Excerpt for Les jardins d'Aphrodite-l’intégrale by Anne de Gandt, available in its entirety at Smashwords

LES JARDINS D’APHRODITE
L’intégrale
Anne de Gandt

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Anne de Gandt at Smashwords
LES JARDINS D’APHRODITE - L’INTÉGRALE
Copyright (c) 2010-2012 by Anne de Gandt
Cover design and photography by Anne de Gandt

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I. PERSÉPHONE

II. PANDORA

III. LORELEI

IV. PALLAS

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I. PERSEPHONE

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Cassandre : compagne de Déméter
Déméter : compagne de Cassandre
Perséphone : fille d’Ysée et de Baltus
Aphrodite : amante d’Otterley
Otterley : amante d’Aphrodite
Eumène : soupirante
Baltus : père de Perséphone
Ysée : mère de Perséphone

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PREMIÈRE PARTIE

Acte I, scène 1
Cassandre, Déméter, à une terrasse de café, Perséphone

Déméter
Crois-tu qu’elle va venir ? Cette attente me ronge le cœur.

Cassandre
Rassure-toi, la voici.

Perséphone
J’accours, un sentiment furieux me traverse, je cherche, en vain, à vous joindre depuis ce matin, mais le temps se joue de ma ferveur. Enfin, me voilà ! Votre vision adoucit ma peine, que j’ai grande depuis quelques semaines !

Déméter
Parle-nous à cœur ouvert, ne reste pas dans la douleur. Tant de mois se sont écoulés depuis que nous nous sommes quittées !

Cassandre
Le temps passe, en effet. Quelle est ta peine, mon amie ? Est-ce ton cœur qui saigne ? Brûles-tu d’amour, ou de haine ?

Perséphone
Je reviens des Enfers et ne vois pas le monde. Cela m’est odieux et j’en voudrais mourir ! J’ai beau regarder, je n’aperçois que tourments et colère. De l’amour véritable, n’entends point le nom.

Déméter
L’amour est un secret qui se murmure, Perséphone, l’aurais-tu oublié ?

Perséphone
De toute mon ardeur, brève et féconde, de tout mon cœur, je ne désire que cela ! Je le cherche, du pâle matin d’hiver au feu brûlant de l’été. J’en suis assoiffée mais n’en trouve point le goût. Son silence me glace. J’ai froid le jour, j’ai froid la nuit.

Cassandre
L’alchimie des sentiments est un creuset obscur où se meuvent nos désirs comme nos langueurs. Il vit en un lieu secret et se donne quand le regard ne s’aveugle plus.

Déméter
N’entends-tu point ce chuchotement qui renverse l’âme et pétrifie le cœur ? Es-tu certaine de bien chercher ?

Perséphone
Que faut-il faire pour rompre cet infernal sortilège ? Je me sens si seule ! Je pars à sa rencontre, cherche son visage, mais ne trouve que poussières. Où se cache-t-il ? Pourquoi suis-je aveugle à son éclat ?

Cassandre
Tes yeux sont-ils ouverts comme tu le prétends ? Ne les as-tu point fermés et tu l’ignores ?

Perséphone
Comment le saurais-je ? Comment reconnaître la lumière de l’ombre ? Ah, aidez-moi, je vous en prie, ne me laissez pas seule avec ce tourment. Je n’en puis plus, ma vie n’a pas de sens !

Déméter
Comment t’aider, chère Perséphone ? Que pouvons-nous faire ? As-tu seulement idée de ce que tu demandes ?

Perséphone
J’ai la volonté et la ferveur. Je n’ai pas peur. Que la flèche passionnée de l’amour brise les murs de ma citadelle et me libère ! Qu’enfin je vive ! Qu’enfin j’aime et sois aimée en retour ! Ah oui, mes amies, mes fidèles, montrez-moi le chemin !

Elle s’absente.

***

Acte I, scène 2
Cassandre, Déméter

Cassandre
Crois-tu qu’elle réalise ?

Déméter
Je l’ignore, Cassandre et suis très inquiète. Sa fureur semble forte. Trop, peut-être.

Cassandre
C’est un voyage dangereux, peut-on lui refuser ?

Déméter
Il serait lâche de la laisser ainsi. Elle souffre, à n’en point douter, et me fait peine. Comment lui expliquer ?

Cassandre
Il n’y a rien à expliquer, Déméter et tu le sais. Pas de carte, pas d’itinéraire. Seulement des signes, furtifs, subtils, éphémères. Où se cachent la passion volatile comme l’amour véritable. Car elle aime, n’est-ce pas ?

Déméter
Assurément ! Mais ce feu la dévore tout entière. Sais-tu de qui il s’agit ?

Cassandre
Je l’ignore. Mais cette erreur peut lui être fatale. Attention, la revoici !

***

Acte I, scène 3
Cassandre, Déméter, Perséphone, de retour

Perséphone
Alors, mes amies, allez-vous m’aider ? Me sortir de la peine ? Me montrer la lumière ?

Cassandre
Perséphone, aimes-tu ?

Déméter
Quelqu’un qui, peut-être, ne t’aimerait pas en retour ?

Perséphone
Comment savez-vous ? Cela se voit-il tant ? Ah, grands dieux, j’essaie de cacher ce qui me consume, en vain ! Eh bien oui, je ne puis me taire plus longtemps, j’aime ! Cela me torture et me déchire le cœur ! Je brûle, me consume et chavire dans le même temps. Je ne puis me confier, par crainte du ridicule.

Cassandre
Ridicule ? Mais de quoi parles-tu, ma chère ? Aimer n’est pas ridicule, c’est le contraire qui l’est.

Déméter
Quelle honte t’étreint donc ainsi ? L’interdit est-il si grand que tu ne puisses parler ? Allons, du courage ! Tu nous disais à l’instant que tu étais sans peur.

Perséphone
Cela est vrai, je ne redoute pas de parler… ce qui me ronge est impossible à décrire. J’aime… non, je ne puis. Ce serait détruire ce qui me fait vivre. Déconstruire ma forteresse, abattre les murs de mon secret. Vous vous moquerez, j’en suis sûre.

Cassandre
Crois-tu que ta faiblesse et ton tourment nous amusent ?

Déméter
Ne nous fais pas cruelles, chère Perséphone. Ce serait déshonorer la confiance que tu nous accordes.

Perséphone
Vous avez raison. Mais lorsque je veux parler, les mots se bousculent et sortent de ma bouche de manière irraisonnée. Cela me rend folle, c’est pourquoi je préfère me taire.

Cassandre
Souffres-tu ? Est-ce une douleur qui t’éveille la nuit, te surprend le jour, te plonge dans une langueur à laquelle tu voudrais échapper, sans y parvenir ?

Perséphone
Oui, c’est cela ! Je défaille en sa présence mais la réclame de tout mon cœur. Sa vue me fait pâlir, sa présence me brûle ou me glace. Moi qui aime tant contrôler, voici que mes sens m’échappent et se jouent de moi. Je voudrais m’abandonner, mais ne le peux. Je suis déchirée entre la vérité et un mensonge que je ne puis supporter.

Déméter
Il est temps de parler, ma chère. Ce cœur est décidément trop lourd.

Cassandre
Parle, Perséphone, ne reste pas dans le silence.

Perséphone, apercevant une silhouette au loin
Doux Jésus ! Je meurs, mes amies, cachez-moi à ce regard !

Déméter, se retournant dans un sourire
Perséphone, dis-moi, aimerais-tu le sexe faible ?

Cassandre, souriant à son tour
Voilà la raison du ridicule… Tu aimes une femme, ma chère et cela t’emplit de honte ? Quel curieux sentiment, n’est-ce pas, d’être troublée par ce que l’on croyait ne pas aimer.

Perséphone
Pourquoi dis-tu cela ?

Cassandre
La honte que tu éprouves est le droit chemin qui mène au reniement. De quoi as-tu honte ? D’aimer une femme ? Qu’elle ne t’aime pas ? Les deux ? Sois juste, ne te trahis pas.

Déméter
Il est trop tard de toute façon.

Perséphone
Je l’aime, oui, cela est vrai ! Mais je m’interdis de parler. Je songe à elle, son image m’obsède, ses paroles me traversent, son regard me transperce. Elle éclaire mes nuits et colore mes jours. Cela devrait me suffire, contenter ce cœur qui respire ! Grande est ma détresse, farouche mon désespoir, plus importants encore sont mes espoirs.

Cassandre
Lui en as-tu fait part ?

Perséphone
Oh non, mon dieu non ! Comment voudriez-vous…

Déméter
Lui déclarer ta flamme ?

Perséphone
Vous vous moquez.

Cassandre
Des interdits de l’amour je n’en connais que deux et celui-ci n’en fait point partie. Dis-moi, Perséphone, pourquoi ne parles-tu point ?

