Le Cerveau Fou
Stanley G. Weinbaum
© 2007-2011 Robert Soubie & Les Éditions de l’Âge d’Or pour ce volume et cette traduction.
Couverture originale de Michel Bassot, assemblée par Robert Soubie
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Le Cerveau Fou : traduction originale annotée copyright 2007-2011 Robert Soubie & Les Éditions de l'Âge d'Or. Dépôt légal initial du texte auprès de la Bibliothèque Nationale de France : décembre 2007.
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Robert Soubie
65, rue du Prieuré
33170 Gradignan, France.
Dernière révision le 08/01/2012
Cet ouvrage est également disponible en version imprimée :
ISBN : 978-2-917288-10-8 (version brochée 6" par 9")
ISBN : 978-2-917288-11-5 (version reliée 6" par 9")
« Ce n'est pas ce que je veux dire, dit Nicholas Devine en tournant le regard vers sa compagne. Je veux parler d’horreur pure, au sens d’une horreur détachée de l’expérience, en dehors de la réalité. Pas d’une peur informe, qui implique soit la crainte de quelque chose qui pourrait survenir, soit la peur de dangers inconnus. Vois-tu de quoi je veux parler ? »
— Bien sûr, dit Pat en laissant son regard errer sur la surface du lac Michigan, vaste et sombre. Je le vois très bien, mais je ne comprends pas tout à fait comment tu y parviendrais. Ça me semble — disons, difficile.
Elle se mit à observer son profil mince, qui se découpait contre l’éclairage distant. Il s’était tourné et contemplait pensivement le lac, tout en manipulant inconsciemment les commandes et le volant qui se trouvaient devant lui. La jeune fille se prit à penser au sentiment de contentement qu’elle éprouvait ; elle, Patricia Lane, heureuse de consacrer sa soirée à quelque chose d’aussi peu excitant qu’une conversation ! Et cela devait faire deux bonnes heures qu’ils s’étaient garés ici. Nick avait quelque chose de plaisant — elle ne comprenait pas très bien de quoi il s’agissait ; la sensibilité, le charme, la personnalité ? Ce n’étaient que des clichés sans signification, des termes permettant de prendre en compte les inexplicables nuances d’un caractère.
— C’est difficile, reprit Nick. Baudelaire s’y est essayé, et Poe également. Et pour la peinture, Hogarth[1], Goya[2], Doré[3]. C’est Poe qui s’en est approché de plus près, je crois ; il a saisi l’essence même de l’horreur dans quelques poèmes ou nouvelles. Qu’en penses-tu ?
— Je n’en sais rien, dit Pat. J’ai à peu près oublié Poe.
— Te rappelles-tu cette histoire — Le Chat Noir ?
— Un peu. L’homme qui avait assassiné sa femme.
— Oui. Mais ce n’est pas de ça que je veux parler. Je pense au chat lui-même — le second chat. Bien utilisé, tu sais, un chat peut symboliser l’horreur.
— Oh oui ! dit la jeune fille en frissonnant. Je n’aime pas ces bêtes perfides !
— Et le chat de Poe, continua Nick, qui s’échauffait sur le sujet. Quand on y pense, il est noir, pour commencer ; c’est déjà un élément de l’horreur. Ensuite, il est gigantesque, d’une taille anormale, contre nature. Mais il n’est pas complètement noir — ce qui, d’un point de vue artistique, constituerait une imperfection — il a une marque blanche informe sur la poitrine, une marque qui peu à peu prend une forme fantastique — te rappelles-tu laquelle ?
— Non.
— La forme d’un gibet !
— Oh, dit la jeune fille ; quelle horreur !
— Ensuite — génie suprême —, il y a ses yeux. L’un est aveugle, l’autre est jaune et maléfique ! Comprends-tu ? Un chat noir, un énorme chat noir marqué d’une potence, auquel il manque un œil, ce qui rend l’autre encore plus redoutable ! Bien entendu, ce ne sont que des artifices littéraires, mais ils fonctionnent, et c’est bien là qu’est le génie. Qu’en penses-tu ?
— Du génie ! Oui, on peut parler de génie. Un génie pervers et diabolique !
— C’est ainsi que je veux écrire — que j’écrirai un jour. Il observa le jeu de la lumière sur la surface agitée des eaux. L’horreur pure, l’épitomé de l’horrible. On aurait pu la décrire, mais personne ne l’a encore fait. Pas même Poe.
— Nick, ta petite analyse est assez convaincante. Pourquoi vouloir améliorer le traitement de ce thème ?
— Parce que j’aime écrire, et que l’horreur m’intéresse. Ce sont là deux bonnes raisons.
— Deux excuses, veux-tu dire. Bien entendu, si tu y parvenais, tu ne pourrais obliger personne à te lire.
— Si j’y parvenais, je n’aurais pas besoin d’obliger les gens à me lire. Ma réussite impliquerait que mes écrits soient de la littérature de qualité, et il y a encore de nos jours des gens pour en lire. D’autre part — il fit une pause.
— D’autre part ?
— Tout le monde s’intéresse à l’horreur. Même toi, que tu l’admettes ou non.
— Je ne l’admets certainement pas !
— Mais tu t’y intéresses, Pat. Et c’est naturel.
— Ce n’est pas naturel !
— Alors, qu’est-ce qui t’intéresse ?
— Les gens, la vie, les temps heureux, les jolies choses, et — moi-même et mes sentiments. Également, les sentiments des gens que j’aime.
— Oui. Nous en venons exactement au point que j’ai mis en valeur. Les gens sont sordides, la vie est désespérante, les temps heureux sont stupides, la beauté est sensuelle, et nos propres sentiments ne sont qu’égoïsme. Quant à l’amour, il est charnel. Voilà donc la somme des horreurs qui retiennent ton intérêt !
Exaspérée, la jeune fille se mit à rire. — Nick, tu serais capable d’argumenter contre ton homonyme[4], le Diable lui-même. Crois-tu vraiment aux accusations que tu portes contre le point de vue normal ?
— Oui — souvent.
— En ce moment même ?
— Pour l’instant, dit-il en tournant son regard vers Pat, je ne ressens rien. Maintenant, en cet instant, je n’y crois pas.
— Pourquoi ? s’enquit-elle avec un sourire ingénu.
— À cause de toi, de toute évidence.
— Que tu es courtois ! J’ignorais que ma logique fût si convaincante.
— Non pas ta logique, mais le reste de ta personne.
— On dirait un compliment, fit observer Pat. Si c’en est bien un, poursuivit-elle sur le ton de la plaisanterie, c’est bien le seul que je me rappelle avoir obtenu de toi.
— C’est parce que j’attire rarement l’attention sur ce qui est évident.
— En voilà un autre, dit la jeune fille en riant. Il va falloir que je marque cette date en rouge sur mon agenda. C’est une première dans une relation de — voyons — presque un mois.
— Si peu de temps, vraiment ? Je te connais si bien que j’aurais parlé d’années. En détail ! Il ferma les yeux. Une chevelure de soie noire, des yeux bleus étrangement sombres — si j’écrivais en ce moment un poème, je les dirais violets. Des lèvres petites, pareilles à celles que les élisabéthains qualifiaient de piquées par les guêpes. Un nez droit, et la silhouette d’une Diane en miniature. C’est bien cela ? » Il rouvrit les yeux.
— Agréable à entendre, mais un peu exagéré. Et même si tu avais raison, ce n’est pas Pat Lane, la vraie Pat Lane. Une photographie en dirait plus après un examen de moins d’un dixième de seconde !
— Voyons ! Il referma les yeux. De la personnalité, du piquant. Du caractère, de la loyauté, un naturel heureux, de l’intelligence, mais pas trop de sérieux. Un papillon intellectuel ; une dilettante. Équilibrée, calme, maîtresse d’elle-même, affectueuse par nature. Un être laissé intact par la réalité, pour l’instant, qui vit à la fois à Chicago et dans un monde imaginaire. Il fit une pause. Quel âge as-tu, Pat ?
