Laurent Buscail
22/01/2012
![]()
Blue Jay's run de Laurent
Buscail
est mis à disposition selon les termes de la licence
Creative
Commons
Attribution
-
Pas
d’Utilisation
Commerciale
-
Pas
de
Modification
3.0
non
transposé.
chimeres-virtuelles.dyndns.org
Cela ne faisait pas loin d’une heure que le DJ martyrisait ses samples sur des platines bien trop neuves pour être honnêtes. La nuit s’annonçait très longue. Je détestais l’hiver, les soirées n’en finissaient plus. Je rentrais chez moi complètement épuisé, les oreilles pleines des merdes que j’avais écoutées, analysées et je me dépêchais une fois devant mon Mac de noter mes impressions à chaud en évitant de gerber sur mon écran dix-sept pouces. Pour l’heure, j’en étais à mon quatrième shooter de Jäger et je regardais une paire de fesses qui se balançait devant mes yeux depuis le début du set. Un retard d’un demi-temps dans l’enchaînement du guignol qui ouvrait le sound-system me rappela que l’Exta que j’avais pris avant de venir ne faisait déjà plus son effet. Une petite pause s’imposait. Mes oreilles ne m’en tiendraient pas rigueur si je les éloignais un instant de cette bouillie auditive. Un dernier coup d’œil à la paire de fesses en me jetant la fin d’une vodka-redbull que je ne me souvenais pas avoir commandée et je partis en direction des toilettes. Les gueules que je croisais étaient pour la plupart encore fraîches et l’air n’était que gentiment chargé en haleine alcoolisée. Quelques « Rico ! » par-ci et « Ricky ! » par-là s’agrippaient à moi et tentaient de se rappeler à mon souvenir. Je leur singeais une envie de pisser tout en leur mentant sur mes projets de revenir vers eux pour discuter.
Enfin tranquille dans un box des chiottes pour m'envoyer une dragée bien dosée, le plus costaud de ce qu’il me restait dans les poches de ma veste. Ensuite je n’aurais plus qu’à atterrir gentiment avec deux petits parachutes. Sur le comprimé bleu, la tête du geai me dévisageait d’un air moqueur. Son sort fut réglé en un instant et de son profil gravé dans les grains chimiques compressés il ne resta plus qu’une bouillie informe sur ma langue.
De retour devant les platines, je me faisais martyriser les conduits auditifs par des enchaînements toujours aussi calamiteux. Machinalement, je sortis mon phone et tweetai quelque chose comme : « DJ Horn Flex me fait mal, je m’emmerde ! ». Mon ego se gonfla spontanément au rythme des Retweet. Soudain, une illumination frappa mes quelques neurones encore en action, prendre des photos avant que je ne fusse trop perché pour cadrer correctement. J’avais comme à mon habitude oublié sciemment mon appareil photo reflex encombrant et à la connotation professionnelle excessivement ostentatoire. Je levai mon phone au-dessus de la foule, vers le DJ. Quelques clichés bien trop bruités plus tard, je sentis la vague de bonheur me submerger à nouveau. La sérotonine déferlait en masse dans mon cerveau, le mix devenait presque audible. Au-dessus de moi volait un geai bleu au plumage vaporeux. Il accompagna mon regard jusqu’au plus profond d’une longue chevelure brune fouettant le vent de ses fourches tortueuses. Ce fut avec un énorme sourire aux lèvres que je retrouvai la paire de fesses qui dansait pour moi à présent. La robe échancrée dans le dos laissait apercevoir le creux de ses reins, le léger sillon de sa colonne vertébrale. Ses longs cheveux bruns se soulevèrent, des lèvres pulpeuses apparurent et se fendirent dans une esquisse de sourire. Son œil gauche cligna lentement avant de se dérober à nouveau dans une envolée de mèches aux ondulations hypnotiques. La foule semblait se fendre sur le passage de son harmonieuse anatomie s’échappant un peu plus à mes pupilles à la dilatation exponentielle. Tel Alice, je me mis à la poursuite de ce petit lapin blanc, occultant au passage mes activités rémunératrices avec grand plaisir. Une légère brume obscurcit brusquement ma vision. Mon petit mirage brun s’effaçait par-delà le couloir fumeurs où les volutes patinées de bleu se bousculaient déjà. La porte battante secoua les nuages de tabac consumé, laissant apparaître à la dérobée les jambes fines qui s’échappaient dans un rire malicieux, sous les éclairs dorés des réverbères. Mon cœur frappa ma poitrine à une cadence comparable aux envolées de BPM du DJ qui n’effleuraient plus que très furtivement mes cavités auditives. Mes pas s’accélérèrent et mon corps décida de ne plus ménager les fumeurs en se faufilant entre leurs courbes serrées, mais les bouscula avec empressement pour se jeter finalement sur la porte noire dont les battements avaient cessé.
Le contact humide et froid des pavés contre ma joue apparut comme un gag à en croire l’éclat de rire qui résonnait entre les dents de ma voluptueuse distraction. Ses courbes agréablement dessinées par ces bouts de tissu violet et noir me dominaient de tout leur long, plantées sur des escarpins en velours noirs aux talons compensés d’à peu près dix centimètres. Son rire vibra jusque dans ma bouche ce qui l’incita à m’aider à redresser ma pauvre silhouette toute chiffonnée. Bras dessus bras dessous, je découvrais avec enchantement les traits de son visage aussi fin que le sillon d’un vinyle sortant de la presse. Je continuais de me laisser guider au fond du terrier par nos enjambées légèrement vacillantes sous l’effet des divers composés chimiques coulant dans nos veines respectives. Elle me conduisit à l’écart de l’agitation nocturne des Champs-Élysées, dans une rue adjacente dont les murs tapissés d’échafaudages accentuaient le contraste désenchanté. Nos rires continuaient de danser autour de nous, alors qu’elle me repoussait puis me tirait vers elle. Mes yeux tentaient de s’accoutumer à la baisse importante de luminosité dans la rue due à l’obturation des luminaires par les travaux de rénovation des façades. Aussi, c’est caché par mon avant-bras que j’aperçus le violent faisceau lumineux qui sortait de l’œil unique d’un dragon mécanique. Ses mugissements profonds et puissants résonnaient sur les hauts murs de la rue et faisaient vibrer les échafaudages dans une inquiétante mélodie métallique. L’engin ralentit puis stoppa à quelques centimètres de mon fébrile squelette grelottant, héroïquement placé en rempart devant ma récente conquête.
Le souffle de la bête à l’arrêt ressemblait aux sabots d’un cheval au galop martelant le sol accompagné de sa respiration rauque. Le pilote laissa courir les deux cylindres dans le ventre du monstre alors qu’il s’en dégageait pour déployer toute son ombre au dessin bodybuildé. Je devinais dans le blanc de ses yeux un angoissant mépris à mon égard. Sentiment confirmé par l’apparition dans sa main d’un flingue qui grossissait sous la lumière du phare qu’il traversait. Le sang tapait le bord de mes veines au rythme des cylindres de la Harley. Ma vision se troublait en périphérie et semblait grossir chaque élément en son centre. Les voix m’arrivaient comme des vagues se fracassant sur des rochers.