Michel Labbé
Le boomerang du temps
science-fiction
Le boomerang du temps
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Couverture de Kostas Tsipos (Benettor)
Thassos, Grèce
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Michel Labbé
Le boomerang du temps
Je dédie ce livre
à mon ancêtre
Jean-Baptiste Squerré,
à mes parents qui
lorsque j’étais enfant
ont su favoriser en moi
le développement de
mon pouvoir créatif,
à mon épouse et à mes
enfants, pour m’avoir
toujours encouragé
à écrire.
Première partie
Le Portail du Temps
— 1 —
Le docteur Evans F. Düger, astrophysicien et passionné des théories relativistes d’Albert Einstein, et dont le nom seul ne laissait aucun doute quant à ses origines allemandes, avait fait toute une découverte. Il ne faisait que s’amuser à s’élancer avec son « Boomerang » sur les rails d’une ligne de chemin de fer qui conduisait jadis à l’ancienne minoterie Parisch Mills Co., située à quelques milles de Rusty Valley, petite ville de la Californie près de la frontière du Nevada, où il demeurait. Il trouva un de ces fameux passages invisibles, un « trou de ver » rendant possible le voyage à travers le temps.
Düger, dont l’excentricité, la jovialité et l’exubérance contrastaient avec ses cheveux blancs et son dessus de tête déjà quelque peu dégarni, était un inventeur âgé d’une cinquantaine d’années. Il avait fait l’acquisition d’une Ford Shelby GT 500 1969 à l’Exposition nationale de voitures anciennes de Détroit, qu’il avait ensuite modifiée pour des expériences de physique et pour son bon plaisir.
Hormis le fait qu’elle possédait déjà un puissant moteur huit cylindres développant 425 chevaux, celui-ci en avait ajouté 90 autres grâce à un dispositif de sa propre fabrication, appelé « kit de nitro ». L’explosion de la nitroglycérine, par le seul toucher d’un petit bouton rouge situé au centre du tableau de bord juste en face du levier de vitesse, propulsait le véhicule à plus de 350 km/h. Combiné à une transmission allemande Getrag de six rapports parfaitement synchronisés sur des rails en ligne droite de près de cinq kilomètres de long et des patins qui s’y agrippaient afin de le retenir sur ceux-ci, le bolide pouvait parfois atteindre le sixième rapport en ne roulant que sur ses jantes d’acier spécifiquement conçues et atteindre une vitesse de 382 km/h.
Mais le trip ne s’arrêtait pas là. Lorsqu’il atteignait la limite des 4,4 kilomètres indiqués par de larges panneaux de couleur orange fluorescent au point de sa plus haute vitesse, il mettait aussitôt le levier de transmission sur le neutre et éteignait le moteur d’un simple tour de clé. Puis un gros crochet fixé au centre du châssis sous la Ford accrochait au passage une épaisse bande carrée de 19 centimètres en caoutchouc haute technologie. Elle était en effet capable de résister à un tel impact ; elle avait été moulée autour de deux cylindres d’acier plein de 15,8 centimètres de diamètre sur 1,2 mètre de hauteur, intercalés entre eux de 38,1 centimètres. Ces cylindres étaient coulés dans une forme en ciment équivalent à l’espace de trois poutres dormantes de chemin de fer à une profondeur de 1,8 mètre. Les bouts sortant hors terre ne dépassaient pas la hauteur des rails.
Là, le « Boomerang », comme l’avait baptisé Düger, relayé par le gigantesque élastique qui s’étirait, était lancé dans le sens contraire.
Depuis quelques semaines, le savant relativiste s’adonnait à ses expériences souvent plus trippantes plutôt que de contribuer à des calculs de physique. Il arrivait au volant de sa camionnette Ford King Cab, tirant et transportant le flamboyant coupé sport bleu royal métallisé sur une remorque qu’il avait lui-même construite. Il sortait de la cabine revêtu d’une combinaison argentée, et enlevait d’abord les étriers des roues bloquant et empêchant le véhicule de sortir de ses cales. Il faisait lentement descendre la Shelby à l’aide d’un treuil électrique et de deux passerelles antidérapantes qu’il déployait sur chacun des rails en parlant à son chien, Galiléo, un berger écossais qu’il laissait sortir de la camionnette avant lui afin qu’il puisse gambader un peu autour :
– Galiléo ! Galiléo ! Viens mon chien, c’est l’heure !
Le chien berger arrivait près de lui en branlant la queue et il poursuivait la rutilante sportive nord-américaine sur les rails, terminant l’ajustement et la fixation du dernier patin autour du rail côté avant conducteur :
– Nous allons faire un autre voyage dans le temps. Qu’en dis-tu mon vieux ?
Galiléo lâcha quelques aboiements et hocha la tête en signe de compréhension. Ouvrant la grande portière côté conducteur et basculant vers l’avant le dossier du coupé, il le fit monter sur la banquette arrière, ajusta sa ceinture de sécurité et son casque de protection, qu’il avait fabriqués sur mesure pour lui. Puis, après l’avoir bien installé, il prit place à son tour sur le siège du conducteur en appliquant les mêmes règles de sécurité. Düger, que les recherches sur les possibilités de voyager dans le temps s’étaient avérées jusqu’ici infructueuses, parlait encore à son chien et lui disait, un peu désabusé :
– Des trous de ver... Hum ouais ! S’il y en a, où sont-ils ? Comment les percevoir et les localiser ?
Le chien, manifestement de son avis, grognait en hochant la tête. Le savant, qui avait lu et revu les différentes théories en rapport avec le « voyage dans le Temps », disait cela parce qu’il était arrivé à la terrible conclusion qu’il ne suffisait pas d’avoir une machine à explorer le Temps comme H. G. Wells et d’autres l’avaient trop longtemps laissé entendre. Mais il fallait que tout ceci, à savoir la machine, l’appareil programmant les dates de départ et d’arrivée ainsi que la vitesse n’étaient en fait que très relatifs à un seul élément des plus essentiels du continuum spatio-temporel : un Portail du Temps. Ce trou de ver, invisible à l’œil nu, ne s’ouvre que pendant un court moment à des intervalles réguliers précis selon lui et peut seul permettre un tel exploit. Voilà pourquoi il parlait ainsi.
Depuis, ne s’amusant qu’à simuler la chose et parlant toujours à son fidèle compagnon juste avant de programmer la date/heure de départ et la date/heure fictive d’arrivée à une époque qu’il choisissait, il enchaînait, plein d’entrain :
– Nous sommes le lundi 26 octobre 1987, lança-t-il. Où allons-nous cette fois Galiléo ? Assister à l’exploit de la traversée de l’Atlantique de Charles Lindbergh en 1927 ? Ou encore à l’inauguration de la Ford Motor Company par Henry Ford en 1903 ? Ou un peu plus en arrière même... Faire la connaissance du père de l’ampoule électrique et inventeur du phonographe, sir Thomas Edison, disons vers... 1883 peut-être ?
