Georges Botet Pradeilles
Pourquoi
encore la psychanalyse?
Préface de Dominic Drillon et
participation de Catherine Blondel, psychanalystes
Éditions Dédicaces
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Un exemplaire de cet ouvrage a été remis
à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte
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Georges Botet Pradeilles
Pourquoi
encore la psychanalyse?
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La psychanalyse ? Voici le plus petit théâtre au monde. L’acteur n’a qu’un spectateur. Mais la pièce est universelle. Chacun y invente les mots de son propre rôle tirés du livre secret de son histoire et du grand livre de notre histoire. Personne n’en sera plus sage, mais ce passage rend certainement moins fou. |
Préface
Discours, connaissance ou thérapie ? La psychanalyse entretient le débat depuis plus d’un siècle. Quelle étrange discipline, art ou pratique ! Elle ne laisse pas indifférent. Décriée par les uns, adulée par les autres, elle peut fasciner certains. C’est en tout cas une aventure humaine. L’un de mes professeurs disait : « On peut y entrer par curiosité, on peut y entrer aussi par nécessité et parfois, c’est une étape nécessaire, une question de vie ou de mort ». Il n’avait peut-être pas exprimé cela en ces termes mais c’est ce que j’ai retenu.
Vous qui entrez ici, ne vous faites aucune illusion mais n’abandonnez pas toute espérance.
La psychanalyse ne se démontre ni ne se justifie. On peut à tout moment en rejeter en toute suffisance le dispositif, les prémisses et les conséquences. Le scandale Freudien ne s’épuise pas. Ici, chacun n’est plus ce qu’il prétend être, mais seulement ce sujet réduit à son extrême intimité sous le regard infiniment proche, mais étranger du psychanalyste. La sommation est claire. On doit ici renoncer à tricher avec la vérité en jouant de positions névrotiques ou perverses avec soi-même et l’autre. Chacun sait bien où il feint son rôle de victime ou devient sournoisement manipulateur.
« Vous ne me posez pas de question, vous ne dites pas ce que vous pensez, vous ne donnez jamais de conseils ». Silence. C’est la seule façon de faire advenir une parole. Cela dérange, au début surtout. Et puis cet espace est investi, par le sujet. Sa parole est accueillie sans qu’elle reçoive de condamnation ou même de jugement. Avant, il ne sortait que des mots, des phrases par lesquels la personne recherchait la clarté, la cohérence, la rationalité. En fait, son discours ne faisait que chasser le silence plus ou moins angoissant. Là, elle est invitée à laisser aller ses idées, et, comme dans un rêve, ce qui était flou, obscur, finit par prendre du sens au fil des mots. La vérité viendra et libèrera de l’épuisant système qui soutient l’homme portant sa pesante image. Encore faut-il se laisser aller à cette liberté dans l’aventure psycha-nalytique. Dès que l’on se prend au jeu elle devient bientôt nécessaire. Est-elle vraiment sans risque ? Ce n’est pas si sûr. Mais ne prend-on pas de risque dans le flot de la circulation automobile ou dans certaines conduites addictives ? La vie elle-même prend les meilleurs sens dans le jeu et les prises de risque.
Après l’éloge de la névrose, après un essai sur le bonheur, après de nombreux articles pétillants de malice et de lucidité, Georges Botet Pradeilles vous convie à une visite de ce domaine qui ne saurait être collectif. Rien ici ne sera véritablement explicatif. Le sens est à découvrir selon ce qui convient à chacun, et surtout selon ce qui surgit à son esprit par l’effet de surprise où l’on sent bien que l’auteur s’est d’abord étonné lui-même. Fort de l’expérience d’une carrière de psychologue et de responsable d’institutions sociales, il avance au fil de ses propres associations. Il ne s’agit pas d’une écriture d’éclairage, de communion ou de sympathie rassurante. Nous sommes également à l’écart du jargon psychanalytique qui caricature la simplicité de la pratique en la rendant obscure.
Il faudra parvenir au terme de cette lecture pour avoir un aperçu actuel et personnel, peut-être même nouveau, de ce mystère qui entoure encore la découverte Freudienne. Certains mesureront ce qu’est s’entendre lorsqu’on ne sait ordinairement que s’écouter pour afficher, entre plainte et ostentation, cette position où l’on se nourrit de ses symptômes. Lacan appelle justement cela : « jouissance ». Les plus avisés d’entre vous sauront de quoi il s’agit.
La vie, la mort, le désir, l’inconscient, la pulsion, le sexe (pardon, la libido), sont quelques-uns des mots clés de la psychanalyse. Au-delà de la pratique conceptuelle, leur ressenti appelle à la réflexion.
L’exercice réflexif de l’introspection est passé de mode. Le partage d’idées s’épuise en débats de positions rudimentaires. La course à l’objet, à l’image et aux positions nous accapare trop pour prendre de la distance. Dans nos contrées, l’humain vit plus long-temps. Il va toujours plus vite, plus loin. Le temps presse. Depuis l’enfance, jusqu’à la vieillesse, notre emploi du temps est bien rempli d’activités, de jeu, de travail, de loisirs, de formations, de vacances. Mais où va-t-il si vite ?
Le psychanalyste est ce témoin immobile auquel on suppose une connaissance. Mais qu’est-elle ? La spécificité de l’exercice est de ne jamais nous la livrer en nous laissant indéfiniment l’espoir de la découvrir. On n’inventera jamais mieux comme dispositif pour que chacun apprenne à mieux découvrir son désir pour en jouer en meilleure connaissance de cause. La psychanalyse, c’est cela. Cette quête personnelle de son argument et de ses limites que rien dans notre culture matérialiste, sans racines ni mythes, ne permet de repérer dans une histoire sans cesse enrichie où chacun deviendrait sa propre métaphore.
L’originalité de cette non démonstration qu’apporte la logique du désir rend à chacun un peu de liberté d’être. Le divan n’est même pas nécessaire pour l’émergence d’une parole libre. Tout au plus il la facilite. Il peut devenir virtuel. Ce meuble, ce support, est bien souvent mis en scène au cinéma. Il donne un côté mystérieux et rassurant à la fois. Le patient, analysant, se dit avant d’entrer : « Vais-je devoir m’allonger de suite ? Par quoi je commence docteur ? » Et comme bien souvent cela débute par un face à face, après quelques séances, il commence à s’inquiéter, puis il ose : « Mais ça sert à quoi votre divan » ?
Il parait même que certains psychanalystes ont fait diversion dans le domaine du sport, ou dans les entreprises. Est-ce bien sérieux tout ça ? Il ne faut pas oublier que la psychanalyse se veut aussi science, une science de la relation, comme la gestion peut être une science de l’action. Elle nous révèle que notre corps parle parfois, que nos conflits peuvent avoir un sens. Elle a pris une telle place dans nos vies que certains lui font dire aussi ce qu’elle ne peut énoncer et que d’autres la dénient avec la même ardeur. C’est bien là, la rançon du succès de ce qui devient incontournable dans les grands repères collectifs.
Avec Georges Botet Pradeilles nous allons tenter de remettre la psychanalyse à sa place dans son originalité et dans notre temps avec sa spécificité initiatique et ses limites. Le psychanalyste, un peu Socrate, un peu Pygmalion, mais sans s’affirmer et surtout sans se prendre, pour l’un ou l’autre, perfuse davantage son désir que son savoir. Il ne réduit jamais son patient à un objet de soins ou de formation. L’analysant a la parole.
