Mon barré, mon barré ! Comme s’il n’était pas assez compliqué de déchiffrer les notes, de comprendre les positions et de jouer en rythme !
— Bien, Amandine, continue.
Amandine, comme d’habitude, s’en sortait mieux que moi. Je me tournai vers elle, et son sourire désarma mon regard.
— Vas-y, François, essaye de reprendre.
Gabriel Soto, notre professeur de guitare, avait les yeux perdus quelque part au-delà de la fenêtre. Les mains dans le dos, il écoutait, et savait exactement qui de nous deux pinçait les cordes de son instrument.
D'une manière générale, j'étais l'auteur de la plupart des fausses notes. Mais tout de même, il m'épatait. Comme m'épatait Amandine, dont le jeu élégant provoquait mon admiration.
Elle possédait une façon propre de caresser les cordes en les faisant vibrer, parfois juste assez pour qu'on les entende.
J'appréciais aussi ses longs cheveux bouclés, ses yeux noirs, sa voix.
Bref, j'aimais beaucoup Amandine.
Nous fréquentions le conservatoire de musique depuis deux ans, dans la section Guitare classique. Monsieur Soto exigeait une participation assidue à ses leçons. C'était là une précaution inutile, car ni Amandine ni moi n'aurions pour rien au monde manqué un de ses cours.
Le conservatoire dispensait des leçons collectives, c'est la raison pour laquelle nous étions ensemble. Par chance, nous n'étions que deux à ce niveau. Ainsi, je ne devais partager le plaisir de ces moments avec personne d'autre.
Amandine et moi nous connaissions depuis longtemps. Sans être vraiment des amis d'enfance, nous habitions le même quartier, et nous nous étions retrouvés dans le même collège.
Nous avions eu l'heureuse surprise de nous rencontrer dans la salle d'attente, le jour du concours. Pour entrer au conservatoire, il fallait en effet passer devant un jury, et exécuter deux œuvres imposées.
Terrorisé, je m'étais donc retrouvé devant les trois personnes qui allaient me juger capable ou non de faire partie de leurs élèves.
Monsieur Schwartz, le directeur du conservatoire, m'avait indiqué d'un geste de la main la chaise et le repose-pieds où j'avais pris place en balbutiant un bonjour gêné. Il avait répondu d'une voix de basse qui m'avait glacé le sang :
— Vous pouvez commencer.
J'étais censé connaître les partitions par cœur, c'est pourquoi il n'y avait pas de pupitre. Le visage brûlant et les doigts paralysés, j'avais attaqué les premiers arpèges en priant pour que mes mains ne s'arrêtent pas.
Je dus m'en tirer plutôt bien, car je fus reçu.
C’était au mois de mars. Par la fenêtre, je voyais un temps à demi fou mettre en scène à la fois du soleil et des flocons de neige. La leçon tournait pour moi à la torture. L’étude de Carcassi que nous déchiffrions me semblait d’une difficulté inouïe. Et comme on l’aura compris, mon barré me posait de sérieux problèmes.
Je tentais de suivre Amandine en jouant les notes juste après elle, qui les alignait comme les mots d’un livre.
Puis soudain, le bonheur :
— Bien, pour la prochaine fois, vous travaillerez la première partie jusqu’au renvoi.
Monsieur Soto s’était assis à son bureau et écrivait sur un grand cahier. C’était un homme élégant, à l’allure taciturne. Il attendit patiemment que nous ayons rangé nos guitares, puis nous accompagna à la porte et nous serra la main.
Si j’étais aussi pressé de sortir, ce n’était pas à cause de cette étude ; j’étais coutumier de ces difficultés de lecture. La veille, en rentrant de l’école, j’étais passé en coup de vent dans la boutique de monsieur Denis, le vieux bouquiniste. Je lui avais alors parlé d’Amandine, de nos cours de guitare communs et de mon envie de les présenter l'un à l'autre.
— Tu sais, Amandine, si tu as un moment maintenant, j'aimerais te présenter quelqu'un.