Là, s’arrêtant presque chaque fois sur cette dernière époque, enviant plus particulièrement cette période effervescente du génie inventeur de l’homme en cette fin du XIXe siècle, il ruminait :
– Dieu que j’aurais aimé vivre à cette époque et être aux côtés de ces hommes qui, sous le feu du génie, découvraient et parvenaient à faire fonctionner pour la toute première fois leurs inventions, cher Galiléo... Tu peux pas savoir comment j’aurais aimé vivre à cette époque ! On pourrait également entre autres aller saluer ce cher Abraham Lincoln le jour de son élection en 1860 ? Ou à part ça, et là je suis sûr que tu vas être d’accord avec moi, empêcher cette injuste et stupide condamnation par l’Inquisition du plus éminent savant après Léonard de Vinci, Galilée, en 1633 ?
Le chien répondant aussitôt par quelques aboiements, il continua en lui disant, le regardant et acquiesçant à sa demande :
– Bon eh bien dans ce cas... on y va !
Néanmoins, le savant qu’il était ne pouvait se soustraire à l’avis de ses confrères scientifiques sur un point, et complétait par cette mise en garde :
– Seulement nous devrons faire le reste du chemin à pied et sur une embarcation de fortune pour nous rendre en Italie, affrontant et ne reculant devant aucun danger. Sans compter que les rails ne s’y trouvant plus, nous aurions fait soit une embardée en fauchant tout sur notre passage, soit un vol plané en nous écrasant sur le sol. À l’exception bien sûr de la théorie avancée par ce cher Zinnerman, un collègue scientifique qui croyait, en plus de l’existence des fameux « trous de ver », que de véritables tunnels faisaient également partie de cet univers, comme nos routes et autoroutes. Ils nous permettraient de nous rendre non seulement à une date ou à une époque précise passée ou future, mais aussi à peu près n’importe où sur la planète. S’ils n’existaient pas encore à l’endroit où nous allions, ils se formeraient automatiquement par extension afin de pouvoir revenir. La plupart d’entre nous trouvaient sa théorie trop fabuleuse et s’en moquaient un peu. Mais si la chose se révélait être vraie, Galiléo, tu imagines les possibilités…
Finalement, il lâcha un soupir et termina son bref exposé en disant :
– Bof, à quoi bon... Vaut mieux pas trop y penser.
Après, tout en le disant à voix haute, il pianotait l’expérience fictive, la date et l’heure de départ et la date et l’heure d’arrivée sur un appareil à circuit électronique branché à même la radio au centre du tableau de bord à sa droite. C’était une sorte de simulateur appelé « Transfuseur temporel » de sa propre invention. Lorsque la programmation numérique s’affichait et que les trois jauges transparentes à cristaux liquides bleue, jaune et verte, situées sur le dessus de chacune des dates présente, passée ou future choisies et y correspondant, leur remplissage commençait simultanément. Il tournait la clé et effectuait le démarrage du puissant moteur.
Le défi bien que calculé n’était pas banal, puisqu’il devait réellement franchir ce qu’il avait désigné comme étant le point d’impact vitesse/temps ou VT, c’est-à-dire les trois jauges remplies lorsqu’il atteignait la limite des 4,4 kilomètres. S’ajoutait à cela une musique présyntonisée avec la date sélectionnée jouant tout au long du parcours et pouvant être tout aussi bien du rock and roll que du classique. Cette fois, en rapport avec 1633, c’était la Radetzky March de Johann Strauss.
Enclenchant le premier rapport, il relâcha la pédale d’embrayage, appuya sur l’accélérateur et partit à vive allure en faisant successivement les cinq autres rapports pour ensuite, à plus de 250 km/h, provoquer d’un simple toucher du doigt une explosion avec son fameux « kit de nitro ». Celui-ci, propulsant le bolide à une vitesse fulgurante de près de 380 km/h et ayant franchi le cap du 4,4 kilomètres, mit aussitôt le levier de vitesse sur le neutre, éteignit le moteur puis, le crochet sous le véhicule enfourchant au passage l’épaisse bande de caoutchouc, il s’écria :
– Boomerang ! en riant à gorge déployée, même si le véhicule était immobilisé et la partie de plaisir terminée.
Son chien le regardait et voulait presque lui dire s’il avait pu lui parler : « Non mais... ce qu’il peut être dingue parfois celui-là ! » Ensuite, ses rires s’estompant, il dit au cabot, en descendant de son Boomerang :
– Dépêchons-nous maintenant Galiléo, il sera bientôt huit heures et il fera noir comme chez le diable ici. Et si tu es comme moi... un copieux repas et un bon bain chaud est tout ce qu’il y a de mieux, après pareille envolée, pour refaire le plein d’énergie.
Aussitôt il démontait les patins en commençant par diminuer la tension que ceux-ci devaient exercer d’une façon égale sur toute la suspension du bolide afin d’empêcher, surtout lors du décollage, les jantes d’acier de tourner inutilement sur les rails, évitant ainsi la surchauffe, le gauchissement de celles-ci, et une perte importante d’accélération. Ensuite, il vaporisait un produit décapant sur l’intérieur des roues afin d’enlever les résidus d’un bitume gommeux qu’il appliquait aussi sur trois longueurs de rails des deux côtés. Cependant, pour la première fois depuis qu’il y venait, un fait inusité se produisit. Galiléo, qui était resté entre les deux rails à environ 60 mètres derrière la remorque contenant le bolide, aboyait sans arrêt et ne semblait plus vouloir quitter les lieux. La main sur la poignée de la portière de la camionnette et l’entendant aboyer depuis déjà un bon moment, le savant dit alors, ne comprenant pas la signification de ces interminables aboiements :
– Ce doit être un de ces putois ou je ne sais quoi encore !
Réitérant son appel à venir le rejoindre et à monter il lui lança, un peu agacé :
– Assez maintenant Galiléo, viens ! On n’a plus rien à faire dans ce coin perdu. Cette bête à ligne blanche n’en vaut pas la peine et tu le sais. C’est elle qui risque d’avoir le dernier mot en t’arrosant de son « parfum ». Cela m’obligera à te donner un bain que tu n’apprécies guère chaque fois.
Le chien, n’entendant rien et revenant à la charge, il lui dit, d’un ton plus menaçant et croyant avec cet ultime bluff finir par le convaincre :
– OK, comme tu voudras. Je te laisse ici. Seulement tous les coyotes affamés de la région ne tarderont pas à t’encercler et voudront t’avoir comme repas du soir. Et ça mon gars... ce ne sera pas le repos sous la pleine lune, crois-moi.
Montant ensuite dans la camionnette, le coude appuyé sur le bord de la vitre baissée il murmura, trouvant la chose anormale et bizarre :
– Non mais... qu’est-ce qu’il a celui-là ce soir ? Ce n’est pas normal...
N’en pouvant plus de l’entendre il ajouta, ouvrant le coffre à gants et ramassant la torche électrique ainsi qu’une paire de lunettes à infrarouge s’y trouvant :
– Argh ! C’est trop, il faut que j’aille voir !
Descendant du véhicule et venant vers lui en tenant sa torche et l’appareil de télédétection nocturne, il lui dit :
– Qu’est-ce qu’il y a l’Écossais, tu es malade ? Qu’as-tu découvert Dieu du ciel ? Le cadavre de Jismond Ladurantaye que la police cherche depuis deux ans ? Sinon, crois-moi que là je vais me fâcher.
Soudain, Galiléo cessa d’aboyer et se mit à avancer, Düger lui disant, tout en le suivant :
– Bon, OK, pour autant que la découverte en vaille la peine ou puisse faire progresser la science... Je n’ai pas de problème avec ça. J’accepte.