Nous allons parcourir les paradoxes subversifs de la psycha-nalyse au fil de cet ouvrage dont on peut varier à son gré les parcours. Tout importe ici, mais rien n’est nécessaire, ni probatoire. Ce n’est pas une réponse au pamphlet qui circule et renvoie la psychanalyse à son inutilité dans cette position plus subversive qu’opérationnelle qu’elle prend par rapport aux savoirs, aux pouvoirs et aux discours hysté-riques de la séduction. Elle demeure un questionnement, un éclairage possible. Elle appartient à ceux qui s’adonnent à cette expérience de la libre énonciation sans autre crainte ou intention que de parvenir à s’entendre soi-même. Peu importent les modalités et le cadre. Chacun peut faire usage de sa parole selon son propre désir. Ici il n’y a pas de maître. Le savoir supposé ne vient que voilé. Au-delà des paroles données et reçues, là et maintenant, rien n’aura vocation à faire science d’école pour ces leçons visant à la conduite d’autrui. C’est toujours soi-même que l’on initie et transforme.
Voici un document de travail. Les marges sont libres et à annoter. La réflexion intime que chacun se découvrira par sa lecture est à y tracer. Le désir est une affaire personnelle secrète qui échappe aux meilleures formulations collectives. L’intelligence et l’amour, qui sont les expressions majeures de l’Homme, consentent difficilement aux communions et aux partages formels. La liberté du jeu psycha-nalytique permet de découvrir ou de construire de meilleures ouvertures à l’altérité, Mais elles permettront davantage des partages implicites intimes que ces jeux ordinaires de la domination et de la séduction faits de semblants et de leurres…La psychanalyse ne prétend en rien régler nos vies personnelles et professionnelles. Son questionnement du : « Que veux-tu ? » posé par ce psychanalyste laissant notre place libre de toute projection de son propre désir ne se referme jamais.
Il faut bien oser venir répondre là.
Nous voici avec un ouvrage ouvert et incomplet. Il n’est pas en ordre, et laisse la psychanalyse créer les failles fécondes de ces choix personnels qui rendent un peu plus avisé, opportun et responsable, sans exiger nécessairement d’être plus savant. Il faut prendre ainsi ce texte. Rien n’est acquis et il importe de poursuivre ses quêtes intimes. La psychanalyse est comme ces travaux agricoles qui doivent sans cesse être renouvelés point par point avec une inlassable assiduité, selon les années et les humeurs du temps et des personnes.
Soulignons que ce questionnement sur l’avenir de la psycha-nalyse s’inscrit dans une réflexion collective sur Psychanalyse et Management, initiée il y a vingt ans par des professionnels du manage-ment, des psychanalystes et des enseignants chercheurs en Sciences de gestion. Je fis partie de ces créateurs et j’ai assuré la présidence de l’Institut Psychanalyse et Management durant ces dernières années. Georges Botet Pradeilles est mon successeur à cette place et mon partenaire d’écriture.
C’est dans ce cadre que vient cet ouvrage. Il constitue un appui du travail réflexif permanent sur soi que le meneur d’Hommes d’aujour-d’hui ne peut remplacer par aucune recette ou technique. L’efficacité et la productivité mènent souvent à des pratiques folles si elles ne s’adjoignent une éthique suffisante du respect du sujet. La position philosophique personnelle constitue la meilleure clef d’un manage-ment réussi. La stratégie est d’un autre registre. Le leader qui ne saurait se penser dans une position tierce entre l’Organisation et les Hommes rend son autorité peu crédible et crée difficilement les liens d’appar-tenance. Là se conserve la dimension humaine désirante dont la psychanalyse fait sans cesse rappel. Lorsque le désir s’éteint on verra monter l’ombre de l’angoisse.
Avec Georges Botet Pradeilles, nous revenons à la source de la psychanalyse : cette abstinence altruiste et quasi sacrée du psycha-nalyste rend à l’autre la liberté de désirer et de s’émouvoir dans cet espace où tout peut se mettre en mots. Il s’agit d’une rupture épistémologique et philosophique qui invente sans cesse la science subjective immatérielle permettant à chacun la traversée du miroir. La psychanalyse déjoue les fascinations narcissiques qui nous leurrent si souvent dans cette époque où tout le pouvoir est à l’image et ou exister se résume à se prendre pour soi-même.
De cette ouverture naissent de nouvelles réflexions et se font de nouvelles rencontres.
Dominique Drillon
Psychanalyste et Enseignant
en Management
La Rochelle le 25 juillet 2011

Votre manuscrit : « Pourquoi encore la psychanalyse ? » m’a été transmis.
J’en ai pris connaissance et j’ai apprécié cette « défense et illustration » de
l’analyse que vous faites en des termes simples et avec vivacité.
Jean Bertrand Pontalis
19 Septembre 2011
Avant propos
La psychanalyse est cette approche qui reconnaît le caractère unique de l’être dans ses désirs et ses peurs. Les sciences humaines visent aux modélisations générales réductrices qui seraient explicatives et prédictives des conduites. Mais nous voyons bien les limites de cette connaissance formelle. Mener les hommes, les conseiller ou les soutenir, quels que soient les savoirs et le pouvoir que l’on s’attribue, ne seront jamais des pratiques exactes. Le sujet n’est plus ici objet opérationnel, économique ou même social.
Il est seulement notre semblable dans cette alliance de mortels face à la perte, au manque et à tous les désenchantements qui affectent notre vie imaginaire. Nos temps post modernes nous saturent d’information, de bruits et d’images. De nouveaux droits, sécurités et responsabilités nous mettent davantage face à nous-mêmes. Que cesse cet étourdissement de la profusion et du multiple et apparaît le réel d’une solitude portant l’angoisse qui trouble l’esprit et stigmatise le corps.
La société elle-même nous faisait jadis contrainte et carcan. Elle n’offre plus ces modèles symboliques ambivalents, faisant loi et repères, que soutenaient les pères, les maîtres et les prêtres des cultures révolues.
L’individu n’est qu’un sujet désirant aux prises avec les contradictions de son identité, de ses appartenances, de sa souffrance et même celles de son plaisir. Il est seul. Toutes les réponses lui appartiennent.
La psychanalyse est une fiction qui tient une place à part dans nos sociétés. Elle advient symboliquement comme référent Tiers subversif qui autorise la folle parole intime irrationnelle échappant à l’infinité des sens standardisés issus de la praxis scientifique. Avec cette position cesse l’espoir de formalisations où les sciences écono-miques et sociales finiraient par avoir réponse à tout pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Freud avait bien signifié que l’homme se sachant mortel, et voué à cette insatis-faction du désir qu’est le désamour, n’échapperait pas au malaise et à la souffrance d’être, quels que soient le développement des civilisations matérialistes qui s’annonçait.
Comprendre ne suffit pas.
On découvre ici un rapport intersubjectif plus subtil. Freud imagina un dispositif clinique inédit et irremplaçable où l’émotionnel et l’affectif se partageaient implicitement entre semblables dans cet échange de l’énonciation et de l’écoute de ce qui nous fait perte et souffrance au delà des questions de pouvoir, de savoir et des jeux de maîtrise et de séduction autour de la relation d’objet. Nous sommes une espèce hautement sociale où l’un ne va pas sans l’autre dans les ajustements de ce Verbe qui nous constitue comme sujet pour tout autre sujet.
Dans la règle de la psychanalyse la duplicité des tricheries utilitaires où l’on tire meilleur parti de la réalité pour leurrer l’autre et cette jouissance que l‘on prend au jeu n’ont plus cours. Chacun se retrouve pris seulement dans sa propre parole qui l’origine et lui donne sens et existence. Rien dans cet espace libre d’énonciation, ne saurait faire prétexte, alibi, justification ou conclusion. Là, il faut s’oublier un instant. Cette double abstinence vaut aussi bien pour l’analyste qui en fait métier que pour l’analysant se faisant élève de l’expérience paradoxale menée des prémisses et des astreintes de l’acte… On peut devenir là responsable de soi et d’autrui en meilleure connaissance de cause. Mais nul ne saurait s’y rendre maître d’autrui, que ce soit par force ou habileté. Le dispositif analytique est une parabole d’un mode d’emploi de l’état humain qui exclut le pouvoir, la violence et la maîtrise de l’autre par la position dominante, le savoir et la prise hystérique d’influence.
