Excerpt for Pluviose 217 by Baudouin Van Humbeeck, available in its entirety at Smashwords




Pluviose 217

By Baudouin Van Humbeeck

Copyright 2011 Baudouin Van Humbeeck Smashwords Edition

ISBN 978-2-9601117-2-9



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Prégénérique







Pluviose 217 est un feuilleton en 28 épisodes qui a été publié sur retiendra.com en février 2009 (en pluviose 217 selon le calendrier républicain). L’actualité de cette période était marquée par l’affaire Fortis. Une banque belge était en difficulté. Le débat qui faisait rage portait sur sa vente ou non.

Pluviose 217 se déroule à Bruxelles. J’ai fait ce qui est possible pour présenter les lieux au lecteur qui n’a jamais mis les pieds à Bruxelles.

Chaque épisode se déroule sur un des 28 jours du mois de février. Le 13e épisode se déroule le 13 février, le 14e épisode se déroule le 14 février. Et donc, l’épisode qui est sur le point de commencer, se déroule le 1er février 2009.

Pour l’anecdote, j’ai regardé le Super Bowl dans la nuit du 1er au 2 février et je n’étais donc pas dans une forme olympique pour écrire l’épisode du 2 février. Avec un peu de chance, vous ne vous en apercevrez pas. L’épisode du 24 février a été commencé le 24 février à 23h et terminé à 23h 37, juste à temps pour que je respecte les règles que je m’étais fixée.

Mais il est temps pour l’auteur de retourner dans les coulisses et pour les projecteurs de se braquer sur le crâne de Lucas Janvier.












Episode 1 : "Fifteen love"
Dimanche 1er février 2009









- Si tu ne forwardes pas ce mail à tous tes contacts, blabla machin... Allez hop! je zappe.

Lucas Janvier frisonne légèrement au moment de pousser sur la touche “effacer”. Sans s’en apercevoir, il vient de prononcer cette phrase à voix haute. Tout le bar de l’hôtel Métropole est en train de le regarder. Dans les mains des autres client, les petites cuillers arrêtent de tinter sur les parois des tasses de cappuccino. Le lustre au milieu de la salle étincelle d’un éclat fixe. Le barman qui est en train de confectionner un half-en-half laisse déborder le verre. Dans la cheminée, les flammes semblent figées.

Lucas Janvier se passe nerveusement la main gauche sur sa calvitie naissante. Au sommet de son crâne,deux centimètres carrés de cuir ne sont pas chevelus. Un serveur en tenue noire et blanche se dirige vers sa table à grandes enjambées.

- Si monsieur afini...
- Oui, oui, j’ai fini ma phrase, je ne vous dérangerai plus.
- Si monsieur a fini de lire Le Soir, d’autres clients souhaitent le lire.

Le Soir daté du 31 janvier 2009 est ouvert sur la table de Lucas Janvier, à la pagedes petites annonces. Lucas Janvier jette un coup d’oeil rapide à la page enquestion.

Mais oui, bien sûr, je n’en ai plus besoin.

Le garçon apporte le journal à une table qui a commandé un chocolat chaud pour quatre. Les occupants de la table, tirés à quatre épingles, se jettent voracement sur les pages financières. Deux mots reviennent dans leur conversation : “Fortis” et “Modrikamen”.

Lucas Janvier regarde à nouveau l’écran. C’est l’écran d’un ordinateur portable qui a connu des jours meilleurs, il y a bien longtemps. Il clique sur “Vérifier l’arrivée de nouveaux e-mails”.

Un bruit de moulin à café à l’agonie s’échappe quelques secondes du disque dur. Un message s’affiche sur l’écran : “Vous n’avez pas de nouveaux messages.” Dans un coin de l’écran, une icône signale que la batterie n’en a plus que pour quelques minutes.

Lucas Janvier retire un téléphone portable de la poche de son perfecto. L’écran a été rafistolé avec du papier collant qui commence à jaunir. Cet écran indique la date, l’heure, le nom du réseau et la puissance de réception du signal et rien d’autre.

A côté de l’ordinateur portable, un paquet chiffonné de cigarettes mentholée laisse voir son contenu : deux cigarettes. Lucas Janvier remise son ordinateur portable dans un étui de transport qui a été offert aux participants d’un événement qui a eu lieu du 25 au 27 novembre 2006 dans les palais du Heysel et dont les coutures menacent de lâcher. L’emplacement qui portait le logo et le nom de l’événement ont été gratté par une lame de cutter. Lucas Janvier se passe la lanière autour du cou et sort du bar en montrant cigarette et briquet au serveur.