Toutefois, après vingt-cinq minutes de marche continue, il se retourna pour voir s’il distinguait toujours les feux de position de la remorque, l’obscurité recouvrant lentement l’endroit. Les apercevant encore quoique très faiblement, mais se rapprochant de plus en plus du large panneau orange qui miroitait lorsqu’il braquait sa torche dessus, il dit à son chien, qui avançait toujours :
– Écoute Galiléo... J’espère que tu te rends compte que nous devrons refaire tout ce trajet après. Je n’ai pas envie d’y passer la nuit ! Alors dis-moi s’il est encore loin ton ovni, parce que pour moi, ça s’arrête ici.
S’asseyant ensuite sur un rail et tirant un petit flacon d’eau de sa poche intérieure pour en prendre une bonne gorgée, l’ultime aboiement se fit alors entendre. Se levant en catastrophe, il s’exclama :
– Grand Dieu ! Voilà la réponse !
Refermant et remettant le flacon dans sa poche et empoignant tout son matériel de vision nocturne, il lui cria, tout en y accourant :
– J’arrive Scotland Yard, ne bouge plus !
Arrivé près du chien, ce dernier silant, grognant et aboyant, il lui dit, essoufflé par le sprint de 90 mètres qu’il venait de faire :
– Tu as enfin trouvé ? C’est quoi finalement ?
Éclairant d’abord droit devant à partir du sol entre les deux rails pour ensuite repasser lentement de chaque côté il lui dit, à la fois déçu et confus, et n’y voyant toujours rien :
– Je ne comprends pas Galiléo... Je ne vois absolument rien...
Le chien berger aboya et fit quelques pas en branlant la queue, comme pour lui signifier de bien regarder.
– Bon, OK, si tu branles la queue c’est une bonne nouvelle. Pas un cadavre, Dieu merci.
Mettant sa paire de lunettes à infrarouge et apercevant l’énorme trou parfaitement circulaire à un peu moins de 12 mètres droit devant lui entre les deux rails et touchant le sol, il s’écria, n’en croyant pas ses yeux :
– Par tous les capitaines Nemo de la terre ! J’espère que c’est bien ce que je pense que tu penses cher Galiléo, dit-il à son chien.
Encore un peu sceptique et voulant éviter tout désenchantement, il glissa sa main dans la poche droite de son habit argenté et sortit sa balle de baseball porte-bonheur. Elle portait non seulement l’inscription de la date, 5 août 1947, mais en plus un nom, Nemo, tiré du roman Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne ainsi que l’heure exacte affichée sur le tableau à gros chiffres, 8 : 37 : 15. Il l’emmenait presque toujours avec lui et l’avait attrapée au vol dans les gradins du stade de San Francisco, lors d’un match opposant les Giants de San Francisco aux Rockies du Colorado quarante ans auparavant, alors qu’il n’était encore qu’un gosse. Tenant la balle dans sa main droite et se remémorant ce qu’il avait dit à ce moment-là, il murmura lentement, parlant toujours à son chien :
– Je me souviens... J’avais justement dit : « J’espère qu’elle me mènera aussi loin... » La guerre était finie. Mes parents m’avaient emmené au stade pour mes onze ans. Ils m’avaient offert en cadeau avec ça un roman de Jules Verne que je désirais depuis longtemps : Vingt Mille Lieues sous les mers, avec son incroyable capitaine Nemo qui me fascinait tant et dont j’avais gravé le nom sur la balle ! Enfin, tout ça est du passé à présent. Reste à savoir maintenant si le futur est aussi prometteur, lança-t-il plus déterminé que jamais à percer le mystère du voyage dans le temps.
Remettant les lunettes à infrarouge il lui dit :
– Je vais lancer la balle de toutes mes forces à travers ce trou Galiléo, mais je ne veux pas que tu ailles la chercher, tu ne bouges pas d’ici, compris ? C’est très important. C’est une expérience scientifique.
Le chien aboya comme pour signifier qu’il avait bien saisi. Le savant lança ensuite la balle, qui disparut aussitôt en franchissant l’intérieur du grand cercle rouge.
Ayant suivi le trajet du projectile avec son appareil de détection nocturne et réalisant qu’il avait devant lui un de ces trous de ver, le Portail du Temps si recherché par toute son académie de savants relativistes défendant l’existence de la chose il s’écria, pouffant de rire, sautant de joie, son chien le regardant sans émettre le moindre son :
– Ha ! ha ! ha ! Te rends-tu compte de la chose, Galiléo ? C’est le panthéon de la gloire pour toi mon vieux ! C’est la plus grande décou-verte de tous les temps ! cria-t-il à l’animal, qui lâcha alors quelques aboiements joyeux. Bon, on n’a plus une minute à perdre à présent Galiléo, Dieu sait combien de temps encore ce Portail restera ouvert. Je sais, il est tard et on devrait normalement roupiller tous les deux dans notre lit à l’heure qu’il est. Mais le ciel n’est pas pour les lâcheurs. Donc, « vaut mieux tard que jamais » ou comme dirait Elvis : « It’s now or never ». Qu’en penses-tu, hein ? lui demanda Düger tout en le secouant par le derrière du cou. Alors, reprit le savant, allons-y ! Tout droit au Boomerang !
Il se rendit jusqu’au véhicule plus motivé qu’il ne l’avait été jusqu’ici, le chien suivant son maître. Après, refaisant toute l’opération de mise sur rails du coupé sport en un temps record, le savant, bien assis et les deux mains sur le volant, parla à son fidèle compagnon de voyage :
– Il s’agit de la première du genre et nous ne savons pas encore si ce Portail du Temps sera toujours là ou quels sont ses intervalles d’ouverture, ni si nous risquons de rester définitivement bloqués à l’époque où nous nous retrouverons. S’il ne se passe rien de ce que je viens de mentionner, raison de plus de faire une bonne action pour mon salut éternel et vérifier du même coup s’il est vrai que l’on peut modifier le futur en intervenant dans les événements passés des individus, par exemple.
Ce dernier mot dit, et juste un peu avant de programmer les dates et heures de départ et d’arrivée sur les touches du cadran à affichage numérique de son Transfuseur temporel, il poursuivit de plus belle en révélant finalement la date choisie, enclenchant aussitôt après le remplissage des jauges et le démarrage du vrombissant moteur de la Shelby :
– J’ai donc choisi d’intervenir le 30 juin 1962, année où John Glenn effectua le premier vol orbital américain à bord d’une cabine Mercury, marquant le début de grands exploits spatiaux ! Mais malheureusement, c’est aussi l’année où Roland McGowan, le père d’Handy — un étudiant qui s’était lié d’amitié avec lui malgré leur grande différence d’âge — fut injustement accusé à tort de l’incendie du lycée lors du bal de graduation au détriment de celui qui, selon Handy mais faute de preuves, avait habilement monté le coup par jalousie, Stiff Tyken...
Resté pensif quelques instants, le savant relativiste parlait seul avec son chien et disait cela parce que Stiff était le genre de gars « gros bras mais rien dans la tête » qui, dès votre première année du secondaire, vous donne du fil à retordre jusqu’à la fin. Dans le cas de Roland McGowan, ce rival qu’il prenait plaisir à traiter comme un vulgaire top de cigarette et l’appelait hargneusement devant tous « le mégot », la chose avait été très loin et avait eu une funeste conséquence sur tout son avenir. En effet, McGowan, malgré sa nature repliée sur lui-même et sa timidité, était d’une imagination débordante et avait un talent fou pour l’écriture et la bande dessinée.
