Excerpt for La Mémoire du Carbone by Frédéric Norton-Poulin, available in its entirety at Smashwords



Frédéric Norton-Poulin












La Mémoire

du Carbone


nouvelles



















éditions Dédicaces












La Mémoire du Carbone


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Frédéric Norton-Poulin










La

Mémoire

du Carbone
































D’où tu viens ?

Le réveil est difficile

au cœur des étoiles.


Où tu vas ?

Je passais seulement…





Mister Moon








Au début, tout était noir et sans espoir, sauf la lune, qui souriait. Il y avait aussi les petites aiguilles à tête de diamant là-haut, lointaines comme une belle femme qui sourit. Le ciel. Le froid commençait à me geler le cerveau.

Il y avait aussi le panache de fumée qui émergeait de ma bouche. Un volcan prêt à gicler. Le magma gluant et chaud dans ma bouche, pleine aussi de pierres brûlantes.

Je l’ai regardé droit dans les yeux la lune, sans peur, au travers les volutes glacées. Elle, fidèle, elle s’en foutait, par habitude, mais le mec qui gesticulait bondissait dessus, d’un cratère à l’autre, il rigolait franche-ment de me voir si diminué, prisonnier dans ma carcasse glacée. Impos-sible de me lever, même en criant très fort et avec la meilleure volonté du monde. Utopique.

Il pouvait bien rire le gars, avec la gueule qu’il avait. Je ne lui aurais pas donné des roses au concours de beauté, avec ses guenilles de cosmonaute. Son habit argenté et blanc, ça lui donnait un air de « Flash Gordon », un lendemain de brosse, pas rasé, un peu flou. Mais il sautillait en se payant ma tête avec une infinie légèreté.


Qu’est-ce qu’il faisait là ? Quelqu’un l’avait oublié là-bas ? Il se roulait dans les poussières cosmiques sans un souci au monde. À s’en déboîter la mâchoire que ça l’amusait de me regarder étendu là dans la neige sans rien faire. À travers mon panache d’exhalaisons froides, je l’entrevoyais trottiner sur la lune. Il était plutôt mal en point lui aussi, le visage maigre et verdâtre. Un clochard. J’ai fermé les yeux. Dormir.


« … un autre ici. »

« Y a l’air vivant lui. Bougez pas monsieur, on va vous aider… »

Qu’est-ce qu’ils me voulaient ? D’où ils venaient ? Rien à faire de leur aide ! J’étais confortable dans la neige ! Mon royaume, la neige !

Ouvrir les yeux.


Deux faibles rayons de lumière me cherchaient. Ils provenaient de ma droite, je pense, de deux petits points pâles à des milliards de kilomètres de moi.

  • L’ambulance s’en vient, monsieur, faut vous accrocher.

  • Y est trop magané.

  • Ta gueule, Jacques !

Je m’en balançais de leur conversation, de leurs secrets. J’étais de retour dans la lune, avec l’autre. Je me gargarisais de lave, jouais au volcan. Fais chier, l’aide. Fermer les yeux.


Plus tard, ça a été une vraie fête, comme on aimerait en avoir à la sienne toute personnelle : des tas de gens autour qui vous apprécient, des gentils géants, et des lucioles qui valsent — rouges, blanches, bleues. Ça me faisait penser à la France des lumières, des festivités. Ça m’a évoqué d’impérissables souvenirs.


J’étais encore jeune. Entre frère et moi, c’était la guerre froide. On luttait pour contrôler le fort, déjà ruiné par les assauts répétés des teutons.

Frère et sa tribu de barbares s’étaient amenés, la nuit tombée, morve gluante à moitié gelée sous le nez, avec dans les yeux une intention tout à fait claire d’en finir avec la jeunesse. Pour moi et mes copains microscopiques, c’était comme se battre contre des titans. Sans espoir et sans avenir. On s’est tous perdus de vue plus tard, les compagnons de cette fameuse bataille. Qu’est-ce qu’ils sont devenus, les frères ?

Ça aurait pu se passer autrement, mais avec la horde de tuques glacées qui fonçait sur nous, de visages tordus, rouges, juteux, et toute cette mauvaise volonté, c’était évident qu’on allait vivre les moments les plus palpitants de notre existence. Et quand les mottes glacées ont commencé à pleuvoir comme autant de plaies d’Égypte, il ne nous restait que l’honneur.

C’était pas vraiment un fort qu’on défendait, mais des igloos, des tas de neige troués, avec des tunnels entre, pour voyager incognito, d’un amas à l’autre. Une sorte de complexe.

Et c’était quelque chose à construire, ces forts.

Il fallait d’abord empiler, malgré l’enfance et l’immensité de l’hiver, des tonnes et des tonnes de neige, parsemer la cour de globes blancs. Des monticules plus grands que nous, parfaitement alignés, un beau carré bien propre, pour la forme.

Ce qu’on était minuscule ! Des pygmées !

Après, on devait attendre et espérer une nuit bien froide, du genre qui vous glace les os, malgré les épaisseurs de protection, pour que la neige se solidifie. Le lendemain, il ne restait plus qu’à creuser. L’étape périlleuse.

On se créait des sortes d’habitacles, tout en douceur, pour éviter que tout s’effondre. Tout un art, les premiers coups de pelle. Se former d’abord une ouverture en demi-lune, comme dans les cavernes. Ensuite, par paires, on sculptait les habitacles. L’un creuse, l’autre évacue la neige.

À la fin, on avait les entrailles humides et les pieds pétrifiés par le froid. Toute cette neige, tout ce travail.

Il ne restait plus qu’une étape : la glaciation des parois. Plutôt facile, celle-là ! On n’avait qu’à s’échouer quelques minutes dans chacune des grottes. Toute la bande. On se regardait sans dire un mot, épuisés, prêts à se transformer en monuments de glace, dans nos habits assombris et lourds. Les vapeurs qui s’échappaient de nos bouches naissaient dans le feu magique au fond de nos ventres pour aller mourir sur les parois des igloos, qui fondaient tranquillement.

Il y en a toujours un qui finissait par sourire ou crier. Tout silence est mystérieux dans la jeunesse et on est sans cesse menacé par l’éternité. C’était le signal. On sortait tous en se bousculant et il ne restait plus qu’à attendre que la pellicule de glace se forme. On espérait alors que notre grande œuvre reposait sur des fondations solides.

Mais il fallait encore construire des tunnels pour se déplacer incognito entre les igloos. Ça, c’était une tout autre histoire. Pendant qu’une équipe de pygmées aménageait des trous d’air et des fenêtres de toutes les couleurs, les plus petits rampaient et foraient des tubes dans la neige, menacés à tout moment par l’effondrement.


Les fenêtres, c’était pour nous créer une ambiance de caverne d’Ali Baba.

Facile ! On volait des feuilles acétate colorées à l’école — rouges, orangées et bleues. Elle était géniale, cette idée d’acétate. Une fois découpées — des étoiles, des animaux, des hublots ! — et placées dans les cadres perforés spécialement un peu partout, nous voilà tout baignés d’irréel, par le soleil d’un après-midi froid et venteux de janvier qui, en perçant les vitraux plastiques, déposait des fantômes multicolores sur les murs et au long du plancher de notre minuscule cathédrale polaire. J’y suis, et dire que ça devait durer toujours.

Vidés, on s’entre-regardait encore de longues minutes, muets, émerveillés, coupés du reste du monde, libérés enfin de nos liens terrestres. Le bonheur.

Trop éphémère enchantement ! On le savait bien tous. Ce n’était qu’une question d’heures avant que notre merveille d’ingénierie n’attire les barbares, avant qu’ils s’amènent avec leur sauvagerie et leurs coutumes étranges, pour nous écarteler et nous manger la cervelle. On n’en profitait jamais bien longtemps de notre palais des glaces enchanteur.

