Excerpt for Mes apprentissages à Paris by Casanova, available in its entirety at Smashwords

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Casanova




MES APPRENTISSAGES

À PARIS




Smashwords edition


L’Herne


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© Éditions de L’Herne, 2012

22, rue Mazarine

75006 Paris

lherne@lherne.com

www.lherne.com





TABLE DE MATIERES



Avant-propos

Mon arrivée à Paris

Mon apprentissage à Paris – Portraits – Singularités – Mille choses

Mes balourdises dans la langue française, mes succès, mes nombreuses connaissances – Louis XV – Mon frère arrive à Paris

Mon affaire avec la justice parisienne – Mademoiselle Vesian

La belle O’Morphi – Le peintre imposteurJe fais la cabale chez la Duchesse de Chartres – Je quitte Paris – Mon séjour à Dresde et mon départ de cette ville








Avant-propos




« La nation française serait plus sage

si elle avait moins d’esprit. »


Casanova



Ses frasques lascives et des soupçons d’impiété conduisent Casanova à la célèbre prison des Plombs de Venise. Celle dont on ne s’évadait pas. Il réussit pourtant à prendre le large après deux années de captivité et trouve refuge à Paris. Nous sommes au milieu du siècle. Profitant de l’appui de l’abbé de Bernis – devenu ministre de Louis XV, après en avoir été l’ambassadeur à Venise –, il mène grand train, offrant à la ronde ses services de conspirateur, d’espion ou de diplomate. Jouant habilement des ambitions et des vanités, il sait mener sa barque dans une société en voie de délitement, celle du Paris prérévolutionnaire. Il trouvera même le temps, un peu plus tard, de lancer une «  loterie » avec d’Alembert (pour financer la construction de l’École militaire, sans alourdir la fiscalité), qui lui assure une belle fortune.

Casanova est tout entier dans ces pages «  parisiennes » : séducteur, souvent manipulateur, parfois même un peu roué, mais toujours attentif aux idées nouvelles qui bientôt emporteront le vieux monde. Certaines de ses observations ont pour nous des accents prémonitoires : «  Quand le roi vient à Paris tout le monde crie : Vive le roi ! parce que quelque oisif commence, ou parce que quelque agent de police en a donné le signal dans la foule, mais c’est un cri sans conséquence […]. Il n’est guère à son aise à Paris, et il se trouve beaucoup mieux à Versailles au milieu de vingt-cinq milles hommes qui le garantissent de la fureur de ce même peuple qui, devenu sage, pourrait bien finir par crier : Meure le roi ! » Tout y est, la versatilité du peuple et sa possible «  sagesse ». Il se montre particulièrement clairvoyant lorsqu’il peint certains traits du microcosme parisien, les effets de modes qui occupent les esprits, comme cette «  foule de monde » qui se rue pour acheter du tabac à l’enseigne de la Civette parce que la duchesse de Chartres a fait arrêter «  son équipage deux ou trois fois pour y faire remplir sa boîte ». «  Les dieux qu’on adore ici sont la nouveauté et la mode », dit-il. On pense à la «  société de cour » de Norbert Elias, à l’importance de l’apparat, à l’attention que portent les grands aux mille détails de la toilette de la princesse de Lamballe, au détriment de la bonne gestion des domaines, qui étaient l’apanage des féodaux. Pendant que la noblesse se perd dans les arcanes de la théâtralité du pouvoir, la société se transforme en profondeur, des valeurs et des acteurs nouveaux voient le jour.

Casanova est le témoin privilégié d’une société encore en suspens. Il appartient à la fois à l’Ancien Régime, par ses valeurs sociales, celles d’une aristocratie oisive tournée vers le plaisir et les arts, et aux temps nouveaux par ses idéaux philosophiques qu’il partage avec quelques grands esprits de son temps, comme Voltaire (qu’il admirait) ou Rousseau (qu’il visita à Montmorency avec Madame d’Urfé).


François L’Yvonnet






mon arrivée à paris



Pendant la première quinzaine de mon séjour à Paris, il me paraissait que j’étais devenu le plus fautif de tous les hommes, car je ne discontinuais pas de demander pardon sur pardon. Je crus même un soir au théâtre qu’on me faisait une querelle pour avoir demandé pardon mal à propos. Un jeune petit-maître, étant au parterre, me marcha sur le pied, et je m’empressai de lui dire :

« Pardon, Monsieur.

— Monsieur, pardonnez vous-même.

— Vous-même.

— Vous-même.

— Hélas ! Monsieur, pardonnons-nous tous deux et embrassons-nous. »

L’embrassade termina le différend.

Un jour, pendant le voyage, m’étant endormi de fatigue dans l’incommode gondole, je me sens tirer fortement par le bras :

« Ah ! Monsieur, voyez ce château, me dit mon voisin.

— Je le vois, eh bien ?

— Ah ! de grâce, ne le trouvez-vous pas…

— Je n’y trouve rien ; et qu’y trouvez-vous vous-même ?