Dévoilant petit à petit son habileté à quelques-uns de son école qui n’en revenaient pas et l’encourageaient à continuer, entre autres sa petite amie Alice Boyle, une jolie brune qui s’était éprise de lui et qu’il fréquentait en cette fin d’année scolaire 1962, il avait alors entrepris d’écrire un roman-fiction : Starkman – L’homme qui venait des étoiles.
Aussi, le romancier en herbe, fort de la confiance qu’on lui témoignait, était devenu la coqueluche de tout le lycée y compris de tous ses professeurs. Sauf le directeur, Ralph Dicklane qui, malgré le consensus général, trouvait le genre de McGowan stupide et reflétant l’inculture de la génération montante. Pour cela, il brillait de tous ses feux ce 30 juin 1962 au bal de graduation. Tyken, envieux de son succès, avait comploté un sale coup avec trois membres de son gang. Il avait mis le feu à la bibliothèque de l’école et avait été déposer le bidon d’essence dans le coffre arrière de la Chevrolet Impala 1960 décapotable blanche de Roland McGowan — appartenant à son père — grâce à un double de clé qu’il avait réussi à obtenir, faisant exprès pour mettre les enquêteurs de la police sur la piste, en en répandant un peu derrière sur le sol et sur le pare-chocs du véhicule. Nul besoin de vous dire que la police ne mit pas beaucoup de temps pour conclure qui avait fait le coup, et ce, malgré Alice, qui clama son innocence en leur faisant valoir qu’il ne l’avait pas quittée de la soirée.
Arrêté le soir même, McGowan avait été jugé coupable dans les deux semaines qui suivirent et avait écopé d’une sentence de deux ans de prison.
Sa crédibilité entachée par un dossier criminel et son bel avenir ayant basculé ce jour-là, plus aucun éditeur ne voulait prêter oreille à son projet de roman-fiction. Confiné à trouver un autre travail et rencontrant beaucoup de méfiance de la part des employeurs de la région qui ne voulaient pas l’embaucher, il n’eut d’autre choix que d’accepter « comble de tout le malheur » de travailler pour son grand rival de classe, qui avait réussi à se hisser à la tête d’une importante concession automobile de Rusty Valley. Depuis, McGowan avait fini par s’y faire et travaillait toujours pour lui, malgré toutes les heures supplémentaires et les tâches viles qu’il lui imposaient parfois en le menaçant de le congédier quand il refusait de s’y plier. En fait, la seule consolation qu’il lui était resté, c’était Alice, qui l’avait épousé malgré tout et avait accepté de porter avec lui le fardeau de cette marginalisation « à perpétuité ». Trois enfants issus de cette union le partageaient également : Paul, 22 ans, Lena, 19 ans, et Handy, 17 ans.
Seulement, le savant connaissait toute l’histoire, ayant vécu à la même époque dans la même ville et Handy lui ayant raconté tout ce qu’il savait à ce sujet ainsi que la version que sa famille croyait toujours. Ils croyaient en la non-culpabilité de Roland McGowan et éprouvaient une forte suspicion envers Stiff Tyken. Il reprit, parlant toujours seul avec son chien, décidé à intervenir dans le temps et à rendre justice :
– Les pompiers de la caserne ont été alertés à 22 h 24 par un passant qui avait aperçu les flammes, ce qui laisse supposer que l’incendie a vraisemblablement été allumé autour de 21 h 45 tout au plus, vu l’utilisation d’essence. Je programme donc notre départ pour le lundi 26 octobre 1987 à exactement 22 heures 45 minutes et zéro seconde ! Donc, dit-il tout en regardant sa montre, dans un peu moins de trois minutes ! Et notre arrivée pour le vendredi 29 juin 1962 à exactement 19 heures 45 minutes et zéro seconde !
Le chien aboyant juste après cette dernière programmation, il lui dit en riant :
– Oui je sais... J’aime les chiffres ronds. Très bien Galiléo.
Enchaînant aussitôt, il compléta par ce dernier avis :
– Cela devrait nous permettre de bénéficier d’une bonne nuit de sommeil tout en ayant suffisamment de temps pour nous rendre sur les lieux pour observer et prévenir la police par téléphone. Pour ce qui est de la façon de freiner et d’immobiliser le véhicule spatio-temporel, ainsi que la possibilité de collision avec un train, c’est hypothétiquement impossible. Primo, je possède un parachute de secours que je déploierai dès notre arrivée ; secundo, le vieux Joseph Barbello, un ex-cheminot à la retraite connaissant bien cette ligne ferroviaire, m’a assuré qu’autrefois, aucun train n’arrivait ni ne partait après 19 heures jusqu’à l’aube. Alors qu’est-ce qu’on a à perdre, hein Galiléo ?
L’heure de départ tombant pile et le remplissage des jauges du Transfuseur temporel commençant il ajouta, démarrant le puissant moteur huit cylindres :
– À présent on va bien voir... à fond les gaz ! cria-t-il avec force.
La Ford Shelby GT 500 fonça alors à vive allure avec tout ce qu’elle avait dans le ventre, entra à 388 km/h dans le gigantesque trou circulaire au milieu d’une longue traînée de feu et d’étincelles sur les rails et sous la vibrante musique Roll Over Beethoven de Chuck Berry. Düger jubilait et s’écria, au summum de l’excitation, juste avant que le bolide ne disparaisse dans une friction d’éclairs :
– Boomerang !
Réapparaissant ensuite de la même façon en décélération, le parachute s’ouvrant, le conducteur encore exultant de joie et faisant une série de manœuvres de freinage, le véhicule s’immobilisa. Éteignant le moteur, regardant tout autour dans la pénombre de ce soir du 29 juin 1962 et pour s’assurer qu’il était 19 h 45, juste assez tard pour s’assurer d’une certaine discrétion même si la région était plutôt rurale. À première vue déjà, le changement d’époque était évident à partir des arbres parsemant la voie ferrée. Il dit à son chien, lunettes remontées, ayant peine à le croire et remarquant la petite taille des arbres :
– Tu as vu la dimension des arbres Galiléo ?
Puis, ne pouvant plus contenir sa joie, il s’écria :
– Ça veut dire qu’on a réussi ! On est vraiment dans le passé !
Le chien se mit à aboyer en signe d’approbation. Düger, se libérant aussitôt de sa ceinture de sécurité, sortit du coupé sport et se mit à courir en lançant haut et fort à son copain à quatre pattes, resté attaché sur la banquette arrière et le regardant à travers le pare-brise :
– On a réussi ! Whoua ! ha ! ha ! On a réussi Monsieur Einstein... Les trous de ver existent !
Revenant du côté conducteur, ouvrant sa portière et s’asseyant de nouveau, visiblement épuisé mais content, il reprit en regardant l’heure de sa montre, qui s’était automatiquement ajustée à partir de celle de leur arrivée en 1962 :
– C’est bien ce que je pensais... Ma montre affiche maintenant l’heure de l’époque où nous sommes et s’est systématiquement ajustée à partir de celle de notre arrivée fixée dans le temps. Ça fait curieux peut-être de voir ça... mais c’est normal. Plus que normal même, c’est une preuve de plus que nous y sommes assurément.
