Excerpt for Le scarabée du coeur by Béatrice Egémar, available in its entirety at Smashwords



HORI



Le scarabée du cœur


de


Béatrice Égémar



« On ne peut pas ôter le poison du crocodile, du serpent et de l’homme mauvais »

Sagesse égyptienne



CHAPITRE 1



— Je vois un garçon… Un jeune garçon monté sur un âne. Il est mince, ses pieds sont nus, et il a des cheveux noirs. Il doit avoir douze ou treize ans. L’âne est chargé, je vois des paquets. Une outre d’eau…

L’homme caché dans l’ombre interrompit la magicienne d’une voix sèche :

— Ce détail ne m’intéresse pas. Que vois-tu encore ?

Le brasero de bronze ouvragé dégageait une épaisse fumée; l’atmosphère de la pièce était étouffante. La magicienne commençait à se fatiguer, ses visions l’épuisaient et le maître était toujours plus exigeant. Des gouttes de sueur perlaient à son front, et ses mains étendues tremblaient. Elle portait une lourde perruque tressée, et son maquillage accentuait encore sa fatigue.

— Il y a un paquet étrange, derrière le garçon, une boîte en bois, accrochée à un gros rouleau…

L’homme frémit dans la pénombre.

— Un coffret de scribe ? Le garçon est un étudiant ?

La femme fronça les sourcils :

— Je ne sais pas. Oui ! C’est un rouleau de papyrus. Et je vois le signe de Thot, l’ombre du dieu Thot sur ce garçon. C’est un scribe, un élève.

— Tu vois autre chose qu’un enfant ? Qu’est-ce que nous pourrions avoir à craindre d’un enfant, même lettré ? s’impatienta l’homme sombre.

— Je vois un gros homme à ses côtés, dans une chaise à porteurs. Mais…

Épuisée, la magicienne se leva lourdement et s’éloigna du réchaud.

— Seigneur, c’est cet enfant, j’en suis sûre. La vision était claire : le danger te viendra par cet enfant.


Les yeux mi clos, le visage levé vers le doux soleil du matin, Hori souriait. Il n’avait rien d’autre à faire qu’à se laisser porter par l’âne, jusqu’à Thèbes [1], la ville des dieux. Ce voyage avec son oncle Ithou était sa première découverte du monde, l’occasion de quitter son village pour découvrir une grande ville. Alors, même s’il était coincé entre un rouleau de papyrus et un sac à provisions, même si l’âne marchait lentement, le garçon était heureux. Il savourait sa liberté toute neuve : à douze ans, après six ans d’étude, il quittait enfin l’école de la Maison de vie [2] pour commencer son apprentissage de scribe avec Ithou.

Six ans seulement ! Hori avait l’impression d’avoir passé une éternité accroupi sur sa natte, enfermé dans la salle de classe accolée au temple, à recopier des papyrus d’une main maladroite. Ses hiéroglyphes et ses lettres étaient les moins beaux de toute la classe, et son maître ne se privait pas de le lui faire remarquer. Heureusement, l’enseignement des prêtres de la Maison de vie portait sur bien d’autres choses que l’écriture, et dès qu’Hori avait posé ses calames [3], sa vivacité d’esprit et sa curiosité faisaient merveille. Il n’était pas doué pour écrire, voilà tout.

Mais bientôt, ces années d’étude ne seraient plus qu’un mauvais souvenir. Il allait à Thèbes ! Thèbes, la capitale religieuse de l’Égypte, la belle du sud, la gigantesque cité du dieu Amon, coupée en deux par le Nil. On disait que ses temples regorgeaient de richesses, que leurs murs et leurs statues étaient plaqués d’or et d’argent, et que le grand prêtre d’Amon était presque aussi riche et puissant que Pharaon lui même ! Et sur les quais de Thèbes, Hori verrait des bateaux venus du sud, des voyageurs du monde entier venus admirer les merveilles de la ville aux cent portes. Et lui, Hori, modeste fils de cordonnier, il serait scribe, il travaillerait pour l’Égypte, il aiderait à faire régner Maât, la justice des dieux, il…

La voix d’Ithou sortit le garçon de sa rêverie :

— Hori, tu m’écoutes ?