— Vingt-deux ans. Pourquoi ?
— Je me demandais combien de temps on peut demeurer dans un monde imaginaire. J’en ai vingt-six, et l’ai quitté depuis longtemps.
— Je ne crois pas que tu saches de quoi tu parles s’agissant de ce monde imaginaire. Et je suis bien certaine de l’ignorer moi-même.
— Tu l’ignores, bien entendu. On ne peut pas y être et savoir qu’on y est. C’est comme le bonheur. Dès qu’on en prend conscience, il perd sa perfection.
— Dans ce cas, n’en parlons pas !
— Si j’en parlais, cela ne ferait guère de différence, Pat. C’est un monde étrange, comme le Sardoodledom[5] de Sardou ou, dans les écoles de dramaturgie, les thés de l’après-midi. Tout est procédé de scène ou faux-semblant, mais paraît bien réel à l’examen, surtout si l’on est l’un des personnages.
La jeune fille se mit à rire. — Tu es délicieusement solennel, Nick. Aimerais-tu entendre l’analyse que je fais de toi ?
— Oh que non !
— Tu m’as infligé la tienne, et j’ai droit à une revanche. Donc — tu es intelligent, paresseux, rêveur, et tu disposes d’une bonne perception des valeurs artistiques. Tu es très sensible aux impressions procurées par les sens — c'est-à-dire que tu es sensible, sans être sensuel. Tu es délicieusement sérieux sans pour autant être sombre, à quelques exceptions près, cependant. Il m’arrive parfois d’avoir l’impression — une simple impression — qu’il y a dans ton caractère quelque chose de plus sombre, de dangereux —
— Tais-toi ! dit vivement Nick.
Pat lui lança un bref regard. — Et tu as une peur mortelle de tomber amoureux, conclut-elle, imperturbable.
— Oh ! Tu crois ?
— Oui, je le crois.
— Eh bien tu te trompes. Je ne peux pas en avoir peur, puisque cela fait presque un mois que je sais que je suis amoureux.
— De moi, dit la jeune fille.
— Oui, de toi !
— Eh bien ! dit Pat. Il ne m’avait jamais fallu un mois pour obtenir cet aveu d’un garçon. Serais-je déjà vieille, à vingt-deux ans ?
— Tu es une diablesse provocante !
— Ah bon ? Elle pinça les lèvres, prenant l’air désappointé. Que dois-je faire — appeler à l’aide ? Tu ne m’as même pas donné matière à crier.
Le baiser, Patricia dut l’admettre, fut satisfaisant. Elle se laissa aller au plaisir ; d’après son expérience quelque peu limitée, c’était décidément le meilleur qu’elle eût jamais reçu. Elle finit par s’écarter pour reprendre son souffle, observant son compagnon de ses yeux brillants. Il l’examinait d’un regard sérieux ; le pli de sa bouche exprimait la tension de manière inattendue, son attitude marquait une certaine tristesse.
— Nick ! murmura-t-elle. Était-ce donc si terrible ?
— Terrible ? Pat, veux-tu dire que — je te plais ? Au moins un peu ?
— Un peu, admit-elle. Et peut-être plus. Est-ce pour cela que tu sembles si désespéré ?
Il se rapprocha d’elle. — Comment pourrais-je paraître désespéré, chérie, quand il m’arrive quelque chose de pareil ? Simplement, c’est ma manière d’avoir l’air heureux.
Elle se nicha le plus près possible du volant et entoura ses épaules de son bras. — J’espère que tu es sincère, Nick.
— Donc, c’est vrai, tu tiens à moi ?
— Je tiens à toi.
— J’en suis heureux, dit-il d’une voix enrouée. La jeune fille eut l’impression d’entendre dans sa voix une note de doute. Elle examina son visage ; ses yeux étaient plongés dans les lointains du sombre horizon.
— Nick, dit-elle, pourquoi étais-tu si — si réticent à me faire cet aveu ? Tu devais bien sentir que je — que je t’apprécie. Je te l’ai montré de diverses façons.
— Je — je n’en étais pas vraiment sûr.
— Mais si ! Ce n’est pas ça, Nick ! Il m’a pratiquement fallu te forcer à confesser que je te plaisais. Pourquoi ?
Il actionna le démarreur. Le moteur revint subitement à la vie. La voiture prit la route en direction de Chicago, qui éclairait en une aube trompeuse le ciel méridional.
— J’espère que tu ne le découvriras jamais, dit-il.
« Elle est sortie, dit Pat en voyant la forme massive du docteur Carl Horker s’encadrer dans la porte d’entrée. Votre traitement semble lui réussir ; Mère est sortie pour jouer au bridge. »
Le docteur rit d’une voix profonde et grondante. — Tant mieux, Pat, de toute manière je ne suis pas en service. Il se dirigea vers la salle de séjour, où il se laissa tomber comme une masse sur le canapé grinçant. Et comment vas-tu ?
— Trop bien pour consulter, répliqua la jeune fille. La psychiatrie ! La nouvelle religion ! Entre nous, ce ne sont que des bobards, non ?
— Si je n’étais pas censé agir en lieu et place de ton père, je t’en voudrais pour cette affirmation, jeune dame, dit placidement le docteur. La psychiatrie est sans le moindre doute une science, et qui plus est importante. C’est la psychologie appliquée, la science de l’esprit humain.
— Si du moins cet esprit existe, ajouta la jeune fille en faisant balancer ses jambes fines par-dessus le bras du fauteuil.
— C’est vrai, admit le docteur. Dans l’exercice de mon métier, il m’arrive de voir des preuves de son existence. Ou plutôt, j’en voyais ; ta génération a semble-t-il trouvé des substituts.
— Ce qui paraît fonctionner tout aussi bien ! dit Pat en riant. C’est de la vôtre que nous avons hérité tous nos problèmes, dirait-on.
— Touché[6] ! admit le docteur Horker. Mais ma génération vous a également légué quelques solides valeurs, dont vous ne savez guère vous servir.
— Nous les avons évaluées, et jugées insuffisantes ; nous sommes en train de les remplacer par nos propres valeurs.
— Qui ne valent sans doute guère mieux.
— Peut-être pas, Doc, mais au moins, ce sont les nôtres.
— Les vôtres, et celles de Tom Paine[7]. Je ne crois pas que vous autres, jeunes modernes, ayez contribué de nouvelles idées au système social.
— Nouvelles ou pas, nous sommes les premiers à les mettre à l’épreuve. Votre clique n’a fait que s’y attaquer en paroles.
— Mais c’est une insulte, fit gaiement observer le docteur. Si je n’étais pas ici in loco parentis —
— Je sais ! Vous m’administreriez quelques tapes à l’endroit où l’on dit qu’elles seraient le plus profitables. Après tout, cela fait partie des privilèges parentaux, n’est-ce pas ?
— Tu as passé l’âge de la fessée, ma chérie ; au moins pour le physique. Pour le mental — mais je ne crois pas que la chose me ferait aussi mal qu’à toi. J’y trouverais sans aucun doute quelque plaisir.
— Dans ce cas, vous pourriez m’envoyer au lit sans dîner, dit la jeune fille en riant.
— C’est l’une des prérogatives des médecins, Pat. Je l’ai même fait à ta mère.
— En d’autres termes, vous faites un pauvre parent. Toutes les responsabilités, et aucun privilège.
— C’est à peu près cela.
— Eh bien, c’est vous-même qui vous êtes désigné, Doc. Ce n’est pas ma faute si vous habitez la maison d’à côté.
— Non, en effet. C’est de la malchance.