La pratique s’invente sans cesse dans chaque partage inter-subjectif. Le psychanalytiquement correct n’existe pas. Il serait fou. C’est l’oublié, le dénié, l’insu, le doute qui construisent ici un imagi-naire partagé, sans cesse renouvelé, où l’on invente le nécessaire qui répondra plus tard aux tensions du milieu et permettra des échanges en meilleure connaissance de cause. L’émergence d’une intelligence créative transcende même l’observable et les certitudes qu’il inspire. On y rencontre cet amour - dit de transfert, mais qui n’est rien d’autre que l’amour disait Freud - qui signifie seulement un désir ayant trouvé son interlocuteur. C’est là qu’émerge le sujet.
L’inconscient qui vient s’exprimer ici au fil des émotions et des évocations perdues et reconstruites n’est pas l’ennemi du scientifique qui demeure notre meilleur recours. Rien n’empêche de solliciter les connaissances que nous apportent les sciences humaines par leurs quêtes rigoureuses !
Mais il est fou d’en prendre les indications à la lettre. Le fait humain transcendant et unique est de toujours dépasser la relation d’objet, fut-elle excellente. Elle devient dévorante, si l’on s’y prête immodérément d’une quelconque façon, que ce soit par abus ou par soumission, disait Lacan. Les temps post modernes en font la preuve.
La psychanalyse ouvre trois voies constructrices ou reconstructrices qui vont prendre effet dans le paradoxe du dispositif analytique. L’énonciation restaure :
- Ce qui a été insuffisamment élaboré dans le passé par le retour à l’infantile ;
- Les outils symboliques actuels susceptibles d'enrayer les passages à l'acte destructeurs ;
- Les modèles identificatoires nécessaires à l’étayage du sujet.
Ce travail de l’analysant est suivi et supervisé dans ses phases par l’analyste fort de la patience de mener la parole à terme. Il faut l’entretenir. L’interprétation et le commentaire n’ont que peu de part. Il ne s’agit pas de comprendre, mais de reconstruire ou d’inventer un espace subjectif imaginaire vivable. Le conceptuel ne prend sens que dans le resenti.
Voici un ouvrage qui revisite l’étrangeté irréductible de la psychanalyse.
Chacun peut trouver là son chemin de lecture.
La psychanalyse ne saurait s’assujettir au service de l’efficacité, de la connaissance ou même de la santé. Elle sert la liberté de parole, l’indépendance d’esprit et ce respect de la juste dimension humaine qui rend le partage du vécu possible. L’éthique et la philosophie qui émanent de la psychanalyse seront sans doute de plus en plus nécessaires. La relation analytique est un prototype de tout dispositif où le sujet se constitue dans la confiance et l’intime d’une sécurité partagée autour du corps et de la parole. Cet espace de liberté est à préserver au-delà des tentations simplistes du psychologisme et de l’opérationnalisation, sans céder aux tentations du déni commode ou de la caricature qui menacent sans cesse l’invention Freudienne.
Que l’on éduque, dirige, guide, accompagne ou soutienne, cela se fonde de l’espace de parole donnée au désir de l’autre. Cela fait bientôt effet sur l’implication, les échanges, les prises de responsabilité et de décision. La psychanalyse est le modèle de cette décentration du Moi souvent défendu et rigide ; le sujet acquiert une meilleure mobilité. Faute de ce mouvement, chacun regrimpe sur son perchoir narcissique illusoire et finalement solitaire. Rien ne saurait faire foi, ni preuve ici. L’énonciation reste dans la spécificité du lien et n’accède pas à l’énoncé scientifique généralisable. Mais c’est là que ça se passe, dans l’étrange logique des mots libérés qui échappent à la raison. Souvent mine de rien.
La psychanalyse est le prototype de cette distance subjective tirée de soi même et de l’expérience qui fonde toute clinique. Le clinicien est cet expert resté homme mesurant l’autre souffrance et l’autre désir à l’aune de sa propre fragilité. Cela fait règle implicite dans toutes la pratiques dites d’accompagnement et de thérapie. On peut appeler cela une bonne intelligence de l’autre.
Ce n’est pas si banal.
A ceux qui m’ont accompagné.
A Jean Benjamin pour la vision du sujet, unique par l’être et le corps, universel par l’esprit.
A Dominic pour cette liberté qu’apporte l’effacement du psychanalyste.
A Florian pour le mot juste qui remet l’objet à sa place et change de jeu.
A Germain et à ceux qui créèrent l’Institut Psychanalyse et Management.
A ceux qui sauront le faire vivre.
A Catherine B. qui me donna l’envie d’écrire cet ouvrage.
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« Je pense qu'une psychanalyse bien conduite peut obtenir que le Moi et le ça deviennent UN: Wo es war, soll Ich werden. » Jean Benjamin Stora
« Vous avez raison Monsieur Onfray, la psychanalyse ça laisse à désirer… » Georges Botet Pradeilles.
« La psychanalyse, c’est assez fascinant. On passe beaucoup de temps sur soi, et, quand on commence à bien se connaître, on a davantage de temps pour les autres. » Dany Boon.
« Ce qui distingue le discours du capitalisme est ceci : la Verwerfung, le rejet, le rejet en dehors de tous les champs du symbolique avec ce que j'ai déjà dit que ça a comme conséquence. Le rejet de quoi ? De la castration. Tout ordre, tout discours qui s'apparente du capitalisme laisse de côté ce que nous appellerons simplement les choses de l'amour, mes bons amis. Vous voyez ça, hein, c'est un rien ! » Jacques Lacan
« La psychanalyse ? Ce n’est pas intellectuel ! C’est seulement là que l’on remet en jeu ses espoirs d’enfant… » Anonyme
« Et s’il ne restait de la psychanalyse que ce rapport à l’autre, interdisant radicalement la violence sous toutes ses formes et autorisant inconditionnellement la parole, elle nous demeurerait indispensable. Peut-être même nous deviendrait-elle précieuse. »
Georges Botet Pradeilles.
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1 - La nef des fous
Nous vivons des temps merveilleux, mais étranges et diffi-ciles. La poésie n’a plus cours et l’on enterre la psychanalyse. La pensée s’articule selon les mots que l’on veut utiles, productifs et efficaces. Nous regorgeons d’objets, mais il nous manque toujours celui qui ferait notre bonheur. Le souci de l’éthique et de l’équité sociale s’entend partout. Mais ce qui se ressent et transparaît dans les mégapoles et les technopoles, c’est le manque d’amour.
Rire en bonne intelligence sans enjeu avec quelques-uns b qui n’ont pas d’autre souci que de rester humains devient rare. L’humour est le dernier recours.
Il faut jouer à être ce qui nous désigne par le sexe, l’origine, la bonne ou mauvaise fortune, la compétence et la fonction. Chacun est mesuré à son image et au résultat cumulé de ses œuvres. Le temps gagné ou perdu est compté selon la valeur qu’il crée ou perd.
Voici cette « Nef des Fous » portant chacun, possédé par son inaccessible chimère dans ce délire qui le rend solitaire. Freud avait bien perçu que les temps post modernes du génie domptant toute matière allaient nous conduire à matérialiser ces fantasmes d’assomption et de puissance qui devraient seulement nourrir l’ima-ginaire. La psychanalyse devait déjouer ce piège nouveau où chacun s’enferme à la lettre dans ce qu’il veut et croit être. Elle offrait ce temps inédit et original de son dispositif au fil des mots libérés de leurs fatales hypothèques matérialistes nous clouant à la réalité de l’objet et stérilisant l’imaginaire. Le psychanalyste s’installait pour faire écho à la souffrance des impuissances et des attentes toujours déçues. Ce temps de parole terre à terre élevait l’humain au-dessus des prétentions, plaintes et revendications. Les esprits minutieux et obsédés ont certes cherché là une identité humaine nouvelle dans de nouveaux concepts savants extraits de la psychanalyse et demandant le glossaire. Mais l’affaire est plus simple.
