Excerpt for Vitriol by Anne de Gandt, available in its entirety at Smashwords

V.I.T.R.I.O.L.

Anne de Gandt

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Anne de Gandt at Smashwords

V.I.T.R.I.O.L.

Copyright (c) 2010-2012 by Anne de Gandt

Cover design and photography by Anne de Gandt

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Vitriol :

n.m. (bas lat. vitriolum, de vitrum, verre).

1. Vx. Sulfate. 2. Huile de vitriol : acide sulfurique concentré.

*

Trois. Trois lettres à soustraire pour changer le sens de ce mot. Reste quatre pour ruiner une vie, défigurer celle ou celui qui porte le nom de ce fardeau. Quatre petits traits noirs qui détruisent une identité, désagrègent la mémoire, ouvrent la porte au désespoir. Quatre sons, infimes, qui brutalisent l’harmonie dans sa structure, font perdre les lois élémentaires de son équilibre subtil. Un son, si court, pour un chaos interminable. La moitié d’une vie détruite, passée à côté de soi, sans savoir pourquoi.


Serait-ce le jour des monte-en-l’air ? Paris respire, vidée de ses habitants. Une longue cohorte de véhicules brinquebalants a pris la route. La ville s’est saignée aux quatre vents, d’est en ouest, du nord au sud, pour offrir le visage d’une grande bourgeoise provinciale, alanguie dans ses faubourgs haussmanniens. Le seul luxe de ceux qui restent. Envers et contre tous, l’homme araignée poursuit son Ascension.


25 mai - Ma solitude a un son. Assourdissant malgré le silence de la ville désertée. Je regarde l’homme araignée accroché au mur, figé dans son mouvement. Soumis aux lois du temps. Bientôt plus qu’un souvenir. Le ciel s’obscurcit, des nuages apparaissent, désordonnés. L’alambic distille son soufre, le loup tourne, furieux, tente de s’échapper. La vacuité de la ville me gagne peu à peu. Tout semble s’arrêter. Ma douleur se fixe le temps du déclencheur. Ce n’est bientôt plus qu’un cri, figé dans l’espace de ma mémoire. Une mémoire désordonnée. Déstructurée. Mais prête à surgir du fond de mes entrailles, prête à piller et détruire mes garde-fous. Déchaînée. Incontrôlable. Folle. Sa rage éparpille mes souvenirs, fissure mon faux sourire.

Des fragments me reviennent. Il fait noir. Il fait froid. C’est une cage et je suis dedans. Aucun son. Silence de mort. Est-ce la fin ? Est-ce cela, être dans sa tombe ? Est-ce une erreur ? Pourquoi ces sensations, si je suis sous terre ? Le monde au-dehors vit sans moi, je le perçois à travers les infimes parcelles de ma peau. C’est comme ça. C’est la Loi. Tenter de bouger, mais comment faire quand le corps ne répond plus, vaincu par tant de haine ? Pourquoi lutter ? Respirer est presque impossible. Des arbres tombent. Des feuilles pourrissent sur le sol. Le froid et l’obscurité envahissent tout. À quoi bon essayer de vivre dans un monde sans lumière, sans saveur, sans chaleur ? Où tout semble écrit d’avance ? La fatalité a-t-elle ce son si désespérant qu’on ne puisse y échapper ? Bouger, malgré la douleur. Lutter. Chercher la lumière. S’y agripper quand on la tient et ne plus la lâcher. Partir loin. Dans un monde où la violence, la colère et la haine sont interdites. Un monde où vous serez coupables et où je ne serai plus victime. Où exister sera permis, où mon regard pourra voir de nouveau, où l’harmonie se déploiera, où les odeurs me traverseront. Un monde dont vous serez absents. M’envoler. Ne plus sentir la douleur qui vrille les entrailles, consume le cœur, brûle les yeux. Fermer les paupières. Un pas de plus vers le ciel. Un pas de côté et tomber, loin, derrière l’enfer.

