Excerpt for Une affaire de temps by Lucie Ronzoni, available in its entirety at Smashwords


UNE AFFAIRE DE TEMPS


LUCIE RONZONI




Roman policier

Une enquête du commissaire Tallier


Retrouvez l’univers du Commissaire Tallier sur : http://commissaire-tallier.over-blog.com


Du même auteur : Au tour de Violette




© Lucie Ronzoni, 2012

Smashwords Edition





Je ne décris pas ma méthode pour rester sous l'eau ni combien de temps je peux y rester sans manger. Et je ne les publie et ne les divulgue pas, en raison de la nature maléfique des hommes, qui les utiliseraient pour l'assassinat au fond de la mer en détruisant les navires en les coulant, eux et les hommes qu'ils transportent.

(Carnets, Léonardo da Vinci, volume I. « Prolegomena and general introduction to the book on painting » in The Notebooks of Leonardo da Vinci édité par Jean Paul Richter, 1880).





1


Je me demande bien pourquoi je suis là. Je n’aime pas le thé, encore moins les gâteaux secs. Et la bonne m’en ressert sans que je le lui demande. Qui a encore une bonne de nos jours ?

J’en suis à ma quatrième tasse. Il faut que je lui demande où sont les toilettes. Mais je vois bien que le moment est mal choisi. C’est sûr, ça me change de l’Irak.

« N’avez-vous jamais souhaité que le temps s’arrête ? L’espace d’un instant que les aiguilles de votre montre s’immobilisent ? Pour savourer le moment présent, un tout petit moment de bonheur volé au temps ? »

Je m’étrangle avec la gorgée de thé. Extrême, le changement. J’avance un « non », timide et je commence l’enregistrement.

« Moi, j’y suis arrivée. Pendant au moins cinq bonnes minutes. Et je ne les ai pas volées. Je les ai méritées. Je me suis attelée à cette tâche constamment, minute après minute, heure après heure, jour après jour jusqu’à ce que le temps s’arrête. »

Puisque je suis là, autant que je m’y mette.

- Est-ce facile ?

- Non, je préviens quiconque qui veut essayer que c’est le travail de toute une vie.

- Que s’est-il passé pendant ces cinq minutes ?

- Ces minutes sont à moi. Je ne les partagerai avec personne, je ne dirai jamais rien. Ne comptez pas sur moi.


La bonne revient avec la théière. Je finis par comprendre qu’il suffit que je ne vide pas ma tasse pour qu’elle ne la remplisse plus. L’enregistrement tourne et je ne tiens pas à ce qu’il n’y ait qu’un bruit de porcelaine sur la bande.

- Et ensuite ?

- Rien. Rien de plus, rien de moins. La vie a repris son cours. Les aiguilles de ma montre ont attaqué leurs 360° comme si de rien n’était.

Une gorgée de thé de plus pour chacun de nous deux, mais moi, malin, je fais semblant de boire.

« Je sais, qu’à ce moment précis, vous pensez que ma montre s’est tout simplement détraquée, qu’un tout petit grain de sable est venu s’incruster dans ses engrenages pour enrayer la machine. Je m’attendais à cette réaction. »

Le problème, c’est qu’à ce moment précis, je ne pense à rien. A la rigueur aux sables d’Irak, mais sans plus. Heureusement, vingt ans de métier ne peuvent me faire oublier mes vieux réflexes.

- Il me faudrait des preuves.

- Je n’ai rien à prouver. J’ai fixé ma montre, comme d’habitude, j’ai appliqué ma méthode, et ça a marché. J’ai eu, c’est vrai, un quart de seconde de doutes pendant lequel j’ai songé à un problème d’horlogerie, mais j’ai vite compris que j’y étais enfin arrivée. Vous pouvez décompter ce quart de seconde de mes cinq minutes, si on veut être tout à fait précis et honnête.

- Nous arrondirons à cinq minutes, ce sera plus simple. Mais pour continuer dans la précision et l’honnêteté, comment savez-vous que cela a duré cinq minutes puisque votre montre s’est arrêtée.

- Tout d’abord, ce n’est pas ma montre qui s’est arrêtée, c’est le temps. Quant à la mesure des cinq minutes, je suis devenue une experte en mesure temporelle. Par exemple, sans regarder ma montre, je sais que cela fait dix minutes que nous nous parlons.

- Bon, soit. Vous comprendrez que nos lecteurs demanderont des preuves, chercheront à savoir comment vous y êtes arrivée puisque vous m’avez dit y avoir « travaillé » toute votre vie.

- Je le répète, les preuves sont inutiles, je sais de quoi je parle. En revanche, je veux expliquer ma méthode. Que je préfère appeler travail. Je vous ai contacté pour cela, je veux témoigner.

- Je vous écoute…

- Ce n’est pas si simple, je peux dévoiler, mais pas décrire. Vous êtes là pour trouver les mots justes. Vous êtes journaliste, après tout.

- Juste. Encore que je ne le sois pas tout à fait dans ce domaine. Cependant, je témoigne si on veut bien me parler.

- Arrêtez votre cirque. Vous témoignez de ce que vous voyez.

Pas faux. Mais là je ne vois rien.

- J’ai la nette impression que je suis en train de perdre mon temps, madame, sauf votre respect.

Je suis fier de ma blague et je retrouve ma verve journalistique. Mais la dame est coriace.

- Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas.

- Qu’attendez-vous de moi ?

- Je veux que l’on vive ensemble.

*

- C’est quoi ce plan, Michel ?

- Un travail.

- Tu te fous de moi !

- Tu voulais faire autre chose, c’est bien ce que tu m’avais dit ?

- Tu savais de quoi il était question avant de m’envoyer chez cette folle ?

- Vaguement. Pour ne rien te cacher, personne ne voulait y aller. J’étais étonné que tu acceptes.

- J’étais crevé, j’avais fait douze heures d’avion. Je voulais un truc au coin de la rue, d’accord, mais pas ça ! Tu sais ce qu’elle m’a proposé ?

- Tu me l’as déjà dit. De coucher avec elle, c’est ça.

- Pas encore, mais ça y ressemble. Elle veut que je la suive partout, comme un petit chien, les yeux rivés sur les aiguilles de ma montre pour témoigner de son délire temporel.

- Ça peut être drôle, tu crois pas, et c’est payé. Elle a quel âge ? elle est potable ?

- Sans âge. Elle vit dans un immense appartement désert. Je m’y suis perdu en allant pisser. La moitié des pièces est plongée dans le noir.

- Au moins, vous ne vous gênerez pas quand tu emménageras chez elle.

- Tu ne m’as pas bien compris : il n’est pas question que j’y remette les pieds.

- C’est toi qui ne comprends pas bien. On n’a rien d’autres à te proposer en ce moment. Sauf à repartir là-bas. Tu n’en as pas envie, n’est-ce pas ?

Je crois rêver et je vois bien qu’il se fout de moi. Si ce n’est pas du chantage, ça y ressemble. J’ai besoin d’air. Je plante le gros Michel et son sourire en coin.

Il est temps que je reprenne mes esprits et surtout que je me trouve un logement. Tout sauf les gâteaux secs, le thé et l’appartement lugubre.

J’ai un carnet d’adresses fourni, ou du moins je le croyais. Il semble que beaucoup m’ont oublié, de la lettre A à D, mais après tout, ce n’étaient pas les plus fidèles. J’ai eu tort de commencer dans l’ordre alphabétique à mon arrivée à l’aéroport. J’aurais dû tout de suite sauter au M.