Allonge toi là. Ecoute toi. Je suis le témoin inconditionnel de cette vérité unique qui t’échappe et t’appartient dans cette liberté que je t’offre. Cesse de penser à la toison d’or, à l’élixir d’invulné-rabilité et à la Fontaine de Jouvence. Nous ne sommes que fils et filles de parents morts. La seule chose qui nous soutienne est cette histoire où l’on s’origine pour prendre racine et laisser trace. Nous tirons abusivement profit de toute matière, mais demeurons inache-vés sans ce récit imaginaire où l’on se raconte au fil des jours. Sans ces mots qui nous portent et que l’on transmet, nous disparaissons. Nos enfants sans mémoire seront orphelins, nus et seuls.
Merci Docteur Freud pour cette psychanalyse qui enjoint de prendre soin de soi dans le langage. L’énonciation nous constitue. Nous ne serons ni meilleurs, ni plus efficaces, mais nous aurons ce savoir être tissé de mots signifiants qui permet de ne pas sombrer dans l’angoisse du néant ou le désir fou du toujours davantage des surenchères du Moi. Dès qu’apparaît le récit, l’autre devient aisément notre semblable. Les catégories formelles cessent de nous diviser.
Peu importe le psychanalyste. Il suffit que nous le trouvions aimable. Il a sans doute le savoir qui lui permet de s’affirmer légitime, mais cette connaissance vaut peu en regard de ce que je sais de lui. Il est tissé intimement de tout ce que je ressens. La liberté qu’il me donne crée cette proximité plus authentique que celle du meilleur parent. Le psychanalyste, au-delà des faits, ne sait qu’être honnête. Il a renoncé à cette prétention de savant qui fait vouloir et attendre l’explication finale ou quelque évènement révélateur. Il ne suscite pas une vérité qui serait indispensable. Lorsque je dis « je », il sait que ce n’est pas seulement de Moi que je parle. Nous allons ensemble là où l’ordre démonstratif est aboli. Le fil déraisonnable revient parfois sur lui-même. Parfois il se rompt, mais reprend plus loin à un autre détour. On n’écrit pas sur la psychanalyse au nom d’une géométrie de l’esprit, mais selon les hasards et les incertitudes de son cœur.
Entre l’analysant et l’analyste, il faut cette histoire d’amour devenue ici nécessaire, que l’on nomme « transfert ». Inassouvie par un principe intransgressible, elle demeurera exemplaire à qui saura en entendre la trame. Aucun autre dictionnaire que le partage de l’état humain tellement questionnant et tellement précaire n’est nécessaire. Personne n’a jamais répondu raisonnablement à :
« Pourquoi la psychanalyse ? », pas plus que : « Pourquoi l’amour ? ».
Les crises de nos économies et les révoltes de la nature enseignent sans cesse le peu que vaut la chair, même si elle se croit comblée, si elle ne se soutient d’une parole. Freud impassible regarde les temps qui viennent. Ils ne sont pas différents de ceux qui se sont écoulés. La psychanalyse ignore le temps. Pour elle, c’est toujours celui du mot qui demande à être énoncé. Il émerge dans ce manque où il prendra sens actuel en apportant le nouveau brin de possible tellement nécessaire à chacun.
Freud sait la nécessité de cette subversion que son invention apporte au monde matérialiste qui s’en défend, la dénie ou cherche à l’apprivoiser pour l’instrumentaliser. Face à la prétentieuse Amérique, sûre d’elle même avant sa première grande crise de croissance, il glissa - dit-on - à son compère Jung : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste… ». Le Moi fort pour lequel je me prends va par cette voie nouvelle de la parole libérée vers une aimable faiblesse. Je retrouverai peut-être là ce qu’il me faut de plaisir et de liberté.
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- A quoi sers-tu ? demande l’honnête homme au psycha-nalyste…
- Je ne sers à rien. J’entends seulement la souffrance et le plaisir, la solitude et l’échange, le faux que l’on affiche et le vrai que l’on cache, les émotions à partager, toutes ces petites choses humaines qui n’ont d’autre usage que ce que chacun en fait.
- Que fais-tu de tout cela ? Soulages-tu chacun de ses doutes et de ses misères ?
- Je ne fais rien, je suis seulement ce semblable qui permet à l’autre de trouver le sens de ses journées dans la paix et le temps que je lui abandonne par mon silence.
- C’est de la vie même que tu parles ! s’exclame le curieux. Viens avec moi, là où je suis nous en manquons un peu.
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Je déployai jadis mes meilleures astuces pour déjouer la bonne et sévère altérité de vos présences M., S. et C., pour ne pas gâter la jouissance de mes précieux symptômes. Mais il me faut en convenir, depuis que vous êtres morts, vous êtes logés en moi de façon irrémédiable. Je vous porte en tout lieu comme un étrange destin. Vous ne dispensiez pourtant pas de leçons formatrices et ne répondiez pas au courrier du cœur. J’étais alors un farouche découvreur de raisons qui me semblaient toujours les meilleures du monde. Cette vanité insoutenable me faisait parfois perdre pied. Vous étiez là comme des îles vierges pour accueillir l’exil de l’étrange Robinson que j’étais après mes naufrages. J’arrive au terme de mes campagnes, je suis encore incertain de ce que je suis venu faire sur cette scène où j’ai joué assez mal mon propre rôle, entre passion et désespoir.
Mais vous renaissez sans cesse en moi et soutenez ma main, prompte à écrire ces propos qui n’en finissent pas de me faire surprise. Elle n’est pas seulement ma main, comme ma voix n’est pas seulement ma voix. Pour que la chaîne se perpétue, il faut que monte un nouveau chant. Le renouvellement passe par l’inlassable interpellation des maîtres, des savants et de tous ceux qui s’arrogent en leur temps les prérogatives de la toute puissance…
Le Verbe, toujours changeant et toujours maître, nous domine, Socrate en fit l’exacte leçon. Chaque rencontre porte son aboutissement dans une vérité à partager.
Aujourd’hui, j’ai ce temps que je poursuivais et qui me manquait toujours.
Ecoutants disparus, vous venez dans mes nuits d’insomnie sur ce fauteuil que libère parfois le chat. Au-delà des enjeux, nous redevenons alors de vieux enfants dans ce plaisir de jouer avec les mots qui nous reconstituent éternellement. Cela se nomme « psychanalyse ».
On croit que Freud l’inventa. Mais en fait, c’est l’hystérie en quête d’amour et de sens, clamant son manque et sa souffrance en dépit de la réalité, qui l’enseigna à Freud. La maladie n’est que le prétexte. Le fameux divan venait là pour en apprivoiser les symptômes.
C’est là qu’advient l’état humain originel, infiniment simple dans l’énonciation apparemment hasardeuse du jeu des émotions et des attentes. Voici le dispositif, où s’ouvre l’expérience avec l’étrange officiant qu’est le psychanalyste. Il se retire de l’espace symbolique qu’il offre à la parole de l’analysant. Il est cet « autre » inconsistant que l’on peut faire imaginairement à son gré repré-sentant des valeurs d’un sacré perdu, prothèse de parents morts attendant toujours nos promesses et nos justifications, coffre à secret de famille, clerc gardien du dépôt testamentaire ou complice virtuel d’une renaissance du désir. Chacun en oublie, par ce jeu, de produire ailleurs mal à propos les symptômes de son inaccessible et étrange logique inconsciente.
