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Charles Dort













Drôles de gens

que ces gens-là!























éditions Dédicaces










Drôles de gens que ces gens-là!


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Charles Dort













Drôles de gens

que ces gens-là!












Monsieur Georges







Lucien est satisfait. Sa requête a enfin abouti. Depuis le temps qu'il en parle... Joseph, le sourcier, est dans la cour de la petite ferme. Baguettes en mains, il l'arpente en long, en large, et en travers.


C'est une véritable corvée, et une perte de temps considérable, de devoir détacher matin et soir toutes les bêtes, enfin, les chevaux et les vaches, pour les mener boire à la fontaine, presque à l'autre bout du village. Et on a quand même fini par se décider à faire rechercher l'endroit où creuser ce puits pour capter l'eau qui leur fait tant défaut. On, c'est marraine, la mère de Lucien, et Aline, sa soeur.


Lucien a commencé son activité agricole dès la fin de la guerre. Il a maintenant six belles vaches laitières, des frisonnes, dont il est très fier. Des bêtes de race mixte, races aujourd'hui en perdition, sélectionnées pour produire à la fois du lait et de la viande. Elles lui donnent chacune au moins quinze litres de lait par jour quand elles sont en pleine production, et un bon veau de lait par an. L'homme de la campagne est resté très prudent, même si l'ère industrielle bat son plein. Il faudra encore attendre de nombreuses années avant de voir apparaître des animaux, ou des fermes, spécialisés dans une seule production. Pas question de mettre tous ses oeufs dans le même panier. On est encore à l'ère préhistorique de la polyculture-élevage où les fermes, dotées d'une véritable basse-cour, produisent des denrées multiples et variées. Avant tout des cultures vivrières, spectre des deux guerres oblige.


Ce sont ses animaux qui indiquent à Lucien le chemin parcouru depuis leur retour d’expulsion. L’état lui avait alors octroyé deux vaches, de bien pauvres bêtes aux flancs creux et au pis flétri. Mais il avait fait avec, comme les autres gens du village, et à force de sacrifices et d’économies il avait réussi à les remplacer par celles-ci.

Il a également récemment acheté un petit tracteur à essence, mais ne s'est pas encore résolu à se séparer des deux juments ardennaises qui lui restent. Elles lui rendent rudement service, prétend-il, sans rien coûter en essence. Il les attelle à sa carriole, pour collecter le lait dans les deux villages tous les matins. Et ma foi, comme il dit, c'est toujours un petit travail qui rapporte sans demander d'autre investissement que son temps ; il suffit d'être un peu disponible, c'est tout.


Lucien prend sa tournée à sept heures trente tous les matins et doit être rentré à neuf heures trente, dernier délai, pour livrer le lait au collecteur de la laiterie. Cela lui laisse une belle journée de travail devant lui.


Bref, tout ce petit monde, chevaux et vaches, à abreuver à la fontaine tout au long de la saison d'hivernage. Sans parler de l'eau des autres animaux, volailles et cochons, ainsi que celle de la maison, qu'il faut aller tirer à la pompe communale plusieurs fois par jour.


Aussi Lucien est-il de bonne humeur ce matin. De très bonne humeur même, car à l'agrément du futur puits, s'ajoute la satisfaction d'une victoire personnelle. Ce n'est pas si souvent qu'on l'écoute. Il a dû "rengainer" mainte et mainte fois de ce puits pour arriver à ses fins.


Dans ces petites sociétés familiales les aspirations personnelles sont souvent évincées avant que l'on ait seulement cherché à savoir si elles sont fondées ou non. Toute manifestation de besoin nouveau est appréhendée avec méfiance. On craint de confondre nécessité et envie. Par manque de moyens, bien sûr, peur de gaspiller. Par persuasion religieuse aussi, dissuasion même. Le prêtre, directeur des âmes et des consciences, n'omet jamais de leur réitérer la nécessaire austérité de la vie ; des fois qu'elle puisse leur échapper. Peur de faire montre de frivolité aussi. On a toujours un peu peur de quelque chose.


En tout cas, bien qu'il soit chef d'exploitation, Lucien doit, pour toute prise de décision, en référer au conseil familial. Autant dire qu’il n’a de chef que le titre.