— Ah oui, qui ça ? demanda-t-elle avec un sourire d'ange.
— Monsieur Denis, c'est un bouquiniste. Quand j'étais petit, ma mère m'emmenait chez lui pour y échanger des bandes dessinées. Et depuis l'année passée, j'ai pris l'habitude d'aller le voir de temps en temps, en sortant de l'école. Il me prête des romans policiers que je lui rends à mesure que je les termine et il me permet de fouiller pour en trouver d'autres.
— Tu lis des romans policiers ? dit Amandine.
— Oui, pourquoi, tu n'aimes pas ?
— Au contraire, j'adore ça !
— C'est vrai ?
2- Le magasin de monsieur Denis était un labyrinthe constitué d'étagères branlantes dont les rayonnages menaçaient de s'écrouler sous le poids des livres entassés. Sur le sol, un peu partout, des piles d'ouvrages s'amassaient, et il me semblait qu'à chacune de mes visites les allées entre elles étaient plus étroites.
Bien que la boutique fût située dans une rue commerçante, elle était peu fréquentée. Le plus souvent, à part le propriétaire des lieux, je n'y rencontrais personne.
Amandine était impressionnée par l'endroit et, d'une certaine façon, je m'en sentais fier. Lorsque la porte eut fini de tintinnabuler, monsieur Denis apparut. C'était un petit homme souriant. Ses cheveux blancs frisés, ses lorgnons d'un autre siècle et la rondeur de son ventre lui donnaient des allures de grand-père.
— Amandine, je te présente monsieur Denis, dis-je en m'effaçant.
Le bouquiniste s'avança vers elle et lui tendit la main.
— Amandine, sois la bienvenue dans ma demeure divine.
La main fluette d'Amandine disparut dans la pogne de monsieur Denis.
— Je peux jeter un œil ? demanda-t-elle, le regard pétillant devant ces montagnes de lectures.
— Bien entendu, jeune fille. Vas-y, fouille, cherche, prends ce que tu veux.
— Vous savez, dis-je à mon tour, c'est une mordue de romans policiers.
— Encore une ? Caramba, il faudra former un club !
Amandine avait appuyé son étui contre une étagère et avait plongé au cœur des livres. Bientôt, nous la perdîmes de vue.
— Et comment vont ces leçons de musique ?
— Bien, bien, dis-je, c'est difficile, mais passionnant.
— Je me suis laissé dire par François, cria monsieur Denis à Amandine, que tu étais très douée pour la guitare.
Une voix étouffée nous parvint peu après :
— Il est trop gentil !
À ces mots, monsieur Denis m'avait lancé un clin d'œil complice qui me fit rougir. Amandine apparut alors derrière nous, les bras chargés de romans noirs.
— Je peux en emporter un ou deux ? demanda-t-elle en souriant.
— Prends-les tous, fit monsieur Denis en remplissant un sac plastique de la bonne quinzaine de livres qu'Amandine avait choisis.
— Oh merci, c'est génial !
— Quand tu les auras finis, viens les échanger, je serai ravi de te revoir.
Amandine était conquise, je le voyais bien. Elle remercia encore une fois, puis, alors que nous étions sur le point de nous séparer, monsieur Denis se frappa le front.
— Bon sang, j'allais oublier ! Pour te remercier d'être venue égayer mes journées de vieil homme, je t'ai réservé un petit cadeau. Suivez-moi, tous les deux.
Nous lui emboîtâmes le pas dans une pièce annexe que je ne connaissais pas. Les parois étaient tapissées de rayonnages sur lesquels des livres étaient posés à l'envers, c'est-à-dire le dos contre le mur. De cette façon, il était impossible d'en lire le titre ou le nom de l'auteur, puisqu'on n'en voyait que la tranche.
Leur alignement parfait contrastait avec le désordre du magasin. Au centre, il y avait une table et quatre chaises.
Comme nous regardions, stupéfaits, cette étrange disposition, monsieur Denis nous montra son trésor d'un geste circulaire de la main.
— Voici ma collection de livres anciens. C'est ici que je les cache, à l'abri des regards indiscrets.
