
DÉCADES
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Anne de Gandt at Smashwords
DÉCADES
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Dédié à Frédérique C.
Femme de ma vie,
femme de mes envies.
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Décade :
n.f. (gr. dekas, dekados, groupe de dix).
1. Partie d’un ouvrage composé de dix chapitres ou livres. 2. Période de dix jours, en partic. dans le calendrier républicain. 3. (Emploi critiqué). Décennie.
Le temps est bien plus subtil qu’un simple calendrier ; il s’étire, se contracte ou se déploie tel un être vivant, toujours en mouvement. Semblable au commis voyageur, il porte en lui les voix du passé et du futur. Elles rebondissent ici et là, se propagent, nous parviennent et, de temps à autre, influencent le cours de l’Histoire et ce que nous sommes.
17 mars - Le jour se lève, il est bientôt midi. Il se recouche, il est presque minuit. Il m’éclaire, au cœur de la nuit. J’ouvre la fenêtre, écoute la lente pulsation du monde, mélange confus de bruits sourds, de voix mélangées, d’éclats divers. Son rythme continu me traverse ; les sons se croisent, s’entrecroisent, écrivent leur chemin dans mes veines. Leur mélodie m’enivre. Je frissonne. L’aube blafarde éclaire la pièce d’une lumière pâle. Silence. C’est un matin gris. Un jour comme les autres. Avec son lot d’habitudes, de solitude, d’ennui. Les choses à faire seront faites, les appels passés, les dossiers refermés. Et ensuite ? Les dossiers suivront leur cours, les choses seront classées par d’autres. Que restera-t-il de cette journée, sinon le vide supplémentaire d’une vie sans raison ? J’ai froid et me recouche, en quête d’un sommeil trompeur.
C’est une terre vierge, inchangée malgré les caprices du temps. Une pierre neuve. Un calvaire ardent. Libérée des dérives éphémères de l’instant. Un lieu, un sanctuaire mouvant. Je me réveille en sursaut, de la sueur collée contre ma peau, dans un lit lardé de plis tragiques. Furtif et enveloppant, l’air se faufile dans la pièce échevelée de rêves mêlés. L’obscurité étale ses ombres dans la cour pavée. L’arbre frissonne. Le sol tremble. La lune monte dans le ciel, des étoiles se voilent. Un son entêtant, né de la terre, se rapproche. Régulier, à trois temps. Un, deux, trois. Le téléphone sonne. Un, deux, trois. L’ordinateur s’affole. Un, deux, trois. L’écran clignote, la poussière vole, la télévision s’allume. Un, deux, trois. Pause. Silence. Un. Une porte s’ouvre au loin. Deux. Des voix passent. Trois. Une horde de chevaux sauvages surgit, brutalise le silence des entrechocs violents et sourds du métal contre la pierre, dévaste les portes fermées, brise les fenêtres closes. La cour s’agrandit, les pavés se détachent, la pierre s’envole. Les fers s’accrochent aux étoiles, les chevaux tournent en cercles incantatoires, dans un mouvement fascinant, irrémédiable. La spirale du temps déploie ses souvenirs, je tends la main, je saute, plonge, aveuglément. Le téléphone arrête de sonner, la télévision redevient noire, la pièce, désordonnée. L’arbre gît, pétrifié, sur le sol dévasté, devant les vitres épaisses de la pyramide qui vient de me happer.
Quelques notes de musique sur un piano. Ave Maria, Schubert. Un deux trois quatre, un deux trois deux trois quatre, un deux trois, une voix. Une prière adressée au ciel. Une mélodie simple et poignante. Une femme, de dos. Un piano noir. Je m’approche, le clavier se tord, s’enroule autour de mes jambes, me fait basculer. Je tombe, me réveille. Il fait presque nuit. Au loin, une cloche retentit. Vieux souvenir d’un rêve qui appartient à une autre vie, une histoire ancienne, un passé révolu, un temps parallèle. [1]
Une à une, les minutes défilent, monotones. Prisonnière du son sans éclat de ma solitude, je regarde au dehors la cour désolée, l’arbre mort, les feuilles qui s’enroulent dans le vent morne, le lit défait par mes nuits de cauchemar. Le battant de la fenêtre heurte l’encadrement dans un bruit trop mat. Le rideau se soulève. Le sol tremble, encore. Le ciel s’assombrit, devient noir, griffé d’éclairs aléatoires, gronde le tonnerre, déchire le plafond qui s’ouvre, béant, sur un cercle abrutissant de vagues déchaînées. La pyramide se brise, éclate en morceaux dans un son aigu, coupant comme le fil d’un rasoir. Je marche, une cicatrice sur le visage. Du sang coule. Mes yeux se referment.
Du sable. Du sable à perte de vue. La chaleur découpe les ombres en figures géométriques. Le vent du désert courbe les dunes. Une silhouette, au loin. Une image, quelqu’un. Je crie. Le bruissement du vent me répond. Des volutes de poussière se forment, incertaines. L’amour aux mille couleurs n’est qu’une ombre portée que je recherche à travers la foule, des gestes anodins, une attention. J’imagine les traits de ton visage, le timbre chaud et velouté de ta voix, les traits fermes et nets de ta peau. Je connais la mélodie intime des battements de ton cœur, le son de ton sourire, la clarté de ton rire, terre inchangée encore si lointaine.
