CARESSE DE LA PARESSE
Poemes de NICOLAS FLEUROT
Commentaire de Athanase Vantchev de Thracy
Nicolas Fleurot est né en 1980 à Toulouse. Employé (au salaire minimum…) il vit aujourd’hui en banlieue parisienne. Tour à tour, magasinier, préparateur de commandes, employé de bureau, valet dans un hôtel irlandais, gardien, agent d’expédition… Pendant ses longues périodes de chômage et de recherche d’emploi, il passe son temps en envoyant des textes et des poèmes. C’est à partir des années 2000 que ses textes circulent sur Internet et sont publiés dans diverses revues underground.
Recueil de poèmes et des textes, « Caresse de la Paresse » symbolise la fin de l’adolescence, et de ses illusions, et l’entrée dans la vie active. Période durant laquelle deux mondes s’affrontent dans le même corps : celui de l’enfant qui veut continuer à rêver, et celui du Réel, avec ses beautés et ses cruautés. Ce livre, c’est donc l’histoire d’une âme sensible qui, à défaut de pouvoir changer le monde qui l’entoure, le fixe avec des mots. Tout y passe alors : les moments de paresse oniriques, ceux de désespoir, les entretiens d’embauche burlesques, les boulots absurdes, les voyages, la solitude et, quelquefois, la plénitude… Il y a dans ce recueil ce qui manque à la poésie bourgeoise actuelle, c’est à dire, le sang, les larmes, la sueur, les tripes ! Et, « le talent qu’à Fleurot finira par l’extraire de la tanière où il s’est volontairement recroquevillé pour l’instant. Il se veut transmetteur de la vérité. Il deviendra l’annonciateur de la Vérité. L’élégante amplitude de certains de ses vers, la tendre intonation qui illumine la plupart de ses poèmes en sont les garants »…
L'ouvrage papier de Caresse de la Paresse est paru en 2006 aux Editions CHLOE DES LYS.
PLATITUDE
Assis sur une chaise, dans l’ennui le plus total, je contemplais le paysage désertique et sans relief de mon bureau. Il ne s’y trouvait en effet qu’une boîte d’allumettes et une allumette, seule, posée à coté de la boîte, soustraite à ses compagnes par un événement inconnu de ma personne. Je me mis à fixer intensément l’allumette solitaire.
Au bout d’une heure, ou peut-être même de deux ou trois, l’allumette bougea son corps droit. Je n’en fus nullement surpris car l’ennui m’avait plongé dans un état second, quasi-catatonique, où plus rien n’a d’intérêt. L’allumette se tortillait comme un serpent et dirigea vers moi sa tête aussi rouge qu’un érythrophobe.
Pourquoi me regardes-tu ainsi, demanda l’allumette d’une voix toute mignonnette ?
Je n’ai rien d’autre à faire. Et toi, pourquoi me parles-tu ?
Je n’ai rien d’autre à faire…
Ah ! … Quel ennui, mon amie !
Ecoute, j’ai une idée ! Si tu frottais ma tête contre la boîte, nous aurions tous deux quelque chose à faire.
J’acquiesçai. La petite allumette vint se glisser dans ma main droite. De mon autre main, je pris la boîte. J’appliquai la tête de l’allumette sur le frottoir, une étincelle jaillit et le bout de bois prit feu.
Je laissai brûler le petit bâton aux trois-quarts. Ensuite, je soufflai sur la flamme. Une fois la légère fumée dispersée, je chuchotais quelques mots à l’allumette noircie mais elle ne me répondit pas, elle ne me répondit plus jamais. Je fus alors très triste…
Moralité : même le feu le plus ardent s’éteindra toujours avant d’avoir réchauffé ce qui ne peut l’être…
CHAPITRE I
CARESSE DE LA PARESSE
1
AN IRISH MORNING’S BREATH.
