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Julien Tournier

La cinquième épice

Livre premier : Carthage


SMASHWORDS EDITION

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La cinquième épice

Copyright © 2009 by Julien TOURNIER

ISBN – 978-2-9533574-0-0

www.devin-editions.fr


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La cinquième épice

Livre premier : Carthage

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À propos des épices


Depuis la nuit des temps, l’homme est fasciné par les senteurs et les parfums. Le premier usage connu des plantes, fleurs, graines et fruits exhalant une odeur particulière était l’éveil des sens lors de rituels religieux. Chamans et oracles brûlaient ces plantes comme une forme d’offrandes aux forces surnaturelles. Les senteurs évanescentes, tout comme les dieux, sont invisibles et le parfum des épices, nimbé de mystères, ouvre les portes du monde spirituel caché au-delà de la conscience humaine.

Bien plus tard, on découvrit les mille vertus préventives et curatives des épices, de l’Inde à l’Égypte en passant par la Mésopotamie. Les premiers écrits de l’humanité recensent déjà bon nombre d’épices médicinales : nard, santal, cannelle, girofle, myrrhe… auxquelles on prêtait la qualité de soigner à peu près tous les maux.

Dès la Haute Antiquité, Jérusalem et le Moyen-Orient découvrirent les principales épices arabes durant la visite de la reine Bilqîs, souveraine du mystérieux royaume de Saba, auprès du roi Salomon. Dès lors, le développement des grandes routes commerciales méditerranéennes permit aux grandes civilisations grecque puis romaine de goûter à la saveur épicée de ces plantes divines.

Pendant près d’un millénaire, les principales épices furent présentes sur les rivages de la Méditerranée. Cette parenthèse parfumée débuta avec l’expansion de l’empire grec jusqu’aux limites de l’Inde actuelle, menée par Alexandre le Grand. Elle s’acheva avec les invasions barbares qui mirent un terme à la toute puissance de Rome. Durant ce laps de temps, le commerce – en particulier celui des épices – prospéra entre l’Orient et l’Occident.

À partir du Haut Moyen-Âge, les épices se raréfièrent, l’opposition entre Christianisme et Islam rendait difficiles les échanges commerciaux entre Orient et Occident. Les routes maritimes étaient tenues par la puissante flotte de l’empire byzantin, et les routes terrestres étaient surveillées par les seigneurs maures.

Il faudra attendre les croisades pour trouver à nouveau des épices à l’ouest de Constantinople. Pendant près de cinq siècles, l’Europe fut privée de ces mystérieuses senteurs venues d’horizons encore inexplorés.

À propos de Carthage


En ces temps reculés du Haut Moyen-Âge, la cité de Carthage était sous domination byzantine. La capitale de l’exarchat d’Afrique avait adopté le christianisme avec ferveur et demeurait une place commerciale et militaire de premier ordre.

Carthage fut fondée par les Phéniciens, huit siècles avant la naissance du Christ et devint rapidement l’une des villes les plus puissantes de la Méditerranée contrôlant de nombreux territoires. Elle étendit son emprise de l’Espagne à la Libye et possédait les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et une partie de l’actuelle Sicile.

Devenue la grande rivale de Rome, la cité-État connut plus d’un siècle de guerres pour la domination de la Mare Nostrum. Durant la seconde de ces trois grandes campagnes militaires que les Romains nommèrent guerres puniques, le célèbre Hannibal Barca traversa les Alpes avec des éléphants, dans l’idée de soumettre Rome. Mais à l’issue de la troisième guerre punique, Rome remporta une écrasante victoire sur Carthage. La cité antique fut entièrement rasée puis reconstruite à la mode romaine.

Après les invasions des barbares du Nord et la perte d’influence de l’empire romain d’Occident sur ses anciennes colonies, Carthage passa aux mains de l’empire romain d’Orient, plus connu sous le nom d’empire byzantin.

Située aux confins de ce nouvel empire, la cité résistait vaillamment à toutes les tentatives de conquête. Elle semblait imprenable. Cependant, une nouvelle religion, l’Islam, fédérait les peuples de l’Orient. Ces nouveaux conquérants avaient repris les territoires de Syrie, de Palestine et d’Égypte et convoitaient désormais la fabuleuse Carthage.

La reine Didon, sœur du roi de Tyr, Pygmalion, arrivant sur le rivage souhaita y fonder une ville. Elle se rendit auprès du souverain berbère Syfax, qui possédait cette terre. Elle lui demanda l’autorisation de fonder un royaume en ces lieux. Celui-ci ne souhaitant pas accéder à la requête de l’étrangère lui offrit alors un terrain de la taille de la peau d’un taureau adulte. La reine n’eut d’autre choix que d’accepter ce marché de dupes. Elle fit acheter une belle peau, bien tendue puis la découpa en fines lanières qu’elle noua les unes aux autres, dessinant ainsi les contours de la cité de Carthage.

Ainsi naquit la légende.

Chapitre 1

La caravane venait de rejoindre les rives de la Méditerranée et abordait la magnifique cité de Carthage, capitale d’Afrique. C’est ici que s’achevait sa longue route qui cheminait à travers le désert, les montagnes et les plaines. Le groupe de voyageurs épuisés et assoiffés se dispersa rapidement à l’entrée de la ville. Certains chargés de lourdes marchandises s’empressaient de rejoindre la grande place du marché en quête de la fortune, d’autres préféraient le confort d’une taverne et les vapeurs de l’alcool pour tromper la fatigue. Une femme du nom d’Hannah resta à l’écart du tumulte et de l’agitation de la cité. Elle s’appuya contre un palmier dont l’ombre protectrice apaisait un peu la morsure du soleil. Elle caressa son ventre arrondi, elle donnerait naissance à un enfant d’ici peu. Elle était exténuée, mais le simple fait de savoir que cette effroyable traversée avait pris fin suffisait à la réconforter.

Durant son voyage, elle avait commencé à sentir l’enfant s’agiter et craignait de devoir accoucher au beau milieu d’un désert hostile. Puis l’horizon de sable se mit à dessiner la cime de lointaines montagnes. La végétation, d’abord clairsemée, fit de nouveau son apparition et la caravane croisa le chemin d’impétueuses rivières qui offrirent généreusement leur eau claire aux voyageurs. Enfin, la mer apparut dans le lointain, donnant le signal de la fin du voyage. Chacun sut que sa destination serait bientôt atteinte et se sentit animé d’un nouvel élan. Hannah fut rassurée.

Une dame âgée au visage doré et aux traits creusés par une existence passée aux champs, s’était enquise de l’état du bébé. Hannah ne comprenant pas sa langue, elle s’était contentée de lui faire un sourire. La vieille femme vexée ne lui avait plus adressé la parole du voyage. Elle marmonnait dans l’ombre en la regardant du coin de son œil olivâtre et murmurait à l’oreille des autres voyageurs : « Qu’avait bien pu pousser une femme seule portant un enfant à faire une traversée si longue et périlleuse ? » La méfiance pouvait se lire dans le regard de ces hommes rudes, emmitouflés dans leurs chèches. Hannah ne parlait pas leur langue et cela lui convenait, elle n’aimait pas les questions et appréciait le calme de la solitude. Elle s’était néanmoins entichée d’un petit singe magot appartenant à un homme qui avait rejoint la caravane peu après l’entrée en pays numide. Ce petit singe ne réclamait que peu de soins, et ne posait jamais de questions, c’était le compagnon de route idéal. Elle le baptisa Hadrien en hommage à l’empereur romain, originaire comme elle de la province de Bétique , bien loin, de l’autre côté de la mer. Elle était heureuse de s’occuper de ce petit animal aux mimiques étrangement humaines et voyait là l’occasion de s’entraîner à soigner et couver son enfant à naître. À la fin du périple, le vieux numide lui fit comprendre que si elle le souhaitait, elle pouvait garder le petit magot. Mais lorsque son maître s’en alla en direction de l’ouest et de la ville, le singe sauta de l’épaule d’Hannah sur laquelle il était agrippé et courut vers son maître. Hannah fut un peu triste de voir partir Hadrien, sans le moindre remords ni la moindre hésitation après s’être occupé de lui comme d’un fils pendant plusieurs semaines. Peut-être en allait-il ainsi dans la vie et un jour, verrait-elle s’en aller son enfant ? En essayant d’imaginer si elle donnerait naissance à un garçon ou à une fille, Hannah, finit par s’endormir dans l’ombre protectrice de la palmeraie. Bien loin de l’agitation de la cité.

