Richard Taillefer
Jusqu'à ce que tout s'efface
Éditions Dédicaces
Jusqu'à ce que tout s'efface
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Richard Taillefer
Jusqu'à ce que tout s'efface
Jusqu'à ce que tout s'efface...
Entre l’Ombre et la Lumière,
Richard Taillefer un poète de l’ouvert…
De l’homme & du militant
Richard Taillefer est du midi. Il parle avé l’accent. Dans une assemblée quelle qu’elle soit, il ne passe pas inaperçu. C’est que Richard est une « nature », comme on le dit d’un acteur. Bien qu’ayant fait toute sa carrière comme conducteur de train, matois comme un paysan, il sait quand il le faut, jouer de son image. Il porte beau la moustache (ce qui lui donne un faux-air de Staline) et son goût des assertions tranchantes et (faussement) définitives ne manque pas, associé à cette ressem-blance, d’impressionner ses interlocuteurs. Autre particularité — juste équilibre à la moustache — il fume la pipe, c’est son côté Maigret, celui qui rassure, qui lui donne un air bonhomme auquel il ne faut pas nécessairement se fier. Autrement dit, le nom de Taillefer lui va comme un gant dans la mesure où on le prononce avé l’accent, en appuyant sur l’ante-penultième syllabe, ce qui adoucit le tranchant du vocable et colle ainsi parfaitement à la complexité de l’homme.
Richard est généreux et a le sens de l’amitié. J’en parle en connaissance de cause, je le connais depuis plus de 30 ans. Maintes fois je l’ai vu courir les routes sans épargner sa peine pour retrouver (peintre ou poète) un invité égaré. Très tôt syndicaliste cheminot, puis élu municipal PS (maire-adjoint à la culture), il se montre homme d’action et de terrain, ayant le sens de l’engagement au service des autres. Qualité complémentaire, il est tenace et mène au bout de ses entreprises : fier à juste titre d’avoir — entre autres réalisations — impulsé et accompagné la construction d’une superbe Médiathèque. Mais toutes ces activités ne sauraient lui suffire, les mots et la poésie sont son autre passion qui — loin de la Tour d’Ivoire — s’est bien sûr concrétisée par l’animation d’une association et d’une revue, réalisation qui fut à l’origine de notre rencontre.
Du poète
Voici pour la face solaire et sociale. Mais Richard a aussi ses doutes et ses failles. Cela n’étonnera que ceux pour qui les médi-terranéens sont seulement extériorité et galéjade. Où le soleil cogne fort, on sait aussi (et surtout) le prix de l’ombre. L’homme du Sud (relisons Camus) a le sens du tragique. Avec le temps et la proximité, je pourrai mettre des mots sur ce qui — dans la solitude — le taraude et l’assaille, mais ceci ne regarde que lui et le noyau infracassable de nuit de ses poèmes. Pour le lecteur de ce recueil, il suffira de savoir que ses poèmes en portent nécessairement la trace, que cette face obscure est ici à l’oeuvre.
Du recueil Jusqu’à ce que tout s’efface…
Dès la première page, la note grave est donnée : « Les chemins qui nous portent / Sont dépourvus de feuilles et de lumières ». Dans ce poème liminaire, il est clairement signifié que « l’espérance (est) vaine ». Répondant à l’injonction du titre, c’est bien la disparition qui est l’horizon de ce recueil. Mais dès la page 2, il est dit tout aussi nettement que ce qui meut le poète c’est « le hasard et la force des choses ». Avec un instinct sûr, Richard Taillefer sait que dans le domaine de la création, si l’on veut laisser une chance au poétique d’advenir, c’est l’involontaire qui doit l’emporter sur le volontaire. Laisser-faire qui s’incarne dans son amour du vent qui nous pousse où il veut : « J’irai là où le vent me porte / Par le hasard et la force des choses ». Horizon du RIEN mais quand même de l’Ouvert à l’œuvre, le recueil tout entier est l’objet et l’enjeu de cet affrontement nécessaire à l’en-avant poétique. Comme le soleil et sa part d’ombre, c’est dans cette dialectique à toujours « recommencer », que le poète trouve son chemin.
« J’ai mal à mes limites » disait superbement Reverdy. Richard exprime ce mal-être à sa façon : « Si je pouvais / Croquer la terre entière » dit-il, tout en sachant que le bonheur ne peut-être dans cette voracité. Plus inattendu (si l’on ne dissocie pas le moi poétique du moi social), Richard Taillefer, se vivant frère du suicidé de la société, de sa folie furieuse, apostrophe Artaud le Momo. Quand je vous disais que le tragique est fils du soleil ! Bien sûr, ce compagnonnage est plus dans l’esprit que dans la forme, ici la manière est plus sage et le drame de l’être moins heurté : « Il est probable / Que nous disparaîtrons / La grande brume venue / Dans la plus totale indifférence ». Mais l’épreu-ve est-elle pour autant moins authentique ? Le poète ne s’aime pas, il n’aime pas l’image qu’il donne de lui-même. Avec ironie, s’apostro-phant, il s’exhorte à ôter « Cette perruque de soleil morne / Qui donne à toute Diva / Un air de pute solitaire et pathétique ». En même temps qu’il sonde ses propres gouffres, il doute de l’avenir que les hommes se préparent,: « L’homme tuera l’homme / pour le bien de tous ».