— Je suis désolé, Maître, je crois que je n’ai pas bien compris ce que tu viens de me dire…

— Hori, tu as toujours la tête ailleurs ! Tu n’écoutes jamais ce que je dis. Comment vais-je arriver à faire de toi un scribe honorable ?

Le gros homme essuya la sueur qui lui coulait dans les yeux, l’air découragé, et se donna une claque sur la cuisse.

— Ah ! Si tu n’étais pas le fils de ma sœur… Je crois que je te ramènerais à l’école, au lieu d’essayer de faire entrer quelque chose dans ce crâne d’oiseau !

Hori bondit, comme piqué par une épingle :

— Tu ne ferais pas ça, oncle Ithou !

Maître Ithou !

— Maître Ithou, pardon. Je ne veux pas retourner à l’école ! Je ne vais pas passer encore une année à recopier le livre de Kémyt [4] ! Et avec le maître Mésou…

— Et qu’est-ce que tu crois que j’ai fait, moi, à ton âge ? C’est avec le livre de Kémyt que des générations de scribes ont appris à écrire ! C’est une grande chance de pouvoir être scribe sur la terre de Pharaon, une grande chance, ne l’oublie jamais, Hori. Il n’y a pas de meilleur métier que scribe. Tu seras respecté partout où tu iras ! Mais cette chance se mérite. Il faut apprendre les livres de sagesse [5], maîtriser les deux écritures [6]. Et le prêtre Mésou…

Le regard d’Ithou se teinta de respect.

— En voilà un, au moins, qui sait se faire obéir par ses élèves. Tu te souviens de sa maxime favorite, je suppose ?

Hori grimaça :

— Je m’en souviens : Les oreilles de l’écolier sont sur son dos : il écoute quand on le bat !

— Souviens-toi bien de ça, Hori. Ton ancien maître Mésou t’a confié à moi pour commencer ton apprentissage, mais si tu ne fais pas davantage d’efforts, je te ramène à l’école de la Maison de vie. Compris ?

Le garçon baissa la tête et dissimula un sourire en coin. Son oncle Ithou aimait faire sentir son autorité mais il ne ferait jamais une chose pareille. Heureusement…

— Oui, maître Ithou.

— Bien, bien.


Hori et Ithou arrivèrent à Thèbes au coucher du soleil. La ville d’Amon était immense et grouillait de monde. Les porteurs d’Ithou avaient du mal à se frayer un chemin dans les ruelles étroites et sinueuses. Partout, une foule bruyante se pressait, discutait, riait. Des enfants nus, une amulette bleue accrochée au cou, couraient en criant derrière des oies. Des marchands interpellaient les passants derrière des montagnes de concombres, de figues, de melons d’eau et de raisins venus du delta. L’air était chargé d’odeurs puissantes, de parfums, de poussière… Ithou, en vieil habitué, avait sorti un chasse mouches de plumes pour s’éventer et éloigner les insectes.

Hori fut surpris de voir les maisons blanches et roses à étages, pressées les unes contre les autres, avec des terrasses sur les toits. Ici, les jardins lui semblaient minuscules, il vit même des palmiers plantés sur le toit d’une maison !

Délaissant les quartiers populaires, Ithou fit arrêter sa litière [7] dans une rue calme, devant une maison d’un blanc étincelant, construite au milieu d’un jardin superbe entouré d’un mur de terre.

— Nous sommes arrivés chez moi. Et là, regarde, Hori…

Ithou tendit le bras vers l’Ouest.

— C’est le grand temple de Karnak [8] !

Loin derrière la maison de son oncle, Hori vit un gigantesque ensemble de bâtiments de pierre. En Égypte, seuls les temples et les tombeaux étaient construits en pierre, tout le reste, maisons de pauvres et palais des rois, était en briques et ne méritait pas l’éternité. Sous le soleil couchant, les mille bâtiments du temple de Karnak composaient une ville d’or. Et plus haut que les murs, plus haut que les palmiers des jardins, de splendides aiguilles de pierre semblaient percer le ciel de leurs pointes dorées. Des obélisques…

Hori restait sans voix.