Manard. André Manard, le copain de toujours. Il ne peut refuser de m’héberger, juste le temps que je dépose des dossiers dans les agences immobilières. Certes, je n’ai pas entretenu notre amitié ces derniers temps. Comment aurais-je pu ? Sous les tirs croisés, dans les embuscades ou les hôtels archi-protégés, je n’avais pas le cœur aux mondanités. Un e-mail de temps en temps n’aurait pourtant pas été difficile à envoyer. Mais il ne m’en voudra pas. Ce n’est pas son genre, depuis le temps qu’on se connaît.

J’hume l’air de Paris. Il m’a manqué. Ce n’est pas que j’y pensais souvent, mais maintenant que j’en ai plein les poumons, j’en mesure tous les bienfaits. Il m’enracine. Et c’est exactement ce dont j’ai besoin : des racines, un vieux pote, des souvenirs d’ados autour d’un verre.

Je me dirige vers le café en face du journal. Je ne tiens pas à retourner tout de suite dans ma chambre d’hôtel. Belle pourtant et confortable. J’en ai les moyens. Pas assez cependant pour me permettre de rester sans travail pendant plus de trois mois. J’ai fait mes comptes dans l’avion. Toute proposition du gros Michel doit être examinée avec soin, j’en ai bien conscience. Mais pas celle-là…

Je commande un café et je compose le numéro de Manard. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt.

- Allô, Manard, c’est moi !

- Allô, allô, qui est à l’appareil ?

- C’est moi, Gandolfo !

- …

- Allô ? Tu m’entends. Je suis en France, à Paris. Et pour de bon.

- Patrick…Je ne m’attendais pas à t’entendre. Ça fait tellement de temps…

- On va rattraper ça André. Je débarque chez toi. Toujours rue Saint Yves ?

- Patrick, ça fait sept ans !

- On comparera nos rides et nos premiers cheveux blancs. Je suis sûr que j’en ai moins que toi. Tu te souviens quand on comparait nos poils au menton …

- Arrête, Patrick. Tu n’as jamais donné de tes nouvelles. Il fallait acheter ton journal pour cela, et encore, je pouvais juste supposer que tu étais encore vivant. Ne me dis pas que tu n’es jamais rentré en France entre temps? ou qu’il n’y avait pas de téléphone dans ton pays, pas de moyen d’envoyer de fax, de mail, de lettre !

- André…Tu me connais, enfin, tu sais bien comment je suis…

- Justement, Gandolfo…

- Qu’est-ce que…

- Je te souhaite la bienvenue à Paris. Salut !

La lettre M. Il n’y a qu’André à cette page. Il n’y avait que lui.


*


La chambre est vraiment belle. C’est une suite en fait. J’ai un petit bureau, un salon pour recevoir. L’espace lit est fermé par un cloison coulissante. Très japonisant finalement. Zen ai-je lu sur le dépliant publicitaire laissé sur la table de chevet. Ça fait la quatrième fois que je le lis. J’ai aussi parcouru à plusieurs reprises la carte du room service, puis l’insipide magazine pour touriste. Je connais par cœur les localisations des hôtels du groupe dans le monde. J’ai zappé bien-sûr sur toutes les chaînes.

Je m’ennuie un peu.

Je suis arrivé à la lettre Z de mon agenda. Je connaissais un Zarba. Mais il est mort. Je m’en suis rappelé lorsque sa femme a répondu. J’ai aussitôt raccroché, un peu honteux. C’est là que je me suis dit qu’il fallait que j’actualise les coordonnées. Ce fut rapide. J’ai rayé les amis irakiens, les ex, les morts, les trop vieilles connaissances qui m’ont raccroché aux nez, et les anciens collègues qui ne travaillent plus au journal. Il ne me reste plus qu’André et Michel. Je ne peux me résigner à effacer André de ma vie. Et Michel, c’est mon porte-monnaie.

Ce grand nettoyage n’est pas inutile : il me permet de recevoir l’ensemble de mes connaissances dans mon mini-salon. Finalement mon logement actuel est à la mesure de ma nouvelle vie : épuré.

Il n’empêche, je m’ennuie.

J’écoute l’enregistrement de la vieille folle. Elle n’est pas si vieille, mon âge peut-être, moins de cinquante ans certainement, mais je crois être bien mieux conservé qu’elle. Pour vérifier, j’interromps le magnétophone et je me dirige vers le miroir. J’ai tout de même une sale tête. Je me demande comment elle a pu me demander de vivre avec elle. J’aurais dû l’effrayer avec ma tronche de baroudeur. Pas du tout le genre de l’appartement, ni du quartier. Je crois que je suis pourtant encore séduisant. Mieux rasé, mieux habillé, je peux encore faire de l ‘effet. Cependant, je ne pense pas qu’elle ait été sensible à mon charme. Sa demande était purement professionnelle et j’étais censé la prendre au sérieux.

Je reprends l’écoute de la bande. Il me manque le début, le moment où elle me questionnait sur mon désir d’arrêter le temps. Ça ne m’est jamais venu à l’esprit. En tout cas pas au cours de ces sept ans. J’étais dans l’urgence. La peur aussi. Je voulais que les minutes passent le plus vite possible de manière à ce que la mort n’ait pas le temps de s’attarder. Il n’y a peut-être que la nuit où je ne dormais pas pour éviter de me retrouver trop vite au lendemain. Enfin, ça, c’était plutôt les derniers mois, après l’explosion. Je devais rentrer et je n’y retournerai jamais.

J’entends les bruits de nos cuillers sur la porcelaine, presque aussi ceux du liquide brûlant qui descend dans nos gorges. Cet appareil est d’une qualité étonnante. Il est bien plus performant que ceux que j’utilisais là-bas. J’était parti en laissant tout derrière moi. Mes dernières notes, mes enregistrements, mon appareil photo. J’avais pris l’avion de la croix-rouge avec un sac à dos : juste mon pyjama et ma trousse de toilette. Il faut que je pense à racheter des vêtements. Heureusement, j’avais eu le temps de prendre une douche avant d’aller voir le gros Michel et de rendre visite à la folle. Mais mes vêtements puent encore la transpiration et la peur. La bonne avait fait la grimace en me voyant, mais la femme n’avait rien exprimé à ce sujet.

J’appuie sur pause. Je regarde le bureau, je regarde le salon. Un bruit dans la rue me fait sursauter. Je retrouve mes vieux réflexes. Je cours aux fenêtres tirer les rideaux, j’éteins les lumières et me roule en boule sous le lit.

Je crois que je vais accepter le job.


*


Le gros Michel se marre. Ça lui plait de me voir dans mes beaux habits du dimanche. Avec mon vieux sac au dos à mes pieds, j’ai l’air ridicule. Encore plus lorsque je lui fais part de ma décision. Il s’y attendait, de toute façon , je n’avais pas le choix. Mais de l’entendre de ma bouche, c’est particulièrement drôle. Il s’en délecte. Son rire gras se fait entendre dans toute la salle de rédaction. Des têtes se retournent, des gens se lèvent. Je suis l’animation de leur journée. Mais je m’en fous.

C’est lui qui prend son téléphone pour appeler Mathilde de Longemer. C’est le nom de la folle, une comtesse. Elle m’attend dans deux heures. Le temps de préparer ma chambre.

Le contrat avec le journal est clair. Je dois envoyer chaque jour une chronique, comme avant. Sauf que cette fois, je serais à dix minutes à pied de la rédaction ; je pourrai leur apporter en main propre mes textes si j’en ai envie.

Ceci est donc le premier épisode de mon feuilleton journalistique. J’écris de ma nouvelle chambre et je m’apprête à passer ma première soirée avec Mathilde. J’ai tout prévu : je suis allé vérifier ma montre et je me suis permis d’en offrir une à la comtesse. Elle ne s’en est pas vexée. Si le temps s’arrête ce soir, je promets de vous raconter.


Episode 1, une affaire de temps. Chronique de Patrick Gandolfo





2


Le commissaire Vincent Tallier repose le journal le Quotidien du Monde.

