Excerpt for La ballade irlandaise by Luc Gagnon, available in its entirety at Smashwords

La ballade irlandaise

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Luc Gagnon
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Luc Gagnon

Nouvelle



***


À Reine-Andrée Gauthier
J'aurai commencé pour toi, je termine aujourd'hui pour moi. Tu es toujours une grande inspiration. Merci pour tout !




***


Table des matières
Chapitre 1 –Prélude
Chapitre 2 - La révélation
Chapitre 3 – L'épreuve
Chapitre 4 – Le nouveau monde
Chapitre 5 – Le retour
Informations



***

Prélude

- Jeanne ! Viens souper ! s'écrie Marguerite Vallois.

- Faut que j'y aille Maryse ! On se voit demain ?

- Ouais ! On ira à l'étang. Je t'attendrai là.

- D'accord, à demain !

- Salut !

Encore une autre belle journée qui se termine pour Jeanne et Maryse qui ne se laissent que pour manger et dormir. Elles passent leur temps à bavarder, à rire, à jouer et à mener de nombreuses recherches sur les grenouilles. Depuis qu'elles se connaissent toutes les deux, elles se voient tous les jours sans exception. Il faut dire qu'il n'est pas très difficile de se rencontrer au village. Ce n'est d'ailleurs que par ce nom que l'on désigne ce petit rassemblement de maisons de pêcheurs accrochées au rivage. Elles font partie de la Seigneurie LeVillois. Comme les activités de cette seigneurie tournent essentiellement autour de la pêche, les propriétés sont plutôt rapprochées. Ici il n'y a pas de rang ou de canton. On vous accorde un lopin de terre et vous y installez votre maison, le plus près possible de la mer. Il règne donc un paisible esprit d'entraide et de franche camaraderie entre les habitants. À part quelques rares accrochages historiques survenus entre Maurice Dufresne et Léon Desrosiers au sujet du fils de ce dernier qui s'était trop aventuré dans les sentiers secrets de la fille du premier, tous s'entendent à merveille. On s'accommode du caractère de chacun. La solidarité des habitants face aux difficultés de vivre dans un tel pays l'emporte souvent sur les conflits personnels. Il ne suffit encore que la mer se gonfle un peu pour voir se serrer les coudes de tous, hommes, femmes et enfants.

La seigneurie est la propriété de Jean-Denys LeVillois, un aristocrate français qu'on n'a jamais rencontré. Richard Vallois, le père de Jeanne, désigné comme gestionnaire par monsieur LeVillois, est le seul à le connaître. On dit que c'est un homme juste qui serait par contre plus intéressé par les dividendes de ses investissements que par les pêcheurs eux-mêmes. Le travail de monsieur Vallois fait toutefois oublier les travers de son patron. C'est un homme franc et profondément humain qui préfère de beaucoup l'entente à la confrontation. Ça fait bientôt sept ans qu'il est arrivé de France avec son épouse. Dès son arrivée, ses relations avec les pêcheurs furent cordiales. C'est un grand monsieur plutôt costaud. Certains disent que s'il avait été petit et frêle, il en aurait été tout autrement. "C'est toujours plus simple de s'imposer quand on dépasse tout le monde d'une tête" disaient certains. Il faut dire que dès le départ, monsieur Vallois a bénéficié d'un appui important en la personne de Peter O'Reilley. La famille O'Reilley était installée ici bien avant que le village fasse partie de la seigneurie. Ils ont trimé dur et accueilli tout le monde avec beaucoup de générosité. C'est pourquoi Peter est respecté de tous. C'est un grand homme sculpté par la pêche qui, sans jamais faire trop de vagues, ne s'en laisse imposer par quiconque. Peter est un pur Irlandais de souche d'une famille droite et sans histoire. Son jugement n'est que très rarement et timidement remis en cause. On peut croire qu'ils étaient destinés à travailler ensemble, lui et monsieur Valois. Ils se sont entendus spontanément.