— C’est immense ! Et c’est là que tu travailles ?

— Oui, Hori. Et c’est tout près de là que tu vas commencer ton apprentissage, dès demain. Vois : juste derrière le temple, le fleuve Nil ! Et après, sur la rive ouest, c’est la ville des morts.

Hori frémit :

— La ville des morts ?

Tu vois cette montagne au loin, en forme de pyramide? C’est la Cime, le domaine de la déesse cobra; de ce côté du Nil, les pharaons ont construit leurs temples funéraires, pour que leurs noms soient honorés pendant des millions d’années! Et plus loin, dans le désert, sont cachées les tombes des pharaons, dans la vallée des rois [9]. Elles ont été creusées dans la pierre, au cœur de la roche brûlée par le soleil. La vallée des rois est un endroit sacré, Hori ! Nul ne peut y pénétrer sans autorisation.

CHAPITRE 2


Le voleur descendit de sa barque de papyrus. Il avait bien choisi son moment : à la lueur du soleil couchant, personne ne l’avait vu traverser le fleuve. Il tira la barque sur la berge et la cacha au milieu d’un buisson : il en aurait besoin pour rentrer ; pas question de passer la nuit sur la rive des morts. L’obscurité était remplie de dangers, d’animaux malfaisants et de revenants.

Le voleur frissonna et longea le canal qui reliait le Nil à un lac artificiel. Le grand pharaon Amenhotep III [10] avait fait bâtir là le gigantesque palais de Malqatta [11], dans la Thèbes des morts. Après sa mort, le palais avait été abandonné, et il n’en restait que d’imposantes ruines, et le lac. C’était un endroit désert, mais à un jet de pierre du vieux palais, des soldats montaient la garde devant des temples et des chantiers ; le voleur longea les murs en faisant attention à ne pas se faire repérer.

Il entra dans les jardins par une brèche dans le mur. C’était un spectacle désolant : seuls quelques palmiers avaient survécu ; les bassins étaient vides depuis longtemps et remplis de gravats. L’homme regardait le sol avec inquiétude : les éboulis étaient l’endroit favori des serpents et des scorpions. Ce qui l’intéressait, c’était les appartements royaux. Même s’il n’était pas le premier à visiter le palais, il avait confiance en sa chance. Il trouverait bien quelque chose d’intéressant : un morceau de meuble incrusté d’ivoire ou de pierres précieuses, une statuette, et peut-être, si les dieux étaient avec lui, un bijou oublié…

Le voleur parcourut plusieurs salles décorées de hautes colonnes peintes. Soudain, son instinct l’avertit d’un danger, et il se cacha derrière un pilier. À travers une porte entrebâillée brillait une faible lumière. Doucement, retenant son souffle, l’homme s’approcha de la porte et regarda.

Dans une petite salle éclairée par des torches, il vit une créature monstrueuse : une haute silhouette mince, vêtue de noir, avec une tête noire de chacal, aux oreilles dressées, comme le dieu Anubis ! À la lueur dansante des torches, les yeux de la créature brillaient d’un éclat surnaturel.

Le voleur ouvrit la bouche, mais sa terreur était telle qu’il fut incapable de crier. Les jambes tremblantes, il courut vers la sortie, la main crispée sur l’amulette protectrice qu’il portait au cou, sans se soucier du bruit qu’il faisait. Il haletait, de la sueur froide lui coulait dans le dos ; égaré, il trébucha et entendit quelque chose lui siffler aux oreilles. Il se releva et reprit sa course folle jusqu’au Nil, sauta dans sa barque et pagaya comme un fou.

Quand il eut traversé le fleuve, il commença à se sentir en sécurité. Il avait vu un dieu… ou un fantôme ! Jamais plus il ne retournerait dans ces ruines maudites. Le voleur se baissa vers le Nil, et prit de l’eau dans ses mains pour se rafraîchir le visage. C’était bon… Ce qu’il lui fallait maintenant, c’était quelques gobelets de bière bien forte, dans un endroit vivant, chaleureux, où il trouverait des oreilles compatissantes pour écouter son incroyable histoire.