— Et j’ai remarqué, dit vicieusement Pat, que vous n’êtes pas assez in loco pour oublier d’envoyer à Mère la facture pour services rendus !
— Ma chère enfant, cela fait partie du traitement !
— Ah bon ? Et en quoi ?
— Le montant de ma facture est juste assez élevé pour empêcher ta mère d’avoir trop volontiers recours à des services médicaux. Sans ce petit contrôle de ses impulsions, elle passerait pour une névrosée confirmée et ferait partie des invalides professionnels — tu sais — ces personnes qui sont si gentilles, et si résignées.
— Alors, pourquoi ne pas lui faire parvenir une facture qui la guérirait complètement ?
— Elle risquerait de se tourner vers la psychanalyse, ou vers la Nouvelle Pensée[8], dit en riant le docteur. D’autre part, ton père désirait me voir m’occuper d’elle, et de toute façon, il me plaît de garder le contrôle des choses.
— Oh, ça me convient, fit observer Pat. Nous avons aussi un chien et un canari.
— Tu es en pleine forme cet après-midi, dit son compagnon en riant. Ton rendez-vous d’hier soir a dû être réussi.
— C’est exact. Ses yeux devinrent subitement rêveurs.
— Tu es encore tombée amoureuse, Pat, dit-il d’un ton accusateur.
— Encore ? Pourquoi encore ?
— Eh bien il y a eu Billy, puis ce Paul —
— Oh, ceux-là. Son ton était méprisant. Des folies passagères, Doc. Tout juste des caprices, le rêve d’un moment — en d’autres termes, des amours de jeunesse.
— Et là ? J’imagine que c’est différent — le grand amour ?
— Je ne sais pas, dit-elle en se renfrognant. Il est agréable, mais — bizarre. Aussi attirant que — que le diable.
— Bizarre. En quoi ?
— Oh, c’est l’un de ces esprits dont vous prétendez que notre génération moderne est privée.
— Ah, un intellectuel ? Une nouveauté, pour toi ; voilà qui changera de ton habituel entourage de partenaires de bal. J’ai souvent pensé que tu choisissais tes soupirants à la longueur de leur coupé.
— Peut-être cela a-t-il été vrai. C’était surtout ainsi que j’arrivais à les distinguer.
— Et comment as-tu rencontré ce spirituel idéal ?
— Billy Fields l’a fait venir à l’une de ces soirées littéraires qu’il affectionne — où l’on récite Oscar Wilde ou Eugene O’Neil. Bill l’avait rencontré à la bibliothèque.
— Et j’imagine qu’il a éclipsé toutes les sommités présentes.
— Absolument ! répliqua Pat. Pourtant, il n’a pour ainsi dire pas ouvert la bouche de la soirée.
— S’ils étaient tous comme Billy, ce n’était pas vraiment nécessaire ! Et quelle est la spécialité de ce prodige ?
— Il écrit, je crois — et vous pouvez bien rire ! — Je crois que c’est un génie.
— Eh bien ! dit le docteur Horker, c’est possible. On en a signalé dans ta génération — assez peu, cependant.
— Oh, les lumières de la vôtre nous ont tout simplement rejetés dans l’obscurité. Elle se tourna pour faire face au docteur et posa vivement les pieds par terre. Est-ce que vous autres psychiatres, vous y connaissez quoi que ce soit à l’amour ? demanda-t-elle.
— En principe, oui.
— Qu’est-ce que c’est, alors ?
— Simplement une astuce permettant à la Nature d’assurer la perpétuation de l’espèce. Certains organismes s’en passent fort bien, d’ailleurs.
— Oui. J’ai entendu parler de ces pauvres poissons.
— Sans doute de manière inexacte. Les poissons montrent des symptômes primitifs d’érotisme. Mais je n’ai pas connaissance de comportements amoureux en dessous des vertébrés, particulièrement chez les amibes.
— Donc, votre définition n’explique rien, n’est-ce pas ?
— Du moins pour ce qui est de la victime, dirai-je.
— En tout cas, dit Pat d’un air décidé, j’avais entendu parler de ce vieux besoin biologique bien avant d’entendre votre aimable explication. Mais elle n’explique pas pourquoi l’on est attiré par l’un, et repoussé par l’autre, n’est-il pas vrai ?
— Freud, lui, en a fourni l’explication. Le fameux complexe d’Œdipe.
— L’amour du fils pour sa mère, ou de la fille pour son père, c’est ça ? Je ne vois pas en quoi cela rend clarifie les choses ; par exemple, je me rappelle à peine mon père.
— C’est déjà beaucoup. Chez ton soupirant, peut-être un vague trait, un comportement anodin te le rappellent-ils. Ou le portrait de lui qui est dans l’entrée — celui qui est placé sous la jolie lampe rouge. Il se peut que tu aies aperçu l’un de ces garçons sous un éclairage similaire, dans une attitude qui évoque pour toi ce portrait — et il y a bien d’autres explications possibles.
— Je ne me sens pas tellement convaincue, objecta Pat en plissant le front, pensive.
— Dans ce cas, soumets-toi au traitement approprié, et je te dirai la cause de chacune de tes petites affaires passagères. Tu ne peux pas attendre de moi que je devine d’emblée.
— Non, merci ! S’il s’agit de l’une de ces séances où l’on dit au docteur tous ses secrets, je préfère garder pour moi le peu de secrets que j’ai.
— C’est bien jugé, Pat. Mais tu as dit que ce garçon-là était bizarre. Est-ce seulement parce qu’il écrit ? Je connais des gens parfaitement normaux qui pratiquent l’écriture.
— Non, dit-elle, ce n’est pas ça. C’est — la plupart du temps, il est si doux, gentil et accommodant, mais parfois, il laisse brièvement voir une sorte d’autorité qui me fait frissonner, et qui me terrifie presque.
— Alors, il s’agit sans doute d’une personne naturellement égoïste, et qui pour toi joue la douceur avec talent. Ces éclairs de tendances tyranniques sont probablement des traits de sa personnalité réelle, telle qu’elle s’exprime quand il se laisse aller.
— Vous autres médecins, vous avez une explication pour tout, n’est-ce pas ?
— C’est notre métier. Et nous sommes payés pour cela.
— Eh bien ! cette fois-ci, vous vous trompez. Je connais assez bien Nick pour savoir quand il joue un rôle. Sa personnalité est bien telle que je l’ai décrite — douce, sensible, — et pourtant, elle me laisse perplexe, et c’est là une bonne partie de son charme.
— Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un cas sérieux, se moqua le docteur. Si tu as suffisamment recouvré ton calme pour pouvoir analyser tes propres sentiments et disséquer les éléments qui font le charme de ce jeune homme, tu ne cours aucun danger.
— Du danger ? Je fais attention à moi-même, merci. C’est une chose que nous autres, modernes étourdis, apprenons très tôt, et que je ne vous trouve pas en train de flâner au milieu de mes affaires de cœur. In loco parentis ou tout simplement loco[9] c’est vous qui aurez des ennuis, pas moi !
— Tu peux me faire confiance, Pat. Si je voulais faire des expériences sur le thème des affaires de cœur, je n’irais pas chercher une soupe au lait dans ton genre.
— En tout cas, docteur Carl, je vous aurai prévenu !
— Ce Nick, fit observer le docteur, doit être un garçon d’une grande valeur, pour échauffer pareillement la Princesse du North Side[10]. Quel est son nom ?
— Devine. Nicholas Devine. C’est un nom romantique, ne croyez-vous pas ?
— Devine, murmura Horker. Je ne connais pas de Devine. Que sait-on de sa famille ?
— Il n’en a pas.
— De quoi vit-il ? De sa plume ?
— Je ne le sais pas. J’ai cru comprendre qu’il a quelques revenus qui lui viennent de ses parents. Qu’est-ce que ça peut faire, de toute façon ?