La plupart des pêcheurs qui habitent ici, tout comme les O'Reilley, sont des immigrants irlandais qu'on a réchappés du naufrage de leur navire sur les récifs du Cap à l'Épée. On l'appelle ainsi parce qu'on n'en est pas au premier navire éventré par ses lames. On raconte que depuis que le village est là, on a vécu au moins cinq naufrages sur ces récifs. La mer est tellement mauvaise et les fonds tellement hasardeux ! On a l'impression que le village a été fondé parce qu'il était plus difficile d'essayer de partir que de se résigner à s'y installer. On y vit quand même bien. Quelques cultivateurs s'arrachent l'existence à cultiver la terre caillouteuse de la seigneurie. Outre les petits potagers de chacun, c'est de ces petites fermes que proviennent la plupart des denrées périssables comme la viande, les légumes, les œufs et le lait. Morgan O'Reilley, le fils de Peter, et Sean O'Connor, son meilleur ami, prennent d'ailleurs un malin plaisir à aller courir après les vaches de monsieur Johnson qui possède une ferme tout près du village, sur les plateaux qui surplombent la baie. Cette grande baie aux eaux calmes et salines est située juste derrière le large barachois sur lequel est construit le village. Les couchers de soleil y sont à vous couper le souffle. Autrefois, les pêcheurs y amarraient leurs chaloupes pour éviter qu'elles ne soient abîmées par les grands temps. Une bonne tempête peut vous décimer une flotte de bateaux avec une seule vague. Les pêcheurs devaient donc surveiller attentivement les mouvements des marées. Si, à l'aube, la marée était basse, les bateaux s'échouaient et rendaient ainsi l'amorce d'une journée de pêche plus ardue. C'est pourquoi, avec beaucoup de volonté, on a aménagé une jetée au pied des gros rochers qui surplombent l'entrée est de la baie. Celle-ci casse les grosses vagues et rend possibles les sorties en mer à toute heure du jour, sans considération pour les marées puisqu'on y amarre les bateaux. Toutefois, lorsqu'on voit que les conditions se gâtent dangereusement, on rentre les bateaux au cœur de la baie. Les matériaux sont tellement rares pour en construire de nouveaux qu'il est préférable de tout faire pour protéger son embarcation.

Les O'Reilley possèdent six chaloupes dont deux appartiennent à Peter qui espère bien que son espiègle de fils prenne un jour la relève. Pour l'instant, il est plus intéressé à faire des mauvais coups avec Sean qu'à penser planifier son avenir. Peter espère beaucoup pour son fils aîné. Owen, le fils cadet, est plus sérieux, mais beaucoup plus timide que son grand frère. L'épouse de Peter, Hope, lui dit souvent qu'il faut cesser de mettre de la pression sur les enfants et faire un peu plus confiance à Dieu et au temps qui arrange souvent les choses. Son mari est très exigeant pour ses enfants. Il ne faut pas s'imaginer qu'ils sont laissés à eux-mêmes sans encadrement. Chaque jour, les deux fils, malgré leur jeune âge, doivent venir sur la grève aider leur père à démêler et à réparer les filets fraîchement utilisés. Ils reçoivent chaque matin une liste des tâches à accomplir pendant la journée. Évidemment, les deux garçons s'en acquittent bien vite et partent jouer avec leurs amis. À l'occasion, Hope permet à ses fils de prendre congé de ces travaux et s'emploie à calmer son mari. "Ils vieilliront bien assez tôt" dit-elle à Peter inquiet.

Hope visite souvent sa grande amie Marguerite Vallois, la mère de Jeanne. Elles s'entraident parfois pour faire des confitures, sarcler le potager ou encore pour convaincre madame Johnson de réduire le prix de sa laine qu'elle vend beaucoup trop cher. Elle en veut à Hope parce que, prétend-elle : "Son fils finira par faire tourner le lait de mes vaches". Hope feint l'innocence et nie tout en bloc, minimisant du même coup la gravité des frasques de son fils. Marguerite, de son côté, prétend que de toute façon, la laine de madame Johnson est trop dispendieuse considérant qu'elle est plutôt mal filée. En blague, un jour, elle avait même avancé que c'était pratiquement un miracle que ses moutons produisent encore de la laine.

- Remarque bien, dit-elle. Son mari est mené aux cris et aux larmes et il n'a plus un poil sur le caillou. Elle fait la même chose avec ses moutons !

L'humour de Marguerite amuse beaucoup Hope qui est une femme beaucoup plus réservée que son amie. Leurs époux respectifs se voient aussi sur une base quotidienne. Chaque pêcheur fait rapport de ses prises à monsieur Vallois qui en achète de grandes quantités pour l'exportation.