Abandonnant sa barque de papyrus, il se dirigea vers le port. La taverne des Deux crocodiles, voilà l’endroit idéal pour se refaire une santé.

Au même moment, dans le palais abandonné, l’homme sombre enlevait son masque de bois aux yeux de verre et se retournait, furieux, vers une silhouette cachée dans l’ombre :

— Tu l’as manqué, Sénab ! Cet imbécile nous a vus.

Un petit homme maigre s’avança:

— Je suis désolé, maître. J’y voyais mal…

— Heureusement que j’avais pris mes précautions. Et cela vaut peut-être mieux ainsi, dit l’homme sombre avec un sourire ironique. Grâce à ce masque, demain, toute la racaille de Thèbes croira qu’il y a un fantôme dans le palais… Et nous, nous serons tranquilles !

L’homme sombre se baissa vers une trappe et Sénab l’éclaira de sa torche. Dans une cavité creusée dans le sol se trouvaient des merveilles : des statues de dieux en or et en argent, des colliers de jaspe et de turquoise, des coupes d’albâtre et des lingots précieux.

— Regarde ça, Sénab. L’or des morts…

Sénab regarda avidement le butin; il en connaissait chaque bijou mais il ne se lassait jamais d’admirer les joyaux entassés dans la cachette.

— Vois ces trésors ! Ils étaient enterrés depuis des siècles, tout près d’ici, à portée de main, dans la vallée des reines et la vallée des rois. Et maintenant ils sont à moi, à nous !

L’homme sombre étendit le bras en direction de l’Ouest.

— Et ce n’est que le début, Sénab. Ce que tu vois là, c’est juste le butin d’une tombe… Je percerai le secret des tombes, une par une, j’arracherai cet or des entrailles de la terre où des rois orgueilleux ont voulu l’enfouir pour l’éternité !

— Maître Djedi, sois prudent ! Des châtiments terribles sont réservés aux pilleurs de tombes, et nous ne pourrons pas défier les dieux indéfiniment…

L’homme sombre se tourna vers Sénab et le regarda fixement :

— Aurais-tu peur ?

— Non, maître ! Bien sûr que non…

Hori était consterné. Sa première journée de stage commençait, et ce n’était pas du tout ce qu’il avait imaginé.

Des bœufs… Des bœufs à perte de vue ! Des taureaux aux belles cornes, des vaches pleines traînant leur ventre déformé, de jeunes veaux menés par le bouvier, des bœufs bruns, des vaches noires à taches blanches… Des centaines de bêtes appartenant au temple, portant toutes la marque d’Amon imprimée au fer rouge sur l’épaule droite. Des troupeaux entiers défilaient devant les scribes inspecteurs, installés sur une estrade qui ne les protégeait ni du vacarme, ni des mouches attirées par les bouses, ni des nuages de poussière. L’oncle d’Hori, Ithou, travaillait pour les inspecteurs du bétail d’Amon, et la première mission du garçon consistait à compter les bêtes d’un troupeau appartenant au domaine du dieu.

Assis en tailleur sur l’estrade, Hori comptait et recomptait les vaches, et notait tout à l’encre noire sur un papyrus posé sur ses genoux. Au milieu des meuglements, il entendait parfois son oncle discuter âprement avec l’un des fermiers… Si c’était ça, le travail de scribe, son apprentissage menaçait d’être aussi ennuyeux que l’étude des formules de politesse à l’école de la Maison de vie !

Hori était en train de tremper son calame dans l’encre quand une sorte de boule de poils gris vert lui sauta sur les épaules. Déséquilibré, le garçon lâcha son matériel. Un singe ! Un petit singe vert, tout jeune, une boucle d’or à une oreille, sautillait devant lui d’un air narquois.

— Didi ! Viens ici !

Rouge de confusion et de colère, un garçon se dirigeait vers l’estrade, un coffret de scribe accroché à l’épaule par un lien de cuir. Il était grand, bien bâti, ses cheveux très noirs étaient bouclés, et il portait un superbe pagne plissé. À sa main, une laisse de cuir attendait son petit propriétaire.

— Je suis désolé que mon singe ait renversé ta palette, dit le garçon.

— Ce singe vert est à toi ? s’étonna Hori.