On devait vite penser à organiser nos défenses. C’était peine perdue, on le savait, mais quand même, tout ce travail…

Cette fois-là, Jeff et moi, on avait conçu un système de défense génial ! Infaillible ! Tout reposait sur la surprise. On avait creusé des trous un peu partout sur le terrain. On les avait ensuite recouverts d’une croûte de glace avant de camoufler le tout sous la neige. Des ingénieurs ! Des trous et des couvercles saupoudrés de neige folle ! C’était le guet-apens assuré !


Jeff, mon meilleur pote.

On avait fait sauter le dessus des igloos, le cœur lourd quand même, pour s’en faire des tourelles de combat. Il ne restait qu’à fabriquer les munitions classiques d’hiver et l’attente interminable de ceux qui se savent perdus, mais qui gardent espoir, contre tout.

On avait un plan !

L’assaut arrivait toujours après le souper. On s’était tous rassemblés, les mitaines et les salopettes encore chaudes de leur passage dans la sécheuse, prêts à se défendre vaillamment.

Les barbares s’agitaient chez le voisin, en pleine préparation, l’air de dieux vengeurs, avec le halo lunaire qui hantait le monde. On ne les provoquait jamais. C’était sans compter sur le fardeau de la jeunesse. Ils ont chargé.


Ça doit être l’amour filial qui a poussé mon frère à me dégeler une motte glacée ce soir-là, à bout portant, droit dans la figure. Mon frère tout puissant. Faut dire que ça les avait échaudés les titans, nos pièges, nos trous dispersés çà et là et tout à fait invisibles. C’était tordant de les voir s’enfoncer tout d’un coup, les sauvages étonnés… Rigoler dans le drame, ça nous libérait.


Injuste quand même, cette motte météorique, à mon avis. Imméritée ! Injuste que je sois incapable de bouger un pouce pour ma tribu en pleine débandade.

On me piétinait le ventre et les jambes. J’étais abattu. Sans compassion. Seuls les projecteurs arrière de la maison, leurs si fines langues de lumière se donnaient la peine de me faire vedette, moi seul, sans tambour ni trompette. Je les devinais, entre les taches noires qui dansaient dans mes yeux et les étoiles qui font rêver.

Sonné.


Pendant que frère et ses minions poussaient des grognements victorieux, achevaient à coups de bottes et de mitaines d’acier les derniers foyers de résistance — mes pauvres amis qui s’entêtaient à défendre le palais de ruines hivernales qu’était devenu notre complexe — j’hésitais entre l’abdication ou le plongeon dans le vide infini.

Les bonnets et les tuques s’éparpillaient comme des puces vertes, orangées et mauves. Un véritable carnage chez les pairs ! Dans la confusion, j’apercevais à peine le rictus de haine triomphante de frère qui s’était approché de moi.

Il réglait de vieilles rancunes avec acharnement, frère. Baigné par le clair de lune, il trônait, dominait le monde, un pied sur ma poitrine. Mille ans de batailles pour rien !

Je me suis débattu. J’ai agrippé sa jambe. J’ai à peine eu le temps de sourciller avant qu’il ne s’en aperçoive. J’avais plongé. Le vide !

J’avoue qu’à partir de ce moment, j’ai perdu la carte. Ce que j’ai réussi à reconstruire, plus tard, à l’âge des bilans, à l’époque où il faut bien pardonner pour passer à autre chose, parce qu’il n’y a rien à comprendre, c’est que le monde s’est tout à coup peuplé de constel-lations pleines d’imagination.

L’instant d’après : plus rien. Les ténèbres intégrales. Je ne l’ai jamais perdu cette mauvaise habitude du plongeon, tout droit vers le néant et au-delà, pléthore de risques inutiles.


C’est au moment du choc qu’on réalise toute la fragilité du monde. C’est l’impact qui marque, par la paix qu’il apporte. La déliquescence du moment. Ça vous propulse dans une séquence vidéo étrange, mais quand on s’est défoncé la gueule proprement dans sa vie, l’événement garde quelque chose de familier. J’étais trop jeune.

Droit sur le front qu’il m’avait piétiné, l’animal, m’avait écrabouillé la cervelle. J’ai reconstitué, on m’a raconté, beaucoup plus tard.

Après les ténèbres initiales, quelque chose du grand sommeil tellement il y a absence totale de conscience et de sensations, je suis revenu vers la lumière, un tourbillon de visages et d’images, bouts de membres, éclats furtifs, sons brisés, morceaux de mots, phrases désarti-culées, glissantes : un monde désintégré.

Ils faisaient une de ces têtes, tous, posaient des questions. Maman était là pour m’assister. Frère pleurait maintenant, se tordait les doigts. Comme moi, un con de sensible il était frère. Il s’emportait, mais au fin fond, c’était un tendre, du beurre mou.


— Carl, qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? Les jeunes, rentrez chez vous ! Frédéric, regarde-moi, réponds-moi !

Il ne disait rien, frère, restait plutôt muet et larmoyant derrière maman. Plus tout à fait titanesque, il me faisait penser à une souris. Mon avis, et j’étais bien content.

J’avais pas grand-chose à dire moi non plus. Maman l’avait secoué un peu, frère, qui m’avait bousillé sans raison apparente. Je restais béat.

Ce que les autres sont devenus, je n’arrive pas à me souvenir. Mais ça nous a fait toute une histoire, un remue-ménage, cette guerre des mondes hivernale. À vous dégoûter de la guerre froide.

Pourtant, par habitude, et pour que ça dure, on ne se massacrait pas trop pendant les assauts d’hiver. C’était tacite, règle générale.

Maman, penchée sur moi avec son manteau de fourrure impossible de douceur et ses grosses lunettes s’affairait à me ramener sur terre. Elle m’enfonçait la tête dans les poils de loutre frivoles. Carl se tenait toujours bien tranquille en arrière, sa tuque rouge tapissée de grumeaux de glace. Il attendait l’ouragan maternel.

Je ne me rappelle même plus ce qu’elle lui a fait.


C’est à ce moment précis que je l’ai aperçu, par delà l’épaule de mère panique, le mec sur la lune, déjà plié en deux par ma situation inchangée depuis le début des temps. Le coup m’avait sonné. J’avais peut-être la berlue ? Je me suis tout de suite méfié. Une hallucination ?

Il me pointait du doigt, le bolchevique gesticulait et débitait sans s’arrêter des insanités que je n’arrivais pas à comprendre à travers ses éclats de rire grasseyants et parce que la distance est si grande. Qu’est-ce qu’il me voulait ? Qu’est-ce qui le faisait rire ? Il n’était pas en meilleure posture que moi, prisonnier orbital de mes deux.

En tournant sur lui-même et en riant toujours, il avait alors branlé la tête de droite à gauche, m’avait fait des signes comme pour me dire qu’il me gardait à l’œil, avait fouillé dans sa poche spatiale, en avait extrait une cigarette, en un clin d’œil l’avait allumée et s’en était allé fumer d’un bond quelque part sur la face cachée. J’ai fermé les yeux…


— Restez réveillé, Monsieur ! Regardez-moi…

J’ai ouvert les yeux et c’était comme s’il fallait soulever le monde avec. Et c’était pas du tout maman qui se balançait dans la brume, mais une sorte d’ange dans la quarantaine. Les souvenirs d’enfance s’étaient déjà envolés et m’attendaient là-haut. La tentation.

— La civière est là… monsieur, vous restez avec moi !

— Pèse plus fort ! Y perd trop de sang !

Oui, un ange qui passait. L’orgie de lumière autour de moi. Mais son visage dansait comme un soleil, des rides au coin de l’œil que j’aurais voulu effleurer, un regard sérieux à égayer, ses lèvres à embrasser. J’aurais voulu lui dire que tout allait bien, que le monde allait renaître pour la libérer de cette triste conscience qu’ont les anges, mais en fait de réconfort, je n’arrivais qu’à vomir des glouglous inquiétants et des roches incandescentes.