Le psychanalyste se prête à tout.
Mais il n’épouse rien.
2 - La psychanalyse, mais qu’est-ce donc aujourd’hui ?
Pour la pensée objective, la psychanalyse semble une vieille affaire du passé dans ce monde qui a réponse à tout. Que pourrait-elle nous apprendre de plus que tous ces savoirs positifs sur la réussite, la santé et le bien-être qui se dispensent partout ?
Pourtant l’angoisse et le désir que chacun porte en solitaire ne cessent de faire mystère. Il n’y a pas de mots pour traduire ces instants où l’être se constitue ou se dissout. Aucun graphique ne saurait représenter l’amour et la mort. C’est lorsque le désir perd les objets de sa croyance ou que l’angoisse nous mène à l’impossible, à l’impuissance, à l’indicible, qu’il nous faut retrouver un énoncé qui nous redonne sens…
Aucun de nos nouveaux professionnels de l’humain bardé de réponses pertinentes et opportunes, tirées de l’observation et de sa science, ne se donne la liberté infinie de cette interrogation muette que Freud inventa il y a à peine plus de cent ans. Lacan résuma cela par ce : « Che vuoi ? » toujours posé au sujet désirant, qui ouvre l’espace de la psychanalyse. Il n’y a pas de savoir explicatif ou prédictif sur ce : « Que veux-tu ? » que l’on dissimule ou dénie jusqu’à ce que l’interrogation nous fasse surprise dans le corps et l’esprit. C’est là que chacun peut se découvrir une liberté intime et personnelle de répondre. Là où était le désir il va falloir advenir. L’énigme originale repose dans ce : « Wo es war, soll Ich werden » que Freud nous laisse à traduire. La formule demeure posée…Il faut sans doute se garder de la tentation de lui donner sens littéralement qui tue l’intention de l’auteur dans la langue d’énonciation.
Nul ne cesse de s’animer comme sujet pulsionnel entre les folies passionnelles du ça et les prisons formelles des positions du Moi. Les strates d’émotions et d’expériences s’accumulent. L’inconscient s’enrichit sans cesse de ce cumul, mais il entretient la logique du désir selon les modes tracés dans l’enfance. Désirer être aimé et reconnu, revendiquer, apaiser, rire, pleurer, partager, dissi-muler, passer de la consécration au désespoir de l’impuissance nous laissent cet enfant comblé ou désemparé que nous avons été. Le Moi s’applique certes à donner des objets et des apparences convenables.
Mais nous ne savons quasiment rien de ce qui nous permet-trait de savoir nos voies et notre destin. Il faudrait le secours du surhumain, du magique et ces fortes certitudes de jadis fondées sur la croyance en un ordre supérieur dominant. On ne peut se fier à un quelconque oracle comme le fit Socrate, et encore moins à Dieu, dont nul n’attend plus raisonnablement les secours.
Dès la naissance, notre corps conserve l’infinité des sensa-tions, des émotions et les multiples leçons de ses rencontres. Avant même de naître, la place qu’occupe chacun n’est pas un effet de hasard. L’être est inconcevable sans une continuité d’histoire humaine où il s’inscrit et qui le dépasse. Si la mémoire du jour ne saurait s’encombrer de tout cela, l’inconscient apprend et sait. Ce dépositaire sans faiblesse invente ses propres logiques intemporelles et associatives de classement. Elles émergent dans nos rêves récurrents, nos craintes et les tentations que l’inconscient nous suggère et parfois nous impose. Maître du corps, l’inconscient l’est également de nos déterminations secrètes. Nous ne savons que cette apparence que nous croyons être.
Sommes-nous aussi libres que ce que nos temps matéria-listes tentent de proclamer ?
Notre histoire appartient à cette lignée immémoriale où toute existence est le fruit du désir sage ou fou qui le précède. Que portons-nous que nous allons transmettre ?
Les illusions et les espérances violentes de notre enfance nous ont inscrits dans un réseau de liens et de croyances qui nous structurent.
« Quel est ton ancêtre ? » disait le primitif. Comment devenir père ou mère sans soi-même en avoir connu, ou s’en être donné ?
Notre époque dénie l’importance de ces fonctions symboli-ques. Tantôts orphelins, tantôt quasi incestueux, nous suivons notre désir dans ses choix d’objets hasardeux. La profusion d’images efface nos repères. L’appartenance à une famille, à un clan, à un peuple, où se tisse la trame nécessaire de l’humain, est elle-même devenue floue. Dans le monde nouveau, il est difficile de savoir qui sont les siens et ce que l’on est soi-même, sinon cette apparence à soutenir narcissiquement là et maintenant, souvent à tout prix. L’individu est toujours proche de l’errance sans loi dans le souci secret, violent et fou, d’être reconnu universellement, et même d’être aimé sans conditions. Les moyens que l’on y met finissent par nous posséder au-delà de la juste mesure et par engloutir le meilleur de notre énergie.
Nul ne saurait sans folie se proclamer l’enfant de personne et n’appartenant à aucune tribu. Le lieu et le clan d’origine avec les figures parentales, rendent tenable l’état humain par la manière dont elles le bornent.
C’est bien cette filiation nécessairement insatisfaisante et problématique, qui se reconstituait patiemment il y a un siècle sur le divan étroit du psychanalyste lorsque le progrès du savoir nous fit verser dans l’illusion du libre arbitre et de la toute puissance. Reconnaître l’originalité et la dimension infantile de son désir est devenu hautement improbable. Mais pour l’être devenu solitaire, sans les partages imaginaires de proximité qui l’accaparaient jadis, y a-t-il une autre voie ?
Choix ou engagement deviennent douloureux et aléatoires faute des repères sociaux traditionnels qui savaient réguler les sociétés avant l’envahissement du tout possible pour tous qui équivaut en fait à l’absurde du rien aussi bien dans le registre du possible que celui de l’imaginaire. Les rituels probatoires initiati-ques, souvent rudes mais discriminants, définissaient la dignité d’adulte. L’adolescent d’aujourd’hui n’a d’autre repère que les discours creux de l’angélisme béat ou de la dévalorisation répressive.
Il faut s’ajuster à la démesure d’un monde de normes, de modes et d’apparences où l’on se fait soi-même objet fuyant, menacé, vindicatif, revendicatif ou triomphant, états qui présentent certains avantages objectifs. On peut même ajouter à cela l’état de malade, voire même celui de mort. Ces façades ostentatoires cachent une subjectivité friable faite de doutes et d’émotions impossibles à partager…
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La psychanalyse naissante voulut des causes et osa des interprétations. La tentation de construire un savoir explicatif et prédictif porta les précurseurs à pousser l’usage expérimental et scientifique du dispositif.
Mais la psychanalyse est toujours naissante. Ce qui se répète n’est que l’impossibilité, l’impuissance et ce dont le patient se défend. Le dernier recours qui se présente là est seulement la parole. Le psychanalyste, sans leçon et sans remèdes, ne saurait être qu’un témoin patient, fidèle, discret et sûr.
La psychanalyse n’est forte que de l’abstinence du praticien et de l’énonciation libre du patient. C’est une situation humaine unique. Le désir s’énonce sans s’engloutir aussitôt dans d’opaques objets matériels. Il suffit de passer par l’étroit guichet de cette expérience pour savoir qu’il n’y aura pas de découverte majeure, mais seulement cette transformation où il faut bien s’accepter soi-même. Cette pratique de sa propre étrangeté finit par faire accepter aussi l’irréductible étrangeté de l’autre.