Là, s’arrêtant et le regardant par le rétroviseur il continua, traçant brièvement le programme de cette intervention dans le temps :
– Notre
corps sait très bien qu’il n’est pas 20 h 2 comme
cette montre l’indique mais plutôt 23 h 2. Un décalage
horaire de trois bonnes heures qui ne s’est pas envolé comme par
magie et qui commence à peser lourd sur nos épaules. Voilà donc ce
que nous allons faire. Nous allons d’abord dormir ici dans la
voiture. Par contre, il nous faudra être debout très tôt, juste un
peu avant l’aube disons, dit-il ajustant l’heure et l’alarme de
sa montre, 4 h 30 très exactement. Dès notre lever, je me
mettrai aussitôt à la tâche en rangeant en tout premier lieu le
parachute de secours dans son compartiment. Ensuite, le levier de
changement de vitesse placé sur le neutre, je roulerai la Ford sans
faire de bruit jusqu’au croisement du chemin menant à la carrière
Glenn, à environ 800 mètres droit
devant nous. Rendu au passage à niveau, je procéderai au
remplacement des jantes existantes, conçues pour les rails, par
celles pourvues de pneus de petit format que je garde toujours dans
le coffre arrière au cas où je serais mal pris. Nous ne pouvons pas
nous permettre de la rouler tout simplement jusqu’à l’ancienne
minoterie des frères Parisch pour la cacher à l’intérieur par un
changement d’aiguillage des rails. La minoterie n’a cessé ses
activités qu’en 1982. Elle était au plus fort de ses activités à
la date où nous sommes et employait une dizaine d’hommes le jour.
C’est trop risqué. Nous la camouflerons à l’entrée d’un
sentier boisé
de préférence. Autrement, comment prendraient-ils la chose quand on
leur dirait que nous venons du futur... Je serais assez rapidement
interné dans un hôpital psychiatrique je crois ! Tandis que
toi Galiléo... Tu te retrouverais très certainement à la fourrière
avec d’autres chiens ou avec des maîtres pas très commodes. Déjà
que le fermier Spitzel habitant les alentours a failli s’y
retrouver quand il s’est mis à raconter qu’une soucoupe volante
ayant des extraterrestres à son bord s’est posée dans son champ
de maïs à cause d’une forme ronde d’un peu plus de
15
mètres de diamètre qu’il avait découverte ce même matin du 30
juin 1962.
Son chien grognant et silant, il poursuivit :
– Oui, à qui le dis-tu... quelle journée ! C’est pour ça que cette date sera toujours fraîche à ma mémoire, impossible de l’oublier. Rusty Valley avait été envahie par la presse, par les principales chaînes de télé du réseau américain, par des agents fédéraux ainsi que par toutes sortes d’envoyés spéciaux, experts militaires et autres. Avec l’incendie du lycée le soir... c’était un vrai capharnaüm, c’est le cas de le dire. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas venus pour élucider ce récit hallucinant baptisé « l’histoire Spitzel », que beaucoup trop de gens croient encore, du fait qu’aucune explication sérieuse n’a été fournie jusqu’à présent par les autorités assignées.
Inclinant le dossier de son siège d’un seul coup vers l’arrière en position couchée et s’étirant pour déboucler la ceinture et enlever le casque de son chien, il ajouta tout en lui caressant la tête :
– Alors dormons ! Nous avons suffisamment de pain sur la planche avec l’affaire de l’incendie du lycée.
Le cabot rétorqua par quelques aboiements en se léchant les babines. Sachant ce qu’il tenait sans doute à lui faire savoir, il le regarda sourire en coin et le rassura :
– Oui Galiléo, nous mangerons demain matin c’est promis. J’ai une glacière derrière contenant quelques victuailles, du thé glacé et des conserves de viande Docteur Ballard pour toi. Seulement il vaut mieux les ménager. On n’a pas le choix. Il nous faudra dormir l’estomac vide mon vieux. Ça fait partie des impondérables auxquels tout explorateur digne de ce nom doit se soumettre. Eh oui, c’est comme ça.
S’abritant avec une couverture chaude laissée sur le siège avant côté passager, il tira un trait sur cette longue journée.
– Bonne nuit Galiléo.
Son fidèle compagnon silant et bâillant à son tour, ils s’endormirent.
— 2 —
Le lendemain matin, tout alla comme sur des roulettes. Ainsi, après avoir camouflé l’éblouissante Shelby en bordure d’un sentier débouchant sur le chemin de la carrière Glenn — un raccourci menant au même endroit — et avoir pris leur petit déjeuner bien mérité, il confia la garde du précieux véhicule spatio-temporel au chien.
– Maintenant que nous avons bien mangé Galiléo, je suis bien capable de m’occuper de l’affaire seul. Tu resteras donc ici pour garder le Boomerang. Tu ne te montreras que lorsque je reviendrai ce soir très tard après avoir entendu ce sifflet que tu connais. Ce sera notre mot de passe, compris ?
Le chien aboya en signe de compréhension. Il ajouta avant de le quitter, tout en enfilant des vêtements plus sobres que sa combinaison :
– Parfait ! Tout ira bien tu verras. Maintenant j’y vais. À ce soir.
Il partit aussitôt après et marcha. Au bout de quelques minutes, le long du chemin de la carrière Glenn, il faisait de l’auto-stop en direction de Rusty Valley. Il aperçut au loin, à environ 1,6 kilomètre juste dans la courbe, le gyrophare jaune d’un camion semi-remorque de largeur excessive doté d’une grue. Celui-ci était immobilisé sur l’accotement en bordure du champ de maïs de Spitzel.
– Mais qu’est-ce que ce semi-remorque fait là ? On dirait qu’il a perdu quelque chose d’assez énorme qu’il transportait... de forme ronde, ressemblant même à un silo à grain en acier galvanisé qu’il tente maintenant de récupérer à l’aide de sa grue. Dans le champ de... Spitzel ! s’écria-t-il, s’arrêtant, complètement ahuri.
En effet, le savant allait avoir le privilège de comprendre cette fameuse histoire de soucoupe volante rapportée par le fermier. Le semi-remorque transportait un gigantesque silo à grain en acier galvanisé.
Dans la courbe ayant un angle de presque 90°, un des câbles le retenant avait cédé sous la pression du virage, à cause de la trop grande vitesse qu’avait pris le véhicule. Il avait sorti de ses cales d’un seul coup et s’était ensuite mis à rouler sur lui-même, écrasant les épis de maïs sous un tel poids, et créant un immense cercle dans le champ de Spitzel. Comme le gros objet circulaire s’était finalement immobilisé du côté du champ en bordure de la route, les hommes du camion n’avaient eu qu’à le cueillir à l’aide du câble de la grue en le soulevant de terre pour le déposer et le fixer à nouveau sur la longue remorque. Le travail de récupération terminé, les deux hommes avaient aussitôt repris la route sans que le vieux fermier ait été avisé de quoi que ce soit de leur part. Pourquoi ? Sans doute à cause de toutes les complications qu’ils auraient eues : dommages causés à la récolte et à la propriété, délai de livraison non respecté et perte systématique de leur emploi. Voilà la véritable explication à la conclusion exaltée de « soucoupe volante » tirée par Spitzel en visitant son champ de maïs par la suite et qui donna naissance à son histoire pour le moins fabuleuse, propre à la région de Rusty Valley.