J’ai regardé sur la lune après, pour voir si mon hurluberlu lunatique ne se camouflait pas dans les poussières. Le mec n’était plus là. Rien. Lumière calme et froide. Il s’en était allé sur la face cachée, avait déjà franchi le terminateur. Dormir. Connasse de lune avec ton sourire de salope.

— Ouvrez les yeux, monsieur ! Monsieur ? OK, on y va. Monsieur, restez avec nous là !

La voix charmante. Hop ! les paupières ! Jusqu’au bout. Voir mon ange une dernière fois. Allez ! Elle n’est plus qu’un profil dans la nuit qui s’installe.

— Faut vous accrocher, monsieur…


J’aurais voulu lui faire ce plaisir, mais avec cette paix vache qui m’envahissait les moindres recoins, et le froid qui s’immisçait dans mes crevasses, j’avais surtout des idées d’envol, de me promener dans l’air du temps avec au cœur le souci des vents.

Ils m’ont soulevé, les pauvres sauveteurs, c’était déjà ça de parcouru. Je crachais toujours un peu de lave et de caillots. Je me délestais. J’ai jamais vu de volcans de mes yeux. Des pierres volcaniques, il y en a des tas. Ponce, cobalt.

L’auto se trouvait là en mille miettes, désarticulée. Cabossée. Elle s’éloignait. J’avais dû planer un bon coup avant d’atterrir. Et les deux autres ? Ils n’étaient plus là.

Et dire que c’est la dernière image que j’emporte avec moi, cette auto chiffonnée. C’est peut-être un rêve, avec les lumières, le brancard, le tas de ferraille, les géants qui s’affairent autour de ma carcasse flam-boyante, la mélodie grinçante de la neige, la jeunesse, les deux phares qui éclairent faiblement ma piste d’atterrissage.

Rien que ça et rien d’autre. Si on m’avait dit.

Il ne me restait qu’une certitude en abandonnant le tambouri-nement continu de mon cœur, l’honnête compagnon, c’est d’avoir revu M. Moon, mort de rire au milieu de la mer de la tranquillité, cigarette aux lèvres, avec le regard triste d’un homme qui n’a plus rien à perdre.

Une vraie fête.






Boomer Blues








… on partait tous les étés aux États-Unis, à WildWood, à la plage ; oui, à chaque année le même camping, la même chaleur gluante, le même site sablonneux hanté par des arbres immenses dans mes yeux de kid, infesté de scarabées, de mouches géantes et de cloportes qui terrorisaient maman et faisaient notre joie à nous les jeunes ; la même tente délavée par les années, avec son squelette désarticulé et incompréhensible que papa mettait des heures à assembler, le carillon agressif des poteaux qui s’entrechoquaient et les sacres…

la nuit, les feux d’artifice qui éclataient dans tous les sens, les feux de camp, les marshmallows qu’on transformait en torches — le plaisir d’engloutir les carcasses noires et collantes —, les sacs de couchage toujours humides, la chaleur sans limites, la plage ; la plage, les bagarres, les châteaux de sable et les coquillages, la parade du père Noël, qui surgissait sur son char allégorique dans les rues du camping, avec sa barbe et ses culottes courtes…

surtout, l’ombre folle et calme de la cime des arbres sur fond de ciel…

étendu sur une serviette à la fin d’une journée à la plage, j’attends mon hot dog ; le plafond de feuilles taché de ciel frémit à la chaleur, immobile dans l’atmosphère grondante ; la douceur de la brise d’été reste interdite, la cime des arbres attend, comme inquiétée par tant de tranquillité, et je reste là, sans fermer l’œil, sans cligner la paupière…

le chien me lèche le nez et s’en va, la chaleur me suce l’eau du corps, le bourdonnement brûlant approche ; juste au-delà le labyrinthe de feuilles furieusement vertes, tout attend ; papa invective sa boule de pétanque…

— M. O’Connor, c’est ça ?

— Oui.

— Vous pouvez vous asseoir. Docteur Beauregard va vous voir dans quelques minutes.

— Merci.

petite garce, oui, que je peux m’asseoir et rêver à ta belle poitrine gonflée de soleil comme je le veux…

pourquoi elle me fait penser aux voyages à WildWood ?… Elle n’a pas trente ans ; ses bras fermes, sa chemisette blanche juste assez opaque : on ne devine que la dentelle de la brassière, pas assez pour sentir le grain de la peau ; son visage lisse, cette peau encore moulée sur son corps qui m’insulte et me rejette ; tu n’es qu’une secrétaire, rien d’autre, rien d’important, qu’un paysage qui nourrit mes yeux…

les femelles en bikini, à moitié nues, qui s’allongent sur la plage, marchent et sautent, rebondissent, étirent leurs formes…

non ! non ! non ! On ne vous regarde pas, on ne salive pas, on ne vous dévore pas, on ne veut pas vous rentrer la tête dans le sable et s’approprier le peu de tissus qu’il vous reste, faire de vous de parfaites petites esclaves pendant que nos femmes achèvent de faner, de se gonfler de bourrelets et de cellulite, de se déformer en se badigeonnant de crèmes tonifiantes, stimulantes, régénératrices, m’en fous : l’enfan-tement et l’âge sont sans pitié…

la bicyclette stationnaire, achetée dans l’espoir que tu brûles le gras sur tes hanches flottantes, Marie, et moi ma bedaine molasse de merde, qui a fini par fondre sous l’assaut du rongeur, cette idée retourne à la poussière avec sérénité au sous-sol, et il faudrait que je te trouve encore belle…

et moi je t’ai demandé quelque chose, moi, sans illusion dans ma maison, immense depuis que les enfants sont partis, enfermé dans l’ennui de ma banlieue remplie de jeunes parents réjouis par leur carré vert, de professionnels parvenus, de fermeté et d’avenir, qui ne se doutent pas, les cons, de ce qui les attend…

— Mme Larrivée ! Le Docteur Saint-Pierre va vous voir.

les néons, merde, qui font trembler l’air de leurs rayons blanchâtres et douloureux, dessinent sur ton visage les traits rongés de tes vieux jours déjà, petite, malgré ta jupe courte et ton tailleur, ton cul ferme et ton pas dynamique, un rhume anodin, une plaie bénigne…

ce que j’en pense de ta démarche gracieuse et certaine, de ton petit monde, Mme Larrivé, de ta carrière stellaire et de ta chienne de vie, prête à tasser tous ceux qui te bloquent l’ascension, comme les arrivistes au bureau qui essayent de me pousser dans un coin, génération prête à tout pour saisir leur part du gâteau alors que le monde, il est encore à nous, à nous et à personne d’autre, qu’ils s’useront la couenne avant de nous déloger, et soyez assurés que vous allez payer, les jeunes, payer, comme moi j’ai déboursé, sans jamais recevoir un réel retour sur investissement…

comme tout le monde, j'ai graissé les poches des gros pitbulls, qui ont compris depuis longtemps, bien avant moi, qu’on ne construit pas une vie prospère sur le travail acharné et honnête, mais oui, plutôt sur la tromperie et le dos voûté des petits ; oui, j’ai compris trop tard et après, j’ai manqué d’énergie ou peut-être de courage ; ce que j’en pense, tu veux savoir…

belle jeunesse, c’est du rêve ou du soulagement que tu viens chercher dans le bureau de ce bon Docteur, c’est ta dose de Botox peut-être, pour glacer les lignes de ta vie, pour te l’éliminer tout de suite la vie du visage…

donne-moi une prescription criss et ferme là, Monsieur le Docteur ; m’en fous de ton serment médical, c’est ça que vous vous dites, Mme Larrivée ; donne-moi une pilule pour que mes seins restent bien haut, que je dorme toute la nuit, donne-moi l’énergie qu’il me faut pour m’élever à coup de pipe, un peu plus tous les jours, à coups de langue ou à coups de mots c’est pareil, alors qu’il ne me reste à moi que l’espérance, des potions pour me faire bander et mes fantasmes usés, dépourvus de toute tendresse…

déjà sortie ?… avec ton inestimable papier, la précieuse prescription, faut remercier le Docteur pour les années de miracle…

