Léandre-Alain Baker
Le vent secoue la montagne
éditions Dédicaces
Le vent secoue la montagne
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Léandre-Alain Baker
Le vent secoue la montagne
« J’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement et toute paix m’effraie »
Aimé Césaire
“Moi, laminaire…”
« Je ne verrai plus mon sang sur leurs mains
J'oublie d'être nègre pour pardonner cela au monde
C'est dit qu'on me laisse la paix d'être Congolais »
Tchicaya U’ Tamsi
“Épitomé”
1. Préface à la déraison
Je n’ai pas trouvé
De préface à ma passion
Je n’en ai point trouvé
À mes désirs
Ni à ma déraison
Ci-joint
Le sommaire
De quelques
Pérégrinations
2. Certains matins
Certains matins
Blêmissent de rage
Tandis que couché alangui
Sous la morsure du soleil
L’espoir nous regarde
Sans mot dire
Comme il en est
Des Nègres et des Juifs
Qui traînent en gémissant
Des morts arrachés à l’oubli
Comme il en est
Des Arabes réclamant
En lieu et place d’un désert
Quelque terre arable
3. Des mots
Des mots
Qui claquent au vent
Comme autant d’étendards
De la souffrance
Des mots
Crépitants
Comme des armes
De la délivrance
Des mots
En guenilles
Qui jouent aux échecs
Avec l’espérance
Des mots
Délabrés
Salement délabrés et tendus
Comme des pièges démoniaques
Des mots
Onomatopées
Pour souhaiter une bonne nuit
Aux enfants insomniaques
Des mots
Semés çà et là
Comme des fleurs de labours
Des mots
Avec lesquels
On ne saurait bâtir
Une chanson d’amour
Des mots
Qui diront
La rage des rats
De nos rades
Qui n’ont de bois
À ronger que leur crotte
Des mots
Comme une musique
Rugueuse
Qui vient des pieds
Des pieds et des mains
Des mains calleuses
Des forçats
Quittant la carrière
Des mots
Berceuse lancinante
Coulant en perles de nœuds
Des ventres mélancoliques
De nos mères
Des mots
Acouphènes
Hurlant comme les sirènes
De la conjuration
Du mauvais sort
Des mots
Qui giclent du cœur
Et toutes les saignées blanches
Qui en dégoulinent
Des mots
Pour dire un fleuve
Débordant de cadavres
Que nul ne pleurera
Combien nous étions ?
Trois cent cinquante-trois
Et vous avez osé
Trois cent cinquante-trois
Comme les jours d’une année
Sombrement finissant
Les dimanches
En moins
Les jours fériés
Et nullement payés
En moins
Noël et le jour des morts
En moins
Le jour de la Sainte Marie
En moins
Une année entière célébrant
En somme
Le retour des vautours affamés
Des mots
Pour dire
Enfin
Viens
Mon amour
Viens
Là
Et que je t’en foute
Et que de mon foutre
Naissent par millions
Des tailleurs d’espoir
Des jardiniers de la paix
Des sculpteurs d’avenir
Des facteurs d’amour
Des polisseurs de joie
Des procureurs de la médiocrité
Des mots
Que l’enfant à naître
Codifiera plus tard
Avec l’encre lumineuse
De sa mémoire infaillible
Leur donnant tout le sens
Qu’il voudra
Et
Plus tard
De vos mots
Qui ne veulent
Rien dire
Messieurs
Absolument
Il en fera
Sa descente de lit
Ou s’en torchera le cul
Plus tard
Il tressera le vent
Pour en faire des colliers
Qui scintilleront au cou
Des jeunes filles
Des mots
Rien que des mots
Des mots qui disent thank you
Comme on dit fuck you
…
4. Un buisson de chardons
Un buisson de chardons
Chantait sous le soleil ardent
Vint à passer un arbre sec
Qui avait pleuré toute sa sève
Es-tu une mouche ?
Lui demanda le buisson de chardons
Non, je suis un arbre sec
Je cherche une forêt
Pour abriter mes branches
J’ai perdu la mienne
Surgit un vieux chien égaré
Fuyant la canicule
À ses oreilles
Pendait un essaim de mouches
Il demanda à l’arbre
Veux-tu en attendant
Que je trouve pitance
Me faire un peu d’ombre
Avec ce qui te reste de branchage ?
Mais c’est très loin pitance !