L’amour de l’humanité accroît son sentiment de solitude quand les jours se suivent « Comme un 11 novembre à 11 heures ». En tant que poète, le désespoir ne peut être plus profond quand il avoue « Ce soir / Je ne crois plus au poème ! ». Transposé sur le plan humain, c’est de blasphème qu’il s’accuse, incapable d’un sacrifice total, inca-pable de ranimer le feu, doutant de tout, de son existence même « Le bruit de la pluie / Parvient-il à te faire exister/ Quand il fait sombre »? Ce dont il souffre, c’est de n’être qu’« Une ombre parmi les ombres », condamné à ne saisir l’être que dans sa fragmentation, son incom-plétude. Con-damné à l’inquiétude du : « Tout est vrai et faux à la fois », à ce constat.
Chaque jour, chaque heure, chaque minute est un combat car le poète se défie même de la tendresse : cette « impasse », qui malgré tout, l’aide à vivre le demain : « J’aime ta silhouette et le pouvoir de ma main / A peine posée sur ton ventre / Cette petite lumière où tu te noies ». Et — pouvoir de l’autre, de l’amour (?), même si par pudeur sans doute le mot n’est pas prononcé — il semble (nous sommes page 15, à une petite moitié du recueil) que l’on assiste à un tournant. Le recueil s’ouvre à plus d’espoir, de lumière, de partage, sa tonalité change. Un motif — celui de l’ouverture — se fait plus insistant, plus fréquent. Aux « Fenêtres entrouvertes / Pour un intime instant d’envol » répond « Ma porte (est) toujours ouverte ». Ouverture qui bien sûr se révèle comme une issue : « Il suffira d’ouvrir la porte / Laisser la peur sur le pallier ». Témoin de ce renouveau, s’impose donc une couleur d’écriture plus légère, plus primesautière même : « Je déambule plus que je ne guette / Me faufile sous le pont du chemin de fer / Me trombinoscope un aménagement de paysage / Reviens sur mes pas Cueille des violettes // Goguenard un avion se pose derrière les collines ». La fin de ce poème (page 16) dit explicitement qu’à la noirceur du début a succédé quelque chose de l’ordre du poétique, de l’ordre de l’imaginaire, qui permet au versant solaire du poète de se manifester : « Il m’arrive à mon insu // De rêver / Encore et encore / Une dernière fois ».
Dès lors c’est l’ambivalence de l’ombre et du soleil qui est revendiquée : « Ma faiblesse est hautaine / Comme un chapeau de roi ». Cependant— même si c’est pour faire le bonheur d’autrui — l’homme ancien pointe encore son nez : les rêves d’action et de toute puissance ne sont pas définitivement éteints « Si les choses / Etaient selon moi (…) Je serai le despote de la machine à faire le bonheur ! ». Et conséquemment, comme on pouvait s’y attendre, le désespoir refait surface « Mon front / Contre la vitre / Froide lisse et mensongère ». La dualité entre l’ailleurs et ses promesses et la rugueuse réalité rimbaldienne est réactivée : « La promesse furtive d’un lointain voyage (…) Mais je reste planté là / Dans le silence et la fraîcheur / Au pied de mon vieux pavillon de banlieue ».
Débouchant sur une originale posture sacrificielle : « (…) j’ouvre grand mes volets / Le cœur à découvert / Nu comme un oiseau », bonheurs passés souvenirs sensations impressions rêveries, défilent. Puis — comme des échos affaiblis de ce qui a été dit antérieurement — même si de loin en loin persiste l’image récurrente de l’ouvert mêlé à des moments de doutes et de retraits, c’est en une sorte de point d’orgue affirmatif (adressé à soi et aux autres : leçon donnée par le poème) que le recueil se termine: « Ce qui importe / C’est l’ouverture d’esprit qui vous habite // Ne cherchez pas un point d’appui / Tout équilibre ici-bas est éphémère».
