TGE : vers The World Company ?
Dans le
billet de la semaine dernière, TGE :
les maîtres du jeu, nous nous sommes efforcés
d'identifier les trois « maîtres » qui régissent le
fonctionnement interne des TGE (très grandes entreprises). Ils ont
pour nom Cronos, Darwin et Crésus. Cronos, comme le dieu de la
mythologie qui dévorait ses enfants ; Darwin, symbole du
processus de sélection que les entreprises ont mis en place pour
être constamment et toujours compétitives ; enfin Crésus, ou
le règne du veau d'or au sein des conseils d'administration.
L'objectif du présent billet est de poursuivre cette analyse en
étudiant les conséquences que va entraîner, pour les TGE, le
transfert d'activités dont elles vont bénéficier de la part du
secteur public.
Première conséquence : la
manne financière
Les entreprises qui se portent
bien, qui se sont adaptées à l’accélération de l'évolution,
notamment sur le plan technologique, disposent aujourd'hui de
ressources financières considérables : la trésorerie
d'Apple est aujourd'hui de 100 milliards de dollars, soit nettement
plus que le budget annuel de l’Éducation nationale en France !
Quand on dispose d'un tel matelas à la banque, la seule
question qui se pose est de savoir comment l'employer :
croissance interne via le lancement de nouvelles activités,
croissance externe via le rachat d'entreprises existantes... à
chacun sa stratégie. Dans tous les cas, une chose est certaine : ce
tas de cash va permettre aux TGE existantes de grossir encore plus,
de disposer de capacités d’influence et de lobbying encore plus
étendues.
Ce cash devrait accroître encore plus
l'écart entre équipe dirigeante et salariés de base que nous
mentionnions dans le précédent billet. Il devrait également
permettre des fusions-acquisitions toujours plus importantes. Un
fantasme de World Company ? Non, plutôt une réalité de
méga-entreprises qui, dans certains secteurs ou dans plusieurs
secteurs, vont acquérir une position dominante,
quasi-monopolistique, au plan mondial.
Lorsque les
États vont « laisser tomber » des pans entiers de leurs
fonctions actuelles, les TGE qui disposent de la force de frappe
financière la plus importante vont évidemment se ruer sur les
« morceaux » les plus rentables, que ce soit dans le
domaine de l'éducation, de la santé, de la sécurité, etc. Ces TGE
vont alors employer leurs montagnes de cash pour acquérir ces beaux
« morceaux » qui, à leur tour, vont générer des
profits considérables.
Pour désigner une activité
extrêmement rentable, les Américains disposent d'une expression
imagée qui résume parfaitement la situation que nous décrivons :
it’s a license to print money - c'est l'autorisation, la
possibilité d’imprimer des billets de banque.
Eh bien,
c'est exactement ce qui va se produire pour certaines TGE :
en sus de leurs activités actuelles extrêmement rentables, elles
vont acquérir a license to print money en
récupérant les meilleurs morceaux de l'activité étatique,
c'est-à-dire de notre bien, du bien commun. L'écart entre richesse
privée et pauvreté publique, que nous soulignions déjà, il y a
près de trois ans, dans Les
illusions perdues, alors que l’on s’illusionnait
sur le « retour de l’État » suite à la crise
financière de 2008, sera alors abyssal.
Deuxième
conséquence : big, bigger, the biggest
Toujours plus gros, telle sera la deuxième conséquence
- au demeurant fort logique - de ce transfert d'activités du public
vers le privé. Que ce soit en nombre d'employés, en termes de
chiffres d'affaires ou de bénéfices, les TGE vont - dans une
première étape - enfler comme la grenouille dans la fable de La
Fontaine.
Les premières bénéficiaires de cette
inflation pourraient être les TGE du secteur de la bancassurance.
Dans un monde où l'État-Providence aura disparu, les individus qui
disposeront de moyens financiers suffisants se retourneront vers les
compagnies de bancassurance pour se prémunir contre à peu près
tout : la maladie, la dépendance liée à la vieillesse, la
perte ou la baisse de revenus ou d’emploi, les agressions de toutes
sortes... on épargnera aussi pour permettre à ses enfants de suivre
des études, pour garantir sa santé, etc.
En un mot, ceux
qui en auront les capacités financières chercheront, compte
tenu de la dégénérescence étatique, à sécuriser leur
existence par le recours à l’assurance individuelle tous azimuts.
Faute de protection publique, c'est vers la protection privée que
l'on se retournera. Cette protection sera alors assurée non sur une
base à peu près égalitaire comme nous avons pu le connaître, mais
sur un fondement intrinsèquement inégalitaire, directement lié à
la richesse de l’assuré.
Deuxième secteur qui
pourrait « enfler » considérablement : celui de
l'éducation. La raison en est fort simple : compte tenu de
la masse d’élèves et de professeurs dans le secteur éducatif
public aujourd'hui, la chute du mammouth va projeter vers le privé
des milliers de personnes. On pourrait alors voir se former des
réseaux d'écoles, plus ou moins structurés, plus ou moins
intégrés, qui « ciblent » telle ou telle catégorie de
la population en fonction d’un mix-marketing qualité-prix.
Ces « multinationales de l'éducation » se
disputeraient les parts de marché comme dans n'importe quel secteur
concurrentiel : elles comprendraient des acteurs « haut
de gamme » qui proposent un enseignement de qualité mais à un
prix élevé, avec garantie d'un suivi personnalisé de l'élève par
un « coach-éducateur », mais aussi des opérateurs low
cost, avec suivi minimum et enseignement à distance. Dans ce
dernier cas, les économies d'échelle liées à la taille de
l'entreprise sont déterminantes, ce qui poussera nécessairement à
la concentration et à l'internationalisation des acteurs du secteur,
d'où course au gigantisme pour une rentabilité maximum.
Troisième activité qui pourrait également voir s'instaurer
une course au gigantisme, celle de la sécurité. Nous avons déjà
abordé cette question dans De
Mégara à Wall Street mais il y a fort à parier
que ce que nous observons aujourd'hui dans le domaine de la
sous-traitance de la guerre ne sont que les prémices d'une
« explosion » de la prise en charge par le secteur privé
des questions de sécurité dans tous les domaines.
Mercenariat international pour sécuriser les zones stratégiques
(champs de pétrole, zones minières, etc.), forces de sécurité
privées pour assurer l’ordre dans les zones « économiquement
rentables » des territoires nationaux, sans oublier la
protection physique de la « nouvelle aristocratie »,
celle des données informatiques des entreprises… tout va
pousser à la course au gigantisme afin d’offrir une palette
complète de « services » dans le domaine de la sécurité,
du « clés en mains » quel que soit le problème de
sécurité à résoudre.
Toujours plus riche, toujours plus
gros… nous aborderons la semaine prochaine les deux autres
« toujours plus » qui vont constituer la grille de
lecture de l’évolution des TGE dans les prochaines années avant
d’essayer d’envisager les conséquences d’une telle évolution.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2012