Elle se réveilla au beau milieu de la nuit. De violentes contractions lui vrillaient le ventre. Elle avait perdu les eaux et savait que cela annonçait le début de l’enfantement. L’espace d’un court instant, elle replongea dans ses souvenirs d’enfance en Bétique. Elle se souvint de sa mère donnant le jour à un enfant mort-né et succombant à son tour. Elle fut soudainement envahie de la crainte de ne pas savoir s’y prendre. Elle était seule à l’extérieur de la ville et allait pour la première fois donner la vie.

Elle se leva péniblement et essaya de rejoindre la porte la plus proche. L’entrée de la ville n’était située qu’à une centaine de mètres, mais la douleur la faisait gémir à chaque pas. En cette heure tardive, il n’y avait personne dehors qui puisse lui porter assistance. Elle n’avait pas le choix, il fallait qu’elle marche jusqu’à la porte. Traversant l’obscurité, elle luttait contre ce bébé qui voulait sortir et qui le lui faisait savoir en déclenchant en elle d’atroces souffrances. Elle dut s’agenouiller à plusieurs reprises sur le sol en terre battue pour affronter l’étau des contractions. Mais à chaque fois elle se relevait, pour faire un pas de plus vers le mur d’enceinte. Devant la porte close, elle souleva le lourd heurtoir en fonte à l’effigie du lion, symbole de la cité et frappa trois coups. La douleur faisait rouler de grosses larmes sur son visage, sa respiration devenait haletante.

Aucune réponse ne vint. Hannah hurla à l’aide dans sa langue natale et demeura effondrée contre la porte espérant que quelqu’un finirait par passer. Mais personne ne passa. Elle commençait à sentir le mouvement du bébé au travers d’elle. Il fallait qu’elle trouve un endroit pour accoucher seule. Elle leva les yeux au ciel et contempla la pleine lune. Dans un ultime effort, Hannah se releva et longea la muraille. Au bout de quelques mètres, elle arriva près d’une écurie où paissaient les animaux de peu de valeur qui n’avaient pas le droit d’entrer dans la cité. Elle faillit bien s’allonger dans la paille au milieu des ânes, des chiens et des agneaux, mais elle ne voulait pas que son fils naquît ainsi. Pas dans une étable.

Continuant à longer le mur, elle entendit le murmure d’un ruisseau qui semblait contourner les remparts. Là, elle découvrit une petite porte en métal forgé. Elle enjamba le cours d’eau non sans mal, et s’approcha. En s’appuyant contre la porte, elle fut soulagée de découvrir que quelqu’un avait oublié de la fermer ce soir-là.

Hannah pénétra dans un petit jardin éclairé par la lune. L’odeur entêtante du jasmin et de la rose qui parvenait à ses narines apaisa quelque peu ses douleurs. Elle finit par trouver un coin d’herbe près d’une fontaine dont le clapotis était le seul bruit alentour. Elle se coucha et se prépara à donner naissance à son enfant. Elle ne savait pas si elle allait y parvenir et tremblait de peur, mais ce petit bout de jardin la réconfortait. Elle devinait des fleurs malgré l’obscurité. Elle sentait également les parfums délicats de plantes aromatiques dont elle ignorait le nom, mais qui inondaient ses sens. Au bout de plusieurs heures, la douleur céda la place à la délivrance. Hannah donna naissance à un petit garçon, qui poussa un cri et ouvrit les yeux. Après s’être reposée en remerciant le ciel de lui avoir offert un si beau présent, elle nettoya l’enfant dans la fontaine, l’enveloppa dans un carré de toile et le serra contre son sein comme elle en avait pris l’habitude avec le petit singe magot durant la traversée. Complètement épuisée, elle s’endormit en oubliant de lui donner un nom. Elle n’entendit pas les cris que poussait une autre femme qui accoucha elle aussi cette nuit-là.

Chapitre 2

Hannah fut réveillée par la chaleur des rayons du soleil matinal. Son enfant dormait paisiblement sur son sein. Elle regarda autour d’elle et découvrit que la porte qu’elle avait empruntée dans la nuit menait à un magnifique jardin. Elle était assise sous un majestueux palmier dattier. Des joncs de papyrus ornaient un petit bassin dans lequel se déversait l’eau de la fontaine. Un sycomore centenaire offrait une ombre réconfortante. Partout des fleurs, des fruits et des plantes aux parfums mystérieux répandaient leurs généreux effluves. La rosée recouvrait les herbes, les fleurs, et les feuillages où déjà butinaient les abeilles. Hannah remarqua un banc situé sous un olivier et alla s’y installer pour donner le sein à son enfant. Par-delà les figuiers et les cyprès, elle devina les murs d’une maison. Elle pensa alors que ce jardin devait sûrement appartenir à une famille de riches carthaginois et que sa présence n’était peut-être pas souhaitée. Le bébé se réveilla et regarda sa mère de ses yeux ronds, il commença à pleurer pour lui signifier sa faim. Elle se résolut à quitter les lieux une fois le repas donné.

Durant la nuit précédente, une Carthaginoise prénommée Zennuba avait enfanté d’une petite fille. Elle habitait la demeure qui jouxtait le merveilleux jardin. Son époux était un commerçant qui possédait un navire. Ils étaient installés à Carthage depuis cinq générations. Lui, passait la plus grande partie de l’année en mer, ses voyages l’avaient mené sur tous les rivages de la Méditerranée. Il avait vu les paysages verdoyants et montagneux de la Mauritanie, les sables et les monuments d’Égypte, les fabuleuses cités de Damas et de Jérusalem en terre d’Antioche, les contrées lointaines d’Asia, de Galatia, de Thrace. Il avait également connu les impériales villes de Rome et d’Athènes et avait arpenté la douce contrée de Gaule, qui avait perdu son statut de province romaine en proie aux invasions de peuplades nommées Wisigoth et Francs, venues de l’Est et du Nord. À chacune de ses escales, il échangeait quantité de marchandises glanées au cours de son périple. Verrerie, cristaux, étoffes plus où moins précieuses, vins de Carthage et de Rome, statuettes de bronze, de bois ou de métal, émeraudes, diamants et saphirs… son navire recelait de nombreux trésors, mais aussi beaucoup de choses sans valeur. Un jour, lors d’une escale à Ravenne, sur la mer Adriatique, il fut amené à partager le gîte de l’exarque Grégoire, à qui il devait remettre un important message de la part de son homologue carthaginois Gennadios II.