— Rien. Rien du tout. Le docteur plissa pensivement les sourcils. J’ai eu un collègue de ce nom-là, un Dr Devine ; il est mort il y a bien des années. Il n’avait guère de raison de se vanter de sa réputation. Psychologiquement, il était légèrement déséquilibré.
— Eh bien, Nick ne l’est pas, lui ! rétorqua Pat d’un ton assez âpre.
— J’aimerais bien faire sa connaissance.
— Il doit venir ce soir.
— Moi aussi, justement. Je voudrais voir ta mère. Il se leva lourdement. Si du moins elle n’est pas encore en train de jouer au bridge !
— Eh bien, vous n’aurez qu’à l’examiner, répliqua Pat. Mais je crois que vos connaissances sur l’amour sont décidément déficientes. Et je pense même que sur ce sujet, vous êtes totalement ignorant.
— Et pourquoi donc ?
— Si vous y connaissiez quoi que ce soit, vos auriez pu épouser ma mère à un moment quelconque des dix-sept années qui viennent de s’écouler. Dieu sait que vous avez essayé, et tout ce que vous avez pu obtenir, c’est le statut d’in loco parentis — pas celui de parent.
« Comment établissez-vous votre facture ? À l’heure ? » demanda Pat au docteur Horker, qui revenait de la porte d’entrée. Sous le porche, on entendait résonner le pas de sa mère, qui s’en allait.
— Bien sûr, jeune fille ; exactement comme le plombier.
— Dans ce cas, vos tarifs doivent être colossaux. Le seul moment où vous pouvez rencontrer Mère, c’est entre deux parties de bridge.
— J’y ajoute le temps que je perds avec vous, ma chère. Par exemple en ce moment, où j’attends de pouvoir examiner ton étrange soupirant. N’as-tu pas dit qu’il devait venir ici ce soir ?
— Oui, mais avec les tarifs que vous pratiquez, il n’est pas nécessaire de le psychanalyser. Je le ferai tout aussi bien moi-même.
— D’accord, Pat. Il s’agira d’un échantillon d’analyse à titre gracieux, dit en riant le docteur, qui se cala confortablement au fond du canapé.
— Je n’aime pas les échantillons gratuits, répliqua-t-elle. Un jour, j’ai commandé un livre sur les soins de beauté, en évaluation gratuite, et je l’ai renvoyé avant le délai de sept jours. J’avais douze ans alors, mais je reçois encore des sollicitations par courrier. Je dois figurer dans tous les fichiers du pays.
— C’est donc là le secret de ton charme.
— Quoi donc ?
— Je veux dire que tu avais dû lire ce livre-là. Si tu te souviens de son titre, je le lirais bien moi-même. Penses-tu que cela m’aiderait ?
— Docteur Carl, dit la jeune fille en riant, ce n’est pas d’un livre sur les soins de beauté que vous avez besoin — mais d’un livre sur le bridge ! C’est votre atroce manière de jouer qui ennuie Mère.
— Vraiment ? Je ne serais pas surpris que tu aies raison ; je m’en doutais, d’ailleurs.
— Gardez votre surprise pour les fois où j’ai tort, Doc. Comme cela, vous souffrirez moi du choc.
— Espèce de gamine insolente ! Il faudra bien que cela te passe un jour — quoique je ne le souhaite pas vraiment.
— J’accepte le qualificatif, répondit Pat avec le sourire.
— Tu le peux, en effet, mais tu es vraiment douée pour l’insolence. Où est donc ce jeune homme ?
— Il va arriver. Personne ne m’a encore jamais posé de lapin.
— Je m’en doute, petite diablesse ! Serait-ce le fameux Nick ? demanda-t-il en entendant un bruit de moteur par la fenêtre.
— C’est lui-même ! dit la jeune fille après avoir jeté un coup d’œil au-dehors. Le Grand Frisson en personne !
Elle se précipita vers la porte d’entrée. Quand elle l’ouvrit, Horker se retourna d’un mouvement naturel pour examiner Nicholas Devine, affectant une nonchalance toute professionnelle. Celui-ci entra, grand, mince, et ses traits sensibles étaient mis en valeur par l’éclairage du vestibule. Il lança un bref regard au docteur ; ce dernier nota la curieuse couleur gris ambre des yeux du jeune homme, des yeux largement écartés, dans un visage aux traits fins, à l’expression profonde et spéculative — les yeux d’un rêveur.
« ‘Soir, Nick, babillait Pat. Le nouveau venu lui sourit rapidement, puis il lança un autre regard dans la direction du docteur. Ne fais pas attention au docteur Carl, poursuivit-elle. Tu ne m’embrasses pas ? Je sais que cela irrite le docteur, et je ne manque jamais une occasion de l’agacer. »
Embarrassé, Nicholas se mit à rougir ; il fit un geste hésitant, puis il déposa hâtivement un baiser sur le front de la jeune fille. Quand le docteur dit d’une voix grondante « petit lutin satanique ! », il rougit de nouveau.
« Pas terrible, dit pensivement Pat, qui visiblement appréciait la situation. Tu as déjà fait mieux. Elle l’attira en direction de l’arche de la salle de séjour. Viens, que je te présente le docteur Horker. Docteur Carl, voici le dénommé Nicholas Devine. »
— Docteur Horker, répéta le jeune homme avec un sourire timide. Vous êtes bien psychiatre et spécialiste du cerveau, n’est-ce pas, monsieur ?
— C’est ce que prétendent mes patients, gronda le massif docteur, qui se leva pour se présenter et serrer la main du jeune homme. Et vous êtes le génie qui met Patricia en extase. Je suis heureux d’avoir la chance de vous examiner.
Nick lança un regard tourmenté à la jeune fille. Il se tortillait, mal à l’aise, et manifestement en panne de répartie. Elle eut un sourire espiègle.
— Asseyez-vous, tous les deux, suggéra-t-elle fort à propos. Elle prit le chapeau des mains réticentes de Nick, l’expédiant de manière négligente vers une chaise.
— Alors ! tonna le docteur, après avoir enfoncé sa forte carrure dans le canapé. Il observait le jeune homme qui était assis, nerveux, devant lui. Devine, avez-vous dit ?
— Oui, monsieur.
— J’ai connu un Devine, autrefois. Un collègue.
— Un médecin ? Mon père était médecin.
— Le docteur Stuart Devine ?
— Oui, monsieur. Il fit une pause. Vous le connaissiez donc, docteur Horker ?
— Un peu, grogna l’autre. Très peu.
— Je ne me souviens absolument pas de lui, bien entendu. J’étais très jeune quand il est mort — ainsi que ma mère, d’ailleurs.
— Vous deviez en effet être jeune. Patricia m’a dit que vous écriviez.
— J’essaye.
— Quel genre d’écriture ?
— Oh — tous les genres. De la prose, ou de la poésie ; tout ce qui me vient.
— Tout ce qui vous inspire, j’imagine ?
— Oui, monsieur. Le jeune homme rougit de nouveau.
— Avez-vous déjà publié ?
— Oui, monsieur. Dans Nation’s Poetry.
— Jamais entendu parler.
— La diffusion est importante, dit Nick en paraissant s’excuser.
— Mhhh ! C’est bien. Et qui appréciez-vous ?
— Qui j’apprécie ? Le ton du jeune homme montrait qu’il était déconcerté.
— Quels auteurs — ou quels écrivains ?
— Oh ! Toujours mal à l’aide, il lança un nouveau regard en direction de Pat. Eh bien, j’aime Baudelaire, Poe, Swinburne, Villon —
— Tous décadents ! renifla le docteur. Et en prose ?