Perséphone
Ce serait rompre ce lien précieux ! Détruire ce rêve, je n’en n’ai point l’envie. Je choisis l’illusion de l’amour à son ardeur véritable, peu m’importe la vérité. Coupable je suis de ma traîtrise et de ma lâcheté. Mais je ne puis que mentir pour survivre à ce feu !

Déméter
L’aimes-tu pour ce qu’elle fait naître en toi ou pour ce qu’elle est ?

Cassandre
La plus grande illusion de l’amour est sans doute la passion.

Perséphone
Je l’ignore, mes amies, que répondre à cela ? Je la regarde sans qu’elle me voie. Sa beauté m’emporte ! Mais je demeure seule avec ce secret. L’amour n’est rien s’il n’est partagé. Mais la voici qui approche, mon dieu, cachez-moi !

Elle s’enfuit.

***

Acte I, scène 4
Cassandre, Déméter, Aphrodite

Aphrodite
Pardonnez-moi si je vous importune, mais connaîtriez-vous la jeune femme qui vient de vous quitter ? Je la cherche depuis plusieurs jours, en vain.

Déméter
Oui. Nous sommes amies.

Cassandre
Que pouvons-nous faire ?

Aphrodite
J’aurais souhaité connaître son nom. Nous nous sommes croisées, sans nous parler. Est-elle partie ?

Cassandre, à voix basse
Envolée, plutôt. Plus fort. Elle va revenir. Voulez-vous l’attendre ?

Aphrodite
Malheureusement, je ne puis. Le temps presse. Dites-lui que je cherchais à la voir. Mon nom est Aphrodite.

Déméter
Entendu.

Aphrodite
Merci, au revoir !

Cassandre
Peux-tu me dire où est Perséphone ?

Déméter, dans un sourire
La revoici.

***

Acte I, scène 5
Cassandre, Déméter, Perséphone

Perséphone
Ah mes amies, quelle peur ! J’ai cru mourir !

Déméter
Où diable étais-tu passée ?

Cassandre
Partie rejoindre tes mirages ?

Perséphone
Ah, je t’en prie, Cassandre, ne te moque point. L’avez-vous vue ? Lui avez-vous parlé ? Comment est-elle ? Vous a-t-elle dit son nom ?

Cassandre
Perséphone, c’est à elle qu’il faut poser ces questions !

Déméter
Elle cherchait à te voir, ma chère.

Perséphone
Oh, mon pauvre cœur ! Je ne puis survivre à cela ! M’aiderez-vous ? Que vais-je faire ? Je défaille, une fois encore.

Cassandre, ironique
Pas de pamoison entre nous.

Déméter, dans un sourire
Allons, un peu de compassion.

Cassandre
Tu as raison. Nous en diras-tu un peu plus ?

Perséphone
Je ne puis, car ne sais rien d’elle ! Nous nous sommes rencontrées il y a quelques jours lors d’un dîner et depuis son image me hante. J’ai le mal d’amour, le mal d’aimer, le mal tout court. Je suis écartelée entre l’envie féroce de lui parler et un silence obstiné. Quiconque l’approche me rend folle. Je suis prête à me battre pour elle ! Mourir ou vivre, peu m’importe !

Cassandre
Amoureuse, assurément.

Déméter
Indéniablement.

Perséphone
Ah, cessez de me torturer ainsi ! Vous, mes amies, je vous en prie, aidez-moi à sortir de ce tourment !

Déméter
Elle voulait connaître ton nom.

Perséphone, inquiète
Le lui avez-vous donné ?

Cassandre
Rassure-toi, nous avons été discrètes. Nous lui avons dit que nous étions amies. N’est-ce pas Déméter ?

Déméter
Pas un mot de plus.

Perséphone
Et maintenant ? Que faut-il que je fasse ?

Cassandre
Ne veux-tu point essayer de lui parler ? Il n’y pas de honte à se livrer.

Déméter
Comment sauras-tu si tu n’essaies pas ?

Perséphone
J’ai tellement peur ! Je suis une ombre, quand elle resplendit dans ma lumière !

Cassandre
Sainte Vierge, protégez-nous. Elle recommence.

Déméter
Perséphone, ressaisis-toi ! Cassandre, aide-la.

Cassandre
Bon. Très chère, répondez-moi. L’aimez-vous ?

Perséphone
Oui.

Cassandre
Alors, levez-vous et allez vous présenter avant qu’elle ne parte, ou je vais la chercher.

Perséphone se lève et, tremblante, s’éloigne.

Déméter
Comme cela, sans transition ?

Cassandre
Que voulais-tu que je fasse ? Il faut bien vivre, il faut bien mourir !

***

Acte I, scène 6
Perséphone, Aphrodite

Perséphone
Je cherchais à vous voir.

Aphrodite
Je suis heureuse de vous revoir.

Perséphone
Vous me paraissez si lointaine.

Aphrodite
Suis-je la cause de ce trouble ?

Perséphone
Délivrez-moi de la douleur. Approchez-vous, parlez-moi d’amour. Faites taire le doute.

Aphrodite
Je…

Perséphone
Vous…

Silence.

Aphrodite
Sortons.

Perséphone
Emmenez-moi où vous voudrez.

***

Acte I, scène 7
Cassandre, Déméter

Déméter
Les voilà parties. Notre amie est bouleversée !

Cassandre
L’amour, toujours, nous fera tourner la tête. Je suis quand même inquiète.

Déméter
Cette ardeur serait trompeuse ?

Cassandre
Ma chère, vous m’embarrassez… Ah, mais revoilà notre protégée !

***

Acte I, scène 8
Cassandre, Déméter, Perséphone

Perséphone
Mes amies, la vie est belle ! J’aime et suis aimée ! N’y a-t-il rien de plus beau ?

Déméter
Quelle heureuse nouvelle !

Perséphone
Le gris qui ternissait mes nuits s’envole et voici qu’en mon sein surgit la lumière.

Cassandre
L’amour est une douce chose. Je me réjouis de la joie qu’il fait naître chez une amie. Ma chère, je suis heureuse !

Perséphone
Elle est la lumière, mon ardeur profonde, elle éclaire mes nuits et rend ma vie nouvelle. Ah mes amies, laissez-moi vous embrasser !

Elle se lève et embrasse Cassandre et Déméter.

Cassandre
Grand dieux, quelle fougue !

Perséphone
Ne parliez-vous point de liberté ?

Déméter
Je suis gênée.

Cassandre, dans un sourire
Peu importe la raison. Celle du cœur prévaut toujours.

Déméter
Sortons, voulez-vous ? Je n’en puis plus de ne pas bouger.

Perséphone
Allons nous promener !

Cassandre
Bonne idée. Venez !

Les trois femmes se lèvent et sortent.

Acte II, scène 1
Cassandre, Déméter, Perséphone, dans un jardin ombragé

Déméter, observant Perséphone qui marche gaiement devant elle
Son élan me trouble. Cette exaltation a le charme trompeur des histoires passionnées.

Cassandre
Que la fatale ardeur pourrait consumer. Nous tromperions-nous ?

Déméter
Je l’ignore. Quelque chose éveille en moi la suspicion.

Cassandre
Son assurance ?

Déméter
Sa rapidité.

Cassandre
Laissons le temps au temps. Il faut bien se rencontrer.

Déméter
Feu et flamme ne sont pas une seule et même chose, tu ne l’ignores point.

Cassandre
En effet. L’aiderons-nous ?

Déméter
Malheureusement, nous ne pouvons qu’observer. Comparées à sa ferveur, nos recommandations sont sans valeur.

Cassandre
Mais le feu, l’amour, les émotions ?

Déméter
Traîtres signes de la passion comme lueurs d’un sentiment véritable. Je ne sais dire.

Cassandre
Où donc est-elle passée ? La vois-tu ?

Déméter
Mon dieu, la revoici mais elle semble bouleversée !

***

Acte II, scène 2
Cassandre, Déméter, Perséphone

Perséphone
Ah mes amies, cela est affreux ! Mon cœur saigne, ma douleur est intolérable ! Une flèche en mon sein vient de se figer et me fait mourir.

Cassandre
Que se passe-t-il, Perséphone, parle !

Perséphone
Mon cœur, mon pauvre cœur… Les cieux en sont témoins, vient de m’être arraché. Ô cruel destin ! Je suis éconduite sur les rivages malheureux de l’infortune et du déclin ! Pourquoi fallait-il qu’à l’amour trompeur je m’attache ? Suis-je haïe des dieux pour subir pareil tourment ? Délivrez-moi de la souffrance ! Chassez la peine et la fureur qui m’égarent ! Je suis victime de l’ironie du ciel, car elle aime ailleurs !

Déméter
Déjà ?

Cassandre
Que veux-tu dire ?

Perséphone
Je l’aperçus ici même en compagnie d’une autre, enlacées toutes deux au creux de leur ardeur. L’horreur me glace, la stupeur me fige, la trahison me soulève, la colère exulte. Mon sang se retire, je pâlis, prête à défaillir. Mon impuissance me fit vaciller, je m’enfuis, désespérée.