Grégoire, particulièrement friand d’une étoffe noble importée d’Asia, dont il aimait parer son épouse et ses maîtresses, décida d’inviter le marchand. Celui-ci fut convié à un banquet où des mets d’un exquis raffinement et d’une délicatesse inouïe lui offrirent des sensations, des parfums et des saveurs qu’il n’avait jusqu’alors jamais connus. Curieux d’apprendre la manière dont son cuisinier parvenait à rendre ses plats si raffinés, il questionna l’exarque. Celui-ci, une fois le repas et les interminables discussions politiques avec ses hôtes achevés, l’entraîna vers une pièce gardée par un homme en armes.

— C’est ici que je conserve mes plus précieux trésors, murmura le haut dignitaire de l’empire, excité comme un enfant à l’idée de partager ses secrets. Mais lorsqu’il poussa la lourde porte, le marchand carthaginois ne vit qu’un amoncellement de sacs en toile jonchant le sol en terre battue de la loggia. Il s’attendait à contempler les prises de guerre de cette province isolée, dernier vestige du tout puissant empire romain d’antan. Sa déception fut de courte durée, un instant après être entré dans la remise, une exhalaison de senteurs aussi subtiles que mystérieuses parvint jusqu’à ses narines. Il crut déceler certaines des notes présentes lors du banquet du soir, mais bien d’autres parfums vinrent émerveiller ses sens en émoi. En fait de trésor, la pièce contenait une douzaine de sacs emplis de graines de forme étrange, de poudres multicolores aux senteurs envoûtantes, d’herbes séchées, de fleurs de plantes inconnues. Le tout se mélangeant en un tourbillon coloré de fragrances tantôt suaves, tantôt rugueuses.

— Ceci est mon trésor, cher ami. J’ai débuté cette collection lors d’un voyage à Constantinople pour le couronnement de Constantin IV Pogonat. Par la suite, j’envoyais des hommes de confiance aux confins de l’empire et bien au-delà, pour rapporter différentes variétés de ces aromates. Gaule, Hispanie, Bétique, Mauritanie, chacune de ces pérégrinations au-delà des mers m’a permis d’enrichir ma collection. Les marchands de l’Orient lointain les nomment épices, elles peuvent prendre la forme de fleurs ou de graines, mais le plus souvent, pour en faciliter le transport et la conservation, elles sont broyées en une fine poudre. Mon cuisinier a appris à les apprivoiser pour régaler mes convives.

Le Carthaginois plongea la main dans un sac de cannelle, il en extrait une petite poignée brune qu’il huma avec délectation. Il n’avait jamais rien connu de semblable auparavant. Bien sûr, il avait déjà entendu parler de ces épices, il en avait lui-même possédé d’infimes quantités qu’il revendait dans de minuscules fioles finement ouvragées. Ces poudres originaires d’Extrême-Orient se trouvaient essentiellement à Constantinople. Elles n’étaient que très rarement vendues sur les marchés, se monnayant à des prix tout à fait déraisonnables. Aussi n’avait-t-il jamais songé à en faire un commerce régulier. La quantité et la variété des épices qu’il avait sous les yeux constituaient en effet un trésor bien plus rare et bien plus précieux qu’il n’aurait pu l’imaginer.

Peu avant son départ, le marchand et Grégoire devisaient des problèmes de l’exarque de Carthage avec les Maures tout en se promenant dans son jardin peuplé d’oliviers et de statues d’anciens empereurs romains. L’exarque Grégoire qui était lui aussi soumis aux assauts incessants des Lombards, remit un message très succinct, mais encourageant pour Gennadios, lui conseillant de verser une certaine somme d’argent pour calmer ses assaillants. Il suggéra également d’envoyer des espions semer la discorde parmi les tribus sarrazines les plus fragiles. Une fois le chapitre politique achevé, il se tourna vers le marchand, l’air aussi nostalgique que ces statues évoquant une époque de gloire révolue. Il lui confia alors son plus grand regret :

— Vous l’aurez constaté, j’arrive au terme de mon existence, et j’ai bien peu de choses à transmettre. Mon successeur devra se contenter des quelques miettes de l’ancien empire qui restent sous mon contrôle, lesquelles sont âprement disputées par les envahisseurs lombards. Je vais vous faire une confidence : la politique m’ennuie. Heureusement que j’ai mon trésor, il me fait voyager, m’ouvre des horizons inconnus. J’ai largement assez d’épices pour vivre plusieurs vies de fêtes et de banquets savoureux, mais pour la plupart d’entre elles je suis incapable de donner leur nom et, pire encore, j’ignore comment on les produit. J’aurais aimé posséder de bonnes graines à planter, transmettre ce savoir, mais Constantinople est assiégée par les Maures et il m’est impossible d’envoyer un émissaire là-bas. Je mourrai sans jamais en savoir davantage sur ces mystérieuses épices.

Le marchand comprit que l’exarque souhait lui transmettre la flamme de sa passion. Dans la douceur de l’après-midi, il quitta la résidence somptueuse de Grégoire avec le sentiment qu’il ne le reverrait jamais.

Durant l’année qui suivit, l’exarque de Ravenne poussa son dernier soupir au moment même où les Arabes abandonnaient le siège de Constantinople. « Le destin se montre parfois cruel », pensa le marchand carthaginois qui gardait un souvenir émouvant du repas offert par l’exarque Grégoire. Il envisagea de se lancer dans le commerce des épices.

Peu à peu, il s’intéressa davantage au sujet. Il commença par acheter un sac d’herbes locales à chacune de ses étapes. Il ne quittait bientôt plus un port sans s’être renseigné sur les herbes aromatiques du cru. La plupart du temps, on prêtait à ces herbes des vertus médicinales, cosmétiques ou sacrées. Plus rarement les habitants les utilisaient pour agrémenter leur cuisine. Le Carthaginois découvrit une plante à fleur grisâtre au parfum envoûtant lors d’une étape dans les îles Cyclades, celui qui la lui vendit l’avait nommée thymus .

Plus tard, il échangea à un marchand de Damas un plein sac d’une herbe à l’odeur de camphre contre des étoffes raffinées. Le marchand de Damas semblait ravi d’avoir troqué ces herbes peu communes qu’il appelait rosa maria .

Il raconta au Carthaginois une légende de son pays selon laquelle cette plante avait autrefois des fleurs blanches. Mais Marie, la mère du Christ aurait déposé une étoffe bleue sur un parterre de ces fleurs, leur donnant leur couleur actuelle.

Sur le chemin du retour, lors d’une étape à Malte, il se procura une plante médicinale censée rendre les femmes plus fertiles dont le goût lui rappelait celui d’un met dégusté à Ravenne, elle se nommait salvia . Le Carthaginois qui ne parvenait pas à avoir d’enfant avec son épouse y voyait là un signe du destin. Grâce à ces plantes, il aurait peut-être bientôt un héritier. Pour chacune de ces découvertes, il avait récupéré un petit sachet de graines et s’était enquis de la meilleure manière de les faire pousser.

De retour chez lui après ce long périple, il retourna voir l’exarque de Carthage pour lui confier le message de Grégoire. Pour le remercier, ce dernier lui offrit une belle demeure tout contre les remparts de la cité. Là, il parvint à cultiver ces trois variétés importées : thym, romarin et sauge. Il fit même aménager un petit jardin attenant à sa maison pour ses cultures. Au début, il eut un certain succès auprès de la haute société de Carthage qui appréciait de redécouvrir ces épices, autrefois réservées aux rois, et disparues depuis plusieurs siècles.