— Mais pourquoi sont-ils à l'envers ? demanda Amandine.
— Pour préserver leur couverture qui, à leur âge honorable, subirait les agressions du temps et de la lumière.
La table possédait un tiroir d'où il sortit une pochette en cuir, puis il nous fit signe de nous asseoir avec lui. Il en écarta avec soin le battant supérieur et nous en dévoila le contenu avec un plaisir évident.
C'était une partition de musique, écrite à la main sur un papier ocre très épais. Elle n'avait pas de titre et n'était pas signée. Nous pouvions en déchiffrer les notes, mais sa complexité la mettait hors de notre portée.
— Il s'agit, commença monsieur Denis, d'une partition très ancienne. Voyez, elle a été écrite à la plume. En fait, c'est une copie, mais une copie d'époque, réalisée probablement juste après l'original.
— Mais de quelle époque ? demandai-je.
Il nous fixa un instant, les yeux rieurs, sûr de son effet :
— Je pense que c'est une copie d'une partition de Mozart.
— De Mozart ! s'exclama Amandine. Vous en êtes sûr?
— Certain, et je vais vous dire pourquoi. Il y a une trentaine d'années, alors que je commençais ma collection, je fis l'acquisition d'un lot de partitions anciennes. La plupart sans importance, mais parmi elles, deux me parurent intéressantes. Celle que vous voyez ici, et son original : une partition inconnue, signée Wolfgang Amadeus Mozart, et la date : 1778. Je n'y connais rien en musique, mais en comparant les deux, j'ai compris que celle-ci était la copie de la première, même si le nom célèbre n'y figurait pas.
— Et qu'est devenu l'original ? dis-je.
— À ce moment-là, j'avais besoin d'argent pour acheter des ouvrages rares, c'est pourquoi je l'ai vendu à un passionné de musique, un spécialiste de Mozart. C'est lui qui m'a appris que c'était une partition inconnue à ce jour.
— Mais alors, dit Amandine, cette copie doit avoir une grande valeur !
— Pas autant de valeur que notre rencontre.
Amandine rosit et ne détacha pas les yeux de la partition. Elle fronça les sourcils, puis me mit la main sur le bras.
— Regarde, François, c'est curieux. Il y a deux clés de sol.
Je l'observai, et remarquai à mon tour qu'une des clés était dessinée au début, à l'endroit habituel, et une deuxième à la fin de la partition, à l'envers.
— Là, mes amis, déclara monsieur Denis, je ne peux pas vous aider. La musique, c'est votre domaine, pas le mien !
Nous en étions restés là de nos interrogations, puis Amandine avait doucement refermé la pochette.
— Écoutez, commença-t-elle, c'est un cadeau magnifique, je ne sais pas...
— Allons, allons, fit-il en se levant, ne dis pas de bêtises. Ne dis rien du tout, d'ailleurs, c'est encore mieux. Et revenez vite me voir.
Nous avions pris congé de monsieur Denis, puis j'avais raccompagné Amandine, portant son sac de livres, tandis qu'elle tenait la pochette en cuir serrée sous son bras.
En arrivant à la maison, je croisai mon frère Benoît, qui s'en allait à son entraînement de foot. Du haut de ses seize ans, il eut un geste de mépris pour ma guitare, car il jugeait débile tout ce qui n'était pas sportif. Je lui rendis son regard, puis montai dans ma chambre.
Ma mère m'avait entendu courir dans les escaliers et m'appela depuis le salon.
— François ! François, tu es là ?
— Oui m'man, je viens de rentrer.
Je la rejoignis et la trouvai assise dans un fauteuil, les jambes croisées, un roman à la main.
— Ton professeur de guitare vient de téléphoner, il y a à peine un quart d'heure.
— Ah bon ! Il voulait me parler ?
— Oui. Il vient d'obtenir des places pour le concert, samedi, de Ricardo Mateus, tu sais, le guitariste brésilien. Il voulait savoir si vous pouviez l'accompagner, Amandine et toi. Il m'a d'abord demandé si j'étais d'accord.