Le savoir du psychanalyste n’est ni démontrable, ni même transmissible. La position du psychanalyste est unique dans cette indépendance d’écoute et cette liberté d’énonciation qu’il offre à son patient. Le praticien avisé reconnaît celui-ci non comme objet médical (ou médico-social), mais seulement comme cet autre venu là, par nécessité intime, parler d’un désir égaré dans les enjeux et les contingences. On ne mesure une telle intimité qu’à l’aune de la sienne propre, aucun autre outil n’est concevable. L’humain est à saisir dans cet espace paradoxal dans son état inachevé. Se croire parvenu psychanalyste en toute efficience serait fou.
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Les réponses matérielles et sociales de notre monde correspondent certes mieux que jadis aux besoins liés à la nécessité, mais elles sont surfaites et nous illusionnent au point que tout objet trop promis ou excessif porte en germe les déceptions inéluctables qui finissent par nous faire aller plus mal. Toute relation d’objet confronte à la perte. Les cultes matérialistes figent le désir dans un rapport secret à la mort. Notre nature n’est pas minérale, peu d’entre nous ont un souci obsessionnel de fossilisation. Notre goût et notre plaisir vont vers les jeux ouverts de l’imaginaire.
Se faire analysant, c’est s’engager dans l’espace qu’offre la psychanalyse à la subversion de l’objet grâce auquel on croyait se fortifier. C’est aussi oser parler sans crainte avec soi même, dans une audace réflexive reconstructive. Le tiers psychanalyste que l’on prend à témoin authentifie cette parole que l’on se donne.
Ici l’on ne se prend plus à la lettre du signifié dans ces injonctions qui nous lient, nous engagent et nous contraignent par leurs impératifs et leurs impatiences. La parole émergente de l’énonciation libre ouvre à cette infinité de métaphores possibles où chacun s’équilibre en funambule sur son fil imaginaire. Il ne s’agit pas de tout dire mais de mieux dire et de mieux se dire.
Il serait vain de croire qu’il y a là une vérité ou une guérison. Il faut cesser de caresser l’illusion de pouvoir se contrôler, de découvrir enfin la trame inconsciente qui nous constitue ou de remédier par quelque procédé souverain aux mystères douloureux de l’être.
On ne remodèle jamais rétroactivement l’expérience infan-tile perdue fondant ces logiques fantasmatiques où l’on se perd souvent. Mais en parlant dans cet espace circonscrit et pourtant infini qui s’établit entre l’analysant et l’analyste, chacun trouve ces signifiants transitoires qui prennent sens.
En se soumettant à l’expérience analytique, c’est soi-même que l’on transforme. Peu importent l’analyste et sa façon. Il lui faut être particulièrement vigilant à ne pas se substituer à nous malgré la multiplicité de nos sollicitations habiles ou sournoises. Ici toute forme de délégation est prohibée. On entretient seulement cette imperceptible connivence qui nous rapproche dans une capacité commune à aimer et à souffrir. Le terme « transfert » vient là à point. Il ne faut pas tenter de vouloir l’habiller. Certaines imma-nences meurent si l’on en fait l’interprétation.
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La psychanalyse induit une initiation toujours renouvelée au partage symbolique. Le manque et la perte en deviennent davantage supportables. Créer devient davantage possible. On prête mieux attention aux autres et aux objets.
Pour cela il fallait jadis un divan, un rituel et une attitude convenue. Aujourd’hui, la présence du psychanalyste demande peut-être beaucoup moins de rigueur liturgique. Le rituel et le vocabulaire conceptuel originels de la psychanalyse étaient au cœur de la recherche freudienne qui se voulait scientifique et probatoire. Mais les rapports d’aujourd’hui sont faits d’une intelligence que la liberté rend souvent intuitive. Elle a moins besoin de codes et de formalismes. L’exercice jadis rigoureux de l’interprétation est deve-nu un jeu intellectuel superflu et souvent hasardeux où se satisfait le praticien et où le patient trouve de fallacieuses réassurances.
La compréhension n’apporte rien ici, pas plus qu’une théorie correcte de l’amour ou la formalisation du mariage ne renforceraient la qualité des sentiments que l’on éprouve. Ce qui importe s’entend.
Faute de lieux de foi, faut-il accepter cette vieille psychanalyse comme le nouveau temple virtuel de la subjectivité irréductible, terrible et merveilleuse de l’être humain ? On la dénie de manière virulente, mais elle forme encore la trame latente de toutes les pratiques de l’accompagnement d’autrui qui se hasardent à ne pas faire de l’autre un simple objet.
Parfois de manière incongrue. Tel patron de grand service psychiatrique trouvait ironiquement le petit personnel de salle plus compétent et aimable dans l’écoute que certains thérapeutes savants (et coûteux) avec lesquels il collaborait. Cela se mesurait selon lui aux bienfaits observables dans les sourires et les plaisanteries revenues…
Avec cet ouvrage, voici une visite étrange, il nous suffit de nous laisser aller au fil des épisodes, en nous prêtant à ce pas assez lent et parfois déroutant de la psychanalyse qui me guide autant que vous sur un parcours seulement fait de mots, sans balises fermes, souvent hasardeux. Il y faut seulement un brin de confiance mutuelle.
Le praticien perd en position supérieure ce que le patient va peu à peu acquérir dans son énonciation ou son silence. Il faut même oser parfois le partage muet d’émotions. Nous devrons aussi traverser l’excessif, l’inachevé, le superficiel que nous traînons sous nos semelles, avec cette sérénité qui faisait dire à Lacan que l’essentiel dans la psychanalyse, c’est l’imperfection du psycha-nalyste qui lui permet de consentir implicitement aux partages imaginaires. Cette dimension de liberté est fondamentale.
Jadis le sacré céleste et les anciens permettaient de visiter sans craintes ces territoires secrets où l’humain doit se soutenir sans faille dans ses peurs, ses espérances, son intelligence et ses amours. La mort elle-même en devenait presque fréquentable.
Les neurosciences nous donneront certes l’illusion de toute puissance dans une belle santé chimique…
Mais les désamours, la peur de perdre et la fin de vie n’en deviendront que plus cruels.
Il suffit d’errer quelque temps sans autre à qui parler, pour sentir venir en soi le poids du désir éteint ou de l’angoisse montante qui ne trouvent plus leurs mots. Le psychanalyste est Autre par sa position propre à recevoir tous ces mots en dépôt sans s’en approprier l’usage ou juger de leur opportunité. Sans cet Autre fait de tous les mots partageables de notre histoire et de nos histoires, l’état humain ne saurait être que folie ou détresse. Naître, grandir et mourir est une épreuve difficile. Cela ne serait pas supportable sans la parole qui porte nos aventures et nos amours. Elle nous inscrit dans cet imaginaire humain infini qui nous dépasse…
Mots qui sont et je ne suis pas. C’est cette existence que soutient la psychanalyse.
Et s’il ne restait de la psychanalyse que ce rapport à l’autre interdisant radicalement la violence sous toutes ses formes et autorisant inconditionnellement la parole, elle nous demeurerait indispensable. Peut-être même nous deviendrait-elle précieuse.
3 - Un dispositif inédit : le lieu d’oracle pour la voix intérieure.
« Je congnais tout, fors que moi-même. » François Villon
Jadis l’être humain concevait la zone obscure en lui-même échappant à sa conscience et à sa volonté comme faite de forces sacrées et surnaturelles qui venaient lui signifier leurs ordres. Ces pouvoirs supérieurs rassemblaient les clans dans un respect et une soumission faisant appartenance. Les devins et les oracles trans-mettaient les avis et les dispositions de l’au-delà décisif. Nous sommes orphelins de ces maîtres. Le cadre de la rationalité consciente parvient-il à prendre leur relais ? Nos connaissances et outils scientifiques nous rassurent-ils au même point ? Les meilleurs esprits jettent un coup d’œil à leur horoscope quotidien et le doute sur soi conduit chez la cartomancienne.