— M. Luc Théoret ?

j’étais là avant toi, mon grand blond, fait vingt minutes que je poireaute, j’étais là quand les bombes du FLQ sautaient autour des statues, j’étais avec Armstrong sur la lune, j’étais là quand les autos flottaient encore sans remords sur leurs 8 cylindres, se saoulaient d’essence sans penser à demain, alors que tu n’étais qu’une idée dans la tête de ta mère et même pas un chatouillement dans les couilles de ton père…

moi, j’y étais : on bâtissait le monde à notre image, on se préparait à le détruire pour de bon, et sur le dos de la liberté encore, à le drainer, à le pomper, à le vider, avec des fleurs dans la tête, des robes trop courtes et des pantalons bruns, des manifestations qui allaient changer l’univers…

alors ton bras en écharpe, le grand, qu’est-ce qu’il me fait à moi, petit rien de mes deux!... Maudits jeunes avec vos conneries extrêmes, votre inculture, votre sous-culture, votre néant lumineux et clinquant, c’est moi qui ai créé ça, ma génération, qu’on vous fait croire qu’un lecteur MP3 vaut beaucoup plus qu’un bon vieux livre, que rien n’égale la porno pour vivre heureux…

il ne faudra pas vous plaindre quand viendra le temps de gratter vos poches pour financer nos vieux jours, quand il ne vous restera plus que la mousse dans vos poches trop creuses et vos bebelles, quand on vous aura tout pris, écrasé sous notre démographie : vous ne payez rien pour attendre…

comptez-vous chanceux quand même, parce que mon père il pensait encore, malgré le désastre de la Deuxième, qu’il n’y aurait rien eu de plus salvateur qu’une bonne, immense, désastreuse et horrible guerre pour nous l’expurger du corps la jeunesse et ses idées de révolte…

Docteurs, Docteurs, combien vous êtes à scruter nos misères, c’est une belle clinique que vous avez là, avec ses revues reluisantes, une réception aux boiseries charmantes, des poignées en or…

l'argent manque pour traiter les malades, mais votre réception-niste n’envie rien à Cléopâtre, et toi, le soleil moqueur qui traverse la fenêtre et éclaire les milliards de particules de poussières en un scintille-ment lumineux, couche-toi ; à mort la nostalgie conne des visites chez le médecin de famille ; eh non, Marie, tu ne viendras pas avec moi cette fois-ci, et tu ne l’appelleras pas, le Docteur, pour connaître ma véritable condition…

vous, madame, arrêtez un peu de lire votre maudite revue et faites-le taire votre enfant de misère avant que je ne l’étrangle et le flush dans les toilettes, l’avenir avec…

qu’est-ce que je fais ici ? Dans deux ans la retraite, la pension, la caravane et le grand périple en Amérique, fuck, me faire bronzer ce qu’il me reste de bedaine en Floride, c’est trop demander…

— M. Georges O’Connor ?

vendre la maison, la femme avec, et me pousser dans les confins, dans le fouillis à l’est du monde, en Chine ou en Inde, ce n’est pas cher d’abord une fois rendu, me taper de belles asiatiques fraîches à tous les jours, aux seins menus et rebondis, à la peau dorée, aux délicatesses chaudes, rêvasser en me promenant sur la muraille de Chine, le pas nonchalant, ou siroter un café près des Champs Élysée, le coucher de soleil sur le Taj Mahal, dormir dans les placards des techno-hôtels du Japon, aller pique-niquer un après-midi à Stonehenge, aller voir un match de soccer dans le stade de Madrid, une croisière dans les fjords de Norvège, un souper en tête à tête avec une étrangère dans un petit café de Rome, vue sur le Colisée, l’Orient Express, le Grand Canyon, les Pyramides mayas…

— M. Georges O’Connor ?

— Oui.

— Docteur Beauregard va vous voir.

faut se les payer, les rêves ; plus tard, plus tard on va y aller, quand on va avoir plus d’argent, plus de temps ; lève-toi en attendant, va réussir ta vie, travaille, bosse, quatre semaines de vacances par année, aime ta fin de semaine, joue au bowling et un peu au golf ; j’haïs le golf, les bâtons trop chers, les joueurs trop pressés, les trous trop petits…

— Asseyez-vous, M. O’Connor. Comment vous vous sentez ?

— Je suis toujours sur la bonne voie ?

— J’ai les résultats des derniers tests…

qu’est-ce que t’attends, messager de mes deux ; si j’étais roi grec, je te le sortirais du ventre le mauvais augure…

c’est par habitude que tu regardes vers le bas avec tes résultats vaches, tes nouvelles qu’on ne veut pas entendre, non, pas nécessaire d’enlever tes lunettes, vas-y tout droit ; non, prends plutôt ton temps…

c’est ça, introduisez, monsieur le Docteur, expliquez, j’ai tout mon temps d’abord, l’ai toujours eu, et j’ai de quoi m’occuper, la mer, les coquillages, garder les petits de ma fille ; vous saviez, je pense, je suis grand-papa…

grand-papa jeune quand même, j’ai tout le temps de les voir grandir, j’ai mille ans ; alors, racontez voir un peu ces résultats pendant que je me tape un ou deux Marshmallows ; c’était hier et je n’ai pas grandi, papa en bedaine, la chaleur pas possible, je n’ai pas grandi depuis…

fermez la lumière, Docteur, qui me brûle les yeux et m’empêche de voir en avant…

—… la tumeur a recommencé à progresser. Il y a des métastases au foie, aux poumons…

— On continue les traitements… non ? Oui, on va tout reprendre, Docteur, vous allez vous occuper de ça. J’ai tout fait, suivi à la lettre les consignes… j’ai fait plus.

— Monsieur O’Connor, j’aime mieux être franc avec vous…

— Franc quoi ! Quoi !

— Je comprends… écoutez, le cancer a envahi vos organes vitaux.

— C’est rien que la Chimio ne peut pas traiter non ? Vous pensez pas Docteur !

— Monsieur O’Connor…

— Combien de temps ?

— Trois ou quatre mois… si vous êtes chanceux. À ce stade-ci, c’est à vous de décider si vous continuez les traitements ou non. Tant que vous êtes là, il y a toujours de l’espoir.

— Vous savez j’ai quel âge, Docteur ? 54 ans, Docteur, 54 ans ! Ne dites rien à ma femme, d’accord. Je sais qu’elle va appeler ! Rien !… Et les miracles ! Ils sont où vos miracles !

— Monsieur O’Connor, il faut continuer à vous battre, on ne sait jamais…

— Salut !

— On va vous appeler pour le prochain rendez-vous. Courage !