Le conseil familial de la société matriarcale dans laquelle il évolue est régi par les deux femmes de la maison. Marraine, en premier lieu, et puis Aline que l'on écoute déjà comme si c'était elle qui détenait effectivement les clefs du pouvoir. La passation d'autorité est en cours.

Car sciemment ou non, c'est bien évidemment de cela qu'il s'agit. Ici comme ailleurs, l'origine des relations entre les êtres réside dans la nécessité de faire marcher les choses dans le bon sens. Il s'ensuit naturellement la mise en place d'une hiérarchie. Comme les hommes ne sont que des hommes, de la hiérarchie découle l'omniscience des uns, et inévitablement l'incapacité des autres.

Autant de petites dictatures propices à la stagnation des êtres et de leur condition.

Autant de petits royaumes qui se consument le temps d'une vie et s'effondrent comme un château de cartes à la disparition du tyranneau. Si une révolution n'a pas su le faire se retirer à temps. Car il n'est pas de tyran qui puisse laisser gouverner une autre personne en vertu de ses qualités.

Il n'est généralement pas non plus dans les habitudes des gens de qualité de les faire reconnaître par la force. Les coups d'état venant plutôt d'êtres avides de pouvoir.

Il en résulte donc un enlisement des situations.

Leur amélioration est toujours un lent processus dépendant de la patience de ceux qui sont aptes à les faire progresser. Et de leur capacité à résister à la bêtise et à l'arbitraire au quotidien.

Ainsi vont les choses, chez les petites gens. Les grands de ce monde sont heureusement pourvus de plus de raison.


Il y a bien une autre femme dans la maisonnée, Hélène, la fille d'Aline. Mais elle n'a pas voix au chapitre. Servile à souhait, elle fait ce qu'on lui dit de faire. Pas de méchanceté, aucune animosité à son égard. Mais sa place et son rôle se trouvent là. C'est tout.

Aucune possibilité de s'épanouir par un travail à l'extérieur . Sa mère et sa grand-mère en ont décidé pour elle. Lorsqu'on a voulu lui proposer cette place de secrétaire, le rêve, dans la petite ville voisine, Hélène a pris connaissance de l'opportunité qui aurait pu s'ouvrir à elle en même temps que de la réponse. On avait besoin d'elle ici. Point.


Hélène sait déjà, sans vouloir se l'avouer, qu'elle ne pourra se réaliser qu'à travers la fuite ou l'affrontement. Elle ne fait pas partie des personnes que l'on associe au pouvoir. Mais il est plus commode, moins cruel aussi, de nier que de voir la réalité en face, accepter l'idée que les gens sensés oeuvrer pour votre avenir voient leur intérêt avant le vôtre.

Hélène n'est pas assez solide pour supporter seule la lutte contre les siens. Tous les siens, car ils feront front, c'est sûr. Comme une meute.

Son père, s'il l'aime profondément, est trop faible pour l'épauler. Menuisier de son état, ce dernier travaille à l'extérieur, et vit discrè-tement avec eux. À coté d'eux plus exactement. Toléré, pas assimilé. Exclu du clan familial.

Hélène espère secrètement un soutien de l'extérieur pour pouvoir s'émanciper.

Depuis quelque temps d’ailleurs cet appui se profile sous la forme de son prétendant de toujours. Son amoureux de la petite école a renoué avec elle des relations qui vont au-delà du simple plaisir de boire une limonade dans le verre de la petite Hélène. Et pendant vingt-huit mois elle a attendu, comme une bouffée d'oxygène, chaque permission de son petit troufion.

Hubert, a été incorporé à Nancy. Il s'est vu offrir la chance d'un supplément de programme via l'Algérie. Et il n'est pas fâché d'avoir été remercié de ses services ce mois-ci.

Comme pour Hélène, le temps lui a paru long. Ils ont autre chose à faire de leur vie maintenant, à vingt-trois ans.



Lucien observe avec une attention fébrile les allées et venues de Joseph. Suspendu à sa progression lente et minutieuse, ponctuée d'hésitations, il n'entend pas s'approcher de lui un homme lourdement chargé. Lorsque ce dernier pose la main sur son épaule, il sursaute légèrement en se retournant. Son visage s'éclaire alors d'un sourire lorsqu'il reconnaît le nouvel arrivant, qu'il salue chaleureusement.


Monsieur Georges est de retour.