Sur la place De Brouckère, Lucas Janvier passe rapidement devant les fumeurs qui en grillent une en terrasse. Il s’éloigne du Métropole d’un pas rapide en regardant fréquemment par-dessus son épaule. Il s’est engouffré dans le métro depuis quelques secondes quand un garçon sort à toute vitesse du bar du Métropole, un ticket impayé à la main.




Comme tous les dimanche, quelques notes de Bach sortent du piano de la librairie Filigranes. La foule habituelle du dimanche est assise aux tables, feuillette ses acquisitions, compare l’état du marché de l’immobilier à Uccle et Woluwé-Saint-Pierre.

Lucas Janvier s’engouffre dans l’escalier qui mène au sous-sol. Il franchit la porte blindée qui rappelle que l’endroit a été une agence de banque. Il est seul dans le rayon des livres en anglais.

Du rayonnage le plus bas, Lucas Janvier retire un exemplaire de “1984” sur lequel il n’y a pas de poussière, contrairement à ses voisins de gauche et de droite. Il le feuillette jusqu’au chapitre qui se passe dans la salle 101. Entre deux pages, une petite annonce arrachée à un exemplaire du International Herald Tribune. La famille de Brent Cartney, qui fait le tour du monde sac au dos souhaite qu’il appelle chez lui de toute urgence. L’annonce a été déchirée sans précaution. Assez pour lire en-dessous une annonce dans laquelle les Democrats Abroad énumèrent tous les endroits de la planète où il sera possible de faire la fête à l’occasion de la prestation de serment de William Jefferson Clinton. Lucas Janvier prend cette petite annonce, tourne une page et la replace dans le livre.

Il sort un carnet à spirales et un crayon Ikea de la poche de son jeans. Sur une page qui ne tient presque plus au carnet, des colonnes de nombres de taille croissante sont barrés les uns après les autres sauf un. Lucas Janvier le barre et inscrit en-dessous un nombre qui correspond au numéro de la page dans laquelle il vient de glisser l’annonce du International Herald Tribune.

Des bruits d’escarpins qui râpent le béton des escaliers se font entendre. Une jeune femme en manteau noir et au menton mutin entre et examine quelques instants la production en V.O. et en format de poche de Chuck Palahniuk. Lucas Janvier sort ses mains de ses poches et se met à feuilleter “The best a man can get.” La jeune femme réussit à feuilleter “Fight Club” sans perdre son sourire élégant. Elle remet le livre là où elle l’a trouvé et remonte vers l’air libre.

Lucas Janvier tourne les pages sans les regarder. Il regarde fixement dans la direction de la porte. Aucun bruit ne se fait entendre. Il dépose le livre sur son rayonnage d’origine et prend une profonde inspiration.

Il tourne le dos à la caméra de surveillance et tire son téléphone de la poche de son blouson. L’écran signale que le signal n’arrive pas jusque là. Lucas Janvier presse la touche “téléphone vert”. Aucun son ne sort du téléphone. Lucas Janvier regarde l’écran quelques instants. Une sonnerie non polyphonique finit par se faire entendre et résonne quelques dixièmes de seconde sur les murs épais en béton armé.

Lucas Janvier procède à l’ouverture du message. Le texte du message est : “Fifteen love.” Lucas Janvier manipule son téléphone pour connaître les détails de l’expéditeur. Rien. Le message ne vient pas d’un numéro présent dans son répertoire. Le message ne provient pas d’un numéro qui se laisse identifier. Le message ne provient pas d’un numéro caché. Le message provient, un point c’est tout.

Lucas Janvier remonte les escalier à toute vitesse, fend la foule qui fait la file aux caisses et sort de la librairie. Il y rentre à nouveau très vite, récupère son ordinateur portable dans la consigne à l’entrée et sort de Filigranes aussi vite que la première fois, mais cette fois c’est pour de bon.

(à suivre)











Episode 2 : « Passions Humaines »
Lundi 2 février 2009









La pâle lumière de ce 2 février se faufile à travers les rideaux de la chambre de Lucas Janvier. Elle éclaire une garde-robe suédoise semi-jetable dont les portes béent. Dans une moitié de la garde-robe : des vêtements masculins aux mensurations de Lucas Janvier. Il y a principalement des blousons et des jeans. Une veste militaire kaki occupe une extrémité de cette moitié de garde-robe. Dans l’autre moitié de la garde-robe : il y a des cintres, mais il n’y a rien sur ces cintres. Le téléphone portable, un cendrier à moitié plein et une boîte de somnifères occupent le sommet de la table de nuit à côté de laquelle Lucas Janvier est endormi. De l’autre côté du matelas, il n’y a absolument rien sur la table de nuit.