Lentement, chercher la porte. Le long des parois humides et suintantes de la cage obscure, tâtonner, pas à pas. Essayer de respirer. Mon approche rend la bête nerveuse, des convulsions glacées me secouent, de plus en plus violentes. Elle grogne, gratte, griffe mon estomac, vrille le ventre, serre la gorge. Je redoute de la voir, certaine de la violence de sa réaction. Peur d’affronter son regard, peur, surtout, d’entendre sa voix. Cette voix qu’elle retient depuis tant d’années, là, au creux du ventre. Entrouvrir la porte. Mais elle bondira comme une furie, s’agrippera à mon cou, glissera à travers la gorge comme une pierre rugueuse et mal taillée. J’ai peur de la souffrance que sa libération provoquera. Peur du son qui, se frayant un chemin, écorchera tout sur son passage, du bas ventre jusqu’à la pointe des dents. Continuer à chercher, pourtant. Respirer. Plus bas. Encore plus bas. Jusqu’au cœur des entrailles nouées, figées par les peurs et les douleurs répétées. Tremblements. Sueur glacée. Elle se rapproche. Son souffle rageur m’envahit, des os jusqu’à la peau. Un frisson d’horreur me parcourt. Elle est devant moi. Maigre, mal en point, blessée, mais vivante. Nous nous regardons, sans bouger. Le son de la mort, du plaisir et de la douleur fissure les murs. Les larmes montent. Je m’écroule. L’oubli heurte ma mémoire, se cogne aux parois des souvenirs, retrouve les chemins effacés. Tout explose. Je m’effondre, bascule dans le gouffre.

Je tombe. Les jours et les nuits se ressemblent, happés par le cauchemar d’une mémoire qui se remet à travailler. Passé et présent se mêlent, décousent le temps, font sauter les points de suture placés ici ou là. C’est une nuit qui commence et se termine en cauchemar. Une journée ordinaire qui bascule dans l’effroi d’un souvenir. Un souvenir qui reprend sa dimension présente, retrouve sa vérité, retrace un chemin défait. C’est une lutte, sans vainqueur ni vaincu. Les assauts, les coups répétés, les injures, les cris retrouvent le chemin de la réalité. Hurlent à travers moi. Je suis à vif, lacérée de toute part. Je n’ai rien oublié. Tout est là, exactement. Chaque sursaut de douleur se meut affreusement à travers ma chair, entaillant, éviscérant tout sur son passage. Le supplice des jours qui passent rouvre toutes les plaies, une à une. La bête suffoque, allongée, haletante. A l’agonie d’une histoire qui vient de reprendre brutalement ses droits. Ce gouffre est sans fond. J’en perds la raison.

Le loup bondit hors de la cage.


L’automne est déjà bien avancé, l’odeur d’humus s’élève du sol. La forêt rougeoie, nonchalante, dans les cuivres de la lumière déclinante. Une à une, les feuilles se détachent et atterrissent sur le sol dans un bruit sec. Le vent tiède engourdit les arbres, qui s’enfoncent progressivement dans le sommeil. La récolte des fruits a commencé, qui fait bruire la nature d’une agitation discrète, mais disciplinée. L’hiver approche. Le bruit craquant des feuilles sous les pas résonne le long des troncs, rebondit d’arbre en arbre puis se perd au loin. Le chant saccadé du troglodyte se mélange à la mélancolie plaintive du rouge-gorge. Le jardin se dénude, laisse entrevoir la structure échevelée des branches accrochées les unes aux autres. La saccade régulière d’une sitelle au travail surprend l’air d’un son rieur. Le vert finissant se marie à l’ocre plus mûr. Les silhouettes se détachent dans le contre-jour du crépuscule, sensibles fantômes qui s’agrandissent au gré des ombres. Le soleil se voile, assombrit le rouge flamboyant, la brume du soir s’élève, silencieuse, majestueuse. Un dernier merle fend de son cri l’humidité qui alourdit les épaules et fait frissonner la peau. Le soleil disparaît. Les arbres deviennent géants et fantastiques, prêts à livrer combat à d’anciennes créatures de nuit bleues et noires. Les ombres prennent le pas sur les formes, les lignes s’insinuent dans l’obscurité, créent ici et là des êtres angoissants et déformés, qui semblent attendre, éternellement, leur retour. Plus vieux que le début du monde. Un éclat de lune étale sur le sol sa lumière sourde et lointaine. Quelques insectes lancent encore la note flûtée des beaux jours passés. Le cortège entêtant des odeurs nocturnes exhale ses parfums : bois, lichens, herbe mouillée, feuilles mortes et mousse se mélangent sans retenue, enivrantes et obsédantes. Le froid s’installe. La pierre se refroidit.