Occasionnellement, à la belle saison, monsieur Georges vient passer quelques mois au village. Il arrive généralement peu de temps après les hirondelles aux premières douceurs printanières.

Il peut faire son apparition trois années de suite et disparaître ensuite pour autant. Sans que personne ne sache exactement où il se trouve. Quelque part là-bas, dans le Sud. Peut-être. Drôle d'oiseau.


La petite cinquantaine, le port altier, Monsieur Georges présente bien. Sous sa casquette bleu ciel de cheminot, il se tient bien droit par tout temps. Ses brodequins à clous et ses vêtements ont l'usure élégante de ces habits soigneusement entretenus et trop souvent portés. Décolorés aux coudes et aux genoux, sur le dessus des cuisses et au derrière, ils s'effilochent légèrement aux manches et en bas de l'ourlet du pantalon en grosse toile, côtelée façon velours.

Ce qui ne l'empêche pas d'avoir de bonnes manières. Des manières qui contribuent à le faire accepter et considérer ici.

Les gens, pour rudes et rugueux qu'ils soient, cultivent religieusement l'accueil qu'ils réservent aux étrangers.

Le temps de l'exode est encore fraîchement ancré dans les mémoires.

Pour s'être retrouvés eux-mêmes, avant d'avoir eu le temps de s'en apercevoir, des vagabonds jetés sur les routes, avec pour seule richesse le contenu d'une petite malle en bois léger, fabriquée à la hâte, ils ont trop conscience de la versatilité de l'existence pour s'oser à quelque jugement sur quiconque.

Le dénuement dénote ici la dureté de l'existence, pas le manque de qualités. On est plus enclin à l'indulgence lorsqu'on a connu le besoin.

Ils ont tous encore en mémoire l'accueil qui leur a été réservé dans des contrées pourtant pas très riches. Et nombreuses sont les familles où, à chaque repas, est encore dressé le couvert du "pauvre homme".


Monsieur Georges est un gentleman vagabond. Un saisonnier qui pose sa valise et son rucksack là où le travail le sédentarise quelque temps. Pour les vendanges dans le Mâconnais ou la vallée du Rhône. Pour d'énigmatiques travaux en hiver dans le midi. Et pour la fenaison et les moissons chez Lucien. Ou parfois plus à l'Est, en Alsace, où il prolonge alors souvent son séjour jusqu'à la fin de la récolte du raisin.

Puis comme les oiseaux migrateurs, il reprend son chemin vers le Sud au début de l'hiver.

Cet oiseau-là connaît les courants chauds qui le porteront sans peine à destination.


Mais pour l'heure, Lucien voit arriver un renfort bienvenu. Le travail dans les champs ne va pas tarder à se faire plus pressant. Il sera bientôt temps de penser à planter le champ de pommes de terre. Les semis de printemps ne sont pas terminés et la fenaison sera bientôt là. Avant de songer aux moissons. Le tout s'enchaînant, à condition de ne pas avoir le temps contre soi. Et ce puits qu'il faudra creuser.

Monsieur Georges ne sera pas de trop cette année.


  • Bien lui a pris d'arriver ce matin, pense Lucien. Marraine et Aline ne devraient pas être trop difficiles à convaincre.

Les deux femmes ne voient en effet d'habitude pas d'un trop mauvais oeil qu'il emploie Monsieur Georges pour la durée d'une saison. C'est de la main d'oeuvre bon marché. Le gîte et le couvert sont assurés par la maison. Et comme ils sont d'une qualité irréprochable, il n'est pas difficile de s'entendre sur un prix qui convienne à tout le monde.

Et puis, ce n'est un secret pour personne, avec sa gauche-patte, Lucien, s'il est vaillant à l'ouvrage, n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler un bricoleur hors paire. Monsieur Georges si. Du moins fait-il office de. Atout supplémentaire aux yeux des deux bonnes femmes.