Par la porte entr’ouverte, la lumière matinale entre dans la petite salle de bain. Au-dessus du lavabo, des rasoirs, une bombe de mousse et d’autres produits d’entretien du corps masculin occupent une moitié d’étagère. L’autre moitié d’étagère est vide. Une main féminine a tracé quelques mots au rouge à lèvres sur le miroir.

Dans la cuisine, le sac-poubelle déborde de cadavres de canettes de bière. Dans l’évier, il y a deux verres à vin, dont un porte des traces de rouge à lèvres. Une couche de poussière de moins en moins fine recouvre le reste de vin au fond de ces deux verres.

Depuis le salon, une source de lumière improbable met un peu d’animation dans ce décor. Les lumières mobiles d’un authentique juke-box Wurlitzer vont et viennent sans se décourager. Dans le juke-box, les 45 tours sont classés par ordre alphabétique de ABC à ZZ Top.




Un pavé traverse la fenêtre de la chambre de Lucas Janvier, en tombant sur le radio-réveil, il coupe la parole à Sébastien Ministru et sa séquence grille-pain, rebondit et s’abat sur la peau d’ours en fourrure synthétique au pied du lit. Lucas Janvier se réveille en sursaut. Quelques flocons de neige se faufilent par l’ouverture ainsi créée. Des éclats de verre sont tombés par terre, d’autres sont tombés sur un épais tapis de mouchoirs en papier. Lucas Janvier se blesse au pied en ramassant le pavé. La feuille de papier qui l’entoure n’a pas vraiment amorti l’impact.

Le message imprimé a le mérite d’être clair : “Passions humaines, 17h17.”




Le téléphone portable de Lucas Janvier indique 17 heures 16. La neige recouvre encore en partie le parc du Cinquantenaire. Les alentours du Pavillon des Passions Humaines sont délaissés par les badauds. Personne ne se trouve à moins de cent mètres de Lucas Janvier. Il sort l’avant-dernière cigarette mentholée de son paquet, fait donner la flamme du Zippo, allume sa cigarette et s’offre une première bouffée.

- Salut, Janvier.

Lucas Janvier avale la fumée de travers, tousse, et peut enfin regarder son interlocuteur :

- T’es toujours aussi con, ou j’ai droit à un traitement de faveur ?

- Moi aussi, ça me fait plaisir de te voir, Janvier, moi aussi... Tout va comme tu veux ?

- On pourrait pas éviter les sujets qui fâchent ? J’en connais qui s’impatientent, si tu vois ce que je veux dire...

L’interlocuteur de Lucas Janvier passerait inaperçu Gare Centrale entre 16 heures et 18 heures : il porte un imper beige sur un costume gris. Une cravate club est légèrement dénouée dans l’encolure d’une chemise jaune paille. Il porte un cache-nez à motif écossais qui lui masque en partie le visage.

Une bande d’enfants arrive vers eux en courant. Le meneur de la bande récolte 50 centimes par personne avant de les laisser regarder par le trou de la serrure ce qu’il y a dans le Pavillon des Passions Humaines. Tout le monde semble en avoir pour son argent. Lucas Janvier et son interlocuteur s’éloignent en direction de la rue de la Loi.

Je disais ça pour causer, manière de dire, histoire de ne pas réaliser une simple transaction douteuse, mais puisque tu préfères parler business... Tu vois l’abri des jardiniers, Janvier ?

A l’entrée du parc, un bâtiment peint en vert supporte le poids d’un peu de neige.

- Affirmatif.

- Je t’ai mis les détails dans un tupperware. Exactement au milieu du mur Est. C’est entre le mur et le sol, tu ne peux pas te tromper. Attends encore douze minutes..

L’interlocuteur de Lucas Janvier s’éloigne en direction des bâtiments des institutions européennes. Lucas Janvier regarde l’heure sur l’écran de son téléphone portable. Il retourne vers le Pavillon des Passions Humaines. La bande de gamins a déserté les lieux. Lucas Janvier approche son oeil du trou de la serrure mais se ravise brusquement. Il sort la dernière cigarette mentholée de son paquet et l’allume.

- C’était pas la semaine pour arrêter de fumer.