Finalement, rien n’a changé. Il doit toujours lire ses articles pour avoir de ses nouvelles. Sauf que cette fois, il en est responsable. S’il ne lui avait pas raccroché au nez, il aurait passé la nuit avec lui à rattraper sept années d’absence.

Au lieu de cela, Gandolfo boit du thé et mange des gâteaux secs.

Tallier est rassuré de le savoir de retour, de l’imaginer dans un immeuble encore debout, dans des draps propres, même aux prises avec une dame un peu folle et sa bonne. Mathilde n’est peut-être pas son vrai nom, mais il sait que Patrick, dans sa chronique, n’a travesti que les identités, y compris la sienne, et non l’esprit général de ce qu’il a vécu avant et depuis son arrivée à Paris. Il est entre de bonnes mains, en sécurité pour plusieurs semaines et apparemment, c’est ce dont il a le plus besoin.

Vincent a eu tort de croire qu’il était le seul à vivre dans l’inquiétude depuis sept ans. Patrick a connu la peur. La peur extrême, la mort qui vous frôle et qui vous fait retrouver la position de fœtus sous un lit de chambre d’hôtel.

L’angoisse de lire sa nécrologie dans le journal n’est rien à côté de ce que son ami a dû vivre. Il s’en veut un peu pour sa colère, celle de ne jamais avoir reçu un appel ou un mail de sa part depuis son départ. C’est cette même colère qui a pris le dessus hier matin. Il n’a pas pu faire comme si de rien était. Il lui faut juste un peu de temps pour s’habituer.

Il relit la chronique une dernière fois, essaye de décrypter les confidences entre les lignes. Il comprend petit à petit qu’elles lui sont destinées. Il a hâte de lire les autres épisodes. Il laissera passer quelques jours, et il l’appellera. Et si Patrick lui raccroche au nez, ça sera de bonne guerre.

Dumont déboule et interrompt la troisième lecture.

- Qu’est ce que tu fais ? Les hommes t’attendent. Je te rappelle que c’est toi qui les a convoqués. Ils commencent à s’impatienter.

- Désolé, Dumont. J’arrive. Tu leur as donné à chacun un dossier ?

- C’est fait. Ils le connaissent par cœur depuis le temps.

- Ce n’est pas plus mal. Ils seront plus efficaces.

Efficacité. C’est le mot à la mode au commissariat depuis le début de l’année. Le problème, c’est qu’il n’y a pas grand chose à se mettre sous la dent depuis l’affaire Durois. Tallier en avait fait une affaire trop personnelle ; les hommes se sont sentis mis à l’écart, surtout Dumont. Vincent en a bien conscience. Il veut mobiliser son équipe sur une affaire d’envergure. Il a longtemps cherché. Les petits deals sont devenus de la routine, pas de quoi faire fantasmer ses hommes. Pas de tueur en série dans le coin, et à la réflexion, il s’en réjouit. Les disparitions ne sont pas de saison ; il fait trop froid pour fuguer. En revanche, les vols sont à la mode. En regroupant les différentes affaires dans le quinzième arrondissement, il s’est rendu compte de similitudes dans le mode opératoire. Même type d’appartement, mêmes horaires, même absence de butin. De là à en faire une bande organisée, il n’y avait qu’un pas, et Vincent a sauté sur l’occasion.

Il prend sa place dans la salle de réunion. Les hommes discutent du match d’hier, les femmes se sont fait un thé. On est encore très loin de l’effet escompté.

- Je crois que vous avez tous pris connaissance du dossier, annonce Tallier en s’éclaircissant la voix.

- Justement, chef. Ça nous a pris moins de cinq minutes. On a eu le temps de lire et de relire. Et on ne voit pas trop où est le problème.

-Vous aimeriez qu’on cambriole votre appartement, Julien ?

- Ce n’est pas ce que je voulais dire, ça n’a pas dû être agréable pour les victimes, mais ça arrive tous les jours. Et il n’y a pas eu de violence, même pas de dégradations dans les appartements. Une serrure à changer à tout casser. Certains n’ont même pas constaté de vol. Juste une visite.

- Justement, c’est ça qui nous intéresse. L’étrangeté de ces infractions.

- Moi, ça m’intéresse pas trop.

- Armand, vous allez faire en sorte de vous y mettre, sinon, je vous renvoie aux archives.

- J’en sors, commissaire. Vous avez oublié que c’est moi qui vous ai fait vos recherches, plus les photocopies parce que personne ne voulait les faire.

- Dumont, je croyais que c’était toi qui t’occupais de constituer les dossiers ?

- J’ai délégué. J’avais autre chose à faire.

- Genre ?

- Genre de truc qu’il faut faire tous les jours. La routine, les mains courantes, les dépôts de plaintes. Mais ne t’en fais pas, Armand a fait ça très bien.

- C’est vrai, c’est du bon boulot, Armand, constate Tallier. Il n’y a pas quelque chose qui vous a frappé en rassemblant les affaires ?

- Elle sont toutes dans le quinzième.

Les autres applaudissent. « Bien, Armand, ça c’est du point commun. On l’avait pas remarqué ! Nos archives sont bien classées !».

Tallier constate que le relâchement est extrême, plus qu’il ne l’avait imaginé. Il en est bien-sûr responsable. Comment aurait-il pu motiver ses hommes alors que lui-même passait ses journées dans l’ennui et la démotivation la plus totale. Mais c’était avant sa rencontre avec Durois et Catherine.

Durois n’est plus de ce monde mais il ne se passe pas une journée sans qu’il ne pense à lui. Ce pauvre type, malade, à moitié paralysé, qui servait de cobaye à des savants fous, lui a appris que les coïncidences sont à prendre avec le plus grand sérieux et qu’elles valent le coup qu’on s’y attarde, quitte à mettre sa carrière en jeu. Grâce à lui, une vieille dame disparue dont personne ne se préoccupait a retrouvé un peu de dignité en étant enterrée à côté de son fils. Ses meurtriers sont sous les verrous et le célèbre professeur Vernet, le chef des savant fous, doit encore trembler à l’idée que Tallier puisse révéler à la presse tout ce qu’il sait. Mais plus que tout, grâce à Durois, Vincent a rencontré Catherine, et depuis, la vie devient nettement plus digne d’intérêt.

Ils ne vivent pas encore ensemble. Ils n’en ont d’ailleurs jamais parlé. Mais elle a pris l’habitude de passer les week-end chez lui, quand elle n’est pas de garde. La semaine, c’est plus compliqué. Tallier passe beaucoup de temps au commissariat, et le boulot de kinésithérapeute à l’hôpital de Garches laisse Catherine épuisée. Sans se l’avoir dit, par un accord tacite, ils restent jusqu’au vendredi soir à distance l’un de l’autre. Pendant ce temps, Vincent progresse et ça ravit son banquier. Ça fait des mois qu’il n’a pas fait flamber sa carte bleue dans des visites compulsives chez Habitat. Des mois du coup qu’il ne s’occupe plus de son intérieur, la maison héritée de sa mère près du parc Montsouris. Mais ce n’est pas plus mal. Ça devenait maladif. Ça aurait pu ravir aussi son psychanalyste s’il avait le pris le temps d’en voir un. Ou l’envie. Mais Catherine se révèle une excellente médication contre sa dépression.

Cependant, professionnellement, c’est le désastre. Il est grand temps qu’il reprenne les choses en main. Il réclame le silence et encourage Armand à poursuivre.

- Les horaires sont les mêmes. Tous les appartements ont été cambriolés dans la matinée entre neuf heures et onze heures, en l’absence des propriétaires.

« c’est sûr, c’est plus facile ! on peut en conclure que nos voleurs sont intelligents ! », ça fuse en tout sens dans la salle. Tallier tape du poing sur la table pour réclamer le silence.