Les tâches subalternes, sans cesse renvoyées aux calendes grecques par Lucien, sont légion. Les murs de la cuisine doivent à tout prix être lessivés et repeints, et les papiers peints de la salle où l'on mange sont tellement défraîchis qu'il est impossible de distinguer avec certitude les motifs qui les avaient ornés autrefois. Et puis les deux portes de l'entrée qui coincent et mériteraient bien un coup de rabot. Sans parler du poulailler avec ses nids et son perchoir qui ne reçoivent plus la moindre visite d’aucun gallinacé tant ils sont vétustes. Il pourrait être totalement rénové sans que personne n’y trouve à redire. Il n'est pas besoin de réfléchir longtemps pour savoir à quoi on pourra occuper Monsieur Georges les jours de pluie ou quand le travail des champs ne réclamera pas de mains supplémentaires. Il suffit de lever les yeux pour s'en apercevoir.


De plus, et ce n'est pas une moindre qualité, Monsieur Georges a beaucoup voyagé et il n'est pas avare de ses récits. Les deux femmes se délectent des histoires qu'il leur raconte. La vie des autres, ailleurs. Ce à quoi sont occupées les femmes. Les usages lors des fêtes païennes de l'été. Le tout, bien sûr, agrémenté de petites aventures à la saveur plus ou moins corsée qui font rire les deux bonnes femmes, ou les font rougir un peu parfois. Elles ont, toutes deux, tenu une auberge à un moment de leur vie, et leurs oreilles ne sont plus prudes depuis longtemps. Elles se contentent de protester mollement contre certaines allusions en faisant bien attention à ne pas tomber dans la pudi-bonderie. Cela pourrait les priver de la version croustillante de certaines histoires. L'excès nuit en tout.



Joseph a maintenant réduit son champ d'investigation à quelques mètres carrés proches de la maison d'habitation. Il stoppe soudaine-ment ses allées et venues, et lève la tête vers Lucien avec un air grave :

  • "ça toss", lui indique-t-il, pointant du doigt l'endroit figuré. La nappe n'est pas accessible ailleurs. Trop profonde. C'est là qu'elle affleure le plus. Il faudra tout de même creuser jusqu'à cinq ou six mètres avant de pouvoir la capter. C'est vrai que c'est plus près de chez vous que de l'étable, mais de toute façon vous devrez amener l'eau aux deux endroits.

Lucien sait que le verdict rendu ne souffre aucun commentaire, même s'il eut préféré un endroit plus avantageux.

Joseph n'en est pas à son coup d'essai. Il officie dans toutes les communes des alentours depuis de nombreuses années, jusque dans les cantons voisins, même, comme son père avant lui ; et l'eau a toujours été au rendez-vous là où il l'avait promise. De plus, il est trop minutieux pour que l'on puisse se permettre de lui demander s'il est sûr qu'il n'existe aucun autre endroit possible. Si celui-ci existait, il l'aurait évoqué.


Joseph s'approche alors de Monsieur Georges pour le saluer :

  • Vous venez nous rendre visite quelque temps, lui lance-t-il, en tendant sa main ouverte.

Le nouvel arrivant, qui était resté coi jusque là, par respect pour l'importance de la tâche effectuée par Joseph, serre la main offerte et acquiesce en opinant du chef :

  • Sans doute, volontiers si l'on a besoin de moi. Il semble, à vous voir, que le travail ne va pas manquer.

  • Pour sûr, rétorque Lucien. Maintenant qu'il est revenu de son service l'Hubert m'a promis de donner la main, et son père viendra aussi de temps à autre, mais il y a du pain sur la planche tout de même ,et je pense qu'il n'y aura pas de bras en trop. Allez, rentrez tous les deux, on va voir ce qu'en pensent Marraine et l'Aline tout en buvant un café.

Marraine et l'Aline ne disent rien pour l'instant. Affairées à leurs tâches ménagères, elles reçoivent les hommes avec un intérêt digne d'hôtes de marque, tout en feignant l'indifférence quant aux événe-ments extérieurs, pourtant d'une richesse exceptionnelle ce matin. Ce n'est pas tous les jours que l'on cherche de l'eau pour creuser un puits. Et puis l'arrivée soudaine de Monsieur Georges, à ce moment précis, est un fait suffisamment remarquable pour au moins l'évoquer.

Mais nos deux matrones sont trop rusées pour émousser l'envie de raconter des hommes en questionnant. Mieux vaut favoriser leurs prédispositions naturelles en les mettant à l'aise.