Secrètement, les deux couples d'amis souhaitent qu'il puisse un jour se passer quelque chose entre Jeanne et Morgan. "Un jour" parce que, pour l'instant, "peu probable" est l'expression à employer. Les deux jeunes gens se tolèrent, sans plus. Lorsque les O'Reilley et les Vallois se rassemblent pour un souper, les rapports entre les enfants sont cordiaux. On s'amuse un peu à l'occasion et on discute. À part ces rencontres "obligées", ils ne se voient que rarement si ce n'est qu'à l'école. C'est d'ailleurs là qu'eut lieu leur plus violente dispute. Pour s'amuser, Morgan ne cessait de tirer la longue queue de cheval blonde de Jeanne qui, exaspérée, avait fini par lui enfoncer sa plume dans la cuisse. Hope a bien essayé de faire comprendre à son fils, autant blessé à l'orgueil que dans sa chair, qu'il avait mal agi et qu'au fond il l'avait quand même bien cherché, mais en vain. Morgan considérait qu'il n'y avait aucune commune mesure entre tirer la queue de cheval de Jeanne et se faire enfoncer une plume dans la cuisse par vengeance. Pour lui, c'est Jeanne qui aurait dû être punie. Devant de tels arguments, Hope avait eu beaucoup de difficulté à continuer le débat. Peter pour sa part avait tranché, exigeant que son fils présente des excuses à la petite Jeanne. Morgan avait tout simplement l'impression qu'on exigeait de lui qu'il vende son âme au diable.

De leur côté, les Vallois étaient aussi dans l'eau chaude, expliquant à Jeanne que la pénitence infligée au petit O'Reilley était beaucoup trop grande et que la vengeance n'apporte rien de bon. Elle était intraitable. Ils avaient donc, eux aussi, exigé des excuses de la part de leur fille. Les quatre parents se rencontrèrent donc pour décider du moment opportun pour une telle mission diplomatique. Ils décrétèrent que le lendemain, à midi, leurs enfants seraient mis en présence l'un de l'autre. Pour réconcilier les orgueils blessés et apprendre à leurs enfants la patience et la retenue, Jeanne et Morgan devraient s'excuser l'un après l'autre et ensuite se donner la main. C'est bien simple, au moment venu, on avait l'impression d'assister à la rencontre de deux banquises. En quelques secondes, Jeanne et Morgan s'étaient exécutés, excuses faites et poignée de main donnée. On aurait senti plus de chaleur humaine en un froid matin de janvier par grand vent. Ils ne se sont presque plus adressé la parole par la suite. C'est ce genre de querelle qui dure pendant des années, mais dont on oublie ce qui l'a causée. Ils s'observent de loin, s'informent de ce qui se passe, surveillent les moindres gestes de l'autre. Tout cela au grand désespoir de leurs parents qui passent du "peu probable" à "impossible".



***

La révélation

Des années passent sans qu'on puisse espérer quoi que ce soit de positif entre les deux jeunes gens. Ils se sont tous deux grandement épanouis tant physiquement que moralement. Le petit O'Reilley est aujourd'hui un jeune homme raisonnable qui a, au grand soulagement de madame Johnson et de ses vaches, gagné en maturité. Il travaille maintenant avec son père comme aide pêcheur. Il ressemble d'ailleurs de plus en plus à ce dernier. Du petit démon rouquin qu'il était, il ne reste pas grand chose. Il a beaucoup grandi et son corps s'est enveloppé de muscles. Ses taches de rousseur se sont estompées et ses cheveux ondulés sont désormais auburn. Toutes les filles du village sont d'accord là-dessus, Morgan est un fruit prêt à être récolté. L'avenir nous dira bien laquelle d'entre elles le mettra dans son panier. En attendant, il travaille fort et apporte sa contribution au maintien du bien-être de sa famille. Comme les études ne peuvent se prolonger sur plusieurs années dans une petite bourgade comme le village, les jeunes hommes se joignent vite aux activités de leurs pères. Morgan ne fait donc pas exception.