Déméter
Es-tu certaine ?

Perséphone
Le doute, hélas ! n’est point permis. Ce que je vis était la réalité d’une horreur fugace, doublée d’une trahison tenace. C’est plus que je ne puis supporter. Ôtez-moi la vue et les sens, que jamais plus je n’endure une telle souffrance ! Arrachez-moi ce fourbe cœur qui me déporte vers l’effroi ! Je meurs, mes amies, ne me retenez point ! Pâle est la raison, insipide la consolation. Laissez-moi, je vous en conjure, à ce funeste sort qui est le mien !

Déméter
Ne torture point ce cœur qui souffre déjà. Accepte notre compagnie et ne nous renvoie point.

Cassandre
La solitude ne te sera point consolatrice, crois-moi. N’assombris pas le monde, chère enfant, plus qu’il ne l’est déjà.

Perséphone
Comment voir la lumière quand je ne suis qu’ombre ? Non, mes amies, vous ne pouvez rien, cruelle est cette vie qui se joue de ma foi ! Je n’en veux plus, laissez-moi. C’est ainsi que je vis, c’est ainsi que je meurs !

Elle s’enfuit.

***

Acte II, scène 3
Cassandre, Déméter

Cassandre
Cruel destin !

Déméter
Féroce amour, pourquoi te dérobes-tu toujours ? Regarde cette amie éplorée ! Vois notre impuissance !

Cassandre
L’illusion de l’amour est plus répandue que son art véritable, hélas, il est vrai.

Déméter
Quelle souffrance !

Cassandre, dans un soupir
Tu as raison.

Déméter
Mon sang bouillonne de fureur ! Comment peut-on ?

Cassandre
Infliger tant de mal  à l’innocence? Je l’ignore. Mais qui est coupable ?

Déméter, surprise
Que veux-tu dire ?

Cassandre
Qui dans sa fougue s’est aveuglée ? Sourde à nos paroles est restée ? Est-il juste ou injuste de voir la vérité ?

Déméter
Comment peux-tu dire cela ? Vois sa douleur !

Cassandre
C’est l’illusion qui la fait souffrir, point ce qu’elle vit. L’objet de son amour l’a-t-elle trompée, sont-ce les sentiments qui l’enivrèrent ? Aurait-elle accepté de ne pas être chère ?

Déméter
Tu dis vrai, mais je suis triste pour elle. De l’obscurité, je voudrais qu’elle voit la lumière.

Cassandre
Rares sont les yeux qui s’ouvrent à elle.

Déméter
Ces jardins sont bien sombres tout à coup.

Cassandre
Désenchantement des sentiments assombrit cœur et sens, mon amie.

Déméter
Partons, veux-tu ? Allons la chercher.

Cassandre
Oui, retrouvons ce cœur éperdu, avant que le désespoir, bourreau des âmes en peine, ne fasse son office. Dépêchons-nous !

***

Acte II, scène 4
Perséphone, seule

La douleur étreint ma chair ! Je ne puis survivre à ce nouveau mal. Je me glace et me consume, me perds dans la haine de cette vie dépourvue de sens ! La rage obscurcit mon regard, je ne vois qu’ombres furieuses ! La solitude et la compagnie me font horreur, mes nuits sont interminables, brûlées par le chagrin d’une perte irrémédiable ! Je perds la folle flamme de mon ardeur, ne suis que cendres ! Aidez-moi, mes amies, adoucissez mon chagrin ! Hélas ! Vous n’êtes point là et je reste seule avec ma détresse. Le trouble qui m’enserre augmente, je titube et chancelle sur le chemin irrésolu de ma peine. Mon amour, ma loi, comment as-tu pu trahir de ta flèche cruelle ce cœur qui battait pour toi ? Es-tu sans pitié, toi qui m’assassinas de ta hardiesse ? Je ne puis quitter des yeux la beauté de ce visage qui naguère me transporta, et découpe à présent ma chair de son absence vorace. Que je disparaisse ! Que le ciel m’ouvre ses nuages, les archanges leur pitié, je ne puis supporter le fardeau de cette trahison ! Ô cruelle vierge, divine chasseresse, n’oublie pas la foi qui était la mienne et contemple ma fin !

Elle tombe, inanimée.

***

Acte II, scène 5
Cassandre, Déméter, courant

Déméter
Mon dieu, nous arrivons trop tard ! Vois la pâleur de son corps qu’aucune vie n’agite !

Cassandre
Elle vit, rassure-toi. C’est la faiblesse qui l’aura submergée. Aide-moi, transportons-la au soleil.

Déméter, déplaçant Perséphone avec Cassandre
Quelle furie l’a ainsi prise au dépourvu ? Faut-il donc que l’amour l’abandonne à ses Cerbères ?

Cassandre
La vérité des sentiments est parfois pire que leur beauté.

Déméter
Mais enfin ! Qu’allait-elle s’enflammer pour ce cœur déjà pris ?

Cassandre
Nul ne le sait !

Déméter
Voici qu’elle revient à elle.

***

Acte II, scène 6
Cassandre, Déméter, Perséphone

Perséphone
Ah mes amies, vous voilà ! Et déjà je me sens moins seule. Pardonnez-moi de m’être enfuie, la douleur était trop forte.

Cassandre
Ce n’est rien. Nous voici.

Déméter
Comment te sens-tu ?

Perséphone
Mal, hélas ! Le chagrin remplace la colère et je ne sais, des deux, lequel je préfère. Triste sort que le mien ! Je crois découvrir l’amour véritable, mais les ailes de la trahison s’abattent sur mes espoirs. L’incompréhension me fige, une injuste punition vrille mes entrailles. Que vais-je devenir, dans ce désarroi qui est le mien ? Suis-je condamnée à demeurer seule ?

Cassandre
La fatalité est donc ce qui te hante ? Mais où vas-tu chercher pareille absurdité ?

Perséphone
Car c’est bien là mon fardeau et ma croix, de ne pouvoir trouver ce sentiment si ardemment cherché ! Chaque fois il m’échappe, se joue de moi et m’abandonne ! N’est-ce point là signe évident d’un funeste destin ?

Déméter
Perséphone, ma chère, tu mélanges choses de la terre et du ciel ! La chair et l’esprit sont liés par le même chemin, pourquoi les cherches-tu séparément, en vain ?

Perséphone
N’est-ce point ce qu’il faut faire ? La chair ne mène-t-elle point à l’esprit et le cœur au ciel ?

Déméter
Dans quelle confusion des sens te voilà plongée ! Non, mon amie, tu te leurres, ouvres les yeux et vois ton erreur !

Cassandre
Oublie la fatalité ! L’amour ne se joue point de toi mais de ton innocence.

Perséphone
Comment cela ?

Déméter
Des choses de l’amour, tu as le goût, mais n’en suis pas le bon chemin. Un temps plus long te montrerait d’autres voies, moins emplies de désarroi.

Perséphone
Mais je ne puis attendre !

Cassandre
De l’amour véritable, le fruit se donne mûr.

Perséphone
Que faire à présent ? Puisqu’elle ne m’aime point !

Cassandre, levant les yeux et apercevant Aphrodite au loin
Mon dieu, Déméter, l’objet de son tourment approche ! Que faire ?

Perséphone
La tête me tourne, comment affronter pareille désillusion ? Je ne puis parler après ce que je vis ! Aidez-moi, mes amies !

Déméter
Affronte sans vaciller ce qui te fit ployer ! Embrasse ton destin sans le redouter. C’est ainsi que le fruit se découvre ! Éloignons-nous vite, Cassandre !

Elle s’éclipsent sans bruit.

Perséphone, restée seule
Mon dieu, comment revoir l’objet de mon désir et de ma colère ? Mes pensées se bousculent, je tremble, palpite de joie mais le tourment me rattrape. Cruelle, vais-je m’adresser à toi qui me tiens en ton pouvoir ? Un geste et je meurs, un sourire et je vis ! Je suis esclave de ta loi, cela me déchire et me comble de joie ! Ô mon amour, ma déchirure ! Le ciel me soit témoin, je te vois et continue de t’aimer !

***

Acte II, scène 7
Perséphone, Aphrodite

Aphrodite, souriante
Vous ici ? D’allégresse mon cœur soudain s’emplit.

Perséphone, troublée
Comment vous parler ? Votre voix et votre visage m’ensorcèlent, je ne puis résister. Je connais pourtant la vérité !

Aphrodite
De quoi parlez-vous, ô mon cœur ?

Perséphone, tremblante
Je vous vis tout à l’heure, ardemment amoureuse ! Suis-je si vite oubliée ?

Aphrodite, mal à l’aise
Ce n’est pas ce que vous croyez. Me voilà très embarrassée. Êtes-vous certaine ?