— Wouah, c'est génial ! Tu as accepté ?
— Bien sûr.
— J'espère qu'Amandine pourra venir.
— Elle pourra. Il a appelé chez elle juste avant. Il passera te prendre samedi vers dix-neuf heures.
3- Le lendemain, au collège, nous avions commenté la nouvelle, Amandine et moi. Ricardo Mateus était l'un des guitaristes les plus connus de notre époque. Gabriel Soto le citait souvent en exemple. C'est pourquoi nous attendions la soirée de samedi avec une impatience bien compréhensible.
— Alors, lui demandai-je, que penses-tu de monsieur Denis ?
— C'est quelqu'un de fantastique; si doux, si gentil. Et ce cadeau incroyable qu'il m'a offert...
— Étrange, cette partition, tu ne trouves pas ?
— Oui, vraiment. Je voulais t'en parler, d'ailleurs. Je l'ai étudiée hier soir un long moment. J'ai même essayé de jouer les premières notes sur ma guitare. C'est décidément trop compliqué. Mais ce qui est curieux, c'est qu'à mesure que je jouais, il me semblait entendre d'autres notes, comme en écho.
— Que veux-tu dire ?
— Je ne sais pas, c'était bizarre. Comme si quelqu'un, dans ma chambre, avait joué exactement au même instant que moi. J'ai eu peur, et j'ai rangé la partition au fond d'un tiroir.
— Ce n'était qu'une impression. Tu lis trop de romans policiers ! plaisantai-je.
— Tu peux parler !
— En tout cas, avec ceux que tu as pris hier, tu en as pour un moment.
— J'en ai déjà lu un.
La sonnerie qui annonçait la fin de la récréation l'interrompit et elle s'en alla rejoindre sa classe, me lançant un « À plus ! » dans un sourire charmant.
Samedi était enfin arrivé. À dix-neuf heures, j'étais fin prêt, assis au salon, d'où je pouvais voir ma famille se mettre à table. Spectacle pour le moins étonnant, puisque je n'y participais pas.
J'allais consulter ma montre pour la troisième fois d'affilée, quand le carillon sonna. Ma mère me devança avec une rapidité surprenante, et écarta la porte.
— Bonjour, monsieur Soto. Voulez-vous entrer une minute ?
— Bonjour, madame. Je vous remercie, mais je préfère arriver en avance, il y aura sans doute beaucoup de monde. Bonjour, François, tu es prêt ?
— Bonjour, monsieur, dis-je en lui tendant la main, Amandine n'est pas avec vous ?
— Elle attend dans la voiture. Allons-y, si tu veux bien.
L'instant d'après, nous roulions en direction du Grand Théâtre. Monsieur Soto faisait preuve d'une rare élégance. Il était en smoking, sur lequel il portait un long manteau noir, et autour du col pendait une écharpe en satin blanc.
Monsieur Soto avait vu juste : la foule se bousculait dans le hall d'entrée du Grand Théâtre. Il me sembla que nous étions les seuls enfants, et je vivais ces heures comme des moments d'exception.
Le concert devait débuter à vingt heures. Nous avions plus d'une demi-heure d'avance. Gabriel Soto nous avait assis de chaque côté de lui, et j'échangeais dans son dos des regards complices avec Amandine.
La salle était comble et bruyante. Toutes ces personnes en habit parlaient très fort alors que j'étais trop intimidé pour prononcer une seule parole. Je consultai ma montre : dans deux minutes, il serait vingt heures. Gabriel Soto était serein. Il connaissait le concertiste pour l'avoir côtoyé à plusieurs reprises, lorsque lui-même se produisait. Dix minutes s'étaient écoulées, et j'étais visiblement le seul à m'en inquiéter. Personne ne manifestait la moindre impatience. J'en conclus que cela devait être normal. Les sièges étaient bien rembourrés, je pouvais attendre.
— C'est curieux, dit monsieur Soto après un long moment, Ricardo n'est pas un modèle de ponctualité, mais tout de même, une demi-heure, c'est beaucoup.