Michel Méresse,
le lundi 26 avril 2010
Je ne connais pas
De capitaine ni de navire
Qui soit à cette heure
A la hauteur de mon voyage
J’écris pour être avec vous
Quand les jours se lisent à l'envers
Cela peut durer autant que nous portent
Les derniers souvenirs et les espérances vaines
Nous ne verrons jamais
Cachée derrière les murs
La mer au ciel se joindre
Cela peut durer jusqu'à ce que la nuit nous prenne
Les chemins qui nous portent
Sont dépourvus de feuilles et de lumières
Je vous écris
Avec les mots
De ceux qui portent en eux
La force de ces pierres qui s'élèvent dans la nuit
Nulle cicatrice
A l'écoute des jours
Ici
Seule une croix de bois
Témoigne d'une absence habitée
On parlait des saisons
Comme choses révolues
Longtemps
Le village s'éveillait
Au son des clochettes
Des tirelires
Et turlututus
La vieille bastide
Du grand Morin
Nous était restée fidèle
Nous n’avions jamais cru
Au naufrage des astres
Le lieu
Avait gardé ce visage sacré
Des crèches d'autrefois
Dans la plénitude de la mousse
Chaque pierre faisait corps
Parfois
Une illusion de genêts
Nous restituait des kermesses de rires
La solitude sur le front
En guise de médaillon
Il faudra bien
Retrouver le chemin
Même si
Rien ne subsiste de rien
Même si
L'horloge n'indique plus les heures
Et que tout s'arrête
Sans plus rien attendre
Du jour à venir
Puisque rien ne viendra
Ni rumeur
Ni ton sourire
Si ce n'est un ciel de plomb
Et ces maux qui t'assaillent sans cesse
Sans mot dire pourtant
Premiers nuages au loin
Presque un signe !
J'irai là où le vent me porte
Par le hasard et la force des choses
Je ne sais voir ce que je ne vois !
Je cours
D'une chose à l'autre
Heureux
Comme un larron en foire
Crachant à chaque pas
Tout un potin du diable
Je n'éprouve rien de mieux
Que d'entendre passer le vent
Un vague sifflement
Dans la fureur des branches
S'il suffisait de s'en extraire
Pour s'accorder avec soi-même
A l'écart de tout
Regarder derrière soi
Sans regret sans remord
Si je pouvais
Croquer la terre entière
Rien que pour moi
Serai-je plus heureux pour cela ?
Le boulanger
Toute la nuit à son pétrin quotidien
Perdu dans la multiplication des pains
Se demande t-il parfois
A quoi bon tout ça !
Pourquoi
Ces monts ces vallées et ces plaines
Tous ces mondes engloutis
Et ces cités futures
Si malgré moi
Je n'éprouve de la peine
A la peine des autres
Et que ton sourire à mes yeux
Reste lèvres mortes
Peu importe Je sais !
Que nous embraserons le ciel
Au grand pavois de l'aube
Crache ton venin Antonin
Toi qui dans ta folie furieuse
Cherchais le feu
Evadé dans ta nuit
Rebelle à tous nos maux
Antonin
Lâche tes colombes de métal
Hurle cette petite mort lente
Aux quatre coins de ta chambre
Nous savons toi et moi
Que ce combat face à la déferlante des siècles
Sonne comme un suicide avorté
"Entêté (étêté)"
On navigue à vue
Avec le fol espoir de ce continent nouveau
Où se cache le graal de toutes nos dérives
Tels des enfants rois
Entre deux clapotis informes
Nous jetterons la première pierre
Sur tous ces fantômes factices
Des rives lointaines et inaccessibles
Il est probable
Que nous disparaîtrons
La grande brume venue
Dans la plus totale indifférence
Des passants aveugles
Et des cygnes en col blanc
Le visage marqué au fer
Le regard rivé sur l'horizon
Nous nous projetterons
Vers de nouvelles croisades
Ô Richard !
T'arrive-t-il
De te jouer de toi-même ?
Comme le beau « Serge »
Retire de ta tête chauve et couronnée
Cette perruque de soleil morne
Qui donne à toute Diva
Un air de pute solitaire et pathétique
Pense à ce pauvre Antonin
Seul devant son moulin sans parole
Pourchassant à la pointe de sa lance rédemptrice
Un amour inéligible
Puisque involontaire
Une odeur froide de tabac
Se répand dans la chambre
Au pied du lit en désordre
Traine la couverture bleue
Comme les vagues de la mer
Las ! Dès mon lever
Je néglige ma chevelure
Ma trousse de toilette
Reste en rade sur le tabouret d'osier
Emmitouflés dans les plaies du silence
Mes volets demeurent clos
Alors que déjà le soleil cogne fort
Combien de choses
Voudrais-je te dire
Et ne dirai jamais
Me voici tout malingre
Ni maladie ni boisson n'en sont la cause
Ni l'été qui s'en va peu à peu
Emportant ton sourire
J'ai rêvé d'un monde
Où nul ne pourrait faire un pas
Sans connaître le pas de l'autre
Un monde
Où l'horreur nauséabonde
Serait édifiée au rang de grand art
Pour mouche à merde
Le sourire aux lèvres
Et la fleur entre les dents
Nous livrerons nos enfants
Et les enfants de nos enfants
A la sainte tranquillité
Dans le secret des "dieux"
Tout au fond de vastes corridors incertains
Nous vénérerons de sublimes portiques
Détecteurs d'âmes et de larmes
Je vous promets
De lointains voyages sans retour
Sur de funestes galères
Chargées de misère intempestive
L'homme tuera l'homme
Pour le bien de tous !