Ses plantes aromatiques attirant la curiosité de l’élite, il s’offrit les services d’une cuisinière et acheta du laurier et du persil pour étoffer son jardin. Mais au bout de deux années, ne parvenant pas à trouver d’autres variétés d’épices, il se lassa. Rien de ce qu’il cultivait ne ressemblait vraiment à ce qu’il avait goûté chez l’exarque de Ravenne. En outre, malgré son infusion de sauge quotidienne, son épouse n’était toujours pas tombée enceinte. Un malheur n’arrivant jamais seul, la vue du marchand se mit à décliner. Il lui était impossible d’envisager un nouveau voyage en mer. Au bout d’une année, il était devenu complètement aveugle. Ne pouvant plus exercer son métier, il se laissa aller à la décrépitude. Son état empirait jour après jour. Son seul réconfort, il le trouvait dans son jardin. Même s’il ne pouvait les voir, il pouvait sentir le parfum de ses plantes aromatiques, ses épices comme il les appelait.

Par peur de manquer d’argent, il congédia sa cuisinière et, bien vite, la bonne société carthaginoise se désintéressa de lui.

Puis un jour, un miracle survint. Le malheureux homme hébergeait un marchand goth, originaire de Pax Lulia dans l’ancienne Lusitanie romaine. Celui-ci prétendait posséder des pouvoirs de guérisseur et voulut en savoir davantage sur les conditions dans lesquelles le Carthaginois avait perdu la vue. Après l’avoir entendu, il se leva, quitta sa maison et alla arpenter le port en direction de son navire. Il en revint bientôt avec un petit sachet de graines de couleur pourpre qu’il offrit au Carthaginois.

— Plante ces graines, elles te donneront rapidement un arbuste qui ne dépareillera pas dans ton jardin. Ensuite, récolte les fleurs et bois-en une infusion chaque jour. Au bout d’une semaine tu distingueras de nouveau les formes, au bout d’un mois tu verras les couleurs, et au bout d’une saison, tu y verras aussi clair qu’un gaillard de vingt ans. Nous avons l’habitude d’appeler cet arbre airella . Il te donnera également d’excellentes baies sucrées.

— Je te remercie de ton attention, mais je doute que les plantes puissent agir dans les affaires qui concernent les hommes et les femmes. J’ai bien essayé de donner cette plante que j’ai rapportée de Malte en infusion à mon épouse qui ne peut me donner d’enfant. Cela fait maintenant trois ans que j’essaie, sans succès.

— Peux-tu me montrer cette plante ? demanda le Goth au marchand.

Tout en gardant une main contre le mur, l’aveugle longea le couloir et guida son hôte vers son jardin. Là, il pointa du doigt la plante censée rendre les femmes plus fertiles.

— Voilà la plante en question, fit le Carthaginois.

— Et tu utilises les fleurs pour tes infusions ?

— Oui, répondit-il.

— Je vois que tu as un pressoir pour ton raisin. Il pourra te servir pour utiliser correctement les vertus de la sauge. Presses-en les feuilles et seulement les feuilles. Tu en tireras un jus très amer. C’est ce jus que tu donneras à ton épouse.

Le marchand qui n’avait rien à perdre suivit les conseils du Goth. Il planta les graines cuivrées d’airelle et pressa les feuilles duveteuses de la sauge. Au bout d’un mois, il recouvrit la vue, et sa femme tomba enceinte dans l’année qui suivit.

Revigoré par cet épisode, il décida de se lancer à la conquête de nouvelles épices. Il prépara son voyage pour Constantinople désormais libérée de la menace mauresque. Il affréta son navire, sélectionna un équipage de quinze hommes solides et appareilla en fixant le cap vers la capitale impériale. Il laissa derrière lui son jardin, sa femme et son enfant à naître.

Cela faisait maintenant près de six mois qu’il avait quitté Carthage et Zennuba, son épouse, aurait aimé qu’il assiste à la naissance de sa fille.

Chapitre 3

Zennuba était inquiète. Son mari lui avait promis de revenir avant son accouchement et il n’avait pas l’habitude de trahir sa parole. La route vers Constantinople était longue et périlleuse. La capitale de l’empire était l’objet de toutes les convoitises, ce qui en faisait un lieu dangereux pour commercer.

Ne parvenant pas à chasser ses idées noires, elle décida de donner le sein à sa fille dans son jardin, elle savait qu’elle trouverait là, le réconfort dont elle avait besoin. Ce jardin lui rappelait son mari, il y avait mis ses découvertes, ses espoirs, mais aussi ses doutes, ses erreurs. Ce lieu n’avait pas d’égal à Carthage. Quand il reviendrait de son voyage à Constantinople, nul doute que son époux y cultiverait des plantes fabuleuses ramenées de l’Orient et en ferait le plus beau et le plus riche jardin de ce côté de la Méditerranée.

Elle se dirigea vers le banc, pour s’asseoir sous l’olivier. Le soleil était doux ce matin, il ne mordait pas. En pénétrant dans l’enclos, Zennuba fut surprise. Une femme brune à la peau dorée, aux yeux profonds allaitait un enfant aux cheveux blonds comme les blés. Elle était vêtue simplement, à la mode berbère et avait enveloppé son bébé dans un morceau de toile pourpre. Elle se trouvait là, juste sous l’olivier à quelques mètres d’elle.

La Carthaginoise resta un moment à l’observer, cachée derrière un cyprès. Sa fille ne s’était pas encore réveillée. Bien sûr, elle aurait dû parler à cette étrangère et la chasser hors de chez elle, mais le fait qu’elle ait un enfant si jeune la troublait. Zennuba remarqua alors que la tunique de la femme était maculée de sang, apparemment, elle venait juste d’accoucher, seule.

Soudain, la jeune femme se leva, rassembla ses quelques affaires et quitta le jardin par la petite porte qui donnait sur la muraille de la cité, juste derrière l’écurie. Zennuba n’eut pas le temps de réagir, l’étrangère et son bébé avaient déjà disparu.

Elle appela Thanit, sa domestique et lui ordonna de partir sur le champ en ville. Elle devait retrouver et suivre une jeune femme brune vêtue d’une tunique berbère et portant un nouveau-né. Thanit s’exécuta.

Chapitre 4

Hannah se sentait si vide ce matin-là. Cette nuit, elle avait donné le jour à un petit garçon à qui elle n’avait pas eu la force de donner un nom. Elle qui avait senti la vie grandir en elle, elle qui avait supporté cette éprouvante traversée depuis la Mauritanie, elle qui s’était battue, qui avait pleuré, qui s’était cachée. Elle avait su trouver cette énergie insoupçonnée en elle. Aujourd’hui, elle se sentait inerte, incapable, animale. Elle avait tout donné pour que cet enfant naisse et alors qu’il buvait à son sein, elle eut la sensation qu’il puisait en elle ses dernières forces de vie. Néanmoins, elle savait qu’elle n’avait pas sa place dans ce jardin, que tôt ou tard, quelqu’un la découvrirait et la chasserait. Alors elle se leva. Ses jambes tremblantes les soutenaient à peine, elle et le bébé. Elle regarda son petit visage. Il avait la peau dorée, les cheveux blonds et ses yeux étincelaient tels deux aigues-marines. Ils étaient aussi verts que bleus, d’une clarté lumineuse, presque délavée qui lui rappelait la rivière qui coulait tout près de chez elle et qui ne ressemblait en rien à ces rivières boueuses d’Afrique. Cette rivière s’appelait Bétis, et c’est ainsi qu’elle décida de nommer son enfant.

