un billet au chauffeur et lui indiquai mon adresse finale. 147 avenue Bowery. Buddy ne sembla pas en prendre ombrage. Il n’émit aucun commentaire.

J’occupais un immeuble « brownstone » datant du début du siècle mais refait à neuf, de taille moyenne, 6 étages, d’aspect cubique et fonctionnel dont les fenêtres s’agrémentaient des classiques balcons de sûreté flanqués de leurs échelles inévitables. Un quartier anciennement hanté par la misère puis par les boîtes de punk ou de rock alternatif mais qui, désormais, effectuait une métamorphose bourgeoise.

Je demandai à Mr. Greenburg de bien vouloir m’attendre puis grimpai jusqu’à mon appartement, au 3ème. Un trou à rat d’à peine 60 m². Une vraie punition après mon logement luxueux de Bayswater à Londres ou celui de Central Park. Encore une façon de me signifier ma déchéance, jour après jour. Les pontes de la Temco semblaient exceller dans l’humiliation.

Du coup, je n’avais procédé à aucune rénovation. Les murs étaient verdâtres, piqués d’humidité par endroit. Dans la chambre, la tapisserie grise était déchirée sur de larges surfaces. Quelques ampoules nues pendouillaient au plafond ou traînaient sur le sol carrelé.

Pas une habitation d’être vivant. L’antre d’un mort.

Je me rendis dans la pièce principale qui abritait une cuisine vétuste dont les canalisations rouillées laissaient filtrer des gouttes en permanence. Il y avait un petit frigo, une table, quelques chaises dépareillées et surtout, juste sous la fenêtre, un lit réfrigérant qui ne cessait de vrombir tout en diffusant des effluves de glace dans sa périphérie.

Je m’en approchai.

De la glace carbonique tapissait encore l’intérieur du dernier lit de Viper. Je la remplaçais de temps à autre, juste pour rafraîchir mon atmosphère et non plus pour conserver le cadavre de mon ancienne actrice. J’avais acquis ce cercueil de glace dès son immobilisme car je voulais la garder, le temps de trouver une solution pour lui permettre de marcher à mes côtés, encore quelques mois, quelques semaines.

Toutes les 24 heures, j’avais appliqué la glace carbonique contre son corps. Comme un acte d’amour. Peut-être mon unique geste d’affection véritable, depuis mon retour à la vie.

Pendant ce temps, j’avais cherché à joindre Cavendish ou des gens du bureau de Londres. Mais je n’avais eu aucune réponse. Pas un coup de fil, pas un seul mail.

Je l’avais maintenue ainsi pendant plus d’un mois. Puis, en toute logique, je l’avais découpée avec un scalpel et une scie chirurgicale. Ses cartilages étaient nécrosés et sa chair s’était comme liquéfiée sous mes incisions.

Après avoir congelé les ultimes parcelles de Viper, j’étais allé les disperser dans la ville, filmant à chaque fois, à la caméra DV, l’endroit qui m’inspirait. Un œil dans la caverne de Central Park, un cartilage de son oreille au sommet du building de la Temco à Manhattan, une lamelle de son foie au fond d’un verre à cocktail au Limelight

Une errance en forme d’adieu vidéo. En mémoire de cet instant particulier pendant lequel j’avais été tenté de l’épargner, quelques années avant, alors que je réalisais un snuff très particulier pour le compte de Dembridge et de ses acolytes. Je repensais souvent à ce moment de doute. C’était comme une aspérité sur une plaque d’acier parfaite. Une anomalie irritante mais fascinante.

Sur la glace carbonique, ne subsistaient plus qu’une main, son second globe oculaire, quelques centimètres de son intestin grêle et une joue translucide. Je ramassai l’oeil surgelé et le glissai dans une poche avant de préparer ma valise.

Emporter un souvenir.

Je pris un costume en lin de couleur beige, des mocassins légers, quelques chemisettes blanches, du change. Il me fallait aussi mes « produits de beauté », ma crème de jour Lierac et un mélange aqueux composé à 17% de formaldéhyde, le biocide utilisé par les embaumeurs. Je m’en injectais de temps à autre, quand le sang venant à coaguler au niveau de mes reins. Deux capsules devraient suffire puis j’ajoutai une dizaine de seringues dans ma valise. Je pris également une caméra DV assez compacte et maniable.

On peut toujours tomber sur des images intéressantes, en voyage.

Pour parachever le tout, je récupérais deux boîtes de balles blindées. Du .22 en magnum. Quand je redescendis, Monsieur Greenburg m’attendait toujours. Il lisait un recueil de poésie tout en tirant sur un blunt épais, un cigare vidé de tabac et bourré de l’odorante herbe new-yorkaise. Avant de nous rendre à JFK, je guidais mon chauffeur dans les ruelles du Lower East Side, de façon à passer chez mon « arrangeur ».