Lucas Janvier se faufile entre la haie et le bâtiment. Il jette un coup d’oeil à l’intérieur. Il n’y a personne. Arrivé au milieu du mur Est, il s’agenouille. Il y a un espace entre le sol et le bâtiment. Il tend le bras et ramène un tupperware. A l’intérieur des tupperware, il y a des bonbons Sugus et ce message, tapé à la machine : 


Tu recevras la marchandise le 7. Livraison le 15. Heure et endroit suivront par la voie K. De mon côté les ventes sont bonnes. Bise à Margot.

Il n’y a pas de signature.

Dans la station de métro Schuman, les voyageurs s’écartent pour faire de la place à l’un des leurs : il y a de la terre sur les genoux de son jeans, il tient une boîte en plastique pleine de Sugus et il pleure comme une madeleine.

Au rayon vitres du Brico, Lucas Janvier est le dernier client de la journée. Le vendeur lui tend une vitre à peu près aux dimensions de sa fenêtre.

- Vous avez l’air fatigué, monsieur ? Vous avez regardé le Super Bowl ? J’ai pas tout compris, mais y a eu du suspense jusqu’à 35 secondes de la fin... 35 secondes.

- Non merci.

Lucas Janvier pousse un baillement d’une telle amplitude qu’il ne peut pas être théâtral. Il est vraiment fatigué.




Lucas Janvier approche la vitre de la fenêtre. La vitre, légèrement trop petite, passe à travers la fenêtre et s’écrase sur le trottoir encore un peu enneigé.

Et merde.

Lucas Janvier est vraiment très fatigué.

(à suivre)







Episode 3 : "Ten Seven"

Mardi 3 février 2009









Juste en face de Lucas Janvier, il y a une tête de mort. Lucas Janvier la regarde fixement. Il murmure juste assez fort pour ne pas être entendu : 


That skull had a tongue in it, and could sing once.

Lucas Janvier tend la main vers la tête de mort et dépose le produit chimique dont elle orne l’étiquette dans son panier en plastique. La bouteille s’y retrouve en compagnie d’autres produits et diverses fournitures de petit chimiste.

En faisant la file avec les autres clients de la droguerie du Lion, Lucas Janvier se passe la main sur sa calvitie naissante. Au sommet de son crâne, trois bons centimètres carrés de cuir ne sont plus chevelus.

Son tour arrive. Il tend une carte de fidélité à laquelle il ne manque plus qu’un cachet. La vendeuse l’examine.

ça c’est dommage. Elle est expirée depuis hier. Solange, on est bien le 3 aujourd’hui ? 
- Oh non ! - Je vais vous la prolonger, monsieur Janvier, mais ça reste entre nous, hein... A dans un mois ?

Quelques flocons tombent sur le boulevard Anspach. Les bouteilles à tête de mort tintinabulent dans un sac en plastique réutilisable au rythme du pas de Lucas Janvier. Venue de derrière lui, une grosse main s’abat lourdement sur son épaule. - J... J... Janvier ! Lucas Janvier ! C’est bien toi ? Tu me remets ?Lucas Janvier se retourne et découvre l’auteur de ces paroles : un policier de la ville de Bruxelles en uniforme. Il mesure au moins deux mètres. A vue de nez, il doit totaliser dans les cent kilos de muscle.

- Bernard ? Bernard Van Damme ? 

- Bingo ! On va boire un verre et parler du bon vieux temps devant une Vieux-Temps ?

Bernard signale par radio au dispatching qu’il passe en mode “ten-seven” et entraîne Lucas Janvier en direction de la place De Brouckère.

- On va où ? Y a le Métropole, plus loin le Falstaff... 


-Le Falstaff., Bernard, le Falstaff 


- Tu ne préfères pas le Métropole, c’est plus près ?

- Non, non, le Falstaff... Très bonne idée le Falstaff. Tu vas bien Bernard ?
- Mieux que toi, mon salaud... Tu sais que tu perds tes tifs ? 

- Mais non...

Bernard Van Damme mouille son index gauche et trace un S sur la calvitie de Lucas Janvier.

- Non, non, tu as raison... Je ne suis pas en train de toucher la future piste d’atterrissage pour mouche... Le Lucas Janvier International Airport !

Bernard Van Damme entre le premier. Dans la salle du Falstaff, le murmure des conversations diminue de quelques décibels. Bernard Van Damme et Lucas Janvier prennent place à une table. Les conversations reprennent.