— Oui, mes parents me l’ont offert quand j’ai réussi mon examen de scribe à la Maison de vie.

— C’est un présent magnifique !

— Tu parles d’un cadeau ! Il est à moitié dressé et n’en fait qu’à sa tête.

Le jeune scribe sourit, dévoilant des dents écartées.

— Au fait, je ne me suis pas présenté ! Je m’appelle Ahmosé, je suis en apprentissage à Karnak depuis deux mois. Et toi ?

— Je m’appelle Hori ! Et c’est mon premier jour ici de travail…

—Je ne t’ai jamais vu à l’école de la Maison de vie de Karnak.Tu as fait tes études à Thèbes ?

—Non, dit Hori. Je viens d’un village, au nord de Thèbes, c’est là qu’était mon école.Pendant mon stage je loge chez mon oncle, Ithou.

—Ah…répondit Ahmosé, un peu dépité.

Devant eux, le petit singe s’était installé, et frappait l’une contre l’autre deux tablettes de calcaire dont Hori se servait comme brouillon. Le papyrus coûtait cher, et le calcaire était un support commode pour écrire.

— Je le tiens !

Hori avait profité de ce moment de calme pour attraper Didi par la peau du cou. Ahmosé lui attacha prestement sa laisse et l’installa sur son épaule.

— C’est l’heure de la pause. Tu viens avec moi ? On va se dégourdir les jambes. L’odeur de ces bestiaux me soulève le cœur.

— Volontiers ! répondit Hori. Il y a toujours autant de bétail à compter ?

— Presque… Mais ne te plains pas : c’est plutôt facile de compter les vaches ! Attends de voir les moutons.

— Pourquoi ?

— Les vaches ont chacune un signe particulier : une tache, la forme d’une corne… Mais les moutons ! Par les démons, ils se ressemblent tous ; et ils bougent sans cesse ! Et il y a pire : tu verras quand tu compteras des oies !

Ahmosé éclata de rire devant l’air découragé d’Hori :

— Allez, ne t’inquiète pas. On a un bon moment devant nous. Je vais te montrer des choses bien plus intéressantes que ces bêtes à corne ! On va voir le temple…

CHAPITRE 3


Ahmosé se présenta avec une belle assurance devant la porte Est du temple de Karnak, flanquée de deux obélisques fichés sur des socles de granit rouge. Une foule de fidèles se pressait devant un petit édifice, et y amenait des tablettes décorées de peintures étranges : elles représentaient des oreilles colorées!

— Ici, c’est le « temple d’Amon qui écoute les prières», construit par le grand pharaon Ramsès II, expliqua Ahmosé, fier de montrer ses connaissances à son nouvel ami. C’est le seul temple de Karnak qui ne soit pas réservé aux prêtres et aux initiés, et les gens qui ont quelque chose à demander à Amon apportent ces tablettes, qui transmettent leur prière directement à l’oreille du dieu.

Karnak, la demeure des dieux, était un immense chantier en perpétuelle évolution. Tout pharaon avait le devoir sacré de rendre un culte à Amon, et d’embellir Karnak en y construisant de nouveaux bâtiments. Ainsi, on y vénérait Amon, le secret, mais on y trouvait aussi des temples dédiés à d’autres dieux, comme le dieu Ptah, protecteur des artisans, la déesse lionne Sekhmet, ou le dieu enfant Khonsou! Chaque temple était composé d’une succession de pièces de plus en plus obscures, jusqu’à la pièce la plus sacrée, le saint des saints, où se trouve la statue du dieu.

Les garçons passèrent devant un chantier où des ouvriers s’affairaient à décharger des blocs de pierre près d’une allée de sphinx à tête de bélier :

— On construit toujours quelque chose à Karnak, dit fièrement Ahmosé. Le temple est riche : il possède des milliers de têtes de bétail, des champs, et même des bateaux. Dans la province de Thèbes, des villages entiers travaillent pour Amon…

Ahmosé amena Hori faire le tour des magnifiques jardins. Il lui montra les lacs sacrés, dans lesquels les prêtres venaient se purifier, et les pylônes, ces tours monumentales en forme de trapèze, décorées de scènes colorées. Sur l’un d’eux, Pharaon, une arme à la main, s’apprêtait à frapper ses ennemis à terre, sous le regard du dieu Amon, représenté par un homme à peau bleue. Et partout, de gigantesques statues aux couleurs vives représentaient Pharaon, dieu vivant, pour l’éternité. Hori était ébloui.