Ce dernier était un portoricain qui oeuvrait pour la Temco en tant qu’interface avec certains milieux criminels. Un prestataire qui nous fournissait en drogues, armes ou êtres humains divers, sexe et âge à la demande. Après quelques escales aux points de chute habituels, je le trouvai dans une ruelle en train de discuter avec deux autres portoricains. Tous trois étaient vêtus d’amples anoraks noirs et portaient des casquettes grises. Mon « arrangeur » fit quelques signes discrets à ses hommes et vint à ma rencontre. Jovial, il me dit :

- Monsieur D. quelle agréable surprise !

- Ne perdons pas de temps. J’ai besoin d’une livraison express à l’international.

Je lui confiai mes deux boîtes de munitions puis mon couteau à cran d’arrêt. Avant d’ouvrir mon manteau pour lui donner mon arme. Mon fidèle « double action ».

Alors qu’il recevait mon revolver comme si je lui confiais une relique sacrée, « l’arrangeur » demanda :

- Quelle est la destination ? Et le délai.

- Je veux le paquet à Lusaka, dans deux jours. Atterrissage prévu à 12 heures 50, vol South African Airways, numéro 62.

- Pas exactement une livraison ordinaire, ça va vous coûter un max.

- Passez ça sur le compte corporate, bureau de Linton Laverne. Après tout, c’est un

déplacement, professionnel.

Je tournai les talons et revins me poser dans mon taxi. Nous arrivâmes à JFK à 18 heures. J’avais un peu de temps à tuer à l’aéroport puisque le vol American Airlines 116 à destination de Londres n’embarquait qu’à 23 heures 30. Un voyage plutôt long, pas loin de 30 heures, avec deux escales.

Je me rendis dans la zone réservée à la première classe et me payai un bureau privé. Dans cette solitude luxueuse je sortis l’œil de Viper. Il avait pratiquement dégelé et craqua à peine tandis que je le faisais rouler sous la paume d’une main. Je filmais cette scène en gros plan, quasiment de la bouillie de pixel. Amour abstrait décongelé. Notre dernier film.

Lorsque je fus lassé, je remisai l’œil dans ma poche pour traîner dans les coursives arrondies du terminal. Un décor fait d’ogives de béton, de larges escaliers dont les marches semblaient s’écouler sur le béton avant de magnifier d’immenses vitres donnant sur les pistes. Les vivants me frôlaient, s’agitaient dans leur frénésie coutumière. Des femmes, des hommes, des enfants, des familles et leurs animaux, trimbalés dans des cages en plastique. Les agents de sécurité étaient partout, bien en vue, plantés sur leurs bottes, la main sur leur arme de service, badge en avant.

Je finis par me rendre au guichet d’embarquement avant d’être autorisé à accéder au secteur international. Je m’offris une cartouche de Davidoff, puis me posai sur une banquette, en attendant.

Un petit homme, plus large que haut, vêtu d’un costume gris passablement défraîchit s’installa bientôt à mes côtés. Il hésita, lissa sa courte barbe noire puis se releva un brin pour me tendre une paluche épaisse terminée par des doigts courtauds et peu soignés. Une encre noire maculait ses ongles rongés. Bien que son sourire m’évoquât une image récente, je ne le reconnus pas tout de suite. L’obèse insista :

- Mr. Dortman, John Wolf ! Du service comptabilité.

En effet. Je l’avais déjà aperçu une fois ou deux au bureau de New York, notamment le jour où Linton Laverne m’avait « recadré ». Je n’avais gardé aucun souvenir précis concernant ce John Wolf. A vrai dire, je n’avais jamais remarqué cet employé insignifiant. Seul son nom, lupin, m’évoquait quelque chose.

- Dîtes moi, Mr. Wolf, vous êtes du voyage ?

Il sourit et exhiba ses billets, vol 116 American Airlines. J’en conçus une nouvelle humiliation. Le plus grand secret de la Temco ! Pour reprendre les termes de Dembridge. Avec un comptable bas de gamme tel que ce Wolf… La boîte continuait à se foutre de ma gueule.

- C’est génial non ? Je veux dire… De voyager ensemble… Je dois vous avouer que je suis un grand amateur de vos productions. R-E images, je suis fan, dans mon top 5 ! Je vous ai envoyé des mails par l’intranet, mais vous ne m’avez jamais répondu…

Je me figeai, pur réflexe de survie, puis le laissais poursuivre ses louanges.

- J’ai vu tous vos films, Mr. Dortman. Votre période anglaise et même vos derniers… Enfin, ceux de la frontière mexicaine.

Ce n’était pas un simple fan, c’était un…« connaisseur ». Je fis le modeste :

- Les derniers ne sont pas exceptionnels. Ce ne sont que des commandes et je n’ai même pas eu le temps de discuter avec les… Protagonistes. Ce ne sont que des déceptions, pour moi. De la commande et pas de la meilleure facture.

Et je n’évoquai pas devant lui les corvées qui suivaient les tournages, en particulier le découpage et la crémation des corps. Car certaines fois, je devais le faire moi-même. Compression du personnel, équipes réduites au minimum. Travail ingrat et en solo.