-Tu fais toujours cet effet là ? 


- Toujours. Quand je ne suis pas en uniforme, je me demande pourquoi les gens continuent à parler normalement quand j’entre dans un caberdouche. Alors, qu’est-ce que tu deviens depuis cette rhéto ? Tu fais le garçon de courses ? 


- Je bricole quelques trucs. Et toi ? ça doit être passionnant la vie de policier... 


- Tu parles. On nous a demandé de surveiller les drogueries et autres magasins de trucs chimiques. Tu le tiens pour toi hein... Cigarette ?

Lucas Janvier fait “non” de la tête, sans enthousiasme.

- Je te rassure : tu ne m’as rien dit.

Bernard Van Damme baisse la voix et se rapproche pour parler tout près de Lucas Janvier.

- Le 2 janvier, on a trouvé un message anonyme dans le bois de la Cambre. Depuis, on sait qu’il se trame un truc bizarre. 


- Les messages anonymes, tu sais...

Lucas Janvier avale d’un trait une moitié de son verre.

- C’est à dire que le message était épinglé par un cran d’arrêt à un sans-abri qui n’a pas pu l’avoir écrit.

Ah ouais. Quand même. 


- Comme tu dis. Le message disait juste 15/15, mais quand on a faxé ça à la Sûreté de l’Etat, un quart d’heure plus tard ils étaient tous dans le bureau du patron. 


- Quinze Quinze. 


- Tu veux savoir ce que je pense ? 


- C’est un bourgmestre cdH qui a fait le coup ? C’est à la mode en ce moment.

Bernard Van Damme jette un coup d’oeil circulaire. Aux tables les plus proches, les clients sont des touristes chinois qui comparent les ballotins de praline qu’ils viennent d’acheter.

- Je crois que c’est un fan de Justine Henin qui n’a pas supporté sa retraite. 
- Je ne vois pas le rapport avec...

Lucas Janvier a essayé d’être convaincant, mais il n’y arrive pas tout à fait. Une goutte de sueur commence à perler sur sa calvitie.

Quinze/Quinze, Lucas, c’est un score de tennis ! En Australie, même seule contre les deux frères Williams, Justine aurait pu gagner, les doigts dans le nez ! 


- Quinze/Quinze ? 


- Ben oui, Quinze/Quinze, Quinze A. Fifteen Love. 


- Tu as raison, ça se tient. 
- A l’époque, tu étais toujours au courant des derniers potins avant tout le monde. C’est même toi qui a su pour le prof de trompette et la petite uccloise... Si tu remarques quelque chose de suspect, tu me préviens, hein... 


- Promis - Tu en reprends une petite, là-dessus ?

Pas le temps : la radio de Bernard Van Damme grésille une urgence. Il se lève, paie les consommations et sort en coup de vent




Lucas Janvier descend l’escalier de son immeuble dans le noir et en silence. La porte de la cave grince quand il commence à l’ouvrir. Il reprend la manoeuvre et parvient à la terminer en silence. Quand la porte est complètement refermée, il allume l’éclairage.

Il sort son trousseau de clefs et ouvre les cadenas qui ferment sa partie de cave. Une fois à l’intérieur, il vide le sac en plastique réutilisable de son contenu. Quand les bouteilles sont toutes alignées sur les étagères, il sort un feuillet de sa poche.

Lucas Janvier lit plusieurs fois ce qui est inscrit sur le feuillet. Quand il a fini, il sort son briquet de sa poche et le brûle.

Lucas Janvier débouche les bouteilles, verse une partie de leur contenu dans des éprouvettes et allume un bec Bunsen. Un bruit se fait entendre. Lucas Janvier suspend tous ses gestes et demeure parfaitement immobile. Le même bruit se fait entendre à nouveau. C’est un chat qui miaule. Lucas Janvier reprend là où il en était resté.

(à suivre)









Episode 4 : "Période Moulin Rouge"
Mercredi 4 février 2009






Depuis la tour de contrôle de l'aéroport de Bruxelles-National, on aperçoit un Learjet sans identification commerciale grossit lentement . Depuis la cabine aménagée dans un souci de luxe et de fonctionnalité, on entend le pilote qui règle en anglais les détails de son atterrissage avec la tour de contrôle. Le contrôleur aérien de service lui désigne une piste. Quand l’avion se pose sur la piste, aucune modification ne se produit sur le tableau électronique dans le hall des arrivées.