Perséphone
Le trouble qui vous gagne en est le terrible aveu ! Mais pourquoi ?

Aphrodite
L’amour n’a pas de loi. Il se présente, je l’embrasse. Homme ou femme, peu importe, tant que le cœur me transporte. Je suis ainsi faite, j’aime sans choisir. Je vous vis et vous aima, même si éprise j’étais déjà. Je ne puis vous expliquer, ni me faire pardonner. Car vous m’aimez et me haïssez, n’est-ce pas ?

Perséphone
Je ne peux qu’admettre cette terrible déchirure qu’en moi vous faites naître. Libérez-moi ! Ne me laissez pas dans ce trouble où je perds et mon cœur et ma foi !

Aphrodite
Cela n’est pas en mon pouvoir, jeune et belle Perséphone, fleur de mon cœur, aube de mon désir. C’est en vous que la flamme brûle et je ne puis l’éteindre. Même si d’un souffle je vous disais de ne plus aimer, de souffrir vous continueriez ! Seul le temps ou un autre amour guérira votre ardeur. Je dois partir, cet aveu nous sépare déjà.

Perséphone
Ne me quittez pas ! Le monde s’assombrit lorsque vous n’êtes pas là. Je m’ordonnerai de croire et oublierai votre nature ! Je fermerai les yeux et continuerai à vous aimer ! Peu m’importent les autres, puisque de tous, c’est vous que j’aime !

Aphrodite
Cette ivresse mensongère vous conduirait à votre perte et je n’en supporterais point le spectacle. Adieu, donc, belle et tendre amie, ne m’oubliez pas trop vite.

Elle s’en va.

Perséphone
Attendez-moi. Laissez-moi vous suivre. Ne vous éloignez pas… Ô mon cœur, quel odieux désarroi !

***

Acte II, scène 8
Perséphone, seule

Comment de cette flamme oublier l’ardeur ? Vous partez et je sombre. Vous, hors de ma vue, je ne suis plus qu’ombre. Pourrai-je jamais survivre à pareille affliction ? Vous étiez ma joie, vous voici mon chagrin. Je ne puis supporter ce deuil qui alourdit mon sein. Comment à cette atroce douleur pouvez-vous m’abandonner ? Ah dieu ! Me revoici muette au début du chemin, ignorante de son issue et implorant sa fin. De l’amour ne connaîtrai-je que mensonge et trahison ? Quel divin baume calmera la plaie de ce cœur ? Car aimer je ne puis, je n’en n’ai plus l’envie. La solitude restera ma fidèle compagne, fatalité ou déplorable destin. Des ombres je fais partie, de la lumière suis exilée, errante dans le royaume des désenchantés !

***

Acte II, scène 9
Cassandre, Déméter

Déméter
Avons-nous eu raison de la laisser ainsi ? Je m’angoisse et m’inquiète.

Cassandre
Nous ne pouvons qu’attendre… N’est-il point vaniteux d’intervenir ?

Déméter
Sans doute. Je me languis de connaître son sort. Je la guette et ne la vois point. L’aperçois-tu ?

Cassandre
En vain.

Déméter
Que le chemin de l’amour est ardu ! Est-ce un bien ou un mal ?

Cassandre
Je ne puis répondre. Du fruit le nectar se mérite. Les saisons passent qui le font mûrir. Trop jeune il est insipide, trop vieux il s’étiole. Ah, quels bonheurs et quels drames ce sentiment fait naître ! N’est-il consolation que dans la douleur d’être ? Que j’aimerais l’aider !

Déméter
Elle arrive.

Cassandre
Comment est-elle ?

Déméter
Blême.

***

Acte II, scène 10
Cassandre, Déméter, Perséphone

Perséphone
Me revoici, défaite. Trahie de l’aveu même de sa bouche. Elle m’aime et en aime une autre. Que faire de ce nouveau fardeau ? Ma raison est perdue, mon cœur confus. Que dois-je faire ?

Cassandre
Soigne ce cœur qui souffre avant de t’enflammer à nouveau ! Ne veux-tu point guérir de la désillusion et de la confusion qu’elle a fait naître ?

Perséphone, lasse
Oui, sans doute.

Déméter
Ne perds pas espoir. Tu trouveras ce que tu cherches.

Perséphone
Comment le saurai-je ?

Cassandre
Le feu brûlera mais la flamme restera. Un goût de démesure te surprendra et fera battre ce cœur dont tu t’éprendras.

Perséphone
N’était-ce point déjà le cas ?

Cassandre
Hélas, non !

Déméter
Le jour baisse, il se fait tard.

Cassandre
Tu as raison. Venez, rentrons.

Les trois femmes sortent des jardins.

Acte III, scène 1
Ysée, Baltus

Ysée
Baltus, ne trouvez-vous pas Perséphone sombre en ce moment ?

Baltus
En effet. Elle ne dit mot et s’isole à notre approche. Qu’en pensez-vous ?

Ysée
Je ne sais ! Elle passe dans le même élan d’une ferveur exaltée à l’abattement. Je tente de lui parler mais elle ne répond point.

Baltus
Ne sont-ce point là choses de son âge ?

Ysée
Certes, mais un mal secret semble la ronger dont j’ignore la cause mais en vois les néfastes effets.

Baltus
Serait-elle…

Ysée
Amoureuse ? Cela ne devrait-il pas l’emplir de joie ?

Baltus
Tout dépend…

Ysée, soupirant
S’il est partagé, je sais. À voix basse. Comment oublier ?

Baltus, étonné
De quoi parlez-vous ?

Ysée
Oh ! rien, ne m’écoutez point. Divagations d’une femme préoccupée.

Elle s’éloigne.

Baltus
De l’amour partagé je n’en vois point la forme ! M’aimera-t-elle un jour ? Allons chercher Perséphone, qu’enfin je sache ce qui la tourmente !

***

Acte III, scène 2
Baltus, Perséphone

Baltus
Perséphone, chère enfant, voudriez-vous me parler ?

Perséphone
De quoi, père ?

Baltus
De ce qui vous agite et vous trouble depuis quelques jours. En connaîtrons-nous la cause ?

Perséphone
Non, père. Tout va bien. Un peu de fatigue, la chaleur sans doute.

Baltus
Ne m’en direz-vous pas plus ?

Perséphone, à voix basse
Je ne puis, mon cœur est si lâche. Plus fort. Je n’ai rien à ajouter qui puisse vous éclairer. Bonsoir, père.

Elle se retire

Baltus
Eh bien ! Des femmes décidément je ne comprends rien ! Les voici qui s’indisposent et se troublent, sans jamais en avouer la cause. Que de complications ! Nous, heureux hommes, ne faisons pas tant d’histoires ! De l’ardeur, ne cherchons point le vain tourment ! Le cœur est simple pourtant, mais de sa loi elles préfèrent s’encombrer plutôt que jouir de son état. Quel fardeau ! Allons, passons ! Et de ces histoires allégeons-nous l’esprit.

***

Acte III, scène 3
Ysée, Perséphone

Ysée
Perséphone, ma chère enfant, me direz-vous à la fin ce qui vous hante et vous tourmente ?

Perséphone
La fatigue m’abat.

Ysée
Ne jouez pas avec moi, car votre mère suis et demeure. Nul doute que la fatigue ne soit la cause de ce tourment ! Pensez-vous me faire croire pareil mensonge ? Qui est-il ? L’ai-je déjà vu ? Est-il beau ?

Perséphone
Ma mère, vous faites erreur.

Ysée
Pourquoi ne pas vous confier ? Ce tourment qu’il vous inflige n’en serait-il pas allégé ?

Perséphone, émue
Ma mère, ne me torturez point ! De ce qui m’arrache le cœur vous ne supporteriez pas la cause !

Ysée, intriguée
Mais qu’est-ce donc à la fin ? Est-il si compliqué d’aimer ?

Perséphone
Compliqué ? Dieu du ciel, non ! Impossible, oui !

Elle se retire, les larmes aux yeux

Ysée
De quelle ardeur ce pauvre cœur souffre-t-il donc ? Qu’ai-je dit qui dans cet état la plonge ? Ah ! l’amour, ce doux songe, me rappelle de bien précieux souvenirs ! Mais à qui en confier l’histoire ? Cette douleur fait encore loi en mon cœur, qui s’étiole et se froisse avec le temps. Curieux premier amour qui ne s’oublie pas !

***

Acte III, scène 4
Cassandre, Déméter

Cassandre
Ysée t’a-t-elle également fait mander ?

Déméter
Oui, peu de temps après qu’elle est rentrée.

Cassandre
Sais-tu que lui répondre ?

Déméter
Non. Comment ne pas trahir le secret de Perséphone ? C’est à elle de dire la vérité, ni à toi ni à moi.

Cassandre
En effet. Soupçonnerait-elle quelque chose ayant trait à notre loi ?

Déméter
Comment cela ?

Cassandre
Des amours féminines et de leur juste cause ?