- Oui, on sent que c’est plus brut… Mais ça a son charme. Toutefois, ça n’égale pas la série sur New York, avec la fille en latex, la chauve avec les cicatrices. Vous savez, la muette.

Ses paroles posèrent un peu de baume sur mon cœur immobile. Si la cigarette eut été autorisée, j’en aurais volontiers proposé une à ce Mr Wolf.

Nous avons continué à discuter snuff movies tandis qu’arrivaient d’autres employés de la Temco. Ils nous saluèrent poliment mais s’installèrent un peu plus loin. Il y en avait une quinzaine, plutôt jeunes, habillés de jeans, chemisettes et vestes claires.

Tous charriaient une valisette à roulette et portaient une paire de lunettes noires. Des hommes et des femmes du bureau de New York mais pas exclusivement, je reconnus un Français, une Allemande, quelques Anglais. Je vis même Dembridge mais ce dernier, accompagné des sœurs Dorlan, m’évita et ne répondit pas à mon salut.

Pourtant, nous avions partagé quelques confidences sur le comptoir d’un bar quelques heures avant. Je n’en pris pas ombrage mais n’aimais pas sa réaction. Une marque de mépris.

Le seul à se démarquer au niveau vestimentaire fut Linton Laverne.

Comme toujours.

Il arriva en dernier, accompagné d’une jeune femme aux yeux globuleux qui portait un manteau à capuche pointue, un jean Armani, un T-shirt jaune rayé de bleu et une paire de Doc Martens. Linton Laverne était un homme de taille moyenne, plutôt svelte. Il portait un costume en lin blanc, une chemise rouge imprimée très voyante et sa main droite était gantée de cuir noir. Il avait les cheveux mi-longs et arborait en permanence une barbe de trois jours. Le look de ces gandins nouvelle génération qui bossaient comme des malades le jour et se défonçaient avec la même intensité toutes les nuits. Les apôtres d’une urbanité frénétique et totale. Dandy et stakhanoviste.

Il ne me salua pas mais soutint mon regard avec un sourire distant avant de foncer vers l’hôtesse, tenant d’une main, son ordinateur portable blindé et personnalisé, coque en kevlar et titane, et de l’autre sa copine qui semblait le suivre avec l’indolence d’une défoncée chronique.

Un joli couple.

La délégation de la Temco emboîta le pas à Linton et nous embarquâmes dans notre avion. J’héritais d’un siège localisé dans la queue de l’appareil, au milieu de la travée. Mon voisin se trouva être ce Mr. John Wolf qui, s’il était assez disert et plutôt intéressant, n’en occupait pas moins un volume important. Son sujet de prédilection semblait être le snuff movies.

Il était intarissable sur la question, connaissait la plupart des « vrais » films et m’appris même l’existence de vidéogrammes russes rares. Il en parlait avec des mots choisis, sans rien révéler de répréhensible. Pour nos voisins de siège, Wolf passait pour un geek cinéphile évoquant d’obscurs films gores ou tordus.

Malgré cette plaisante compagnie, les 30 heures de vol furent un calvaire pour mes os qui ne cessaient de craquer et de se bloquer pendant que je cherchais les positions les moins inconfortables. Je ne dors plus vraiment.

Nous les morts, nous ne pouvons que relâcher notre cerveau figé pendant quelques instant tout en singeant le sommeil de nos frères vivants.


III


Lorsque nous débarquâmes à Lukasa, après une dernière escale à Johannesburg, mes collègues étaient exténués. Ceux qui avaient passé le vol à siroter les petites bouteilles de whisky ou à gober des extas pour faire passer leur ennui étaient tout particulièrement blêmes. Les visages de Linton et de sa copine étaient cendreux.

Toujours dans l’abus, le dandy électro.

Des clans s’étaient déjà formés à l’occasion de nos deux escales. Linton, Dembridge et les sœurs Dorlan ne se lâchaient plus. Les quelques Anglais avaient également fait bloc et éclusaient des litres de bière de luxe, chemisettes ouvertes. Moi, je continuais à me traîner mon nouvel ami obèse et barbu.

Lorsque nous traversâmes le hall de l’aéroport, après avoir fait tamponner nos passeports, je remarquai un Africain qui tenait au dessus de sa tête un panneau de carton invitant un certain « J. D » à se présenter à lui. Le signal habituel.

Je signalai au groupe que j’avais une course urgente à faire, que je ne serais pas long et que je les rejoindrais au plus vite. Linton fit une grimace méprisante et pointa de l’index un grand bus blanc qui attendait sur le parking. Nous étions dans le rush, je ralentissais l’équipe.

Je perdais encore quelques points…

Je pris congé de la délégation de la Temco pour rejoindre l’Africain. Après une brève présentation, il me mena dans un recoin discret, au dessus de la poubelle roulante d’un agent d’entretien. Il me remit le paquet et m’aida à le faire entrer dans ma valise. Comme j’allais lui donner quelques billets en bonus, il refusa et s’éloigna rapidement, tel un homme en fuite.