-Continuez, Armand.

-Les immeubles sont tous de très grand standing, anciens, avec des escaliers de service. Les appartements ont au moins 5 pièces, plus de cent cinquante mètre carrés. 

- Autant voler ceux qui ont de l’argent ! s’esclaffe Julien, les pieds sur la table.

- Pas dans notre cas, répond Tallier. Habituellement, les voleurs ne prennent que l’argent liquide et de nos jours, avec les cartes bancaires, peu de gens laissent chez eux des billets de banque. Dans quatre des appartements, rien n’a été volé, même pas les bijoux, mais il n’y avait pas de billets à disposition. Cependant, toutes les pièces ont été visitées ainsi que les armoires et les commodes. Un seul cambriolage a fait l’objet d’un vol de cinq cents euros. Pas de quoi en faire un drame, je suis d’accord. Cependant, si ça continue et si on ne fait rien, je nous promets de sérieux ennuis. Ayez bien en tête le standing des appartements. Une des victimes est un directeur de banque, l’autre un propriétaire d’une grande chaîne de prêt-à-porter féminin. Les trois autres sont du même genre. Leurs épouses ont été choquées. A part enregistrer le dépôt de plainte, nous avons brillé par notre absence. Qui s’est rendu au domicile ?

Silence dans la salle. Au bout de quelques secondes, Julien lance une vérité dont il a le secret.

- Personne ne se rend au domicile pour un vol !

Il entraîne dans son sillage deux ou trois lapalissades.

-Surtout quand presque rien n’a été volé !

-Pour faire quoi ? les empreintes ? ils ont tous des gants !

- Je vous remercie pour vos remarques constructives, soupire Tallier. Vous n’avez pas le choix. Julien, Armand, Carole, Judith et Denis vous rendez visite aux cinq propriétaires et vous les questionnez convenablement. Je veux un rapport détaillé du mode opératoire. Vous prendrez chacun un agent avec vous.

- Et moi, chef ! dit Dumont

- Toi et moi, on attend le sixième cambriolage et on débarque aussitôt.





3


Mars 1952


Dimitri n’avait d’yeux que pour Anna.

Anna ne le voyait pas.

Il faut dire qu’il était petit, chauve et grassouillet et elle, la plus merveilleuse jeune fille dont il puisse rêver.

Il était d’abord tombé amoureux de sa manière bien à elle de poser son béret écossais sur le nuage vaporeux de ses cheveux blonds bouclés. Sans miroir ni retouche, ses mains gantés le jetaient sur le haut de son crâne et il était placé exactement là où il devait être. Ni trop à gauche, ni trop devant. Un geste, et son cœur avait chaviré. Le fait qu’en plus d’habile, elle s’avèrait jeune et charmante, avait agrandi le gouffre dans lequel Dimitri s’était senti sombrer. Elle ne pourrait jamais ressentir pour lui le même sentiment. C’était ainsi, il souffrirait en silence. Au moins avait-il la chance de la voir toutes les semaines, même de lui parler s’il était un peu plus téméraire. Chaque mercredi, il se disait qu’il allait tenter de l’aborder sur un détail quelconque de l’interprétation ou de l’organisation du prochain spectacle. Mais il se contentait de baisser la tête, le nez dans ses papiers, à signer des chèques ou à faire les comptes.

Le quatuor commençait à avoir une petite notoriété. C’était certainement le moment de voir plus grand : aller vers le symphonique pour pouvoir interpréter les œuvres de son maître, choisir un chef d’orchestre, jouer dans des salles appropriées. C’était remettre en question une organisation rodée déjà depuis plusieurs années. Il n’était pas sûr de vouloir que les choses se déroulent ainsi. Il aurait voulu se faire discret.

Le contexte en 1952 n’était pas plus favorable qu’à son arrivée, quatre ans plus tôt. En URSS, le totalitarisme stalinien faisait rage et fascinait, en France, encore une certaine catégorie d’intellectuels aveuglés par des idéaux. Ceux-là lui auraient craché dessus et traité de fasciste, s’il n’avait pas pris soin de rester silencieux. Il avait vite compris que parler en mal du régime soviétique n’était pas favorablement perçu. Alors, lui, le réfugié politique de la première heure, se tut et se fit une place au milieu d’une bourgeoisie parisienne éprise de littérature française, de musique et surtout de liberté. Les boulots de traducteur et de précepteur que lui avait trouvés le secours catholique le faisaient vivre honorablement et surtout lui permettaient de côtoyer de riches familles qui ne cherchaient pas à l’interroger sur son passé, mais plutôt à profiter de son immense culture musicale. Et Dimitri ne s’en privait pas. Mais il n’était pas venu en France uniquement pour professer l’histoire de la musique à de jeunes fils et filles de bonne famille, il se devait de réaliser son rêve : jouer au grand jour les œuvres de son maître, Chostakovitch qui, resté au pays, critiqué par ses pairs, renvoyé du conservatoire, et contraint publiquement à l’autocritique suite au rapport Jdanov, continuait de lutter pour l’art et contre le totalitarisme. Qui en occident pouvait avoir conscience de ce qui se passait là-bas ? En URSS, seuls ceux, peu nombreux qui s’intéressaient à la grande musique, av aient conscience de la souffrance et des tourments des artistes qui avaient fait le choix de rester dans leur patrie. Lui, Dimitri, musicologue, pétri d’admiration pour ce compositeur génial, avait choisi la fuite.

Peu de temps après son arrivée, il placarda sur les murs de Paris des affiches pour recruter des musiciens passionnés, comme lui, du compositeur. Des centaines de violonistes, altistes, et violoncellistes auditionnèrent. Beaucoup d’entre eux étaient russes ou originaires de l’Europe de l’Est, d’autres étaient des communistes français convaincus, d’autres encore n’avaient aucune conviction politique. Les motivations de chacun pour jouer cette musique furent diverses. Les communistes, ignorants de ce qu’il se passait au pays, croyaient y trouver une expression du parti alors que les quelques russes, déplacés pendant la guerre et qui avaient choisi de ne pas rentrer chez eux, entrevoyaient, sans en parler, toute la souffrance du compositeur. Lui se taisait à ce sujet. Il ne rentrait jamais dans ces polémiques. Seul lui importait que la musique fût jouée.

Il choisit donc les meilleurs, sans tenir compte de leur passé et leur conviction, et grâce à ses relations obtint que l’église saint François Xavier, sceptique tout de même sur ses intentions, lui soit ouverte pour les répétitions. Pour ménager les opinions, il mit au programme des compositeurs plus consensuels et put se faire une place sur la scène musicale de l’après-guerre.

C’est ainsi que l’intellectuel musicologue, se transforma en impresario pour son quatuor à cordes : tous les mercredis soirs, en même temps qu’il prêtait l’oreille aux répétitions, il devait payer ses musiciens, faire ses comptes et organiser le planning de la semaine.

Anna et son béret avaient remplacé depuis deux mois, au pied levé, l’altiste, malade. Elle était douée, sensible à l’œuvre du compositeur, communiste et juive. Cela achevait de le plonger dans les profondeurs abyssales de son gouffre. Car, il entrevoyait mal, comment, lui, qui avait fui l’URSS en se faisant passer pour juif, pouvait fonder quoi que ce soit avec cette jeune fille. Il se contentait donc de la regarder et de s’émouvoir à sa vue.

Les musiciens venaient chercher comme d’habitude leurs payes après la répétition. Dimitri avait mis au point un double système de rémunération : une partie fixe et une partie variable en fonction de l’audience de leur concert. Le dernier spectacle n’avait pas fait salle comble en raison d’un programme russe un peu trop affiché. Les musiciens avaient l’habitude de ces rémunérations en dents de scie, mais ce soir, ce ne fut pas le cas d’Anna. Elle prit l’argent des mains de Dimitri et regarda longtemps les billets. Plus longtemps que d’habitude. Il dut lever la tête de ses papiers pour croiser son regard.

