Produit d'appel
Copyright (c) 2012 by Simon Haynes
Smashwords Edition
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Produit d'appel (titre original : Loss Leader)
© Simon Haynes 2005
Traduction française © Albert Aribaud 2011
Tous droits reservés
Publication originale :
Andromeda Spaceways Inflight Magazine n° 3
Erin Campsie s'essuya le front d'une main, écartant quelques mèches de cheveux bruns. Elle força ses yeux douloureux à rester braqués sur l'objectif et ses lèvres à faire de leur mieux pour présenter un sourire.
« Il faudrait parler plus fort, dit-elle en haussant la voix. Je ne vous entends pas. » Le rugissement des propulseurs du vaisseau couvrait presque le crépitement des parasites.
Après un léger cliquètement, une voix masculine, cultivée, émana de la grille. « Je vais répéter. Ne vous inquiétez pas, ça sera coupé au montage avant la diffusion.
— Vous pourrez aussi effacer les poches sous mes yeux ? »
Le rire de l'homme résonna, métallique, dans le haut-parleur. « Pour vous, avec joie. » La voix changea légèrement, devint plus formelle. « Erin, est-ce que le mois écoulé a été dur pour votre équipe du fait des délais ? »
Erin hocha la tête, le visage redevenu sérieux. « Ça a été plutôt éprouvant. Ils ont couché le dernier colon il y a seulement une semaine.
— Parce que la moitié d'entre eux avait changé d'avis à la dernière minute, exact ? »
Erin fronça les sourcils. « Je n'ai pas entendu parler de ça.
— Je les ai vu redescendre en masse des transbordeurs. Ça ne vous inquiète pas, le fait que pas loin de cinq cent personnes ont refusé de se lancer là-dedans ?
— Vous vous trompez. Pour un qui ferait marche arrière, il y en aurait des centaines prêts à prendre sa place. »
Un gloussement discret sortit du haut-parleur. « N'en soyez pas trop sûre. » Le journaliste changea d'approche. « Est-il vrai qu'il y a eu un problème de dernière minute avec les cryo-cuves ?
— Non », répondit Erin catégoriquement.
« Il y a des rumeurs. L'action de Reid Corp a chuté de huit pour cent hier, et… »
Erin se repoussa de son siège et se pencha sur la caméra. « Entretien terminé », fit-elle d'un ton ferme avant de couper la connexion.
Pendant six ans, elle était restée isolée des médias, et maintenant qu'elle était sur le point de partir, on la livrait aux loups. Connards.
Elle se retourna lorsque la porte derrière elle s'ouvrit.
« Tout va bien ? » Antoine Piret la scrutait, les yeux plissés, sur le visage un masque soucieux.
Erin se força à sourire. « Tout va bien, Antoine. » Elle se cala les fesses contre le bord de la table étroite. « Il a fallu que je donne une interview.
— Ah, l'attention des médias. Ils vont faire de vous une célébrité, vous savez. »
Erin haussa les épaules. « Ça ne changera rien, là où nous allons. Mais je garde une dent contre les gens de Reid qui laissent passer cette boue maintenant que nous ne sommes plus leur problème. »
Antoine la regarda pensivement. « Qu'est-ce que c'est, cette histoire au sujet des colons ?
— Ah non, pas vous aussi ! C'est rien. Il essayait de provoquer une réaction. »
Elle leva les yeux vers les panneaux blancs unis du plafond, comme si elle regardait au travers. « Combien de temps avant la jonction au vaisseau des colons ? »
Le visage d'Antoine s'éclaira. « Dix minutes, pas plus. » Il abaissa un sourcil. « L'accouplement est ma spécialité. »
« Vous n'allez pas continuer ce numéro pendant les cent prochaines années, j'espère ! » fit Erin en riant.
Antoine sourit.
« Mais si ! C'est un truc pour — comment dites-vous, déjà… chuter les filles ? » Sa figure s'assombrit de nouveau. « Mais je n'aurai pas l'usage de ce don, je pense. »
Le haut-parleur émit une rafale de parasites.
« Est-ce qu'Antoine est avec toi ? » demanda une voix maculine.
« Oh oui », répondit Erin.
« Antoine, si vous ne ramenez pas votre cul là-haut tout de suite, on ramassera des restes humains en orbite pendant les vingt prochaines années. Nos restes. »
« J'arrive, monsieur Roth », répondit Antoine à voix haute. « Ze appel of ze devoir », lança-t-il à Erin avec une nouvelle mimique exagérée avant de tourner les talons et disparaître par la porte. Tandis que diminuait l'écho de ses pas sur les plaques métalliques de la coursive, Erin se redressa, jeta un coup d'oeil circulaire à la cabine exiguë, puis se lança à sa suite.
*
Les quatre membres d'équipage observèrent le lourd sas s'ouvrir lentement sur ses rails cachés. Une bouffée d'air chaud les enveloppa, comme celles qui précèdent l'arrivée d'une rame souterraine. Erin cilla en se rémémorant des souvenirs depuis longtemps oubliés : elle se tenait sur un quai, sa mère lui tenait la main, elle riait des morceaux de papier qui fuyaient le train en approche. Elle renifla dans le demi-espoir de sentir le goudron, le béton humide, l'électricité ; surprise, elle découvrit des moquettes neuves et de la peinture fraîche.