Je rejoignis mes collègues en petite foulée pour me faire passer pour un employé zélé. Je ne voulais en aucun cas ralentir le groupe. Toutes les places étaient prises, sauf évidemment celle à côté de Mr Wolf qui, malgré la climatisation poussée au maximum, suait abondamment.

Notre chauffeur démarra et nous quittâmes très vite la ville pour prendre un sentier de terre rouge. Le conducteur fut toutefois contraint de lever le pied à cause des camions, devant nous, qui soulevaient des paquets de poussière.

Malgré ça, après une vingtaine de minutes, nous roulions en pleine savane. Je regardais les plaines envahies de longues herbes desséchées d’où surgissait parfois un arbre rabougri. Le ciel était d’un bleu total et le soleil énorme me rappela que j’avais bien fait d’amener des provisions de formaldéhyde. Alors que la plupart des collègues scrutaient eux aussi la campagne africaine, j’entendis Linton cliqueter sur son portable.

Je finis par me lever et allai le voir en m’appuyant aux dossiers car la route était devenue très cahoteuse. Sans quitter son regard de l’écran, Linton me demanda :

- Oui Dortman ?

- Les jeux de piste m’ont toujours ennuyé au plus haut point. Alors, où allons nous ? Que faisons-nous ici ?

- Pourquoi vous ne retournez pas à côté de votre nouvel ami pour profitez du

voyage ? Il s’agit après tout d’un « cadeau », consenti par les plus hautes instances de la société et réservé aux employés méritants.

- Je sais tout ça, Dembridge m’a déjà mis au courant.

Linton en parut étonné. Il continua à pianoter pendant que sa compagne lisait un bouquin de poche, en langue russe. Je la détaillais.

Pas très grande, extrêmement jeune, une vingtaine d’années, peut être moins, peau pâle avec un léger duvet sur ses lèvres fines et ses joues. Yeux vaguement globuleux et cernes profondes. Ses cheveux étaient coupés courts, roux et terminés par des pointes teintes en noir. Pas une beauté classique mais elle possédait un charme indéniable. Linton finit par nous présenter.

- Kazimiria Karpenko, mais vous pouvez l’appeler Kazia. Mon amour, je te présente Justin Dortman.

Elle me jeta un rapide coup d’œil et ajouta tout en se replongeant dans son bouquin :

- L’Anglais… Celui des films ?

Ce faisant, j’en profitai pour jeter un œil sur l’écran de Linton. Ce dernier avait ouvert une fenêtre sur un guidage GPS et était en train de compiler des données sur la Zambie, et sur la région. En particulier un secteur surnommé la « ceinture de cuivre ». Des mines de cuivre et de cobalt localisées entre les villes de Ndola, Kitwe et Chingola.

Mon regard avide irrita Laverne qui replia son écran et leva son poing ganté :

- Dortman, s’il vous plaît. Foutez nous la paix. Allez vous asseoir et faîtes comme nous tous… Attendez ! Un peu de patience, bordel !

Je grimaçai et mis la main au fond de ma poche pour caresser le nerf optique attaché à l’œil de Viper. Ce contact avait un effet apaisant. Je me forçai à les saluer puis revins à ma place. John Wolf avait sorti un épais sandwich de son sac de voyage et m’en proposa la moitié. Je déclinai son offre et fis semblant de dormir.

Bientôt, la nuit tomba sur la savane, changeant le ciel uniforme en une toile grisâtre et mouchetée d’étoiles scintillantes. Quelques collègues dégainèrent leurs appareils numériques et se mirent à mitrailler la canopée. Moi, je fouillais les bords de la piste à la recherche d’indices supplémentaires sur notre localisation.

Je repérais bientôt des panneaux annonçant des sociétés minières, Anglo America, Gécamines, Konkola Copper Mines. Un peu plus tard, surgissant dans la lueur des phares de notre bus, apparut le panneau familier de la Temco Mining Tech, la lettre « T », en vert, bordurée de noir, stylisée d’une façon qui évoquait une croix décapitée.

Notre chauffeur tourna brusquement sur la gauche, quittant la piste pour s’insinuer dans un sentier encore plus chaotique.

Tout le long, il y avait des gardes en jeep. Des Africains en uniforme gris, équipés de fusils-mitrailleurs. Ils laissèrent filtrer le bus sans problème après que le chauffeur ait effectué un discret geste de la tête.

Le silence s’était fait subitement dans les travées.

Nous avions tous le sentiment d’être passés à un niveau supérieur. Même Linton avait cessé de faire cliqueter le clavier de son portable. Pour se rassurer, mon voisin déclara :

- C’est commun dans ces pays là… Beaucoup de rebelles, de troubles politiques. Il faut des forces de sécurité pour protéger nos intérêts.

L’un des Anglais situés à côté de nous objecta :

- C’est globalement tranquille ici. Faut juste éviter les zones frontalières, Katanga au Nord, ou la frontière avec la Namibie. Mais ici, rien à craindre. Enfin, normalement…

Pourtant, à mesure que le bus progressait sur le sentier, nous croisions d’autres jeeps, des camions militaires, d’autres gardes armés. Une colline apparut à l’horizon, au dessus des arbrisseaux, éclairée par de puissants projecteurs montés sur des miradors. Une vague d’inquiétude commença à se répandre entre les occupants du bus, même Dembridge semblait nerveux.