Déméter
Ah tais-toi ! Tu me troubles et je ne sais que répondre. Elle se doutera alors, et nous aurons échoué à garder ce secret.

Cassandre
J’irai, si tu le souhaites.

Déméter
Peut-être. Je ne puis mentir sans me troubler.

Cassandre
Point de mensonge ici, que le respect d’une ardeur profonde. Allons !

***

Acte III, scène 5
Cassandre, Ysée

Ysée
Ah Cassandre, enfin vous voilà ! Je languissais de vous voir.

Cassandre
Vous semblez troublée, Ysée. Que se passe-t-il ?

Ysée
Perséphone m’inquiète. Auriez-vous ouï quelque chose, se serait-elle confiée ? Vous êtes amies.

Cassandre
Rien que je sache. Comment va-t-elle ?

Ysée
Son humeur est changeante, elle ne parle pas. Nous eûmes tout à l’heure une conversation et je cherche, depuis, à connaître l’objet de son tourment. Aime-t-elle ? L’auriez-vous vue en compagnie ?

Cassandre
Nous la vîmes hier au parc, où de fatigue elle s’affaissa. Depuis, point de nouvelles.

Ysée
Et Déméter, comment se porte-t-elle ?

Cassandre
Bien, fidèle à elle-même.

Ysée, songeuse
Bien, très bien… Saluez-la de ma part, voulez-vous ?

Cassandre
Entendu. À bientôt.

Elle part.

Ysée
Quelque chose dans sa voix sonne faux, que je ne parviens pas à discerner. Que me cache-t-elle ? Quels sont les liens qui les unissent ? De ces femmes qui s’aiment je comprends peu de choses, car enfin homme et femme sont faits l’un pour l’autre ! Comment de la vertu féminine peut-on s’éprendre ? Elles me semblent à la fois ingénues et terriblement savantes. Mais il est impossible pour elles de me comprendre, puisque de la virile compagnie elles sont ignorantes ! Elles sont belles pourtant ! Leur grâce me trouble et m’indispose. Où est Baltus, mon mari ? Que de ces égarements je sorte ! Baltus, où êtes-vous mon cher ?

***

Acte III, scène 6
Ysée, Baltus

Baltus
Me voici !

Ysée
L’avez-vous vue ? Lui avez-vous parlé ?

Baltus
En vain, je dois l’avouer. Elle ne voulût rien me confier.

Ysée
Ah dieu, que cette enfant est compliquée ! J’entrevis à l’instant une de ses amies chères, Cassandre, qui feignit de ne rien savoir. Elle ment, cela s’entend.

Baltus
En êtes-vous certaine ? Pour quelle raison se cacherait-elle ?

Ysée
Je l’ignore, mon ami, mais comptez sur moi pour en connaître la raison. M’accompagneriez-vous au jardin ?

Baltus
Ce serait avec joie mais je ne puis, on m’attend au salon.

Ysée
Tiens donc ?

Baltus
Un ami de longue date. Des conversations masculines, vous seriez vite ennuyée. À plus tard, donc.

Il se retire.

Ysée
Qu’a-t-il donc de plus à dire à un ami qu’à son épouse ? Que parfois j’envie ces femmes ! La solitude m’empêche de vivre et m’oblige à taire ce que je ressens, car alors je passe pour misérable. Que j’aimerais de la grâce m’approcher et de son feu me consumer ! Aimer, une fois encore, plutôt que de me prétendre mariée ! Ah, quel fardeau que d’être mère et épouse vénérable ! Ne pourrais-je une seule fois devenir amante méprisable, brûlée par le feu de la passion ? Doux rêve que celui-ci, qui m’éveille la nuit et me torture le jour. Étreinte par un être que j’aimerais et qui m’embraserait ! Oh, quel heureux fantasme !

***

Acte III, scène 7
Aphrodite, Otterley

Aphrodite
Ah, mon cœur je te cherchais !

Otterley
Me voici, mon adorée.

Aphrodite
De ce baiser tout à l’heure je fus comblée.

Otterley
Je t’aime… en doutes-tu ?

Aphrodite
Comment pourrais-je ? Ta vue m’emplit de joie et ton sourire me transporte. Ta présence à mes côtés me rend faible et forte. M’aimeras-tu toujours ainsi ?

Otterley
Toujours, oui ! Mais tu sembles troublée. Que se passe-t-il ?

Aphrodite
Oh ! Rien qui vaille la peine d’être conté. Veux-tu que nous allions nous promener ? L’air me changera les idées.

Otterley
Si tu le souhaites… M’en diras-tu plus ?

Aphrodite, à voix basse
Comment puis-je, ma douce amante, te révéler ce baiser que j’échangeais avec Perséphone ? C’est un secret qu’il me faut garder. Plus fort Eh bien partons !

***

Acte III, scène 8
Cassandre, Déméter

Déméter
L’as-tu vue ? Va-t-elle mieux ?

Cassandre
Non, et sa mère s’inquiète. Elle cherche à savoir, assurément.

Déméter
Que lui as-tu dit ?

Cassandre
Peu de choses.

Déméter
Se doute-t-elle ?

Cassandre
Incontestablement !

Déméter
Perséphone devrait parler. Cela l’aiderait, peut-être.

Cassandre
Elle seule peut savoir quand le moment s’y prêtera. Nous ne pouvons décider à sa place.

Déméter
Tu as raison. Je m’inquiète. Prends ma main, embrasse-moi, j’ai besoin de toi.

Cassandre
Je suis là. Viens, approche-toi.

***

Acte III, scène 9
Perséphone

Que ma solitude est grande ! À qui confier mon tourment ? Mes amies ne sont pas là ! Pourquoi Divine, ne m’aimes-tu quand pour toi, je me consume ? L’amour ne peut-il troubler ton cœur ? Ton visage me hante même quand tu es absente. Ô ma douleur, délivre-moi de ce mal dont tu es l’auteur ! Je te chasse et tu reviens. Ta main me brûle mais ce n’est qu’un songe. Ah, que cesse cette souffrance ! Que je me consume d’un autre feu ! Combien de temps faudra-t-il pour que de tes ardeurs je guérisse ? Oublier ma peine ? Aide-moi, je t’en conjure ! Mais tu n’es pas là et je suis seule à parler à ces murs. De l’exil, je n’ai plus le goût, de la liberté que tu me fis goûter, je suis empoisonnée. Cette errance me ruine ! Je t’aime et te maudis, toi ma beauté ! Ah je n’en puis plus d’être ici, sortons !

***

Acte III, scène 10
Perséphone, Aphrodite, Otterley, dans les jardins

Perséphone
Enfin seule ! Ne peuvent-ils comprendre qu’à leur compagnie, je préfère la solitude ? Mais… Dieu ! Est-ce la main du destin ou l’ironie d’un sort qui se joue de ma faiblesse ? Serait-ce l’objet de ma fureur avec sa compagne ? Les voici qui approchent ! Ah, que leur sourire découpe ma chair ! Mon cœur se serre ! Que faire ?

Aphrodite, mal assurée
Otterley, voici Perséphone dont je te parlais.

Otterley
Enfin, je vous rencontre ! On me conta tant de choses sur vous !

Perséphone, surprise
Comment cela ?

Otterley
Oh ! Vous ne savez donc pas ? Vous faites tourner les cœurs et de diane chasseresse, avez la réputation !

Perséphone, interdite
Chasseresse ? Mais qui vous confia donc cela ?

Otterley
Des amis, des on dits, vous savez, ce genre de choses. Voulez-vous vous joindre à nous ?

Perséphone, très pâle
Hélas, je ne puis. Il me faut rentrer.

Aphrodite, déçue
Êtes-vous certaine de ne vouloir rester ?

Perséphone
Non, je dois me retirer. Bonsoir.

Otterley
À bientôt, peut-être ! Je fus ravie de vous connaître !

***

Acte III, scène 11
Aphrodite, Otterley

Otterley
Quel charme étrange émane d’elle, ne trouves-tu pas ?

Aphrodite, distante
En effet, curieux mélange de force et de fragilité.

Otterley
Je comprends qu’elle fasse tourner les têtes ! Homme ou femme, peu importe. Elle semble des lois de l’amour connaître les détours mais, curieusement n’en jouit point en retour.

Aphrodite
Peut-être n’en n’a-t-elle point conscience ?

Otterley
Ou est victime de ce savoir qu’elle ignore ? Son sillage est profond, qui laisse en mémoire et sur la peau de bien curieuses traces.

Aphrodite
Que veux-tu dire ?

Otterley
J’en suis certaine, quiconque la voit ne peut s’empêcher de penser à elle. Elle a un divin parfum d’ivresse, un goût de liberté, le sens de la beauté. Dangereuse à manipuler, drogue sans cesse réclamée, elle possède le charme vénéneux de l’inaccessibilité. Je ne m’amuserais point avec sa personne…

Aphrodite
Qui parle de jouer ?