Aussi, se rapprochant de plus en plus du camion qui s’en allait, Düger, qui le regardait partir, aperçut la grande surface ronde laissée par le silo et comprit tout le fond de l’histoire :
– Grand Dieu ! L’histoire Spitzel... Voilà la clé du mystère !
Vers onze heures, il descendit finalement d’une automobile qui avait accepté de le mener jusqu’aux portes de la ville sur la grande route. Un large panneau de contreplaqué fixé sur des pieux plantés dans le sol annonçait le lotissement Rosen Estates, qui deviendrait peu à peu la nouvelle extension de Rusty Valley, venant de la même étymologie : Rosendale.
Le reluquant quelques instants, il prit ensuite la rue Principale et tira de la première poubelle publique qu’il croisa un journal de la région où il habitait, le Rusty Valley Messenger, publié le mercredi de chaque semaine en date du 27 juin 1962. Il murmura, en regardant la date :
– Le journal du mercredi 27 juin 1962... Voilà la preuve d’un bon souvenir à conserver.
Il continua de descendre la rue grouillante de piétons et de circulation automobile en cette fin de matinée à travers tous ces commerces, boutiques et restaurants qu’il connaissait bien. Il les redécouvrait une seconde fois comme un enfant, s’arrêtant parfois pour y faire un peu de lèche-vitrines, se rappelant dans les moindres détails chaque chose. Il s’immobilisa devant le Billy’s Café à l’angle de l’avenue Franklin, en diagonale de l’autre côté du Courthouse Square Park. L’odeur du pain grillé, du bacon et des œufs se répandant à l’extérieur, il ne put résister et entra en catimini sous la musique de Blueberry Hill de Fats Domino, lunettes fumées noires sur les yeux, voulant se distinguer de son homologue y vivant malgré les vingt-cinq ans d’âge en moins de ce dernier.
Le restaurant, alors tout jeune, brillait de tout son éclat avec son remarquable juke-box « fusicolor » près de l’entrée au centre, ses tables et ses larges banquettes longeant les murs vitrés donnant sur les deux angles de rues. Il y avait aussi un magnifique comptoir lunch en formica vert pâle luisant de bordures d’acier chromé et des tabourets ronds pivotants, rembourrés, recouverts de vinyle rouge foncé. La cuisine était située derrière, sur un mur adjacent.
L’établissement étant reconnu pour sa bonne bouffe à un prix très abordable, et notre voyageur du temps disposant de quelques pièces de monnaie antérieures à 1962, put alors manger à sa faim et bénéficier d’un spécial « tout compris » pour la modique somme de 69 cents taxes incluses, en laissant même un pourboire pour la serveuse.
Düger, qui connaissait l’endroit, aimait bien l’avant-dernière banquette du fond, du côté de l’avenue Franklin. C’était la place par excellence pour observer qui y entrait sans être trop vu par un miroir se trouvant sur le mur dans l’allée. Fort heureusement, Billy Karoussos, le patron, trop occupé ce midi-là à la cuisine, n’eut pas la chance de le voir suffisamment de près pour éveiller le doute.
La serveuse et les autres s’y trouvant étaient beaucoup plus jeunes que lui, mais il n’eut guère besoin de s’en soucier. Après avoir pris le temps de bien manger et avoir bu deux cafés, il sortit aux aguets, traversa la rue Principale et alla s’asseoir sur un banc de parc en face de l’hôtel de ville, surmonté de sa grande horloge située sur la 1re Avenue, dans le Courthouse Square Park. Là, reluquant d’abord l’horloge centenaire indiquant 13 h 27, il se mit à faire semblant de lire le journal qu’il avait emmené avec lui, tantôt le déployant devant lui pour se mettre à l’abri de personnes susceptibles de le reconnaître, tantôt le déposant sur le banc quand il lui semblait ne plus y avoir aucun danger.
Après une heure de ce petit manège et comme il fallait s’y attendre, le décalage horaire se fit sentir à nouveau. Les paupières du savant s’alour-dissant, il se laissa gagner par la fatigue, s’allongea, et se couvrant le visage avec le journal, s’endormit d’un sommeil profond.
Coup de chance de cet avenir reprogrammé peut-être... comme si la Providence voulait à tout prix s’en mêler elle aussi cette fois, l’auguste scientifique de la relativité se fit sonner l’alarme par un pigeon qui s’était posé sur l’hebdomadaire et le picorait.
Réveillé par le bruit, il sursauta. L’oiseau, effrayé, s’envola. Aper-cevant les aiguilles de la grande horloge marquant l’heure tout en se redressant lentement, il se parla :
– Dieu soit loué, il est 20 h 57. J’ai encore le temps. À présent... à nous deux Stiff Tyken. Ton heure a sonné, dit-il tout en se dirigeant vers une cabine téléphonique située près de là.
En entrant dans la cabine, il décrocha aussitôt le combiné, mit la pièce de monnaie nécessaire, et signala le numéro du poste de police, qu’il connaissait par cœur. La sonnerie se fit entendre et on décrocha. Le lieutenant Askin, affecté pour répondre à cette heure, lui répondit d’une voix enrouée :
– Oui allô, lieutenant Askin à l’appareil, que puis-je faire pour vous ?
Düger lui dit alors d’un ton pressant :
– Voilà, il se prépare un grand coup. Des gens vont tenter de mettre le feu à la bibliothèque du lycée ce soir vers 21 h 45. Il faut les en empêcher et les arrêter. Ils passeront par derrière et, avec l’aide d’une échelle, ils s’y introduiront en pénétrant par une fenêtre. Il faut y aller maintenant !
– Ho là mon ami ! rétorqua le policier. D’abord qui êtes-vous ? Comment se fait-il que vous sachiez tout cela d’avance ? Vous ne seriez pas plutôt dans le coup, justement pour nous attirer dans un endroit pendant que vos copains braquent la banque, hein ?
– Non lieutenant, ce n’est pas cela du tout, lui répondit poliment Düger. Si je téléphone, c’est parce que je sais pertinemment que ces personnes qui tenteront d’y mettre le feu ont des intentions qui risquent de porter préjudice à un honnête citoyen de cette ville, en le faisant habilement accuser à leur place de ce grave méfait. Ils ont tout planifié, et lui ne s’en doute pas le moins du monde, voilà pourquoi. Je n’ai rien à voir avec eux. Et si je préfère garder l’anonymat, c’est uniquement pour des raisons de sécurité personnelle. Disons tout simplement que je suis « un visiteur du futur » qui sait d’avance ce qui va se passer si vous n’intervenez pas immédiatement.
Le lieutenant, se rendant bien compte du sérieux de l’affaire dit, gagné par l’urgence d’intervenir :
– Ça me paraît beaucoup plus sérieux que je ne le croyais, en effet. C’est d’accord. J’envoie aussitôt deux voitures de police. Ne vous inquiétez pas si vous n’entendez pas les sirènes. Nous les surprendrons ces salopards ! ajouta-t-il pour mieux le rassurer, raccrochant aussitôt après ces mots.
Le savant sortit alors de la cabine téléphonique en prenant soin de regarder autour. Il ne voulait pas manquer l’arrestation de Stiff et de sa bande.