Fit au chien le buisson de chardons
Je sais où c’est je peux t’y conduire
C’est sur la route de bectance
Viens donc avec moi
Au cœur de la forêt
Dit l’arbre au chien
C’est ainsi que nous vîmes
Passer aux portes du village
Une procession de vieux chiens
Suivant un arbre sec vers pitance
5. Moi aussi
Quoi que vous en pensiez
Je porte en moi
Tous les rêves avortés
De ce pays
Longtemps
Pour mystifier
Une naissance
Hasardeuse
J’étais clown
Dans un théâtre d’ombre
Qui jouait à guichet fermé
En guise de chapiteau
La main maléfique
D’un Dieu ingrat
Dans laquelle s’enlisait
La vie privée de Satan
Mon état n’est pas honteux
Je suis le pleurer-rire
Avec mes yeux volcaniques
De chercheur d’Afrique
J’ai déjà vécu une vie et demie
La moitié à espionner le Bon Dieu
A lui tendre des pièges sans fin
Et sans cesse déjoués
Et l’autre confiné
Dans mes sept petites solitudes
Et pourtant jadis incognito
Je cheminais parmi vous
À travers feu de brousse
Et saison sèche
Un fusil dans la main
Et un long poème inachevé dans la poche
Pour une palabre stérile
Faut-il toujours ouvrir
Une parenthèse de sang
J’étais moi aussi
La boue de ce fleuve baveux
La bave de ce fleuve boueux
Le malin petit oiseau paresseux
Qui navigue à jeun
Sur une motte de nénuphars
C’est ainsi Messieurs
Que je me suis forgé
Une conscience de tracteur
Et un visage de proue
Quand j’étais mendiant
J’avais pour compagnons
Des phalènes
Des cancrelats
Des méduses
Et dans ma main asséchée
Le fruit si doux de l’arbre à pain
Pour ce foutu monde
J’ai voulu être hélas
Un blanchisseur très honnête
Moi qui croyais être né aussi des étoiles
Je n’ai eu pour choix que la tombe
Ou les chemins inversés
Qui mènent à l’exil
L’envers du soleil pour seul guide
Et l’estomac au bord du gouffre
Etais-je le dernier des cargonautes ?
Le ciel pleurait à gros bouillon
C’était le chant du départ
Pour une aventure bien ambiguë
6. Généalogie
Pulvérisé par la foudre
Ce palmier que voici
Est mon arbre généalogique
7. Vent méchant
J’en veux au vent méchant
Qui a brisé la branche que j’étais
Maudits soient l’arbre et les feuilles
Et les racines qui m’ont laissé choir
Maudit soit l’arbre duquel je descends
8. Le petit Larry
Il traînait sa mélancolie
Dans Brazzaville
Le petit Larry
Il y avait cette jeune fille
Aux seins debout
Qui le suivait partout
Et qui voulait être sa femme
Quand ils seront grands et riches
Pour ne pas famine crier
Larry vendait des journaux à la criée
Mais personne n’en voulait
On ne savait pas d’où elle venait
La fille aux seins debout
Tout le monde l’appelait Luciole
Parce que ses yeux brillaient dans la nuit
Mais en réalité elle s’appelait Lucille
La fille aux seins debout
Larry portait le nom de son père
Mais de père il n’en avait guère
On les voyait souvent marcher le soir
L’un à côté de l’autre en chantonnant
Larry chantait toujours son désespoir
Lucille chérie disait-il
Ce matin je suis allé dans la grande ville
J’ai vu comment font les hommes
Et mon cœur a mal
9. La mangue et la vache
Naguère
J’étais mangeur de mangues
Mangue le matin
Mangue le midi
Mangue le soir
Ils m’ont dit
Ce n’est pas de mangue
Qu’il faut se nourrir
Monsieur
Mais d’une vache
Grosse et bien enragée
Vache le matin
Vache le midi
Vache le soir
Et prenez soin Monsieur
Qu’elle soit bien vache
Bien grosse et bien enragée
Vache matin midi soir
C’est ainsi Monsieur
Qu’on se fait la dent
10. J’en ai vu
J’en ai vu
Des terres arables
S’embraser
Et du ciel
Couler
Des torrents
De cailloux
Pour un oui
Pour un non
J’en ai vu
Des pays entiers déverser
Des larmes de crocodiles
Sur des petites têtes crépues
Crépues mais têtues !
J’en ai vu
Des combats de coqs
Des chiens
Des hyènes
Des phacochères
Des tigres
Des éléphants
Des lions
S’étriper…
Mais rien
Rien dans l’homme
N’égale sa férocité
11. Nous avions faim
Nous avions faim de tout
Et voulions juste
Rassembler nos mains
Nos mains fraternelles
Durcies par mille labeurs
Nous avions faim et soif de tout
Et voulions juste de nos mains
Fraternellement rassemblées
Cueillir un peu d’eau du ciel
Pour arroser l’espérance
Nous avions faim et soif
Et voulions simplement
De nos mains de frères
Arracher le soleil à son socle
Ce soleil tant et tant promis
Pour éclairer nos petites misères
Nous voulions juste chevaucher