Otterley
Le châtiment d’une telle splendeur doit être à la mesure de sa beauté : terrible et sans pitié.

Aphrodite, embarrassée
Poursuivons notre chemin.

Otterley, narquoise
Oui, éloignons-nous de cet étrange sortilège qui déjà nous fait tourner la tête ! L’air du soir nous rafraîchira les idées !

Aphrodite, distante
Sans doute.

***

Acte III, scène 12
Perséphone, Ysée

Ysée
Mon dieu, que vous êtes pâle ! Je vous cherchais !

Perséphone
J’étais au parc. La vue des arbres me soulage.

Ysée
Une personne est là, qui veut vous voir.

Perséphone
Je préfèrerais demeurer seule.

Ysée
Elle vous attend, je ne l’ai point renvoyée.

Perséphone, à voix basse
Bien, puisqu’il en est ainsi.

Ysée
Que dites-vous ? Allons, ne tardez pas !

Perséphone
Oui, mère, soyons polie.

***

Acte III, scène 13
Perséphone, Eumène

Perséphone
Vous m’attendiez ?

Eumène
Je voulais vous rencontrer.

Perséphone
Voilà qui est fait.

Eumène
Vous semblez fatiguée.

Perséphone
En effet.

Eumène, déçue
Le moment est mal choisi pour vous parler. Je reviendrai.

Perséphone
Bonsoir.

Elle se retire en silence.

***

Acte III, scène 14
Eumène

Comment de mon amour lui avouer la flamme ? Elle semble si lointaine et ne me voit pas, égarée dans sa douleur ! Elle est une ombre qui éclaire, brûlante comme le soleil. Je voudrais m’approcher et par sa grâce être touchée. Mais cet aveu est bien trop lourd et je ne puis lui adresser. Partons, seule et peinée, rejoindre ce monde sans lumière. Car je l’aime ! Et ce terrible sentiment me déchire l’âme. Pourquoi de l’amour ne subir que les foudres ?

***

Acte III, scène 15
Ysée, Baltus

Ysée
Enfin, vous voilà ! Votre conversation durait.

Baltus
Tant que cela ?

Ysée
Votre fille est de plus en plus lointaine. Que pouvons-nous faire ?

Baltus
La laisser en paix ?

Ysée
Sans savoir ce qui la trouble ? Ah non, jamais !

Baltus
Nous essayâmes, en vain, d’en connaître la cause. Que voulez-vous de plus ?

Ysée
Connaissez-vous cette personne qui chercha à la voir ?

Baltus
Du tout. Une amie sans doute ?

Ysée
Qu’elle renvoya presque aussitôt ! Ce n’est point là signe d’amitié.

Baltus
Ah bah ! Laissons-la ! Elle nous parlera quand elle le voudra !

Il se retire.

Ysée
Ma curiosité n’a d’égale que la jalousie. Comment fait-elle pour être ainsi désirée, quand personne ne me regarde ? Quelle est la nature de cette ardeur ? Ne puis-je, en tant que mère, la posséder aussi ? Ah, sotte fille, qui de sa nature ne jouit point ! Comment conquérir ce feu qui la consume ? Car enfin, quel gâchis !

Acte IV, scène 1
Cassandre, Déméter, Eumène

Eumène
Avez-vous de ses nouvelles ?

Cassandre
Elle va mal, d’après ce que j’en ai compris.

Déméter, soupirant
Et nous ne pouvons rien faire !

Eumène
Je suis allée la voir, mais elle ne me reçut point.

Cassandre, étonnée
Tiens donc ?

Eumène, gênée
Je souhaitais savoir comment elle se portait…

Déméter, dans un sourire
Que c’est charmant !

Eumène, rougissant
N’est-ce point là le signe de mon amitié ?

Cassandre
Bien entendu, Eumène, pourquoi te justifier ?

Déméter
Ta compagnie changerait peut-être son humeur. T’a-t-elle parlé ?

Eumène
Non. Elle me congédia, presque sans un mot.

Cassandre
Mieux vaudrait qu’elle ne reste pas seule.

Déméter
En effet. Mais elle refuse toute sociabilité.

Cassandre
Ah ça ! Agissons sans plus attendre. Ce cœur qui se déchire divise aussi le mien ! Je n’en puis plus de la voir souffrir ainsi !

Déméter
Que proposes-tu ?

Cassandre
Qu’elle sorte, voie ses amis ! Allons, ne lui laissons pas le choix ! Nous sommes là pour ça, n’est-ce pas ? Veux-tu venir ?

Eumène
Je préfère demeurer. Des choses il me faut faire.

Elles partent chercher Perséphone et traversent le parc.

***

Acte IV, scène 2
Cassandre, Déméter

Cassandre
La voici d’un nouveau fardeau alourdie. As-tu senti comme moi ?

Déméter
Impossible d’en ignorer le trouble. Mais elle se fourvoie. Perséphone d’Aphrodite est ardemment éprise et je doute qu’Eumène lui fasse oublier sa flamme !

Cassandre
Préoccupons-nous de cette amie qui des affres de l’amour ne sort pas et laissons faire le sort pour ces deux-là.

Déméter, soudain blanche
Vois-tu comme moi ?

Cassandre
Eh bien, nous y voilà !

***

Acte IV, scène 3
Cassandre, Déméter, Aphrodite, Otterley

Otterley
Tiens donc ! Cassandre et Déméter, comment allez-vous ?

Cassandre
Bien, je te remercie. Et vous-mêmes ?

Aphrodite, mal à l’aise
Nous nous promenions.

Otterley
Avez-vous des nouvelles de Perséphone ? J’entendis qu’elle eût un malaise, ici même !

Cassandre
Elle se repose.

Otterley
Vous qui êtes ses amies, connaissez-vous ce don particulier qui semble tous les fasciner ?

Déméter, surprise
Comment cela ?

Otterley
Allons, ne feignez pas ! De tous ceux qui l’approchent elle tourne cœur et tête ! N’est-ce point, Aphrodite, ce que tu m’en disais ?

Aphrodite, très gênée
En effet.

Cassandre, interloquée
Perséphone chasseresse, nous l’ignorions ! Quel découverte !

Déméter, dans un sourire
Je ne la connaissais pas ainsi.

Otterley
Nous la rencontrâmes ce matin même, mais elle semblait encore pâle et faible.

Cassandre, inquiète
Vous l’avez croisée ?

Otterley
Oui, mais elle a préféré rentrer.

Déméter
Dieux ! Elle doit être au fond du gouffre !

Otterley
Pourquoi cela ?

Cassandre, maladroite
Elle ne désire plus voir quiconque, votre rencontre l’aura bouleversée !

Otterley
Bouleversée ? Est-elle donc si mal en point que notre présence l’indispose ?

Déméter, se reprenant
Il semble qu’aucune compagnie ne la soulage en ce moment. Elle ne nous voit que difficilement, et congédia Eumène qui la visitait.

Aphrodite, sortant soudain de son mutisme
Qu’allait-elle la voir ? Ne peut-elle la laisser à sa peine ?

Otterley
N’en a-t-elle point le droit ? Son amitié l’aura soulagée.

Aphrodite, à voix basse
Permets-moi d’en douter.

Cassandre
Mes amies, nous devons vous laisser. Le temps nous manque.

Otterley
Bien sûr, à bientôt !

***

Acte IV, scène 4
Cassandre, Déméter

Déméter
Dieu, quelle rencontre ! C’est encore plus compliqué que je ne croyais !

Cassandre
Perséphone, chasseresse ! Qui l’eût cru ? Ces années l’ont changé ! Et nous qui de l’amour lui indiquions les lois ! Heureusement, le ridicule ne tue pas !

Déméter
Mais si de l’amour elle connaît les secrets, pourquoi s’attache-t-elle ainsi à ce feu ?

Cassandre
Elle peut de l’amour connaître les lois et être victime de sa foi. Rien de surprenant à cela.

Déméter
Hâtons-nous, la nuit approche.

Cassandre
Oui, avant que l’ombre ne nous perde, pressons le pas.

***

Acte IV, scène 5
Cassandre, Déméter, Perséphone

Déméter
Comment vas-tu ?

Perséphone
Toujours la même.

Cassandre
Nous avons croisé Otterley et Aphrodite, que tu rencontras ce matin ?

Perséphone
Cela est vrai. Mon cœur se meurt depuis, tout à sa faim livré.

Déméter
Perséphone, comment peux-tu dire cela? Tu la connais à peine !

Perséphone
De la connaissance je n’ai point besoin, la raison du cœur est mon seul destin.

Cassandre
Ne t’égares-tu point sur le chemin de l’amour ? Aphrodite est la même, qui penche des deux côtés avec la même facilité. Otterley le sait, qui chaque jour essuie un nouvel affront. Mais elles sont liées par une même légèreté. Es-tu certaine d’être ainsi faite ?