Puis-je vous parler, Monsieur Poliakov ?

Je..je vous en prie., bégaya-t-il.

Je préfèrerais attendre que les autres soient partis.

Ce genre de choses devait bien arriver un jour. En tant qu’administrateur du quatuor, il devait régler un certain nombre de questions pratiques, bien éloignées de la sphère artistique, et l’argent pouvait être plus qu’un détail pour certains. Pour l’instant, il n’avait pas eu de problèmes de ce genre. Les musiciens savaient que ces concerts n’étaient qu’un plus dans leur carrière et qu’ils devaient s’assurer de gagner leur vie par d’autres moyens. Les deux violonistes, le violoncelliste, ainsi que l’altiste malade étaient musiciens permanents pour des grands orchestres parisiens. Tous donnaient des cours au conservatoire en plus des cours particuliers. D’Anna, il ne savait pas grand chose. L’altiste l’avait recommandée dans l’urgence et Dimitri n’avait pas eu le temps d’auditionner d’autres artistes, ni de la questionner davantage. Il faut dire qu’elle l’impressionnait tant, que lui parler n’avait jamais été chose aisée.

Les musiciens ne se pressaient pas pour ranger leurs instruments. L’attente fut donc longue et très troublante pour Dimitri. Elle se tenait à quelques mètres de lui, faisant semblant de s’attarder à fermer son étui. Le violoncelliste lui proposa de la raccompagner chez elle. Elle prétexta qu’une amie venait la chercher et qu’elle préférait rester à l’attendre à l’intérieur car il faisait très froid dehors. Le musicien n’insista pas. Dimitri et Anna se retrouvèrent seuls pour la première fois dans le silence et la pénombre de Saint François Xavier.





4


Mathilde est une femme extraordinaire. D’une grande culture. Pas du tout la folle que j’imaginais. Elle a beaucoup voyagé, comme moi, elle a beaucoup lu et fait preuve d’une grande curiosité.

Elle a tout de suite fixé les règles du jeu. J’ai la liberté de sortir si le cœur m’en dit, et cela à tout heure, sauf lorsqu’elle sent que ça peut être le moment propice pour tenter l’expérience. Là je dois me tenir à ses côtés, pas trop près tout de même, juste assez pour pouvoir regarder sa montre et contrôler la mienne par la même occasion. Ça ne semble pas très contraignant, mais il faut que je sois d’une grande disponibilité.

Et je le suis.


Depuis hier, j’ai eu le temps de prendre mes marques et de savourer finalement des conditions de vie auxquelles je ne m’attendais pas, il y a vingt-quatre heures de cela. Ma situation est plutôt enviable. La chambre est confortable. La domestique me prépare mes repas si je lui demande, je peux manger dans la cuisine ou me joindre à la table de Mathilde. La politesse a voulu que je reste à dîner avec elle hier soir alors que je brûlais d’envie de faire un bon resto parisien. J’avoue que j’ai appréhendé notre première soirée. Mais le repas était délicieux et la conversation agréable. C’est là qu’elle a expliqué ce qu’elle attendait de moi. Ça me convient. Depuis hier, elle ne m’a pas « appelé » à ses côtés. Si bien que j’ai eu tout loisir de me balader dans la capitale et de revoir mes quartiers préférés. Je crois qu’il lui faut un peu de temps pour s’habituer à ma présence et retenter ses « expériences ». Moi, je ne suis pas pressé.


*

Ce premier texte, je l’ai écrit avant le dîner de ce soir. J’ai choisi de le garder car il correspondait bien à ma disposition d’esprit d’alors. Cependant, il s’est passé depuis quelque chose d’important et je me dois de témoigner jusqu’au bout. Je suis payé pour ça. Mais pas seulement. Je suis un peu troublé. Moi, le baroudeur, le reporter de guerre, l’homme qui a failli laisser sa vie cent fois. Attention, pas apeuré. Mais ça pourrait bien venir. Je ne sais pas toutefois si je suis une référence en matière de peur. Cette nuit, j’ai encore fini sous le lit à cause d’une sirène de police.

J’ai donc juste le temps d’écrire ceci avant la mise sous presse.


- Tallier, on a un cambriolage !

Dumont arrache le journal des mains du commissaire.

- Mais il est quelle heure ?

- Qu’est-ce que ça peut faire ! neuf heures trente. Tu n’as pas l’air bien réveillé. C’est quoi cette revue de presse du matin, c’est nouveau.

- T’occupe ! tu veux dire que le cambriolage vient d’avoir lieu ?

- Il y a une demi-heure. La maîtresse de maison est rentrée du boulot parce qu’elle avait oublié quelque chose à la maison.

- Elle a surpris quelqu’un ?

- Non, mais elle n’a touché à rien. Je l’ai prévenu de notre arrivée. Grouille.


Tallier hésite à prendre le journal avec lui. Il pourrait le lire en chemin. Ça le démange. Il sent que Dumont l’a à l’œil ces temps ci. Il doit jouer avec lui la transparence la plus totale. N’empêche que Patrick, c’est personnel. Ça n’a rien à voir avec l’efficacité du commissariat. Dumont pourra lui faire chaque matin ses yeux noirs, il ne cessera pas pour autant de prendre des nouvelles quotidiennes de son copain de toujours. Il tente un 180 degrés vers son bureau, bien vite arrêté par son collègue qu’il l’empoigne par le bras vers la sortie. Il soupçonne quelque chose, c’est sûr. Mais promis, juré, Dumont, je vais bien ! tout va bien !

Ils se dirigent vers la voiture banalisée. Inutile de sortir le grand jeu. Ils emmènent avec eux un des agents en service.


- C’est où ? demande Tallier

- Boulevard Pasteur.

- Même boulevard que la dernière fois ?

- Oui, et à maximum cinq cent mètres des autres cambriolages.

- T’as pris le dossier ?

- J’ai tout, Tallier.

- J’allais le prendre, mais tu ne m’as pas laissé le temps

- C’est ça, c’est ça…

- Il y a un problème , Dumont ?

- Non, rien, chef.


Le silence s’installe dans la voiture. L’agent à l’arrière du véhicule sifflote pour rompre la tension.

C’est Dumont qui conduit. Il s’en veut un peu. Il faut dire qu’il n’a pas le choix depuis qu’il s’est fait convoquer par le divisionnaire. Il ne sait pas dans quoi s’est fourré Tallier, mais ça chauffe en haut lieu. Ça date de l’arrestation du jeune médecin de l’hôpital de Garches et des digressions de son chef avec Durois, l’infirme de la rue Duranton. Dumont n’a pas tout compris de ce qui s’était tramé mais apparemment quelqu’un s’est plaint au ministre. Un médecin, un ponte, on n’a jamais voulu lui dire son nom. La plainte n’est pas formelle, mais Tallier est sous surveillance. Il doit respecter les procédures et les hiérarchies et ne plus la jouer perso. Et c’est sur lui, Dumont, l’adjoint, que cette lourde charge d’espionnage est retombée. Il sait que c’est un bon flic, avec des traits de génie parfois. La petite kiné semble lui apporter l’équilibre qui lui manquait. L’idée de l’affaire des cambriolages est une bonne idée, pas passionnante, mais adaptée aux compétences de l’équipe et capable de motiver les hommes sur une nouvelle mission. Il n’a qu’à veiller à ce que Tallier s’y investisse à 100% et tout rentrera dans l’ordre. Le sifflotement de l’agent est de plus en plus pesant.