Marraine fait s'installer les trois hommes autour de la table alors qu'Aline apporte la cafetière constamment tenue au chaud sur un coin de la cuisinière à bois de la petite cuisine. Le café du pot se boit tout au long de la journée. Toujours prêt, et tout juste assez fort pour mériter le nom de café, il constitue la boisson de base des hommes lorsqu'ils rentrent le matin pour déjeuner ou lorsqu'un voisin vient rendre une petite visite. Agrémenté parfois d'une petite mirabelle lorsque l'occa-sion s'y prête...comme aujourd'hui par exemple. Mais jamais dans le café ; toujours dans un petit verre à part :

  • Vous en prendrez bien une petite, Joseph. C'est celle de l'automne dernier, elle est bonne vous verrez, et pas trop forte.

  • Et vous aussi, Monsieur Georges. Pour arroser votre arrivée. Mais attention, hein, aujourd'hui seulement. Pas pendant le travail.

Lucien n'aura besoin de convaincre personne. La phrase énoncée par sa soeur fait office de contrat d'embauche.

Les discussions vont bon train. Sur le futur puits d'abord. Quand on allait commencer. Comment on allait s'y prendre. Sur qui on pou-vait compter pour creuser.

Pour ce qui est du moment, il n'y a pas cinquante solutions, il faut attaquer maintenant ou attendre carrément l'automne. On a quinze jours de bons, trois petites semaines au plus, après il n'y aura plus le temps.

Comme l'Hubert et son père se sont proposés pour prêter main forte, avec l'arrivée de Monsieur Georges en plus, il n'y a pas à hésiter, ce sera pour tout de suite.

Pour ce qui est de la manière, il n'y a pas à chercher midi à quatorze heures non plus. Il faut creuser, c'est tout. Et le tour est joué. La mirabelle rend le travail plus facile.

Chacun y va tout de même de ses connaissances pour commenter, disséquer les différentes étapes de l'ouvrage à réaliser. Joseph surtout, qui connaît tout sur tout, l'art, la méthode et la manière. Et s'il n'est pas sûr il improvise. Évidemment, c'est un contremaître, il connaît surtout l'aspect théorique des choses. Aspect qu'il n'a pas toujours été tenté de mettre en pratique. Peu importe, on l'écoute tout de même avec attention, car Joseph a de l'éducation. Il est un des principaux interlo-cuteurs de Monsieur l'Instituteur. Cela vous pose un homme.

On en finit ainsi avec le puits, par des considérations techniques avisées, satisfaits et soulagés de l'avancée réalisée. L'affaire n'était pas aussi simple qu'il pouvait y paraître, mais rien n'est impossible à qui fait montre de bonne volonté. Et nos trois lascars n'en sont pas dépourvus.


La bouteille d'eau-de-vie contient une figurine représentant un chasseur et son chien. Le chasseur sort maintenant la tête de l'eau. On respire pour lui. Reste à sauver le chien.

Attelés à cette ultime tâche de la matinée, les trois hommes abordent avec entrain une discussion plus récréative dont le périple réalisé par Monsieur Georges depuis son dernier passage est le sujet. Fier et flatté, celui-ci se contente d'abord de répondre aux questions qui affluent. Puis il se risque à quelques petits commentaires, guettant les réactions de son auditoire. Le silence religieux qui les accompagne et la nouvelle tournée servie par Marraine font office de plébiscite.

Les deux femmes, Lucien, et Joseph, sont maintenant suspendus aux récits de Monsieur Georges, tandis qu'Hélène vaque à ses occupations.


Ou plutôt devrait vaquer ; car elle est la seule à avoir aperçu, à travers les carreaux de la salle, la silhouette familière qui traverse le pont menant à la fermette.

Et elle s'est éclipsée pour se retrouver dans les bras de son amoureux, devant la porte d'entrée, où elle l'entretient des événements de la matinée :

  • ...Voilà ce qu'ils ont dit. En tout cas il n'y en a plus un seul qui soit capable de lacer ses souliers à l'heure qu'il est. Même si tu viens pour les aider, ce n'est pas aujourd'hui que vous allez commencer.

  • Tant mieux, mon père m'a laissé l'après-midi libre. On pourrait en profiter pour penser un peu à nous, non ? Je vais demander à ta mère si tu peux m'accompagner à la ville. Je voudrais voir le père Cognel pour me renseigner du prix des vaches, savoir s'il n'a pas de bonnes affaires. Mon père veut en acheter deux. On pourrait peut-être profiter de l'occasion pour faire le tour de quelques magasins, voir un peu ce dont on aura besoin pour s'installer.