— Au revoir, Docteur !

il faut que je me refasse la face avant d’arriver à la poignée et d’ouvrir la porte, c’est ça, tout va pour le mieux dans le meilleur ; rien à voir dans la salle d’attente, je n’ai rien, retournez à vos revues sales et tapissées de germes, tout va bien, je suis guéri, avec prescription : des maux de ventre…

vite, sortir, respirer l’air frais qui m’écorche les poumons, respirer comme à la mer, l’air marin qui caresse les yeux et qui se marie si bien au sommeil, les siestes d’après-midi avec le bruit des vagues, le soleil partout, une brise si paisible…

vite, dans l’auto, m’asseoir, ouvrir la fenêtre, partir, rouler, toujours, les arbres, la cime des arbres qui ne bouge pas, les feuilles figées dans leur sculpture de vie démesurée, rouler plus vite ; maman coupe des tomates et chante, l’air, chargé d’eau tiède, s’écoule dans nos poumons comme un élixir retors, les arbres roussissent et se replient sous la chaleur…

vite, rouler.

oui, partir et rouler encore plus vite sur la route, les fenêtres ouvertes ; la cime des arbres m’oppresse par sa tranquillité, posée sur la toile du ciel d’un bleu sans fond, prête à s’enflammer, comme le monde…

un brasier ardent détruit le délicat équilibre des feuilles, le soleil avale la terre, une fournaise de couleurs qui trouble la paix et embrase tout, se déchaîne au-dessus de moi, maman chante…

plus vite, puisque le temps manque, tassez-vous, il faut que j’arrive, allez, roule, allez, allez, roule, roule…

maman annonce avec une voix légère, le visage en sueur : « les hot dogs sont prêts ! » 

maman, tes yeux bleus…

c’est ça, plus vite, roule, Georges, roule, un semi-remorque, un coup de volant et c’est fini, un geste, voilà…

« Papa ! Papa ! regarde, les feuilles, elles frissonnent ! »



Apologie du printemps







Mon cœur préfère la vie d'oiseau

Dédé Fortin


6 h 37, le matin. Montréal ne s’est pas couchée. Les villes ne dorment plus, ont le cœur surchargé aux amphétamines et leurs yeux sont des tourbillons brillants. Montréal s’étire. Ses artères, trop petites, usées et trouées, pompent des automobiles des quatre horizons. La vie y pulse comme une plaie toute neuve. Elle ingurgite comme une folle insatiable l’énergie des banlieues. C’est le printemps, le mois de mai, le 8 mai.

T’es où Johnny ?

À vol d’oiseau, sur les ailes du vent, on entend presque le crissement des autos, des camions et des autobus entassés sur les voies d’accès métropolitaines et gorgées du tintamarre fade du quotidien. C’est comme tous les matins, à Montréal ; mais c’est le printemps.

À la radio…

« On nous signale une auto en panne dans le tunnel… Les choses vont se compliquer par là. Et faites attention sur la 15, le semi-remorque renversé n’a pas encore été déplacé, mais les secours sont sur place. Pour les autres traversées, c’est au jaune. À la météo, Environnement Canada nous prévoit une belle journée ensoleillée avec un maximum de 17 degrés. C’est le printemps Raymond ! »

Les files s’allongent aux abords des ponts. L’autoroute métropolitaine étouffe, à son habitude. Les rues du centre se bousculent. Rien d’intéressant aux nouvelles.

C’est vrai que le soleil est bon sur la peau ce matin, qu’il ravive les cernes noirs, qu’il dore les joues et fait rêver à l’été. Le monde tourne et pourtant, il a quand même l’air froid vu d’en haut. De la vapeur s’envole de l’usine Molson, tout près du centre, où tout arrive.

Comme d’habitude.

Des sourires au fusain se dessinent aux coins des lèvres des passants ; le mois de mai, qui dégèle les cœurs et repousse l’hiver dans son trou. Mais le froid persiste et il faut plus, dans la marche du quotidien, plus que le mouvement perpétuel, plus que la folie : travailler, acheter, bouffer, baiser, chier. Ici.


***

Montréal, l’île, on l’approche de partout, on l’assaille, mais elle s’en fout Montréal, comme avant, quand elle était terre d’échange entre les nations indiennes, îlot de civilisation dans l’immense Amérique, au temps des forêts illimitées et de l’eau potable ! J’en voudrais ce matin, de cette eau fraîche sur ma peau, d’océans forestiers aussi, sans lisières, sans balises, des saisons impossibles, tout, de cette immensité intérieure. Montréal, t’es plus qu’une laide à la chevelure impeccable, avec ta robe en béton et tes pieds sales.

De loin là-haut où je suis, on aperçoit à peine la supercherie. C’est quand on approche que les yeux piquent, que la poussière et les vapeurs nous pénètrent. Et pourtant, il y a des arbres, dispersés à travers les artères gonflées de bitume, touffes encore galeuses et squeletti-ques, qui veulent te maquiller et t’embellir… mais les immeubles géants.

J’approche, parce qu’il y a autre chose, entre Mont-Royal et Saint-Denis, au coin de Maisonneuve et de Sainte-Catherine, dans les rues sinueuses de l’ancienne ville, près du port, sur le Plateau. C’est là que tu te donnes une âme, Montréal, et c’est pour ça que d’autres t’accordent une grandeur. Vache !


***


Une femme aux cheveux noirs déjeune. Deux amoureux s’enlacent et se caressent avant de débouler hors du lit… une fille en peignoir attend, le téléphone sur l’oreille, si tôt. Après un moment, elle raccroche. Pas de réponse.

Je tourne les coins des rues au hasard et cherche. Le temps passe et le soleil entre sous ma peau, réchauffe des régions que je croyais à jamais gelées. J’ai le vent qui me porte, avec d’autres souvenirs. La mémoire des saisons.

Le hasard n’existe pas. Quand on bouge, on va toujours quelque part, on cherche toujours quelque chose.

Un immeuble à logement, une rue qui ressemble à d’autres. Une fenêtre est ouverte et la brise, en s’engouffrant dans le salon, soulève les rideaux. Au-delà, un divan, une chaise, picotée de graines de rôties ou de biscuits, des disques et une télévision. Comme partout. Normal. Il n’y a pas un bruit, que le bruissement doux de l’air frais qui caresse les rideaux et envahit l’intérieur de la pièce.

Dans la chambre, Johnny est là, les yeux ouverts et rivés sur un point invisible au plafond. Dehors, la danse humaine devient frénétique ; la journée avance, le monde se déchaîne. Il reste dans son lit, les yeux écarquillés et ne bouge pas. Sa poitrine se soulève, un peu, comme celle des mourants qu’on laisse traîner dans les chambres froides des hôpitaux. Il ne cligne même pas des yeux.

Là-bas dans la vie, Johnny est un chanteur populaire, un presque mythe déjà. Cette musique enjouée, cette vie inventée ! Mais Johnny est seul ce matin.

T’es où Johnny ?


***


J’ai une histoire de Mishima qui me revient en tête quand je te vois porter ta main à ton front avec cette lenteur, Johnny. Il y a ce vent printanier qui entre par la fenêtre sans t’émouvoir, ni même t’arracher un soupir, un frisson. J’ai envie de bouger et de chanter, à te voir immobile. Toutes tes mélodies m’entourent et me rappellent de bons souvenirs.

Tu n’es pas un chanteur populaire ce matin… Tes yeux percent le plafond… ont cet éclat d’ailleurs. Les projecteurs d’hier ne lancent plus que des ombres. La lenteur.

Tu as vu le soleil dehors et l’infini du ciel, Johnny ? Tu sens tes cheveux noirs et mats qui dorment encore sur l’oreiller ? Est-ce que les poils, qui ont poussé sur ton visage tiré et travaillé, figé dans une posture sévère, piquent et t’agacent ?

Les larmes ont séché dans tes yeux immobiles, aux iris bruns comme un fin dépôt de poussière. Tu sens la main de marbre sur ton front, avec ses veines bleues ? Tu es nu sous les draps ? Sens l’air courir sur ta peau, gonfler tes poumons et t’animer !


***

L’été vient, Johnny ! À quoi tu penses ? Te souviens-tu de l’été passé ? Et demain ? Tu penses à demain ? Et ton groupe de rock grinçant et cynique, les gars des So Long… ils sont où ? Tu te vois prendre une bière sur une terrasse de Saint-Denis en pensant aux nouvelles chansons, au prochain rythme, à tes mélodies acerbes et comiques ?

Vas-y Johnny, écarte les draps et lève-toi ! Prends une douche ! Le monde tourne dehors !

***


Johnny tient sa tête droite en se dirigeant vers la salle de bain, à pas traînants. Il a les yeux qui cherchent le sol. Sa tête reste haute, mais elle tangue, trop lourde. Ses boxers sont noirs, usés et délavés.