À l’intérieur, il fait chaud. Le bruit de la télévision s’échappe par à-coups du salon ; les assiettes qu’on empile s’entrechoquent, indifférentes. La lumière fait mal aux yeux. La peur surgit, furtivement. Ce regard qui passe, ce danger qui alerte les sens, cette douleur brève et aiguë qui électrise le ventre. Nulle part où aller, nulle ombre où se cacher. La lumière est partout, totalitaire et dévorante. S’éloigner. Marcher le long du couloir, trouver refuge ici, là-bas, n’importe où, plus loin. La télévision s’éloigne, se ramollit bizarrement. Les mains sont moites et froides. Le cœur bat trop vite, l’alarme est donnée, l’éclat rouge du danger entrecoupe l’obscurité de sa lumière hachée et inquiétante. Courir. Partir. Pour aller où ? L’enfer est une impasse aux portes closes. Fermer les sens. Se projeter ailleurs.

Il est là, derrière la porte, inéluctable comme la mort. Immobile, pâle, tendu de colère. Père affamé, monstre inassouvi. Sa silhouette massive et imposante ne laisse pas le choix. Se débattre fait mal et appellera, de toute façon, le châtiment. C’est la Loi. C’est ainsi. Le corps de la petite fille est allongé et soumis, ses muscles se tendent dans le vide, les poignets font mal. Se battre. S’accrocher à la lumière. Désespérément. Le ventre révulse sa colère, les boyaux se tordent sous les coups, nouent les souvenirs l’un après l’autre. La rage trouve son chemin, ouvre la voie, la digue vole en éclats sous l’assaut répété de la folie. Devenir un loup. Hurler et se débattre dans un ultime sursaut. Silence. Tomber, heurter le sol violemment, la tête brûlante et meurtrie. Silence. Le souffle devient rauque, le regard fou. L’angle du mur se rapetisse, des mains se tendent, s’accrochent et empêchent de bouger. Il peut finir son œuvre, la mort gagne toujours. Abattre l’animal haletant, l’assassiner de son plaisir. Achever la proie inerte et rompue roulée contre le mur, encore et encore. La réduire au silence, la relever brutalement, lui intimer l’ordre de se taire. Museler sa gueule et la ligoter serré, afin qu’elle ne l’ouvre pas. Que jamais on n’entende sa voix. Que jamais on n’entende son cri. Refermer la cage. Refermer la porte, sans bruit, le temps d’un filet de télévision ridicule et lointain.

Hoqueter contre le mur froid et lisse d’une chambre au papier peint jaune, les jambes coupées, le souffle court, le ventre dur. Regarder à travers la vitre et voir l’ombre paisible d’un figuier aux courbes mystérieuses étendre ses branches. Ecouter le murmure ancien de la nuit faire faiblement frémir le cœur. Gémir dans un sanglot. Marcher. Oublier. Ouvrir la porte, tête baissée. Ravaler ses larmes et se diriger, en silence, vers la salle à manger.

Demain il fera beau.