Hannah sortit du jardin par la porte dérobée, traversa le ru et longea la muraille. La porte sud de la cité, restée close la veille au soir, était maintenant le lieu d’un intense passage : marchands richement parés, paysans apportant leur récolte, bergers guidant leur troupeau vers une fin certaine, mendiants en guenilles. Hannah savait qu’elle ressemblait davantage à ces derniers qu’à une aristocrate de Bétique en fuite. Peu importait le regard des autres à cet instant précis. Elle serra son enfant tout contre elle et franchit la grande arche de pierre. Aujourd’hui, elle entrait à Carthage par la grande porte.

De loin, Thanit suivait l’étrangère qui portait un nouveau-né. Elle venait de pénétrer dans la ville par la porte de Thapsus, la plus méridionale des entrées de la cité. Pendant toute la matinée, celle-ci semblait errer sans but réel. Elle ne mendiait pas, mais déambulait dans les artères de la capitale d’Afrique, marquait une pause dans un endroit abrité pour donner le sein, puis repartait. Au bout d’un moment, à la grande surprise de Thanit, elle quitta l’enceinte de la cité et reparut quelques instants plus tard, portant sur son épaule d’immenses feuilles de bananier enroulées. Peu avant midi, elle se rendit sur la place du marché et considéra longuement les étals des poissonniers. À sa moue dubitative, Thanit songea qu’elle ne trouvait pas ce qu’elle était venue chercher. Elle sortit néanmoins une petite pierre de sa besace et l’échangea contre vingt livres de sardines et de maquereaux qu’elle enroula dans une des feuilles de bananier. Le poissonnier regarda avec étonnement cette généreuse étrangère en guenilles. Elle acheta ensuite des légumes et un peu de charbon de bois. Elle s’installa alors dans un coin de la place, à l’écart de la foule. Là, elle creusa un trou circulaire d’environ une coudée de diamètre. Elle y alluma un feu de charbon qu’elle éventait patiemment avec la feuille de bananier. Elle sortit de son sac un coutelas en argent richement orné de pierres précieuses. Elle découpa le poisson en filets, prit soin d’enlever la tête, la queue et les arrêtes, et par des gestes habiles en retira la peau. Un chien qui passait par là ne manquait rien du spectacle. Pour la première fois de la matinée, elle sourit. Les animaux parlent une langue simple, pensa-t-elle ; c’est le langage des désirs et du cœur. Elle donna la peau et les restes de poisson au chien qui ingurgita goulûment ce présent. Puis elle découpa les légumes en fines lanières et disposa le tout sur la feuille de bananier. Elle sortit une petite fiole de sa besace et versa quelques gouttes d’une huile odorante sur la préparation. Pour finir, elle rajouta une poignée de feuilles aux parfums enivrants qu’elle avait cueillies dans le jardin. Elle en ignorait le nom, mais pressentait que de tels arômes ne pouvaient que magnifier un plat fait de bons ingrédients simples. Elle plia sa feuille et recouvrit le feu de terre. Elle enfouit la feuille repliée quatre fois dans le mélange de terre et de cendres et attendit. Le chien, voyant disparaître sous la terre fumante toute cette nourriture, s’en alla chercher un autre mécène pour assouvir sa faim. Le petit Bétis s’éveilla réclamant le sein. Hannah lui offrit ce lait que son corps produisait généreusement, sans qu’elle ait à s’en soucier.

Thanit jugea qu’elle préparait son repas de midi et qu’elle n’avait aucune notion de quantité. Elle s’en retourna voir sa maîtresse Zennuba pour lui rapporter ce qu’elle avait vu. Zennuba écouta sa domestique sans dire un mot. Elle nota que cette femme vêtue comme un pauvre hère avait monnayé son repas contre des pierres précieuses et qu’elle découpait sa nourriture avec un luxueux couteau en argent. « Cette étrangère est entourée de mystères, songea la Carthaginoise. Je finirai par en savoir plus ! » Elle demanda à Thanit de retourner au marché à la fin de la journée pour voir ce qu’il était advenu de cette femme.

Dans l’après-midi, Zennuba promena sa fille dans le jardin de son mari. Elle aurait préféré attendre son retour pour trouver un nom à cet enfant qu’ils avaient si ardemment désiré. Lui qui avait parcouru le monde, il aurait sûrement souhaité lui donner un nom qui évoquait le voyage, les légendes de pays lointains ou les reines d’antan. Mais on ne pouvait laisser un enfant sans nom. Elle admira ses joues rondes, son teint mat, ses yeux noirs en amande et pensa que sa venue était une bénédiction. Elle la nomma Naïs, et trouva que c’était bien ainsi.

Il faisait chaud. Elle décida de retrouver la fraîcheur de sa demeure. Sans s’en apercevoir, elle laissa son voile sur le banc près de l’olivier.

Dans la soirée, peu avant le coucher du soleil, Thanit, suivant les ordres de Zennuba se rendit en ville pour espionner l’étrangère. Elle la retrouva sur la place, à l’endroit exact où elle l’avait laissée. À sa grande surprise, un attroupement s’était formé autour d’elle. De loin, Thanit pensa qu’elle s’était mise dans une situation délicate. Sans doute les marchands s’étaient-ils rendus compte que ces pierreries n’étaient que des babioles sans valeur et réclamaient-ils le remboursement de leurs denrées. Mais en approchant, elle constata avec étonnement que l’attroupement était là pour une tout autre raison : le poisson qu’elle avait préparé. S’approchant pour essayer de mieux entendre les conversations, elle nota plusieurs exclamations, des compliments, des « ho », des « ha », des « mmh », tous semblaient apprécier cette cuisine simple et savoureuse. Puis, lorsqu’elle eut vendu tout son poisson, l’attroupement se dispersa et la femme demeura seule. Elle sortit quelques pièces de cuivre de sa besace et se mit à les compter. Thanit regarda ce butin avec concupiscence. Alors, l’étrangère rassembla ses quelques affaires et s’en alla. Thanit la suivit jusqu’aux portes de la cité, avant de retourner voir Zennuba pour lui raconter ce qu’elle avait vu sur la grand-place. Elle lui décrivit le parfum de ce poisson qui lui rappelait les herbes que son mari faisait pousser. Zennuba était de plus en plus intriguée par cette femme. Dès qu’elle aurait recouvré ses forces, elle se rendrait en ville pour tirer cela au clair.

La nuit était fraîche et Hannah regrettait de ne pas avoir investi dans un carré d’étoffe pour se couvrir. De toute façon, il était trop tard : les portes de la cité s’étaient refermées juste derrière elle. N’ayant nul autre endroit où aller, elle arpenta le chemin sinueux qui longeait les remparts, passa le long de l’étable, enjamba la petite rivière, et parvint à la porte en fer forgé. Dans la fraîcheur, les herbes et les fleurs répandaient leurs généreux effluves et semblaient souhaiter la bienvenue à Hannah et à Bétis. Elle retrouva le petit banc sous l’olivier et y découvrit le voile de tissu oublié par Zennuba. Elle se dit que quelqu’un de bienveillant devait penser à elle. Elle enveloppa l’enfant et s’endormit en serrant Bétis contre son cœur.

Chapitre 5

Ce matin-là, Hannah se réveilla plus tôt que la veille. Songeant au succès que son poisson avait rencontré, elle pensa qu’il eut été dommage de rater le repas de midi sur la place. Elle alla cueillir quelques feuilles des merveilleuses plantes du jardin et se couvrit les épaules du voile qu’elle avait trouvé sur le banc. Bétis dormait encore lorsqu’elle quitta le petit jardin.

