
MIRAGES
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Anne de Gandt at Smashwords
MIRAGES
Copyright (c) 2010-2012 by Anne de Gandt
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Mirage :
n.m (de mirer). 1. Phénomène d’optique observable dans les régions où se trouvent superposées des couches d’air de température différentes (désert, banquise), consistant en ce que les objets éloignés ont une ou plusieurs images diversement inversées et superposées. 2. Fig. Apparence trompeuse qui séduit quelques instants.
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17 septembre - Chanter est la promesse de toute une vie. Un serment obsessionnel. Fascinée par les sirènes envoûtantes de ce rêve étrange, je pars à sa conquête. Je m’enfuis, laisse derrière moi une vie sans avenir. Le train m’emmène, loin de l’enfer familial. Blottie dans un siège impersonnel, je regarde passer les arbres en feuilles, la courbe des collines, le dessin régulier des cultures, le bleu immortel de la mer. Me laisse aller au bercement régulier des roues sur la voie. Clac-clac. Clac-clac. Le défilé monotone du paysage change de couleur, ralentit, s’accélère. Clac-clac. Clac-clac. Je frissonne. La locomotive se cabre, se précipite dans un tunnel, ressort ébouriffée, crisse contre le rail, penche à droite, à gauche, repart en ligne droite. Sa vitesse découpe le panorama en lignes multicolores. Je m’agrippe au soleil.
La terre calcinée tremble sous les assauts de la lave en fusion. Les émanations de vapeur soufrée saturent l’air de leur poison. Craquelé de veines rouge et or, le sol tangue, oscille au-dessus du choc répété des plaques qui le soutiennent. Dans un mouvement, l’une d’elle se soulève et retombe avec fracas. La terre se fissure, offre sa surface lardée de plaies irréelles au feu souterrain qui se propage dans ses entrailles. Le son assourdissant du marteau contre l’enclume fait vibrer l’air. Vulcain façonne le noyau de sa colère dans un grondement de tonnerre. Tremblement de terre supplémentaire. Le volcan explose, crache sa rage, jette vers le ciel son feu passionnel. Dans un craquement surgit le Colisée. Sa beauté antique se dresse, impavide, au milieu de la terre. L’entrechoc d’épées des gladiateurs résonne à son pied. Du sang macule le sable de flaques pourpres et noires. Théâtre sanguinolent de luttes sans merci, il vacille sous le poids du temps. Je m’engouffre dans ses couloirs, à la recherche de lumière. Une odeur de sueur âcre et salée, mélange de peur et de haine, emplit mes poumons, m’étouffe progressivement. Je ne parviens plus à respirer. Je suffoque, chancelle, tombe sur le sol jonché des traces de luttes anciennes. Mon visage colle à la poussière ensanglantée, ses traits s’effacent, disparaissent tout à fait. Je tombe, de nouveau. M’éveille dans un sursaut. Le train s’arrête en gare dans un crissement. Les haut-parleurs résonnent, la foule se lève, marche comme un seul homme. Je m’extirpe du siège, le vacarme du rêve collé à la peau.
Lyon. Implacable sous l’éternel vieux rose de son gravier, l’immensité flamboyante de la place Bellecour impressionne le film de mes envies. Je fais sa connaissance, ignorante de sa géométrie. Glacée l’hiver, étouffante l’été, elle écrase la ville de son imposante splendeur. Je m’abandonne à ses rues en étoile, escalade Fourvière, me perds dans sa Croix-Rousse, goûte sa bonne chair, m’émerveille à ses lumières. Point zéro d’où tout émerge, paresseuse indolente entourée de ses fleuves aux sonorités similaires, elle écrit le livre de mes amours premières. L’ivresse de ma liberté nouvelle me porte. Quelques jours d’une existence, une année à peine écoulée. J’ai besoin d’un autre air. Aller plus loin. Plus haut. Plus au nord, là où s’écoule la grande Seine et ses ténors. Je pars. Reviendrai, peut-être.
Paris. L’odeur de caoutchouc chaud se mélange aux traces obsédantes d’un soufre tout droit sorti de terre. Le glissement silencieux du métro soulève dans un courant d’air les costumes impatients de monter. Des affiches immenses aux bords parfois déchirés. Un bruit de gomme qui colle aux pas dans les passages pressés. La géométrie clinique de couloirs insensés. Marcher. Courir. Le ressac de la foule porte en avant comme une vague impatiente de déferler. Des escaliers larges et longs. Des panneaux de direction. Des flèches, à droite, à gauche, devant, derrière. Des escalators à la mécanique irréelle. Des sols bleus, gris, noirs. Des guichets carcéraux. Sortir. La lumière éblouit les yeux accoutumés à l’obscurité des dédales méandreux. La ligne irréelle des taxis rutile sous le ciel, prête à avaler la marée continue des passagers rejetés par la gare. Attendre ? Marcher, s’éloigner de l’agitation des départs et arrivées, des au revoir, des adieux, des retours heureux ou malheureux, en groupe, en couple ou solitaires. Les rues élargies par leur histoire, les premiers ponts, les traditionnels embouteillages accompagnent de leur valse nerveuse un trajet imprécis et aléatoire. Je décline l’invitation béante d’une bouche de métro, longe la rue de Lyon, atterrit place de la Bastille. Mon opéra s’emballe. Le chant ténébreux de mes désirs se faufile dans les rues, je replonge sous le bitume, emprunte des lignes supplémentaires, sort dans le cinquième. Rue Mouffetard et ses sorcières, les marchés bruyants, les odeurs de kebabs alléchants. Un crochet par Jussieu. Le métro, de nouveau. Quai de la Râpée, Sully-Morland, Pont Marie, Hôtel de Ville, Châtelet, Pont Neuf, Palais Royal, Pyramide, Opéra. Remontée à pied par le Scribe et Mogador, arrivée sur le Boulevard Haussmann. Les grands magasins étalent leurs vitrines devant un public alléché, bigarré, interminable. Trinité, rue Blanche, Pigalle. Premier rendez-vous, premiers espoirs. J’entrevois la pierre de fondation de cette chanson, sans titre ni son. Un air de possible flotte dans l’air, qui émulsionne, bouillonne dans la moindre artère. Le tintement métallique du marteau d’Héphaïstos retentit dans le lointain, rebondit contre les murs et se faufile dans les rues. Le feu se propage, la forge s’emplit d’une chaleur redoutable. Je n’ai aucune idée de l’existence, mais je crois en moi. Je me lance à corps perdu dans le ballet envoûtant des terrasses et des comptoirs, des cafés noirs qui brûlent la gorge, des sandwichs sur le pouce, des cigarettes à la girofle qui donnent un genre. Les places mythiques, les rues célèbres, les lieux incontournables dévoilent leurs légendes ; seule ou accompagnée, je savoure sans retenue le spectacle de cette ville prodigieuse. L’immersion dans son histoire esquisse le curieux sentiment de faire partie d’un mythe, géographique, historique, intellectuel, politique. Montmartre, Pigalle, le Champ de Mars, le Louvre ou les Tuileries s’offrent à mes yeux dans la beauté de leurs promesses. Convaincue de ma force, je crois au miracle de mes songes, à une histoire d’amour que je pense sans faille, en mon étoile.