« Ça sent comme dans un bureau », fit Greg Roth. Il passa les doigts dans ses cheveux blonds clairsemés puis gonfla les joues. « Quelqu'un veut faire un discours ? »
« Ne soyez pas ridicule », murmura le quatrième membre de l'équipe, un homme de haute taille aux cheveux noirs indociles et à l'expression permanente d'amertume gravée sur son visage marqué.
Pendant un long silence, ils regardèrent par le sas étroit le couloir moqueté et brillamment éclairé.
Roth jeta un regard à Erin. « Les dames d'abord ? »
« Mon cul, oui », répliqua-t-elle. Puis elle franchit le sas avant qu'aucun des trois autres n'ait eu le temps de se lancer. « Privilège du rang », lança-t-elle par-dessus son épaule.
Après le sas, le couloir se divisait en deux courbes partant à gauche et à droite. Erin fronça les sourcils et essaya de se rappeler la disposition de la maquette sur Terre. Cela semblait remonter à si longtemps ! Elle s'écarta tandis que les autres passaient le sas derrière elle, et leur façon de regarder partout lui évoqua un groupe de touristes qui tournaient la tête de tous côtés dans une cathédrale. « L'un de vous se rappelle le chemin vers la salle des commandes ? »
Antoine et Roth désignèrent des direction opposées.
« Ça commence bien, les gars », s'esclaffa Erin.
Une voix féminine monocorde issue de hauts-parleurs dissimulés leur fit lever la tête. « Bienvenue à bord du Gloire. J'ai le plaisir de vous indiquer que ce vaisseau dispose de guides, et que si vous voulez bien vous donner la peine de suivre les lumières bleues, je vous conduirai à votre destination ». A la base du mur était apparue une bande bleue où couraient des taches lumineuses qui longeaient le couloir pour disparaître à l'angle.
« Dieu merci, quelqu'un connaît le chemin », marmonna Winters. Il éleva la voix pour lutter contre le bruit de fond des ventilations. « C'est loin ? »
« Quatre cent mètres. Êtes-vous sûrs de vouloir y monter ? Vos cryo-cuves sont prêtes et ce serait plus pratique pour vous de… »
« Nous montons », interrompit Erin. Elle lança un regard au haut-parleur le plus proche, les sourcils légèrement fronçés. « Si ça ne vous dérange pas, bien sûr. »
Antoine rit. « Le sarcasme envers un ordinateur, c'est du gaspillage. »
Sans répondre, Erin se mit en route le long du couloir à la suite des papillons bleu vif. Les trois autres suivirent en silence.
*
La cabine de pilotage était spacieuse, munie d'un large tableau de bord à la proue d'un grand écran au-dessus et, détail incongru, d'une table d'aluminium accompagnée de quatre chaises.
« Où est le parasol ? » fit Greg Roth en observant l'ameublement.
Erin l'ignora et s'adressa à l'ordinateur. « Passe-nous les dernières infos », fit-elle.
L'écran clignota en s'allumant puis montra une vue extérieure du vaisseau sur fond d'étoiles. Dans un coin de l'image, apparut un ovale encadrant la tête d'un commentateur.
« Et voici, mesdames et messieurs, votre dernière vue du Gloire avant qu'il ne parte. C'est un moment historique sans égal, un moment qui ouvre le livre de la conquête de l'espace par l'humanité ! »
Le commentateur reprit son souffle tandis que la masse grise rectangulaire disparaissait dans une lumière blanche éblouissante.
« Et le voila qui s'envole à l'aube d'un voyage de cent années ! N'oubliez pas, mesdames et messieurs, que vous pouvez réserver votre place dès à présent. Il suffit d'appuyer sur le bouton “achat” de votre télécommande. Notez s'il vous plaît que les mineurs doivent avoir la permission d…
— Coupe ça », lança Erin.
L'écran se vida.
« Bordel, mais c'était quoi, ça ? » demanda Roth. Il balaya du regard la salle des commandes. « On n'est pas encore partis.
— Ils ont préparé ça d'avance. Notre fenêtre de lancement tombait en même temps qu'un événement sportif majeur, alors ils ont monté une simulation. »
Roth secoua la tête. « Tant pis pour les foules excitées agitant des mouchoirs en guise d'adieu. » Dans les hauts-parleurs, une voix grésillante lui fit relever les yeux.
« Bonsoir, Gloire. Ici le centre de contrôle. La navette est dégagée et vous partez dans soixante-cinq minutes. Je coupe la communication maintenant. Bonne chance. »
*
Greg Roth s'accouda à la console et jeta un regard au profil d'Erin qui se découpait dans la lumière des banques d'instruments et d'afficheurs d'état. « T'as déjà le mal du pays ? »
Elle secoua la tête sans quitter des yeux une seconde le large écran fixé au mur au-dessus de la console. L'image était presque entièrement noire avec quelques taches de lumière diffuses.
Roth essaya de nouveau. « Y'aura rien à voir avant l'aube. »
Un sourire léger se dessina sur les lèvres d'Erin. « On sera partis depuis longtemps, à l'aube. »