— Eh bien — il hésita — Poe, de nouveau, Stern, Rabelais —
— Rabelais ! La voix de Horker se mit à tonner. Eh bien, il semble votre goût n’est pas aussi mauvais que je l’eusse craint. Je suis au moins d’accord sur ce nom. Et je remarque que vous n’avez cité aucun moderne, ce qui est une bonne chose.
— Je n’en ai pas lu beaucoup, monsieur.
— Voilà au moins qui plaide en votre faveur.
— Assez, l’interrompit Pat avec une véhémence feinte. Vous avez assez vilipendé ma génération pour aujourd’hui.
— Et je suis heureux de rencontrer dans ta génération quelqu’un qui soit d’accord avec moi, dit le docteur en riant. Au moins sur l’intérêt qu’on peut trouver à en lire les œuvres.
— Je l’éduquerai, dit Pat avec le sourire. Dès la semaine prochaine, je lui ferai composer des vers libres[11], et je l’initierai au dadaïsme.
— Peut-être cela ne sera-t-il pas une grande perte, grommela Horker. Je n’ai pas encore découvert ses œuvres.
— Nous en amènerons bientôt. N’est-ce pas, Nick ?
— Bien sûr, si tu veux. Mais —
— Il va jouer les modestes, coupa la jeune fille. Pour l’instant, il est d’humeur réservée, mais il peut changer d’un moment à l’autre, et se mettre à casser votre tête mal lunée.
— Mhhh ! Je voudrais bien voir ça.
— Et moi aussi, répliqua Pat. Vous l’avez cherché toute la journée ; je vais peut-être m’en charger moi-même.
— Tu l’as fait à maintes reprises, ma chérie. Mais je suis pareil à l’Hydre, sauf qu’il ne me pousse qu’une tête, en remplacement de celle que tu viens de couper. Il se tourna vers Nicholas. Quel est votre métier ?
— L’écriture, monsieur.
— Mais comment gagnez-vous votre vie ?
— Eh bien, dit le jeune homme en rougissant à nouveau d’embarras, mes parents —
— Bon ! intervint Pat. L’examen du docteur Carl est terminé. On dirait un père de l’époque victorienne à qui on demanderait la main de sa fille. Nous ne vous avons pas encore parlé de fiançailles, n’est-ce pas, Doc ?
— Non, certes, mais j’agis —
— C’est vrai. In loco parentis. Nous le savons parfaitement.
— Pat, tu es incorrigible ! Je m’en lave les mains. Filez, si vous devez sortir.
— Vous allez bientôt me dire de ne plus jamais remettre les pieds chez moi ! Elle allongea l’orteil de son petit pied et une cheville parfaite, et s’empara du chapeau de Nicholas ; elle le lança adroitement vers ses genoux. Viens, Nick. La lune est de sortie.
— C’est inexact ! objecta le docteur, l’air fâché. Elle ne se lève qu’à quatre heures, comme tu devrais le savoir. Hier soir, tu ne l’as pas vue, n’est-ce pas ?
— Je n’ai pas fait attention, dit la jeune fille. Viens, Nick, allons assister à son lever. Nous pourrons ainsi vérifier les connaissances astronomiques — ou chronologiques — du docteur.
— Allez-y, et je le saurai, petit lutin. Quand tu rentreras chez toi, cette nuit.
— Brave voisin, fit observer Pat d’un ton léger en se dirigeant vers la porte. Je parie que vous m’espionnez aussi par la fenêtre.
Elle ignora le grognement irrité du docteur, et passa dans le vestibule, où Nick la suivit avec un balbutiement timide à l’attention de Horker.
Elle prit une cape légère, qu’elle drapa sur ses épaules. « Nick, dit-elle, je voudrais que tu ailles m’attendre dans la voiture. Je crois que j’ai marché un peu trop fort sur les durillons du docteur Carl, et je voudrais le consoler un peu. D’accord ? »
— Bien sûr, Pat.
Elle fila comme une flèche dans la salle de séjour, et s’assit sur l’accoudoir du canapé, à côté du docteur. — Alors ? dit-elle en passant la main à travers les cheveux grisonnants de celui-ci. Quel est le verdict ?
— On dirait un brave garçon, grogna le docteur à regret. Sympathique, mais introverti, refoulé, et je ne serais pas surpris de découvrir qu’il est antisocial. Il ne s’adapte pas facilement à son environnement ; il semble se réfugier dans un monde de rêves qui lui serait personnel.
— C’est exactement ce qu’il me reproche de faire, sourit Pat. Est-ce tout ce que vous avez retenu contre lui ?
— C’est tout, mais où sont ces signes autoritaires dont tu m’as parlé ? Tu me l’as amené au bout d’une laisse !
— Il n’a rien montré, ce soir. C’est ça qui est troublant — c’est toujours inattendu.
— Bah ! Tu as dû imaginer ces choses-là. Il n’y a pas plus d’agressivité chez ce jeune homme que chez Koko, ton canari.
— N’en croyez rien, docteur Carl. Le problème, c’est que c’est un génie, et c’est là que toute votre psychologie trébuche.
— Le génie, dit le docteur de manière sibylline, est la sublimation des qualités —
— Demain, je vous dirai en quoi ses qualités sont sublimes, lui lança Pat en filant vers la porte.
La voiture glissait en douceur le long d’une route droite et blanche qui plongeait dans l’obscurité, pareille à une Voie lactée terrestre. Indistincts, loin devant eux, et aussi rouges qu’Antarès, luisaient les feux arrière de quelque automobile ; n’eût été cet unique indice de l’existence d’une humanité, pensait Pat, ils auraient pu se croire en train de foncer à travers les profondeurs cosmiques de l’espace interstellaire, plutôt que sur une route située dans l’ombre même de Chicago. La colossale cité des bords du lac, derrière eux, était invisible, tout comme son dédale de faubourgs.
— Bizarre, n’est-ce pas, dit Pat après un moment de silence, de voir avec quelle facilité nous pouvons nous passer de tous les amusements onéreux que recherchent les gens – les spectacles, le cinéma, les bals, et tout le reste.
— Cela ne me paraît pas bizarre du tout, lui répondit Nick. Pas quand je te vois à côté de moi.
— C’est gentil, répliqua Pat. Mais cela ne m’était pas jamais arrivé auparavant. Elle se tut, puis poursuivit, comment as-tu trouvé le docteur ?
— Comment m’a-t-il trouvé, lui ? N’est-ce pas plutôt la question ?
— Il te trouve sympathique, mais — introverti, refoulé, et peu adaptable à ton environnement. Je crois que c’est tout.
— Eh bien, je crois l’avoir apprécié, en dépit de ses stratagèmes et du fait que c’est un médecin.
— Qu’y a-t-il de mal dans le fait d’être médecin ?
— As-tu jamais lu Tristram Shandy[12] ? répondit Nick hors de propos.
— Non, mais je lis les journaux !
— Quel rapport y a-t-il, Pat ?
— Le même rapport qu’entre le fait d’être médecin et celui d’avoir lu Tristram Shandy. De ce livre, je sais au moins cela.
— Tu as presque raison, dit Nick en riant. Je faisais simplement référence à l’une des remarques que Tristram fait à propos des médecins et des avocats. Elle conforte mon opinion.
— Quelle remarque ?
— Eh bien, Tristram a le choix de sa profession, et il lui vient à l’esprit que les médecins et les avocats sont des vautours, puisque les avocats vivent des querelles des gens, et les médecins de leurs infortunes. Si bien qu’il devient — écrivain.
— Et de quoi vivent les écrivains ? demanda Pat, espiègle. De la stupidité des gens !
— Tu es très forte, Pat ! dit Nick en riant de bon cœur. Si j’avais dû te faire fabriquer sur mesures, je n’aurais rien conçu de plus appétissant — poivre, tabasco, vinaigre, épices et miel !