L'ambiance dans le théâtre s'était modifiée. Les autres spectateurs semblaient partager cet avis et montraient des signes d'impatience.
La scène resta sombre encore quelques minutes, puis elle s'éclaira soudain, provoquant un brouhaha général mais de courte durée.
Un homme en costume bleu marine s'avança. Devant les murmures de protestation, il réclama le silence d'un geste de la main, puis il s'adressa au public :
— Mesdames et Messieurs, la direction du Grand Théâtre est au regret de vous annoncer que le concert de ce soir ne pourra pas avoir lieu. Je viens d'apprendre que Ricardo Mateus a été victime d'un accident. Vous pourrez passer au guichet en sortant, où vos billets vous seront remboursés.
Tout le monde se remit à jacasser de plus belle, alors que les premières personnes commençaient à se lever pour quitter la salle.
Gabriel Soto avait l'air soucieux, et nous attendions son signal pour partir à notre tour.
— Je me demande bien ce qui a pu lui arriver, dit-il. Attendons que la salle se vide un peu, puis nous irons voir le directeur, je le connais.
Quand le théâtre fut presque vide, monsieur Soto se leva et nous entraîna à sa suite dans les coulisses. Plusieurs personnes s'y affairaient, sans se soucier de notre présence. Nous étions passés devant les loges, puis notre professeur avait allongé le pas en se dirigeant vers un groupe de personnes, parmi lesquelles l'homme qui s'était adressé au public quelques instants plus tôt. Il vint à notre rencontre.
— Gabriel ! Comment vas-tu ?
— Bonjour Stéphane. Les enfants, je vous présente Stéphane Meier, le directeur du Grand Théâtre. Voici François et Amandine, deux de mes élèves, qui m'accompagnaient au concert.
Stéphane Meier nous serra la main, puis son visage se contracta aussitôt.
— Oui, le concert, quelle tuile.
— Qu'est-il arrivé à Ricardo ? demanda monsieur Soto, je me faisais une joie de le revoir.
Le directeur du théâtre sembla gêné par la question. Il regardait un peu partout, sauf dans les yeux de monsieur Soto. Il le prit enfin à part pour ne pas être entendu des autres personnes, mais je parvins à distinguer ses paroles :
— Écoute, Gabriel, ceci doit rester confidentiel. Nous avons annoncé qu'il avait eu un accident pour ne pas inquiéter le public. En réalité, il a été retrouvé assassiné dans sa chambre d'hôtel.
4- L’incroyable nouvelle nous avait laissés sans voix. Aucun de nous trois n'avait plus prononcé une parole, et nous roulions depuis déjà plusieurs minutes lorsque monsieur Soto nous lança :
— Il faut que j'aille à son hôtel, ce n'est pas très loin d'ici. Je vous ramène chez vous juste après, d'accord ?
D'accord, nous l’étions, bien que nous ne sachions pas où il voulait en venir. Un assassinat ! Le mot tournait sans cesse dans ma tête.
Nous étions montés à l'arrière, Amandine et moi, et nous échangions de temps en temps un regard. Nous n'osions toujours pas parler, et notre conducteur lui-même se taisait.
Devant l'hôtel régnait une grande agitation. Deux voitures de police, leurs gyrophares allumés, étaient garées juste devant l'entrée. Gabriel Soto réfléchit quelques instants, ses mains tapotant le volant.
— Venez avec moi, dit-il enfin, ce sera plus vraisemblable.
À vrai dire, je n'en menais pas large, et visiblement Amandine non plus. Mais j'avais confiance en monsieur Soto.
Dans le hall d'accueil, plusieurs personnes s'activaient. Un homme qui devait être le gardien répondait aux questions de deux policiers en uniforme. D'autres allaient et venaient, tandis qu'un dernier parlait dans un portable. Quelques personnes attendaient sans bouger.
Collés à ses talons, nous suivions monsieur Soto, qui se dirigeait avec assurance vers l'escalier menant aux étages. Au second, la porte d'une chambre était ouverte et, à en juger par les voix, beaucoup de monde devait s'y trouver. À ce moment, un policier se retourna et nous fusilla du regard.