Le chauffeur passa en seconde et ralentit brusquement lorsqu’il attaqua la pente rude. Quelques collègues, surpris, se cognèrent contre le dossier d’en face. Jurons et commentaires excédés ne tardèrent pas à fuser.

C’est quoi ce plan ? Du délire ! Mais où sommes-nous ? Je comprends plus là… Faudra que j’en parle à…

Enfin, le chauffeur stoppa sur un parking goudronné et fit chuinter la porte d’avant. Fin de notre éprouvant voyage.

Sur la surface noire et plane, une trentaine de gardes étaient alignés, au garde-à-vous. Nous descendîmes et récupérâmes nos valises dans les coffres latéraux sous une chaleur sèche et étouffante malgré la nuit. Le chauffeur nous salua et repartit directement.

Certains collègues n’en menaient pas large et chuchotaient entre eux.

Le camp était composé d’une dizaine de bâtiments préfabriqués qui s’articulaient autour d’un immense forage. Il y avait une poignée de blindés américains de type Abrams M1, d’autres camions, quelques pièces de DCA. Une place forte, défendue par des armes lourdes.

A l’entrée, clouée sur un tronçon d’arbre en forme de « Y », il y avait une plaque rouillée badigeonnée de ces quelques mots, On the road to Jahiliyya.

Devant nous, il y avait une grande table supportant un répugnant buffet froid : des monceaux de tranches de viande couverts de grosses mouches.

Juste à côté, en surplomb, se tenait une estrade rudimentaire mais solide. Deux formes humaines émergèrent, floutées et assombries par les projecteurs de derrière, braqués vers nos figures hâves.

La première silhouette s’avança et je reconnus immédiatement Michael Anders Cavendish. L’un des leaders londoniens qui m’avait piégé, 10 ans auparavant. Je savais qu’il devait se trouver là, Dembridge m’ayant prévenu.

Il n’avait pas changé. Les mêmes cheveux blancs grassement plaqués sur un visage rose et strié de rides. La même peau vaguement malsaine, le bide proéminent qui tendait un T-shirt camouflage, rouge, noir et gris, sans manche. Ses bras étaient d’une maigreur effrayante, terminés par ses petites mains de rongeur. La gauche serrait une badine noire et nervurée. Il portait également un short militaire, de hautes chaussettes blanches et des godillots beiges. Pour parachever sa panoplie de vétéran, son cou goitreux s’ornait d’une plaque de métal martiale. Mais il paraissait juste grotesque sans son armure de cadre supérieur. Il ressemblait à un vieillard pervers voulant jouer à la guerre.

En sueur, il cligna des yeux et son regard gris sembla luire dans la nuit zambienne.

Deux pas en arrière, se dressait un véritable géant. Un homme extrêmement âgé, dont la peau crevassée et recuite par le soleil indiquait qu’il avait dépassé les quatre-vingt ans. Il portait une paire de lunettes en métal argentée et sa coupe, une brosse sévère, faisait ressembler ses cheveux gris à des copeaux métalliques. Des muscles gonflés ainsi que de lourds paquets de graisse semblaient rouler sous sa chemisette kaki décorée de deux galons et sous son treillis. Un corps en pleine décrépitude mais qui recelait encore une grande puissance physique.

Comme pour appuyer cette impression, il se tenait, bras croisés. Des membres épais, velus et zébrés de cicatrices profondes, traces de lame et cratères cinétiques. On devinait également quelques tatouages, à l’ancienne, faits avec cette antique encre bleutée. Mais la plupart des formes disparaissaient sous des ravines de chair cicatricielle et sous des touffes de poil gris. Posée contre la botte droite du vieux soldat, je reconnus la Samsonite grise de Cavendish. Sa foutue mallette !

Après s’être raclé la gorge, l’Anglais déclara :

- Bienvenue, mes très chers amis.

Nous ne répondîmes pas. Toujours sous le choc du voyage et de la découverte de ce camp militaire.

La plupart des collègues louchaient sur les carafes remplies d’eau, de bière ou de coca, posées sur la table, entre les monceaux alimentaires couverts de parasites et d’insectes voletants. Cavendish nous détailla du regard, puis reprit son monologue introductif.

- Avant toute chose, vous allez vous séparer en deux groupes ! Equipe rouge, le bureau de New York, mettez vous à droite. De l’autre côté, équipe bleue, la branche européenne.

Comme certains collègues hésitaient, le géant avança de trois grands pas et se mit à hurler :

- Exécution !

Nous obtempérâmes, un peu gênés. Je notai que Dembridge envoya un regard étonné à Laverne qui se contenta de lever les yeux au ciel tout en agrippant Kazia par la taille avant de prendre sa place. Cavendish poursuivit :

- A partir de maintenant, vous serez sous mes ordres et sous ceux du Major Vincenze Krieg. Ce glorieux vétéran a pour mission de vous entraîner, pendant 6 jours.