L’avion d’affaires ne se dirige pas vers une porte de débarquement, il reste immobile, à l’écart. Tous gyrophares hurlants, une escorte de police précède une limousine allemande et noire qui roule à toute vitesse dans la direction du Learjet. La voiture porte une immatriculation diplomatique.

Deux montagnes de muscle en costumes Emporio Armani bleu marine sortent de la limousine. La porte du Learjet s’ouvre, un escalier se déplie. Ils montent les marches et accèdent à l’intérieur de la cabine. Dans un fauteuil en cuir, une femme d’affaires au brushing tranchant comme un katana ne lève même pas les yeux de son Blackberry.

- Lucas Janvier ?

- Tout devrait bien se passer, patronne...

- Pourquoi ce conditionnel, Rémy ? Vous m’avez habitué à être plus définitif dans vos conjugaisons. Y aurait-il une gonade dans le consommé ?

Le deuxième garde homme se passe la langue sur les lèvres avant d’articuler :

- Vous le connaissez mieux que nous, parfois il est un peu..

La femme d’affaires lève les yeux de l’écran de son téléphone.

- Ma présence ici a une autre raison.

Les armoires à glace se passent un doigt dans l’encolure de leurs identiques chemises en soie grège.

- Je suis ici pour accompagner les renforts. La cavalerie. Est-ce que vous avez déjà rencontré Robiano Cardinal ?

Les deux hommes restent silencieux. À part la femme d’affaires, il n’y a personne dans la cabine. Dans leur dos, la porte du cockpit s’ouvre.

- Robiano ! Tu tombes bien, voici Rémy et Julien, tes deux nouveaux adjoints.

L’homme qui sort du cockpit en uniforme de pilote les salue en portant deux doigts à une de ses tempes argentées, sans rien dire. Il s’enferme dans le cabinet de toilette de l’appareil. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvre et un bagagiste de la deuxième génération en sort, un iPod vissé aux oreilles. Les écouteurs sont réglés sur un volume qui permet à toute la cabine de profiter du dernier cri en matière de R’n’B. Rémy et Julien écarquillent les yeux.

- Ah ! On voit que vous n’avez pas connu sa période Moulin Rouge. Il a tenu la vedette trois mois. Une vraie perle, ce Robiano Cardinal...

- Bagages, madame ?

Cette réponse est parfumée à l’accent de la Cage aux Ours le plus authentique.

La femme d’affaires lui tend une mallette tout ce qu'il y a de plus ordinaire.

- Tu sais ce qu’il y a dedans... Tu fais gaffe hein...

- Perdre un bagage ? A Zaventem ? Mais ça n’arrive jamais, Madame !

Il sort avec la mallette et rejoint ses nouveaux collègues qui déchargent un 737 qui vient d’arriver du Cap.

La limousine s’arrête devant le café à la mode : le Belga.




- Je continuerai à pied. Garez-vous légalement et rejoignez-moi. J’insiste sur le “légalement”.

Rémy rougit.

La femme d’affaires fait résonner ses talons sur le trottoir qui longe les étangs d’Ixelles d’un rythme d’une régularité militaire. Arrivée devant une des plus belles maisons de la rue, elle sort un trousseau de clefs de la poche de son tailleur et entre.

Elle allume le téléviseur du salon et presse les touches de la télécommande. Ce ne sont pas les chaînes du câble qui défilent, mais des caméras de surveillance. La séance de zapping se termine quand arrive le tour de la caméra braquée sur la chambre de Lucas Janvier.

La vitre qui permet le mieux de voir ce qui se passe à l’intérieur est remplacée par un morceau de carton, maintenu en place par de l’adhésif d’emballage.

La femme d’affaires décroche son téléphone.

- Rémy, c’est quoi cette connerie ? Il a détecté le dispositif et vous ne me dites rien ! On lève le camp !

- Avant de tout annuler, je pense que vous devriez regarder ceci.

Rémy presse quelques touches.

Dans un coin de l’écran, on voit un pavé franchir la vitre de Lucas Janvier.

- Oui. Et ?

- Le meilleur est toujours à la fin, madame.

Sur le coin de l’écran, on devine à présent Lucas Janvier qui tente de remplacer sa vitre par un rectangle de verre trop petit, qui tombe.

- Quel con... Mais quel con ! Parfois je me demande si...

La femme d’affaires s’interrompt et avale d’un trait un Perrier menthe.

- Vous direz à Robiano Cardinal que sa priorité numéro un est de me remplacer ce putain de carton par une putain de vitre qui soit putain de transparente.

- C’est tout ?