— Il ne faut pas rester ici, dit-il en avançant, c'est interdit, vous devez descendre.
— Non, je vais vous expliquer, je suis un ami de Ricardo Mateus, et je...
— Oui, je vois. Téléphonez demain au commissariat, vous aurez des renseignements. Pour l'instant, vous devez descendre !
Le policier avait haussé le ton, ce qui attira l'attention d'un autre homme dans la chambre. Celui-ci sortit et s'approcha de nous d'un pas décidé. C'était un grand gaillard à la peau noire, vêtu d'un pull gris, d'une veste brune, d'un jean et de baskets.
J'étais mort de trouille ! Je me voyais déjà finissant la nuit dans une cellule, où mes parents viendraient le lendemain me récupérer.
Parvenu devant nous, il s'adressa au policier :
— Que se passe-t-il ici ? Pourquoi tout ce bruit ?
— Excusez-moi, commandant. Cet homme prétend être un ami de la victime.
Le nouveau venu tourna son visage d'un noir d'ébène vers Gabriel Soto et, soudain, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Gabriel ! Comment vas-tu ?
— Armando ! C'est une chance que tu sois là !
Le policier, aussi interloqué que nous, observait la scène sans comprendre. Le commandant le rassura d'une phrase réglementaire :
— Tout va bien, j'ai la situation en main.
— Les enfants, dit monsieur Soto d'un air enjoué, je vous présente un ami d'enfance, Armando Ortiz.
Nous lui serrâmes la main, puis il reprit :
— Tu connaissais vraiment ce type, Gabriel ?
— Oui, on s'est rencontrés plusieurs fois, à l'époque où je jouais en public. Que s'est-il passé, au juste ?
— Je n'ai pas le droit de vous montrer, tu sais. D'ailleurs, ce n'est pas très gai pour des gosses. Pour l'instant, on ne sait pas grand-chose, sinon ce qu'on a trouvé en arrivant. Il se préparait sans doute pour le concert, et il a été étranglé.
— Étranglé ?
— Oui, et le plus curieux, c'est qu'il l'a été avec une corde de guitare.
Gabriel Soto resta muet durant quelques secondes.
— Mais pourquoi ? demanda-t-il enfin.
— Ça, dit le commandant en lui tapant sur l'épaule, nous allons essayer de le découvrir. Et qui sont ces jeunes personnes ?
— Oh, ce sont deux de mes élèves. Je les avais emmenés voir le concert de Ricardo. Je pense, du reste, qu'il est temps que je les ramène chez eux. Au revoir, Armando, à un de ces jours.
— Salut Gabriel, appelle-moi. Au revoir, les jeunes !
Monsieur Soto nous déposa ensuite devant nos domiciles respectifs. Dans la voiture, nous avions décidé, Amandine et moi, de ne pas parler à nos parents de la visite à l'hôtel, mais d'en rester à la version de l'annonce faite au théâtre. Nous supposions qu'ils ne verraient pas cela d'un bon œil et pourraient en vouloir à notre professeur.
Le lendemain matin, après une nuit à fabriquer de mauvais rêves, je bénis le téléphone de me soulager du sommeil.
C'était Amandine. Il n'était pas encore neuf heures, et ma mère avait hésité à m'appeler, veillant sur mon repos. Mais, pour une fois, j'étais plutôt content d'être debout.
— Alors, marmotte, je t'ai réveillé, j'espère ?
— Tu rigoles, je rentre à peine de mon jogging.
Elle eut ce petit rire qui me plaisait tant.
— Tu as entendu les informations, à la radio ?
— Non, pas encore, pourquoi ?
— Ils ont parlé de la mort de Ricardo Mateus.
— Ah oui, déjà ? Et qu'ont-ils dit ?
— Qu'il avait été retrouvé sans vie dans sa chambre d'hôtel. Que la thèse de l'assassinat n'était pas à exclure...