Malgré l’heure matinale, la place principale de Carthage était bouillonnante de monde et on pouvait y sentir l’effervescence des grands jours. Des banderoles étaient déployées dans les rues, des soldats éloignaient mendiants et animaux des principales artères de la cité, chacun s’était paré de ses plus beaux atours. La ville s’apprêtait à célébrer la fête dévolue à saint Cyprien, l’ancien évêque de Carthage, mort en martyr, décapité par l’empereur romain Valérien. Hannah qui ignorait tout de la raison de ces festivités mais qui y voyait tout de même un bon présage se rendit directement auprès de l’étal du poissonnier qui l’avait servi la veille. La pêche de la nuit avait été fructueuse et le choix était bien plus vaste. Elle acheta dix livres de mérou, dix livres de maquereaux et une vingtaine de rougets. Plus loin, elle acheta des légumes et d’autres denrées selon l’arrivage : fleurs de courgettes dorées, aubergines brillantes, navets ronds, ail, olives, graines d’ikiker , miel, citrons… cela lui coûta quasiment tout l’argent qu’elle avait gagné la veille. Débarrassée de ses quelques pièces de cuivre, elle retourna s’asseoir dans le coin de la place. Le chien était couché à l’endroit exact où elle avait fait son feu, comme s’il avait monté la garde toute la nuit afin que personne ne lui vole son emplacement. Hannah déposa quelques feuilles de bananier sur le sol de terre battue et coucha Bétis. Le petit ne dormait plus mais ne réclamait pas encore le sein, Hannah en profita pour creuser un trou deux fois plus important que la veille. Selon la même méthode, elle alluma un feu de charbon puis, une fois qu’elle jugea la température suffisante le recouvrit de terre qu’elle commença à brasser. Les cendres auraient dû lui brûler les mains, mais elle maniait ce mélange incandescent aussi naturellement que si elle préparait de la semoule de blé. Elle disposa ses ingrédients sur deux feuilles de bananier et les prépara avec soin. Les restes allèrent au chien qui attendait patiemment son heure. Elle assaisonna le poisson avec du miel et certaines feuilles odorantes du jardin. Hannah trouvait que ces plantes avaient une odeur aussi agréable que la menthe, bien que cela ne fût pas de la menthe. Elles rehaussaient les plats mieux que le laurier, mais ce n’était pas du laurier. Hélas, elle ne pouvait demander à personne comment on devait les nommer. Elle ajouta de l’huile ainsi qu’une poignée de petites graines grises qu’elle sortit de son escarcelle. C’était un homme de la caravane, un médecin, qui lui en avait donné un sachet pour soigner une mauvaise fièvre durant la traversée. Elle avait trouvé que ces graines sentaient bon ; elles agrémenteraient à merveille sa préparation du jour. Enfin, elle replia la feuille de bananier avant de l’enterrer. Quelques badauds s’arrêtèrent pour essayer de comprendre ce que préparait cette femme étrange, habillée comme une mendiante. D’aucuns s’imaginèrent qu’ils étaient face à une sorcière, ceux-ci s’empressèrent de passer leur chemin. D’autres humant un agréable fumet s’approchèrent pour voir ce qui sentait si bon, mais ne voyant rien, ils crurent à une hallucination comme parfois le désert peut en offrir.

Hannah laissa sa préparation cuire tranquillement, et enroula Bétis autour de ses épaules avec le voile qu’elle avait pris en quittant le jardin. Craignant de se faire refouler par les gardes, elle se rendit dans une échoppe de tisserand située en haut d’une montée bien raide et s’acheta une tunique en lin, comme celles que portaient les jeunes filles de Carthage. Voyant qu’il lui restait deux pièces de cuivre, elle en profita pour faire l’acquisition de quelques bols de terre cuite et d’une plus grande escarcelle. Elle alla ensuite sur une petite place ombragée pour nourrir son fils.

Peu avant midi, alors qu’elle s’en retournait vers la grand-place, elle croisa une procession qui honorait la mémoire de Cyprien de Carthage. Des prêtres, parés de chasubles dorées et arborant des croix de métal précieux, ouvraient le cortège en balançant leurs encensoirs au rythme de leurs cordons d’aube. Certains, coiffés d’une mitre, portaient une crosse. Ils étaient suivis par des moines plus modestement vêtus qui semblaient méditer. Ensuite venaient des fidèles portant une lourde croix de cuivre incrustée de pierres précieuses. Les croyants étaient nombreux à suivre le cortège. Une foule compacte de curieux s’était amassée de chaque côté des étroites ruelles pour admirer la procession. Hannah dut jouer des coudes pour parvenir à rejoindre sa place avant le défilé. Là, elle déballa son escarcelle, tâta le sol pour sentir si ses aliments étaient bien cuits et les déterra. Comme si tout s’enchaînait à la perfection, le cortège fit son entrée sur l’esplanade au moment où elle dépliait les feuilles de bananier craquantes. Une délicieuse odeur de poisson grillé, d’huile chaude, d’herbes aromatiques et d’épices se répandit bientôt alentour, attirant nombre de badauds affamés en direction de cette femme qui servait le repas dans des petits bols de terre cuite.

Hannah avait prévu de la nourriture pour le repas de midi, mais également pour celui du soir. Une heure après midi, il ne lui restait plus rien ! Mieux que la veille, une foule épaisse de curieux gourmands et de pèlerins au ventre creux s’était formée autour d’elle. N’ayant pas assez de bols pour couvrir la demande, elle découpa des morceaux de feuilles de bananier pour y servir son poisson. La chance lui souriait, elle disposait maintenant d’un peu d’argent et elle pourrait dormir à l’auberge. Elle regarda Bétis et sourit.

Parmi cette foule, une femme qu’elle n’avait jamais vue goûta sa cuisine. Comme les autres, Zennuba avait succombé aux charmes de ces intrigantes saveurs. Elles lui rappelaient les repas qu’elle avait donnés du temps de la splendeur de sa maison, et qui avaient fait la réputation de son mari. Tandis qu’elle rentrait chez elle, elle réfléchissait à un moyen d’exploiter les talents de cette jeune étrangère.

Hannah resta un peu sur la place au tout début de l’après-midi. Les marchands avaient commencé à plier bagage. La foule s’était maintenant regroupée face à l’immense basilique Saint-Cyprien. Des poètes déclamaient des vers en l’honneur du courage du martyr, des prêtres encensaient des icônes dorées le représentant, la foule était subjuguée. Se frayant un chemin à travers les fidèles, d’habiles voleurs profitaient de cette distraction bienvenue pour alléger les bourses de quelques riches Carthaginois captivés par les festivités. Une autre procession arriva bientôt, précédée par de superbes chevaux noirs parés de licols dorés, et sellés de cuir blanc incrusté de pierres multicolores. Les généraux de l’armée carthaginoise ouvraient le cortège des officiels et des représentants de l’empire. Le peuple de Carthage voyant ses dirigeants arriver lança moult exclamations et acclamations. Certains sifflaient pour exprimer leur mécontentement. D’autres hurlaient et applaudissaient plus que de raison tout en essayant de se frayer un passage vers les premiers rangs. Sans doute souhaitaient-ils s’attirer les bonnes grâces de la classe politique. S’ensuivit l’arrivée d’une chaise à porteur recouverte d’une étoffe pourpre cachant aux yeux du monde le visage de celui qui y siégeait. C’était l’exarque de Carthage, Gennadios II.