Les brins d’herbe verts sont couchés sous un tapis de « frost » blanc. Le soleil pâle et hivernal, de ses faibles rayons, fait scintiller ces larmes éphémères que seule l’ombre des arbres sauve, pour un court instant… Au loin, une brume légère qui semble sortir de terre enveloppe les moutons broutants et inlassables. Lumière indescriptible dans le ciel… Première gorgée d’air du matin, le froid s’empare de mes poumons et ressort sous forme de brume rêveuse. Un chat traverse rapidement la cour, frôlant les murs et me regardant d’un air inquiet…
Je vais au travail : il y a des chiottes à nettoyer et des draps pleins de sperme à changer…
2
PERLE.
Ce qui est tout pour moi ne fut pourtant pas grand-chose
Juste une étincelle qui ne brilla dans ses yeux
Que le temps infime d’un rêve où mon cœur repose
Car j’ai encore en moi le souvenir de ce creux
Où en secret mon âme a bien failli défaillir
Le creux que formaient ses bras, tombeau et nid luxueux
Et ce moment, dans mes nuits, continue de jaillir
Emplissant mes sombres songes de couleurs admirables
Se restituant dans le présent sans se trahir
Un souvenir comme dans une huître un grain de sable
J’ai donc en moi ce petit rien chatouillant ma tête
Et je passerai mon temps, travailleur misérable
A polir ce grain, en faire une perle parfaite.
3
CARESSE DE LA PARESSE.
En cet instant où se mêlent paresse et mélancolie,
Au creux de mon lit douillet je voyage au vague d’un rêve
Enduit, tartiné d’un étrange et voluptueux ennui.
Douceur de l’oisiveté, plaisir de culpabilité ;
Ne témoignent de ma vie que quelques respirations brèves,
Je deviens immobile dans ma propre immobilité.
Sans forces et pourtant sans fatigue, j’erre en un repos
D’une beauté stérile qui, loin de calmer mon angoisse,
Accapare ma raison, mes muscles et même mes os.
Il n’est ni jour ni nuit, il fait ennui. Langoureusement,
Le Temps passe effleurant mollement ma gisante carcasse,
Et mon reste d’espoir agonise en un long bâillement.
En cet instant où se mêlent paresse et mélancolie,
Il est charmant de somnoler d’une onirique folie
Quand toute son âme est sous la solitude ensevelie.
4
ENTRETIENS D’EMBAUCHE.
[Paris, mercredi 19 février 03]
Avant d’aller à cet entretien, tous les symptômes de mon stress maximal étaient au rendez-vous ; j’avais beau me dire : « putain ! qu’est-ce que t’en as à foutre ? Just don’t give a fuck ! Ce qui doit arriver arrivera… » Finalement je suis arrivé là-bas à quinze heures assez décontracté. Le quartier n’est pas mon endroit préféré (rue Livingstone, Paris 18)… Je n’ai pas eu à attendre longtemps à l’accueil pour voir M. P*** (« Pénis déformé » ? « A peine formé » ?), un costard cravate mou puant le capitalisme à plein fouet qui me présente la société : Weill Boutique, une grande enseigne de prêt-à-porter féminin bourgeois qui sous-traite avec des pays de l’Est (bien qu’étant une enseigne française vendant en France, rien n’est fabriqué en France même…). Pose les questions à la con habituelles, pas un interrogatoire très poussé. Puis, autre entretien avec un chef et un responsable du service gestion des stocks. Je ne retiens strictement pas les noms. Le chef a plutôt l’air sympathique mais il parle un peu bas, limite il marmonne. Il est né le même jour que moi (pas la même année…) et est allé au lycée Balzac comme moi. Le responsable de l’équipe a l’air de faire la gueule. Je suis le premier qu’ils voient. Je pense que les entretiens d’embauche sont une formidable démonstration de l’hypocrisie humaine : on fait tout pour paraître enthousiaste et intéressé par un poste qu’on sait merdique, nul à chier et non-constructif. En l’occurrence, je n’ai strictement rien compris à ce en quoi consistait le job. Je sortais des trucs du genre : « mmmh… ça à l’air intéressant… », « ça me paraît dans mes cordes »… Alors que je ne comprenais rien à ce qu’on me racontait !
Apparemment, ça c’est plutôt bien passé. Le chef me dit à la fin qu’il marche au feeling et que j’ai l’air de le satisfaire, de convenir quoi. Doit me rappeler vendredi. J’aimerais bien trouver quelque chose de mieux, mais bon…