— Tu parles ! Étranglé avec une corde de guitare, ça ne leur suffit pas comme indice pour conclure à un assassinat ?
— Qui a été étranglé avec une corde de guitare ? demanda ma mère, dont j'avais oublié la présence.
— Euh... je t'expliquerai, maman.
— François, dit Amandine dans le combiné, tu n'as rien dit à tes parents, pas vrai ?
— François, dit ma mère, pourquoi parles-tu d'assassinat ?
Coincé !
— Écoute, Amandine, je crois qu'il vaut mieux que tu dises la vérité à tes parents. Je te rappelle plus tard.
Et je raccrochai, juste avant ses protestations. Je racontai ensuite à ma mère notre visite de la veille, notre rencontre avec le commandant Armando Ortiz, et notre décision de ne pas en parler pour n'inquiéter personne.
Ma mère prit la chose plutôt bien, mais ne put s'empêcher de me faire la morale, pour la forme. Elle ne sembla pas en vouloir à monsieur Soto. Il faut dire que j'avais un peu édulcoré ma version, disant que mon professeur de guitare savait que son ami était présent, et j'avais passé sous silence quelques détails un peu gênants.
— Amandine ? C'est François. Ma mère m'a entendu parler d'assassinat, alors j'ai dû lui dire, pour hier soir.
— Mes parents sont absents pour la matinée. Je vais attendre qu'ils apprennent la nouvelle à la radio, et je leur expliquerai ensuite. À propos, ils ont dit que c'était la deuxième disparition de ce genre en quelques jours.
— La deuxième ?
— Oui, un autre musicien connu, un pianiste dont j'ai oublié le nom, est mort lui aussi dans sa chambre d'hôtel, mardi, à Tokyo.
5 — George Adamson était un pianiste anglais assez réputé, dit Gabriel Soto. Il devait donner une représentation à Tokyo mardi soir, et lui aussi a été assassiné dans sa chambre d'hôtel, en début d'après-midi. C'est Armando qui me l'a appris hier, je l'ai appelé pour avoir des nouvelles de l'enquête.
Nous avions commencé notre leçon depuis un quart d'heure, mais aucun de nous trois n'avait l'esprit à travailler. Monsieur Soto, pris de remords, avait téléphoné la veille à nos parents pour les informer de notre visite, samedi.
C'était un mercredi pluvieux et sombre.
— Vous croyez qu'il y a un rapport entre les deux meurtres ? demanda Amandine.
Notre professeur resta songeur.
— C'est tout juste la question que j'ai posée à Armando, dit-il enfin en nous regardant tour à tour. Plusieurs éléments pourraient le laisser supposer. Il s'agit de deux musiciens connus, trouvés morts avant leur concert. D'autre part, Armando m'a révélé un détail qu'il ignorait encore samedi : ils ont découvert, introduit dans la guitare de Ricardo, un petit animal séché. Une sorte de salamandre. Or, le même genre d'animal a été découvert dans le piano d'Adamson. C'est ce qui avait, du reste, orienté les enquêteurs vers la mafia japonaise.
— La mafia japonaise ? m'écriai-je. Ils pourraient venir jusqu'en France pour tuer quelqu'un ?
— Ce n'est pas exclu. Mais Armando a beaucoup de mal à recevoir des informations précises de ses collègues japonais. De toute façon, il se refuse pour l'instant à établir un lien direct entre les deux affaires.
— Mais pourquoi ? repris-je. Ça semble évident, avec autant de points communs, que les deux crimes ont la même origine !
— Tu sais, François, poursuivit monsieur Soto, les policiers ne raisonnent pas de la même façon. Les Japonais n'ont toujours pas trouvé de mobile au meurtre d'Adamson. Et Armando pas davantage pour celui de Ricardo Mateus.
Il devenait évident que nous n'allions pas faire de grands progrès musicaux ce jour-là. C'est pourquoi monsieur Soto proposa d'arrêter la leçon.
Amandine ouvrit son étui et se souvint alors de la pochette en cuir qu'elle y avait déposée.