Il les laisse glisser sur le plancher avec désinvolture, embarque dans le bain et ouvre la champelure… L’eau de la douche tambourine sur sa tête, s’immisce dans les espaces de sa chevelure, coule sur son visage et cascade le long de son corps mince. Johnny s’affaisse dans le fond de la baignoire, entoure ses genoux avec ses bras et libère un filet jaune, vite dilué par l’eau troublée et avalé par le drain.

Les gouttelettes s’envolent en tous sens, libres, et forment une armée de petits atomes d’eau chaude, prêts à disparaître ou à s’envoler pour de bon au moindre courant d’air. Bientôt, le miroir de la chambre de bain ne reflète plus qu’une brume et des contours indistincts.


***


Écoute, Johnny ! J’ai l’histoire du jeune étudiant, dans le cœur de Mishima, qui a rêvé d’une grandeur passée, d’une époque qu’il n’a pas connue, qui rêvait de Samouraï : le code et la lumière. Servir, dans un pays sans maître. J’ai l’histoire des rencontres secrètes avec ses amis, la nuit, des moments hors du quotidien étouffant et sans horizon. Ils revivent la glorieuse époque.

J’ai l’histoire de Mishima, que j’ai lue d’un coup, de peur de perdre pied et d’oublier que ce n’était qu’une histoire.

L’absolu. La beauté. L’acte. Servir son maître, l’idéal. La perfection. C’est cette histoire de jeunes Japonais déçus et criblés par la défaite, mais qui ont au cœur la maladie de la jeunesse : conquérir la vie. Le rêve toujours recommencé du renouveau leur brûle les artères et une boule leur tord le ventre, à force de vivre. Ils se réunissent, les jeunes de Mishima, et se nourrissent l’âme de grandeur et de pureté.

L’idéal ! Ils se sont gavés de cette lumière blanche. Ils ont recréé les vertus ancestrales du service et de la puissance. La vie, l’œuvre d’art, le sabre, l’outil, le geste : une existence plus grande.

Isao, le héros de l’histoire, y croyait plus que les autres à cet idéal. Il était assoiffé de lumière et portait le geste au cœur… cette maladie.


***

Johnny ? Tu t’es habillé enfin. Tu devrais prendre ta guitare et jouer quelques notes. Je sais que tu ne peux pas m’entendre, mais jouer te ferait du bien. Quelques mélodies qui te sont chères ou qui se promènent dans ta tête depuis un moment sans jamais avoir vibré sous tes doigts.

Il est bon, ton café ? Il soulage tes papilles, te réchauffe le ventre ? Et si tu mangeais un peu ? Il y a quelqu’un qui t’attend aujourd’hui ? Il est quelle heure maintenant ? Tes cheveux sont encore mouillés. Tu vas prendre froid, avec la fenêtre ouverte ! Les courants d’air, tu les sens, Johnny ? Elle t’habite aussi, cette boule vivante au creux du ventre ?


***


Johnny s’est levé de sa chaise, après avoir terminé son café avec une grimace amère. Il est resté les yeux au fond de la tasse un moment. Après, il s’est rendu au téléphone, a composé un numéro et a attendu.

— Julie… Julie, je vais passer chez toi tantôt… J’veux te voir.

Je n’ai pas tout entendu. J’étais loin, j’étais distrait.

— Julie, rappelle-moi quand tu vas arriver.

Un message. Johnny a mis son manteau en cuir usé, son perfecto des beaux jours, et une tuque noire. Il a foncé tête baissée dans la rue, comme il le fait toujours, comme s’il ne voulait pas qu’on le reconnaisse. Mais les têtes se tournent, les regards s’enroulent autour de lui quand il dévale Saint-Denis.


***


Tu étais comme ça, Johnny, la seule fois où je t’ai croisé. Tu fonçais droit devant, tuque calée sur le front, yeux au trottoir. Tu marchais vite et c’était aussi le printemps, un autre printemps, où l’amour m’entrait dans le corps et y déposait un peu de douceur. Ce ne sont plus que des souvenirs et elle avait les yeux verts ; j’ai l’histoire d’un amour aux yeux verts.

Le soleil est haut dans le ciel. Johnny, je n’ai pas vu le temps passer. Où tu t’en vas Johnny ? Va rejoindre tes amis, appelle ta mère, qui pense à toi, va jouer un peu de guitare. En tournant sur René Lévesque, tu as senti le soleil t’exploser au visage et tapisser ton corps de son énergie folle ? Le soleil, Johnny !


***

T’as déjà lu Mishima, Johnny ? J’ai l’histoire d’Isao, qui voudrait que le monde revive sous l’épée du Samouraï. Isao quitte ses amis. Ses amis, qui jouent au Samouraï pour tuer le temps, par désœuvrement et pour chasser le trop-plein de force et de tension dans leurs corps juvéniles et impatients.

Isao, lui, veut servir. Isao appelle le sacrifice. Pourquoi se contenter de rêver quand on est jeune ? Isao va changer le monde, dominé par la corruption, l’exploitation et le chaos ; Isao va restaurer l’honneur perdu de la nation et repolir les sabres poussiéreux. Isao épie par la fenêtre le Premier ministre, qui est l’essence même du mal. C’est la nuit, il est prêt.


***


Je mélange les histoires, je pense. Les temps ont passé et j’ai beaucoup lu, Johnny.


***


— Julie, tu sais que je vais toujours t’aimer. J’aurais pas dû venir. Salut, Julie. Adieu.

Adieu. De quoi vous avez parlé, Julie et toi ? Je suis étourdi, avec le printemps qui m’apaise l’âme, tout ce soleil. Vous faites un beau couple, enlacés comme ça. La journée passe, roule à fond de train. Les restaurants sont animés. Les téléphones sonnent, les autos forment leurs files infatigables, l’argent transite et s’éparpille dans sa fuite débile vers l’avenir.

— Johnny, je vais t’appeler ce soir, OK ?


***


Johnny déboule les rues, en se frottant l’index et le pouce de la main droite. Longtemps, je pense, il marche sans direction précise, comme s’il cherchait quelque chose au détour d’une ruelle, à la frontière du regard. Le soleil baisse enfin et le temps se refroidit. Johnny entre dans une cabine téléphonique. Il compose. Il attend.

— Salut, c’est Johnny. Écoute, je sais qu’on a rendez-vous seulement la semaine prochaine, mais il faut que je te vois… Là, tout de suite… Pourquoi ? Hey ! pas longtemps, parce que je vais péter là. J’vas… pas la semaine prochaine, criss… tout de suite !


***


J’ai l’histoire au bord des lèvres et le désir de retrouver ma maison, de m’appartenir. Tu veux savoir ce qu’il lui est arrivé, à Isao ? Isao a voulu transformer la pensée en geste, faire de sa vie un langage. Dans sa tête flottaient comme des fantômes tous les regrets des choses passées et accomplies ; tous les recoins de sa rage, tous les parfums de ses désirs se sont concentrés dans un instant : plonger son sabre dans le cœur du Premier ministre. Le fantasme est plus grand que tout, mais le geste ne suit pas. Isao ne bouge pas, le sabre à la main. Le Premier ministre est pétrifié.

La lame a été tirée et Isao ne peut retourner en arrière. Le matin vient. Le soleil va se lever et l’instant va passer. Bientôt, le monde sera pur, lavé par la nuit, un instant seulement.

Isao veut rejoindre le soleil. Il laisse le Premier ministre derrière lui, vivant, terrifié. Il n’a pas pu abattre l’homme d’un coup de sabre au cou ni le percer droit au cœur.

Isao court dans les bois, vers la falaise. Il court avec toute sa fougue, toute sa jeunesse, tous ses rêves.

Courir jusqu’à la falaise, vers l’horizon bleuissant du petit matin. Isao s’agenouille ensuite, calme, sort le Kusungobu et le dépose sur ses genoux. Il laisse sa respiration ralentir, la sueur sécher sur sa peau. Serein, il attend le soleil.