  • ...Tu vas dire cela à ma mère ?

  • Non, je vais juste lui demander la permission de t'emmener en ville. Mais ce soir, lorsqu'il sera rentré de son travail, je ferai ma demande à ton père.


Ils sont d'accord depuis longtemps sur ce point, mais Hélène n'espérait pas une démarche aussi rapide. Elle sent le sol se dérober légèrement sous elle tant elle en est toute chose. Hubert ressent l'émotion qui la gagne et il exerce une douce pression de ses mains sur ses hanches.

Ces deux-là s'entendent bien. Ils ont l'impression de ressentir les mêmes choses, d'être considérés de la même façon.

Au fond, c'est vrai, quoi de plus semblables qu'eux deux. Une fille unique dont l'avis et les états d'âme n'intéressent personne, et le premier garçon d'une grande fratrie, à l'importance inversement proportionnelle au nombre de ses suivants...l'impression d'être chacun la cinquième roue du carrosse.


Alors pourquoi ne pas créer leur univers à eux. Un monde où ils auront l'importance qu'ils voudront bien se donner l'un à l'autre.


Et nous voilà partis pour une belle romance. On en est au tout début. Tout à créer. À partir de rien. Passer devant monsieur le maire, puis monsieur le curé. S'installer sur quelques hectares. Retaper une maison avec l'aide de son père à elle. Et faire des petits dans lesquels mettre tous leurs espoirs, si la vie ne leur donne pas plus d'opportunité de réussite que cela. Programme des plus classiques. D'actualité depuis des générations et pour des générations encore.

Lui au volant de la "203 Peugeot" de son père, elle à ses cotés, ils n'ont pas encore songé à tout cela. Aujourd'hui, pour eux, la vie est belle et légère, aussi fluide que la circulation sur la petite départe-mentale qui les mène à "la ville".



Ils sont tous quatre dégoulinants de sueur, couverts de la poussière de la terre qui leur colle à la peau.

Le ciel est particulièrement clément en ce début de printemps. Aussi, depuis trois semaines se relaient-ils, presque tous les jours, à creuser, sortir les seaux de terre et les évacuer.

Chaque fois que leur emploi du temps l'a permis, Lucien, Monsieur Georges, Hubert, et l'autre Lucien, le père d'Hubert, se sont retrouvés autour de la bouche béante et de plus en plus profonde de ce qui allait devenir, du moins l'espéraient-ils, un puits intarissable.


Après avoir défoncé le sol caillouteux au pic, ils ont creusé dans l'argile grise, lourde à souhait, à la barre à mine et à la bêche cette fois, la circonférence restreinte limitant les mouvements.

À mesure que l'on s'enfonçait, des cercles en béton d'un mètre vingt de diamètre ont été descendus et scellés entre eux, formant les parois du futur puits et sécurisant en même temps le chantier. On craint par dessus tout un effondrement durant les travaux.

Arrivés à quatre mètres de la surface, ils ont commencé à espérer voir l'eau arriver.

À cinq mètres cinquante, ils ont commencé à douter, mais se sont remotivés en se rappelant les paroles de Joseph :

  • Il faudra tout de même creuser jusqu'à cinq ou six mètres pour atteindre la nappe.

Les quatre hommes ont continué à donner de la barre à mine de bon coeur :

  • De toute façon on ne va pas s'arrêter maintenant, et tout reboucher, quand même. S'il y a de l'eau elle ne doit plus être bien loin.


Rendus à sept mètres de profondeur ils connaissent enfin la joie de voir leurs efforts récompensés ; l'eau sourd du sous-sol, bouillon-nant presque. Elle monta de presque quatre mètres en l'espace de deux nuits. On avait atteint une nappe généreuse.


Reste alors une étape assez délicate à négocier : Aline ne veut pas d'un trou si profond aux abords de la maison, même recouvert.

On n'est pourtant pas en Bretagne, à chacun ses coutumes. Les hommes d'ici se pendent lorsqu'ils sont désespérés, ils ne se jettent pas dans un puits. Mais, même s'ils paraissent parfois un peu loufoques, les désirs d'Aline sont la plupart du temps exaucés.