Ils arrivent à l’adresse de l’infraction. Bel immeuble haussmannien, semblable aux cinq autres. L’appartement est au deuxième, l’étage noble, celui avec le balcon et la plus belle hauteur sous plafond. Encore des similitudes. Un pancarte « de retour dans cinq minutes » pendouille à la loge du gardien. Il doit être en compagnie de la propriétaire cambriolée en train de cancaner sur la jeunesse actuelle dépravée.

La cage d’escalier est digne de l’immeuble. Bien entretenue, avec des patines à l’ancienne sur les murs, et un tapis épais. Tallier comprend le choix des voleurs. Sauf qu’il doit y avoir dans ces appartements bien plus d’œuvre d’art et de bibelots à voler que de billets de cent euros.

La porte du deuxième, proprement forcée, est grand ouverte. Le gardien est à l’intérieur, dans le vestibule. La propriétaire, une femme d’une cinquantaine d’année, très digne, est assise sur un banc recouvert de soie bleue. Elle a posé ses sacs sur la console ainsi que son trousseau de clefs, aujourd’hui bien inutile. Elle semble attendre son tour chez le médecin.

Les deux policiers se présentent. La femme n’est pas plus perturbée. Tallier prend la parole.


- Madame de Chesnel, on nous a dit que vous n’avez touché à rien lors de votre arrivée. Est-ce exact ?

- Oui, je ne vais pas me répéter.

- Si, Madame, désolée, mais vous avez parlé au téléphone à mon collègue sous le coup de l’émotion. Nous avons besoin du récit détaillé et le plus objectif possible de la découverte de l’infraction.

- Emotion ? Colère plutôt ! Je me suis absentée vingt minutes, pas plus. Cela signifie que les voleurs devaient guetter mon départ pour se faufiler dans l’immeuble. C’est insupportable à imaginer.

- Revenez sur les faits, madame. A quelle heure êtes-vous parti de chez vous ? et votre mari ?

- Mon mari part très tôt, vers sept heures du matin. Moi, comme d’habitude, j’ai fermé la porte à neuf heures. Mon cabinet est à quelques rues d’ici. J’ai marché et je me suis aperçue que j’avais oublié un dossier important. J’ai rebroussé chemin. Je n’ai pas attendu l’ascenseur, je n’ai croisé personne ni dans le hall d’entrée, ni bien-sûr dans l’escalier. Arrivée sur le pallier, j’ai tout de suite vu la porte grande ouverte. J’ai pris mon portable pour appeler le gardien, je n’ai pas osé entrer, je suis restée sur le seuil. J’ai laissé Monsieur Pichon faire le tour de l’appartement.

- J’ai rien touché, promis, reprend le dénommé Pichon, gardien en chef, et apprenti garde du corps. J’ai fait la guerre d’Algérie, j’ai pas eu peur. J’ai pris le parapluie dans l’entrée pour m’en servir de matraque au cas où. Je suis entré dans toutes les pièces. Personne, y avait personne.

- Des fenêtres ouvertes ? demande Tallier

- Non, rien. Ils sont repartis par où ils sont rentrés. Par la grande porte, conclut le héros du jour.

- Où étiez-vous, Monsieur Pichon, après le départ de Madame de Chesnel, questionna Dumont.

- J’ai croisé madame dans le hall. Je nettoyais le sol. Je suis rentré dans ma loge aussitôt après. J’y suis resté jusqu’à ce que Madame de Chesnel m’appelle.

- Je suppose que l’on voit toutes les entrées et sorties de l’immeuble de là où vous vous tenez.

- Oui, bien-sûr, j’ai un système de miroir, diablement bien conçu. J’ai vu Monsieur de Chesnel sortir à sept heures, puis le monsieur du premier vers huit heures, puis madame de Chesnel sortir à 9 heures et rentrer vingt minutes maximum après.

- Personne d’autres ?

- Personne, personne ! J’en mets ma main à couper.

- Monsieur Pichon, vous vous êtes peut-être absenté quelques minutes ?

- Non, sûr et certain. C’est pas compréhensible cette histoire.

- On peut accéder au toit par les escaliers ?

- Non, bien-sûr que non.

- J’ai vu une porte au fond du hall d’entrée de l’immeuble, interroge Tallier. Où donne-t-elle ?

- Dans la cour intérieure.

- Qu’est-ce qu’il y a dans la cour ?

- Les poubelles et l’escalier de service.

- Où mène-t-il ?

- Il dessert un pallier qui communique avec toutes les cuisines des appartements, répond la propriétaire des lieux.

- Je peux jeter un œil ?.

- Je vous en prie, répond Madame de Chesnel. Je désirerais faire l’inventaire de ce qui nous a été volé. Je suppose que je dois le faire en compagnie de vos agents ?

- Disposez-vous d’argent liquide dans votre appartement ?

- Oui, peut-être, dans un tiroir de ma chambre, mais très peu.

- Alors soyez rassuré, il ne manquera que quelques billets, rien de plus.

- Ah bon ? Mais mes bijoux, mes collections ?

Tallier ne fait pas attention à la remarque et entre dans le premier salon de réception, suivi de l’agent de police chargé de relever les empreintes éventuelles et de Dumont qui s’empresse d’excuser le commissaire pour sa dernière impolitesse. L’adjoint a l’étrange impression que son rôle de voiture balai ne fait que commencer.





5


L’appartement est vaste. Madame de Chesnel, précédée de Dumont et de l’agent de police, part vérifier ses bijoux et ses collections. Monsieur Pichon, déçu qu’on n’ait plus besoin de lui, retourne à sa loge.

Tallier les laisse à leur besogne et s’en va visiter les « offices », à savoir la cuisine et l’escalier de service. La porte qui permet d’y accéder ne présente aucun signe d’effraction et est même fermée à clef. La serrure n’est toutefois pas aussi sophistiquée que celle de la porte principale. Avec les instruments habituels, on pourrait la crocheter sans laisser aucune trace. La refermer de même. Il préfère aller au plus vite ; il se rappelle du trousseau placé sur la console. Il parcourt à nouveau le long couloir et le premier salon pour venir le chercher. Les autres sont déjà loin, et personne ne le voit effectuer le seul larcin de la journée.

Il s’en doutait, l’escalier de service est bien moins décoré que le reste. Pire encore, il est dégradé. Les peintures s’écaillent, le bois des marches est sale et glissant. Il remarque que l’escalier descend jusqu’au sous-sol mais choisit de s’arrêter au niveau de la cour. A nouveau une porte, fermée à clé. Tallier n’a qu’à choisir la bonne dans le trousseau, et il se retrouve dans le boyau lugubre, gris, tapissé de crottes de pigeon. Il cherche des yeux la porte de communication avec le hall d’entrée de l’immeuble. Même clé que la précédente. Il tombe nez à nez avec Pichon.

- Que faites-vous là commissaire ?

- Je constate l’état des communs. Y a du boulot, Pichon !

- Personne de l’immeuble n’emprunte cet escalier, répondit un peu gêné le gardien.

- Le personnel de service, peut-être.

- Non, c’est bien fini, tout ça. Ils prennent le grand escalier comme les propriétaires. Il est uniquement utilisé par les livreurs des supermarchés ou les traiteurs, ça permet d’aller directement dans les cuisines.

- Personne n’est jamais tombé ?

- Bah, non, pourquoi ?

- Pour rien. Qui leur ouvre les portes ?

- C’est moi pour les deux de la cour. Après, je préviens là-haut pour que quelqu’un réceptionne les paquets.

- Il y en a eu récemment ?

- Toutes les semaines. Ils ne font pas souvent leurs courses eux-mêmes ici.

- Vous avez le nom des livreurs ?