Les garçons s’approchèrent d’un temple aux murs peints de hiéroglyphes :

— Voyons un peu ce que tu as appris dans ton école de campagne, dit Ahmosé, malicieux. Tu saurais déchiffrer ces hiéroglyphes ?

— Bien sûr ! répliqua Hori, vexé.

— Oh ! dit une voix féminine derrière eux. Ce petit singe est vraiment trop mignon !

Hori se retourna. Une très jeune fille aux yeux verts regardait Didi d’un air extasié. Elle était simplement vêtue d’une tunique blanche, portait un pendentif de céramique bleue et ses cheveux noirs dénoués lui arrivaient aux épaules.

— C’est un singe vert, dit fièrement Ahmosé. Il vient de Nubie…

— Il est adorable ! Je peux le caresser ? demanda la jeune fille. Sauf si cela vous semble impertinent.

— Essaye si tu peux, répondit Ahmosé en adressant à Hori un sourire entendu.

La jeune fille approcha la main de Didi et lui gratta le dessus de la tête. Le petit singe ferma les yeux, ravi; Ahmosé était stupéfait :

—C’est bien la première fois que Didi se laisse caresser par quelqu’un qu’il ne connaît pas !

— J’adore les animaux, dit Tamit, et en général ils le sentent bien ! Je suis venue faire mes dévotions au temple. Et vous, vous êtes des lettrés, n’est-ce pas ?

— Nous sommes des scribes, en effet. Enfin, des apprentis…

La jeune fille semblait mal à l’aise et avait cessé de caresser Didi.

— Nous pouvons faire quelque chose pour toi ? demanda Hori en souriant.

— C’est que… Je ne sais pas comment le dire. Je voulais confier ma demande au dieu Amon mais… je pourrais vous en parler aussi.

— Dis nous quel est ton souci ! l’encouragea Hori.

La jeune fille le regarda ; dans ses yeux verts il lut une grande détresse.

— Vous qui êtes instruits… Croyez-vous qu’un dieu puisse offrir des bijoux ?

Ahmosé éclata de rire. La jeune fille, vexée, tenta de s’éloigner, mais Hori la rattrapa :

— Ne te sauve pas, Ahmosé ne voulait pas te fâcher. Assieds-toi avec nous et explique-nous ton étrange question.

— Je m’appelle Tamit, dit la jeune fille en lançant un regard furieux à Ahmosé. Je vis seule avec ma mère Mérit dans le quartier du port. Ma mère travaille à la taverne des Deux crocodiles et je l’aide à l’occasion. Nous avions une statue du dieu Bès à la maison, comme tout le monde. Le dieu nous protégeait, et maman lui offrait des fleurs et de la nourriture tous les jours. J’aimais bien cette statue, même si le dieu était laid et tirait la langue ; il ne me faisait pas peur. Mais la semaine dernière…

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Ahmosé, que la jeune fille commençait à intéresser.

— Je jouais devant chez nous avec Siffleuse, notre oie gardienne. Elle est très forte et elle pince les mollets des voleurs ! Mais l’autre jour, elle est entrée dans la maison en battant des ailes, et elle a cassé la statue du dieu !

— Quel malheur… murmura Hori. Si une chose pareille lui était arrivée, sa mère aurait été effondrée.

— Je me demandais comment annoncer la catastrophe à ma mère. J’ai ramassé les morceaux du dieu, et c’est là que j’ai vu le bijou…

— Quel bijou ?

— Au milieu des débris de poterie, il y avait un bijou précieux, brillant. Comme la pointe des obélisques, là !

— De l’or ? s’étonna Hori. Le métal des dieux ?