John Wolf, tremblotant, se risqua à demander :

- Nous entraîner ? Mais à quoi ?

- Ah, j’oubliais, vous n’êtes pas autorisé à poser des questions. Juste à recevoir nos ordres. Le jeu a déjà commencé, désolé monsieur… Wolf, n’est ce pas ?… La première épreuve sera des plus simples. Tout le monde a le regard braqué sur le buffet, sur les carafes. Elles sont fraîches, nous venons juste de les sortir du réfrigérateur. La viande l’est moins. Elle est restée au soleil depuis ce matin et sous les lamelles de bœuf, se cachent quelques surprises. Tout jeu se doit de posséder son épice, son petit grain de poivre. Un enjeu, si vous préférez… Vous avez donc deux minutes pour déterminer un volontaire qui va tenter d’ingérer le plus de… Nourriture, si on peut y appliquer ce mot, bien sûr. L’équipe du volontaire gagnant sera autorisée à boire, l’autre équipe subira une pénalité de quatre heures d’attente avant de pouvoir se désaltérer.

Nous nous sommes tous regardés entre Rouges, dans un silence pesant, alors que de l’autre côté, Dembridge, faisant son bravache, se dirigeait vers la table à petites foulées. Laverne attendait, ses doigts s’agitaient, comme s’il pianotait sur un clavier invisible Wolf regardait ses pieds… Je m’avançais donc, de mon pas habituel. Sans me presser.

Dembridge avait déjà récupéré quelques lamelles de viande desséchée et était en train de gratter les matières répugnantes sur lesquelles elles avaient été disposées, de façon à les nettoyer quelque peu. A travers la trouée, je remarquai un empilement de ragondins crevés, dans un état avancé de décomposition, boursouflés et grouillants de vermines.

Je me plantai devant mon tas de viande et y enfonçai ma main pour en ramener un paquet composé de caillots de sang, d’yeux de moutons et d’épaisses chenilles bleutées. Alors que mon concurrent s’efforçait d’avaler ses bouts de viande sans tout régurgiter, j’enfournai le magma gluant dans ma bouche et croquai le tout.

C’était juteux, puant et immonde.

Toutefois mes intestins étaient pires.

Tandis que je dévorais le buffet effroyable, le sang des caillots ne tarda pas à couler le long de ma bouche, brunissant le col de ma chemisette, Dembridge commit l’erreur de me jeter un coup d’œil et je l’entendis couiner en retenant son vomissement.

Dans un bruissement de mouches et de gros papillons blêmes, je continuais de me gaver, prenant de larges portions à pleines mains, imperturbable.

Quand Cavendish annonça la fin de l’épreuve, j’avais humilié mon adversaire.

Les Rouges se ruèrent vers le buffet pour boire goulûment. Dans la cohue, John Wolf renversa un pichet d’eau glacée.

Les Bleus, assoiffés, regardèrent l’eau s’écouler sur le goudron et certains se raidirent. Nous pensâmes tous à la même chose… Nous avions gagné, nous possédions la main sur la boisson… Il nous suffisait d’étancher notre soif puis de mettre à bas le buffet pour enfoncer un peu plus nos concurrents.

Rien ne nous l’empêchait.

Mais nous n’étions qu’au début de cet étrange séminaire. Nous avions encore conservé notre glacis civilisé. John s’excusa même, se baissa et ramassa le pichet qu’il replaça avec un soin maniaque entre une carafe remplie de soda et une montagne de viande. La tension retomba. Cavendish frappa alors l’estrade d’un coup de badine.

- Félicitations Dortman, je n’en attendais pas moins de vous. Toujours à vouloir épater la galerie. Les Rouges, vous pouvez maintenant vous rendre dans votre baraquement, situé à droite. Les Bleus, il va falloir attendre…

Nous avons repris nos bagages et sommes passés devant l’autre équipe, mes collègues Rouges, triomphants, bombèrent légèrement le torse, forçant un peu la caricature, comme pour se persuader qu’ils n’étaient pas dupes, qu’ils pouvaient maîtriser la situation.

Je croisai le regard de Dembridge qui semblait véritablement égaré. Puis je saluai les sœurs Dorlan. Diane était la plus jeune, figure ovoïde, visage discret. Elle avait teint ses cheveux en noir et arborait une coupe semi longue, à franges. Comme pour se démarquer de son aînée, Seaya, dix ans de plus, blonde échevelée à la peau cramée par les UV. Toutes deux portaient des robes légères, grise et orange pour Diane, jaune citron pour sa sœur. Malgré mon haleine de hyène, elles réussirent à échanger quelques banalités courtoises avec leur ancien réalisateur de Snuff favori.

Nous avons l’horreur sociale à la Temco.

Notre baraquement se situait à la pointe ouest du camp et était indiqué par un grand fanion rouge sang accroché au dessus de l’entrée.