— À consommer avec un grain de sel, répliqua la jeune fille en plissant des traits piquants et espiègles. Elle se rapprocha de lui et passa le bras sous le sien, qui tenait le volant.
— Nick, dit-elle d’un ton soudain redevenu doux, je crois que je suis folle de toi. Dieu sait pourquoi, mais c’est un fait.
— Pat, ma chérie !
— J’aime ton attitude modeste et sensible, et je suis fascinée par ces moments de domination que tu montres parfois. Vraiment, Nick, je souhaiterais presque que tu t’enflammes plus souvent.
— Non ! dit-il vivement.
— Pourquoi pas ?
— Ne parlons pas de moi, Pat. Cela — m’embarrasse.
— D’accord, monsieur Modeste ! Parlons de moi, dans ce cas. Je te promets que tu n’arriveras pas à m’embarrasser.
— Et c’est vraiment le sujet de conversation le plus intéressant qui soit au monde, Pat.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Pourquoi ne parles-tu pas ? Je suis le sujet, et tu as toute mon attention.
Il rit. — Combien d’hommes t’ont-ils dit que tu étais belle, Pat ?
— Je n’ai jamais compté.
— Et de combien de manières l’ont-ils fait ?
— Pourquoi ? Aurais-tu par hasard découvert une nouvelle manière ?
— Pas du tout. Je ne connais que la bonne vieille manière, celle de Sappho et de Pindare.
— O-ooh ! Enchantée et moqueuse, elle se mit à battre des mains. De la poésie !
— Il n’y a qu’elle pour exprimer à quel point tu es adorable, dit Nick.
— Nicholas, aurais-tu composé un poème en mon honneur ?
— Composé ? Non, ce n’est pas nécessaire, puisque tu es à côté de moi.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Un compliment subtil ?
— Pas subtil, Pat. Le poème, c’est toi ; je n’ai besoin que de te regarder, de t’écouter et de traduire.
— Bravo ! applaudit la jeune fille. Et puis-je entendre la traduction ?
— Certainement. Il tourna dans sa direction un regard ambre et vert, puis il se pencha en avant vers la route. Il commença à parler à voix basse.
« Sur les chemins de quel pays
Oublierai-je la moindre chose,
L’intensité de ton regard
Ou la douceur de ton murmure,
Ton admiration, ta tendresse,
Ces mots suggérés dans un souffle —
Sur les chemins de quel pays,
Si ce n’est au royaume des morts — »
Il se tut brusquement, et continua de conduire en silence. — Oh, souffla Pat. Pourquoi ne continues-tu pas, Nick ? S’il te plaît !
— Non, ce n’est pas l’état d’esprit qui convient pour cette nuit, chérie. Pas ce soir, où je suis seul avec toi.
— Qu’est-ce qui conviendrait, alors ?
— Rien de sentimental. Quelque chose de plus léger, de plus — oh, élisabéthain. Voilà.
— Et qui t’en empêche ?
— Le manque d’inspiration. Ou — attends. Écoute donc ceci. Il commença, cette fois sur le ton de la plaisanterie.
« Quand le matin tu t’habilles
Pour parcourir la cité
Tu es comme un elfe charmant,
Extraordinairement jolie !
Et quand à midi tu consens
À porter des habits de ville
C’est la plus belle symphonie
De bruns que j’aie jamais connue.
Le soir, tu portes gaiement
Une exquise robe blanche,
Qui fait de toi un modèle
D’harmonie — et de lumière !
Mais quand s’achèvent les plaisirs
Et que tu te retires pour la nuit,
Sur ta cheminée, la statue,
Jouit seule d’un charmant spectacle. »
— Pas mal ! dit Pat en riant. Mais un peu personnel. D’autre part, comment sais-tu qu’il y a une statuette sur le manteau de ma cheminée ? Crois-tu que je n’ai pas de pudeur ?
— S’il n’y en a pas, il t’en faut une ! Le spectacle que j’ai mentionné devrait même pouvoir ramener une statue à la vie.
— Eh bien ! dit la jeune fille, j’en ai une — un bouddha de jade, et avec tous les charmes que je lui présente chaque soir, il n’a jamais exprimé le moindre battement de cil. Explique-moi ça !
— C’est facile. Il est vert d’envie, glacé d’admiration, et muet d’émerveillement.
— Ciel ! J’imagine qu’il me faut te remercier de ne pas avoir dit qu’il était pétrifié de peur ! dit Pat en riant. Oh, Nick, poursuivit-elle d’une voix soudain rêveuse, c’est merveilleux, n’est-ce pas ? Je veux dire, de profiter l’un de l’autre de manière si complète, en nous contentons d’être seuls ensemble. Tiens, nous n’avons même jamais dansé, tous les deux.
— C’est vrai. C’est un subterfuge dont nous n’avons pas eu besoin, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit la jeune fille en appuyant sa chevelure noire et luisante sur l’épaule du garçon. Et de plus, je trouve plus satisfaisant d’être dans tes bras en privé, plutôt qu’au milieu d’une foule, et d’être assise et non pas debout. Mais j’aimerais bien danser avec toi, Nick, conclut-elle.
— Alors, nous irons danser quand tu le voudras.
— Tu es délicieusement complaisant, Nick. Mais — tu es surprenant. Elle lui lança un regard. Tu es — si réticent. Nous avons fait une heure de route pour venir ici, et tu n’as même pas essayé de m’embrasser une seule fois ; pourtant, je sais très bien que tu tiens à moi.
— Mon Dieu, Pat ! murmura-t-il. N’en doute jamais.
— Alors qu’y a-t-il ? N’es-tu qu’un esprit éthéré, ou l’attirance que tu ressens est-elle seulement de nature intellectuelle ? Ou bien — aurais-tu peur ?
Comme il ne répondait pas, elle poursuivit, « peut-être ces poèmes qui vantent mes charmes physiques ne sont-ils que — licence poétique ? »
— Non, et tu le sais bien ! la coupa-t-il. Tu possèdes un miroir, n’est-ce pas ? Et tu es sortie avec d’autres garçons que moi, je suppose.
— Oh, je suis sortie avec d’autres, en effet. C’est ce qui me rend perplexe en toi, Nick. Je croirais presque que tu as peur de m’embrasser, s’il n’y avait —
sa phrase se termina sur un silence, tandis qu’elle contemplait, pensive, le ruban de la route qui défilait à la lueur des phares.
Elle rompit le silence. Qu’y a-t-il, Nick ? reprit-elle d’un ton suppliant. À deux ou trois reprises, tu as fait allusion à quelque chose. S’il te plaît — tu ne dois pas hésiter à me le dire ; je suis assez moderne pour pouvoir pardonner les choses du passé, les embarras, les affaires, les disgrâces et tout ce qui y ressemble. Ne crois-tu pas que je devrais savoir ?
— Tu saurais, dit-il d’une voix enrouée, s’il m’était possible de te le dire.
— Il y a donc quelque chose, Nick ! Elle pressa le bras du jeune homme contre elle. Est-ce le cas ? Dis-le-moi.
— Je ne sais pas. Il y avait dans sa voix une intonation plaintive.
— Tu ne sais pas ! Je ne comprends pas.
— Moi non plus. S’il te plaît, Pat, ne gâchons pas cette soirée ; si je pouvais t’en parler, je le ferais. Voyons, Pat, je t’aime — je t’aime terriblement, profondément, solennellement.
— Et je t’aime aussi, Nick. Elle regarda vers l’avant ; la route s’élevait pour franchir l’arche d’un pont étroit. La voiture, qui roulait à vive allure, s’inclina comme un avion qui décolle.
Soudain, une autre voiture, qui jusque-là avait été dissimulée par l’arche du pont, apparut au centre même de la route, presque sur eux. Il y eut un moment où, respiration coupée, la collision leur parut inévitable, et Pat sentit contre elle que le bras de Nick se transformait en une barre d’acier ; elle entendit même son propre cri de frayeur.