***


C’est la nuit déjà ? Tu n’as pas fermé ta fenêtre, Johnny. Qu’est-ce qui t’arrive, Johnny ? Pourquoi tu tournes en rond dans ton salon, comme une panthère en cage ? Qu’est-ce que tu fais avec ce couteau ? L’été s’en vient, appelle tes chums et va prendre une bière, va voir un film. C’est quoi ces marques sur ton corps ?


***


Johnny tourne en rond de longues minutes, le couteau dans la main droite, agité. De temps à autre, il s’arrête, un sanglot l’étouffe, une nausée de douleur, puis il se coupe, un bras, le ventre. De fines lignes vermeilles se dessinent sur sa peau. Dans sa chambre, les draps désordonnés n’ont pas bougé depuis ce matin. Dans la cuisine, un verre d’eau à moitié vide.

Des larmes s’écoulent une à une sur ses joues, ses yeux sont prisonniers de profonds cernes, il est blanc. Son visage s’effrite. Les poils de sa barbe maintiennent le tout en place comme un masque.

Un courant d’air s’engouffre par la fenêtre du salon et la peau de Johnny s’anime d’un frisson. Tout à coup, Johnny s’arrête dans son élan, se fige et prend un air déterminé, comme on fait juste avant de plonger dans l’eau froide : « Assez ! »


***


Un frisson qui court sur la peau, qui donne le goût de s’envelopper dans une doudou, d’enfiler un gilet chaud, de se coller sur le calorifère en écoutant la télé… Où tu es Johnny ? Qu’est-ce que tu vois au-delà du mur ? Tu n’es pas seul, Johnny, je suis là, je te vois.

Qu’est-ce que tu vas faire, Johnny, maintenant que tu t’es planté le couteau dans le ventre, juste sous le cœur ? Ton visage est devenu rouge. Tu regardes tes mains assassines avec surprise ; et tes larmes meurent sur le plancher sans personne pour les regretter.

Ne t’endors pas, Johnny, je sais que tu as mal. Tu visais la boule qui te pétrissait les entrailles, qui te pilonnait le cœur, insatiable de rancœur silencieuse, qui occupait tout l’espace, à ronger, à tordre, à déchirer là où la vie appelle et nous aide à marcher jusqu’au soir. La boule, toujours hurlante, envahissante, maudite.

On a beau chanter et crier, il finit par revenir, le silence, le cancer au cœur des paradis perdus. Où tu vas Johnny, attends ? Je vois que tu souffres de partir, dans ton visage qui pleure, dans ton corps qui s’enfonce dans la plaie. T’endors pas, Johnny, c’est presque fini.


***


Écoute, j’ai l’histoire d’une jeunesse défoncée, d’un désespoir souriant et sautillant, d’une grande fête sous les étoiles, en l’honneur d’un monde déjà révolu. Viens, viens jouer dans la ruelle. Ne t’endors pas encore, reste un peu. J’ai la fin d’Isao. Je ne sais plus si je l’ai inventé, l’histoire de Mishima, si je n’ai pas construit un autel où tous les récits finissent par s’échouer et prennent enfin un sens. Ce n’est pas grave, écoute, écoute la mer.

Isao a attendu calmement, s’est imprégné de la nature en éveil. La honte de l’échec l’a quitté depuis longtemps, la panique aussi. Il a laissé la rosée se déposer sur les feuilles et les herbes, puis s’est abandonné au roulis sourd de la mer en bas. Il a suivi le rituel à la lettre, seul, serein, en paix.

Isao a attendu que le soleil inonde son visage de chaleur et s’est enfoncé le Kusungobu dans le corps, sans arrière-pensée, sans regret. Ce corps palpitant de vie, chargé de puissance.

D’abord, il y a eu l’histoire de sa douleur dans le soleil ; puis il y a eu la chaleur et la pureté de ce moment sans pensée. Tout était fait, tout était oublié, toutes choses accomplies.

Le soleil a continué de s’élever et le corps d’Isao est resté là, immobile à jamais.


***


Johnny ? Johnny ? Dors, Johnny, dors… Qu’est-ce que tu as vu dans la nuit, Johnny, au bout de la lame ? Elle est partie la boule ? Dernier voyage. Johnny, c’est la nuit. Dors, maintenant. Je vais leur dire de fermer la fenêtre, quand ils viendront, pour que le froid n’entre plus.



Au revoir, Sarajevo !








Il est tombé comme une roche dans les débris, le pauvre, et on s’est tous mis un peu plus à couvert derrière le tram éventré, grande carcasse brûlée et déjà rouillée. Il a couru, les épaules rentrées, en zigzaguant, la tête basse, pour inviter le moins possible les balles à lui trouer la peau, à lui défoncer le crâne ou à lui fracasser une omoplate. Il était bien parti pourtant ; il ne lui en restait pas long à franchir avant d’être tiré d’affaire. Il allait pouvoir rentrer chez lui peinard avec son paquet collé au corps.

À droite, à gauche. Il allait à petits pas rapides entre les débris. Silencieux, tous, on l’encourageait, sans respirer. Monsieur Photo le pourchassait avec son objectif, prêt à saisir l’instant. On faisait quand même attention de ne pas rester à découvert, en observant l’exploit, parce que les salauds de tireurs, invisibles dans les montagnes, ne manquent pas une occasion de nous forer un orteil, un pied, un mollet, une main.

Des montagnes ou des blocs appartements désarticulés là-bas, qu’ils nous visent, cherchent à nous blesser d'abord en piquant l’épaule, le ventre…

Ils en laissent toujours un se tordre de douleur dans la rue, les vaches. Tous les jours. C’est forcé, ça laisse une impression. Ils doivent bien rigoler de nous voir, nous, les canards de foire, essayer de tirer le blessé vers une cachette. Les sauveteurs aussi se font descendre, malgré les bonnes intentions.

Tous les jours.

À la fin, le plus souvent, ils finissent par lui aérer la tête, à l’éclopé. Il faut attendre la nuit pour récupérer les restes et les ramener à la famille. Quand on peut.

Partout sur les murs c’est écrit : « Pazite Snajper ! » Attention aux Snipers ! Mais il faut vivre. Il faut passer par ici pour se rendre à la vieille ville. Il faut passer, pour aller travailler, pour revenir, pour les commissions. On passe.

Il y a longtemps que la ville a dispersé des abris ici et là. Des autos empilées, des trams, des amoncellements de béton. C’est un circuit, on l’emprunte.

Il avait tout donné, le mec au paquet, avec la technique d’un habitué, ça se voyait. Il était presque sain et sauf, prêt à sauter derrière un mur de carcasses d’autos, quand son dos s’est soulevé légèrement et qu’il s’est arrêté net de se battre sous la pluie. Il a piqué du nez. Il ne s’est pas relevé.

— T’es prêt, Zoran, allez, pour Monsieur Photo.

— Vas-y, Zoran, et oublie pas son paquet. T’as pas long à faire, t’as de la chance.

— Et ses feuillards !

— Tu me donneras un baiser sous le nombril, dis, Daniella ? Après, quand je vais revenir ?

— Zoran ! Tu devrais demander à Faruk s’il peut pas t’aider un peu à retrouver tes couilles dans l’allée, derrière. Il en meurt d’envie.

— Je préfère bouffer des rats !

— Tu veux voir ça, Monsieur Photo ? You want to see ? rigolait Daniella.

Il avait continué de mitrailler la scène avec sa caméra, Monsieur Photo, pendant qu’on discutait. À l’américaine. Et Nesho qui reprend:

— 5 DM de plus, Monsieur Photo, et Zoran va se placer juste à côté de Monsieur Paquet. Il vous laisse tout voir. Allez, Monsieur Photo, pour des cigarettes. 5 DM more, picture with my friend. Yes ?

Monsieur Photo aurait dit oui à n’importe quoi. Il était aux anges, pâmé devant le divertissement, enchanté par le safari qu’il s’était déjà payé. Nesho ambitionnait, tout naturel.