Nous pénétrâmes dans un dortoir spartiate : dix lits alignés sous des barres de néons flanquées d’un dispositif anti-insectes, dix seaux hygiéniques posés dans le coin droit, derrière un paravent de bambou. Sur nos couches, un treillis, un T-shirt camouflage, une paire de rangers, un collier avec notre plaque nominative, des sous-vêtements, un brassard rouge et un paquet de cigarettes.

Je posai ma valise avant de sortir, seul. Les autres ne me suivirent pas. Pourtant, Cavendish ne nous avait pas assigné à notre dortoir.

Le camp semblait tranquille. Il y avait quelques gardes Zambiens, qui patrouillaient en fumant. Je m’éloignai de la surface goudronnée pour aviser un groupe de buissons épineux. Après avoir creusé un trou dans la terre ocre et sèche, je procédai comme à mon ordinaire pour vider mon estomac de cette encombrante nourriture. Car les morts n’ont besoin que d’un peu d’eau pour lutter contre le dessèchement et d’un peu de viande, crue de préférence.

Quelques coups bien placés, doigts tendus dans le ventre.

Je vomis les matières effroyables ingurgitées quelques minutes avant.

Enfin, je pris l’œil de Viper et le jetai au plus loin de cet endroit, par-dessus le grillage barbelé.

Fin de notre histoire.

IV

L’entrainement


Jour 1.


Le Major Krieg vint nous réveiller à 6 heures du matin, d’un classique beuglement militaire. Il régnait dans le baraquement une odeur humaine forte. Sueur et phéromones. Les Rouges, car telle était désormais notre dénomination, se levèrent mollement ce qui provoqua la fureur de Vincenze Krieg, porteur de la badine de Cavendish.

- J’ai l’impression que cette année, on a affaire à des fortes têtes ! Vous devez

penser qu’il s’agit d’un de vos jeux d’entreprise, à la con… Très bien ! Je vais vous laisser vos illusions pendant encore quelques minutes.

Wolf fut le premier à enfiler son treillis, le T-shirt était un peu juste pour lui et le boudinait atrocement. Le reste des collègues suivit le mouvement. Je fis de même. De toute façon, mes effets d’hier portaient encore les reliefs de mon ignoble repas. Seul Linton Laverne n’avait pas enfilé ses fringues militaires.

Ce matin, il arborait son costume en lin blanc, une chemisette noire et son ordinateur portable, sanglé dans un sac de cuir qu’il tenait en bandoulière. Linton avait également conservé son gant. Quant à Kazia, elle avait opté pour la tenue militaire mais l’avait agrémentée d’une casquette bleue métal et d’un foulard Hermès frappé d’un dessin techno. Sa touche personnelle.

Vincenze Krieg détailla le couple. Ses petits yeux, fixes et sombres, brillaient d’un éclat cruel sous ses lunettes d’acier.

- En effet. Nous ne vous avons pas ordonné de vous mettre en tenue. On peut appeler ça une faille dans notre organisation. Ou alors du mauvais esprit. Répondez franchement Laverne, je vous y autorise. Est-ce que vous foutez de ma gueule ?

- Eh bien… Considérant que ceci est une sorte de défi façon télé réalité et que je n’ai

pas enfreint de règles à proprement parler, je pense en effet en être à la limite mais encore dans le cadre. Donc vous pouvez gardez vos insinuations.

- Je vais être très clair avec vous, Laverne et avec les autres Rouges. De 06 heures

du matin à 18 heures, vous êtes à moi! Et cette année, on ne peut pas dire que la Temco m’ait gâté ! Regardez-vous ! Une bande d’obèses, de fillettes, des intellos malingres, des branleurs. J’ai six jours pour vous donner quelques bases de survie en milieu hostile. Après, on vous lâche et vous serez livrés à vous-même. Ce camp n’est pas le test, ce camp n’est rien, c’est un doux rêve en comparaison de ce qui vous attend… Ce qui vous attend « en bas ».

Phil Hurwitz, un des meilleurs concepteurs de la branche informatique, ne put contenir un gloussement amusé face à cette phrase complètement mélodramatique et stéréotypée. C’était un blond massif qui arborait en permanence un sourire jovial. Il s’était taillé une jolie réputation dans le monde du jeu vidéo, en conceptualisant notamment des univers en ligne et persistants.

- Continuez à rire, monsieur Hurwitz, profitez-en ! Riez et faîtes moi donc trente pompes, pour bien commencer votre journée. Et vous aussi Laverne ! C’est votre staff après tout, c’est vous qui en avez fait les connards arrogants et indisciplinés que voilà ! Ils sont le résultat de votre propre incurie.

Linton et Phil s’agenouillèrent à contrecœur et entamèrent leur série. Seul Phil alla au bout, Linton renonça après vingt mouvements et se releva doucement en se frottant les membres. Le Major soupira et nous ordonna de filer au pas de course jusqu’au baraquement B pour y prendre notre petit-déjeuner.

Après quelques foulées hésitantes, Kazia fut la première à trouver le bâtiment en question. Nous y avons retrouvé l’équipe bleue, au grand complet. Quelques-uns nous saluèrent, d’autres se contentèrent de regarder ailleurs. Tous avaient des figures hâves et fatiguées.