Bétis commença à pleurer, Hannah quitta la place et sa cohue. Les rues étaient presque désertes et elle craignit de faire une mauvaise rencontre. La veille, elle avait remarqué des bains publics non loin de là. Elle s’y rendit, et se lava des pieds à la tête. Elle lava également son fils. En quittant les bains, elle se sentit soulagée. Les choses prenaient finalement une bien meilleure tournure qu’elle n’aurait pu l’imaginer. Ce soir, songeait-elle, elle et son bébé dormiraient sous un toit, peut-être même dans un vrai lit. L’air de cette fin d’été commençait à fraîchir, elle enroula le voile autour de ses épaules. L’auberge qu’elle avait repérée se trouvait de l’autre côté de la place, il ne lui faudrait que quelques minutes pour s’y rendre et goûter un repos bien mérité.

La cérémonie religieuse était maintenant terminée et les festivités battaient leur plein. De nouvelles échoppes avaient ouvert proposant de la viande de mouton grillée, toutes sortes de poissons, des pains, et diverses boissons fermentées, vins et alcools. Alors qu’elle traversait la place en serrant fort Bétis pour le protéger de cette agitation, une femme qui parlait à un garde pointa l’index en direction d’Hannah.

En Bétique, désigner quelqu’un de cette façon équivalait à lui jeter un mauvais sort. Hannah savait que les coutumes et les superstitions variaient d’un pays à l’autre, mais tandis que le garde la regardait fixement, elle commençait à ressentir un certain malaise. Elle changea de direction et essaya de se mêler à la foule. Malgré sa tentative pour se dissimuler, elle entendit s’approcher les vitupérations de la femme et du soldat qui l’accompagnait.

— C’est elle, criait la femme dans une langue qu’Hannah ne comprenait pas, c’est elle ! Vite elle essaye de s’échapper, attrapez-la !

Hannah fut saisie brutalement par l’homme qui en voyant le bébé qu’elle portait relâcha quelque peu son étreinte. Il lui hurlait des choses qu’elle ne pouvait comprendre, la femme hurlait plus fort encore. L’altercation créa un attroupement et certaines personnes semblèrent prendre sa défense. Incapable de s’exprimer, elle se résigna et serra son enfant encore plus fort. Au bout d’un moment le garde coupa court à la discussion et l’emmena de force avec lui, empruntant une ruelle qui montait en direction de la citadelle. Ils passèrent une autre enceinte et rejoignirent bientôt un grand bâtiment en terre séchée, percé de centaines de petits trous carrés. Hannah devina que c’était une prison. Elle fut menée à un cachot et enfermée avec son enfant sans autre forme de procès. Hannah finit par s’endormir sur le sol humide, enveloppant Bétis du mieux qu’elle put dans le voile qu’elle avait ramassé ce matin-là.

Thanit était fière. Elle avait retrouvé le voile de sa maîtresse et c’était cette étrangère qui le lui avait volé. Toutefois le garde n’avait pas voulu le lui donner :

— Si ce voile appartient à Zennuba, c’est à Zennuba que je le remettrai, qu’elle vienne demain à la citadelle.

Le soir, Zennuba, réprimanda Thanit pour avoir agi sans la consulter. Alors qu’elle se glissait dans ses draps de soie, elle repensa au poisson qu’elle avait goûté. Elle se remémora la préparation raffinée, sans une arête ni la peau, la cuisson parfaite, rendant la chair tendre et ferme à la fois et surtout, l’assaisonnement aux épices rares. Chaque bouchée de ce plat avait transporté Zennuba vers des contrées lointaines, lui avait fait vibrer le palais de mille étincelles flamboyantes. Elle reconnut le goût subtil du thym et du romarin. Mais un autre ingrédient lui échappait, un ingrédient puissant mais discret, presque imperceptible. Cet ingrédient, elle l’ignorait encore, était la graine de cumin.

Lorsqu’elle trouva enfin le sommeil, un léger sourire se dessina sur ses lèvres, les saveurs particulières de cette journée lui avaient ouvert les portes de délicieux songes épicés.

Chapitre 6

Le lendemain, Hannah fut réveillée brutalement par le pas du geôlier qui lui apportait un repas fait de semoule froide et d’abats. La viande avait un goût faisandé et la semoule au contraire était insipide. Hannah se força à manger, elle aurait sans doute besoin de toutes ses forces pour surmonter cette nouvelle épreuve. Elle regarda le cachot dont elle était prisonnière. C’était une pièce voûtée, sombre, d’environ six pieds de longs, la roche affleurait formant une paroi oppressante. Une petite ouverture était située juste au commencement de la voûte, ce qui lui laissa penser qu’elle devait se trouver sous le niveau du sol et donnait sur la rue.

Qu’avait-elle fait pour atterrir ici ? Était-ce la personne chez qui elle s’était réfugiée deux nuits durant qui l’avait dénoncée ? Elle avait peur. Jamais elle n’avait été faite prisonnière auparavant et elle ignorait combien de temps cela allait durer. Le garde lui avait confisqué sa besace ainsi que la recette de sa journée passée à vendre du poisson sur la place. Sans doute par dignité, elle se retint de verser les larmes qui lui montaient aux yeux. Bétis, lui, comme s’il avait ressenti ce qu’éprouvait sa mère, commença à pleurer. Il avait faim. Hannah lui donna le sein, mais malgré ses tentatives pour l’apaiser, le bébé continua à s’agiter. Elle fut soudain en proie à une panique plus grande encore que sa peur de demeurer dans ce sombre cachot. Elle craignait le pire. La source qui offrait généreusement sa nourriture à l’enfant commençait-elle déjà à se tarir ?

*

Zennuba confia Naïs à Thanit, elle ne lui adressa pas un regard alors qu’elle quittait sa demeure pour la seconde fois depuis son accouchement. En chemin, elle repensa à cette femme étrangère. Manifestement, elle avait un don pour la cuisine et avait su exploiter avec habileté les plantes de son jardin. Et puis, elle avait rajouté une graine mystérieuse à son plat, ce qui signifiait qu’elle avait des connaissances dans l’art des épices. Depuis quelques années, n’ayant plus de personnel, Zennuba avait confié la préparation des repas à Thanit. Dans son cas, on ne pouvait parler de cuisinière, elle faisait à manger, voilà tout. Elle préparait les repas, assemblait des ingrédients, les faisait cuire… mais on ne pouvait pas dire qu’elle cuisinait. Le peu de cœur qu’elle mettait à l’ouvrage, l’absence totale d’implication et le sentiment d’avoir hérité d’une tâche domestique supplémentaire, faisaient qu’elle n’était pas capable de produire autre chose que des plats insipides, sans âme ni couleurs. Zennuba, qui se serait volontiers passé de Thanit, échafauda un stratagème pour que l’étrangère accepte de rentrer à son service. Elle comptait pour cela sur sa naïveté. Elle allait lui faire croire que le vol était puni de mort et que le seul moyen pour elle de sortir de prison était d’accepter de la servir. La pauvre femme semblait ne pas parler le latin, ce qui faciliterait le déroulement de son plan.

Avant de se rendre à la citadelle, elle alla demander assistance à Amuqran. C’était un homme vénérable, qui parlait de nombreuses langues et qui avait souvent conseillé son époux avant ses voyages. Peut-être pourrait-il l’aider à communiquer avec la jeune femme.

S’il était respecté de tous, Amuqran n’en était pas moins espiègle. Il savait que le mari de Zennuba avait connu diverses mésaventures, mais que sa fortune était confortable. Aussi demanda-t-il une pièce de monnaie pour chaque mot qu’il traduirait. Zennuba s’offusqua de cette offre qu’elle jugeait malhonnête, mais elle n’avait aucun moyen de communiquer avec l’étrangère. Elle accepta à contrecœur la proposition du vieil homme.