— Rien d’étonnant s’il n’était à quarante lieues de Paris. Mais ici ! ah ! le croiront-ils, mes badauds de compatriotes, qu’il y ait un si beau château à quarante lieues de la capitale ! Qu’on est ignorant quand on n’a pas voyagé !

— Vous dites fort bien. »

Cet homme était Parisien lui-même et badaud dans l’âme, comme un Gaulois au temps de César.

Cependant si les Parisiens badaudent du matin au soir, s’amusant de tout, un étranger comme moi devait être bien plus badaud qu’eux. La différence entre eux et moi était qu’accoutumé à voir les choses telles qu’elles sont, j’étais surpris de les voir souvent sous un masque qui les changeait de nature, tandis que leur surprise dépend souvent de ce qu’on leur fait soupçonner le dessous du masque.

Ce qui me plut beaucoup en arrivant à Paris, ce fut cette magnifique route, ouvrage immortel de Louis XV, la propreté des auberges, la chère qu’on y fait, la promptitude avec laquelle on est servi, les lits excellents, l’air modeste de la personne qui vous sert à table qui, le plus souvent, est la fille la plus accomplie de la maison, dont l’air décent, le maintien modeste, la propreté et les manières inspirent le respect au libertin le plus éhonté. Quel est l’Italien qui voit avec plaisir les valets d’auberge en Italie avec leur air effronté et leur insolence ? De mon temps on ne savait pas en France ce que c’était que surfaire : c’était véritablement la patrie des étrangers. On avait, il est vrai, le désagrément de voir souvent des actes d’un despotisme odieux, des lettres de cachet, etc. ; c’était le despotisme d’un roi. Depuis, les Français ont le despotisme du peuple. Est-il moins odieux ?

Nous dînâmes à Fontainebleau, et à deux lieues de Paris nous aperçûmes une berline qui venait à notre rencontre. Dès qu’elle fut près de nous, mon ami Balletti cria d’arrêter : c’était sa mère qui me reçut comme un ami qu’elle attendait. C’était la célèbre comédienne Silvia, et, dès que je lui fus présenté, elle me dit : « J’espère, Monsieur, que l’ami de mon fils voudra bien souper avec nous ce soir. »

Je la saluai en acceptant, et remonté dans la gondole, tandis que Balletti était avec sa mère dans la berline, nous continuâmes notre route.

À mon arrivée à Paris, je trouvai un domestique de Silvia avec un fiacre qui me conduisit à mon logement pour y déposer mes effets, ensuite nous allâmes chez Balletti, à cinquante pas de ma demeure.

Balletti me présenta à son père, qui s’appelait Mario. Mario et Silvia étaient les noms que M. et Mme Balletti portaient dans les comédies qu’ils jouaient à canevas et les Français avaient alors l’habitude de ne désigner les acteurs italiens que par les noms qu’ils portaient sur la scène. Bonjour, monsieur Arlequin, bonjour, monsieur Pantalon : c’est ainsi qu’on saluait ceux qui jouaient ces personnages.








mon apprentissage à paris – portraits – singularités – mille choses



Pour fêter l’arrivée de son fils, Silvia donna un souper splendide auquel elle réunit tous ses parents, et ce fut une heureuse occasion pour moi de faire leur connaissance. Le père de Balletti, encore convalescent, n’y assista pas ; mais sa sœur, plus âgée que lui, y était. Elle était connue par son nom de théâtre, qui était Flaminia, dans la république des lettres par quelques traductions ; mais cela me donnait moins d’envie de la connaître à fond que l’histoire, connue de toute l’Italie, du séjour que trois hommes de lettres célèbres avaient fait à Paris. Ces trois savants étaient le marquis Maffei, l’abbé Conti et Pierre-Jacques Martelli, qui devinrent ennemis, dit-on, à cause de la préférence que chacun d’eux prétendait aux bonnes grâces de cette actrice ; et, en leur qualité de savants, ils se battirent à coups de plume : Martelli fit une satire contre Maffei, dans laquelle il le désigna par l’anagramme de Femia.

Ayant été annoncé à Flaminia comme candidat dans la république des lettres, elle crut devoir m’honorer en m’adressant particulièrement la parole : mais elle eut tort, car je la trouvai désagréable en figure, en ton, en style, en tout, même dans le son de la voix. Elle ne me le dit pas, mais elle me fit comprendre qu’illustre dans le monde littéraire, elle savait qu’elle parlait à un insecte. Elle avait l’air de dicter et elle croyait en avoir le droit à soixante ans et plus, surtout vis-à-vis d’un jeune novice de vingt-cinq ans qui n’avait encore enrichi aucune bibliothèque. Pour lui faire ma cour, je lui parlai de l’abbé Conti, et à je ne sais quel propos, je citai deux vers de cet auteur profond. Madame me corrigea avec un air de bonté sur la prononciation du mot scevra, qui veut dire séparée, en me disant qu’il fallait prononcer sceura ; ajoutant que je ne devais pas être fâché de l’avoir appris à Paris le premier jour de mon arrivée ; que cela ferait époque dans ma vie.


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