- Oui, les habituels, j’ai tout dans ma loge. Je vais vous recopier ça. Entrez, commissaire

La loge est minuscule. Tallier en profite pour tester l’astucieux système du miroir. Difficile de rater les allées et venues de l’immeuble à moins qu’on s’absente. Pichon n’allait pas risquer de perdre son job en parlant devant madame de Chesnel. Tallier décide de reposer la question.

- Vous pouvez tout me dire Monsieur Pichon. Vous vous êtes bien absenté entre sept heures et neuf heures trente, n’est ce pas.

- Non, monsieur le commissaire. Promis, juré. Vous pouvez pas mettre ma parole en doute.

- Je ne le répèterai pas, promis juré.

- Vous m’offusquez ! C’est un mystère, je vous dis.

Pichon est tout rouge. Il a l’air vraiment vexé par la remarque de Tallier. Le commissaire décide d’arrêter la torture. Il a l’air sincère.

- D’accord, je vous crois. Et quand madame de Chesnel vous a appelé vers neuf heures vingt, vous êtes monté par l’escalier ?

- Oui, j’ai croisé personne si c’est votre question.

- Mais une fois au deuxième, n’importe qui pouvait sortir de l’immeuble sans que vous le sachiez.

- Oui, mais je connais les horaires des propriétaires. Il n’y a qu’un appartement par pallier. Le monsieur du premier étant déjà sorti, il restait les propriétaires des trois étages. Il ne sortent jamais avant dix heures…

- Je ne vous parle pas de ceux-là, mais des voleurs. En planque quelque part, ils pouvaient disparaître par la grande porte à ce moment là.

- …Oui…mais il n’y a pas d’endroit où se planquer.

- Dans les étages.

- Ah …

Pichon a beau avoir fait la guerre d’Algérie, il n’a pas eu l’occasion d’expérimenter toutes les ruses de la guérilla urbaine. Pris à défaut dans son rôle de gardien, il se renfrogne. Heureusement qu’il n’a pas compris le coup de l’accident dans l’escalier de service, sa journée aurait été bel et bien fichu.

Il donne la liste des livreurs à Tallier, sans un regard, et boudeur continue le travail de tri du courrier qu’il avait commencé avant l’arrivée du commissaire.

-ça n’explique pas comment ils ont fait pour rentrer dans l’immeuble, bougonne-t-il entre deux lettres. Faut un code quand même.

-Bien-sûr, ça n’explique pas.


Tallier le laisse à sa bouderie et à sa naïveté, et décide de faire un tour dans les caves de l’immeuble.

L’escalier de service y conduit. En guise de cave, il s’agit plutôt d’un entresol constitué d’un long couloir sordide qui dessert des pièces toutes fermées à clé. Des ouvertures rectangulaires entravées de solides barreaux de fer donnent sur le boulevard Pasteur. Aucun n’est descellé, et il faudrait être épais comme un ticket de métro pour pouvoir s’y glisser. Le couloir se termine par une autre porte en tôle différente des autres et comportant une serrure bien plus sophistiquée. Impossible de la crocheter facilement, et aucune clé du trousseau ne permet de l’ouvrir. Ou c’est la caverne d’alibaba du plus gros propriétaire, ou ça communique avec le couloir de l’immeuble voisin. A demander à Pichon. Il remonte au niveau du hall. Il n’a jamais autant gravi de marches que ce matin.

Le gardien distribue maintenant le courrier dans les boîtes aux lettres. Toujours boudeur et en plus en retard sur son horaire habituel. D’habitude, dès neuf heures trente, tout est en ordre. L’aventure de ce matin a bouleversé sa routine et ça le met un peu plus de mauvais humeur. Ça, plus les remarques désobligeantes du commissaire.

Tallier aperçoit parmi les lettres plusieurs exemplaires du journal dans lequel écrit Gandolfo. Une idée lui vient. On ne sait jamais.

- Je peux prendre le courrier de Madame de Chesnel, si vous voulez, tente-t-il.

- Je ne sais pas si je peux…

- Voyons, monsieur Pichon, vous pouvez avoir confiance en moi…

Pichon hésite. Par chance pour Tallier, il ne l’a pas encore mis dans la boîte et madame de Chesnel est abonné au journal convoité.

- Il est entre de bonnes mains, monsieur Pichon, je monte lui remettre, dit Tallier en saisissant le courrier des mains du gardien. Une dernière question. L’escalier de service mène-t-il à des chambres de bonne ?

- Non, le propriétaire du cinquième a racheté toutes les chambres pour se faire un duplex.

- Pas de possibilité de sortir par les toits en empruntant l’escalier de service ?

- Non, je vous l’ai déjà dit ! de toute façon, vous avez déjà résolu le mystère ! ronchonne Pichon.

- Ce n’est qu’une hypothèse, Monsieur Pichon. Il faut que j’évalue toutes les issues de l’immeuble. Et par les caves ?

- Comment ça, par les caves ?

- Il y a une porte au fond, une métallique avec une grosse serrure. Où mène-t-elle ?

- Vous avez vu comment elle est solide ! c’est une porte de coffre-fort ce truc. On peut pas la forcer. Elle ne l’était pas, n’est-ce pas ?

- Non, rassurez-vous. Elle communique avec l’immeuble d’à côté, c’est ça ?

- Oui, c’est ça. Les deux immeubles ont été construits en même temps. Je ne sais pas pourquoi, mais ils ont prévus la communication par les sous-sol. Mais ça fait très longtemps que des portes ont été installées pour bloquer les passages.

- Je ne vous embête pas plus, restez toutefois à notre disposition pour des questions supplémentaires.

- Vous n’oubliez pas le courrier, commissaire !

- Pas de problème, Monsieur Pichon, c’est comme si c’était fait !





6


J’ai donc juste le temps d’écrire ceci avant la mise sous presse.

Mathilde m’a appelé ce soir. Juste après le dîner. En fait, elle m’attendait. Je m’étais permis une sortie au restaurant, celui qui m’avait tant fait envie la veille. Je ne me suis pas absenté longtemps. Heureusement, pour mon hôte, car je l’ai retrouvé immobile dans le fauteuil du salon, en réelle attente de mon retour.

Je me suis assis à ses côtés. Et j’ai attendu. Je supposais que c’était comme ça que cela devait se faire, dans le silence, juste ponctué par les tic-tac de nos montres respectives.

Mais pas du tout. Elle prit la parole.

- Mon mari a été assassiné. On n’a jamais retrouvé le meurtrier

- Je suis désolé…je ne savais pas, balbutiai-je.

- Vous ne vous êtes pas renseignée sur moi.

- Non. Pourquoi aurais-je dû le faire ?

- Vous êtes journaliste. Vous êtes d’un tempérament curieux sinon vous n’auriez pas accepté ma demande.

- J’ai surtout besoin d’argent.

- Cela n’empêche pas la curiosité.

- Je n’ai fait aucune recherche particulière sur vous. Finalement vous pouvez me raconter ce que vous voulez.

- Ce n’est pas n’importe quoi. C’est la vérité.

- Vous voulez en parler, c’est ça ?

- Sans doute. Etes-vous intéressé ?

- Je vous écoute.

- Vous n’enregistrez pas.

- Ça a un rapport avec vos expériences ?

- Indirectement, peut-être.

- Vous m’intriguez…mais j’ai finalement une bonne mémoire et je vais tout retranscrire dès ce soir dans mon article. Je peux tout écrire, n’est-ce-pas ?

- Tout !

- Alors allez-y …

- Ce sera long et je vous demande de ne pas m’interrompre

- J’ai tout mon temps..si je puis me permettre.

Mathilde, jusqu’ici sur l’avant du siège, se recule pour s’appuyer contre le dossier de la bergère à oreilles. Effectivement, ça risque d’être long.