Le désert s’allonge, démesurément. La lumière décline. Je marche de dune en dune, sous un ciel immobile. L’or du sable se mélange aux ondulations du vent. J’ai soif. Ton sourire m’éclaire, étanche mes tyrans solitaires. Échapper au désert. À l’écriture sans tain d’une vie mal commencée. Je m’ordonne de croire, avance sous le soleil vertical et sans fard. Là-bas, quelque part, ta voix ondule, parallèle à la mienne. Je l’entends dans mon sommeil, enfouie sous mes cauchemars. Elle chuchote à mon oreille des mots secrets, arrondit les arêtes vives de ma solitude. Elle jaillira dans ma vie, deviendra le centre de ma sphère. Là-bas, quelque part, ton ombre se détache.
Les lignes bleues de l’horizon estompent les dernières lueurs du crépuscule. La nuit tombe, brève, froide. Les étoiles apparaissent une à une, minuscules diamants qui roulent leur éclat sur le ciel noir. Le vent ne souffle plus. Le silence envahit l’espace d’un son éternel et solennel. Ta silhouette disparaît dans l’obscurité nouvelle. Je te cherche dans le monde indistinct des possibles, sur le rocher mouvant de l’espoir, dans le bleu profond des océans de gloire. J’invoque ton nom, sans le connaître.
Il est presque midi. Je fixe la fenêtre, restée ouverte. Le rideau ne bouge plus. Guidée par les effluves d’un brusque bien-être, je me perds dans le dédale de rues incertaines, t’attends le long des quais de Seine, m’enivre des sons bariolés de la ville exaltée. Paris est tellement belle aujourd’hui ! Les ponts survolent le fleuve de leurs anses magiques, les péniches chantent leurs airs romantiques, les mouettes tournent dans le ciel lumineux. L’eau étincelle de mille éclats au gré des bateaux qui passent et sourient aux berges immobiles. Impassible, la place de l’Hôtel de Ville brille, irréelle, port sans attache et sans voiles. Je m’immerge dans le blanc immaculé de son éclat terrible, tangue au rythme désordonné de ses piétons sans cap. Leur errance fragmentée me procure le plaisir de la saveur des choses sans but et sans forme, seulement guidées par le hasard. Le hasard. Dictateur immémorial qui nous fait basculer de l’ombre à la lumière, de la raison à la folie meurtrière, du meurtre au désespoir. Ses fruits imputrescibles gouvernent le ressac de nos existences futiles et soumises à son chaos sans foi. J’épouse ses contours pour mieux t’apercevoir, écoute le son de ses dédales énigmatiques, place ma loi au creux de ses reins aléatoires. Navire chancelant dont le cap m’échappe, il me porte vers toi, au gré des mouvements d’une vie qui ne se joue qu’une seule fois. C’est un vœux ultime, mais il tient au fil du désir, lumineux, d’une harmonie partagée.
Le goût âcre du café réveille mes sens engourdis. La foule défile, brutale, sous mon regard. Seule devant la table ronde des bistrots, je savoure l’imaginaire de ta main dans la mienne. Tes yeux qui s’égarent sous ma peau. Tes lèvres qui effleurent ma bouche. Tes courbes emmêlées à mes formes. De l’autre côté du quai, les chevaux insoumis caracolent dans un bruit de tonnerre. Les arbres sortent de terre, déploient leurs feuilles au monde originel, les oiseaux entament leur mélodie printanière. Je croque la pomme à pleines dents, Adam me regarde, lové au creux de l’arbre rouge des hontes premières, le serpent me sourit. « - Vous prenez quoi ? » Les jardins disparaissent, ta voix se perd dans la confusion saturée de la ville agitée par l’heure du déjeuner.
Le désert s’éteint dans la nuit profonde. Le vent porte sa complainte à travers ses courbes mystérieuses. Es-tu un mirage, la clé de mon fardeau ? Je t’imagine voilée de fleurs, auréolée du sceau de la joie, marchant dans la lumière. Mais je fais partie de l’ombre. Je ne sais pas dire je t’aime, je ne sais pas, soupire Barbara. Les chevaux s’évanouissent dans un soupir. Les pavés chutent sur le sol. Les dunes se soulèvent, des vers géants rampent à travers elles, ouvrent leurs gueules criblées de dents. M’engloutissent, absorbent mon espérance, grignotent ma croyance. Paris devient moins belle. L’odeur du bitume se mélange à celle des poubelles. Des pigeons gris tournent en cercles absurdes autour des chaises, mal alignées, des jardins perdus. Je ramasse quelques marrons tombés à terre, lisses comme des galets de bord de mer. Ils brillent entre mes doigts. Ronds, parfaits, doux au contact de la peau. J’apprendrai à dire je t’aime. Ta peau sous ma main me montrera son langage. Ton corps de femme m’invitera au voyage. Tes caresses sont mes promesses. Tu es mon serment de vivre, dans le monde nouveau que je veux bâtir.
Le bruit régulier et feutré de l’ascenseur qui monte et descend rythme les heures. Un merle chante, perché sur les toits qui ondulent devant la lucarne. Je veux une vie partagée. Quelqu’un à mes côtés. Marcher dans un monde renouvelé. Sentir au plus profond de mon être que je ne suis pas seule. Te regarder et exister. Dormir, pressée contre toi, protégée des monstres qui peuplent mes nuits. Je cherche une femme, la femme de mes envies. Que la loyauté et la vérité n’effraieront pas, que la noirceur d’un passé souillé ne détournera pas.