Perséphone
Que veux-tu dire ?

Cassandre
Que des choses de l’amour, je sais peu de choses mais qu’il faut se ressembler, un peu, pour bien s’assembler.

Perséphone
Cela ne me console point.

Déméter
Il semble qu’après ces années, nous ne te connaissions point. As-tu conscience des feux que tu déclenches ? Sais-tu ce qui précède chacun de tes pas ?

Perséphone
De quoi me parlez-vous ?

Cassandre
Il semble, ma chère, que dans l’art de faire tourner les cœurs, vous soyez passée maître ! Mais votre ignorance vous condamne et vous isole !

Déméter
Oserez-vous vous accepter telle que vous êtes ?

Perséphone
Je ne vous suis point, décidément.

Cassandre
Jusqu’à votre mère, qui s’en plaint !

Perséphone
Dieu du ciel, je ne comprends rien.

Déméter
Soyez de vos charmes plus sûre, envers votre personne plus juste, et nul doute que vous trouverez l’âme aimée.

Cassandre
Sans la moindre difficulté.

Perséphone, dans un soupir
Peut-être dites-vous vrai ! Mais des choses de l’amour je suis tellement lasse ! De son ardeur je ne connais qu’ombre. J’aime, passionnément, mais ne le suis point en retour. Que la grâce de l’amour est difficile à trouver ! Car de sa beauté, je suis ardemment éprise ! Hélas, je ne suis pas certaine de trouver ce que je cherche ! Et cette incertitude me blesse et me laisse au désespoir ! Moi qui m’étais jurée, au grand jamais, de ne plus aimer ! Quelle folie que cette promesse !

Déméter
Le cœur est ainsi fait qu’on ne peut le contrôler. C’est là sa grâce et son feu.

Cassandre
Un cœur éteint est pire chose qui soit, car alors tu serais morte à chacun de tes choix. Il faut vivre, Perséphone ! Avec sa loi ! C’est ainsi qu’on vit et c’est ainsi qu’on meurt !

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

Acte V, scène 1
Eumène

Ah, que mon cœur s’emballe ! Je la vois et tout à coup revis ! Sa beauté me chavire, je frémis à son nom, au son de sa voix. Mais je dois que me taire, puisque son cœur est pris ! Quelle douleur de ne pouvoir lui déclarer ma flamme et de son âme m’éprendre ! Suis-je si laide, qu’elle me ne voit pas ? Suis-je infidèle, arrogante, méprisable ? Ô dieux, je prie pour qu’enfin elle me regarde! Pourquoi faut-il que de cette fourbe, elle s’éprenne ? Car ardemment je l’aime !

***

Acte V, scène 2
Cassandre, Déméter

Cassandre
Enfin, notre amie semble aller mieux ! Je craignais que de cette chute, elle ne se relève.

Déméter
Oui, elle nous aura entendues. Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète.

Cassandre
Qu’est-ce donc qui te préoccupe ?

Déméter
Eumène semble souffrir, son martyr de tous est visible. Perséphone ne voit que sa douleur, et ne se trouble en aucune manière. Comment cela finira-t-il ? De l’ire de Perséphone je redoute la violence ! Son âme éconduite infligera un châtiment cruel à la cause de son tourment !

Cassandre
Attendons, veux-tu, que cette blessure se referme. De Perséphone et Eumène prenons soin et ne les laissons point seules avec elles-mêmes.

Déméter
Que l’amour est compliqué parfois !

Cassandre, souriant
Ou trop simple, peut-être.

***

Acte V, scène 3
Aphrodite

Un sentiment étrange me submerge depuis que je croisais Perséphone, qui me tient en éveil et me tourmente. Je ne puis m’empêcher de penser à elle… Son visage m’obsède, sa souffrance me touche. Elle semble posséder une chose qui m’est inconnue, une passion qui fait d’elle une femme que j’aimerais connaître. Otterley ne m’est d’aucun secours et je ne puis me confier à elle ! Quelle solitude tout à coup, moi qui croyais de ce joug défaite ! Laissons passer les jours, qui l’effaceront de ma mémoire. Revenons à ce que je connais, gloire et conquête, où je trône en reine. Car alors je vis et mes prétendants me rappellent ! Quel beau et odieux rôle que voilà ! Mais il me sied bien, pourquoi m’en priverai-je ? Ah ça ! Stoppons-là cette réflexion. Le sillage de Perséphone décidément ne me vaut rien. Et repartons en chasse, à l’affût de nouvelles proies tout à ma gloire offertes !

***

Acte V, scène 4
Otterley

Aphrodite est absente en ce moment. Sa légèreté paraît forcée. Elle me sourit mais ce sourire est destiné à une autre. Elle n’est pas là le jour, se languit la nuit. Que lui arrive-t-il ? De ses conquêtes je suis coutumière, mais de ce qui l’assombrit suis étrangère. Serait-ce cette Perséphone ? Car de cette étrange personne je fus également marquée, par le goût et l’envie de la posséder ! La jalousie m’étreint car ses yeux m’ignorent. Exclue de leur précieux lien je ne puis contenir ma fureur. Car j’aime Aphrodite et ne veux point la perdre. Ah dieu ! Faites que ce sortilège s’arrête !

***

Acte V, scène 5
Ysée

Cette enfant m’inquiète mais plus encore le suis-je pour moi. De la compagnie de ces femmes surgit une solitude qui chaque jour s’accroît. Quel est cet étranger à côté duquel je vis, qui me voit moins que ses amis ? Femme je suis et demeure ! Je ne puis être pour tous seulement mère. Qu’en est-il de mes envies ? À qui plaire, qui séduire, puisque personne ne me considère ? Que j’aimerais que l’on s’éprenne de ce cœur délaissé ! Un regard, une attention délicate me prouvant qu’amante je suis encore ! Mais je ne peux que me soumettre à ce rôle étouffant, feignant d’y croire mais souffrant de son carcan. J’aime et déteste Baltus, car il est mon mari et je lui dois reconnaissance, mais il est aussi indifférent et de lui je dépends ! Chère liberté, ne veux-tu de ma vie ouvrir les portes ? Rends-moi belle et passionnante, aux yeux de tous, brillante ! Ah quelle arrogance ! Mais que cette jouissance méprisable comble mes sens !

***

Acte V, scène 6
Baltus

Seul je suis dans cette terrible famille, dépossédé de ce lien que l’on dit féminin. Car je vis et souffre comme tout un chacun ! De la fierté masculine je ne suis point épris, mais viril me faut-il paraître car sinon l’on en rit. Ysée, mon épouse, ne me voit presque plus, ou juste pour me reprendre ou de ma personne se moquer. Je l’aime, il me semble, mais elle est inaccessible, partagée entre ma présence et des rêves dont je suis étranger. Mon regard se détourne, cherche ailleurs cette fraîcheur disparue. Les amies de ma fille font renaître mon ardeur, mais l’interdit d’y toucher me remplit de honte. Enfin ! pour une seule fois redevenir le séducteur que j’étais, non simple mari ou père feignant de l’être !

***

Acte V, scène 7
Perséphone

Du désarroi je me détache. Un curieux sentiment vient prendre sa place. La fureur qui m’emplissait s’éloigne, je me sens mieux, mes yeux revoient. Où donc étais-je partie, en quel pays maudit m’étais-je égarée ? Aphrodite, cœur de mes sens et flamme de ma quintessence, ta trahison fait naître en moi un mouvement inconnu dont l’ampleur est effrayante ! Je ne suis pas femme avec laquelle on joue impunément et je vais te l’apprendre ! Mais, que dis-je ? Comment de l’amour passionné puis-je passer à la haine ? Car c’est bien de cela dont il s’agit ! Mes yeux ouverts crient vengeance, mon cœur meurtri demande réparation, mes sens, justice ! Cruelle qui se joua de ma ferveur, tu vas me découvrir ! Fidèle à ma clémence je ne puis demeurer, et de ce cœur inconséquent, je vais me délester. Ce spectacle ravira mes sens, ma cruauté n’aura d’égale que ta souffrance. Tremble, Aphrodite, car sous tes pieds la terre va trembler ! Redoute la vengeance d’une femme humiliée !

***

Acte V, scène 8
Cassandre, Déméter

Déméter
Eumène ne va pas mieux.

Cassandre
Non, en effet. Son visage s’assombrit au fil des jours.

Déméter
Et sa voix est lasse.

Cassandre
Le regard de Perséphone brûle comme de la braise. Sa vengeance est proche. La pâleur de son visage ne trompe point.

Déméter
De cette ire, elle ne tirera ni gloire, ni réconfort. La colère est un leurre, aussi illusoire que sa consolation. Tout au plus échouera-t-elle sur le triste rivage de la rancœur. Cette âme est trop belle pour ces noirs sentiments !

Cassandre
La vengeance réclame son dû ! Aphrodite joua avec elle, et de ses actes subira les conséquences. Ainsi va le cours des choses, ainsi va la loi du cœur.