-Nous formions un couple très heureux. Nous n’avons pas pu avoir d’enfant, mais notre vie sociale compensait largement ce manque. Mon mari était un grand inventeur. Cela semble étrange à notre époque d’employer ce terme. Mais, c’est exactement comme cela qu’il gagnait sa vie. Il déposait des brevets et touchait des royalties lorsque ses inventions étaient utilisées dans l’industrie. Des domaines multiples l’intéressaient même si sa formation initiale concernait l’ingénierie des communications. Ne m’en demandez pas plus là-dessus. Cependant, il avait d’autres passions, en particulier pour la musique et plus précisément la direction d’orchestre. Il avait suivi une formation de pianiste au conservatoire, mais il s’est longtemps plaint de jouer en solitaire et enviait ses camarades violonistes ou clarinettistes qui pouvaient jouer dans un ensemble. Alors il s’est perfectionné en direction d’orchestre dès qu’il en a eu l’occasion. Il était plutôt doué. Au début, on ne le prenait pas trop au sérieux car il ne faisait pas partie du « sérail ». Il gagnait très bien sa vie grâce à ses inventions, il n’avait pas besoin de la musique pour vivre, contrairement à certains qu’il était amené à côtoyer dans ce milieu. Mais ses performances ont vite démontré son talent même s’il continuait d’être considéré comme un amateur. Il avait été choisi pour diriger un grand orchestre parisien, le philharmonique Poniatov. Il a assuré deux saisons. C’était très prenant, et pendant ce temps, il n’a jamais été aussi inventif. Nous traversions vraiment une belle période dans notre vie. Je le suivais partout, aux différentes réceptions du monde industriel et musical. Nous avions mélangé les deux, un soir, à un dîner. Un choc culturel passionnant, nous devions le renouveler…

Sa voix reste en suspens. Je n’interromps pas puisque je l’ai promis. Il ne faudrait pas que cela s’éternise ; la mise sous presse n’attend pas. Le silence se prolonge, j’ai le tort de regarder ma montre.

- Ne vous en faites pas pour votre article, cela ne va plus être très long. Il est mort au début de la troisième saison, au moment où la Nasa devait lui acheter un prototype. Il s’est jeté par la fenêtre de son bureau. Là.

Elle me montre du doigt l’endroit. Je m’attarde comme un idiot sur les rideaux. Je pense qu’il a dû les écarter avant de se…suicider. Ce n’est donc pas un meurtre. Mon regard sur elle doit avoir changé car elle me reprend aussitôt.

- Ce n’est pas un suicide, contrairement à ce que la police a voulu me faire croire. C’est un assassinat. Il est tombé parce qu’on lui a dit de le faire.

Je me permets une remarque.

- Vous voulez dire qu’on l’a poussé ?

- Non, vous ne me comprenez pas, personne n’était dans l’appartement, je le sais, j’étais dans ma chambre. Il a reçu un coup de téléphone, il a ouvert la fenêtre et il est tombé.

Je l’ai encore interrompue. Cependant, je n’ai plus ni le temps ni l’espace pour le retranscrire. Le gros Michel m’a commandé des articles de 125 lignes. Pas une de plus. Je vais lui porter en main propre.

Episode 2, Une affaire de temps. Chronique de Patrick Gandolfo





7


- Tallier, plie ton journal, elle arrive !

Assis sur le banc de soie bleu, le commissaire prend le temps de relire les dernières phrases.

- Plie-le, je te dis, elle est furibard. On ne lui a rien volé, mais elle vient de perdre ses clefs.

Madame de Chesnel arrive, hystérique, dans le vestibule.

- Les clefs du cabinet sont sur le même trousseau. C’est une catastrophe. Il faut que je téléphone à ma secrétaire !

Tallier ne se presse pas pour plier le journal. Ça met Dumont dans une rage folle, d’autant plus qu’il aperçoit les clefs sur la console, à l’endroit exact où la propriétaire dit les avoir laissées. Il sent un coup fourré de la part de son chef. Il va falloir qu’il couvre, ça le fatigue d’avance.

- Les clefs ! je les ai retrouvées, elles étaient par terre, s’exclame Dumont, mauvais acteur.

- Mais on a regardé cent fois !, balbutie la propriétaire.

- C’est l’affolement, Madame, l’affolement !

Tallier regarde Dumont, d’un air complice. Mais Dumont ne plaisante pas, il lui renvoie un regard noir des grands jours. Madame de Chesnel s’écroule sur le banc de soie à côté du commissaire. Les nerfs lâchent. Elle fond en larmes.

Tallier est un peu gêné. Il pense pouvoir calmer le jeu.

- J’ai votre courrier, Madame.

- Je n’en ai rien à faire, commissaire, si vous saviez comme je n’en ai rien à faire !

Elle prend quand même le tas de lettres que lui tend le commissaire.

- Mon journal, je ne comprends pas, on dirait qu’il a été lu !

Là, c’est la goutte d’eau. Les larmes jaillissent de plus belle. La très digne Madame de Chesnel craque. Le rimmel dégouline, le brushing s’écroule. Elle prend sa tête dans les mains. Il semble qu’elle évacue sur le banc en soie bleue bien plus qu’elle ne le devrait en de pareilles circonstances. Il a déjà vu des familles dont l’appartement avait été cambriolé de fond en comble pendant leurs vacances, pleurer devant toute leur vie soudainement disparue, des pauvres gens désespérément éperdus devant le bijou de l’arrière grand-mère envolé à tout jamais, mais madame de Chesnel semble craquer pour une toute autre raison. Elle et son mari font partie de ces personnes qui donnent l’impression qu’il ne leur arrive jamais rien car ce sont des champions de la dissimulation. Tout va bien, même si tout va mal. Alors parfois, ça explose. Il suffit d’une porte fracturée, même proprement, d’une très momentanée disparition de clefs, et d’un journal déjà lu.

Tallier se sentant responsable des deux derniers éléments déclencheurs, ose une main consolatrice sur l’épaule de madame de Chesnel. Elle sursaute. Ça non plus, le tactile, ça ne doit pas être son fort.

Vous avez appelé votre mari ? demande-t-il d’une voix douce. Vous voulez qu’il vienne ?

- Mon mari a bien trop de réunions aujourd’hui pour se libérer.

Elle se reprend très vite, consciente que c’est à elle de gérer cette journée toute seule. Elle semble en avoir l’habitude.

- Que faut-il que je fasse ? Il faut que je me rende au commissariat pour déposer plainte, c’est bien cela ?

A part le rimmel encore dégoulinant, elle est redevenue très digne.

Tallier prend pitié. Il sent qu’il y a beaucoup de souffrance dans cette femme. A moins qu’il n’essaye de se faire pardonner.

- Mon agent va prendre votre déposition ici. N’est-ce pas Dumont, on peut faire ça ?

L’adjoint bougonne, mais lui aussi a envie d’effacer le coup des clefs et du journal. Il propose à Madame de Chesnel de s’installer dans le salon avec l’agent de police pour prendre sa déposition. On lui emprunte un stylo, un papier et on règle vite l’affaire.

Avant de quitter les lieux, Tallier dérange une dernière fois la propriétaire pour connaître les noms de son personnel de service et de ses livreurs habituels. Il constate que ces derniers sont bien sur la liste de Pichon. La dernière livraison date d’avant hier.





8


Les nouvelles étaient bonnes ?

Dumont a tout juste attendu que le commissaire claque la porte du véhicule banalisé pour attaquer.

De quoi, tu parles ?

Je te demande si tu as fait une bonne lecture pendant que nous, on comptait une par une les pièces de collections des de Chesnel.

- Arrête ton cirque, Dumont. Je suis sûr que je connais maintenant l’immeuble mieux que toi.

Ah bon, les plans étaient dans le journal ?


Continue reading this ebook at Smashwords.
Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-35 show above.)