C'est long ! Trop long ! Tout est calme
Comme un 11 novembre à 11 heures
J'avoue que j'ai désespéré bien des fois
Efforcez-vous de vivre ! Que mon visage
Vous soutienne quand le ciel n'est plus le ciel
Je sais j'ai vu leurs yeux
Avec cette douleur de boue infinie
Souvent je pense à vous et je suis seul
Une petite pluie fine tombe
Depuis le matin et détrempe la route
Nommer
Pour donner aux choses
Un lieu en leurs absences
Tu composes Tu me cherches Je me cache
Ton regard est double aléatoire
Comment saisir
Cet instant inaccessible qui me poursuit
Parfois
J'ai l'impression d'être tout à coup
Au dehors de moi Je me retourne et me retrouve
Enseveli sous une avalanche d'images
J'applaudis à tant de douleur extrême
Comme s'il n'y avait plus que les miroirs
Pour crier la solitude inaudible du monde
Les mots s'alignent me taraudent et m'emmurent vivant
Ce soir
Je ne crois plus au poème !
Arrête ton char ! Richard !
Tu blasphèmes à mort
Tu n'es même pas digne
De te dévouer au Dalaï-Lama
De te coucher sur la voie ferrée
Au passage du premier train
Et de vivre le phénomène du corps partagé
Tu ignores encore tout du sacrifice cérébral
Tu n'envisages qu'une apothéose vue de l'esprit !
Tout le mystère est là
Tu ne peux le saisir
Sans te perdre avec lui
Tu t'avoues
Aujourd'hui vaincu
Comme si tu connaissais la vérité
Dans la confusion des choses
Le bruit de la pluie
Parvient-il à te faire exister
Quand il fait sombre ?
5 heures du matin je m'approche de la fenêtre
Et je vois !
La rue les magasins clos et les trottoirs borgnes
Je vois !
Les êtres vivants et les chiens perdus qui se croisent
J'attends
Patiemment !
Un impossible signe dans la confusion du temps
Encore une fois faire face au miroir
Et n'entrevoir qu'une parcelle de soi
Une ombre parmi les ombres
Dans un va-et-vient de folie mensongère
Une rage à peine contenue
Une douleur sourde
Dont on ne sait jamais la raison
Dehors
On a éteint
Les lumières de la ville
Le jour se lève
La vie se métamorphose
On écrit
Dans les entre-deux de la solitude
Désormais il te faut résoudre
L'équation de cette prolixe inquiétude
Tout est vrai et faux à la fois
Il y a toujours de bonnes raisons d'émigrer
Et faire sa malle aux initiales détériorées
Qu'adviendra-t-il de toi ?
Qu'adviendra-t-il de moi ?
Toi qui sais qui je suis
Moi qui te connais si bien
Je te murmure
Entre vents et tempêtes
Reste ici !
Range
Dans les casiers du temps
Ces mots qui s'entrechoquent
Rien ne vous sera épargné
Et s'il le faut nous vous organiserons
D'énormes tombolas du bonheur !
Ils ont encadré l'avenir
Mais mon domaine est grand
Le vent bourdonne dans ma tête
Et me poursuit aussi fort que mes rêves
Toujours quatre murs
Le monde est sans limite
J'attends calmement
Une parole de chair
Un printemps d'exubérance
Une page blanche
Demain est encore loin !
Dans la plaine
Passent des trains
Vides de tout voyage
Ici les rues sont plus sombres que les déserts
Je t'habite Je me réjouis d'être moins seul
Fenêtres entrouvertes
Pour un intime instant d'envol
J'ai peur parfois de cette impasse de tendresse
J'aime ta silhouette et le pouvoir de ta main
A peine posée sur ton ventre
Cette petite lumière où tu te noies
Je pense à Oum Khasoum "Men Agl ay'naik"
Tu fermes les yeux
Et tout redevient possible
On ne vous dira pas tout
Mais rien ne vous sera caché !
Si tu frappes à ma porte
Ma porte est toujours ouverte
Tu peux entrer
Tu peux sortir
Il est court le temps qui nous porte
Et si c'était
La veille de ne jamais partir
Partir n'est rien Je sais !
Un rien qui fait mal