Les hommes coulent alors une dalle épaisse en béton armé qui obstrue le puits à environ deux mètres de la surface. Au centre de celle-ci est réservé un trou de vingt centimètres de diamètre par lequel sont glissés des tubes qui vont de la surface du sol jusqu'à quelques décimètres du fond. Les deux premiers mètres sont ensuite comblés par des graviers.

Il n'y a plus qu'à couler une petite dalle escamotable à la surface et raccorder une pompe à la tuyauterie pour parachever le travail.

Ces finitions devraient les occuper une grande journée encore, mais on est samedi et il est temps de clore officiellement le chantier.

Les deux hommes qui sont venus aider ne sont plus indispen-sables maintenant, il convient donc de les libérer.

Lucien et Monsieur Georges termineront les travaux la semaine prochaine, à temps perdu.



Au-dessus du puits, Lucien a réalisé une potence sommaire à laquelle Marraine vient accrocher un rudimentaire bouquet de fleurs séchées qu'elle a confectionné à la hâte, encore une idée d'Aline, en dernière minute.

Alors, seulement, les hommes sentent la tension qui les a accompagnés pendant trois longues semaines, se dissiper peu à peu.

Sans jamais oser en parler, un peu par superstition malgré tout, le spectre de l'accident ne les a pas quittés un instant.

La dureté du travail, avec le caractère aléatoire du résultat, les ont minés aussi, un peu.

Et puis le temps, qui n'allait peut-être pas vouloir les favoriser jusqu'au bout, les a rendus nerveux jusqu'à la fin. Surtout à la fin d'ailleurs, lorsqu'à près de cinq mètres de profondeur il n'y avait toujours pas d'eau. Ils auraient été beaux avec ce trou s'il s'était mis à pleuvoir et qu'ils n'aient pas le temps de terminer avant les gros travaux des champs ; il restait inachevé jusqu'à l'automne. Le début de l'automne, avant les premiers gels, c'est la saison des pluies. Des pluies glaciales et ruisselantes. Des pluies qui ne pénètrent plus le sol de glaise saturé d'eau et stagnent en flaques dans la moindre petite cuvette. Alors dans un puits profond...


Toutes ces angoisses, accumulées par chacun, disparaissent comme par magie devant le bouquet symbolique, les laissant tout pantois, presque désabusés.

La venue des voisins, conviés, comme le veut la tradition, à arroser la fin du chantier, rompt l'enchantement. Après les salutations d'usage, les hommes discutent ferme entre eux. Des difficultés rencontrées, de la façon dont se sont déroulés les travaux. Tous ont, à un moment de leur vie, participé à la réalisation d'un de ces ouvrages quasi-mythiques. Et chacun a en mémoire une anecdote à raconter.


Les quatre hommes sont fiers de leur travail. Oubliées la fatigue et les courbatures. Ils pérorent quelque peu. La reconnaissance de la qualité de leur labeur par les gens du village leur procure un petit moment de gloire fort apprécié.

Marraine et Aline servent à boire à tous. On se voit presque tous les jours entre voisins mais on n'a pas vraiment l'occasion de parler. Et finalement, comme il fait très beau en cette fin de matinée, chacun se sent bien dans la cour de la petite ferme, et aucun ne songe à en déloger.

C'est presque une véritable pendaison de crémaillère. Des chaises ont été sorties, et on a envoyé trois garnements, à l'affût d'un verre de rosé à finir ou de quelque cigarette à chaparder, chercher le banc situé sous la fenêtre de la cuisine sur le devant de la maison. Chaque occasion est bonne pour s'amuser, ils ont l'esprit plus dégourdi dans la cour de récréation que dans la salle de classe. Ils le ramènent au grand galop, le faisant frotter dans les virages, et les femmes qui vont y prendre place les houspillent un peu en guise de remerciements.



Aline est aux fourneaux depuis tôt le matin. La journée d'hier est encore fraîchement ancrée dans sa mémoire. Tout le monde l'a bien appréciée. Les voisins ont pu constater que tout marchait à merveille entre Hélène et Hubert, et aussi entre leurs deux familles. Ici, il n'y a guère d'autre sujet de divertissement que les affaires des autres, et lorsque les gens ne savent pas ce qu'il se passe réellement ils ont tendance à imaginer. Il est donc de bon ton leur donner les moyens de se tenir informés. Cela coupe court à tout embryon de commérage.


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