D’une manière ou d’une autre, leur véhicule parvint à se glisser sans dommages entre l’autre voiture et le parapet du pont.
— Oh, dit-elle d’une voix faible, haletante, puis, reprenant son souffle, bravo, Nick !
— Il y avait un danger, dit son compagnon sur un ton mécanique et exempt d’émotion. Je suis intervenu pour le préserver.
— Le préserver ? Quoi donc ? demanda Pat tandis que la voiture venait s’immobiliser sur le bas-côté.
— Ton corps. Le ton était toujours froid, métallique. La beauté de ton corps !
Une main fine s’approcha d’elle et saisit soudain la jupe, qu’elle rabattit au-dessus de genoux ronds, gainés de soie. Voilà, dit-il d’une voix grinçante. Voilà ce que je veux dire.
— Nick ! Surprise et terrifiée, Pat criait presque. Comment — elle s’immobilisa, réduite au silence par le choc soudain, car le visage tourné vers elle n’était qu’une caricature lointaine, pleine de méchanceté, de Nicholas Devine. Il la contemplait avec des yeux injectés de sang, comme si, derrière le masque de Nick, vivait un diable aux yeux rouges.
À côté de Pat, le satyre se penchait vers elle ; le bras qu’il avait passé autour d’elle resserra son étreinte, rude et brutale ; tandis qu’elle le dévisageait, fascinée par cet incroyable regard, elle réalisa que l’autre bras et une main blanche s’avançaient implacablement, dans le but d’explorer son corps.
— Nick, cria-t-elle. Elle eut l’impression curieuse d’être en train de l’appeler de très loin, et pendant ce temps-là, elle luttait des deux mains et de toute sa force pour l’éloigner d’elle. Mais la force impitoyable des bras de l’autre dépassait ses capacités de résistance ; tout près des siens, elle apercevait les yeux rouges.
— Nick ! sanglota-t-elle, terrorisée.
Quelque chose se produisit. Soudainement, elle put contempler les yeux de Nick — injectés de sang, effrayés, perturbés, mais maintenant, c’étaient indubitablement les yeux de Nick. Les orbes enflammés du démon n’étaient plus là, comme s’ils s’étaient réfugiés dans la tête de Nick. Le bras passé autour d’elle se détendit, et ils se regardèrent dans un mélange de consternation, de stupéfaction et d’incrédulité. Le jeune homme s’écarta, se réfugia de son côté de la voiture, et Pat, la respiration secouée de sanglots, se mit à rectifier sa tenue avec des mouvements convulsifs.
— Pat ! s’écria-t-il. Oh mon Dieu ! Il n’aurait pas pu — il fit une pause soudaine. La jeune fille le regarda sans répondre.
« Pat, ma chérie, dit-il dans un murmure faible et tendu, je suis — désolé. Je ne sais pas ce — je ne comprends pas ce qui — »
— Ça ne fait rien, dit-elle en recouvrant un peu de sa maîtrise coutumière. Ça — ça va mieux, Nick.
— Mais — oh, Pat !
— C’est l’accident qui a failli se produire, dit-elle. Il t’a bouleversé — je veux dire qu’il nous a bouleversés tous les deux.
— Oui ! dit-il vivement. C’est cela, Pat. Ce ne peut être que cela, mais, chérie, pourras-tu me pardonner ? Veux-tu me pardonner ?
— Ça ira, répéta-t-elle. Après tout, tu n’as fait que me complimenter pour mes jambes, et je suppose que je peux l’accepter. Cela m’est déjà arrivé avant, sauf que ce n’était pas aussi — convaincant !
— Tu es gentille, Pat !
— Non. Simplement, je t’aime, Nick. À voir son visage misérable, elle se mit à ressentir de la pitié. Embrasse-moi, Nick — mais gentiment.
Il pressa ses lèvres contre les siennes, avec une grande douceur, presque de la timidité. Elle s’appuya un instant au dossier du siège, les yeux fermés.
« C’est de nouveau toi, murmura-t-elle. Cet autre — n’existait pas. »
— S’il te plaît, Pat ! N’en parle pas — plus jamais.
— Mais ce n’était pas toi, Nick. Rien qu’une tension consécutive à ce dont nous avons échappé. Je ne peux pas t’en vouloir pour cela.
— Tu es — Seigneur, Pat, je ne te mérite pas. Tu sais que je — que je ne pourrais jamais te toucher autrement qu’avec tendresse et même avec respect. Tu es trop belle, trop raffinée, trop spirituelle pour qu’on puisse te faire du mal, ou te rudoyer, agir contre ta volonté. Tu sais que je le pense, n'est-ce pas ?
— Bien sûr. Ce n’était rien, Nick. Oublions cela.
— Si je le peux, dit-il sombrement. Il démarra le moteur, s’engagea sur la chaussée, et dirigea la voiture vers la lueur qui marquait la présence de Chicago. Ni l’un ni l’autre ne parlèrent quand le véhicule franchit l’arche du pont et redescendit la pente, à l’endroit où, si peu de temps auparavant, la menace d’un accident s’était présentée à eux.
— Nous ne verrons pas la lune, ce soir, dit Pat au bout d’un moment, d’une petite voix. Nous n’allons pas pouvoir vérifier les connaissances astronomiques du docteur Carl.
— Ce soir, tu ne tiens plus à l’admirer, Pat, n’est-ce pas ?
— Peut-être vaudrait-il mieux y renoncer, répondit-elle. Nous sommes tous les deux bouleversés, et il y aura d’autres soirées.
De nouveau, le silence tomba sur eux. Pat se sentait fatiguée, secouée ; dans ce qu’il s’était passé, il y avait eu quelque chose de surnaturel, et elle en restait déconcertée. Les yeux rouges qui étaient apparus sur le visage de Nick l’avaient troublée, comme cette curieuse voix grinçante qu’il avait eue, et qui, dans son souvenir, lui avait semblé inhumaine. Elle se rappela également un autre mystère.
— Nick, dit-elle. Que voulais-tu dire — à ce moment-là — quand tu as affirmé qu’il y avait eu du danger et que tu étais venu le préserver ?
— Rien, dit-il vivement.
— Ensuite, plus tard, tu as dit quelque chose comme « il n’aurait pas pu » — mais qui était donc ce « il ? »
— Cela ne signifiait rien, je te l’ai dit. J’étais effrayé à l’idée que tu aurais pu être blessée. C’est tout.
— Je te crois, chéri, dit-elle en se demandant si c’était bien vrai. Tout cela commençait à se perdre dans le brouillard, n’avait déjà plus que les proportions d’une simple crise de ferveur juvénile. Ce genre de comportement n’était pas nouveau, mais cela n’était certes encore jamais arrivé à Patricia Lane ! Pourtant, c’était chose concevable, beaucoup plus que les suppositions sinistres, informes et imprécises qui l’avaient habitée un instant. Elles n’avaient pas été assez claires pour qu’elle pût en faire de vrais soupçons ; tout juste de vagues appréhensions.
Et pourtant — cette expression étrange, sauvage qu’avaient arborée les traits fins de Nick, et ces yeux terribles ! N’étaient-ils que les éléments d’un tableau peint par sa propre imagination ? Il fallait qu’il en fût ainsi, bien sûr. Elle avait été effrayée par l’accident qu’ils avaient évité d’un cheveu, et elle avait vu des choses qui n’existaient pas. Tout le reste — eh bien, pouvait être considéré comme naturel. Pourtant, il y avait quelque chose — Nick l’avait reconnu.