— Et aussi des pierres turquoises, rouges et bleues, magnifiques ! dit Tamit. Et quand ma mère est rentrée, au lieu de se mettre en colère, elle était ravie. Elle est persuadée que le dieu nous offre cette amulette pour nous protéger. Mais moi, je n’en suis pas sûre. Alors, quand j’ai compris que vous étiez des scribes, j’ai pensé que vous pourriez m’aider.

— Tu peux nous montrer le bijou ?

— Bien sûr ! Je n’ai pas osé l’emmener avec moi, mais vous pouvez m’accompagner à la maison.

La maison de Tamit était près du débarcadère public de Thèbes, dans le quartier du port. Devant la porte, une oie énorme montait la garde, le cou tendu et les ailes déployées. La présence de Didi sur l’épaule d’Ahmosé semblait lui déplaire tout particulièrement… Quant au petit singe, il s’accrochait en tremblant au cou d’Ahmosé.

— Siffleuse ! Calme-toi, ce sont des amis.

L’oie énorme recula en sifflant.

— Fais attention à mes mollets, toi ! dit Ahmosé en longeant le mur…

Dans la petite pièce, très propre et soigneusement rangée, Hori vit une niche creusée dans le mur, vide : c’était sûrement la place de la statue du dieu.

Tamit souleva une natte de roseaux tressés qui servait de tapis; l’amulette était cachée dessous, dans un trou creusé dans le sol de terre battue. Hori prit l’objet dans ses mains :

— Ahmosé ! Regarde cette merveille…

C’était un pendentif fait d’une plaque d’or ouvragé, avec un magnifique scarabée de pierre verte incrusté au centre. Un scarabée, symbole de renaissance… Agenouillées de chaque côté du scarabée, deux déesses d’or finement ciselées levaient les mains en signe de respect.

— Ce sont les déesses Isis et Nephtys, dit Hori d’une voix étranglée par l’émotion. A l’envers du bijou, il y a une inscription sur le ventre du scarabée : « O mon cœur, ne te lève pas contre moi comme témoin, ne m’accuse pas devant le tribunal des dieux… ». C’est un scarabée du cœur, Tamit !

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda la jeune fille.

— C’est une amulette gravée de formules sacrées, demandant l’indulgence des dieux au jour du jugement. Le prêtre la pose sur la momie, à la place du cœur, avant de fermer les sarcophages. Mais regarde, Ahmosé, là, sur le dessus du scarabée…

— Par Seth [12] et tous les démons ! Ce bijou a été martelé ! On a effacé le nom de la momie qu’il devait protéger.

— Tu avais raison, Tamit, dit Hori. Ce bijou n’est pas un cadeau du dieu. Il a été volé, et les voleurs ont effacé le nom de son propriétaire.

Tamit porta les mains à sa bouche, effrayée.

— … C’est sûrement un bijou royal, volé dans une tombe ! Jeune fille, tu dois absolument aller voir un policier et lui montrer ce bijou.

— Non ! s’écria Tamit. Il n’en est pas question !

— Ne sois pas stupide ! s’énerva Ahmosé. Si ce bijou vient d’une tombe pillée, il ne peut t’attirer que des ennuis. Profaner une tombe, c’est un grand crime ! Ta mère sera sûrement d’accord pour s’en séparer et éviter la vengeance des dieux…

— Stupide ? Tu ne comprends rien ! cria Tamit. Ma mère travaille dans une taverne ; elle fréquente des marins et des hommes dont on ne connaît même pas le métier… Si elle dit qu’elle a trouvé un bijou de ce prix dans une statue de Bès, qui la croira ?

Tamit s’assit sur la banquette de briques et se mit à sangloter. Hori lui passa un bras autour des épaules :

— Tu as raison, bien sûr…

Il regarda Ahmosé :

— Les policiers ne croiront jamais une pareille histoire. Et sa mère risque de passer pour folle ou pire, d’être accusée de complicité de vol !

Tamit regarda Hori, les yeux pleins d’espoir :

— Vous allez m’aider, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez pas laisser ma mère avoir des ennuis avec la police… Qu’est-ce qu’elle deviendrait ? Et moi…

Hori se redressa :

— Tu peux compter sur nous, Tamit. Il faut rétablir la justice, nous découvrirons d’où vient ce bijou. Tu es d’accord, Ahmosé ?


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