Les jeunes filles, pour leur part, assimilent les rouages de la vie domestique. Elles se préparent toutes à tenir maison et s'entraînent à prendre soin de la marmaille. C'est aussi le cas de Jeanne, la marmaille en moins. Sa mère n'a malheureusement pu donner naissance à un autre enfant. Après une fausse couche et un enfant mort-né, la pauvre Marguerite n'avait plus, malgré son fort caractère, le courage de tenter à nouveau d'avoir des enfants. Jeanne est donc fille unique et bénéficie de toute l'attention de ses parents. Avec les années, elle est devenue une véritable fille à marier. Elle est très élégante et remplie de charme. Sa taille de guêpe attire plus d'un regard et décoche plusieurs flèches de jalousie à son égard. Toutes les jeunes filles n'ont pas sa chance. Prenons Maryse, sa grande amie et presque sa sœur, c'est une grande et jeune fille que la nature a généreusement enrobée. Elle possède donc une présence qu'on pourrait qualifier d'imposante. Loin de s'en faire, elle estime avoir un charme fou.

- Tous les gars n'aiment pas les manches à balai, Jeanne, de dire Maryse à son amie. Ça prendrait d'ailleurs un méchant porte-poussière pour t'endurer !

- Et puis toi, Maryse Bertrand, ça te prendrait bien un charpentier.

- Ça va être facile à trouver ici d'abord. Et puis pourquoi ça m'en prendrait un ?

- Pour bâtir une maison à ta mesure voyons, dit Jeanne, espiègle.

- Ben quoi, as-tu quelque chose contre l'ambition ?

- Ben non, pour élargir les cadres de portes, innocente ! Ha ! Ha! Ha !

- Tu peux ben parler toi, le vent te pogne même pas ! Quand tu ramasses les draps derrière chez-vous, de loin, on jurerait un mât de bateau qui court après ses voiles !

Et elles peuvent continuer comme ça pendant des heures. La mère de Jeanne trouve d'ailleurs que cet exercice est très formateur. Sa propre mère aurait eu cela en horreur, c'est d'ailleurs probablement un peu par vengeance envers celle-ci qu'elle laisse à Jeanne et Maryse ce loisir. Il faut dire que les efforts de Marguerite Valois en vue de contrôler l'impulsivité de sa fille portent fruit. Certes, il reste encore à polir quelques facettes de son caractère difficile, mais dans l'ensemble, elle se félicite du résultat. Elle se fait toujours un point d'honneur de lui apprendre à tempérer ce volcan qui lui chauffe la poitrine. Et de fait, Jeanne est devenue une jeune fille fraîche et charmante, à l'image de sa mère. On l'apprécie beaucoup au village. La position de son père ne représente pour elle aucun handicap. Bien qu'elle soit prompte, elle montre beaucoup de retenue lorsqu'elle s'entretient avec des personnes qui ne font pas partie de son entourage immédiat. Disons seulement que ses paroles sont plus douces et nuancées avec la visite qu'avec ses proches.

Jeanne apprécie beaucoup faire des promenades. Sa mère lui laisse parfois quelques heures pendant lesquelles elle arpente le village et les alentours à la recherche d'un petit coin calme où elle peut se laisser aller aux mains du vent. Elle adore se laisser caresser le visage par une brise légère et saline. Habituellement, on la retrouve debout, les pieds dans le sable, les yeux fermés, le nez en l'air, comme si elle était la figure de proue d'un navire ensablé.

Aujourd'hui, la promenade de Jeanne a quelque chose de spécial. D'abord, il fait horriblement chaud. Le temps est sec, la mer est d'huile et le vent à peine perceptible, des conditions qui sont très rarement rassemblées dans ce coin de pays. Marguerite décide donc de dispenser sa fille des corvées quotidiennes. Elle-même s'en passera.

- On ne peut pas être plus catholique que le Saint-Père tout de même ! dit-elle à Hope O'Reilley chez qui elle passe la matinée.

Jeanne profite donc de ce temps plus ou moins emprunté pour se promener. Son trajet préféré est un petit sentier qui serpente les abords de la baie et qui débouche sur une petite anse située à l'est de la grève. Un petit rocher lui permet de se percher assez haut pour lui éviter de se faire éclabousser par les vagues. C'est donc dans cette direction que se dirige nonchalamment Jeanne. Sur son chemin, elle croise madame O'Connor, la mère du meilleur ami de Morgan, qui étend son linge. Elle lui envoie gentiment la main et lui lance un grand bonjour. Madame O'Connor ne peut s'empêcher de penser :

- Oh my ! Si mon garçon pouvait se décider. Quelle bonne wife ça lui ferait !