Plus rien ne bouge sur le boulevard. C’est toujours comme ça juste après. Monsieur Photo répète sans arrêt « Incredible ! Incredible ! » Il pistonne sa caméra sans penser, sans viser, aux premières loges.

Il a une soif d’instants, Monsieur Photo, d’images de la vie sauvage. En direct ! Il salive de voir encore « Live » un gars, une fille ou un enfant tomber sous les balles. Les balles, des moustiques piqueurs aux yeux de feu qui descendent en sifflant dans la vallée.

« I’ll bring these images to the world ! »

Un Américain. Pour cette émotion, mon avis qu’il ne voulait pas d’un safari confortable dans les jeeps blindées. Du labyrinthe, il désirait croquer sur le vif des hommes transpercés par les balles ou éclatés par les bombes. Le mec au paquet, Monsieur Paquet, il était certain maintenant de retourner à la poussière avec une grande notoriété.

Plus un mouvement sur le boulevard, que la pluie qui s’acharne doucement sur la route et les morceaux de béton éparpillés. La pluie lave ce qu’il reste de vie entre les immeubles troués, cassés, meurtris.

Il a payé le gros prix, Monsieur Photo, pour le danger et les émois en première ligne. 40 DM. Assez pour des cigarettes, qu’on va se séparer égal, plus une pour moi, pour le risque. On va peut-être s’acheter un hamburger, avec ce qui reste. D’abord, les cigarettes.

— Allez, Zoran, tu fais attendre Monsieur Photo. La partie de soccer commence dans une heure.

Nesho Malik a un ballon tatoué sur l’épaule, mon copain, mon frère, le chef. C’est lui qui nous l’a déniché, Monsieur Photo. C’est lui qui commande, par respect pour l’âge. Quinze ans il a, mais n’est pas plus gros que moi.

— Tes couilles, Nesho, j’attends qu’ils s’endorment dans les montagnes !

Ils ne dorment jamais dans les montagnes.

— Daniella, tu m’embrasses alors ?

Je l’aime, Daniella. C’est notre madone à nous, notre miette de paradis dans la ville pilonnée, éventrée, qui peut vous éclater à la gueule, BANG ! n’importe quand : sous la douche, en plaçant les couverts sur la table, dans les chiottes. Jour et nuit.

Daniella… L’autre soir, on s’est frôlé dans l’ombre. Elle m’a laissé effleurer ses seins, les petites pointes frissonnantes. Après, elle s’est sauvée en riant. Elle me regarde de la même façon, là, avec ses cheveux pâles et embués qui embrassent son visage. Elle a de grands yeux bleus qui vous donnent le goût de revoir le ciel. Du ciel, il faut se méfier, si l’on ne veut pas finir comme Monsieur Paquet, là-bas dans la rue.

Une bombe éclate au loin dans la vieille ville. BRAOUM ! La terre tremble jusqu’ici. Une autre. Monsieur Photo rajuste son petit imperméable kaki et se frotte les yeux. Il attend la suite. Il recharge sa caméra de temps à autre, se découvre, le temps d’un « Clic ».

— Hey Sani, si t’es jaloux, t’as qu’à demander à Faruk de te consoler un peu !

Elle dit ça, Daniella, en riant. Faruk, elle le taquine, parce qu’il est frêle, pâle et qu’il traîne partout. Sani, c’est le plus jeune. Dix ans. Sani rigole aussi, avec son nez qui coule et ses dents qui manquent. Daniella l’a poussé un peu en s’approchant de moi. On se déplace à quatre pattes ici.

— Tu sais que je t’aime Zoran…

Ses yeux frais, le ciel. Elle parle comme une prière. La vapeur sort en volutes de sa bouche. Elle m’embrasse sur les lèvres. Sa main sur ma nuque.

— Ha ! Ha ! Tu poses ça, Monsieur Photo. 10 DM, Monsieur Photo. More ? Hvala, Monsieur Photo ! Merde Zoran, t’es pas au bordel ! Tu veux un taxi !

Monsieur Photo il allonge les feuillards, ce n’est rien pour lui. Nesho, il encaisse.

Tous, ils rigolent derrière ; c’est toutes les fois la même scène. Chacun son tour. Tous, on en rêve et on en profite, des lèvres à Daniella. Tous, on se les mérite, ses baisers. C’est notre plus cher trésor, Daniella.

Nesho, il provoque, il est comme ça.

— Hey Nesho, que je lui réplique, qui va gagner le match ce soir ?

— Mais qu’est-ce que t’y connais ! C’est l’équipe de Zvjezdan.

Je suis prêt. Je ne suis pas seul. Quand on regarde attentivement, le temps d’un coup d’œil, on aperçoit des têtes surgir ici et là. C’est qu’ils peuvent rapporter, ceux qui tombent. Quand ils ne sont pas complète-ment finis et qu’il y a de l’espoir, on peut les aider et ils vous récom-pensent presque à coup sûr avec plaisir. Mais quand ils sont raides, achevés, c’est une autre histoire. Au plus rapide la poche ! La nuit venue, ne reste que le corps.

Il y a au moins deux bandes, aujourd’hui. Je les vois. La première, plus loin sur le boulevard ; l’autre, presque en face de nous. Il y a une Jeep blindée aussi là-bas, avec des photographes dedans.

— Ta caméra est prête, Monsieur Photo ? Camera ready, yes ?

Allez, je me mets à découvert, je me lance. On attend tous notre moment, le bon moment. On a chacun sa technique bien à soi. On espère, doigts croisés, qu’ils ne sont pas attentifs alors, qu’ils fêtent encore leur dernier tir.

Une fois parti, il faut courir, de cache en cache. Une pile d’autos dépouillées, un conteneur, des barils, n’importe quoi, d’un refuge à l’autre, pour les déjouer, pour éviter le coup qui vient, on ne sait jamais d’où.

Hop ! Il faut y aller et bien regarder où on met les pieds, parce que la route est pleine de débris et d’explosions. Il pleut en plus.

— Allez, Zoran ! Bonne chance ! qu’ils lancent tous, alors que je suis déjà loin.

— Je t’aime Zoran !

Daniella…

— Zoran ! Fais-nous une belle pose pour Monsieur Photo ! ajoute Nesho.

Ça y est. Il faut naviguer, garder un rythme irrégulier, sauter, s’accroupir, ne plus bouger une seconde et repartir. On entend les sifflements près de ses oreilles alors ; on entrevoit du coin de l’œil de petits nuages vicieux et vifs s’élever du sol alentour de soi. Les balles qui vous suivent. Comme au soccer, il dit Nesho, il faut feinter, louvoyer et ne jamais s’attarder. Il est malade du soccer, Nesho.

Aujourd’hui, rien. Pas de bourdons qui me frôlent les tempes. J’approche de Monsieur Paquet. Monsieur Photo, il doit la branler sa caméra, « Clic », « Clic », « Clic ».

« Vas-y, Zoran ! » qu’ils m’encouragent tous.

Je trébuche deux ou trois fois en approchant de Monsieur Paquet, pour le suspens ; pour Monsieur Photo d’abord et pour ma réputation : avec tous ces gens qui regardent. Nesho ne se gênera pas pour lui demander quelques feuilles de plus pour mes prouesses. On devient artistes, à force.

Monsieur Paquet a la figure bien imprégnée au sol, mais ça ne lui fait plus rien. Un ruisseau rouge clair coule vers les égouts. Il n’a qu’un trou minuscule dans le dos.

Le moment délicat. Il faut faire vite. Je prends quand même la pose, pour la postérité… le genou par terre, près de Monsieur Paquet, le temps d’un « Clic ». Pour Daniella aussi, qui aime beaucoup le courage. Elle me laissera encore m’aventurer sous son gilet, peut-être goûter à sa peau fraîche. Je l’ai compris, dans le regard qu’elle m’a offert tout à l’heure.


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