Il prit sans plus tarder la direction du lycée, se trouvant également sur la rue Principale, à la hauteur de la 3e Avenue, situé deux coins de rues plus loin. Arrivé en face de la réputée école secondaire, il traversa la rue et se dirigea en diagonale vers un peuplier se trouvant en plein sur la ligne de la propriété et qu’on avait préféré ne pas couper.
De là, se cachant derrière, il pourrait facilement voir ce qui allait survenir. Une atmosphère de fête régnait. Les portes de l’entrée princi-pale étant toutes grandes ouvertes, on pouvait y entendre un petit orchestre de jeunes gens costumés interpréter avec beaucoup de talent les plus grands succès rock and roll des années 1956 à 1962.
L’événement ne tarda pas à se concrétiser, et la soirée se brisa au moment où l’orchestre débutait Only you, du prestigieux groupe The Platters.
Le savant, qui vit alors Stiff et ses trois acolytes se faire embarquer menottes aux mains à l’arrière des deux voitures de police habilement dirigées sur place, était soulagé et bien content de la tournure des événements et murmura, observant du coin d’où il était :
– Voilà que justice a été faite... Tout devrait aller pour le mieux à présent pour ton père, toute ta famille et toi, Handy !
Il put même voir son autre lui-même de 1962 se précipiter au moment où la police quittait lentement les lieux à travers une foule nombreuse. L’apercevant et pouvant bien le distinguer, il ajouta en riant, se rappelant qu’il y était venu :
– Ça alors ! C’est bien moi, mais oui, c’est vrai... J’étais arrivé un peu en retard et je n’avais pas pu être là au moment où la police avait embarqué Roland McGowan. Pas croyable...
Il aperçut du même coup le vieux Spitzel, lui aussi en ville et sortant du Exile’s Bar sur la 4e Avenue. Il avait visiblement pris quelques verres de trop et s’apprêtait à monter à bord de sa camionnette GMC stationnée en bordure de la rue. Il accourut sans perdre une seconde, se faufila à travers les voitures et monta juste à temps dans la boîte arrière au moment où le fermier avait déjà démarré.
Le savant était couché sur les ridelles de la boîte. Il avait pu descendre le moment venu à l’entrée de la propriété de Spitzel, lorsque celui-ci dut ralentir pour effectuer le virage, faisant le reste du chemin à pied jusqu’à son repaire.
Il disposait de suffisamment d’essence dans le réservoir et voulait à tout prix réaliser son rêve de faire la connaissance des plus grands inventeurs de la fin du XIXe siècle. Par la même occasion, il voulait vérifier si le fameux Portail du Temps était toujours là. Il se rendit sans attendre sur l’ancienne voie ferrée, refaisant minutieusement les opéra-tions routinières requises après avoir au préalable effectué la plus indis-pensable de toutes, le changement de roues.
Un incident plutôt comique survint. Galiléo, qui s’était soudainement mis à aboyer sans que son maître ne comprenne son étrange comporte-ment, partit en flèche du côté du fossé. Exaspéré, fatigué et n’ayant plus du tout envie de se livrer à son petit jeu, il s’exclama, le Boomerang déjà sur les rails et prêt à se lancer :
– Ah non ! Pas encore !
Mais l’escapade ne fut que de courte durée. Le chien revint avec la balle qu’il avait lancée auparavant et qui s’était retrouvée à cet endroit.
Düger s’accroupit et, réalisant de quoi il s’agissait, dit alors :
– Ça alors ! Ma balle porte-bonheur ! La chance est avec nous Galiléo, dit-il au chien, qui aboya comme pour lui signifier son conten-tement.
Le savant comprit tout de suite que sa balle s’était retrouvée dans le temps, et que c’était par conséquent la seule explication de son usure prématurée.
Fort de cela, il monta aussitôt dans le véhicule spatio-temporel, programma la date d’arrivée pour 5 heures le matin du 5 août 1883. Il dit, plein de fébrilité à l’idée de se rendre dans le Far West et d’y rencontrer celui à qui il vouait la plus grande admiration :
– L’avenir appartient aux lève-tôt, Monsieur Edison. Alors me voilà, j’arrive ! ajouta-t-il en démarrant le moteur de la Shelby.
Fonçant à vive allure vers le grand cercle rouge pour la deuxième fois avec la musique présyntonisée Great Balls of Fire de Jerry Lee Lewis, il ne put prévoir que son parachute de secours se coincerait et ne s’ouvrirait pas. Résultat, il fit toute une envolée et alla se rabattre entre deux gros rochers, sur un sapin près de l’entrée d’une grotte qui, fort heureusement, avait servi à amortir le choc. Bien que le bolide ne paraissait pas trop endommagé de l’extérieur, il en était tout autrement du dessous, qui avait subi de sérieux dégâts. Outre des pièces de la transmission et de la suspension, le réservoir à essence, percé par l’impact, s’était complète-ment vidé de son précieux carburant inexistant à cette époque, du fait que les premières pompes à essence n’apparaîtraient que vers le quart du prochain siècle. Cela représenterait le problème majeur d’un possible retour. Le savant relativiste allait donc être prisonnier du temps. Fort heureusement, il ne le vit pas sous cet angle. Au contraire, n’ayant souffert que de quelques égratignures et d’une bosse sur le front, il avait pris la situation avec disons... beaucoup de philosophie.
Parti comme un mendiant venant de nulle part, il accepta de travailler comme simple employé pour des éleveurs de bovins, même si on ne le payait qu’en lui fournissant l’hébergement et les repas. Il revint trois jours plus tard sur les lieux de l’accident et il réussit à dégager la Ford en utilisant une poutre de chemin de fer comme levier. Se servant de la pente naturelle conduisant à la grotte, il fit rouler la voiture jusqu’à l’intérieur de celle-ci en prenant soin de bien y fermer l’accès avec des pierres plates qu’il superposa l’une sur l’autre.
Bricoleur comme pas un et bénéficiant d’une connaissance avancée sur à peu près tout, il ne tarda pas à sortir des sentiers battus et devint vite un habile forgeron qui excella dans la fabrication d’éoliennes d’abord destinées pour les fermes de l’Ouest, plus isolées, mais aussi pour tous les habitants de la région où il s’était finalement établi. Il acheta, avec toutes ses économies, un superbe terrain avec hangar à l’entrée de la ville.
Il remplaça quelques fois le télégraphiste et le chauffeur de la locomo-tive, ce qui lui permit alors de se rendre dans les plus grandes villes de la côte Est et des Grands Lacs : Boston, New York, Philadelphie, Baltimore, Washington, Chicago, Détroit et Cleveland, à un prix plus qu’avanta-geux, jouissant d’un privilège de la compagnie de chemin de fer.
Il était heureux comme un roi d’avoir enfin pu rencontrer les génies de cette époque florissante d’idées et d’inventions dans des expositions de toutes sortes, en commençant par celui à qui il vouait la plus grande admiration, sir Thomas Edison. Il s’arrêta à son retour dans une dernière exposition du même genre à Kansas City, où il tomba éperdument amoureux d’une biochimiste d’origine écossaise qui avait seize ans de moins que lui, Cybril Baxton. Cette femme avait un visage resplendissant de noblesse, avait une fine intelligence, et était portée vers les sciences comme lui.