Même si le progrès nous amène vers les raisons objectives, une part en nous échappe toujours à notre contrôle et intervient dans nos déterminations et nos conduites.
Cette part, que « la raison ne connaît pas » suggérait Pascal, est bel et bien cachée au plus intime de notre esprit et la pensée ne saurait s’en défaire. Elle en est souvent troublée.
Freud se hasarda à cette exploration en lui-même et auprès de quelques patients qui s’exprimaient absurdement hors de leur volonté par des manifestations et des symptômes étranges, sans être véritablement « fous », ni même possédés par quelque pouvoir occulte. La médecine et la psychiatrie naissante ne croyaient plus qu’au corps actif et désirant dont-il fallait construire une science. Dans cette quête, Freud imagina l’espace clos de la psychanalyse où ne viendrait que la parole de l’analysant libérée de tout souci objectif du monde, de son ordre et de sa logique causale et temporelle. Peut-être le discours mystérieux de l’inconscient allait-il ainsi se faire entendre ? On allait enfin comprendre l’incom-préhensible….
La psychanalyse nous a constamment renvoyé cette obser-vation encore peu soutenable aujourd’hui : le mystère de nos motivations secrètes et de nos désordres est en nous. Pire même, il est vain de vouloir dénouer complètement l’énigme de ce système psychique occulte qui nous structure et positionne chacun dans une manière spécifique d’être au monde. L’inconscient est un gardien jaloux de ses secrets. Il résiste à la résolution scientifique.
L’espace psychanalytique libère la parole de toute cohérence logique, on n’y est plus soumis aux exigences de ces positions personnelles ou partisanes qu’il faut soutenir en ville. L’objectivité elle-même n’est pas de rigueur. La vérité n’est que ce qui s’énonce. Même en confession extrême, nul n’avait jamais offert une telle liberté au sujet. Mieux, le psychanalyste n’absout pas et n’accom-pagne pas dans un quelconque repentir. Le concept de réparation raisonnable ou morale n’a rien à faire dans cet espace. On ne peut pas non plus introduire de requête ni faire de procès. Les dommages subis sont à prendre à son propre compte. La plainte devient ici une affaire purement réflexive qui nous est renvoyée sans délai.
Le psychanalyste ne la prend pas en considération. Dissi-muler et mentir sont certes possibles pour l’analysant tricheur ou craintif, mais n’ont aucun sens pour ce praticien nouveau qui ne juge, ne conseille, ni ne guide. Son intérêt vise seulement la nature de la souffrance qu’elle recouvre et ses racines profondes qu’il faut rechercher, en deçà de l’actuel, dans les blessures oubliées de l’enfance. « L’inconscient, c’est l’infantile en nous » postula Freud.
Après avoir longtemps cru à l’explicitation psychologisante possi-ble de toute conduite, la psychanalyse y renonça. Nous avons tous cette part secrète qui entretient davantage un fantasme supportant notre manière d’être que de véritables griefs. L’adulte accompli recèle des espérances et des croyances qui enfant lui ouvraient les portes du monde. L’enfance construit toujours des représentations imaginaires qui se nourrissent de secrets de famille.
La psychanalyse n’est pas cette enquête objective, quasi policière, qui révèlerait des causes et des abus et démasquerait finalement les culpabilités. La vérité sur soi que l’on y découvre est toujours relative. Ce serait plutôt un fantôme de la réalité infantile oubliée qui reviendrait parfois nous hanter. Se familiariser avec cette résurgence et en accepter les effets permet sans doute de mieux affronter la réalité du jour. On ne comprend pas tout, mais on se satisfait de cette incomplétude que l’on parvient même à partager enfin avec autrui.
L’inconscient demeure à jamais l’inconscient avec cette indifférence au temps et aux logiques de la réalité. Il ne sait qu’organiser l’étrangeté des rêves et nous amener à ces points surprenants où nos paroles et nos conduites échappent à notre souci de cohérence. Le mouvement des images et des émotions perdues s’articule sans cesse autour de ces thèmes fantasmatiques entretenant chacun dans sa déclinaison d’être au monde. Elle nous constitue. Savoir ce qu’elle est n’est d’aucun usage. Nous sommes dedans.
L’immense démarche freudienne a certes révélé la trame du psychisme profond, mais la clinique psychanalytique a constam-ment apporté la preuve qu’il y avait une complexité davantage à éprouver qu’à comprendre et à théoriser. La connaissance forma-lisable ne sert à rien, l’expérience se fonde sur une découverte sans cesse renouvelée de « l’en-soi » que l’on énonce en osmose avec les racines secrètes du désir et de l’angoisse, qui sont de purs faits existentiels. Il faut rester sur ce versant de la subjectivité où ressentir prend le pas sur l’impossible découverte du « qui est-on ». Cela permet d’être moins soumis aux redoutables injonctions de faire mieux et de s’affirmer davantage que nous inflige l’envi-ronnement toujours exigeant.
Théoriser ici n’est pas facile. Décliner de manière incanta-toire les métaphores du vocabulaire de la psychanalyse, tiré de la mythologie et de la parabole, donne parfois l’illusion d’avoir saisi le sujet. Cette objectivation sémantique n’est peut-être pas fausse, mais inutile. Le vivant sensible est indifférent aux classifications que le scientifique lui applique. Les catégories sont affaire de livres et de musées. Mais l’humain se soutient de mots et de symboles, il faut qu’il se raconte et se repère. Ce discours ne fait pas science, il se construit et se perd sans cesse.
Par quelques justifications logiques habiles, on peut certes rattacher ses troubles psychologiques à quelque saga familiale déterminante ou quelque péripétie de la vie sociale, mais ce n’est là qu’une élaboration imaginaire. On peut désigner à l’envi son mal et ses causes au névrosé, au pervers, au psychotique ou à quiconque se plaint ou abuse du monde et de lui-même, il n’en a que faire et court à la récidive de ses meilleurs symptômes.
La psychanalyse est avant tout une expérience de relativi-sation à pratiquer par l’appropriation de son discours intime dans son étrangeté et sa primeur. Les variations de ce jeu finissent par générer une forme d’exactitude propre à chacun qui restaure un imaginaire vivable.
Il ne s’agit plus de construire ce Moi que l’on présente au monde et qui y construit ses compétences infaillibles dont-il tirerait à l’infini des jouissances spécifiques et appropriées. Nous sommes dans une coupure radicale avec ce que l’entourage attend d’ordi-naire de nous et ce que nous demandons d’ordinaire à nous-mêmes. La psychanalyse ignore l’urgence, la pertinence, l’utilité. Elle n’exige pas ces réponses explicatives, justificatives et opérantes par lesquelles chacun soutient cette identité sociale ostensible où il se croit lui.
La position paradoxale d’analysant engage à une réflexivité nouvelle. Faire, savoir, convaincre, séduire perdent ici cette néces-sité faisant injonction pressante en tout autre lieu. Une capacité d’attente naît dans l’allongement de la cure ou de ces temps suspensifs qui se substituent parfois à l’analyse. Nous sommes dans le champ de cet autre désir qui est celui de l’écoutant présent ou absent. L’autre silencieux et semblable est dans le partage. Nous ne sommes plus seul. Au-delà de l’« autre » physique présent, on discerne même tous les autres, formant ce que Lacan nomme l’Autre. Ils constituent ce champ humain qui nous contient dans une culture et une histoire. Il est tissé de tous les mots possibles qui capitalisent ce trésor où l’on peut puiser du sens. Notre inconscient en sait déjà secrètement la part qui lui revient. C’est elle qui va advenir dans l’énonciation. Dans la situation analytique, le désir de l’autre, fondu dans l’Autre désir, fait appel et tiers. Dans l’Athènes antique qui découvrait la démocratie, le fils de sage femme Socrate avait compris de manière prémonitoire que l’homme à venir devrait être accouché une seconde fois pour se redécouvrir dans l’exactitude des mots. Nous en sommes là.