Ils furent introduits devant la grille de la geôle par un homme immense portant une tunique de cuir, un poignard à la ceinture et une lance. Il les laissa devant la cellule de la prisonnière. Zennuba se pencha vers Amuqran :

— Essaye de savoir quelle langue elle parle, ensuite nous commencerons à compter les mots.

Amuqran regarda par la trappe grillagée de la lourde porte. Hannah dormait, son enfant dans les bras. Il resta un moment à la contempler. Sa beauté le subjuguait. Impatiente d’en apprendre davantage, Zennuba le pria de se dépêcher. Il songea que la morsure du destin était bien cruelle. Comment une enfant aussi belle avait-elle pu atterrir dans un tel endroit ? Avec un bébé qui plus est. Le vieux sage savait que le monde était divisé entre ceux qui régnaient et ceux qui leur étaient soumis. Lui échappait à cette règle, car sa parole était précieuse. Mais cette jeune beauté, quel crime avait-elle donc commis pour se retrouver là ? Ce triste spectacle le révoltait. Il ne regrettait plus de faire payer le prix fort à Zennuba. Son intuition lui soufflait qu’elle avait peut-être quelque chose à voir avec l’incarcération de cette fille et de son enfant.

— Pssssst, murmura-t-il dans un souffle quasiment inaudible, comme pris de scrupules à l’idée de réveiller la jeune étrangère.

Hannah ouvrit les yeux. Elle fut étonnée de voir un visage derrière la porte, mais elle n’eut pas peur. Le regard malicieux de l’homme et les plis creusés aux coins de ses yeux lui inspiraient confiance. Il commença à lui parler dans différents dialectes auxquels elle n’entendait rien. Elle allait se désintéresser de cet homme étrange qu’elle prenait pour un fou, lorsqu’elle entendit quelques mots prononcés dans sa langue natale. Elle se redressa soudainement et s’approcha lentement de la porte. Après avoir essayé l’arabe, le berbère, l’égyptien, le latin, le grec, et quelques dialectes kabyles, il avait finalement trouvé la langue que parlait l’étrangère. Derrière lui, Zennuba égrenait les pièces de cuivre dans ses mains pour marquer son impatience. Le vieux polyglotte rassembla ses souvenirs du mieux qu’il put et prononça une phrase :

— Meins nam Amuqran. Du greipan gruba. Du ana silan ?

Hannah le regarda stupéfaite, elle n’avait pas entendu parler cette langue depuis presque une année. Il venait de lui dire qu’il se prénommait Amuqran, qu’elle était gardée prisonnière et enfin, lui avait demandé pourquoi elle restait silencieuse.

— Im Hannah, répondit-elle en baissant les yeux, comme honteuse de parler à nouveau après un si long silence.

Amuqran était excité comme un étudiant. Il se concentra un moment puis expliqua.

— Mawil izwar hlifan bi waibjan.

La jeune femme regarda alors le voile dans lequel elle avait enveloppé Bétis, elle venait de comprendre : elle avait été jetée en prison pour avoir volé ce simple morceau de tissu.

N’y tenant plus, Zennuba s’approcha d’Amuqran, le saisit par l’épaule et lui demanda ce qui se passait. Hannah entraperçut la Carthaginoise à travers l’ouverture et se rappela avoir servi cette femme la veille sur la place. Amuqran emprunta un air docte et dit sur un ton solennel :

— Je viens de trouver la langue de cette fille et je te le dis, ce ne fut pas chose facile. Je devrais te faire payer un supplément pour cet exploit car je suis à coup sûr la seule personne de Carthage capable de communiquer avec elle.

Zennuba fronça les sourcils et eut une expression qui dissuada Amuqran de négocier une hypothétique rallonge sur son salaire.

— Bien, toujours est-il que cette étrangère parle le Goth, et qu’elle peut être originaire de Bétique, de Lusitanie, ou même de Gaule… maintenant Zennuba dis-moi ce que tu souhaites que je lui demande.

— Je veux que tu lui dises que je peux la faire sortir sur le champ de ce trou à condition qu’elle accepte de devenir ma servante. Dis-lui qu’elle sera bien traitée et qu’elle recevra une petite rente. Elle aura des vêtements neufs lorsqu’elle en aura besoin et pourra élever son fils en toute quiétude. Ajoute qu’elle connaît déjà ma maison pour avoir séjourné deux nuits dans mon jardin.

Amuqran lança un regard noir à Zennuba avant de traduire ces paroles à Hannah.

Ces deux femmes étaient un miroir l’une pour l’autre, mais l’une avait la douceur de la lune et l’autre brûlait comme le soleil. Hannah avait eu un garçon et Zennuba avait eu une fille, toutes deux avaient accouché le même jour. Peut-être fallait-il y voir un signe ? Ainsi pensait le vieil homme en contemplant le beau visage de l’étrangère.

Hannah demanda ce qui se passerait si elle refusait ce marché. Le sage répondit qu’elle serait jugée et peut-être pendue si Zennuba ne retirait pas sa plainte. Après avoir marqué un moment de silence, Hannah demanda :

— Us giban sumàih miluks eì barnil ?

Elle voulait du lait pour son bébé. Amuqran allait demander au garde de lui apporter une outre de lait de chèvre, mais Zennuba le retint :

— Dis-lui que si elle accepte ma proposition, elle aura du lait et bien d’autres choses encore. Je lui laisse jusqu’à demain midi pour se décider.

Le vieux sage traduisit les propos de Zennuba. Cette dernière le pressa, et ils partirent tous deux, laissant Hannah seule dans sa cellule.

Avant de la quitter, Amuqran avait murmuré « Miluks quìan lactum harjis ! » Ce qui signifiait « Ici, le lait se dit lactum ! ». Hannah eut juste le temps de murmurer « Awiliudn » pour le remercier.

Chapitre 7

Pendant, une bonne partie de l’après-midi, Hannah fut confrontée à ce que n’importe quelle mère dans le monde redoute plus que tout : la faim de son fils.

Bétis pleurait et s’énervait tout contre le sein de sa mère, qui ne voulait plus lui délivrer ce lait qui le nourrissait et le faisait vivre. Prise de panique, Hannah se colla contre l’épaisse porte et cria à plusieurs reprises « lactum, lactum », mais la seule réponse qu’elle entendit furent les rires et les moqueries des autres prisonniers. En se retournant, elle remarqua de nouveau la petite lucarne qui donnait sur la rue. Elle pouvait apercevoir les pieds des passants. Elle escalada le morceau de roche qui affleurait dans la cellule mais ce n’était pas suffisant pour atteindre la lucarne. En s’agrippant aux pierres noires et glissantes du mur, elle parvint à se hisser tant bien que mal jusqu’à l’ouverture et empoigna les barreaux. Dehors, elle repéra un jeune berger, venu vendre son troupeau à la ville. Elle hurla en sa direction « Lactum, lactum, barnil, lactum ! » Le jeune berger se retourna et s’étonna de ne voir personne. Hannah le héla de nouveau. Il s’approcha et vit dans la pénombre une femme cramponnée à des barreaux qui hurlait pour avoir un peu de lait. Il s’agenouilla le long du soupirail et regarda à l’intérieur de la cellule. Lorsqu’il vit le nouveau-né, il n’hésita pas une seconde. Il retourna vers ses brebis et extirpa une outre en cuir de sa gibecière. Il la tendit à Hannah. Celle-ci le remercia du fond des yeux et s’empressa de donner son repas à Bétis.


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