Ils firent le reste du trajet ensemble et se marièrent deux semaines plus tard en l’église St. Patrick de Rusty Valley. Tel que promis, dès leur première rencontre, il lui révéla l’incroyable secret et sa preuve qu’il avait ramenée avec un attelage de quatre chevaux. Il la gardait dans un petit bâtiment adjacent au hangar, recouverte d’une large toile.
Même s’il avait craint un choc face à une telle révélation, il n’en fut pas ainsi. La jeune femme, qui avait lu la plupart des romans de Jules Verne tout comme lui d’ailleurs, et qui anticipait déjà ce que le prochain siècle lui réservait, n’eut que de bons mots à son endroit, s’émerveilla et lui dit, éblouie, passant sa main sur l’aile arrière du coupé, admirant ses lignes :
– Quelle magnifique voiture ! Je te crois, Evans. J’ai lu Jules Verne, et celui-ci parle déjà d’un voyage habité de la terre à la lune à bord d’une...
– Fusée ! l’interrompit l’astrophysicien qu’il était. Et ils réussiront, y marcheront, et y planteront même notre drapeau sur son sol. J’ai lu tous ses romans moi aussi. Vingt Mille Lieues sous les mers fut le premier que j’ai lu à l’âge de onze ans.
Lui prenant ensuite la main et la regardant, belle comme un ange, il lui confia avec beaucoup d’émotion :
– Je voulais te le dire dès le début Cybril, mais j’ai préféré attendre de peur de te perdre à tout jamais... Je suis tellement heureux avec toi, lui avoua-t-il tendrement en ne la quittant pas des yeux.
– Non Evans, cela a été pareil pour moi ! Tu étais si gentil et plein d’égards que mes sentiments n’en auraient pas été plus ébranlés ! Même si tu m’avais dit que tu étais le capitaine Nemo en personne, répondit-elle pleine de douceur, en souriant.
Elle ajouta, reluquant le mot Shelby sur l’automobile, ses yeux scintillant de bonheur :
– Shelby... c’est féminin comme nom, fit-elle remarquer pour le taquiner.
– Eh bien... c’est peut-être vrai, puisque je me suis attaché à elle dès le premier jour où je l’ai vue à Détroit ! lança-t-il en riant.
Ils sortirent bras dessus bras dessous de l’endroit sur cette note fort prometteuse.
— 3 —
Les années passant et les affaires prospérant, « l’éolienniste », comme tout le monde l’appelait, possédait à présent, en plus de son hangar qu’il avait dû agrandir en y ajoutant différents bâtiments annexes, un cottage colonial américain avec cheminée de pierre, lucarnes, grande galerie sur trois côtés et dépendance à l’arrière, qu’il avait construite de ses propres mains. Cybril était devenue par la force des choses institutrice à la petite école de Rusty Valley.
C’était l’automne. Le vent du nord faisait tourbillonner des boules de brindilles de foin ainsi que des feuilles mortes sur le sol dans la grande cour. Sous chacune de ces rafales, les grandes portes du hangar claquaient, l’éolienne et la girouette tournaient et virevoltaient. À l’entrée, une inscription sur laquelle était gravé à coups de poinçon « Les Düger » se balançait allègrement elle aussi. Cependant, ce soir du 13 octobre 1895 allait marquer le point de départ d’une autre aventure plus périlleuse pour toute la famille, du fait que deux autres membres s’étaient ajoutés depuis, Thomas, neuf ans, et Edison, huit ans. Derrière le tic-tac de la grande horloge grand-père dans le coin de l’escalier au rez-de-chaussée, la mère en train de border le cadet se fit bombarder de questions par celui-ci qui lui demanda, l’esprit encore captif de l’histoire que son grand-père, Wilmor Baxton, leur avait racontée lors de sa dernière visite :
– Est-il vrai maman que les Vikings auraient découvert l’Amérique avant Christophe Colomb, qu’ils semaient la terreur partout où ils débar-quaient, et qu’ils étaient d’une cruauté sans égale ?
– Oui c’est vrai, répondit-elle très franchement.
Insatisfait de la réponse et toujours intrigué, il rappliqua plus pertinemment :
– Grand-père nous a aussi révélé lors de sa visite l’autre jour que ce sont eux qui ont tué son ancêtre le duc d’Édimbourg, Charles-Philippe Baxton, qu’ils ont pillé le château et qu’ils ont brûlé tous les documents manuscrits qui réglaient les titres, les biens et les droits de la succession ?
– Enfin, c’est ce qu’ont rapporté mes ancêtres venus d’Écosse. Malheureusement, nous sommes incapables de le prouver par des documents historiques valables. C’est pourquoi il vaut mieux ne pas faire comme grand-père et s’accrocher à cette histoire. Surtout les autres qu’il fignole assez bien, telles le monstre du Loch Ness, Leif Eriksson le Viking ou Barberousse le pirate, lui défila-t-elle un peu agacée.
Au même moment, Düger, qui écoutait la conversation au rez-de-chaussée tout en mettant son manteau et son chapeau, lui lança du bas de l’escalier :
– Cybril, je vais aller chercher du bois pour allumer un feu dans le foyer. En même temps, je vais dire à Thomas d’aller se coucher lui aussi. Il doit encore flâner dans un des bâtiments du hangar.
– C’est bien, Evans !
Puis, embrassant l’enfant, elle lui dit d’une voix douce :
– Dors maintenant. Oublie toutes ces histoires horribles. Sinon tu feras des cauchemars, tu auras ensuite de la difficulté à te rendormir, et tu rentreras à l’école fatigué demain.
Et, tout en éteignant la lumière :
– Bonne nuit mon ange.
Le père, qui venait de sortir et de traverser la cour arrière en marchant à grands pas jusqu’au hangar, ouvrit la porte et n’apercevant pas Thomas, se dirigea aussitôt vers la porte communiquant avec le petit bâtiment adjacent abritant le précieux véhicule. Le surprenant assis au volant et faisant semblant de conduire, fâché de le retrouver souvent ainsi, il lui ordonna :
– Thomas ! Descends de là tout de suite et va te coucher !
– Mais papa ! s’exclama le jeune conducteur contrarié, nous avons le privilège d’avoir une machine à voyager dans le temps et nous ne l’utilisons pas. Nous pourrions faire un petit voyage de temps à autre. Autrement, la rouille aura raison d’elle sans aucun espoir de « retour » cette fois — ses fils connaissaient le secret.
– Thomas ! Je t’ai déjà dit mille fois qu’on ne peut pas voyager continuellement dans le temps sans risquer de rompre le continuum espace-temps. Il faut que tu vives et grandisses comme tous les autres garçons de ton époque. Ce ne serait pas loyal. À présent, rentre à la maison et va au lit.
Sur ce, lâchant un grand soupir et ouvrant la portière, il descendit de l’automobile et lui répondit, visiblement déçu :
– Bon ça va... J’y vais.
Marchant d’un pas nonchalant jusqu’à la porte, il sortit silencieu-sement, épaules et tête basses.
Les deux garçons au lit, 21 heures sonnant, le couple se retrouva dans le salon. Cybril classait quelques livres dans la bibliothèque ; lui se tenait debout, près du foyer qu’il venait d’allumer. Et sous le crépitement du bois qui s’enflammait petit à petit, le mari voulut en savoir davantage sur cette fameuse histoire rapportée l’autre jour par son beau-père, étant donné qu’il ne pouvait y être à ce moment-là. D’un air curieux, il entama la conversation.