Déméter
La tempête se rapproche… Aphrodite souffrira, qui de l’amour se joua !

***

Acte V, scène 9
Perséphone, Aphrodite

Aphrodite, mal à l’aise
Je devais vous revoir. Votre état me fait peine.

Perséphone, outrée
Que savez-vous de ma douleur, vous qui vous éloigniez quand je vous mandais ?

Aphrodite
Je ne pouvais rester ! Qu’aurait-il fallu que je fasse ?

Perséphone
Assez de mensonges ! De mon vain amour, vous avez pris gloire et de ma faiblesse, tiré votre pouvoir. Je fus naïve et de cette innocence, je suis à présent humiliée. Ma colère n’a d’égale que la ferveur que je vous accordais. Cette double trahison réclame son dû et vous le payerez !

Aphrodite
Vous ne le pourrez car vous m’aimez encore, chère Perséphone. Votre feu en est le dangereux aveu.

Perséphone
Vous pensez donc de ma personne connaître le secret ? Prenez garde, Aphrodite, je vous surprendrai !

Aphrodite, assurée
Oh non, cher cœur, votre âme n’est pas ainsi souillée. De ces noirs sentiments vous êtes la divine étrangère, cela fait votre charme mais aussi votre faiblesse ! Victime de la puissance de l’amour et tout à la fois sa maîtresse ! Vénéneux assemblage qui indispose le cœur et ses ardeurs. Car c’est possédée que l’on vous veut, point vous aimer !

Perséphone, déstabilisée
Comment osez-vous…

Aphrodite
De votre cœur décrire les détours ? Je vous connais plus que vous ne l’imaginez, forte d’une expérience dont vous êtes dénuée. Je vous aime, il est vrai, impuissante à vous effacer. Mais cette faiblesse est mon déshonneur et je ne puis, en mon sein, la garder, ce serait faillir à ma réputation ! Ne comprenez-vous point ?

Perséphone
Je comprends surtout que de l’amour vous êtes étrangère ! Incapable de vous perdre dans ses détours et par la peur brisée, vous choisissez d’être bourreau plutôt que victime ! Je n’ai pas votre expérience, mais du cœur je connais la profondeur ! Et vous souffrirez, Aphrodite, autant que je souffrais ! Car sa loi est ainsi faite !

Aphrodite, moins assurée
J’en doute. D’aucun cœur jamais je ne fus la proie et ce n’est pas avec vous que cela commencera !

Perséphone
Eh bien ! Nous verrons comment, de cette glorieuse victoire, vous vous tirerez !

Elle part.

***

Acte V, scène 10
Aphrodite

Comment de sa chute peut-elle ainsi renaître ? Elle, qui de la vie, semble ne rien connaître ! Elle m’outrage, m’indispose et me guette ! Quel est donc cet enfer dans lequel elle m’attire sans que je puisse réagir ? La peur me fait chavirer, aurait-elle raison et moi, me tromper ? Quelle terrible confusion ! Ah, vite, éloignons-nous de ce dangereux miroir où, soudain, je me vis et qui, de ma personne, me montra le sombre visage ! Comme je la déteste et comme je l’aime ! Allons retrouver Otterley, dans ses bras me consoler et de mon tourment me laver. Je ne suis plus moi-même depuis que je l’ai rencontrée !

***

Acte V, scène 11
Aphrodite, Otterley

Aphrodite
Enfin, Otterley, je te cherchais !

Otterley
Eh bien qu’as-tu ? Te voilà bien pâle !

Aphrodite
Je courus pour te trouver, le souffle a dû me manquer.

Otterley
Oh ! Et que me veux-tu, cher cœur ?

Aphrodite
Être à tes côtés. Accepteras-tu ?

Otterley, hésitante
C’est que…

Aphrodite, inquiète
Eh bien ?

Otterley
Rien, mon amie. Simplement, je partais.

Aphrodite
Ne peux-tu point retarder ?

Otterley
Impossible, un rendez-vous de longue date auquel je ne puis échapper. Tu m’en vois désolée. Nous nous verrons plus tard !

Aphrodite, songeuse
Bien… Bien. Qu’il en soit ainsi.

***

Acte V, scène 12
Otterley

Comment peux-tu te jouer de moi ? Crois-tu que mes yeux ne voient point le trouble dans lequel tu t’es égarée ? Toi, compagne de mes libertés, te voici piètre prisonnière ! Qui de vous deux se joue de l’autre ? Ne voyez-vous pas le mal que votre feu irresponsable a fait naître ? Je vous hais pour ainsi ne plus exister ! Et toi, infidèle dont je supporte l’humiliation, la patience risque de me manquer ! Car je n’en puis plus, en vérité, d’être trompée ! L’amour est une étrange chose dont je croyais, par le détachement, garder les feux. Vain espoir, semble-t-il, puisque de ma mansuétude il semble se moquer ! Ô Perséphone, femme cruelle, tu seras châtiée pour ce que tu me fais perdre !

Acte VI, scène 1
Ysée, Baltus

Ysée
Ah Baltus, je voulais me confier à vous!

Baltus
Tiens donc ? Que vouliez-vous me dire ?

Ysée
M’aimez-vous encore ? Que suis-je pour vous ?

Baltus, embarrassé
Une tendre épouse et admirable mère ! Quelle est cette soudaine inquiétude ?

Ysée, désappointée
Oh, sans doute rien ! Le tourment de ma fille aura déteint sur mon humeur.

Baltus
Ne vous en souciez plus. Perséphone va mieux, son regard est plus audacieux, son silence moins obstiné. Elle semble, de ses blessures, s’être relevée.

Ysée
Par quoi a-t-elle pu ainsi être blessée ? Ne nous le dira-t-elle point ?

Baltus
Nous le saurons bien assez tôt, je le crains.

Ysée
Pourquoi dites-vous cela ?

Baltus
La lueur qui brille dans ses yeux cache mal sa férocité.

Ysée
Qu’elle ne fasse point de sottise ! C’est tout ce que je demande ! Car alors que ferions-nous ?

Baltus, réfléchissant
Ce serait fâcheux, en effet.

Ysée
Et d’ailleurs où se cache-t-elle ? J’ai à lui parler !

Baltus
Je l’aperçus dans le jardin. Elle doit encore y être.

***

Acte VI, scène 2
Ysée

De ma solitude je suis à présent certaine. Ce mufle ne m’aime pas, à peine me répond-il ! Pourquoi ne puis-je me libérer de ce joug qui m’écartèle ? Et cette fille, là-bas, qui ne me voit pas ! Cette incompréhension attise ma colère ! Oh dieux, promettez-moi de me satisfaire, qu’à Satan je livre mon âme, pourvu que de l’amour je retrouve la flamme ! Mon désespoir est tel, qu’amant je pourrais prendre !

***

Acte VI, scène 3
Ysée, Perséphone

Ysée
Eh bien ma fille, vous iriez mieux ?

Perséphone
En effet, mère, à la vie je renais.

Ysée
Me parlerez-vous enfin ?

Perséphone
Hélas ! Non, je ne puis encore. Trop récente est la flèche qui traversa mon cœur et de son auteur, je ne puis rien confier.

Ysée
Quelle était cette personne qui te voulait voir ?

Perséphone
Eumène ? Une amie incertaine.

Ysée
Elle vint s’enquérir de ton état et parut affectée de ton geste, quand tu la congédias ! Elle reviendra.

Perséphone, à voix basse
Que tout cela paraît futile comparé à la rage qui me déchire ! Plus haut De m’épancher auprès de quiconque je ne pouvais. Me pardonnerez-vous ?

Ysée
Mais, mon enfant, qu’y a-t-il à pardonner ? Ne suis-je point ta mère ?

***

Acte VI, scène 4
Perséphone, seule

Ah, quelle souffrance ! Ne veut-elle donc rien comprendre, qui de mon cœur insatisfait se moque ? Et toi, cruelle Aphrodite, comment peux-tu de ta personne me rendre prisonnière ? Es-tu si sûre de ta puissance, pour qu’ainsi tu m’attires et me rejettes ? De ton assurance je fus troublée, car personne si près de ce cœur ne s’est s’approché ! Tu me touchais, c’est certain, mais tu ne vis point, arrogante, la flèche qu’en ton sein je décochais ! De ta ferveur je m’éloigne quand du tourment tu t’approches. Mais changeons de visage, car voici Eumène !

***

Acte VI, scène 5
Eumène, Perséphone

Eumène
De votre état, je venais m’enquérir.

Perséphone, sèchement
Je me repose.

Eumène
Ah ! Bien… Puis-je rester ?

Perséphone, agacée
Si vous le souhaitez.

Eumène
Voyez ces oiseaux qui s’ébattent dans l’ombre ! Curieux spectacle, n’est-ce pas, que les chamailleries de ces êtres aériens ?


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