- Bien sûr que non... Filature 24/24. Renforts et budgets illimités.

Julien fait son entrée dans la pièce. Il porte un exemplaire de tous les quotidiens en vente à Bruxelles le 4 février.

- Laissez-moi et essayez de me réparer vos conneries.

Rémy et Julien claquent des talons et sortent.

La femme d’affaires plonge la main dans la pile de journaux, en extrait un au hasard et se précipite à la page des petites annonces.

U
n bagagiste comme tous les autres entre dans le vestiaire réservé au personnel désert à cette heure-ci. Il ouvre un casier au milieu de tous les autres et en sort un costume gris, des chaussures anglaises élégantes et un assortiment de cravates club.

Un homme en costume gris et cravate club sort de la zone arrivée de Zaventem et monte dans un taxi, une mallette à la main.



- Pas d’autres bagages, monsieur ?

- Non, figurez-vous qu’ils ont trouvé le moyen de perdre mes valises.

- Des bagages perdus ? Oh... ça arrive tout le temps à Zaventem ? On va où ?

L’homme donne au taximan l’adresse de Lucas Janvier.

L
e soleil couchant apporte une nuance dorée sur les vitres d’un imposant immeuble d’Abou Dhabi. Au dernier étage, un homme en costume traditionnel est seul dans une salle de réunion. En face de lui, sur un écran géant, il y a le visage de la femme d’affaires.

Il se passe trois fois la main droite sur sa barbe taillée avec soin.

- Je vous écoute.

(à suivre)









Episode 5 : "...clatto. Veratta. Nicto."
Jeudi 5 février 2009









Rémy arrête la limousine allemande dans une rue à sens unique d’Ixelles. Julien en descend et jette un coup d’oeil à la fois circulaire et circonspect. La rue est déserte. Aucun véhicule n’est en mouvement dans la rue. On n’y entend que le bruit de fond des activités de la ville. La femme d’affaires descend de la voiture.

- Vous savez ce que vous avez à faire. Hop ! 


- L’Athénée ? 


- Oui, l’Athénée. Vous voulez un dessin ?

La femme d’affaires ferme la portière blindée. La voiture démarre, tourne le coin de la rue et disparaît.

La femme d’affaires fait les cent pas pendant quelques minutes sur le trottoir. A quelques centaines de mètres de là, le carillon d’une église sonne 15 heures. Quand le dernier coup commence à résonner, la femme d’affaires, traverse la rue et appuie sur le bouton d’une sonnette, en-dessous d’une plaque en cuivre qui reflète brièvement son absence de sourire.

L’ouvre-porte électrique se manifeste, elle entre. Au bout du couloir, un bureau meublé presque entièrement en Bauhaus. La femme d’affaire prend place sur un divan signé Mies van der Rohe. Une autre personne se trouve dans la pièce : un quinquagénaire en pantalon de velours et gilet de laine.

- Je... C’est compliqué pour moi en ce moment, je... je n’ai pas une minute à moi, j’ai vraiment des ovaires de dingue. C’est comme si la vie que je mène était comme la voiture de Grace Kelly sur les hauteurs de la côte d’Azur dans ce film d’Hitchcock... Toujours à quelques centimètres du précipice.

Le quinquagénaire présent dans la pièce ne dit rien.

La femme d’affaires se penche vers une table basse imitation Le Corbusier, prend un mouchoir en papier et y déverse quelques larmes.

- Je dois m’occuper de Lucas Janvier. Je vous en ai déjà parlé la dernière fois. C’est quelque chose que je dois faire mais comme on dit beaucoup autour de moi pour le moment “it’s complicated”.

- Traduction ?

La voix du quinquagénaire ressemble à celle de Pierre Bellemare.

- It’s Complicated... C’est compliqué. Vraiment pas sain. Si c’était simple, ça se saurait, je veux dire...

- Poursuivez.

- Lucas... Merde quoi ! Il y a des tas de personne dans le monde dont je pourrais m’occuper et ça tombe sur lui. Le hasard est vraiment une salope !




Un timide rayon de soleil se faufile à travers la fenêtre de Lucas Janvier. Les rideaux ne sont pas entièrement tirés. La lumière vient chatouiller le visage de Lucas Janvier qui soulève une paupière avec les précautions généralement accordées à la nitroglycérine. Il se lève en sursaut et se dirige vers la fenêtre. Là où la veille au soir il y avait un carton opaque qui tenait en place avec du large papier adhésif, se trouve une vitre, transparente et propre.