Elle ne semble pas se douter que Jeanne n'a jamais considéré Sean O'Connor comme un ami. Elle regarde donc, rêvassant, la jeune fille s'éloigner et se frayer un chemin à travers les grandes herbes pour atteindre la grève. Comme Jeanne arrive sur place, elle remarque que des pêcheurs sont déjà rentrés. Un peu surprise, elle s'approche davantage, en douce, question de voir ce qui se passe. Soudain, elle s'arrête, mal à l'aise. Celui qu'au loin elle voyait de dos démêlant ses filets se montre maintenant de profil. C'est Morgan. Tout de suite, elle profite du fait qu'il ne l'ait pas encore aperçue pour se mettre un peu en retrait près des rochers. Les occasions qu'ils ont eu de se retrouver face à face n'ont pas été si nombreuses depuis quelques années. Toutefois, quelque chose l'empêche de quitter la grève. Serait-ce que son volcan montre des signes d'activité ? Elle reste accroupie là et regarde toujours en direction de Morgan. Elle réalise tout juste à quel point Morgan a changé. Elle l'observe, démêlant ses filets, torse nu et trempé de sueur. Le soleil qui donne à sa peau un étonnant reflet doré, découpe son corps en de franches zones d'ombre et de lumière qui mettent en évidence le volume de ses muscles. Ses bras lui semblent forts et ses mains, habiles. Elle ne manque pas de s'attarder sur sa mâchoire que la barbe du matin, éclairée à contre jour, souligne encore davantage. Mais que s'est-il passé ? Comment est-ce arrivé ? Elle détestait un garçon espiègle qu'elle ne pouvait voir en peinture. La voilà maintenant qui s'émeut à observer un homme déterminé et désirable qu'elle a l'impression de ne plus connaître. C'est toute une révélation, mais elle n'est pas au bout de ses peines. Morgan relève les yeux de son ouvrage et balaie brièvement la grève du regard : d'abord un bref aperçu des environs puis vite, son regard se fixe sur cette jeune fille accroupie près des rochers. Jeanne est terrorisée. Pendant un court instant, leurs regards demeurent en contact. Les yeux verts de Morgan dans ceux noisette de Jeanne. Elle est la première à réagir en prenant maladroitement ses jambes à son cou. Déjà bouleversée par ses observations, elle n'arrive plus à se contenir. Elle dévale à grandes enjambées le petit sentier qui borde la baie. Madame O'Connor l'entrevoit à peine entre deux draps. Elle court en direction de chez Maryse.

Pendant ce temps, sur la grève, Morgan ne démêle plus ses filets. Malgré la chaleur torride, la chair de poule prend son corps d'assaut par vagues successives, au rythme de ses pensées.

- Jeanne ! se dit-il. Qu'est-ce que…

La découverte semble aussi soudaine pour lui que pour elle. Il est sans mots. Ses pensées se bousculent. Les deux mains dans les filets, appuyé sur la chaloupe sous ce soleil de plomb, il fixe successivement les clapotis de cette mer d'huile, la grève et son filet encore humide. Il jette aussi à quelques reprises un coup d'oeil sur cet endroit où se trouvait Jeanne. Il passe lentement la main sur son front mouillé. Il la revoit dans sa tête qui détale comme un chevreuil en fuite. Et ce regard ! Comment oublier ce regard ? C'est comme si une image s'était gravée dans son esprit. En pensée, il peut maintenant détailler le doux visage de Jeanne : ses délicats sourcils légèrement en pointes, sa peau lumineuse sous le soleil, ses lèvres invitantes. Il se surprend lui-même. Comment a-t-il pu retenir si clairement les moindres détails de son visage ? Comment se fait-il qu'il n'ait pas remarqué tout cela avant ? Il n'arrive pas à comprendre.

Peter, qui remonte sa chaloupe sur le rivage, non loin de là, s'étonne de l'attitude de son fils qui est assis sur le rebord de sa chaloupe, immobile, avec le filet dans les mains, le regard vide.


- Morgan ! s'écrie-t-il. Ça va, son ?

- Han ? rétorque bêtement Morgan. Oh yeah dad, I'm alright ! Yeah, I'm alright, rajoute-t-il doucement, pour lui-même.

Il doit se remettre au travail, mais il se sent comme si on venait subitement de le réveiller en pleine nuit pour jouer aux échecs. La moindre petite tâche lui demande la plus grande concentration. Il ne peut s'empêcher de penser à Jeanne et à ce qui vient de se passer.

Plus loin, au village, Maryse est plutôt intriguée de voir Jeanne s'approcher de chez elle à une telle allure.


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