Je rêve. Suspendue à la cime des arbres, balancée par le vent, j’imagine des rivages qui scintillent sous le soleil, des vagues bleues qui se balancent au flux de l’océan, une ville aux murs blancs. Marcher sur la plage, seulement accompagnée par le ballet des oiseaux, le chant de la mer. Marcher, infiniment. Se perdre dans les ondulations du sable, les bouillons d’écume, glisser sur la surface polie des galets, se cacher derrière les dunes. Humer le sel et glisser. Plonger sous la surface. Se noyer dans le bleu profond, tout au fond de l’abîme. Couler. Ne plus penser. S’immerger dans le silence de l’eau première. Retrouver l’origine, là où les planètes tournent invariablement, où l’univers se rejoint, où il n’y a plus rien. Retrouver le silence. L’obscurité.

Disparaître.

Mais le printemps est là, des feuilles vert tendre apparaissent déjà sur les branches surprises. Les oiseaux rompent à tout va le silence enveloppant de l’hiver de leur chant énergique et volontaire. La lumière est moins pâle, le soleil réchauffe la peau. Il fait bon être dehors. Les arbres en bouton sont prêts à s’ouvrir dans un feu d’artifice chatoyant, des taches de lumière rebondissent sur le jardin refleuri. Les couleurs tendres succèdent à la pâleur de l’hiver finissant.

Observer le ballet incessant des mésanges à l’affût d’un emplacement pour leur nid, les roitelets minuscules qui rebondissent d’arbre en arbre, les caravanes de mésanges noires et blanches qui transitent dans un concerto flûté le long de la haie. Les troglodytes bâtissent leurs nids ronds et douillets. Quelques abeilles commencent à butiner. Le temps s’allonge, insensiblement. Profiter du soleil, de la lumière qui s’intensifie progressivement. Respirer, s’appuyer contre l’écorce et sentir la sève remonter vers les branches. L’allégresse du printemps semble rendre toute chose plus légère. S’asseoir au détour d’une allée et contempler le jardin qui s’éveille. Il fait encore frais. La rosée déposée par la nuit fait scintiller l’herbe de gouttelettes soyeuses. La brume matinale s’étire, nonchalante et paresseuse, peu pressée de quitter le tapis d’herbe où elle s’est posée. Quelques éclats de givre figent encore, ici ou là, les fleurs distraites.

Se mettre à l’écart et cueillir ces instants. Les garder, à l’abri, dans un recoin secret. Ces moments-là ne durent pas. Il est toujours prêt à surgir, n’importe où, n’importe quand. Il se rue et détruit tout, il s’abat et noircit tout. Il a ce son, si particulier, de l’aveuglement obscène. Et c’est ce son, précisément, qui vient de surgir derrière moi. C’est fini. Tout ranger en vitesse. Se retourner. Le froid s’agrandit brusquement, la lumière s’obscurcit. Le silence s’abat. Ils sont deux. Deux frères.

Les feuilles tremblent dans le soleil, fragiles et inconséquentes. Le cou fait mal, collé contre la pierre froide. Les mains appuyées de force contre mes épaules s’enfoncent dans la peau. Le soleil disparaît. Le démon resurgit, dévore les entrailles. Le cri s’enfonce un peu plus loin encore. Plus profond. Les plis de la mémoire se dilatent, oscillent, se tordent dans tous les sens. Se figent dans un mouvement de douleur. La rage inscrit sa vengeance. La vengeance écrit son histoire. Le sang bouillonne et frappe les tempes, glacé et brûlant. Le cou se bloque sous la contrainte, raidi par des convulsions impuissantes. La rage marque la peau au fer rouge. Le fer s’agrandit, brûle et consume entièrement. Le démon sans logique inscrit sa colère dans ma douleur, enracine son mal et sa haine dans chaque repli de ma peau. Ils sont deux et je suis eux. Ma part d’ombre surgit dans la noirceur, défigurée, d’un sang souillé. Inscrite irrémédiablement dans la haine, elle vient de me noircir pour des années. Les graines de la colère peuvent germer.


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