Nous avions notre table réservée, à l’opposé, avec un fanion rouge posé entre des paquets de céréales et des bols de café fumants.

Personne ne parlait.

Mes collègues dévoraient leur ration. John me demanda :

- Vous,ne mangez pas, monsieur Dortman ?

- Je me suis bien régalé, hier soir. Une petite diète ne me fera pas de mal.

Le Major n’a pas tardé à nous rejoindre et nous a fait mettre au garde-à-vous, juste devant nos bols. Nous avions l’air ridicules. Puis il nous a fait sortir et nous a menés, en courant, au centre du camp, pas très loin de la structure qui ressemblait à un forage.

Un simple élévateur, monté sur des roulements à chaînes et sécurisé par des câbles émergeait d’une large excavation. Une escouade de gardes armés se tenait tout autour, plus concentrés que ceux du camp.

- Dortman ! C’est ici que ça se passe !

Me lança Krieg en pointant du doigt 20 paquetages disposés sur le sol, la moitié était désignée par des écussons rouges. Nous approchâmes et le Major nous invita à ouvrir les havresacs. Il y avait un casque, futuriste et plutôt léger, pas plus de 2 kilos, en kevlar, avec une jugulaire et mentonnière basées sur un système de straps. Un système de communication était intégré directement au casque. Fièrement, Krieg annonça :

- Une version du MICH TC-2000, doté d’un système de radio plus performant,

micro et écouteurs intégrés.

Nous continuâmes, sous son impulsion, à vider le grand sac. Je mis la main sur un fusil d’assaut, compact et sombre, parfaitement huilé dont la crosse était repliée. Quelques collègues américains s’exclamèrent :

- Yes ! Un Galil !

Les Européens quant à eux, peu habitués à manipuler ce type d’armes, semblaient en transe. Un petit français avait déplié le fusil d’assaut et le tenait contre lui en caressant la crosse, affectant un air béat. Le sac renfermait quelques éléments destinés à l’entretien du fusil d’assaut, soigneusement rangés dans des pochettes plastiques, un couteau de commando à la lame noire, ainsi qu’un petit manuel de maintenance. Tout au fond, il y avait un gilet pare-balle, également en kevlar.

Vincenze Krieg nous laissa nous extasier pendant un petit quart d’heure puis déclara :

- Equipe rouge ! Equipe bleue ! Vous allez enfiler votre veste blindée, prendre votre

arme et poser votre foutu sac sur vos épaules. Ensuite ! Tour du camp, au pas de course ! Go !

Malgré l’heure matinale, le soleil tapait déjà, immense tâche blanche et aveuglante qui vibrait au dessus des collines rougeâtre et crevassées de la copper belt zambienne.

Avec une certaine réticence, nous nous sommes équipés. Le Major s’est alors approché de Laverne, toujours en costard.

Le numéro 2 américain avait posé son casque sur l’arrière du crâne et passé son gilet pare-balle sur ses épaules, à la manière d’une gabardine. Un look « furieux et tendance » mais pas vraiment réglementaire. Krieg replaça le casque et, de force, referma le gilet sur la chemise immaculée de Linton. Ce faisant, le militaire remarqua la sacoche qui renfermait l’ordinateur portable.

- Soldat Laverne ! Qu’est ce que vous trimbalez ?

- Ecoutez, Monsieur Krieg, je veux bien faire un effort mais j’ai absolument besoin

de mon ordinateur portable. On parle Business, là, du gros… Du crucial pour la Temco. Vous devriez y être sensible, en tant qu’employé, vous-même…

Le gigantesque vieillard récupéra la gibecière et en délogea la machine. Entre ses mains immenses, le portable ressemblait à un jouet d’enfant. Krieg l’ouvrit et, tout en le balançant sous l’un des deux tanks, déclara :

- Rien à foutre ! Ça va vous ralentir, soldat Laverne. Votre gadget risque de vous

coûter la vie « en bas ». Et je ne suis pas votre monsieur, mais votre Major ! Quant à mon statut d’employé, ne vous avisez plus jamais d’y faire allusion. Le campement a beau être sous l’étendard de la Temco, pendant ces 6 jours, vous êtes ma propriété.

La machine glissa contre le goudron et cogna durement contre la chenille du blindé. Linton ne montra aucune émotion. Son ordinateur, intégralement blindé était resté d’un seul bloc.

- Major, Krieg. Puis-je aller le chercher ?

- Allez-y ! Mais si vous revenez vers moi pour me supplier de le poser pendant votre

course, je vous le fais bouffer !

Linton se força à sourire et nous rejoignit en petite foulée alors que le groupe atteignait la sortie du camp.

A deux mètres des grillages, on devinait une piste, un sentier sans doute creusé par les coureurs précédents. Une terre rouge et tassée mais lorsque nos rangers commencèrent à la marteler, elle libéra des nuées de poussière. Nous commençâmes donc nos tours, dans une chaleur intense.


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