En fait, la psychanalyse est un patient apprentissage de l’énonciation ouvrant à l’altérité. Nos temps modernes, sans les solidarités traditionnelles et les croyances rassurantes de jadis, voudraient faire l’économie de cette appropriation partagée du langage. Elle n’est pas conceptuelle comme le croient les écoles. L’émotion qui crée le lien et l’appartenance en fonde la trame. On peut ensuite se mettre en bonne intelligence avec autrui et l’évènement.
La psychanalyse est plus initiatique que thérapeutique.
La confrontation au silence de l’analyste est aussi féconde que ces épreuves infligées jadis aux adolescents pour leur faire découvrir que l’existence en Société n’est pas un jeu d’enfant.
Aujourd’hui, l’autre est devenu subsidiaire, on peut en abuser comme d’un auxiliaire ou le combattre comme un désagrément. Aucune expérience d’altérité n’est plus formatrice que celle du psychanalyste silencieux, ponctuel et fidèle.
Il se fait désirer. Cela demande de répondre dans un même questionnement profond et partagé de l’espoir d’un possible au-delà des craintes et de la souffrance, qui est toujours non-dit.
Le psychanalyste a-t-il un meilleur savoir ? Peu importe. Il est le lieu du savoir. Il faut apporter là quelque chose qui fonde la prise de sens comme les anciens sacrifiaient.
Le « Que veux-tu ? » implicite du psychanalyste crée le champ de cet Autre désir extérieur questionnant, stimulant et nécessaire dont les familles, les organisations et les sociétés nous privent si souvent… Nous savons de moins en moins rendre notre regard aimable et interrogatif.
Dans son statut expérimental originel, la cure n’a rien d’un dogme liturgique immuable. La position du psychanalyste et la règle sont nées dans le dispositif freudien, mais ne perdent rien de leur validité en tout lieu où l’humain s’interroge sur l’Etre, en deçà et au-delà de l’agir. L’essentiel de la psychanalyse n’est pas dans l’ameublement et la posture mais dans la rupture épistémique radicale avec les réductions impromptues de la raison. La science est ici à usage unique et subjective.
La maîtrise de l’objet est certes une affaire sérieuse. Mais à traiter ailleurs. Ici seul importe ce fonds secret où « ça parle» par notre propre voix. Jadis les pythies de Delphes annonçaient ainsi l’avenir et le destin à ceux qui venaient consulter l’oracle. La psychanalyse n’a pas cette prétention, mais il semblerait que ceux qui en reviennent se soient un peu mieux entendus.
4 - Une si longue enfance dans l’interdit amoureux….
La psychanalyse découvrit le désir enfantin nourri du mystère du sexe. L’espèce humaine est la seule qui connaisse un premier développement complet réduit à l’incapacité d’une longue enfance. L’enfant découvre et ne peut réaliser. Son rapport aux objets n’en est pas moins pulsionnel. Par les interstices du monde adulte il imagine et théorise la sexualité qui lui est interdite. Freud souleva scandaleusement pour les esprits de l’époque la question de la pulsion sexuelle chez l’enfant. Les activités érogènes précoces autonomes étaient déjà reconnues et combattues par l’éducation, mais cela n’amenait pas à des interrogations sur la formation de l’appareil psychique. L’adulte jetait enfin le voile de l’amnésie sur cette préhistoire de la vie sexuelle.
Aux environs de trois ou quatre ans l’enfant est saisi d’une curiosité nouvelle lorsqu’il découvre la différence anatomique des sexes et cette rumeur suspecte intrigante autour de ce qui se pratique dans la chambre des parents. On s’y ménage parfois habilement quelques aperçus. Il faut aussi théoriser la naissance.
On retrouve les résidus de cet intérêt dans les analyses d’enfants. L’histoire de chacun s’articule autour de la découverte et de l’expérience imaginaire de la sexualité. Tout en est oublié, mais la puissance émotionnelle de cette spéculation inassouvie fait trame inconsciente aux quêtes futures. L’intelligence et la curiosité amoureuse ont là leurs racines. L’accès à l’objet passera toujours chez l’homme par la voie imaginaire et reprenant les crédulités et les détours enfantins. L’autre demeurera d’accès secret dans les méandres de la relation amoureuse.
Nous entrons bientôt dans l’adolescence et l’expérience concrète du possible et de l’impossible. Il faut apprendre les codes de l’acte et se donner les moyens de sa sublimation. Le mystère et l’interdit nourrissent toujours l’inconscient mais la sexualité perd ses secrets enfantins fantasmatiques. Elle se découvre de nouvelles voies.
Le syncrétisme fusionnel de la très petite enfance s’éteint dans ses rêves d’espoir de complétude intime. Il n’en reste que la nostalgie Œdipienne…
Mais l’inconscient n’oublie rien dans son indifférence au temps et aux situations qui conservent leur puissance émotionnelle primitive. La sexualité infantile, suspendue là, attend indéfiniment sa consécration improbable dans cette ambivalence dont elle ne saura se défaire. Cette ambiguïté nourrit un impossible espoir et son corollaire du châtiment lié à la transgression de l’interdit.
Les névrosés que nous sommes vivent clandestinement dans l’attente improbable de réponses amoureuses parentales. Nous allons vers la Société adulte avec cette envie d’être inconditionnel-lement aimés et reconnus dans l’illusion d’une consécration possi-ble du mythe secret de notre sexualité infantile. L’inconscient est le gardien des théories et des rêves autour du premier amour impossible. La légende d’Œdipe vint ici à point pour représenter ce retour idéal à la complétude parfaite avec le parent de sexe opposé. Chacun imagine le secours de quelque père ou mère d’un dévouement parfait dans les désarrois qui le ramènent à ses chagrins solitaires d’enfant.
Tout est là, en dépôt, dans cet inconscient infantile qui nous fonde. Le bébé braillard que nous fumes, profondément heureux au contact maternel et totalement angoissé par les séparations ; ce gamin insupportable porté aux sottises, mais qui rêvait d’une fusion parfaite et éternelle avec cette mère, unique lieu de l’amour ; cet adolescent, se fiant au père tout- puissant et riche de liens quasi sacrés avec le monde extérieur, qui pouvait interdire, rassurer par de solides limites, mais aussi permettre et valider ; enfin ce jeune adulte qui ose son indépendance, ses conquêtes, ses alliances, ses rivalités. . La psychanalyse est une retraversée de tout cela.
Le parcours est rarement suffisamment élaboré pour conce-voir un monde sinon parfait, du moins cohérent, durant ces premières années passionnées de découverte .
On se retrouve adulte aux prises avec les manques et dans la découverte terrible et sidérante du désamour et de la mort. La parabole d’Œdipe nous signifie l’interdit définitif du retour à la mère et le déclin inéluctable et fatal du père omniscient qui aurait su nous inscrire dans le lieu de son pouvoir. Faute de repères il va falloir vivre dans la souffrance et se justifier de symptômes.
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On devait jadis se confronter davantage à cette attente infinie d’être enfin grand. Cette période dite de latence, était aussi celle de l’école d’alors, fermement initiatique. Les illusions de l’enfance s’achevaient alors à la sortie des rêves libidineux illicites et des jeux abusifs, aussi destructeurs que constructifs. Tout cela à notre insu.
L’inconscient d’aujourd’hui devient le gardien du mirage idéal infantile entretenu par nos illusions d’innocence et de perfection immanentes. Cet inconscient là est en divorce permanent avec les injonctions intransgressibles et souvent redoutables de la réalité.