Les mots qu’avait eus Horker à propos du père de Nick lui revinrent à l’esprit. Il était soupçonné d’avoir été fou ! Était-ce bien cela ? Était-ce la cause de cette curieuse retenue que manifestait Nick envers elle ? Le visage qui l’avait contemplée était-il celui d’un maniaque ? Ça ne pouvait pas être le cas. Ce n’est pas possible, se disait-elle avec force. Pas Nick, son beau Nick, tendre, sensible ! Et de plus, ce visage, si elle ne l’avait pas imaginé, était celui d’un démon — pas d’un dément. Elle secoua la tête, comme pour s’éclaircir les idées, et posa impulsivement la main sur celle de Nick.
— Peu importe, dit-elle. Je t’aime, Nick.
— Et je t’aime aussi, murmura-t-il. Pat, je suis désolé d’avoir gâché cette soirée. Désolé et honteux.
— Peu importe, chéri. Il y en aura d’autres.
— Demain ?
— Non, dit-elle. Mère et moi avons un dîner ; et vendredi, nous recevons.
— Vraiment, Pat ? Tu n’es pas en train de me repousser gentiment ?
— Vraiment, Nick. Si tu me demandes de sortir samedi soir, tu verras bien !
— Alors, je te le demande.
— Affaire conclue. Puis, faisant preuve à nouveau de son insouciance habituelle, si tu te conduis correctement !
— Je me conduirai correctement. C’est promis.
— Et je l’espère bien, dit Pat. Un pressentiment inexplicable l’avait envahie ; malgré les explications rassurantes qu’elle s’était données, quelque chose la troublait, sur quoi elle ne pouvait mettre un nom. Mentalement, elle haussa les épaules, et repoussa ces cogitations déplaisantes dans l’oubli.
La voiture tourna dans Dempster Road ; ils virent les lumières des cafés, des salles de bal, des restaurants-grills et des baraques à hamburgers qui peuplaient le bord de la route. Il y avait là de nombreuses voitures ; l’impression de solitude avait maintenant disparu dans les débordements de la vaste cité à l’ombre de laquelle ils se mouvaient. Le flot incessant de la circulation donnait à la jeune fille un sentiment de sécurité ; autour d’elle, les choses étaient tangibles, et une fois de plus, le souvenir dérangeant de l’évènement s’atténua, comme dans un rêve. C’était Nick qui était à côté d’elle, gentil, intelligent, bon ; avait-il jamais été différent ? Penser cela semblait hautement déraisonnable, une illusion hystérique due à la peur d’un instant.
— As-tu faim ? demanda Nick à l’improviste.
— Je prendrais bien une grillade, je crois. Du bœuf.
La voiture vira sur l’aire de graviers et s’arrêta devant un stand brillamment éclairé. Nick transmit la commande au serveur. Il rit en voyant Pat s’attaquer à la viande grasse avec l’indifférence alimentaire de la jeunesse.
— On dirait un oiseau-mouche qui mange du foin, dit-il. Ou mieux, un lutin dévorant cette viande chevaline qu’on réserve aux chiens.
— Mieux vaut que tu découvres dès maintenant que je ne vis pas de miel et de pétales de rose, dit Pat. Pas même de caviar et de terrapin[13] — en tout cas, pas exclusivement. Pour ce qui est de la gastronomie raffinée, je laisse Mère s’y adonner.
— C’est probablement aussi bien. Les hamburgers et les grillades sont plus accessibles, question budget.
— Nicholas, dit la jeune fille en secouant par la fenêtre de la voiture la serviette de papier, s’agit-il là d’une demande en mariage indirecte — et très évasive ?
— Tu sais bien que cela pourrait en être une, si tu le désirais !
— Est-ce que je le désire ? dit-elle en prenant un air pensif. Je me le demande. Disons que je te le ferai savoir plus tard.
— Et en attendant ?
— Oh, en attendant, disons que nous sommes fiancés, en quelque sorte. Juste comme avant.
— Tu es gentille, Pat, murmura-t-il tandis que la voiture s’engageait dans une file de circulation. Je ne sais pas comment te faire savoir à quel point je t’apprécie, mais je te le dis !
La densité des bâtiments s’accrut progressivement ; soudain, la route se changea en rue illuminée, puis ils réalisèrent très vite qu’ils étaient parvenus à la demeure de Pat. Nick la reconduisit jusqu’à la porte d’entrée ; il se tint debout devant elle, hésitant.
— Bonne nuit, Pat, dit-il d’une voix enrouée. Il se pencha, l’embrassa avec beaucoup de douceur, se détourna et partit. Depuis le seuil, la jeune fille le regardait ; elle suivit les feux arrière de sa voiture jusqu’à ce qu’ils se fussent évanouis au bout de la rue. Ce cher, ce gentil Nick ! Puis le souvenir dérangeant de l’évènement survenu ce soir-là lui revint ; perplexe, elle fronça les sourcils, tandis qu’une pensée lui venait. Tout tournait autour de ce caractère déconcertant, et des curieuses allusions qu’il avait faites. À quoi avait-il fait référence ? Elle l’ignorait, et ne pouvait pas même l’imaginer. Nick avait dit qu’il ne le savait pas lui-même, ce qui ne faisait qu’ajouter au mystère.
Elle repensa aux mots du docteur Horker. Ce faisant, elle jeta un coup d’œil en direction de sa maison, qui jouxtait la sienne. De la lumière était visible dans la bibliothèque ; il était encore éveillé. Elle referma la porte derrière elle, et, traversant l’étroite pelouse qui séparait les deux maisons, elle se rendit d’un pas vif jusqu’au porche du docteur. Elle sonna.
— Bonsoir, docteur Carl, dit-elle quand la forme massive de Horker apparut. Elle pointa impudemment les lèvres vers lui et se glissa à l’intérieur de la maison.
« Ce n’est pas que ta visite me déplaise, Pat, gronda le docteur en s’asseyant dans l’un des grands fauteuils situés devant la cheminée, mais je suis curieux. Je croyais que ce soir, tu sortais avec ton idéal, et te voilà de retour, seule, alors qu’il est à peine onze heures. Que s’est-il passé ? »
— Oh, répondit nonchalamment la jeune fille en se jetant de travers dans l’autre fauteuil, nous avons décidé de profiter de notre premier sommeil.
— Alors pourquoi es-tu là, jeune diablesse ?
— J’ai pensé que peut-être, vous vous sentiriez seul.
— Et comment ! Mais sérieusement, Pat, qu’y a-t-il ? Des problèmes ?
— Non — non, dit-elle d’un ton incertain. Pas de problème. Je voulais juste vous poser quelques questions hypothétiques. Sur la science.
— Alors, viens-en au fait, et vite. J’étais sur le point de me mettre au lit.
— Eh bien ! dit Pat, c’est à propos du père de Nick. Il était médecin, avez-vous dit, et on le disait cinglé. L’était-il vraiment ?
— Tiens ! Voilà qui est curieux. Ce soir, et après notre conversation de cet après-midi, j’ai justement parcouru un article de lui qui avait paru dans l’American Medical Journal. Mais pourquoi cette question ?
— Parce que cela m’intéresse, bien sûr.
— Eh bien ! Voilà ce que je me rappelle de lui, Pat. Il était diplômé de médecine, c’est certain, mais cet article — celui que je viens de lire — indique qu’il faisait partie de l’équipe de la Northern University. Il a collaboré avec l’asile du Cook County[14] — quelque travail de recherche — et il avait été question de mauvais traitements à l’égard de ses patients. Pour couronner le tout, il a publié un article que ses collègues du corps médical considéraient comme insensé, et c’est cela qui a lancé les rumeurs sur sa santé mentale. C’est tout ce que je sais.
— Alors Nick —
— J’y ai pensé ! Donc, tu en es au point où tu enquêtes sur ses antécédents, c’est ça ? À quoi penses-tu ? Au mariage ?
— À quoi ? répondit-elle vivement. Je suis curieuse, naturellement.