Sur l’appui de fenêtre, Lucas Janvier trouve un bristol qui ne porte qu’un numéro de téléphone, tellement bien calligraphié qu’il serait à peu près impossible d’identifier l’auteur de ces quelques chiffres.

Sur la table de nuit, une enveloppe ouverte dont dépasse un ticket d’entrées pour le salon des vacances. Lucas Janvier enfile sa veste militaire et se dirige vers la station de métro la plus proche de son domicile.

Lucas Janvier valide son ticket et descend l’escalier qui mène au quai. Le panneau électronique signale que l’arrivée du prochain métro devrait avoir lieu dans deux minutes. Un invalide de guerre fait glisser ses semelles usées sur le sol du quai. Sur son veston, deux médailles s’entrechoquent. Le métro arrive. Lucas Janvier s’efface pour laisser entrer le vieillard. Ils descendent à la même station.

A l’intérieur du Salon des vacances, Lucas se dirige vers le stand d’Abou Dabi. Il n’y entre pas, ne demande pas de brochures en quadrichromie. Il s’intéresse au stand qui lui fait face. C’est celui de la finlande. Une hôtesse rousse sort du sauna en peignoir, lui offre en souriant des biscuits en forme de lettre de l’alphabet dans un récipient Eero Sairanen. Lucas Janvier fouille le récipient et sélectionne des biscuits en forme de M, de A, de R, de G, de A, de U et de X. Quand l’hôtesse détourne le regard, Lucas Janvier en profite pour se retourner vers le stand d’Abou Dabi à présent désert. Lucas Janvier remercie l’hôtesse. Il traverse l’allée, dépose une carte de visite sur le comptoir, s’empare d’une brochure et s’éloigne rapidement.




Lucas Janvier descend les escaliers de la cave de son immeuble, une brochure touristique à la main. Il pose la brochure sur la table et l’ouvre au milieu. Un rectangle noir masque partiellement une photo de touristes à la plage.

Lucas Janvier débouche une bouteille en verre brun, sans étiquette. Il imbibe un coton à démaquiller avec une partie du contenu de la bouteille.

- Clatto Verata Nicto

Lucas Janvier frotte la photo avec le coton à démaquiller pendant une minute d’horloge. Il jette le coton à démaquiller dans la poubelle. La page n’a pas changé. Lucas Janvier souffle doucement sur la page. Le rectangle est de moins en moins noir. Lucas Janvier se passe la main sur le crâne. Il s’arrête sur sa calvitie, qui fait aujourd’hui environ cinq centimètres carrés.

- Si ça continue, je vais aller passer un casting à Chimay ou à Orval...

Le rectangle noir s’estompe doucement. Sous le rectangle, il y a la photo d’une vacancière en bikini.

- Ou pas.

Lucas Janvier sort le bristol de la poche de son jeans. Il prend son téléphone portable et compose le numéro.




La femme d’affaires tressaille.

- Excusez-moi. Je n’ai pas pu l’éteindre. Je l’ai mis sur vibr heu...

Elle regarde l’écran de son téléphone portable. Le nom de son correspondant est affiché : “Lucas Janvier”.

La femme d’affaires pousse sur “rediriger vers la boîte vocale”. Elle se ressert abondamment dans la boîte de mouchoirs en papier.




Dans les entrailles informatiques d’un fournisseur de téléphonie mobile, quelques LEDs clignotent. Elles indiquent qu’une messagerie est en train de débiter son message d’accueil. Ce n’est pas un message enregistré par le titulaire du numéro. La voix synthétique énonce les chiffres qui composent le numéro et enchaîne avec “n’est pas disponible actuellement.”.

Lucas Janvier ne laisse pas de message.




- C’était Lucas, Lucas Janvier. C’était lui. C’était lui. C’était lui !

Il y a déjà eu plus d’hystérie dans la voix de quelqu’un, mais pas souvent.

- Poursuivez...

(à suivre)









Episode 6 : "Bikini girls with machine guns"
Vendredi 6 février 2009









Lucas Janvier regarde l’écran de son ordinateur portable. Il ferme les yeux, se pince, les rouvre. La page est toujours en face de lui. Elle annonce toujours la mort de Lux Interior, le chanteur des Cramps. Lucas Janvier se dirige vers le juke-box qui trône au milieu du salon. Il demande une chanson. Les accords de “Bikini girls with machine guns” remplissent la pièce. Lucas Janvier tambourine en rythme sur le sommet du juke-box.


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